‹ La Réforme en Italie [microform]Chapitre 150 sur 470 · De Reumont, p · texte numérisé non relu

De Reumont, p

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les idées des réformistes ^ ; on s'efforçait de répandre cette conviction au dehors; un agent du duc de Ferrare se procura un recueil de ses sonnets et le montra au roi François P^ pour le convaincre de la réalité des accusations portées contre elle ; toutefois le roi, qui savait à quoi s'en tenir, se contenta de rire et dit « qu'il connaissait le bon renom de

la marquise ))^.

Elle mourut fort soupçonnée par l'Eglise et l'àme tranquille dans le couvent de Viterbe, le 25 février

Un graveur hollandais d'origine, Francisco, qui

l'avait vue à Rome quelques années auparavant, donne d'elle ce portrait qui, s'il n'est sans doute pas d'une exacte vérité, montre au moins l'effet qu'elle' produisait sur ceux qui l'approchaient : « La marquise de Pescara, dit-il, est une des femmes les plus remarquables et les plus célèbres qui se trouvent en Europe; de manières nobles autant qu'elle est belle, instruite dans la langue latine '\ fort intelligente, elle possède toutes les qualités et tous les avantages qui rendent aimable une femme.

1 Les accusations portées par l'Inquisition contre la marquise se trouvent indiquées dans les extraits publiés par Corvisieri dans vlrcMvio soc. Romanadi Star, Patria, toI III, an 1880, p. 279.

2 Cantu Eretici, vol. I, p. 411, 427, donne quelques-uns des sonnets dans lesquels, à son sens, se découvre le penchant de la marauise POur Ics idées luthériennes; leur lecture et celle des autre» sonnets qu'il ne cite pas ne conduit pas à une conclusion

'^^r^En effet ses lettres sont pleines de latinismes et même de membres de phrase en latin ; quand l'expression lui manque en italien, elle la trouve en latin.

Depuis la mort de son héroïque époux, elle mène une vie retirée et modeste. Rassasiée par la splendeur de sa vie passée, elle n'aime plus maintenant que Jésus-Christ et les sévères études, se répandant en largesses envers les femmes pauvres ; elle est un modèle de véritable piété catholique. »

Renée de France, duchesse de Ferrare'^,

Renée de France, fille de Louis XII et d'Anne de Bretagne, apporta à Ferrare les tendances qu'avaient développées en elle son maître Lefèvre d'Etaples et les exemples nombreux que lui avaient offert, en sa jeunesse, la cour et la ville; on était volontiers frondeur et sceptique autour de Fran- (;ois F' durant la première partie du règne. Dès son arrivée àFerrare, en 1528, elle avait alors dix-huit ans, Renée se mit à protéger les novateurs. Ce n'est pas qu'elle ne fût une fervente catholique; elle portait sur elle le cordon dont saint François de Paule se ceignait les reins; elle se fit envoyer de Chartres deux chemises semblables à celles de la Vierge que l'on conservait dans le trésor de la cathédrale. Un jour qu'elle avait manqué le sermon,

1. Voir noire ouvrage sur Renée de France, duchesse de Ferrare Paris, 1896. Christopher Hare, Men and Women of the ItalianRe formation, Londres, 1914, p. 84. E. Masi, Saggi di Storia e di critica, Bologne, 1905. Fontana, Renata di Francia, Rome, 1889-1899.

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elle pria le prédicateur de venir dans ses appartements le lui répéter; elle appela de Rome un moine pour prêcher le carême et lui fit remettre 63 livres; elle se disait « la très dévote et très humble fille de Sa Sainteté ». Mais, d'autre part, elle mit tout en œuvre pour faire réussir l'œuvre que les huguenots avaient entreprise à Ferrare, tant à cause de sa communion d'idées avec eux que par rancune contre le Saint-Siège. « Possible, dit Brantôme, que se ressentit des mauvais tours que les papes avaient faits au roi sou père en tant de sortes; elle renia leur puissance et se sépara de leur obéissance ne pouvant faire pis, étant femme. » Au reste, la plupart des novateurs qui .venaient à Ferrare étaient des Français et, en les secourant, Renée faisait acte de patriotisme autant que d'anti-

papisme.

Cette bienveillance à leur endroit fut la cause des

premiers froissements entre elle et son mari, car

celui-ci lui reprochait ses dépenses (( immodérées

et mal considérées » pour leur venir en aide.

