‹ La Réforme en Italie [microform]Chapitre 155 sur 470 · LIVRE I · texte numérisé non relu

LIVRE I

Jésus nous a-t-il délivrés du péché originel*^

— J. Qu'est-ce que le péché originel? S'il existait véritablement, Dieu nous en aurait parlé dans les Écritures. Or il n'en est pas fait mention avant saint Augustin, qui a dû l'imaginer pour combattre la théorie de Pelage sur le libre arbitre.

— 0. Il en est bien parlé dans les Ëcritures, mais sous d'autres noms; c'est le péché, la loi du corps, le désir. Les hommes lui ont encore donné d'autres noms : le défaut de justice, la faiblesse de la nature, etc. On l'appelle originel parce que seul il tire entièrement son origine d'Adam, les autres péchés provenant en outre de la volonté humaine.

— J. En quoi consiste ce péché, et comment le contractons-nous?

— 0. Je trouve sur ce sujet environ quinze opinions différentes, beaucoup d'hommes s'étant trompés en s'écartant des Saintes Écritures.

l'^ OPINION. Le péché d'Adam a infecté tout son corps; en procréant des enfants, il leur a donc transmis cette souillure. — J. Cette opinion ne me plaît pas. Le péché n'est pas une tare physique durable; il ne dure pas, même si celui qui l'a commis reste exposé à un châtiment. Et d'ailleurs, en ce cas, Jésus ne serait-il pas né lui-même dans le péché originel? — 0. Non, le corps de la Vierge ayant été puri-

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fié avant quelle ne conçût Jésus. — J. Pourquoi, en ce cas, Dieu n'aurait-il pas purifié de même le corps de ses élus, surtout après la mort du Christ qui nous a, dites-vous, rachetés? En tout cas, en admettant que le corps ait été contaminé, fâme n'a pas pu fêtre. — 0. Dieu, disent ces gens, a créé l'âme pure; elle a été corrompue par le contact du corps. — J. On ne peut cependant pas dire que la lèpre contamine l'âme du lépreux.

2^ OPINION. D'autres ont estimé que Tàme d'Adam a été corrompue, et que l'âme est un principe corporel et divisible, bien que très subtil. Si fâme, disent-ils n'était pas étendue, elle ne pourrait donner sa forme [informare] au corps. Cette âme corrompue s'est donc matériellement transmise aux descendants d'Adam. Quand Dieu a dit : « Croissez et multipliez », il la entendu non seulement des corps, mais aussi des âmes. Il s'est d'ailleurs reposé le septième jour, n'a plus rien créé, et a laissé à l'homme le pouvoir de le faire. Nos âmes se reproduiraient à la façon de celles des animaux. — J. Je n'approuve pas cette explication. L'âme raisonnable est un principe spirituel et indivisible; elle ne dépend pas du corps. Sinon elle mourrait à la façon de l'âme des bêtes. Après le septième jour, Dieu n'a pas créé de nouvelles espèces, mais il a créé de nouvelles âmes; à moins que d'admettre qu'il ait créé à l'origine toutes les âmes qui viendraient une aune dans les corps lors de leur procréation; elles seraient ainsi toutes semblables â celle d'Adam.

3*^ OPINION. On dit que le péché originel est la privation de la justice [jusfkia] originelle qui devait exister en nous, de cette droiture [reciinn] dont parle l'Ecclésiastique qui fait que notre âme est entièrement soumise à la volonté divine, les facultés inférieures de

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l'âme à la raison, et le corps à l'âme. En péchant, Adam s'est privé de cette justice, et, comme Dieu l'avait destinée également à ses descendants, il les en a privés. C'est là ce qu'il faudrait entendre par péché originel. — J. Bien que spécieuse, cette opinion ne me convient pas. Cette privation serait le résultat de la rébellion de la volonté d'Adam. Or Adam n'a pu transmettre à ses descendants ce péché de sa volonté qui est indivisible, comme l'âme raisonnable elle-même. Si le péché originel est en nous, ce n'est pas que nous puissions avoir en nous une partie de l'âme ou du corps d'Adam. Il ne peut être en nous que si Dieu a voulu que les descendants d'Adam y fussent prédestinés. Ainsi Dieu serait le véritable auteur de ce péché. Or, s'il est permis à Dieu de punir en nous le péché de nos premiers parents, il peut le faire en nous infligeant une douleur, mais non un péché. Le péché ne peut d'ailleurs venir de Dieu.

4« OPINION. D'autres soutiennent que le péché originel est bien la privation de cette justice originelle, mais ils entendent par justice une qualité accidentelle donnée à Adam, grâce à laquelle il aurait été attaché davantage à Dieu qu'à ses créatures. Cette qualité aurait été donnée à Adam à la condition que, par son obéissance, il la conservât pour lui-même et la transmît à ses descendants. En la perdant, il nous en a privés. — J. Je crois que si Adam, avant le péché, était plus attaché à Dieu qu'à ses créatures, c'était par l'effet non pas de qualités périssables et accidentelles, mais en raison de sa connaissance de Dieu ainsi que d'un goût et d'un sentiment du spirituel. D'ailleurs, si cette justice était une qualité, elle devait exister ou dans son âme ou dans son corps, Si elle existait dans son âme, elle était indivisible comme l'âme elle-même, et Adam

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n'aurait pu nous la transmettre, même s'il n'avait pas péché. Si elle existait dans le corps, je ne vois pas comment elle aurait pu faire préférer à Adam Dieu au monde. Enfin, en privant les descendants d'Adam, il ne pouvait faire que cette privation, qui était son œuvre, fût chez eux un péché.

5e OPINION. Le péché originel serait l'ignorance de Dieu, source de tous les péchés. Si nos premiers parents n'avaient pas péché, nous vivrions tous dans la connaissance vive [viva] de Dieu, à l'abri du péché. — J. Je crois que Dieu a créé nos premiers parents parfaits en ce qui concerne les dons naturels, mais non en ce qui concerne les dons surnaturels; je ne crois donc pas qu'ils aient été créés avec la connaissance vive de Dieu. Il est en effet vraisemblable que les anges auraient eu, en ce cas, la môme foi justifiante, et tous auraient été sauvés, ce qui est contredit par l'existence des démons. En disant que le diable ne s'était pas maintenu dans la vérité, le Christ a voulu dire seulement qu'il n'avait pas conservé la pureté et la sincérité naturelles dans lesquelles il avait été créé. — Si nos premiers parents avaient possédé la vive connaissance de Dieu, Eve l'aurait possédée, et, faisant ainsi partie des élus, n'aurait pu être trompée par la ruse du serpent. Sans doute les élus peuvent être trompés avant de posséder cette foi vive, comme Ta été saint Paul, mais non après. Dieu n'aurait pu en priver Eve avant qu'elle n'eût péché, et alors qu'elle en avait besoin. La possédant, elle n'aurait pu se détourner elle-même de Dieu. Et si certains élus ont pu pécher après avoir acquis cette foi vive en Dieu, ce n'a pu être qu'à la suite d'un autre péché. Nos premiers parents n'ont donc pas eu cette connaissance surnaturelle de Dieu. — Si l'on dit que l'homme a été créé à

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l'image de Dieu, il faut l'entendre du pouvoir que Dieu lui a donné sur les autres créatures. Quand saint Paul vous exhorte à adopter la personnalité du nouvel homme sous le rapport de la justice et de la sainteté, il entend par nouvel homme le Christ, et non Adam. Les hommes ne peuvent, d'après lui, posséder ces qualités naturelles au moment de leur naissance, mais seulement après avoir été régénérés, récréés. — 0. Nous sommes d'accord sur le fond : le péché originel n'est pas l'ignorance de Dieu. Je m'abstiendrai donc de critiquer quelques points moins justes de ton argumentation.

6*^ OPINION. Le péché originel consiste dans les désirs et les appétits immodérés et pernicieux qui sont en nous, et qui sont le châtiment du péché d'Adam. Ils ont corrompu par hérédité et notre corps et notre âme. — J. En ce cas, le péché originel n'existerait pas chez les enfants, qui ne connaissent pas de tels désirs. — 0. Si, à l'état de propension. — J. Mais ces désirs, étant naturels, ne seraient pas répréhensibles : nous les trouvons de même chez les animaux. Ils sont d'ailleurs variables avec le tempérament ou l'état de santé de chacun; or le péché originel ne pourrait être plus grand chez les uns que chez les autres. Chez Eve et chez Adam, le désir qui les perdit fut non pas le péché originel, car ils n'avaient pas encore péché, mais seulement un désir naturel ; il est semblable chez nous. Pourquoi nos désirs auraient-ils pour origine la désobéissance d'Adam, et non pas plutôt l'amour immodéré de sa femme et de lui-même qui en fut la cause? Pourquoi le péché d'Adam seul a-t-il souillé ses descendants, et non pas ceux de tous nos autres ancêtres? Pourquoi la seule désobéissance d'Adam et non pas ses autres péchés? Ce ne peut être que parce

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que Dieu Ta voulu ainsi, et ce ne serait donc ni par notre faute, ni par celle d'Adam que le péché originel existerait en nous. C'est donc Dieu qui serait l'auteur du péché, ce qui est absurde. En outre est-il vraisemblable que Dieu, qui est la bonté même et qui nous pardonne même nos graves péchés, nous ait imputé celui commis par un autre, et nous en châtie éternellement? Les enfants qui meurent avant Tâge adulte, ne possédant pas encore le jugement, ne peuvent avoir été coupables. Quant aux adultes, s'il est vrai que la foi soit un don gratuit de Dieu, ils ne peuvent être coupables s'ils ne la possèdent pas. Les désirs et les tendances sont donc naturels en nous, et Dieu les a mis en nous pour nous exercer à la vertu. 11 n'a pas défendu que nous les éprouvions, mais seulement que nous nous laissions pousser par eux à des actes répréhensibles, avec l'assentiment de notre volonté. Dieu n'a pu nous interdire d'avoir des désirs, puisque luimême les a mis en nous, puisqu'il nous les a donnés pour nous exercer à la vertu, et, d'autre part, il ne nous aurait pas interdit de nous y laisser aller, s'il ne nous avait en même temps donné la raison qui nous permît de leur résister. — 0. Et pourtant la parole divine nous enseigne que l'homme a été créé juste. Il faut donc avouer que les mauvais désirs sont nés en nous non pas du fait de Dieu, mais par suite du péché d'Adam. —J. L'homme a été créé juste en considération de la volonté divine, règle suprême de ce qui est juste et bon, et c'est ainsi qu'il a paru bon à Dieu de mettre en nous de semblables désirs. Cette volonté est d'ailleurs explicable même pour notre raison humaine, la difficulté de lutter contre nos désirs étant le meilleur exercice pour acquérir la vertu. Plus les hommes sont délicats par nature, et plus ils sont exposés à ces désirs.

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De même ces désirs et ces agitations sont plus nombreux et plus violents chez l'homme que chez les animaux. Et s'ils existent chez les animaux, c'est pour les porter à chercher ce qui leur est nécessaire, ou à éviter ce qui leur est nuisible. — 0. Si tous les hommes naissaient en proie à une fièvre quelconque, et la conservaient jusqu'à leur mort, on serait tenté de croire cette fièvre naturelle, parce qu'on n'aurait jamais vu personne qui en fût exempt. Il en est même des désirs, dont nous savons pourtant, par la parole de Dieu, qu'ils ne sont pas tels. — J. Et pourtant Adam et Eve, qui n'avaient pas le péché originel, ont connu ces désirs; Jésus de même, qui a eu un moment le désir de vivre malgré la volonté de son père. Les désirs ne sont pas tous mauvais ; sinon tous devraient éviter le mariage. Dieu ne nous a pas interdit de désirer, mais seulement de désirer le bien d'autrui. Enfin les désirs ne sont pas mauvais s'ils sont immodérés; ils motivent ainsi l'effort de la raison, et donnent du prix à notre victoire sur eux. — 0. Cette opinion est contraire à la parole de Dieu. Je te le prouverai en te montrant que le péché originel consiste bien dans ces désirs véhéments et insatiables, après que nous aurons examiné et réfuté toutes les autres opinions relatives à

sa nature.

