La Réforme du Bréviaire et du calendrier
Guyau qui, dans son livre fameux L'Irréligion de l'Avenir, s'est occupé plusieurs fois du clergé, exprime quelque part le vœu que l'on s'efforce de remplacer par « d'autres occupations théoriques ou pratiques, l'occupation mécanique du bréviaire (i) ».
Cette opinion qui décèle une si complète inintelligence du sujet, ne surprend pas sous la plume d'un philosophe rationaliste ; elle a lieu d'étonner davantage quand on la rencontre sur les lèvres de catholiques, je ne dis pas d'ecclésiastiques.
Si, en effet, Guyau a pu parler ainsi d'un livre qu'il n'avait probablement jamais ouvert, tous ceux qui ont pris la peine de l'étudier, tous ceux qui savent ce qu'est, ou ce que devrait être la prière liturgique, savent aussi qu'il ne peut y aA'oir dans la vie du prêtre d'occupation plus importante, et, si l'on me permet le mot, plus intellectuelle, par suite moins mécanique, que celle de la prière officielle de l'Eglise.
Le bréviaire est un livre admirable qui, au simple point de vue littéraire ou historique, devrait faire la joie de tout archéologue, de tout érudit, de tout homme de goût. Citerai-je encore une fois le mot de
(t) L'Irréligion de P Avenir, p. 229.
Newman avant sa conversion : « Il y a tant d'excellence et de beauté dans les offices du bréviaire que si des controversistes romains le présentaient à un protestant comme le livre des dévotions romaines, ce serait créer indubitablement un préjugé en faveur de Rome(i). »
Or ce livre, il est question de le modifier, de le transformer, de le perfectionner si possible. On comprend donc la légitime curiosité qu'a excitée la bulle du I®'" novembre 1911 , Divino afflatu, chez tous ceux, et ils sont légion, que l'Eglise oblige à la récitation du bréviaire.
A ce sentiment s'est mêlée une certaine émotion, au moins chez ceux qui, aujourd'hui, s'intéressent à la liturgie, et le nombre s'en accroît chaquejour, quand on a pu constater, par la lecture de la bulle et de ses dispositions, combien radicale était cette réforme, et quelles nouvelles transformations dans le culte divin elle promettait pour un avenir prochain. Les réformateurs n'ont pas craint de toucher d'une miin hardie à ce psautier romain qui, par sa vénérable antiquité, avait paru intangible aux prédécesseurs de Pie X, animés comme lui du désir de réformer la liturgie. De plus, il n'est pas possible de ne pas voir la portée de ce fait pour l'avenir, au point de vue de l'histoire liturgique. C'est une porte ouverte par laquelle passeront bien d'autres réformes.
On ne saurait s'étonner que Pie X, dont on connaît la piété et le génie pratique, ait considéré comme un devoir de sa charge de réformer et de réorganiser le service divin. Il faut, du reste, se rappeler qu'à toutes
(1) Tracts for the tinie, n° 75, The Roman breviary. p. i.
les époques de restauratioa religieuse, la question de la réforme du bréviaire et du missel s'est posée.
On en peut lire le récit dans deux ouvrages de mérite différent qui font l'histoire du bréviaire depuis ses origines jusqu'à nos temps. Le plus considérable est celui de Dom Suitbert Bâumer, de la Congrégation de Beuron, livre allemand, rempli de recherches, d'une érudition un peu lourde, mais étendue, et qui a, du reste, le malheur d'être un livre posthume et de n'avoir pas été revu par son auteur. La traduction française, qui est en même temps une refonte, a fait disparaître quelques-uns de ses défauts, tout en ajoutant des notes qui mettent l'ouvrage au courant des derniers travaux (i).
\J Histoire du bréviaire, de Mgr Batiffol , qui est antérieure en date, a été retouchée et complétée dans les dernières éditions. C'est un livre beaucoup moins pesant de forme et de fond, intéressant, rapide, plein d'aperçus ingénieux et variés, conjectural parfois, qui, en tout cas, se lit plus facilement que celui du savant bénédictin (2>
On voit dans celle histoire les évolutions de la liturgie et les nombreuses tentatives de réforme qui ont été faites par les papes et par les conciles au cours des âges.
La dernière date de Benoît XIV (au xviii*^ sièclcj. Elle n'aboutit pas. Ses successeurs s'efforcèrent de mener à bonne fin ce projet, mais sans plus de succès. Les scrupules qui avaient arrêté Benoît XIV,. Pie IX
(i) Histoire du bréviaire, par Dom Suitbert Bàumer, traduit par Dom Biron, 2 vol. in-8' igoS, Letouzey, Paris. (2) L'Histoire du bréviaire romain, 3* éd., in-i8, Picard, Paris, 1911.