Calvin aurait-il été parmi ceux des protestants

français que Renée accueillit à Ferrare? Il avait

quitté la France après la publication de son fameux

traité sur V Institution de la Religion chrétienne *

et d'aucuns pensent qu'il vint se cacher un temps

chez la duchesse ; il est certain qu'au printemps

1 Calvin reconnaît sans doute avec trop de modestie, dans la oréface qu'il mit a son commentaire sur les Psaumes, que le courage n'était pas son fait : « Ego qui natura Umido ac pustllo aninio me esse f'ateor. »

de l'année 1536 un personnage mystérieux parut à Ferrare; à plusieurs reprises Renée le reçut de nuit et s'entretint longuement avec lui. Un moine franciscain, questionné plus tard par un juge de l'Inquisition, affirma avoir assisté durant le carême, la nuit, dans une pièce du palais, à un colloque au cours duquel un Français avait tenu devant la duchesse et quelques autres personnes le langage le plus violent contre le catholicisme, niant la suprématie du pape, l'autorité de l'Église et le franc arbitre. Troublé par ces étranges propos, le moine n'en n'avait pas d'ailleurs, ajoutait-il, très bien compris le sens. Peu après un incident éclata; le vendredi saint 14 avril, au moment où, dans une des principales églises de la ville, l'officiant présentait la croix aux fidèles, suivant la coutume, un jeune chantre, appartenant à la maison de la duchesse, sortit en proférant d'affreux blasphèmes. Ce fut le commencement d'une série d'intrigues, de procédures, de démarches diplomatiques et de luttes domestiques entre Renée et son mari, dans lesquelles intervinrent le roi de France, l'empereur d'Allemagne, la Sérenissime République et le souverain pontife. Un événement heureux et qu'il faut supposer accidentel, permit à tous de sortir à leur honneur de cette épineuse affaire : le principal accusé, celui qui semble avoir préparé une machination dans laquelle le petit chantre n'était qu'un complice, s'évada; était-ce Calvin, ou le chanoine Du Tillet son confident, venu avec lui à Ferrare, ou un nommé Bouchefort, on ne peut le savoir, car

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les pièces relatives à celte affaire ont été systématiquement lacérées ou bien ont disparu.

Dans cette conjoncture Renée s'était, pour la première fois, mise en opposition directe avec son époux et son adresse avait triomphé, dans plus d'une rencontre, de la ténacité du duc.

Vers le même temps, le poète Marot était l'hôte de la duchesse; il avait quitté la France à la suite de l'affaire des « placards » et s'était réfugié auprès de la reine de Navarre qui, trouvant sa présence compromettante, l'avait adressé à Renée; il arriva donc à Ferrare. Marot se défendait d'être luthérien :

De lulhérisle ils m'ont donné le nom, Qu'à droit ce soit je leur réponds que non. Luther pour moi des deux n'est descendu, Luther en croix n'a point été pendu...

Mais il détestait la cour de Rome et déclarait bien haut que jamais il n accepterait le joug

De la paillarde et grande mérétrice Avec qui ont fait fornication Les rois de la terre et dont potion Du vin public de son calice immonde, A si longtemps enivré tout le monde.

Renée le prit comme secrétaire ; on lui donnait la « nourriture », il fournissait en retour son « écriture », c'est-à-dire ses vers, car ses fonctions de secrétaire semblent avoir été purement honorifiques. Lors de sa querelle avec le duc, il plaignit

Renée dans une pièce de vers adressée à la reine de Navarre et qui ne manque pas de grâce :

Ah! Marguerite, écoute la souffrance Du noble cœur de Renée de France.

Puis, comme sœur, plus fort que d'espérance

Console-la.

De cent couleurs en une heure elle change En ses repas poire d'angoisse mange.

Et en son vin de larmes fait mélange Tout par ennui.

Ennui reçu du côté de celui Qui dut être sa joie et son appui, Ennui plus grief que s'il venait d'autrui Et plus à craindre.

Mais si Marot peignait si bien les malheurs de Renée, il n'eut garde de les partager et, lorsqu'il vit venir l'orage, il s'en fut aussitôt à Venise.

Cependant la cour de Ferrare devenait de plus en plus un lieu de refuge, tout au moins temporaire, pour les calvinistes fuyant la France. Ferrare formait comme un ilôt calviniste au milieu de ritalie luthérienne ou catholique. La présence de Vittoria Colonna, qui arriva à Ferrare l'année qui suivit le premier heurt entre Renée et son mari (1537), fit sans doute qu'on s'occupa plus que jamais, dans l'intimité de la duchesse, de controverses religieuses ; Vittoria ne convertit pas son amie au luthéranisme, mais son exemple, les entretiens qu'elles eurent ensemble, durent inévitablement la pousser à creuser plus avant les questions qui se

