‹ La Réforme en Italie [microform]Chapitre 154 sur 470 · DIALOGUE X · texte numérisé non relu

DIALOGUE X

DIALOGUES D'OCHINO.

Ceux qui ont été régénérés par Jésus-Christ pèchentils encore par la suite?

JACOB, OCIIINO.

— J. Etant donné qu'il est, à mon avis, de la plus haute importance, pour savoir si votre Jésus a été le Messie, d'examiner si ceux qui ont été régénérés par lui ont continué, ou non, à commettre des péchés par la suite, je voudrais que nous nous occupions de cette question. Je crois, quant à moi, que, après la venue du Messie, ceux qui croiront en lui ne pécheront plus. Ceci est prouvé par les Écritures. Celui qui est né de Dieu [natus ex Deo], dit saint Jean, ne pèche pas; il se préserve lui-même et s'abstient de pécher. Celui qui demeure, dit-il ailleurs, attaché au Christ par la foi, ne pèche pas; celui qui pèche ne l'a pas vu ni connu. Et il ajoute : « Quiconque est né de Dieu ne commet pas de péché, car la semence de Dieu demeure en lui, et il ne peut pécher par ce fait qu'il est né de Dieu. » Or comme je vois que vos saints, après la venue du Christ, et même les premiers d'entre eux, bien que croyant en lui, ont cependant tous péché, comme vous le dites vous-mêmes, je suis obligé de dire que Jésus n'a pas été le Messie. [Citations de Daniel, d'Ézéchiel, de David, de Sophonias, de Jérémie, disant tous que le péché doit disparaître chez ceux qui auront été rachetés par le Messie.] Saint Jean, saint Pierre expliquent que cette semence incorruptible qui préserve ceux qui sont « nés de Dieu » est la parole divine qui demeure éternellement en eux. De même que l'Enfant prodigue a été porté à offenser son père avant d'avoir éprouvé sa bonté, et, après avoir compris son amour,

lui est ensuite demeuré attaché, de même celui qui grâce à l'enseignement de l'Évangile, a éprouvé quels sont la bonté et l'amour de Dieu, ne peut jamais plus s'écarter de lui en l'ohensant. Rien, dit saint Paul, ne peut nous arracher à notre amour pour Dieu. [Réponse analogue de saint Pierre à Jésus demandant à ses disciples, après le départ des Capharnaïtes : « Est-ce que vous aussi, vous voulez me quitter? »] Ceux qui ont été rachetés par le Christ comprennent l'immense bienfait dont ils lui sont redevables, et, conquis par son amour, ne peuvent l'offenser de nouveau.

— 0. Mais cette opinion est contredite par l'exemple de David qui, après avoir été régénéré, a de nouveau, et gravement, péché.

— J. Certains nient que David ait été régénéré. Il s'agit là d'un bienfait si grand qu'il n'a pu, ni ne doit être accordé à quiconque qu'après la venue du Messie, qui doit prouver et rendre sensible à l'esprit par des actes extraordinaires cette immense bonté de Dieu. Aussi les hommes qui ont vécu et vivront avant la venue du Messie ont été et seront plus épris d'euxmêmes que de la gloire de Dieu. Ils ne peuvent entrer dans le royaume spirituel de Dieu, ni comprendre sa bonté ni son amour singuliers. David, Abraham, Isaac, Jacob n'ont adoré et aimé le vrai Dieu qu'en raison des bienfaits qu'ils avaient reçu ou attendaient de lui ; il en sera de même jusqu'à la venue du Messie.

— 0. Et cependant David a dit : « qui puis-je aimer, hormis toi, et dans le ciel, et sur terre? » Ce qui semblait signifier : Tu me suffis.

— J. Il a voulu dire qu'il n'adorait nul autre que lui, ni au ciel, ni sur terre.

— 0. Bien au contraire, s'il était encore un êtré^ charnel, c'est lui-même qu'il adorait.

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— J. Sans doute; mais on a coutume d'appeler idolâtres non pas ceux qui s'adorent eux-mêmes, mais ceux qui adorent, en dehors d'eux-mêmes, une certaine créature. David a donc voulu dire que ni au ciel, ni sur terre il n'avait Tespoir d'obtenir aucun avantage qui ne dérivât de Dieu. 11 n'était donc animé que par Tamour de soi et n'avait pas été racheté.

— 0. Non. Il a voulu dire que sa seule joie et son seul désir étaient la gloire de Dieu, et cela parce que, ayant été racheté, il n'avait d'amour que pour Dieu.

— J. Tu cherches vraiment à le rendre trop parfait. De tels hommes ne peuvent exister sur terre avant la venue du Messie.

— 0. Que dirais-tu de saint Pierre qui a péché même après l'Ascension du Uhrist et après avoir reçu l'Esprit Saint? Nous devons pourtant croire qu'il était alors régénéré.

— J. Je dis que cela prouve de façon évidente que Jésus n'était pas le Messie. Il eût régénéré ses disciples et surtout Pierre, qui n'aurait pas péché par la suite.

— 0. Tu te trompes en croyant que les régénérés

ne pèchent plus.

— J. C'est pourtant ce qu'ont prétendu, comme je l'ait dit, les prophètes, les apôtres et par exemple saint Jean.

