Historia di Fr. Spiera
COMMENT SE RÉPANDIT LA RÉFORME
causa une grande émotion par toute l'Italie et une grande joie parmi les protestants qui voyaient un homme de sa haute réputation rejeté par le Saint- Siège dans leur parti.
Vergerio s'enfuit à Brescia, de là dans laValteline; il séjourna quelque temps à Poschiavo où s'était formée une petite église composée de deux cents Italiens dont la plupart étaient des lettrés et des gens de condition. Se sentant toutefois menacé dans cette retraite, il franchit la Bernina malgré le mauvais état des chemins et s'établit à Pontresina oii il prêcha avec succès^ Sa situation devint considérable dans les cantons; il intervenait même dans la politique, favorisait les alliances, ménageait l'intervention des troupes suisses dans les guerres étrangères ; il songea à établir une hiérarchie en Suisse et même en Italie ; les couvents auraient été supprimés, transformés en écolesou vendus, les membres du clergé réduits en nombre. Ces projets le mirent en conflit avec Luther et avec Gurione, il dut s'éloigner et mourut à ïubinge, le 4. octobre 1565, à l'âge de cinquante-neuf ans; il avait été sur le point de prendre femme une
seconde fois.
Depuis sa séparation d'avec la papauté, il l'avait attaquée avec sa violence coutumière; en 1556 et 1560, il publia deux fascicules sur la papesse
1. En novembre 1549, il se disposait à parcourir l'Allemagne. En 1550, Calvin écrit à Farel que Vergerio est à Genève. En juillet 1557, il est de nouveau à Genève. Opéra, vol. XIH, col. 448; vol. XIV, col. 34; vol. XVI, p. 508.
VERGERIO.
Jeanne ; jusqu'à la fin il multiplia les libelles ; on y trouve plutôt des invectives que des doctrines ; Vergerio était surtout un polémiste. Il écrivit dans un de ses nombreux pamphlets : « Quoi qu'il m 'advienne, je ferai au pape une guerre éternelle..., toujours de tout mon pouvoir je m'évertuerai à prouver à ceux qui ne Je savent pas que la papauté est une imposture. » Ses fonctions épiscopales lui semblaient un péché ; il ne pouvait souffrir le nom d'hérétique que certains lui avaient donné : « Celui-là seul est hérétique, disait-il, qui en vue d'avantages temporels et surtout par vanité et par ambition, imagine ou adopte des opinions fausses ou nouvelles. Celui qui avec un soin exact recherche la vérité, prêt à se corriger s'il se trompe, ne doit pas être compté parmi les hérétiques ». Évèques et cardinaux étaient également maltraités dans ses écrits, il les qualifie de (( morceaux de chair coiffés d'une mitre ». Vers la fin de sa vie, en 1562, il voulut réunir ses innombrables libelles, traités, factums, diatribes, écrits soit en italien soit en latin ou traduits de FaUemand, et eu faire une édition; un premier volume de huit cents pages parut; on n'alla pas plus loin.
Paul IV demanda à la ville de Capo d'ïstria l'extradition d'un des neveux de Vergerio, Anulio. L'ambassadeur vénitien Navagero écrivait au conseil des Dix, à la date du 21 mars 1556 : « Un secrétaire du souverain pontife et un commissaire de l'Inquisition sont venus me trouver au nom du
COMMENT SE RÉPANDIT LA RÉFORME
pape et du cardinal Garafa et m'ont dit que, puisque la République était si favorablement disposée envers la religion, elle devait ajouter à ses bons procédés encore celui-ci, c'est-à-dire livrer le neveu de Pietro Paolo Vergerio, qui était pire que lui en matière d'hérésie. Rien ne saurait faire autant de joie au pape^ » On ne sait quelle suite fut donnée à cette demande.
Carnesecchi^.
Pietro Carnesecchi fut, comme Vergerio, longtemps dévoué à l'Église romaine et pensait la servir en la réformant. Florentin de naissance, il demeura attaché à la famille des Médicis qui le couvrît de sa protection; Catherine de Médicis, en sa jeunesse, s'était liée d'amitié avec lui ; Clément VII lui conféra des bénéfices et en fit l'un de ses secrétaires; il le nomma même protonotaire.
Ce fut en cette qualité qu'il correspondit régulièrement à partir de 1533 avec le nonce à Venise'^,
1. Venise, Archivio di Sfaio, Dispacci ai Capi dcl Consiglio, de Diecl, 1555-1558, busta 24. Behti, p. 23.
2. Ant. Agostim, /'. Carnesecchi, Florence, 1899. Cantl, Eretici, vol. II, p. 422. Rir.oTTi, Délia Rivohizione protesta/lie, j). 320. Amante, p. 395. Dossier du procès, interrogatoires publiés parMANzoNi, Miscellanea di Storia llaliana, Turin, 1880, vol. X, p. 189 à 373. Realencylilopadie fur Protestant ische Théologie..., vol. IX, p. 254.
3. Le nonce était alors le fameux Girolarno Aleandro, l'un des plus fougueux adversaires delà Uéforine. Bibl. Vat. INunz. Venezia, vol. I, c. 187. Carnesecchi succédait à Giacomo Salviati.