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posaient déjà dans son esprit. Son aversion pour la cour romaine allait croissante ; elle fit peindre dans son livre d'Heures une miniature dans laquelle on voit un cardinal qui ramasse un jeu de cartes, des moines jouant aux dés et, au fond, une église entourée de flammes, sur la façade de laquelle était une horloge marquant la fin des temps. Cependant au loin on doutait de la solidité des sentiments de Renée; Calvin, qui la traitait comme sa disciple et avait à cœur de ne pas laisser s'éteindre son zèle, lui écrivait des lettres où les reproches se mêlaient aux encouragements; il lui recommandait de ne pas assister à la messe « pour la grande abomination que c'était » ; il la mettait en garde contre les confesseurs qu'on plaçait à côté d'elle, tandis que le duc, le roi de France et le pape s'efforçaient par la ruse ou la violence de mater ses résistances. Renée désespérait tantôt les uns, tantôt les autres. Quand Paul III passa par Ferrare, en avril 1543, elle se montra pleine de soumission et de respect à son égard; elle fut admise, sur sa prière, au baise-pied ; aussi obtint-elle du pape un bref par lequel, « en raison de la foi éprouvée » dont elle avait donné des marques certaines, il la soustrayait en matière de foi à toute autre juridiction que celle de Tlnquisition romaine (5 juillet 1543). En même temps, elle donnait des gages à ses amis calvinistes, les secourait de son mieux, même en s'exposant de sa personne. En 1549, elle prit en main la défense d'un jeune homme, d'un enfant presque, Camillo Fannio ou

Fanino, que ses opinions trop ouvertement avouées avaient mis en grand danger.

Tout jeune, Camillo Fannio s'était adonné à la lecture de la Bible et elle lui avait inspiré des doutes sur quelques-uns des enseignements de l'Église ; il s'en ouvrit un peu trop ouvertement, ce pourquoi l'inquisiteur ferrarais le fit jeter en prison ; mais on intercéda pour lui, il fit des concessions; on dit même qu'il se rétracta et il fut remis en liberté. A la vérité il était loin d'avoir renoncé à ses idées ; loin de là, il entreprit, sans souci du danger, d'évangéliser les Romagnes dont il était originaire ; il prêchait à merveille. « De ceux qui purent l'aller voir, écrit un de ses biographes, plusieurs disaient qu'il devait avoir le diable au corps et qu'il parlait avec tant de force qu'il fallait bien que ce fût quelque diablerie qui le possédât. » Le Saint-Siège s'émut et le fit arrêter une seconde fois ; il se trouvait alors sur les terres du grand-duc, à Bagnacavallo, en sorte qu'on l'amena à Ferrare ; il y fut jugé et condamné à être brûlé vif, comme relaps. Cependant le duc qui, pour bon catholique et fidèle sujet du pape qu'il fût, tenait à montrer une certaine indépendance, ne se hâta nullement de faire exécuter la sentence ; la prison de Fannio fut même le temps de son triomphe ; ceux qui pénétraient jusqu'à lui, et ils étaient nombreux, étaient frappés de sa résignation, de son inébranlable conviction, de la puissance de sa dialectique ; la persécution dont il était l'objet le grandissait ; Olimpia Morata, Lavinia délia Rovere

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le visitaient fréquemment et puisaient dans son entretien une conviction plus solide et plus raisonnée. On risola. On lui offrit de lui faire grâce, de lui donner la liberté s'il abjurait; il refusa. « Le Seigneur ne veut pas, répondait-il à sa femme, à ses enfants, à sa sœur, que je le renie pour Tavantage de ma famille. »

Dès les commencements. Renée s'était intéressé à Fannio, au « Povero Fanin », comme elle l'appelait. C'était pour lui complaire autant que par raison politique que le duc Ercole avait diôéré son exécution (octobre 1549). Mais si on avait pu faire accepter des délais au pape Paul III, il n'en alla plus de môme quand Jules 111 fut monté sur le trône pontifical; dès le 19 avril 1550 (il avait été élu le 8 février), le souverain pontife informait l'envoyé ferrarais à Rome qu'il n'entendait plus être joué et voulait que l'exécution de Fannio eût lieu sans plus de délai. Ercole chercha encore des atermoiements ; l'ordre d'exécuter Fannio émanait du feu pape ; il fallait le renouveler ; mais la confirmation arriva aussitôt, le 31 mai (1550), formelle, inexorable ; il s'agissait d'un relaps, d'un zélateur que la prison n'avait pu obliger à se taire. Ercole ne pouvait reculer ; toutefois, comme il ne voulait pas avouer que sa volonté avait été forcée, il quitta presque furtivement la ville. Renée avertie accourut tout aussitôt de sa résidence d'été; bien qu'elle fût elle-même très menacée et soumise à une surveillance étroite, elle voulut tenter un dernier effort et adressa au duc une lettre où elle lui disait.