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et Léon XIII, n'ont pas fait reculer Pie X. Il a porté sans hésitation sur ce vieil édifice la pioche des démolisseurs ; des murs sont tombés, des portions entières ont disparu, pour être réparés ou rebâtis avec des matériaux nouveaux. Et l'on nous promet pour l'avenir d'autres changements.
Ce serait une prétention aussi sotte que déplacée de nous ériger en arbitre et de distribuer l'éloge ou le blâme au sujet de mesures prises par le Souverain Pontife, qui s'est entouré pour ce travail d'hommes versés en ces matières, et qui n'a pas pris parti dans une question de cette gravité, sans de mûres réflexions. Nous ne voulons ici qu'étudier le caractère de cette réforme, et, en simple rapporteur, dire les avantages et les inconvénients que peuvent présenter ces modifications. Nous ne donnerons pas à cette étude tous les développements qu'elle comporte, la place nous étant parcimonieusement ménagée. Nous espérons toutefois en dire assez pour permettre d'apprécier la portée de cette entreprise. Nous serions heureux que ce petit livre pût susciter quelques études sur les nombreux problèmes que soulève la question de la réforme du bréviaire et du missel (i).
(i) On nous permettra de dire ici que les Bénédictins de la Congrégation de France s'étaient déjà occupés de la question de réformer leur bréviaire. L'un d'eux, Dom Guépin, abbé de Silos, a publié un excellent mémoire dont les reviseurs romains ont pu s'aider, car il contient des principes généraux de réforme applicables au bréviare romain. Un PROJET PRÉCURSEUR DE LA RÉFORME DU BRÉVI.4IRE, De ratioite breviarit monastici ejiisque eiiteudatione, Paris, Oudin, 191 î.
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Tradition et progrès dans l'Église;
Oa peut dire que l'Eglise vit à la fois de traditioa et de progrès. Seloa le mot de l'Evangile, elle sait tirer de son fond les choses anciennes et les nouvelles, profert de tkesauro suo nova et vetera.
L'Eglise vit dans le passé, autant au moins que dans le présent. Elle a reçu des apôtres la doctrine qu'elle enseigne. Son culte et sa discipline, aussi bien que son dogme et sa morale, se réclament, du moins dans leurs lignes principales, de l'institution apostolique.
Le catholique est donc un homme qui a un passé, un passé de vingt siècles. S'il est de son temps, il est aussi de tous les temps, de même qu'il n'est pas seulement de son pays, mais de tous les pays. Son nom veut dire universel ; il l'est dans le temps et dans l'espace. C'est bien lui qui peut dire en toute vérité :
Homo sum et nihil humant a me aliemim puto.
Le dépôt qu'il a reçu de ses pères, il doit le garder intact et le transmettre à ses descendants, depositum custodi. Il doit donc conserver les traditions, c'est son héritage intellectuel et moral. En lui doivent parler ces morts qui s'échelonnent au travers de tout à l'heure vingt siècles. C'est ce que ne semblent pas comprendre ces modernistes qui font si bon marché de nos traditions, et n'ont plus à la bouche que le mot de réforme.
Cependant, il ne faut pas exagérer les obligations
de ce devoir de conservateur qui incombent au catholique. Tradition ne veut pas dire routine ; elle n'exclut pas le progrès et le changement. Nous ne devons pas être de ceux qui n'ont d'yeux que pour le passé. Comme cette aigle à deux têtes, qui, dans les armes de l'ancien empire de Byzance, regarde à la fois l'Asie et l'Europe, l'Orient et l'Occident, nous devons pouvoir fixer à la fois le passé et l'avenir. Ne soyons pas des archéologues irréductibles, de ceux qui n'admirent un monument qu'à la condition qu'il ait la patine du temps. On se moque volontiers de l'érudit qui vit dans le passé et ignore son époque. Il est comme l'astrologue qui ne veut lire qu'au-dessus de sa tête, tandis qu'à peine à ses pieds il peut voir.
Chez les Jansénistes, ce souci maladif de ramener l'Eglise, malgré elle, à ses origines, devint une véritable hérésie.