7« OPINION. Certains prétendent qu'il ne peut y avoir d'autres péchés que les péchés actuels, commis volontairement et par des êtres doués de jugement. C'est seulement par analogie que l'on peut parler de péchés originels, nos péchés ressemblant à ceux d'Adam. — J. Mais Eve a péché avant Adam, et, avant eux encore le diable. D'autre part, quand quelqu'un se met en colère, on ne peut dire qu'il imite Adam, dont nous ne voyons nulle part qu'il ait péché de cette manière.

Je n'approuve donc dans cette opinion que cette affirmation que nos péchés ne peuvent être qu'actuels.

8« OPINION. Nos péchés ne peuvent être qu'actuels, mais si on les appelle originels, ce n'est pas qu ils imitent celui d'Adam, mais parce qu ils tirent de la leur origine. Si Adam n'avait pas péché, aucun de ses descendants n^aurait péché. - J. Rien ne le prouve. Comment les descendants d'Adam et Eve auraient-ils pu être plus à l'abri que ceux-ci avant leur péché?

9« OPINION. Le péché originel n'est autre chose que le tort qui nous a été causé par le péché d'Adam, à savoir la perte du Paradis terrestre. Et l'on explique que le terme péché est souvent employé dans les Ecritures pour celui de châtiment du péché.

iO« OPINION. Dieu a donné à Adam et à ses descendants non seulement le Paradis terrestre, mais encore le royaume spirituel de la grâce, à la condition qu'il ne mangerait pas les fruits de l'arbre de la science. C'est la privation de ces biens qui constitue le péché

originel.

il« OPINION. Dieu avait promis à Adam, non seulement le Paradis terrestre et le royaume spirituel de la grâce, mais encore le royaume de la gloire.

12« OPINION. Certains distinguent entre les châtiments que nous subissons dans cette vie par suite du péché originel, et les simples dommages que nous en éprouvons dans notre vie future. Les enfants qui meurent dans le péché originel ne subiraient donc aucun châtiment ni aucune douleur; ils pourraient même goûter une sorte de plaisir à contempler Dieu

et ses œuvres.

13* OPINION. D'autres prétendent que dans 1 autre vie, les hommes subissent non seulement des dommages mais encore de véritables châtiments ; le péché

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originel n'est pas un véritable péché, mais seulement les châtiments que nous éprouvons dans cette vie et dans l'autre du fait du péché dWdam. — J. J'admets que nous éprouvions ainsi des dommages, mais non des châtiments ; cela ne serait pas conforme à la justice, ou plutôt à la raison de Dieu. Il ne peut vouloir que nous naissions coupables. — ■ 0. Je répondrai à

tout ceci à la fin.

14e OPINION. Les souffrances que nous éprouvons sont naturelles ; nous les aurions éprouvées même si Adam n'avait pas péché ; mais son péché nous les a rendues plus pénibles. La mort et toutes nos misères sont ainsi non seulement des choses naturelles, mais encore le châtiment du péché d'Adam. Dieu ajoute pourtant à cela certaines peines extraordinaires, soit pour rendre sa gloire manifeste, soit pour nous punir de nos propres péchés. Pour ce qui est de l'autre vie, l'enfant qui meurt avant l'âge adulte est privé du royaume du ciel dont il n'est pas digne par nature, mais il n'est atteint d'aucun châtiment parce qu'en fait il n'a pas péché.

i5« OPINION. Le péché originel n'est pas un péché. Seules sont des péchés les fautes commises volontairement et efîectivement. Dieu n'a jamais exercé de châtiment au delà de la 3« ou de la 4« génération. Les souffrances que nous subissons actuellement sont le châtiment de nos propres péchés ou de ceux de nos ancêtres sans remonter plus loin que quatre générations. Le péché originel ne serait qu'une invention de certains théologiens, en particulier saint Augustin qui voulait réputer la théorie de Pelage sur le libre arbitre.—J. C'estbien là mon opinion. — 0. Elle est cependant en contradiction avec les Écritures. Saint Paul a dit que par la faute du seul Adam, le péché à pénétré

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dans le monde, et, par suite du péché, la mort ; Moïse aussi, en qui tu as confiance, en disant que Dieu avait menacé Adam de la mort, s'il désobéissait. — J. Mais Dieu parlait de la mort spirituelle ; en fait Adam n'est pas mort le jour de son péché. Dieu seul est immortel. L'homme était mortel avant le péché. — 0. Si Adam n'avait pas péché, Dieu nous aurait donné l'immortalité. — J. En ce cas la terre n'aurait pu contenir tous les hommes, ni les nourrir. — 0. Dieu aurait pu, au bout d'un certain temps, nous rappeler successivement à lui sans nous faire mourir. — J. Je crois de même que les plantes et les animaux meurent sans être atteints par le péché originel, les hommes aussi meurent naturellement.

— 0. Je ne nie pas que saint Paul ne parle de la mort spirituelle, mais il parle aussi de la mort temporelle. Il dit aussi que le péché est l'aiguillon de la mort, c'est-à-dire que la mort ne nous tourmenterait pas si le péché n'existait pas. La mort est donc un effet de la colère de Dieu; elle n'est pas naturelle. — J. Il veut dire au contraire que notre mort, quoique naturelle, ne nous tourmenterait pas si nous n'avions commis personnellement des péchés. — 0. Saint Paul a ajouté : « La mort a atteint tous les hommes, parce que tous ont péché », ce qui veut dire : ont péché en la personne d'Adam. — J. Gela veut dire seulement : ont péché en imitant Adam, et il s'agit bien de leurs péchés persoftnels. — 0. Non, puisque les enfants meurent avant même d'avoir péché. — J. On peut répondre qu'ils meurent par la faute des péchés actuels de leurs ancêtres en remontant jusqu'à la quatrième génération. Je prétends d'ailleurs qu'ils ne meurent ni à cause de leurs propres péchés, ni à cause de ceux de leurs ancêtres, mais seulement parce que la

mort est naturelle. — 0. David demande cependant à Dieu d'oublier les fautes de sa jeunesse. Le péché existe donc bien chez les enfants, et non pas le péché actuel, puisqu'ils ne possèdent pas encore le jugement, mais bien le péché originel. — J. David voulait parler, non pas des péchés de son enfance, mais de ceux de sa jeunesse. Il est de même question de la jeunesse et de l'âge adulte dans tous les passages des Écritures où il est parlé de la dépravation du cœur humain. Et quand Isaïe dit : « Je sais que tu es méchant dès le sein », il veut parler du peuple hébreu au sein de la synagogue, avant qu'il n'eût été éclairé par les miracles de Dieu. — 0. Saint Paul dit que nous avons été les fils de la colère, c'est-à-dire dignes du supplice ; il s'agit évidemment du péché originel mis en nous par la faute d'Adam. — J. S'il s'agissait du péché originel, saint Paul dirait non pas nous étions, mais nous sommes fils de la colère, le péché originel subsistant jusqu'à la mort, non seulement chez les hommes charnels, mais même chez les hommes régénérés. Si les enfants morts avant l'âge adulte ne peuvent être sauvés que grâce à l'assistance du Christ, cela vient non pas du péché originel, mais de ce qu'il est nécessaire pour chacun de bénéficier d'une nature spirituelle, surpranaturelle et miraculeuse que seul le Christ peut nous donner. — 0. Jésus n'aurait pas décidé de mourir pour régénérer l'homme, si celuici n'avait pas été souillé du péché. — J. Cette régénération était nécessaire non seulement pour les hommes adonnés au péché, mais même pour les hommes conformes à la nature et pourvus de bonnes mœurs. D'autre part saint Paul, en parlant de tous les péchés, ne nomme pas le péché originel. — 0. Saint Paul a dit que, de même que tous les hommes ont été rendus

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coupables parla désobéissance d^un seul de même ils ont été en grand nombre sauvés par 1 obéissance d'un seul, à savoir du Christ. D'autre part, David dit de lui-même qu'il a été conçu par sa mère dans le vice et dans le péché. - J. David veut dire qu il est ne avec des appétits naturels et charnels, qui devaient le porter au péché. - 0. Saint Paul a dit qu il commettait le mal qu'il ne voulait pas commettre ; et que ce n'était pas lui-même qui agissait ainsi, mais bien le péché habitant en lui. - J. Il a voulu montrer e pouvoir des désirs naturels dans leur conflit avec la raison. - 0. On pourrait peut-être dire que ces désirs immodérés sont, chez les animaux eux-mêmes, le résultat du péché d'Adam ; car les animaux, après avoir été soumis à l'homme dans le Paradis terrestre, lui sont ensuite devenus hostiles par la volonté de Dieu et pour sa punition. - J. Saint Paul dit que la chair est en lutte avec Fesprit ; c'est donc que l'homme tout entier n'a pas été corrompu par le péché d'Adam ; sans quoi, l'esprit ne résisterait pas à la chair. — 0. Saint Paul ne parle que des hommes régénérés. — J. En ce cas le péché originel n'est pas, comme vous le dites attaché à rhomme jusqu^à sa mort. - 0. Saint Pau entend ici par esprit Fhomme tout entier, en tant qu il est attaché à Dieu seul, et par chair, l'homme tout entier en tant qu'il n'est attaché qu'à son propre intérêt D'où le conflit de ces deux principes, et de là vient que les mauvais désirs soient absents chez l'homme qui s'adonne à la seule gloire de Dieu. Certains s'appuient sur cette parole de saint Jean : « Si nous prétendons que nous sommes exempts de péché, nous nous trompons. » Mais j'avoue que saint Jean parle ici des adultes et des péchés réellement commis par eux En tout cas, ces désirs eiîrénés constituent

DIALOGUES D'OCHINO.

bien le péché originel, et si le Christ ne nous en a pas délivrés, c'est pour notre bien. — J. En parlant ainsi, vous prouvez que le Christ n'est pas le Messie, puisque celui-ci doit nous délivrer de tous nos péchés, et par conséquent du péché originel, à supposer qu'il existe. Tous les prophètes l'ont aflirmé. — 0. Le Nouveau Testament prouve bien que le péché originel existe, et que Jésus nous en a délivrés comme de tous les autres péchés, et qu'il est donc bien le Messie. — J. Mais vous êtes vous-mêmes en contradiction avec ces textes quand vous prétendez que tous les hommes sont conçus dans le péché originel, même depuis la venue du Christ, et ne peuvent en être délivrés avant la mort. — 0. C'est que Dieu a voulu que les mauvais désirs demeurassent en nous pour nous exercer à la vertu. Mais Dieu ne punit pas ce péché originel, ni même les péchés actuels chez les élus ni dans cette vie, ni dans l'autre. — J. Je ne puis comprendre comment Dieu aurait pu laisser en vous, pour vous exercer à la vertu, des désirs que vous affirmez être des péchés. Si ces désirs et ce péché originel sont un instrument de perfection, Jésus, qui ne les a pas subis, n'aurait pu être parfait. Enfin, le péché ayant subsisté après la venue du Christ, il est évident que celui-ci n'est pas le Messie. Le Messie doit circoncire nos cœurs et, en supprimant en nous les mauvais désirs, détruire ainsi la racine du péché. — 0. Tu avoues donc que ces désirs sont bien vicieux et non naturels, puisqu'il faut les détruire. — J. Je veux parler non pas des désirs eux-mêmes, mais des coupables approbations qui leur sont données par l'âme. Dieu alnis en nous ces désirs naturels pour trois raisons. D'abord pour nous porter à assurer, de même que les animaux, notre existence et celle de^^notre