après l'avoir entretenu de fruits et de légumes : « Je suis toujours à Ferrare, au logis bien chaud, et m'y tient l'inquisiteur lequel toutefois me sollicite fort de m'en aller. Ce n'est pas pour me faire plaisir, mais pour faire tout le contraire de ce que je lui ai demandé, et le pis qu'il pourra, encore que le porteur lui ait parlé de votre part. Et ne songe au scandale et honte de tout votre pays, sujets et serviteurs. Quant à moi, je porterai mieux mes lamentations que le pauvre père et pauvres petits enfants et mère d'isseux. Je vous supplie. Monsieur, avoir pitié et les ôter des mains si cruelles. » Rien n'y fît et la volonté du pape prévalut. Le 22 août, à la pointe du jour, Fannio fut conduit au lieu du supplice. Comme on lui présentait un crucifix, il répondit : « Que voulez-vous que je fasse de ce Christ de bois alors que je l'ai vivant dans le cœur? » Il disposa lui-même la corde qui devait l'étrangler. La légende voulut que le bourreau touché de sa fermeté, se fût convertL

Une autre exécution suivit celle de Fannio, ce fut celle d'un prêtre sicilien nommé Domenico Giorgio qui fut pendu à une des fenêtres du palais ducal comme « luthérien et hérétique ». Cependant le duc Ercole, craignant d'une part de mécontenter sa femme et, partant, la Cour de France, de l'autre, de s'aliéner le Saint-Siège, hésitait à prendre énergiquement parti contre les novateurs ou à fermer les yeux comme il l'avait fait plus ou moins jusqu'alors. Il finit par trouver un moyen habile de se tirer d'embarras, il demanda au roi Henri II de

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lui envoyer un inquisiteur de sa main. Revêtu en quelque sorte de l'investiture royale, il pourrait agir à sa guise sans que Renée et son parti pussent protester en France; l'inquisiteur désigné fut Mathieu Ory ou Oriz, pénitencier du pape, chef de l'inquisition du royaume de France depuis vingt ans ; il avait mission non seulement de sévir contre les hérétiques ferrarais et d'y extirper le mal par tous les moyens, mais aussi et surtout d'agir contre la duchesse « pour réduire et ramener au troupeau de Jésus-Christ ladite dame qui s'est laissée précipiter au labyrinthe de ces malheureuses et condamnées opinions, contraires et répugnantes à notre sainte Foi et religion ». Ory partit de France en juin 1554.. Aussitôt arrivé à Ferrare il manda Renée qui s'était retirée à son château de Consandolo et l'entreprit; elle n'avait pas encore, si elle les eut jamais, les convictions d'une protestante convaincue ; elle hésitait entre Genève et Rome, entre ses tendances non douteuses et les traditions de sa race et de son entourage. Sa résistance ne fut donc pas irréductible et Ory pensa l'avoir amenée à ses fins, car elle assista à la messe, ce qu'elle n'avait pas fait depuis douze ans, et même, dit-on, se confessa. Mais cette concession n'était , au fond, qu'apparente. Calvin qui n'osait pas trop se fier sur la fermeté de la duchesse, lui avait dépêché le ministre Morel, seigneur de Colonges, l'un des hommes en qui il avait le plus de confiance et très profond dialecticien. Il dut arriver vers le 15 août; Renée se trouva alors sollicitée par ces deux hommes,

habiles tous les deux et intéressés également à l'emporter, dont l'un usait de menaces qui, elle ne l'ignorait pas, n'étaient que trop à redouter, et l'autre d'arguments qui avaient tout pouvoir sur elle; en sorte qu'elle restait incertaine.

Pour arriver à vaincre définitivement sa résistance, l'inquisiteur la priva de ses serviteurs et lui enleva la garde de ses enfants. Elle ne céda pas; alors il la fit comparaître devant un tribunal. Sa correspondance, dont le duc semble s'être départi en faveur des juges, était accablante. On ne possède sur le jugement que des rapports incertains, les pièces du procès ayant disparu*, il se pourrait que Renée eût été effectivement condamnée à la prison, car dès le lendemain, le 7 septembre, elle était conduite sous escorte, par l'évêque Rossetti et le chevalier Ruggieri, du palais S. Francesco où ele était logée, au vieux château qui, depuis des années, servait de prison plutôt que d'habitation. Ses biens auraient été confisqués; sa bibliothèque, qui contenait une centaine d'ouvrages défendus, fut brûlée; le tribunal avait condamné en même temps vingt-quatre de ses serviteurs qui avaient pris la fuite. Durant une semaine, du 7 au 13 septembre, les choses restèrent en l'état; Renée n'avait auprès d'elle que deux femmes à la dévotion du duc; des sentinelles veillaient à sa porte. Mais, le 13 sep-

1. Dans un arUcle de la revue Études, J. Pra présente au point de vue spécial à cette revue les événements ci-dessus et fournit quelques documents intéressants. Numéro de septembre 1915.