Pour en revenir à la liturgie, il faut donc savoir allier au culte du passé la connaissance de son époque et de ses besoins. Dans ce domaine, des changements, des réformes sont possibles. La liturgie n'est pas, comme le dogme, immuable. Elle est l'expression publique et officielle du culte que doit rendre à Dieu la société chrétienne. Mais cette société a son histoire, elle a ses variations. Ces changements accidentels se font sentir jusque dans les formes de son adoration. . Si le fond demeure le même, l'expression varie. Pascal ne prie pas comme Hermas ; le culte se modifie avec la mentalité des foules. Une messe au ii® siècle dans les Catacombes ne ressemble que dans les lignes essentielles à une grand'messe célébrée au xx® siècle dans une église de Paris. Un observateur superficiel
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n'y noterait que les différences ; un spectateur plus averti, tout en retrouvant en substance le même sacrifice, le même rite, reconnaîtrait le travail des siècles.
La liturgie, on peut le dire, a pris successivement toutes les formes. Aux premiers siècles, le culte divin garde une apparence très simple. Les prières et les rites, pénétrés d'une vie intense, et comme chargés de puissante énergie, ne sont ni très multipliés, ni très compliqués. On dirait que l'âme, recueillie dans l'extase et le ravissement de cette vie nouvelle, donne à la plus simple parole, au moindre geste sa signification la plus élevée, toute son intensité, ce que les grammairiens appelleraient le squs prégna?ii. Pour la même raison, la plus grande liberté est la première loi de ces réunions chrétiennes. Parfois on y prie de longs moments en silence. Parfois c'est la voix de i'évêque ou même d'un fidèle qui dit, selon un rythme libre, une prière inspirée. Les quelques fragments liturgiques qui nous restent de cette époque nous frappent par leur caractère de naïveté. Certains, habitués à d'autres accents, trouvent cette simplicité voisine de l'indigence.
Plus tard la répétition des mêmes actes, des mêmes formules, obligera à enrichir les rites et à renforcer l'expression pour réveiller l'attention. Au iv^ siècle, l'introduction dans l'Eglise de foules nombreuses, les modifications apportées dans l'état de la société chrétienne, auront dans l'histoire du culte divin un retentissement profond. Comme le dit Chateaubriand dans son langage magnifique, mais qui, dans la circonstance, est très juste : « L'encens, les fleurs, les vases d'or et d'argent, les lampes, les couronnes, les luminaires, le
lin, la soie, les chants, les processions, les époques de certaines fêtes, passèrent des autels du vaincu à l'autel triomphant. Le paganisme essaya d'emprunter au christianisme ses dogmes et sa morale ; le christianisme enleva au paganisme ses ornements (i). »
Le culte des martyrs et des saints prend alors un développement qu'il n'avait pas connu dans la période précédente. Les controverses ariennes dont est rempli le iv^ siècle, ont aussi leur répercussion dans la liturgie qui multiplie les formules de la foi et les invocations au Père, au Fils et au Saint-Esprit. II en sera de même au v^ siècle pour les hérésies nestorienne et eutychienne, pour le pélagianisme, qui toutes ont amené l'Église à affirmer plus énergiquement dans sa prière les dogmes menacés.
Le VI® et le vu® siècle seront dans l'Occident latin un âge d'or pour les liturgies qui se scindent en familles, sans perdre les caractères de l'unité originelle, et qui fixent leur formulaire dans les livres qui sont le trésor le plus précieux des prières chrétiennes. Mais ce morcellement des liturgies, tout en affirmant la vitalité de la dévotion populaire, menace l'unité de la doctrine. Dès le viii® siècle s'accentue un mouvement de réforme et d'unification dans les rites et les formules. Il ira s'amplifiant jusqu'au xii® siècle, qui a marqué en quelque sorte le terme de ce long effort, et où s'est établie définitivement l'unité de la liturgie romaine. Les liturgies particulières n'ont plus vécu à partir de ce moment qu'à l'état d'exception.
Les efforts, tentés du xvi*au xviii* siècle, pour réta-
(1) Etudes historiques, t. II, p. loi.
blir les liturgies particulières, inspirés par des préoccupatioas trop intéressées et conduits sans une connaissance suffisante des principes liturgiques, enfantèrent des liturgies qui n'étaient pas nées viables et qui succombèrent aux premières attaques.
Entre ces deux périodes, le xii® siècle et le xvi^, la liturgie romaine dans les diverses contrées de l'Europe, règne sans conteste. Aucun événement important ne signale son histoire, aucun changement vraiment essentiel ne survient ; néanmoins on aurait tort de considérer cette période, encore insuffisamment connue de l'histoire liturgique, comme un temps de sommeil et d'engourdissement. Des essais originaux, des créations ingénieuses, des compositions inspirées, se recommandent à l'attention de l'historien qui ne s'est pas laissé rebuter par la médiocrité de certaines pièces.