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race (désirs de manger, de nous défendre, de nous reproduire). Ensuite pour nous exercer à la vertu; le Christ lui-même a connu ces désirs véhéments, celui de la gloire par exemple, mais il leur a résisté. Enfin pour que, connaissant par nous-mêmes combien il est pénible de leur résister, nous soyons miséricordieux envers autrui. — 0. Ces désirs sont bien naturels en nous, mais ils sont vicieux et proviennent du péché d'Adam. Les Écritures disent qu'il faut que notre cœur soit circoncis. Cela ne serait ni nécessaire, ni possible, si nos désirs étaient bons et venaient de Dieu. — J. Il faut entendre par là seulement la nécessité de réfréner ces désirs, et non de les supprimer tout à fait. Si ce sont des péchés, Jésus, en ne les supprimant pas, a prouvé qu'il n était pas le Messie. Si j'étais chrétien, et si je voulais prouver que Jésus est le Messie et que le péché originel existe, je dirais que le péché originel consiste dans les coupables approbations à nos désirs, et que de cela nous avons été délivrés par lui. — 0. Je serais assez de cet avis, mais l'expérience prouve qu après la venue du Christ, ces adhésions ont existé même chez les chrétiens baptisés et par suite régénérés. — J. H faudrait alors examiner s'ils ont été véritablement régénérés. — 0. Ce serait nous faire tomber presque tous dans le désespoir. — J. Et ce serait un bien pour nous tous que de désespérer de nous-mêmes. Le danger est que nous nous croyions de véritables chrétiens, régénérés et spirituels, quand nous ne sommes que charnels, à part de rares exceptions. — 0. Nous disons que Jésus nous a délivrés de nos péchés dans ce sens qu'il ne nous en sera pas tenu compte en vue d'un éternel châtiment. — J. Mais nous savons déjà qu'il ne sera pas tenu compte aux élus de leurs péchés, et cela non pas à cause du

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Christ, mais par suite d'un pur bienfait de Dieu. Le Messie devait donc venir pour nous délivrer non seulement du châtiment, mais aussi et surtout du péché lui-même. Ceci est établi par les Écritures. Je crains vraiment que nous ne fassions comme les « Papani » qui, ne connaissant qu'une foi hésitante, prétendent qu'il ne peut y en avoir d'autre, et qui, quand on leur dit que la foi vive et véritable est stable, répondent que nous portons les hommes à désespérer. Ainsi faites-vous en prétendant que les mauvais désirs ne peuvent être radicalement supprimés en nous. Et vous vous contentez de cette satisfaction qu'il ne sera pas tenu compte de vos péchés. — 0. Saint Paul a cependant dit de lui-même, et après avoir été régénéré : « Je ne fais pas ce que je veux, mais je fais ce que je hais, et ce n'est pas moi qui agis ainsi, mais le péché qui est en moi. » — J. H montre ainsi qu'il y a en nous deux hommes : l'un extérieur qui ne désire que les plaisirs bas et mondains; l'autre intérieur qui, comprenant la justice de la loi de Dieu, l'approuve et, aimant Dieu de toute son âme, désire lui obéir. C'est l'homme extérieur qui domine l'homme intérieur. Ce conflit existe même chez les hommes régénérés, qui n'ont donc pas été délivrés par le fils de Dieu, comme cela avait été cependant promis. Et cependant saint Paul dit au sujet des régénérés : « Ils ne sont exposés à aucune damnation, ceux qui obéissent en Jésus-Christ non pas au pouvoir de la chair, mais à celui de l'esprit. » Ce qui voudrait dire qu'en ceux-là ne subsistent pas le péché originel ni les péchés actuels. Jésus nous aurait ainsi délivrés du péché grâce à la loi de l'esprit vital, et nous aurait ainsi rendus justes. Au lieu de cela, vous prétendez que l'homme, même régénéré, est incapable d'obéir à

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la loi de Dieu, et vous soutenez que votre Messie n'aurait pu vous délivrer du péché, mais seulement de son châtiment, et vous aurait permis d'atteindre le bonheur sans le mériter. Vous affirmez que les hommes ont été, après la venue du Christ, semblables à ce qu'ils étaient auparavant, c'est-à-dire coupables et injustes. Aussi saint Augustin avait-il d'abord avoué que les paroles de saint Paul ne visaient que l'homme charnel. C'est seulement ensuite, pour détruire le libre arbitre des Pélagiens, qu'il a prétendu qu'il s'agissait de l'homme spirituel, et qu'il l'a présenté comme incapable d'obéir à la loi de Dieu.

Pour me résumer, je crois que le péché originel n'existe pas; que, s'il existait, le Messie nous en délivrerait, que les désirs qui sont en nous sont naturels et ne sont pas des péchés, si ce n'est en ce qui concerne les actes qui peuvent en résulter, que nous pouvons les combattre, et qu'ils existent chez les hommes spirituels et régénérés, mais non chez les bienheureux, chez lesquels ces désirs n'ont plus d'utilité. — 0. Etmoije crois que Dieu a créé l'homme juste, que nos péchés et nos désirs viennent du péché d'Adam et que Jésus n'a pas voulu nous en délivrer pour nous exercer à la vertu. — J. Le Messie ne peut venir que pour nous libérer complètement du péché, et nous permettre d'obéir à la loi de Dieu. — 0. Nous ne pouvons, en cette vie, obéir à la loi de Dieu. — J. Je te prouverai le contraire.

TRAITES DU CARDINAL CONTARINI

contenus dans ses œuvres publiées par son neveu Luigi

à Paris en 1571.

{Extraits.)

Réfutation des articles ou propositions de Luther.

Je désire avant tout me rendre à tes désirs. Je vais donc m'efforcer de te parler en quelques mots des articles ou propositions des Luthériens qui ont été débattus par eux avec l'empereur à la diète d'Augsbourg.

Le premier article, sur lequel Luther insiste le plus, dit que l'homme est « justifié » par sa foi, non par ses œuvres. La « justification », pour les chrétiens, est le fait d'arriver à la participation de la « justice » divine, qui n'appartient pas à l'homme par nature, mais lui est accordée par la grâce divine. Étant donné que, par celte « justification », nous acquérons une nouvelle nature et que nous devenons en quelque sorte divins, nous avons besoin, pour parvenir à ce nouvel état, d'une naissance nouvelle. Cet état spirituel n'étant pas sensible, cette naissance, elle aussi, est non pas sensible, mais spirituelle. C'est ce que le Christ a très expressément expliqué à Nicodème dans l'Évangile, après lui avoir dit que celui auquel

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Teau et le Saint-Esprit n'auront pas donné une naissance nouvelle ne pourra pas entrer dans le royaume des cieux. La « justification » n'est donc pas autre chose que cette génération spirituelle qui nous fait participer à la nature divine. Nous ne pouvons mériter par nos actions d'être adoptés au nombre des fils de Dieu avant d'avoir été régénérés de cette façon. N©s actions ne peuvent en effet dépasser les limites de la nature qui en est le principe. Or, avant notre régénération, le principe de nos actions est la nature de l'homme né du péché, et même cette nature altérée plus encore. Nous ne pouvons donc nous élever grâce à elles au-dessus de l'homme, et il est juste de dire que nul ne peut être justifié par ses propres actions. Nous sommes au contraire formellement justifiés par l'effet de la grâce qui est une sorte de qualité spirituelle insufflée par Dieu en notre âme. — Mais de même que, comme le prouvent les philosophes et la raison, une action ne peut se produire que dans un milieu propice, une disposition de l'âme est nécessaire pour recevoir cette grâce, et n'est autre que la foi par laquelle nous allons vers Dieu. Et, j'appelle ici foi non pas un état ou autre vertu de l'intellect, mais un mouvement véritable de cet intellect par lequel il est porté à croire en Dieu et en Jésus-Christ. [Citations de saint Jean et de saint Paul.] Cette foi ne consiste pas seulement à croire que Dieu existe et que ce qu'il dit est vrai ; une telle foi existe même chez les démons et chez les hommes les plus corrompus ; mais elle est celle par laquelle nous sommes portés vers Dieu, et il est nécessaire que de bonnes actions en découlent. Une foi sans actes est une foi morte, comme dit saint Jacques. Et il dit également qu'Abraham a été justifié par ses actes, pour avoir

TRAITÉS DU CARDINAL CONTARINI

mené son fils Isaac au sacrifice, et non pas par sa

foi seule.

Le deuxième article des Luthériens est relatif aux bonnes actions. Us les déclarent nécessaires pour que nous nous purifiions du péché que nous avons contracté du fait d'Adam, mais insuffisantes à nous procurer la vie bienheureuse et éternelle. De cette assertion, il faut approuver, à mon avis, la première partie. Par l'habitude des bonnes actions, nous acquérons des vertus grâce auxquelles nous assainissons la partie inférieure de notre âme, et nous la prédisposons à la pureté. La deuxième partie, au contraire, doit être l'objet d'une distinction. Nos bonnes actions sont de deux sortes : celles qui précèdent l'action de la grâce, et sont œuvres purement humaines, — et celles qui la suivent. Les premières, qui ont pour principe la nature humaine encore corrompue par le péché, ne peuvent évidemment pas nous mériter la vie bienheureuse. Les autres procèdent à la fois : \o de l'âme et des forces humaines; 2° de la grâce et des vertus divines qui en dérivent. Étant l'œuvre d'une âme humaine, elles ne peuvent mériter la vie divine, puisqu'elles ne peuvent dépasser les limites de la nature humaine. Mais en tant que dérivant de la grâce et de l'essence divine, elles nous donnent droit à participer à la vie éternelle. Jésus dit ainsi à un jeune homme, dans l'Évangile selon Matthieu : « Si tu veux entrer dans la vie, observe tes devoirs », ce qui voulait dire que, par l'observation de ses devoirs on mérite la vie éternelle. [Gontarini cite d'autres exemples tirés de l'Évangile selon saint Matthieu. ; Jésus a dit dans le même Évangile : « Invitez à votre table non pas des riches, mais des pauvres, desquels vous n'avez rien à attendre en compensation,

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afin que vous trouviez le paiement de votre action dans la résurrection des justes. » [Autres citations des Écritures prouvant qu'une récompense est réservée à nos actions dans la vie éternelle.]

Le troisième article des Luthériens est relatif au péché originel. Les plus sensés d'entre eux disent que le péché originel, dont nous sommes souillés en naissant, nous porte au mal à ce point que nous ne puissions accomplir aucune bonne action : la loi de Moïse d'une part, et la raison d'autre part nous ont été données par Dieu pour nous permettre de connaître notre mal, et pour nous amener à recourir à la grâce de Dieu, que la foi seule, et non nos actions, nous permettra d'obtenir. Cette opinion, légèrement corrigée et interprétée par le bon sens, est acceptable. Le péché originel n'est autre que la privation de la « justice » et de la grâce divine que Dieu avait primitivement accordées à Adam et à sa descendance, et dont nous sommes déchus par la désobéissance d'Adam. Cette justice amenait toutes les forces inférieures de l'âme à obéir à la raison, et permettait au corps de se conserver immortel. Privés de la grâce, les descendants d'Adam ne pouvaient désormais parvenir à la vie éternelle; privés de la « justice », ils ont hérité d'un corps entièrement mortel, et Tàme, n'obéissant plus à la raison, est entraînée désormais vers le mal. Bien que ne pouvant pas être contrainte, l'âme est en effet facilement portée au mal, la privation de la grâce divine l'ayant affaiblie. Ce défaut de l'âme, les chrétiens l'appellent, non pas un péché mortel ni véniel, ces péchés étant le résultat de nos actions, mais un péché originel qui est en nous parce que nous sommes solidaires de notre premier parent. Des exemples de cet ordre nous sont fournis par

TRAITÉS DU CARDINAL CONTARINI

la société civile. Les descendants d'un homme qui s'est rendu coupable d'un méfait envers l'État, seront privés, bien qu'innocents, des titres qui avaient été accordés à cet homme et à ses descendants.

Cet emploi du mot péché se rencontre chez saint Paul (Épîtrc aux Romains) : « Ce n'est pas moi qui fais cela, c'est le péché qui est en moi. » D'autre part, dans la loi de Moïse, les victimes offertes en rémission des péchés sont appelées « péchés ». Il est dit dans Osée : « Les prêtres mangent les « péchés » du peuple, c'est-à-dire les victimes offertes pour ces péchés. Ces paroles des saintes Écritures peuvent facilement se concilier avec l'opinion des Luthériens. S'ils estiment que le péché originel est notre œuvre, ils se trompent; ils se trompent de même s'ils nous y croient encore exposés après le baptême par la corruption des forces inférieures de l'âme. Mais s'ils appellent péché les résultats de ce péché qui subsistent dans la partie inférieure de notre âme, ils sont d'accord avec saint Paul qui appelle ce défaut de notre âme le « corps du péché », et nous exhorte à le mortifier avec diligence. Quant à leur opinion que nous sommes incapables de bien agir, nous allons l'examiner avec la question du libre arbitre.