COMMENT SE RÉPANDIT LA RÉFORME

tembre, un revirement subit se produisit dont les circonstances exactes et la cause restent mystérieuses; Renée fut rendue à la liberté; son accusateur Or y fut en quelque sorte congédié. On affirma que la duchesse avait assisté au service divin, mais l'officiant disait qu'il ne l'avait pas vue, qu'elle avait communié, mais l'envoyé florentin écrivait au duc qu'il n'en était rien. On racontait qu'elle avait reconnu l'Église catholique et non la romaine. En fait Renée avait sans doute, comme il lui arriva plus d'une fois au cours de son existence, sacrifié aux nécessités du moment. Le vendredi 21 septembre, elle se confessa; le dimanche, le P. Pelletier « eut la joie de lui donner le pain des Anges ». Les gardes qui veillaient autour de Renée furent levées, ses filles lui firent rendues, les gentilshommes de la Cour purent de nouveau lui rendre leurs hommages. OUmpia Morata la traita de « tète légère » et Calvin écrivit à son propos à Farel que « la constance est une vertu bien rare parmi les grands ». L'envoyé florentin pensait qu'elle s'était simplement jouée de la crédulité du duc. Il semble d'ailleurs que le Saint-Siège ne s'y soit guère trompé; un auditeur de Rote devant passer par Ferrare peu après, Paul IV, qui venait de succéder à Jules III, lui défendit de saluer la princesse ; à la vérité, Renée avait repris son commerce de lettres avec Calvin et d'autres protestants ; elle accueillait, comme devant, ceux d'entre eux qui passaient par Ferrare. Le duc en avait des soupçons. Son représentant à Rome pria le « gé-

néral des inquisiteurs » de faire mettre à la question lin luthérien qu'il venait de lui livrer afin de savoir de lui si « depuis que l'an passé Madame a témoigné de son désir de revenir à la foi catholique, elle a échangé des lettres avec des hérétiques ou si elle leur a envoyé de l'argent ainsi qu'elle le pratiquait auparavant ». Calvin était revenu de ses préventions et écrivait à la duchesse autant pour la fortifier dans sa foi que pour la complimenter. L'une de ses lettres lui fut remise par Galeazzo Caracciolo, marquis de Vico, qui, depuis qu'il s'était exilé de son pays, se risquait parfois, comme on l'a dit, dans le nord de l'Italie. Ce fut d'ailleurs très ouvertement qu'il alla voir la duchesse ; elle l'envoya chercher en carrosse à la frontière. Un autre réformé, Pietro Gelido dit // Pero, qui dut plus tard, en 1562, s'exiler pour sa foi, avait de fréquents entretiens avec elle.

Cependant les répressions continuaient dans tout le Ferrarais ; le Saint-Siège avait ordonné aux autorités ecclésiastiques de faire un examen sévère des personnes, quelque fût leur rang, qui étaient soupçonnées de professer des idées ultramontaines ; on devait recueiUir contre elles des témoignages, au besoin par la torture; la procédure, tenue secrète, devait être envoyée à Rome où les jugements seraient rendus; un hérétique, jeté en prison, parvint à s'échapper par une ouverture que ses coreligionnaires pratiquèrent dans la muraille; un autre, venant de Faenza, fut saisi dans la maison où il se cachait et condamné; un autre encore, arrêté A

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Lugo et envoyé à Ferrare, fut brûlé; à son propos, le pape avait écrit à Ercole de bien se garder de de le livrer aux frères mineurs parce que, disaitil, « ils favorisent les hérétiques ». Beaucoup fuyaient. « Des lettres que j'ai reçues récemment d'Italie, écrivait Olimpia Morata à Sinapio, m'informent que les chrétiens sont traités à Ferrare avec une excessive cruauté. La persécution n'épargne aucun rang, disait-elle encore; on condamne les uns à la prison, les autres à l'exil; le reste est obligé de s'éloigner par crainte d'un sort

plus cruel. »

Renée n'osait intervenir. Faut-il en conclure qu'elle avait trahi « la cause »? Se sentant impuissante, elle renonça sans doute à la lutte et put très bien penser que s'abstenir de manifester publiquement ses opinions n'était pas y renoncer et qu'il lui était permis, comme à tant d'autres, de suivre les rites de l'église catholique, d'en accepter au besoin les sacrements, sans renoncer pour cela à travailler à en corriger les abus et à en redresser les erreurs. Le duc lui donna pour confesseur un jésuite, pour aumônier un jésuite.

