Carteggio, p. 108, n
COMMENT SE RÉPANDIT LA RÉFORME
VITTORIA COLONNA
n'avait d'autre but que d'en assurer la prospérité. Quand Lodovico de Fossombrone, soutenu par le pape, se trouva en compétition avec Bernardino da Asti qui représentait les tendances indépendantes de Tordre, Vittoria prit parti pour celui-ci et, grâce à son intervention, un chapitre fut convoqué dans lequel Lodovico se vit dépouillé de ses fonctions au profit de Bernardino 1. De même elle protégea Ochino devenu chef des capucins ; on ne sait quand et où elle le connut, peut-être à Rome au printemps de l'année 1534; sa grande éloquence dut la séduire et leur admiration commune pour Valdès, les rapprocher. Elle prit Ochino en quelque sorte sous sa protection, le recommandant dans de nombreuses lettres, soit au cardinal Gonzaga, soît au duc Ercole d'Esté, le mari de Renée de Ferrare, soit au cardinal Bembo. << Je vous le recommande, écrivait-elle en 1537, au cardinal Gonzaga, non parce qu'il est en butte à toutes sortes d'embûches, mais pour le bien de tant d'àmes que ses prédications touchent et conduisent dans la bonne voie. »
C'est à Ferrare, en 1537, alors qu'elle se rendait à Venise pour passer en terre sainte, que Vittoria connut Renée de France. Sans doute, elle ne partagea jamais ses doctrines calvinistes, mais le séjour de dix mois qu'elle fit dans cette cour où Ton parlait assez librement de choses de la foi, ne dut pas être sans influence sur ses sentiments; la familia-
1. B. FoNTANA, Docmnenti Vaticani di Vittoria Colonna per difesa dei Cappucini, Rome, 1886. Carteggio, p. 108, n. 4.
rite était grande entre les deux femmes. Son ambassadeur écrivait au duc de Mantoue, à la date du 8 juillet (1537) : « La marquise est allée ce matin, en négligé, voir la duchesse; elles se sont entretenues longuement. » Peu de jours après, le 19, Vittoria tenait sur les fonds baptismaux la fille de Renée, Eleonora, celle dont on imagina de dire pkis tard que Tasse était tombé éperdument
amoureux.
Une des raisons qui avaient déterminé Vittoria Colonna à ce long séjour était son désir de trouver un établissement pour les capucins; le duc Ercole n'y mettait pas d'opposition, encore que Ochino ne lui parût pas un hôte fort souhaitable; il aurait voulu qu'on lui donnât à entendre que le séjour de Mantoue lui conviendrait infiniment mieux, car les doctrines religieuses qui y prévalaient répondaient aux siennes, et il s'y trouvait un hôpital de la Miséricorde où il pourrait donner libre cours à son amour du prochain. Mais Vittoria insista et le duc finit par s'entendre avec un noble ferrarais, Alfonso Trotti, qui céda une maison et un terrain, près du fleuve; le 18 août, Ochino en prit possession en compagnie de quelques-uns de ses disciples.
De Ferrare, Vittoria se rendit à Florence, puis aux bains de Lucques où elle se retrouva avec Carnesecchi; «J'eus là, dit-il dans son procès, occasion d'être admis dans la familiarité de la duchesse et, depuis lors, je restai en relation d'amitié avec elle jusqu'à sa mort. » Ainsi la marquise se liait
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de plus en plus avecles protagonistes de la réforme et avec ceux qui y étaient indulgents, les Morone, les Pôle, les Bembo. La haute situation qu elle s'était acquise dans le monde littéraire où Ton ne la qualifiait plus que la « divine poétesse », Tillustration de sa race, faisaient d'elle un personnage de grande influence; sa correspondance la montre conseillant, stimulant, interrogeant, décidant. Elle dut contribuer grandement à la diffusion du sentiment protestant. A Rome, elle connut Michel- Ange alors qu'il peignait le Jugement dernier. Le vieillard s'éprit pour la poétesse d'un amour pur et violent qu'il exprima en sonnets dont le tour n'est pas sans grâce. Ils conversaient des heures à cœur ouvert, d'art, de philosophie, de morale. Et cela suffit pour qu'on répétât que Michel-Ange s'était converti au protestantisme pour complaire à Vit-
toria*.
Elle passa les trois dernières années de sa vie dans le couvent de S. Caterina, à Viterbe, où elle réunissait autour d'elle quelques hommes éminents; le cardinal Pôle, alors en disgrâce, venait l'entretenir de théologie ; parfois Priuli, Bartolommeo Stella, Flaminio, assistaient à ses controverses. La marquise interrogeait Pôle sur les tentations que font subir à l'homme la chair, le diable et le siècle; elle répandait autour d'elle, parmi les
1. p. DeBouchaud, Les Poésies de Michel- Ange et de Vittoria Colonna, Paris, 1912. G. Thomas, Michel-Ange poète, Paris, 1892. A. Lanneau Roland, Michel- Ange et Vittoria Colonna, Paris,
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nonnes, ses vues sur la façon de sauver l'Église. Le mystère de la prédestination et de la justification lui donnait aussi de grands soucis; il semble bien que, sur ce point, elle ne pensait pas comme l'Église romaine, car lorsqu'elle apprit que le cardinal Pôle, malade d'un catarrhe, n'avait pu prendre part à la séance du concile de Trente où la doctrine protestante sur ce point, avait été formellement condamnée, elle s'écria que Dieu avait miraculeusement empêché par ce moyen le cardinal de voter un tel décret, d'où chacun inféra, dit Carnesecchi dans l'interrogatoire qui précéda immédiatement son supplice, que le cardinal et la marquise blâmaient cette décision ; d'ailleurs, tel fut aussi, du moins en ce qui concernait le cardinal, le sentiment qu'exprimèrent Priuli et Flaminio à leur retour de Trente*. Cependant Vittoria ne suivait pas les protestants jusque dans les conséquences extrêmes qu'ils tiraient de leurs théories.
L'attitude d'Ochino commençait à l'inquiéter 2. Il lui arriva de demander à quelqu'un qui revenait de Milan, quelle impression y avait faite le prédicateur et, sur la réponse qu'on lui donna que chacun était très édifié par ses sermons et qu'on le tenait pour un parfait chrétien, elle soupira : « Dieu fasse qu'il le demeure ! » De fait, ce fut peu après qu'elle reçut la lettre du 22 août 1542 dans laquelle Ochino l'informait de sa fuite.
Vittoria passait de plus en plus pour partager