Le quatrième article des Luthériens est relatif au libre arbitre, que Luther appelle l'arbitre esclave [servuni arbitrium), Luther, ayant lu dans les Écritures que nous ne pouvons faire le bien sans l'aide de Dieu, et voyant les Pélagiens considérés comme hérétiques pour avoir estimé que, grâce au libre arbitre, nous pouvons faire le bien sans le secours de Dieu, prétend que nous ne sommes pas libres, et va jusqu'à dire que Dieu souverainement bon récompenserait ou punirait en nous des actes qui ne sont que les

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siens. Quel homme de bon sens peut soutenir que Dieu est Fauteur de nos mauvaises actions? Le mal qui est châtiment est sans doute une bonne action de Dieu, parce que la justice est nécessaire. Mais quant au mal qui est péché, c'est folie de dire que Dieu en est l'auteur. Le péché ne peut exister que par suite d'un défaut ; il dérive d'une cause non pas efficiente, mais déficiente, et ne peut être imputé à la cause première, qui est au delà de toute pensée indéfectible. — Quant h prétendre que nous ne possédons pas le libre arbitre parce que nous ne pouvons faire le bien sans le secours de Dieu, c'est commettre une confusion. Le libre arbitre ne s'oppose pas à la grâce divine, ni la grâce divine au libre arbitre. Dieu n'est pas la cause de chaque chose, du moins la cause nécessaire ou contingente, mais la cause suprême qui dirige et tempère ces causes contingentes et naturelles. La raison le prouve. Le libre arbitre est le libre jugement et l'option libre d'un but; il ne procède pas d'une empreinte physique, mais d'un jugement de notre esprit, lequel n'est pas, comme nos instincts, porté vers un bien particulier, mais vers le bien universel. Il est toutefois soumis à la cause première. Nos actions libres sont, soit dignes de la vie éternelle, soit seulement de caractère humain, et en ce cas de deux ordres, bonnes ou mauvaises. Nos mauvaises actions procèdent du libre arbitre, mais non de Dieu. Nos bonnes actions purement humaines procèdent elles aussi du libre arbitre, mais non sans le secours de Dieu. Enfin nos bonnes actions dignes de la vie éternelle dérivent nécessairement de la cause première qui nous tourne vers Dieu, sans que notre libre arbitre en soit supprimé. Nous pouvons pécher et périr par notre faute,

TRAITÉS DU CARDINAL CONTARINI

mais nous ne pouvons être sauvés sans le secours de Dieu, qui ne supprime pas notre libre arbitre, mais le rend plus parfait. [Citation d'Osée, de saint Paul, de l'Évangile, prouvant cette influence divine.J Luther a donc raison de dire qu'il nous faut avoir recours à Dieu pour faire le bien, et que la loi de Moïse nous permet seulement de connaître notre faiblesse et de faire appel à la grâce divine.

Le cinquième article des Luthériens est relatif au sacrement de la confession. Les Luthériens ne le conservent que pour les péchés qui tourmentent la conscience ; les autres, nous ne pouvons, disent-ils, les connaître. Pour les premiers, la confession est nécessaire, à cause de l'efficacité de l'absolution qui est en raison de la croyance que nous avons en elle. Ils ne nient pas que la contrition ne soit nécessaire, mais prétendent que nous ne sommes pas tenus à une pénitence. Dieu, une fois qu'il nous a donné sa grâce, ne peut nous infliger un châtiment éternel, ni même temporaire- Aussi nient-ils même le Purgatoire. — Pour ce qui est de l'efficacité de l'absolution, ils ont raison. Pour ce qui est de confesser seulement les péchés qui tourmentent la conscience je crois qu'on peut ramener cette opinion à la vérité. Si les Luthériens prétendent qu'il ne faut pas insister sur les scrupules dont Satan tourmente la plupart des hommes honnêtes et pratiquants, et qu'une confession générale suffirait pour ces péchés, ils me paraissent avoir raison. Mais s'ils estiment que seuls les péchés très graves doivent être con* fessés, et que les autres, même mortels, peuvent être tus, ils se trompent. Le prêtre ne peut remettre des péchés qu'il ignore. Et comment un chrétien ignorant ou aveuglé par l'amour de soi pourrait-il juger clairement de la gravité de ses fautes ? Il faut donc conser-

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ver la confession, coutume qui nous vient du Christ, et que toutes les Églises chrétiennes ont conservée. — Quant à la nécessité de la pénitence, elle est prouvée par la raison et par les Écritures. Dans tout péché mortel, d'une part, nous nous détournons du bien suprême et immuable, et nous méritons ainsi un châtiment éternel ; d'autre part, nous nous portons vers un lieu instable, et nous méritons un châtiment, mais temporaire. La première de ces fautes est remise par l'absolution, la seconde exige une pénitence. Cette distinction est justifiée par les faits. Il existe trois lois : la loi naturelle, mise en nous par Dieu ; au-dessus d'elle, la loi divine ; au-dessous, la loi civile. Une même faute, l'homicide ou le vol, peut tomber sous le coup de ces trois lois. Or le criminel ou le voleur, une fois absous par le prêtre, relève encore de la loi naturelle et de la loi civile. Il en est ainsi de la faute que nous commettons en nous tournant vers le bien instable, et pour laquelle nos théologiens déclarent nécessaire une peine temporaire. D'autre part, nous pouvons nous appuyer sur l'exemple des saints qui se sont imposés des pénitences pour leurs péchés. [Citations des Écritures.]

Le sixième article des Luthériens est relatif à l'invocation et au culte des saints. Il soutiennent, conformément aux Écritures (saint Jean, saint Paul), que Jésus doit être le seul médiateur entre Dieu et nous. — On peut répondre que les saints sont comme nous citoyens de la cité de Dieu, et que leur amour pour nous nous garantit leurs prières. Or leur prière a plus de valeur que la nôtre (saint Jacques). Ils sont plus chers que nous au Seigneur, et plus proches de lui. ^ Toutefois l'abus de leur culte peut mener à la superstition ; il appartient de le réprimer, mais avec douceur.

TRAITÉS DU CARDINAL CONTARINI

en tenant compte des circonstances et des mœurs des

peuples.

Le septième article des Luthériens est relatif aux vœux monastiques et au célibat des prêtres. Ces institutions, disent-ils, sont contraires à la parole de Dieu : «Croissez et multipliez ». En fait, elles sont physiquement inapplicables ; l'exemple des moines et des prêtres le prouve.

Il n'est cependant pas douteux que la vie de célibat ne soitla plus propre àla contemplation. Les soucis domestiques, le plaisir amoureux nous en écartent. [Citations d'Aristote, d'Averroës, de saint Paul.] La vie de célibat supérieure à l'autre, doit être celle des hommes plus parfaits qui constituent cette hiérarchie ecclésiastique. L'Église chrétienne y gagne en solidité; cette solidité ne peut être basée que sur un vœu par lequel l'homme se consacre à la contemplation de Dieu. Jésus l'affirme dans l'Évangile, en parlant de ceux qui se sont faits eunuques en vue du royaume des cieux, c'està-dire qui se sont privés, par un vœu de chasteté, du pouvoir d'engendrer. [Citation analogue de saint Paul sur les veuves.] — Pour ce qui est du précepte de Dieu dans la Genèse, il a été donné à Adam et à Noë en tant que pères du genre humain mais, de même que tout homme n'est pas tenu d'être cultivateur, tout homme n'est pas tenu d'avoir des enfants. La trop grande multitude de citoyens nuirait d'ailleurs au bien de la cité. — Quant à l'impossibilité matérielle du célibat, elle est contredite par l'exemple de milliers d'hommes et de femmes. Si, à notre époque, des scandales sont commis, la faute en est aux abbés qui devraient être plus difficiles dans le choix des nouveaux venus. — Enfin le célibat des prêtres, institué, je l'avoue, par l'Église seule, convient mieux à leur ministère spirituel. Là encore,

je n'approuve pas l'admission de n'importe qui dans les ordres ecclésiastiques.

Le huitième article est relatif au canon de la messe, que les Luthériens désapprouvent tout à fait. iNous paraissons, disent-ils, offrir à Dieu un nouveau sacrifice, ce qui est en contradiction avec la parole de saint Paul : « Dieu a sanctifié par son seul sacrifice tous les hommes qui vont vers lui, et nous n'avons pas de nouvelle victime à offrir pour nos péchés. » Ils blâment aussi la fréquence des messes. Ils prétendent enfin que, sinon tous les assistants, du moins la plus grande partie d'entre eux devraient recevoir l'Eucharistie des mains du prêtre. — Plût au ciel que les chrétiens eussent conservé l'amour du prochain et l'humilité que recommande le Christ; il serait facile de s'entendre ; mais l'orgueil et l'entêtement nous aveuglent. Le sacrifice du Christ suffit sans doute à sauver tous les hommes passés ou à venir. Mais c'est son véritable corps et son sang que nous trouvons dans l'Eucharistie et dans le calice. [Citations de l'Évangile et de saint Paul.] Dans le sacrifice de la messe, nous offrons à Dieu non pas une nouvelle victime, mais celle qui lui a déjà été offerte. La nouveauté n'existe qu'en apparence. La victime reste la même, et c'est là la pure offrande dont parle Malachie quand il dit au nom de Dieu : « Mon nom est grand parmi les nations et partout m'est oft'erte une pure offrande. » Au sujet du trop grand nombre de messes qui amène l'irrespect, les Luthériens n'ont pas tout à fait tort, et ce serait peutêtre un bien pour la majesté de la religion si les messes n'étaient pas dites à la légère et un peu partout, surtout par des prêtres ignorants ou mauvais, ni dans des édifices privés et profanes.

Le neuvième article des Luthériens a trait à l'absti-

TRAITÉS DU CARDINAL CONTARINI

nence de viande le vendredi, le samedi, pendant les Quatre-Temps et en d'autres circonstances. Le Christ, disent-ils, nous a délivrés des prescriptions de la loi de Moïse. La foi est suffisante pour que nous méritions le royaume des cieux, lequel, a dit saint Paul, « n'est pas un aliment ni une boisson )>. Ils désapprouvent enfin que l'Eucharistie ne soit pas donnée aux laïques, sous les deux espèces, conformément aux préceptes du Christ. — Tout d'abord, il ne s'agit là que d'institutions de l'Église, modifiables au besoin. Il ne s'ensuit pas qu'elles soient mauvaises. Saint Paul prêche la soumission aux autorités supérieures, lesquelles dérivent de Dieu. D'ailleurs, l'abstinence de viande et le jeûne élèvent l'âme : pourquoi ceux qui peuvent les supporter ne les observeraienUls pas? Il s'agit là, en outre, d'une coutume très ancienne et que les chrétiens des églises les plus diverses observent aujourd'hui. — Le Christ ne la pas prescrite? Mais n'a-t-il pas annoncé que le Saint-Esprit enseignerait aux apôtres beaucoup de choses qu'il ne pouvait leur enseigner lui-même. Par le jeûne, nous suivons l'exemple du Christ, qui a jeûné pendant quarante jours. — Sans doute, le royaume des cieux « n'est pas un aliment ni une boisson », et nous ne faisons pas, comme les Judaïsants, de distinction entre les aliments purs et les aliments impurs. Nous avouons en outre que ces préceptes appliqués avec étroitesse d'esprit, sont sans profit. Ce n'est pas une raison pour les supprimer. — La critique par les Luthériens de ce fait que l'Eucharistie est donnée aux laïques sous une seule espèce est surprenante. Us avouent eux-mêmes que le corps et le sang du Christ se trouvent par concomitance soit sous les espèces du pain seul, soit sous celles du vin. L'Église a voulu éviter les scandales qui se produisaient autrefois lors de la

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communion sous les deux espèces. — Enfin, pour ce qui est du pouvoir des papes et des évêques, il est évident qu'il doit y avoir dans TÉglise des chefs ayant le pouvoir de juger et de punir dans le domaine spirituel. Sans pasteurs, TÉglise serait moins armée que la société civile. Cette liberté que les Luthériens réclament engendrerait la pire servitude, celle des bons dominés par les mauvais, dont parle Platon. [Nombreuses citations des Écritures justifiant le pouvoir coercitif des chefs de l'Église.J Les chrétiens forment un seul corps dont nous sommes les membres; il ne doit donc y avoir dans l'Église qu'un seul Pontife qui maintienne sur terre cette unité. La nécessité de sa présence prouve à la fois notre faiblesse qui a besoin d'un chef visible, et notre dignité, les hommes, dirigés par un homme, étant ainsi les auteurs de leur propre bonheur. — Pour ce qui est des abus de tout ordre qui ont pénétré dans l'Église du Christ, et que les Luthériens critiquent âpremenL je n'ai rien à dire ; je ne puis que prier Dieu le père, le fils et le Saint-Esprit de sauver FÉglise à coup sûr chancelante, et d'inspirer l'âme des prélats de lÉglise, afin que, faisant taire un moment leur amour d'eux-mêmes, qui est le plus grand mal, ils corrigent les vices manifestes et se corrigent euxmêmes. Nul besoin d'un concile, de discussions ni de syllogismes, ni de citations des Écritures pour apaiser ces agitations luthériennes; il suffirait de bonne volonté, d'amour de Dieu et du prochain et d'humilité d'âme pour renoncera notre cupidité, à notre faste, et pour en revenir aux préceptes de l'Évangile. Avec de telles armes, nous convaincrions sans peine les Luthériens, et mêmes les Turcs et les Juifs. Tel est le devoir, tel doit être le seul souci des prélats chrétiens; s'ils les négligent, s'ils veulent s'appuyer sur la faveur des

TRAITÉS DU CARDINAL CONTARINI

princes et sur la dialectique, ils n'obtiendront guère de

résultat, à mon avis.