A la vérité, Renée avait repris autant qu'avant ses relations avec Calvin; il lui écrivait, à la date du 2 février 1555 : « Pour ce que je ne suis pas encore aujourd'hui assuré de votre état, seulement je vous manderai ce mot que je pense bien qu'il vous a fallu tléchir du droit chemin pour contenter le monde, car c'est un mauvais signe que ceux qui vous faisaient la guerre si aprement pour

vous détourner du service de Dieu, maintenant vous laissent en paix, et, de fait, le diable en a tellement fait ses triomphes, que nous avons été contraints de gémir et de baisser la tète sans nous enquérir plus outre. » Cet aveu fait, le prédicateur entreprend d'encourager Renée à ne se point abandonner : « Comme notre bon Dieu est toujours prêt à nous recevoir à merci et, quand nous sommes tombés, nous tend la main afin que nos chutes ne soient point mortelles, je vous prie de reprendre courage et, si l'ennemi, pour un coup, à cause de votre faiblesse, a eu quelque avantage sur vous, qu'il n'ait pas la victoire du tout gagnée, mais qu'il sente que ceux que Dieu a relevés sont fortifiés au double pour soutenir tout le combat. » Et Calvin ne se bornait pas à ces encouragements ; il donnait à Renée le conseil « d'ordonner tellement sa maison que les bouches de tous les médisants soient closes «.

Soit par précaution, soit parce qu'elle ne s'était pas encore détachée entièrement de ses anciennes croyances, Renée continuait à distribuer des aumônes aux religieuses et aux moines qui passaient par Ferrare aussi bien qu'aux prédicateurs qui venaient pour le carême ; son orfèvre, Jacques Vignon, reçut 36 bolognini « pour l'or et la façon d'une vierge d'or émaillée » qu'il avait faite pour elle. D'autre part, le chapitre des largesses secrètes est important; elle prend 100 écus, en mars 1557, « pour faire don à son bon plaisir ». Sa correspondance nous la montre demandant en même

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temps des services au cardinal Carafa et des conseils à Calvin. Peut-on taxer Renée de duplicité? Elle était probablement aussi sincère et aussi partagée que Tavait été Vittoria Colonna et tant d'autres. Les femmes s'entendent à merveille à accommoder les contraires. D'ailleurs la situation difficile de Renée allait prendre fin ; le duc mourut subitement, le 3 octobre 1558. A son lit de mort, il fit jurer à Renée qu elle romprait tout rapport avec des hérétiques, mais elle se désola aussitôt de sa faiblesse et consulta Calvin, lequel lui répondit que, parce qu'elle avait ofiensé Dieu en faisant ce serment, elle n'était nullement tenue de le garder « non plus qu'un vœu de superstition ». Le duc avait laissé à sa femme le chAteau de Belrigu£^rdo et ses dépendances, à condition qu'elle y vécut « en bonne et fidèle catholique ». A cela elle ne pouvait consentir ; en outre, elle se sentait suspecte à la cour de son fils; aussi prit-elle, malgré l'avis de Calvin, le parli de quitter l'Itahe pour venir s'établir dans son château et sa terre de Montargis. Là, libre désormais de toute contrainte, elle put accueillir les ministres calvinistes et les nombreux partisans de la réfome qui bientôt accoururent de toutes parts auprès d'elle. Elle mourut dans son château, le 15 juin 1575, en hérétique impénitente, ce pourquoi son fils ne fit point sonner les cloches de Ferrare et mena un deuil discret et presque honteux : Ferrare resta longtemps encore un centre d'hérésie ^

1. En 1568, eut lieu Tarrestation de seize hérétiques; plusieurs

OLTMPIA MORATA.

Olympia MorataK

Olimpia Morata fut un des principaux personnages de la cour de Ferrare et l'une des plus charmantes figures de la réformation italienne ; son père Fulvio Peregino, avait professé bnUamment dans' plusieurs universités et le duc Alfonso le donna un temps pour maître à son jeune fils. Ohmpia naquit en 1526. Elle fut une enfant prodige et chose rare, demeura une femme distinguée. A quinze ans, elle traduisait sans peine Homère et Virgile et composait en latin et en grec des odes et des élégies qui sont une aimable réminiscence de l'antiquité ; on les considérait dans son entourage comme des chefs-d'œuvre. L'un de ses maîtres et son plus passionné admirateur, Curione, rappelait en ces termes, longtemps après, ses succès httéraires : « Alors nous l'entendions déclamant en latin, improvisant en grec, répondant avec esprit

étaient des médecius, d'autres des "-f /^^j^^^J^^^^^^^^

1 «-» i«c. aiifrpA aiiT ealeres, a elre eiumures, <i i* pnouu p\"rUuX\ un teux ?«t rfcinnu innocent par la cour de R^^^^