CARNESECCHI.
surtout en ce qui concernait l'hérésie; ce futur hérétique transmettait et recevait les instructions les plus secrètes à ce sujet. Fort instruit dans les Lettres latines ainsi que dans les Lettres grecques, ayant la parole facile et brillante, quelque peu poète à la façon de tant de gens, son ascendant était grand sur tous ceux qui rapprochaient. Après la mort de Clément VII il parcourut ritalie pour s'instruire ; à Naples, il rencontra Giulia Gonzaga qui y exerçait la souveraineté de son intelligence et de sa beauté; il y connut Valdès* et fréquenta les réunions qui se tenaient chez lui; il y connut aussi Ochino, Vermiglio, Caracciolo et ce fut alors sans doute qu'il commença à souhaiter qu'il y eût quelque chose de changé dans l'Église; déjà il avait des doutes sur l'existence du Purgatoire et sur l'efficacité de la confession mais, se couvrant de l'autorité de saint Augustin-, il ne pensait nullement sortir de la foi catholique en s'écartant sur ces points des idées admises à Rome (1536).
De Naples il rentra dans sa patrie ; il y logea dans sa maison un certain temps le cardinal Pôle et l'évèque de Vérone, Giberti. Quelques années plus tard, vers 1541, on le trouve à Viterbe où, durant un an, il habita chez le cardinal Pôle et
1. H l'avait déjà vu à Rome où il lui avait fait l'impression d'être un (( courtisan, homme de cape et d'épée et non un théologien », dit-il.
2. Carnesecchi dépose dans son procès que, conformément à ce qu'a écrit saint Augustin, il faut admettre qu'il existe trois séjours différents pour les âmes des défunts.
COMMENT SE RÉPANDIT LA RÉFORME
fit partie de ce cercle qu'avait groupé autour d'elle Vittoria ColonDa: c'est alors qu'il connut Priuli, Flaminio et aussi Vittorio Soranzo, Vergerio, Lattanzio Ragnone, Baldassare Altieri qui, plus ou moins, partageaient ses vues^. Il était en relation depuis longtemps avec Morone, depuis 1527 dit-il, dans un de ses interrogatoires; leurs pères étaient liés. En 1545, Carnesecchi vivait à Venise où il fit amitié avec Camillo Orsini, fort admirateur du cardinal Pôle, de Priuli, de Flaminio. Les grandes dames de la Réforme, Giulia Gonzaga, Renée de France, Vittoria Colonna se plaisaient à le consulter sur des cas difficiles; leurs lettres figurèrent plus tard à son procès; sa correspondance avec Giulia Gonzaga, qui contient en effet des opinions et des appréciations hardies, est en partie chiffrée ^ ; Giulia et Carnesecchi usaient aussi de rinnocent stratagème de parler d'eux-mêmes à la troisième personne".
De plus en plus Carnesecchi penchait vers le protestantisme sans jamais toutefois prendre les allures d'hostilité déclarée de Vergerio ou d'Ochino. Il considéra la mort de Valdès comme un malheur public. « Valdès, dit-il, était un des rares hommes dont l'Europe pût se vanter; ses écrits sur les épîtres de saint Paul le prouvent, de même que ce qu'il a dit sur les psaumes de David; c'était
1 Déposition de Carnesecchi dans son procès.
2 Ainsi le mot Resoluzione était remplacé par 21, Opinione par 13 le nom d'isabella Brisegna par 55 et celui de Giulia, par modestie sans doute, est figuré par un double zéro.
3 Amante, Giulia Gonzaga, Bologne, 1896.
CARNESECCHI.
dans ses actes, dans ses paroles, dans ses conseils, un homme d'une grande sagesse; il dirigeait avec une parcelle d'âme un corps débile... » Et, faisant un triste retour sur le temps heureux qu'il avait passé près de lui, il écrivait : « Avouons-le, Florence est une belle ville au dedans et au dehors, on ne peut le nier, mais Faménité du site de Naples, son éternel printemps en font un lieu plus plaisant encore; la nature semble s'y réjouir » (1541). Il appelait les protestants déclarés ses frères, les
élus de Dieu.
Ses voyages, ses propos, ses relations avaient mis l'Inquisition en éveil; une enquête fut ordonnée; on l'accusait de partager les idées de Vergerio, de s'être fait le protecteur de certains hérétiques en fuite et de prédicateurs suspects de semer le mauvais esprit, de les avoir aidés de ses conseils, de leur avoir donné de l'argent. Fort de la protection du grand-duc Cosme de Médicis et de la reine Catherine de Médicis, Carnesecchi affronta le procès et se défendit si habilement qu'il en sortit indemne (1546). La France où tant de personnes partageaient ses idées l'attirait, il s'y rendit et, à Lyon comme à Paris, fréquenta les principaux novateurs ; il revit la reine Catherine de Médicis puis retourna en Italie et se fixa de nouveau pour un temps à Venise (1553-1554) * où vivait Lattanzio Ragnone devenu ouvertement ministre protestant et avec lequel il se plaisait