J'ai dit ce que je pensais. Si j'ai commis une erreur sur quelque point, je promets de me soumettre sans retard à l'autorité de l'Église catholique romaine.

De la j us ti fi cation.

Il importe avant tout de bien expliquer le sens des mots « justificatio « et « fides ». Être justifié n'est pas autre chose que devenir juste, et par suite être regardé comme tel. Mais il y a plusieurs sens du mot justice. C'est d'abord une vertu particulière qui règle nos actions envers autrui; son objet est le juste et l'équitable. C'estaussi une vertu universelle qui dirige les actions de chacun en vue du bien commun ; elle consiste à obéir aux lois : c'est la justice légale. En dehors de ces deux espèces de justices, il y a celle dont parle Platon dans sa Politique, et qu'Aristote, dans le 5e livre deV Éthique, appelle « la justice ainsi nommée par métaphore >>. Il s'agit de l'équilibre des forces de l'âme, ainsi établi que chacune y joue le rôle qui lui est prescrit par la nature, les forces inférieures étant soumises à la raison. Cette justice est à la base de toutes les vertus; c'est elle qui constitue l'homme de bien. Mais nous cherchons ici non pas une justice purement humaine, mais une justice qui convienne à des fils de Dieu, à des hommes admis à participer à la nature divine. C'est la justice chrétienne, qui nous justifie aux yeux de Dieu, les autres nous justifiant aux yeux des hommes. De même que l'éducation d'un campagnard serait insuffisante s'il devenait familier du prince, de même ces justices humaines sont insuffisantes pour un homme admis à participer à la

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nature divine. — Expliquons maintenant le second terme contenu dans le mot justification, le terme « faire ». Il est pris dans deux sens. Quand on dit que la santé « fait » l'homme sain, il ne s'agit que d'une cause formelle; quand on dit que le médicament « fait » l'homme sain, il s'agit d'une cause efficiente. — Le mot foi, lui aussi, a plusieurs sens. Il signifie parfois ce à quoi Ton croit, comme il est dit dans le symbole d'Athanase : « Ceci est la foi catholique. » On appelle aussi de ce nom cette tendance qui nous porte à croire à ce qui nous a été enseigné par Dieu; quelquefois même, l'acte lui-même par lequel nous croyons. On appelle encore foi la confiance, la confiance conjugale par exemple. Mais nous devons appliquer ici cette confiance à ce que Dieu nous a promis. Ce sens de confiance dans la promesse divine est lié au sens d'espoir, bien que l'espoir se rapporte à l'avenir, tandis que la confiance se rapporte au présent et au passé; aussi prend-on souvent ces deux mots l'un pour l'autre, comme le fait remarquer Damascène dans son 4^ livre. Saint Paul emploie souvent le mot foi dans le sens de confiance; il dit ainsi d'Abraham, dans son Épître aux Romains : « Il ne fut pas affaibli par la méfiance [diffidentia] mais soutenu par la foi [/tde]. » — Ajoutons encore que le terme être justifié, même interprété comme l'efiet d'une cause efficiente, peut être encore compris de deux façons, dans son vrai sens quand il s'agit de quelqu'un qui d'injuste devient juste, dans un sens moins exact en parlant de celui qui passe d'une justice moins grande à une plus grande justice.

Venons-en maintenant à l'explication de la justification elle-même, et d'abord de celle par laquelle un impie adulte devient juste d'injuste qu'il était. La

TRAITES DU CARDINAL CONTARINI

cause efficiente de cette justification est, à n'en pas douter le Saint-Esprit. Celui-ci agit en éclairant notre intelligence et en mettant en mouvement notre volonté, qui sont les deux agents de toutes nos actions humaines, si elles sont libres et volontaires. Notre volonté se tourne ainsi vers Dieu; mais elle ne peut le faire qu'en se détournant d'abord de l'impiété et du péché. Ce premier mouvement de notre âme est la foi. 11 part de la volonté qui amène l'intelligence à croire aux promesses divines, et y gagne cette confiance ferme qui fortifie à son tour la volonté. Cette promesse de Dieu à laquelle nous croyons, est que nos péchés nous sont remis, et que l'impie est justifié grâce au mystère du Christ. L'âme qui se détourne du péché pour se tourner vers lui, Dieu la purifie en lui insufflant l'Esprit-Saint, et il adopte l'homme au nombre de ses fils; il fait nôtre toute la justice du Christ. Pendant cette préparation de notre âme nous pouvons faire le bien, si l'occasion s'en présente. Toutefois la justification n'est pas le fruit de nos actions, mais de notre foi, non pas que nous méritions notre justification par notre foi et parce que nous croyons, mais parce que nous la recevons par l'intermédiaire de notre foi [per fidem], (Citations de saint Paul, en particulier celle-ci, de la Lettre aux Hébreux. » Celui qui s'approche de Dieu doit croire, parce que c'est en croyant que nous parvenons à cet objet). » Les protestants appellent ce fait apprehensiOy non pas dans le sens de compréhension intellectuelle, mais pour signifier que nous "parvenons à prendre possession de ce que nous avons atteint par notre propre mouvement. Nous atteignons d'autre part à deux justices; l'une qui nous est inhérente, grâce à laquelle nous devenons justes et nous sommes admis à participer à la nature

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divine; Tautre qui ne nous est pas inhérente, et qui nous est donnée avec le Christ, que j'appellerais la justice du Christ et qui nous fait participer à tous ses mérites. Laquelle des deux nous est donnée la première, c'est ce que je n'examinerai pas ici; pas plus que la question de savoir laquelle se produit la première, de la rémission de nos péchés ou de l'infusion de la grâce. Que Dieu nous ait donné le Christ et tous les biens avec lui, c'est ce qu'affirment saint Paul et saint Augustin.

Nous sommes justifiés par la foi, non pas d'une façon simplement formelle, mais bien d'une façon efficiente; la foi rend l'homme « juste », car, par elle, nous parvenons à l'une et l'autre justice. Et, de même que tout mouvement est imparfait s'il n'aboutit pas à son terme, de même le mouvement de la foi est imparfait s'il ne nous mène à la « charité ». Sans elle, la foi ne suffit pas à nous justifier.

Mais puisque nous parvenons par la foi à deux justices différentes, d'une part à cette justice inhérente, à cette charité et à cette grâce qui nous font participer à la nature divine, et d'autre part à cette justice du Christ qui nous est accordée en don parce que nous nous sommes confondus avec lui, il nous reste à savoir laquelle des deux nous justifie aux yeux de Dieu. C'est évidemment la justice du Christ. L'autre justice, qui est attachée à nous, ne peut nous garantir du péché et nous oblige à recourir à la prière quotidienne. La justice du Christ est stable ; elle ne contient rien qui puisse offenser les regards de Dieu. Saint Paul a dit ainsi : « J'ai tout laissé pour m'enrichir du Christ, n'estimant pas ma justice, mais celle qui nous vient de là foi du Christ. » [Citations de l'Apocalypse.] — De là vient que nous voyons des hommes qui, plus ils

TRAITÉS DU CARDINAL CONTARINI

avancent en sainteté, et moins ils sont satisfaits d'euxmêmes. Devenus plus clairvoyants, ils se rendent compte de la faiblesse de cette sainteté et de cette justice inhérente, et de la nécessité pour eux de recourir au Christ et à la grâce qu'il accorde. Ceux qui sont baptisés, dit saint Thomas, sont baptisés par la mort du Christ, et sont ensevelis avec lui; ils renaissent ainsi comme lui pour une nouvelle vie. Nous recevons ainsi en don la Passion et les mérites du Christ. Et c'est sur cette justice du Christ que nous devons nous

appuyer.

Mais tu vas dire que cette affirmation contredit les textes que j'ai cités dans ma lettre. Le premier est cette parole de David dans le Psaume 17 : « Jugemoi, Seigneur, d après ma justice et d'après mon innocence, d'après la pureté de mes mains, car j'ai suivi les voies du Seigneur, etc. « U peut sembler que David s'appuie ici sur sa justice personnelle et sur son innocence. Mais ces paroles ainsi comprises seraient non seulement orgueilleuses, mais mensongères. Comment cet homme qui avait été adultère et avait tué son ami intime pour s'emparer de sa femme, aurait-il pu dire sans mentir de telles paroles? En réalité, ce psaume a été composé par David après la défaite de ses ennemis, qu'il traita avec miséricorde, et c'est à cela seulement qu'il fait allusion. Au contraire, quand il parle pour lui-même, David rend grâces à Dieu de lui avoir pardonné toutes ses iniquités. — Cet autre texte : « Notre justice sera d'observer tous ces préceptes », n'est pas non plus en contradiction avec mon affirmation. Il est exact que notre justice humaine, qui est la justice légale dont j'ai parlé plus haut, consiste à observer les prescriptions de la loi, et, bien que nous recherchions une justice supérieure, il

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n'est pas douteux, comme l'a dit saint Paul, que nous devions d'abord obéir à cette loi humaine. — Dans cette citation : « Dieu regardera comme justice le fait d'avoir rendu au pauvre le dépôt cfu'il vous a confié >», il s'agit de la vertu particulière qui consiste à rendre à chacun son dépôt, et avant tout au pauvre qui en a davantage besoin, mais cette vertu ne peut suffire à nous justifier dev«Tnt Dieu; sans quoi, beaucoup de Juifs et plus encore de mahométans seraient justifiés. De toute façon, il ne peut y avoir de doute sur la phrase que j'ai écrite, et sur laquelle catholiques et protestants se sont mis d'accord.

Pour ce qui est de l'autre mode de justification, par laquelle un homme, de juste qu'il était déjà, devient plus juste encore, j'ai quelques mots à ajouter. Tout animal, toute plante doit croître pour parvenir au développement parfait correspondant à sa nature; ils meurent inévitablement sans cela. Delà même façon, celui qui, par la foi, est parvenu à la charité, et est devenu une nouvelle créature en Jésus-Christ, doit progresser s'il ne veut bientôt déchoir et laisser échapper l'une et l'autre justice qu'il a acquises. Ce progrès se fait grâce aux bonnes actions intérieures et extérieures, qui, inspirées par la charité et par l'Esprit divin, font elles-mêmes progresser notre charité. Les dons du Christ ne peuvent demeurer sans emploi. Leur usage accroît la charité et la grâce, qui, à leur tour, augmentent la foi, car nous croyons davantage et nous avons plus de confiance en celui que nous aimons mieux. Nous nous justifions ainsi de plus en plus. La première justification, par laquelle nous devenons une nouvelle créature en Jésus-Christ, est l'œuvre du Saint-Esprit; la seconde est le résultat de nos actions. Il est donc également vrai de dire que nous sommes,

TRAITÉS DU CARDINAL CONTARINI

OU que nous ne sommes pas justifiés par nos œuvres.