Tse fît moine. Luc. Napoléon. C.xT^nELt*, JVo«..*e relative a

""TriZTiam'd^fmpia Morata, Paris, 1864. G. L. No.- 1. j. »"''''"• 7" ';,.;» jj^o;u;„nja Moratx vita..., Franc-

î * I ^ndref m4 P 149 0. W.tDE«M«TH, Olimpia Morata, i? .VLh ?Rsf D SCHWAIUL03E, Olimpia Morata. Erfurt. 1899. Stuttgart, t8b4. »• »"7*"','-°°^' jv Florence, 1899. B. Fontana, Son portrait jlteonacco tta(., an iv, noicuvc,

Renata di Francia. Rome, 1893, p. 283.

COMMENT SE RÉPANDIT LA RÉFORME

à toutes les questions qui lui étaient adressées. On eût dit une de ces doctes vierges de la Grèce ou de Rome auxquelles on pouvait justement la comparer. » Celio Calcagnini lui écrivait en 1540 : « J'ai lu les fables que tu as traduites du toscan en latin, dans un style élégant et orné ; je n'ai éprouvé qu'un regret en terminant cette lecture, c'est qu'elle fût sitôt finie. »

Sa précocité fît qu'elle se mit à songer aux choses sérieuses de la religion à un âge où l'esprit des jeunes filles est généralement occupé d'objets plus frivoles. C'était le moment précisément où ces questions passionnaient le plus les esprits. Tout contribuait à pousser Olimpia à les examiner dans un sens favorable aux novateurs. Outre son père, Curione et Calcagnini , Olimpia avait eu pour maîtres le médecin Sinapius et son frère (iiovanni qui tous deux penchaient pour la réforme. Le duc avait un moment exilé Fulvio, soit qu'il eût censuré un ouvrage de Bembo, soit parce qu'il ne cachait pas assez ses idées luthériennes ; quand il revint à Ferrare en 1539, sa maison devint un centre où se réunissait tout ce que Ferrare comptait d'esprits enclins aux idées nouvelles. La duchesse Renée, que de telles tendances n'alarmaient pas, plaça deux ans après (1541) Olimpia auprès de sa fille aînée Anne qui devait épouser le duc de Guise. Olimpia avait alors quinze ans ! Anne était, elle aussi, une prodigieuse enfant s'il faut en croire les historiographes de la maison d'Esté, car « à l'âge où l'on connall à peine l'idiome maternel, elle récitait des

OLIMPIA MORATA.

passages de Démosthène et de Cicéron, traduisait les fables d'Ésope, étonnait par ses reparties ceux qui la questionnaient ». Une sincère amitié s'établit entre Olimpia et Anne : « Tu sais dans quelle familiarité nous avons vécu ensemble tant d'années », écrivait plus tard Olimpia. Renée lui confia plus tard ses deux autres filles, Lucrèce et Éléo-

nore.

Cependant Olimpia continuait ses études ; la philosophie l'attirait, elle « s'enivrait de ce poison », dit-elle ; elle y puisa une scepticisme fréquent alors chez les érudits ; elle en fait l'aveu dans un de ses dialogues : « Je m'étais égarée, écritelle, jusqu'à croire que l'univers était le jouet du hasard et qu'il n'y avait ni régulateur ni Dieu. » Mais bientôt ladversité l'obligea à abandonner les études philosophiques et fut cause qu'elle revint aux méditations pieuses et aux doctrines professées dans son entourage. Comme Fulvio était tombé très malade, sa fille s'était consacrée à lui et avait dû abandonner la cour ; quand elle y revint après sa mort (1548), Anne, son élève et sa compagne, l'avait quittée pour se marier et la duchesse, qui naguère encore traitait Olimpia avec une extrême bonté et lui prêtait sa litière, la renvoya avec la dernière dureté i; sa misère devint des plus grandes. C'est alors qu'elle se mit à l'étude des

1. 11 semble que sa disgrâce fut provoquée par Boisée, le nouvel aumônier de la duchesse ; elle paraît le donner à entendre et Sinapius le dit sans déguisement, Corpus liefonnatorum, vol. XIV, p. 689 ; lettre à Calvin, décembre 1553. Pent-êlre aussi le parti calviniste intrigua-t-il contre cette luthérienne.