Les considérations précédentes ne sont pas aussi étrangères qu'elles peuvent paraître au premier abord, à la question qui nous occupe. Il fallait bien jeter un coup d'ceil sur l'histoire pour se demander quelle leçon elle nous donne eu égard à la liturgie. Elle nous apprend qu'à toutes les grandes époques, le culte divin a suivi les évolutions de la société chrétienne, qu'à tous les siècles à peu près, depuis saint Damase, saint Léon le Grand, saint Grégoire P"", saint Grégoire VII, saint Pie V, Benoît XIV, il s'est trouvé de grands papes pour modifier ou réformer la liturgie.
On ne saurait donc s'étonner qu'au xx® siècle qui comptera, croyons-nous, parmi les grandes époques de restauration et de renaissance religieuse, un pape
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comme Pie X, dont l'influence s'est exercée si fortement déjà sur la discipline et l'enseignement ecclésiastique, s'inquiète de légiférer aussi en matière liturgique.
L'ancien Psautier romain.
La réforme ne porte, cette fois, que sur le psautier romain ; les autres parties du bréviaire, propre du temps et propre des saints, commun du temps et commun des saints, viendront ensuite. Mais on peut dire que, par son importance, le psautier tient la première place. On appelle ainsi, en liturgie, la disposition des i5o psaumes, selon un certain ordre, pour les heures du jour et de la nuit. Or les psaumes forment la partie principale de la liturgie ; à chaque jour, à chaque heure du jour, est assignée la récitation d'un certain nombre de ces prières. De plus, les versets, les antiennes, les répons de l'office, ne sont souvent autre chose que des versets de psaumes. Le psautier est donc par excellence le livre de la prière liturgique (i).
Il faut savoir qu'à l'origine on récitait les psaumes à la suite et sans ordre, durant l'office divin. Souvent, c'était l'évêque ou l'abbé, ou le président du chœur qui désignait pour chaque jour et pour chaque heure du jour, certains psaumes choisis avec soin à cause de leur sens prophétique, conforme à la fête célébrée. Tel psaume, par exemple le 21^, est par excellence le psaume de la Passion du Sauveur, parce que les souffrances du Messie y sont décrites; tel autre, le 117*^, est le psaume de la Résurrection. Et
(1) C/. notre Livre de la Prière antique, ch. li, Des psaumes et det cantiques dans la liturgie.
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donc oa récitait le premier au vendredi ou au jeudi saiat ; l'autre parait spécialemeat destiné au jour de la résurrection, ou au dimanche, qui est l'anniversaire de la résurrection, et plus spécialement à laudes, qui répond à l'heure où le Christ sortit du tombeau .
On voit ainsi au iv* siècle, une grande liberté régner dans le choix des psaumes (i).
On comprend qu'à une certaine époque, et dès le V* siècle probablement, on ait senti le besoin d'établir plus d'ordre dans la récitation des psaumes. Selon nous, le psautier romain qui se trouve dans nos bréviaires, et qu'il faudra désormais appeler X ancien psautier, est un des monuments les plus anciens et les plus vénérables de la liturgie romaine. Il a, pendant des siècles, été la formule de prières de l'Eglise catholique presque tout entière. Sans nous livrer à une étude sur son histoire et son origine, qui ne serait pas ici à sa place, nous croyons pouvoir dire qu'il remonte au V® siècle de notre ère. Il nous parait évident, pour ne pas faire appel à d'autres preuves, que saint Benoît qui a composé, dans la première partie du vi®, un psautier liturgique, avait sous les yeux le psautier romain, dont il s'est délibérément écarté.
Voici le schéma de ce psautier (2).
(i) C'est ce que nous constatons dans le fameux document, la Pèregriiiatio ad loca sancta, qu'on peut citer encore, je crois, comme témoin de la liturgie de la fin du iv* siècle ou du commencement du V° ; en tout cas on trouvera les mêmes témoignages dans Cassien, fin du iv* et commencement du V* siècle.
(2) Nous n'avons pas à parler ici, puisque la réforme romaine est muette sur ce point, du psautier disposé pour les fêtes de Notre-Seigneur, de la Sainte Vierge et des Saints. Il est fort intéressant et devrait faire l'objet d'une étude à part.
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