Ratisbonne, 25 mai 1541.

Du libre arbitre.

Tu m'as demandé dans ta lettre, et notre cher Aloisius m'a demandé en ton nom, mon avis sur cette question du libre arbitre. Je le ferai, bien que je ne me dissimule pas la difficulté de cette question. J'étudierai d'abord le point de vue philosophique, ensuite le point de vue catholique du problème. Ne sois pas inquiet du mot philosophie; je ne m'attacherai pas à celte vaine philosophie que répudie saint Paul, mais à celle qui nous permet la connaissance de tout ce qui est soumis à l'intelligence, et est en nous comme une parcelle de la splendeur divine qui n'a pas été complètement éteinte par le péché.

Voyons d'abord quel est le sens du mot libre. De même qu'un esclave est un homme qui n'est pas maître de lui et dépend dans ses actes de la volonté de son maître, l'homme libre est celui qui est maître de lui-même et n'obéit qu'à sa volonté. Appliquons cette définition aux êtres inanimés. Nous pouvons soit élever, soit faire tomber une motte de terre ou une pierre. De ces deux mouvements le second est naturel, le premier est violent et tout à fait contraire à la liberté. Le second se rapproche davantage de la liberté, l'objet étant mu en partie par son propre poids ; mais cette pesanteur lui a été elle-même imposée par celui qui lui a donné l'existence. Suivant l'expression des philosophes, les êtres de cette catégorie ne sont pas mus par eux-mêmes, mais par leur cause génératrice. Venons-en aux animaux bruts(6rwia animantia),

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TRAITÉS DU CARDINAL CONTARINI

qui se meuvent d'eux-mêmes, car ils sont mis en mouvement par les données de leurs sens que suivent, soit une appétition, soit une répulsion. En ces animaux, nous commençons à trouver le jugement (arbitrium), mais non le libre arbitre, car ils subissent l'impression des objets extérieurs sans connaître la fin de leurs mouvements, et sans apprécier l'importance des intermédiaires qui les en séparent. Ils suivent la nature à la façon du petit enfant qui suit sa nourrice ou son pédagogue quand ils le conduisent à l'école, et qui ne sait pas dans quelle vue il fait ce chemin. Il faut donc conclure que ces animaux se meuvent d'eux-mêmes, et que, par suite, leur mouvement est plus libre que celui des êtres insensibles, mais que, s'ils agissent en vertu de leur décision [arbitrio], ce n'est pas là le libre arbitre. — Venons-en maintenant au libre arbitre de l'homme. Si les animaux n'ont pas le libre arbitre, c'est que leur pouvoir de connaître et de désirer est trop borné. Pour qu'un être soit doué du libre arbitre, il faut qu'il puisse connaître toutes les choses, et juger de leur importance et de leur valeur réciproques, ce qui ne peut être donné à qui ne connaît la nature du bien universel. Il faut également qu'un tel être soit capable de se porter vers le bien universel et ne soit pas attiré uniquement, ce qui est le fait des bêtes brutes, par des biens particuliers appropriés à sa nature. La décision des animaux, bornée par des limites très étroites, ne peut être un libre arbitre. Chez l'homme, au contraire, l'intelligence est très vaste, puisqu'elle peut tout comprendre; et la volonté, qui s'étend à tout ce qu'atteint l'intelligence, se porte vers le bien de toute espèce et vers le bien universel luimême en toute connaissance du but qu'elle poursuit et avec le libre choix des moyens qui l'y font parvenir. —

Voyons comment ce libre arbitre se développe ou, au contraire, déchoit au point de tomber en servitude. Ajoutons d'abord un mot à ce qui précède. Nous avons étudié jusqu'ici seulement en général la# nature de notre volonté et de notre libre arbitre. Il faut maintenant l'appliquer aux objets particuliers. Le but que poursuit notre volonté est le bien universel, que nous appelons tantôt béatitude (beatitudinem), tantôt bonheur (felicitatem). Mais comme, dans notre état actuel, nous ne savons où placer cette béatitude et ce bonheur, et comme notre propension naturelle a été corrompue, les hommes diffèrent d'avis sur la nature de ce bonheur. Or cette véritable fin est Dieu, et seul devra être considéré comme possédant le libre arbitre l'homme qui place en lui tous ses biens. S'il en est qui s'écartent de cette fin véritable pour se tourner vers d'autres, il ne faut pas voir là l'effet du libre arbitre, mais plutôt d'une impuissance et d'une faiblesse. Cette erreur n'est pas une preuve de liberté, puisqu'au contraire elle supprime notre liberté et la réduit en esclavage. — Il est ainsi facile de voir comment progresse et comment déchoit notre liberté. Nous conservons libre notre volonté si elle ne se détourne pas de Dieu pour se porter vers une fin inférieure. Elle s'amoindrit si elle choisit comme fin suprême un bien particulier, et, si elle s'y fixe trop longtemps, elle devient esclave. Et enfin, être privé du pouvoir de revenir vers le vrai bien, est pour elle l'asservissement complet. Nous conservons pourtant alors le libre arbitre et la propension vers le bien universel, et c'est pourquoi celui qui est ainsi asservi agit encore, à l'inverse des animaux, d'après son jugement propre.

Abordons maintenant un problème certes très délicat

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que nous éluciderons aussi clairement que possible. Sans s*expliquer pourquoi, les philosophes ont reconnu par expérience que Thomme est enclin au mal dès sa naissance, non seulement pour ce qui est des appétits des sens, mais encore par la propension de sa volonté. Aristote dit ainsi que tout citoyen, quelles que soient ses vertus et ses dignités, doit rendre compte de ses actions devant le peuple, car si toute liberté était laissée à chacun, la perversité native des hommes ne pourrait être réfrénée. Platon a même été jusqu'à imaginer je ne sais quelles expiations nécessitées par ce défaut originel.

Nous n'avons parlé jusqu'ici que de la volonté, en laquelle réside surtout le libre arbitre ; mais ce libre arbitre s'étend de là à nos tendances et même aux mouvements de notre corps.

Si nous abordons maintenant le point de vue catholique de la question, nous comprendrons clairement ce qu'ils n'ont qu'obscurément soupçonné, et nous connaîtrons la véritable expiation à laquelle ils ont songé. Nous savons que l'homme, que Dieu avait créé juste, a été corrompu par suite de la jalousie du Diable. Dans cet état de justice originelle, l'homme était porté par sa volonté non seulement vers le bien universel, mais même vers Dieu seul, sa fin suprême. N'étant emprisonné par aucune limite, sa volonté pouvait s'étendre aux biens de toute espèce qui se trouvent réunis en Dieu avec une ineffable aisance, et n'y peuvent être en conflit réciproque. Ce conflit existe au contraire dans la nature, au point que les contraires se corrompent et se détruisent l'un Tautre. Aussi en se détournant de Dieu pour aller vers les biens particuliers, la volonté a-t-elle été atteinte d'une pernicieuse blessure; Tintelligence a été aveuglée au

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point de prendre le point de départ de son travail dans une tendance corrompue de la volonté. Dans l'état de justice originelle, nos tendances obéissaient sans peine à la raison. Quand notre volonté s'est détournée de Dieu, nos tendances se sont libérées du pouvoir de la raison. De là des désirs, des craintes et des maladies morales innombrables. Notre intelligence, obscurcie, a adopté comme fin la recherche des plaisirs et l'éloignement des douleurs. C'est cette corruption que les chrétiens ont appelée le péché originel. Les philosophes, l'ayant reconnue par l'expérience, ont pensé pouvoir y remédier par la morale philosophique et par l'étude de la vertu. Mais cette maladie morale résidant dans le principe même des actions humaines, c'est-à-dire dans le fait que l'homme s'est détourné de sa véritable fin, ne pouvait être guérie par aucun remède, pas plus que les maladies corporelles qui contaminent le premier principe de la vie. — Aristote a voulu trouver ce remède dans une bonne éducation. Il affirme d'autre part que le bonheur doit nous venir de Dieu, mais que nous pourrions l'accroître et améliorer nous-mêmes par l'habitude de bien agir et par notre science. — Platon dit en de nombreux endroits que notre bonheur nous vient de la bienveillance divine. On voit où nous font parvenir la nature et cette philosophie morale qui, sans dépasser les limites qui lui sont prescrites, contemple les œuvres de Dieu. Elle nous mène presque à la connaissance de la vérité ; mais la splendeur de la foi nous fait comprendre parfaitement ce dont la philosophie ne nous avait donné qu'une connaissance obscure. — Pour en venir à la vérité catholique nous avons besoin d'un secours extérieur, qui est celui de Dieu, pour nous guérir de notre mal moral. Seul Dieu est capable, en

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nous inspirant l'Esprit-Saint, de tourner vers lui notre volonté, et c'est par la foi que nous obtenons la grâce d'être guéris. En nous demeurent cependant quelques traces de ce mal aussi longtemps que nous restons exposés au péché dans la prison de ce corps mortel.

De la Prédestination,

Je ne puis m'empêcher de dire ce que je pense sur cette difficile question, dans Tespoir que ces paroles seront utiles.

Il faut avant tout remarquer que l'Église du Christ se trouve actuellement scindée en deux sectes^ plus soucieuses de leur gloire particulière que d'honorer Dieu et d'être utiles au prochain. Les uns, se targuant du titre de catholiques, s'eff'orcent de trop bien établir le libre arbitre, et, dans leur ardeur à combattre les Luthériens, penchent dangereusement vers l'hérésie des Pélagiens. Les autres, s'appuyant sur saint Augustin sans observer sa modération ni son amour de Dieu, proposent au peuple des dogmes obscurs qu'ils ne comprennent pas eux-mêmes.

Pour éclairer notre sujet, notons d'abord que la bonté et la majesté divines, infinies, simples et par-dessus tout unes, renferment en elles tous les genres et toutes les espèces de causes. De ces causes, les unes sont contingentes, les autres nécessaires, les unes gouvernées par le libre arbitre, les autres soustraites au libre arbitre, certaines fortuites. Mais toutes sont contenues dans cette cause première et régies par elle, bien que celle-ci ne fasse corps avec aucune d'entre elles. L'exemple d'un roi dirigeant les différents ministres et fonctionnaires de son royaume après

leur avoir distribué leur fonctions, peut faire comprendre mieux cette vérité. Toutes les causes, efficientes ou inférieures, doivent leur pouvoir, non leurs défauts, à Dieu, cause première qui les produit; elles sont les instruments grâce auxquels Dieu produit tous les effets particuliers. Ainsi Dieu produit les effets nécessaires par des causes nécessaires; les effets contingents par des causes contingentes; les effets libres par des causes libres, etc. Quant à lui, cause première, il dépasse à ce point les natures particulières que notre intellect ne peut le concevoir. — D'autre part, la divine bonté en créant toutes les choses, leur a donné non seulement le moyen de parvenir au but qui leur est prescrit par leur nature, mais même le pouvoir de le dépasser. Ainsi l'air et l'eau, en dehors de leur forme et de leur rôle, ont encore la qualité d'être transparents et de pouvoir contenir de la lumière, laquelle lumière, cependant, étant le propre des objets célestes, dépasse de beaucoup leur nature. De même certains animaux excitent notre étonnement par la façon dont ils se montrent supérieurs à leur propre nature. Toutefois ces animaux ou ces choses, en dehors de l'impulsion première qui leur vient de la cause première, ont besoin pour se mouvoir de l'action d'une cause extérieure; les chiens, les chevaux, etc., ont besoin de l'homme qui les dresse. — Enfin, la nature des choses créées étant tantôt bonne, tantôt mauvaise, les actes qui en émaneront seront eux-mêmes tantôt bons, tantôt mauvais. — Ajoutons encore que l'effet du pouvoir efficient de Dieu, procédant d'une action simple et une qui se confond avec la substance divine, ne peut être contenu dans aucune partie du temps. Cette action de Dieu est supérieure à tous les temps et