356 COMMENT SE RÉPANDIT LA RÉFORME

livres saints, étude qui lui avait jusqu'alors répugné. « Combien il ma été nécessaire d'être mise à répreuve de l'infortune, écrivait-elle; je n'avais aucun goût pour les choses divines; si j'étais demeurée plus longtemps à la cour, c'en était fait de mon salut. » Elle fit dès lors de la méditation des livres saints « sa joie, son étude, son application ». Elle a dépeint avec autant de grâce que de sincérité, ses hésitations, ses combats, le désir ardent qui la tourmentait de connaître la vérité, sa joie infinie quand elle crut l'avoir trouvée : « Une lumière divine a lui dans l'obscurité de mon âme et son éclat, que rien ne saurait ternir, me tient lieu de tous les trésors. »

Mais Olimpia ne devint pas calviniste à l'exemple de Renée ; elle s'inspira beaucoup plus des idées de Valdès, d'Ochino et de Luther que des doctrines qui prévalaient dans l'entourage intime de la

duchesse.

Elle eut la hardiesse de traduire en latin deux des contes de Boccace dans lesquels on a vu une censure de l'Église ; l'un est celui où il est parlé de ce juif qui, pour avoir vu à Rome toutes les ignominies du clergé, se fait catholique en disant qu'une Église qui, si mal desservie, ne périt pas, doit être la bonne ; Fautre est l'histoire du fripon qui se fait passer k son lit de mort pour un saint et dont la dépouille opère autant de miracles que celle d'un véritable saint. Au surplus, deux ans après la mort de son père, en 1550, elle épousa un Allemand, André Gunthler, venu à Ferrare pour

OLIMPIA MORATA.

y étudier la ^médecine et qui était un luthérien

convaincu.

Jules III occupait le trône pontifical ; la réaction s'accentuait; Olimpia et son mari durent quitter l'Italie pour l'Allemagne ; Sinapius les y avait devancés ^ Des misères sans nombre les y attendaient ; le pays était dévasté par la guerre ; il fallut errer de ville en ville 2; la ville de Schv^einfurt, patrie de Gunthler, où il avait cherché un refuge avec Olimpia, fut assiégée et mise à sac ; Olimpia perdit tout ce qu'elle possédait et jusqu'à ses manuscrits, (c J'entrai, écrit-elle, dans un village voisin les pieds nus bien que le sol fût couvert de neige, les cheveux épars, avec un manteau en lambeaux qui n'était pas même à moi et que m'avait prêté une dame, et jesemblais une reine parmi celles qui, plus malheureuses encore, partagaient mon sort. » Elle mourut à Heidelberg où son mari avait obtenu une chaire de médecine, le 7 novembre 1555. On a d'elle un dialogue sur le bonheur ! « Nous donnons infiniment de soin à l'ornement de notre corps périssable, dit-elle, nous nous plaisons à parcourir dans un char magnifique attelé de chevaux admirables le court chemin qui est notre vie et ne songeons nullement à prendre place dans le char de la foi qui seul peut nous conduire de la terre au ciel. Nous peinons pour convertir nos tentes d'un

1. n recommandait en ces termes Olimpia à Calvin, en décembre 1563 : « Matronam valde doctam et piam Coelio Secundo natam filiola mea. » Calvin, Opéra, vol. XIV, col. 688.

2. Lettre de Sinapius à Calvin, janvier 1557. Ihid., vol. X\I, col. 357.

jour en demeures magnifiques et dous ne donnons pas une pensée au céleste séjour qui est au delà de tout rêve humain... Les plus grandes adversités sont faciles à supporter quand la durée en est courte, or quoi de plus bref que notre vie? Elle n'est qu'an souffle, qu'une vapeur éphémère. Il n'y a sur la terre aucun vrai bonheur et Tàme, après s'être épuisée ^à la poursuite de biens périssables, ne peut trouver de repos qu'en Dieu... Cherchez le Christ en lisant les Écritures et vous le trouverez. »

Tels furent les principaux messagers de la parole protestante en Italie. Leur effort, qui se continua pendant plus de trente années à travers tout le pays, contribua au moins autant à l'extraordinaire développement de la réforme que l'irritation produite par les abus ou bien le détachement des choses de la foi.

La tâche fut rude pour le Saint-Siège quand il entreprit sérieusement de rétablir son autorité et d'extirper « l'hérésie », mais son triomphe fut complet car, dans la lutte, il apprit le secret de vaincre. L'épreuve n'avait pas été vaine. Que l'on compare les papes de la fin du xv* siècle et ceux de la fin du xvi« siècle, Sixte IV et Sixte V, Alexandre VI et saint Pie V, Léon X et Grégoire XIII, le concile du Latran et celui de Trente, l'Église avant et après la crise. On a dit qu'en 1789 une évolution aurait épargné à la France une révolution; parmi les causes diverses qui amenèrent la disparition du protestantisme en Italie et que Ton se propose

OLIMPIA MORATA.

d'exposer dans la seconde partie de ce travail, la transformation de la cour pontificale et du clergé que réclamaient si vivement les propagateurs des idées nouvelles, ne fut pas l'une des moins agissantes.

APPENDICE

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