GIULIA GONZAGA
lui paraissait pas le seul chemin qui conduisit vers Dieu. Toutefois pour méditer plus à son aise sur les grands problèmes qui tourmentaient son âme et pour s'isoler du monde, elle demanda au pape Paul III et obtint de se retirer avec plusieurs servantes dans le cloître de S. Francesco ; ces sortes d'autorisations s'accordaient encore assez facilement; elle était dispensée de se soumettre à la règle des religieuses. Ses opinions en matière de foi se précisaient ; elle ne se bornait plus comme Vittoria Colonna ou même Renée de France, à souhaiter une réforme de l'Église catholique; plus tard, elle écrivait à Carnesecchi : « Du temps que la religion chrétienne était la nôtre... » L'influence de Valdès se faisait de plus en plus sentir et dura jusqu'à sa mort, c'est-à-dire jusque vers 154-0. Giulia dirigeait maintenant le mouvement protestant dans le royaume de Naples; sa correspondance répandait ses idées; les écrivains qui défendaient les doctrines nouvelles la consultaient et lui dédiaient leurs ouvrages, elle employait son crédit à encourager certains prélats, suivait attentivement les discussions du concile de Trente, se tenait constamment informée du sort de ceux de ses amis qui étaient en fuite ou retenus en prison, correspondait secrètement avec maint hérétique. Carnesecchi lui écrivait trois fois par semaine en employant un chiffre dont on a retrouvé le secret innocent. Flaminio traduisit pour elle son Commentaire sur les Psaumes et le Livre des Considérations, Des chagrins domestiques la
COMMENT SK RÉPANDIT LA RÉFORME
rejetaient de plus en plus dans la méditation; elle était en procès avec une lille de son mari; une tragédie effrayante s'était accomplie dans sa famille, presque sous ses yeux; son neveu Vespasiano avait épousé, en 1550, Diana Cardona, fille d'un noble sicilien, il la soupçonna de n'avoir pas repoussé les avances de son secrétaire, Annibale Ranieri, le fit assassiner et enferma sa femme dans la chambre où gisait son cadavre en lui donnant Tordre de boire un poison qu'il avait fait préparer. Elle obéit et mourut.
Giulia n'était pas sans courir des dangers personnels; des tumultes populaires éclatèrent à Naples quand le pape chercha à y établir l'Inquisition (mai 1547) ; la ville fut bombardée ; Giulia se réfugia à Ischia, où Vittoria Colonna, qui venait de mourir, avait si longtemps vécu. La révolte vaincue, l'Inquisition fonctionna et Giulia en fut une des victimes; la première dénonciation date du mois d'avril 1550; on ne s'était pas contenté d'attaquer ses tendances religieuses ; sa conduite était également critiquée; on lui imputait les léo-èretés de ses demoiselles d'honneur et l'on insinuait même que ses rapports avec Valdès n'avaient point été uniquement spirituels. Son biographe contemporain, Filonico Alicarnasseo, accepte cette accusation, mais il était moine et tout son récit semble tendancieux. Quoi qu'il en soit, l'Inquisition, sans incriminer encore une princesse si réputée, la surveillait, l'environnait, lui envoyait même, à ce qu'elle affirmait, des agents tenta-
GlULIA GONZAGA.
tours (Lettre du 24 avril 1553 à Ferrante). D'ailleurs, son confident Carnesecchi était poursuivi; ses amis Galeazzo Caracciolo, Isabella Brisegna, auraient été traduits devant le Saint-Office s'ils étaient demeurés à Naples ; son majordome Ferez fut arrêté; deux de ses serviteurs s'échappèrent au moment où l'on allait les saisir; le cercle se resserrait autour d'elle. On lui conseilla de fuir, elle s'y refusa. L'Inquisition hésita longtemps par crainte des conséquences; elle atermoyait encore lorsque Giulia mourut, le 19 avril 1566, dans ce même couvent de S. Francesco où elle avait passé une bonne partie de son existence et qui lui appartenait. Nul doute que si elle avait vécu quelque peu encore, elle n'eût pas échappé aux rigueurs de l'Église. La preuve en est que le pape Pie yi, qui n'était pas sans avoir percé ses véritables pensées, ordonna au vice-roi de Naples, dès que sa succession fut ouverte, de mettre sous séquestre le couvent de S. Francesco; on fouilla ses papiers parmi lesquels furent découvertes quantité de lettres compromettantes, dont quelques-unes de Carnesecchi dans lesquelles il lui recommandait la lecture des œuvres de Valdès; d'autres étaient chiffrées; le pape se fit aussitôt envoyer ces documents et déclara hautement que s'il les avait connus plus tôt, il aurait bien certainement fait brûler vive la comtesse.
C'était la seconde fois qu'elle échappait aux