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les dépasse tous. Comme dit saint Augustin, la Divinité est plus ancienne et plus récente que toutes choses : plus ancienne parce qu'elle existe, et non pas a existé, avant toutes choses; plus récente parce qu'elle existe, et non pas existera, après toutes choses et après le jour du jugement dernier. Son action dépasse de beaucoup les limites de notre entendement. Venons-en à la question de la grâce, de la prédestination et du libre arbitre. Dieu a créé Thomme doué de toutes les perfections de la nature, et lui a donné, outre la grâce divine, cette justice-là même que nous appelons originelle, par laquelle les facultés inférieures de l'âme obéissent à la raison ; il lui a rendu accessible la félicité divine, qui dépasse de si loin la nature humaine. Il a ainsi permis à l'homme, avec Faide de la grâce, de dépasser les bornes de sa nature. Mais, à la suite du péché, l'homme, privé de la grâce divine et de la justice originelle, a commencé à connaître la rébellion de la chair contre le pouvoir de la raison; sa volonté s'est détournée de Dieu et il s'est laissé dominer par l'amour de soi, origine de tous ses maux. De là vient la propension au mal que les Écritures et Aristote lui-même ont souvent constatée. — Cependant Dieu qui, dans cette simple unité dont nous avons parlé, se soucie de faire parvenir les êtres inférieurs, quoique multiples et divers, à leurs fins réciproques, a voulu de même ramener l'homme non seulement jvers sa fin propre, mais même vers cette participation à la félicité divine, qui dépasse tellement la nature humaine. Mais le libre arbitre seul n'est pas capable de nous y faire parvenir ; il nous faut l'aide de Dieu qui doit diriger notre volonté. Ajoutons à cette faiblesse naturelle la maladie morale que nous avons contractée par

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suite du péché d'Adam, et qui nous a amenés à nous tromper sur notre véritable fin. — S'étant détournée de Dieu, notre volonté n'aurait pu d'aucune façon se diriger, non seulement vers cette fin qui la dépasse, mais même vers sa fin naturelle. Nous trouvons des exemples de ceci dans la nature. Les défauts et les maladies qui n'atteignent pas le premier principe de l'action, peuvent être corrigés ou guéris; ceci est vrai de nos connaissances comme de notre constitution physique. Il ne nous aurait pas suffi de connaître notre véritable fin, car la propension vers cette fin vient plutôt d'une affection naturelle pour cette fin, que de sa connaissance.

Il ne faut pas dire toutefois que notre libre arbitre a été détruit par cette propension vers le mal. De même que nous ne pouvions dire que les anges en sont dépourvus parce qu'ils sont incapables de se détourner de Dieu, de même nous devons dire que les damnés le possèdent eux aussi, quoique corrompu et dépravé : les uns et les autres se dirigent vers les fins qu'ils ont choisies. — A la suite du péché originel, l'homme possédait donc bien le libre arbitre, mais corrompu et affaibli. 11 ne pouvait en conséquence parvenir par ses propres forces ni à ses fin naturelles, ni à ses fins divines. Dieu, ayant résolu de lui porter secours, voulut d'abord lui donner la conscience de sa maladie morale. L'homme étant tombé dans l'idolâtrie, Dieu lui donna une loi écrite, non pas que l'homme fût capable de l'observer avec l'aide de ses seules forces, mais pour que, reconnaissant grâce à cette loi son péché et sa déchéance, il perdît confiance en lui-même et plaçât tout son espoir en Dieu; pour qu'ensuite, bénéficiant, grâce au Christ, d'une seconde naissance, celle-ci spirituelle, il pût se conduire de

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façon à mériter le bonheur éternel. Mais, bien que nous ayons ainsi en nous dès notre existence terrestre, une sorte de commencement de la vie éternelle, nous n'en conservons pas moins dans les parties inférieures de notre âme, dans notre volonté et dans notre intelligence des restes de cette corruption originelle. Nous ne sommes que convalescents et il nous faut souvent recourir au médecin. Les Écritures sont pleines de cette doctrine. Notre jugement, réduit en servitude par le péché, n'est pas libre ; mais le Christ, qui seul en est capable, le délivre de cette servitude. — Les Luthériens prétendant que nous n avons point du tout le libre arbitre et que Dieu nous prescrit des devoirs que nous ne pouvons observer, des hommes se sont dressés contre eux, qui, se déclarant les défenseurs de la vérité catholique et du libre arbitre, ont peu à peu exalté l'homme, rabaissé la grâce divine et ont versé dans les erreurs des Pélagiens. J'en viens maintenant à ceux qui, dès qu'ils ont lu quelque œuvre de saint Augustin, prétendent enseigner à la multitude des doctrines qu'elle ne peut comprendre, et qu'eux-mêmes n'ont peut-être pas bien saisies. Cette excellente coutume de donner au peuple des enseignements tombe dans un abus évident. Pour remonter à l'origine de cet abus, il faut se reporter à l'époque de saint Paul. Alors la religion chrétienne à peu près répudiée par les Juifs, commença à se répandre parmi les gentils, et dès ce moment, le malheur vint de l'orgueil qui a déjà causé chez l'homme le premier péché. Les Gentils ont voulu expliquer ce fait que Dieu paraissait avoir appelé vers lui les nations, mais repoussé les Juifs. En revanche les Juifs vantaient leur race, comme étant particulièrement chère à Dieu, et comme issue

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d'Israël auquel des promesses ont toujours été faites dans les Écritures. Mais quelques-uns d'entre eux reprochèrent à Dieu de n'avoir pas été fidèle à ces promesses. Ces conflits se produisirent surtout à Rome, et ce fut, pour saint Paul, l'occasion de sa lettre aux Romains. Il se proposait de rabattre l'orgueil des uns et des autres, et de prouver que nous sommes sauvés, non pas par nos mérites, qui sont nuls, mais seulement par la miséricorde divine et par la nouvelle naissance spirituelle que nous devons au baptême; de prouver également que ni la loi naturelle, ni la loi de Moïse ne peuvent nous suffire si nous voulons obéir aux prescriptions divines, et qu'elles ne peuvent que nous donner la conscience de notre faiblesse, et nous décider à nous réfugier par la foi vers le Christ. Après avoir exposé cette doctrine dans le détail au début de sa lettre, saint Paul s'étant aperçu vers le neuvième chapitre, que beaucoup d'Hébreux s'étaient détournés du Christ dans l'idée que Dieu n'avait pas tenu ses promesses à leur égard, se décida à rabattre leur orgueil. Il écrivit un long exorde [instituta prœfacione immensi) dans lequel il professait l'ardent désir d'assurer le salut des Juifs. Il s'attacha aussitôt à détruire leurs calomnies par lesquelles ils accusaient Dieu de mensonge, ou du moins d'impuissance à tenir ses promesses. Il commença par dire que les promesses de Dieu n'avaient pas été faites pour les seuls descendants effectifs d'Abraham et d'Israël, mais bien pour les héritiers spirituels de ces patriarches. Pour prouver que Dieu reste fidèle à ses promesses, saint Paul dut dépasser le cercle des actions humaines, qui sont contingentes, et se reporter vers cette simplicité suprême de la divinité, laquelle renferme en elle et

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concilie, tout en leur laissant à chacune sa nature propre, toutes les causes inférieures et contingentes, et qui contient en soi tout le passé et tout l'avenir. Dans le monde divin, il ne peut se produire d'eilets contingents et il ne saurait rien y avoir de plus sûr et de plus constant que la volonté divine. Dieu ne peut que tenir ses promesses envers les descendants spirituels d'Abraham, et les sauver non pour leurs mérites antérieurs à l'action de la grâce sur eux, mais par reffet de sa seule bonté. — Ainsi saint Paul obtenait à la fois deux résultats : il justifiait Dieu, et réprimait l'orgueil de l'homme; il nous amenait à être uniquement occupés de ne pas nous montrer oublieux de son immense bienfait à notre égard. Mais comme l'homme, dans son arrogance, pourrait demander pourquoi Dieu destine les uns et non les autres à la vie éternelle, saint Paul s'élève contre une semblable prétention. Gomment l'homme ose-t-il critiquer Dieu? Le créateur n'a-t-il pas le droit d'organiser le monde comme bon lui semble? Dieu nous mène dans la voie de la foi, non dans celle de l'orgueil. La chute du peuple hébreu vient de son mépris de la foi du Christ, et de sa prétention de s'appuyer sur ses propres œuvres et sur l'étude de la loi. Comme les autres peuples, les Juifs doivent se soumettre à la foi évangélique. Et, répudiant l'arrogance de ceux qui imposent leurs doctrines à la faible mentalité de la foule, c'est avec le plus profond respect que saint Paul s'écrie : « 0 profondeur de la sagesse divine! Combien incompréhensibles sont tes jugements! » Dans sa hiérarchie céleste, Denys, disciple de saint Paul, parle d'après le témoignage d'isaïe, qui vit le Seigneur sur son trône, des séraphins qui se couvrent le visage de leurs ailes en présence de Dieu,

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se contentant du rang que Dieu leur a accordé, et ne voulant rien connaître davantage, et des prophètes qui, se voilant la face, chantent les louanges du Seigneur. Et de misérables hommes seraient assez fous pour vouloir scruter les desseins de Dieu? Bien plus, ces hommes prétendent qu'ils peuvent se livrer au plaisir, puisqu'ils sont prédestinés et ne peuvent pas ne pas être sauvés. Ils ont entendu dire par leurs docteurs de la foi que Dieu se plaît même aux péchés des hommes prédestinés; si au contraire, disent-ils, nous sommes réprouvés, même les bonnes actions des réprouvés offenseraient Dieu !

Avant de combattre la folie de ces gens, je crois pouvoir dire qu'ils ont sans doute lu certains passages de saint Augustin, et qu'ils se seront appuyés sur eux parce qu'ils les avaient mal compris. A l'époque de saint Augustin et de saint Jérôme vivait Pelage, dont la vie et les mœurs paraissent avoir été parfaitement honorables. Satisfait plus qu'il ne convenait de sa propre vertu, il fut porté à attribuer à la nature humaine et au libre arbitre plus de pouvoir qu'ils n'en ont. Il alla jusqu'à prétendre qu'un bon chrétien peut éviter de lui-même les moindres péchés, le péché étant volontaire, et notre jugement étant libre. Il ne niait pas la grâce, mais disait que le présent de Dieu consistait à nous donner une nature telle qu'elle nous permît de faire tout ce qu'il nous plairait. Il ajoutait que Pexemple du Christ nous montrait clairement la bonne voie. — Cette doctrine de Pelage fut vivement combattue par saint Jérôme et surtout par saint Augustin, qui est fréquemment invoqué par ces illustres harangueurs d'Ëvangile dont j'ai parlé. Saint Augustin, remarquant que cette doctrine de Pelage était contraire à celle de la grâce, et qu'elle favorise l'or-

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gueil humain, s'attacha à prouver, par de nombreuses citations des Évangiles, que la grâce est nécessaire pour guérir notre libre arbitre, et, en somme, tout ce que j'ai exposé dans la première partie de cette discussion. La grâce doit nous permettre, dit-il, de parvenir à la connaissance de la loi ; elle ne peut porter remède à ftOtre nature, ni nous faire parvenir à la dignité de descendance divine. — En parlant de la grâce saint Augustin a été amené à discuter la question de la prédestination, qu'il serait plus juste d'appeler destination, puisqu'elle a été établie dans cette éternité divine qui dépasse toute mesure du temps. Saint Augustin [a donc recherché pourquoi la grâce n'est pas accordée par Dieu à tous les hommes. — Il a d'abord affirmé, avec saint Paul, que les jugements de Dieu nous sont inconnaissables, mais qu'ils sont dictés par la plus grande justice. — 11 a expliqué, en second lieu, que, les hommes ayant été exposés par le péché originel à des châtiments perpétuels, il a plu à la divine bonté de faire preuve de miséricorde envers certains d'entre eux, auxquels il a accordé la grâce ; les autres, conformément à la justice, sont exposés aux peines que le péché a méritées : ce sont les réprouvés. Quant à la raison de cette distinction, nous l'ignorons, mais elle est juste. — Cette opinion de saint Augustin ne me satisfait aucunement. Et d'abord le péché originel ne voue pas l'homme à la damnation perpétuelle; il le prive de la félicité divine, mais lui conserve la fin et la connaissance dont est capable la nature des hommes qui meurent avant le baptême dans le péché originel. Toutefois ce dogme n'était pas encore précisé à l'époque de saint Augustin. — Ensuite le fait que nous naissons tous fils de la colère {fdios irœ), comme l'affirme saint Augustin, n'est pas une

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raison suffisante pour que nous soyons réprouvés; s'il en est ainsi, partout où il y a réprobation, il y aurait une cause de réprobation. Or les anges ne sont pas souillés du péché originel, et pourtant certains d'entre eux sont prédestinés, d'autres réprouvés. La cause de la réprobation n'est pas telle que le conçoit saint Augustin. Elle amoindrirait d'autre part la bonté divine, s'il était exact que quelques-uns seulement des réprouvés soient relevés.

Aussi de nombreux théologiens, et parmi eux saint Thomas, ont-ils critiqué la doctrine de saint Augustin. Saint Thomas affirme que Dieu frappe sans cesse à la porte de notre cœur : il conduit à leur salut ceux qui lui ouvrent, les autres demeurent dans leur aveuglement et dans leur détresse, et sont damnés, non pas à cause du péché originel, mais à cause de ce péché actuel. — Mais ce fait d'ouvrir notre cœur dépendant de nous, on pourrait croire que la grâce divine ne se produit pas antérieurement à nos bonnes actions. J'ai donc pensé à un exemple qui éclaire la doctrine de saint Thomas, ce principe étant bien établi que Dieu est l'auteur de notre prédestination et de notre salut, et que nous sommes nous-mêmes les auteurs de notre damnation pour n'avoir pas vo.ulu répondre à l'appel de Dieu. Supposons les hommes semblables à des briques; ces briques sont naturellement portées, non pas vers le ciel, mais vers la terre. Supposons encore que ces briques aient ce pouvoir inné d'ajouter, s'il leur plaît, une nouvelle pesanteur à leur pesanteur naturelle. Lorsque quelqu'un voudra les soulever, si elles ne résistent pas, elles s'élèveront en effet ; mais si elles font appel à leur nouvelle pesanteur, elles resteront à terre. 11 en est ainsi des hommes. Dieu cherche à attendrir la dureté de tous les cœurs, afin

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de les tourner vers lui. Quelques-uns lui opposent d'eux-mêmes une nouvelle dureté et sont ainsi réprouvés par leur faute ; les autres sont choisis pour être sauvés, non pas pour des actes, des volontés ou des pensées précédant la grâce divine, mais grâce à la seule miséricorde divine.

Cette raison me paraît plus probante qu'aucune autre; elle n'explique pourtant pas suffisamment pourquoi les uns sont élus et les autres, réprouvés. Elle prête aux élus un acte antérieur à la grâce divine, à savoir qu'ils n'opposent à Dieu aucune dureté, bien qu'il ne s'agisse que du fait d'éviter de mal faire, que Ton peut rencontrer même chez des hommes méchants. — On pourrait d'autre part estimer que la volonté divine est moins efficace à l'égard des réprouvés. Pour résoudre cette difficulté, Damascène a pensé qu'il y avait peut-être en Dieu d'abord une volonté, qu'il appelle antécédente, de sauver tous les hommes en leur accordant la grâce: puis, une volonté conséquente par laquelle il condamne ceux qui résistent aux appels du Saint-Esprit et sauve au contraire ceux qui acceptent avec humilité la grâce qui leur est offerte. Beaucoup de textes des Saintes Écritures pourraient être cités à l'appui de ce raisonnement. — Mais il vaut mieux imiter saint Paul et les séraphins, et nous écrier : « 0 profondeur de la sagesse divine î Combien incompréhensibles sont tes jugements! » Je voudrais que telle fût l'attitude de ces harangueurs, si l'occasion se présente à eux d'entretenir le peuple de ces sujets ardus, bien que ce soit là une entreprise de fol orgueil et de grande témérité. Saint Augustin a sans doute loué de semblables entreprises, mais elles s'expliquaient alors par l'hérésie des Pélagiens, qui avait accaparé de nombreuses âmes; et saint Augustin a dit

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ailleurs que nul n'avait le droit de critiquer la prédestination, à moins d'oser déclarer en même temps la guerre à la vérilé.

Nous nous sommes efforcé jusqu'ici de rechercher la raison de cette distinction des élus et des réprouvés. Cette discussion ne suffit pourtant pas à démasquer la folie de ceux qui prétendent qu'il est sot d'observer les prescriptions de la continence et de la sobriété, et qu'il vaut mieux lâcher les rênes à tous nos désirs, puisque le nombre des élus et des réprouvés a déjà été fixé par Dieu ; qui soutiennent que rien de ce que font les élus, si pervers que ce soit, ne peut déplaire à Dieu ; que rien de ce que font les réprouvés ne peut lui être agréable. C'est là le pivot même de toute la discussion. C'est là la coupe mortelle que l'adversaire de notre salut nous tend, pleine d'un poison qu'il a distillé en utilisant les oracles les plus purs qui devraient, en nous prouvant notre faiblesse, nous inciter à implorer le secours de Dieu. Avec quel art, détournant les mots de leur sens, il abuse de l'arrogance et de l'ignorance humaine !

La folie de ces gens consiste surtout à prétendre que le salut ou la condamnation de chacun ayant été fixés dans cette unité et dans cette simplicité qui constitue Tessence divine, elle ne peut plus être contingente, mais manifestement nécessaire, et qu'il n'y a plus place à ce sujet pour la volonté humaine ou pour la Providence. — Mais dans cette éternité divine, n'y a-t-il que le nombre des élus et des réprouvés qui soit déterminé de façon précise? N'en est-il pas de même de tout ce qui touche à la conservation de notre existence matérielle ou au gouvernement des États ? Or, dans cet ordre de choses, nous ne voyons rien qui ne soit fortuit et contingent : la vie et la mort de

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chacun, les richesses, la pauvreté, la santé, la maladie. Et pourtant la loi éternelle est le principal auteur de toutes ces contingences, et dans cette simplicité suprême de l'esprit éternel, il ne peut y avoir rien que de défini. Pourquoi donc, tourmentés par la maladie, ces gens-là mandent-ils les médecins et observent-ils si soigneusement leurs prescriptions : Leur guérison ou leur mort n'est-elle pas fixée d'avance? Prenant texte des saints mystères qui nous ont été révélés par le Saint-Esprit pour prouver la souveraineté de la grandeur divine et pour exciter notre humilité, ils pensent pouvoir franchir les limites de la région divine, et résister à la volonté de Dieu ! « Il m'est permis, disent-ils, de me laisser aller à mes penchants ; je dois être sauvé, si j'ai été élu. » Je ne crains pas d'affirmer, au contraire, que tu seras précipité dans les supplices de l'éternelle prison, car ce n'est pas la voie du salut, mais celle de la mort éternelle que tu as choisie. Le terme dé la vie terrestre n'esl-il pas, lui aussi, fixé ? Pourquoi donc n'observes-tu pas, dans l'administration de tes affaires civiles, le même principe que tu as adopté en vue de la vie éternelle ?

Pour démasquer la supercherie de ces hommes, il est utile de se rappeler ce que nous avons dit au sujet de l'action divine, qui est la plus simple, la plus immuable, la plus précise ; qui, opérant dans Téternité, ne peut être située ni dans le passé, ni dans l'avenir; qui renferme en elle toutes les causalités nécessaires, fortuites, libres ou déterminées. Notre esprit ne peut s'élever à la comprendre; il ne peut rien concevoir hors du temps et des causalités particulières. 11 confond ainsi l'essence divine avec sa propre essence temporelle, et conçoit faction divine en proportion de sa petitesse et de sa faiblesse. De là vient son erreur mi-

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sérable au sujet du très profond mystère de la prédestination. — Pour que Terreur de nos soi-disant sages soit plus manifeste, je veux leur poser une question. D'abord pensent-ils que le salut ou la damnation de Pierre ou de Jean soient absolument décidés? Ils me répondront certainement oui, et à juste titre, s'ils rapportent ma question à la nature de l'être divin, en qui tout est fixé de façon immuable. En second lieu, estiment-ils que Pierre ou que Jean, s'ils sont sauvés, goûtent dès maintenant la félicité du royaume des cieux, ou, damnés, sont déjà tourmentés des supplices de l'enfer? Ils répondront certainement non, bien que l'être divin, en qui leur salut, ou leur perte, je ne dis pas sera, mais est décidé, embrasse tout ce qui doit nous arriver dans l'avenir. Il est donc évident qu'ils ont répondu à ma première question en pensant à l'être divin, alors qu'elle avait en vue notre être humain, qui comporte une distinction entre le passé et l'avenir. Comme le mot de prédestination comporte un sens d'antériorité, dans le sens du moins que nous comprenons en disant qu'une cause précède son effet, ces savants hommes ont accordé que Pierre ou que Jean avaient été prédestinés. Mais notre être humain étant très différent de fêtre divin, quand j'ai demandé si Jean était déjà sauvé ou damné, c'est-à-dire s'il était déjà parvenu au terme qui lui était ûxé^ la supercherie provenant de ce terme ambigu est nettement apparue et il est devenu évident que, lorsque nous disons que le salut ou la perte d'un homme sont décidés, nous ne songeons pas à l'être divin, mais à notre être humain, dans lequel rien n'est en réalité fixé relativement aux contingences futures. — Et c'est en vertu de cette confusion que les événements contingents nous paraissent provenir d'une nécessité quel-

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conque. Dans Tordre des causes naturelles, ces effetslà seuls sont nécessaires qui sont déjà contenus d'une façon précise dans leurs causes ; les autres sont contingents pour la raison inverse. Notre erreur vient de ce que nous voulons réduire l'être divin, pour pouvoir le comprendre, aux limites étroites de notre intelligence. Nous devons avouer que, dans l'ordre humain, les actions, les causes, les événements sont contingents. Nous devons abandonner le sentier du libre arbitre, et nous appuyer seulement sur la miséricorde divine pour recevoir le secours de la grâce divine. Nous parviendrons ainsi seulement à être élus. Je pourrais citer de nombreux passages des Écritures. Tous, en parlant de notre salut et de notre damnation, affirment que rien n'est encore définitif. Nous ne devons pas organiser notre vie chrétienne autrement que notre existence civile. — Le mystère de la prédestination ne nous a été enseigné que pour exciter notre admiration pour la grandeur de Dieu, et notre reconnaissance envers sa bonté, qui, par l'aide de la grâce préalable, dirige toutes nos actions.

Je tiens à dire encore un mot de la doctrine exécrable de ces hommes fous qui prétendent que même les mauvaises actions des élus plaisent à Dieu, et que même les bonnes actions des réprouvés lui sont odieuses. Je m'étonne qu'ils aient l'impudence d'interpréter ainsi une parole que l'un des Pères de l'Église a sans doute prononcée avec raison, si on l'interprète sans parti pris : Dieu ne peut être favorable aux crimes des hommes qu'il s'attache à supprimer. La vérité est que les hommes honnêtes et les élus, qui sortent de la boue de leurs péchés, y gagnent un grand profit : conscients de leur faiblesse, ils s'humilient et deviennent plus attentifs à éviter les occa-

TRAITÉS DU CARDINAL CONTARINI

sions de pécher. Ce ne sont donc pas les mauvaises actions des élus qui plaisent à Dieu, mais bien les élus eux-mêmes, une fois amendés.

Tous ces paradoxes soutenus devant le peuple non seulement sont inutiles, mais dangereux. Je termine donc en exhortant tes concitoyens à chasser de leur État ces dogmes pernicieux inventés par le démon, et introduits dans l'Église par des hommes inconsidérés. Il faut empêcher des harangueurs de discuter sur la prédestination ou sur la prescience divine. Si pourtant la nécessité s'en présente, qu'ils aient soin de ne pas nuire au peuple, mais seulement de lui être utiles.

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