— 0. Il faut comprendre ses paroles. On a dit que les biens de ce monde ne sont pas de vrais biens, et qu'ainsi en être privé n'était pas un mal de même que les posséder n'était pas être heureux ; mais l'imagination de chacun le trompe. C'est ainsi que nous nous croyons, en rêve, heureux ou malheureux. On dit qu'il en est de même en ce qui concerne nos péchés. Dieu n'étant pas exposé à la souffrance ne peut être

offensé ni dans sa personne, ni dans sa gloire, qui ne dépend pas des hommes. Et comme pécher n'est autre chose qu'offenser Dieu, il s'en suivrait que l'on ne peut véritablement pécher à son égard. Les hommes ne pécheraient donc qu'autant qu'ils s'imagineraient à tort que Dieu est offensé par eux et qu'ils agiraient en contradiction avec leur trompeuse conscience. Mais les régénérés qui connaissent cette nature de Dieu, ne pèchent pas, quel que soit leur genre de vie, car ils savent que Dieu ne peut être offensé et n'agissent pas, par suite, contrairement à leur conscience.

— J. Et que penses-tu de cette opinion?

— 0. Quelle est fausse et impie. Dieu n'a pas envoyé le Christ pour nous ouvrir les yeux et nous faire comprendre que les péchés ne sont pas des péchés; mais pour nous en délivrer et nous amener à y mettre fm. Je sais bien que la gloire de Dieu ne dépend pas de nous, mais je sais aussi qu'il veut être honoré par les hommes, et qu'il ne veut pas que nos hommages aillent à un autre. Ceci provient également de son amour pour nous qui lui fait réclamer en échange tout notre amour. Et ainsi ce n'est pas seulement parce que nous pensons offenser Dieu que nous l'offensons, mais parce que nous désobéissons à ses commandements.

— J. Moi non plus, je ne peux admettre cette opinion. C'est pourquoi je te prie de me dire si les paroles de saint Jean n'ont pas été interprétées d'une autre façon .

— 0. Quelqu'un a dit que l'homme régénéré a une telle connaissance de l'amour de Dieu pour lui, que, même s'il pèche et s'il offense Dieu, il sait que Dieu ne lui en tiendra pas rigueur. Au contraire,

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l'homme charnel pèche, parce que, ne connaissant pas l'extrême amour de Dieu pour lui, il croit qu'il subira un châtiment.

— J. Cette opinion te plaît-elle?

— 0. Nullement. Les régénérés savent qu'ils pèchent et d^autant plus gravement qu'ils ont une plus grande connaissance de Dieu et en ont reçu de plus grands bienfaits. S'ils s'estimaient à l'abri du châtiment, ils prouveraient qu'ils nont pas été élus, et qu'ils ne comprennent pas l'amour de Dieu manifesté dans la personne du Christ. S'ils le comprenaient, en effet, ils éviteraient de l'offenser. En disant que l'homme né de Dieu ne pèche pas, saint Jean a voulu dire, non pas qu'il est à l'abri du châtiment, mais bien qu'il ne commet plus désormais de péchés.

— J. C'est aussi mon avis. Mais n'y a-t-il pas encore une autre interprétation de la parole de saint Jean?

— 0. Certains ont dit que les régénérés ne pèchent plus, parce qu'en eux, même si la chair pèche, l'esprit ne pèche cependant pas. Saint Paul a dit : Ce n'est pas moi qui agis ainsi, mais le péché qui habite en moi; car je sais que le bien n'habite pas en moi, c'est-à-dire dans ma chair. Et le Christ a dit : L'esprit est agile, mais la chair est faible.

— J. Cette opinion-là non plus ne me paraît pas acceptable. Si l'on entend par chair notre corps en lui-même, sans tenir compte de l'âme, on ne pourra pas dire qu'elle pèche véritablement si du moins, comme l'a dit notre Jésus, tous les péchés viennent du cœur, c'est-à-dire de la volonté et par suite de Tàme. Et d'autre part, si l'on entend par esprit l'âme, il sera également faux de dire que l'âme ne pèche pas, tous les péchés volontaires et tous les mauvais désirs naissent de la volonté, et par

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suite de l'âme. En effet, après la mort, le corp^ ne pèche plus et même n'a pas de mauvais désirs. — Si Ton entend par la chair l'homme tout entier en tant qu'il recherche immodérément les biens de ce monde, et par l'esprit, l'homme en tant qu'il le recherche en s'aidant du contrôle de la raison, on ne peut pas dire que l'esprit, c'est-à-dire cet homme intérieur et doué de raison, ne pèche pas; beaucoup d'hommes commettent des péchés en connaissance de cause et malgré la répugnance de leur conscience. En parlant de ce genre d'hommes charnels, saint Paul dit qu'ils font le mal qu'ils ne veulent pas faire, et ne font pas le bien qu'ils veulent faire. — Enfin, si l'on entend par la chair l'homme tout entier, en tant qu'il s'aime lui-même plus que Dieu, et, par suite, autant qu'il est charnel; et par Fesprit l'homme tout entier, en tant qu'il aime Dieu plus que lui-même, et, par suite, en tant qu'il est spirituel, il est vrai de dire que l'homme spirituel ne pèche pas, puisqu'il aime Dieu plus que lui-même. — Mais il reste à savoir si un tel homme peut perdre l'esprit qu'il possède et pécher ainsi, non comme spirituel, mais comme charnel. — 0. On croit généralement que les régénérés aussi longtemps qu'ils vivent sur terre, peuvent pécher et pèchent parfois, encore que Dieu puisse favoriser à ce point certains d'entre eux, qu'ils s'abstiennent entièrement de pécher. On explique, en outre, que saint Jean, en disant que celui qui est né de Dieu ne pèche pas, a voulu dire qu'il ne peut pécher au point de mériter la mort [peccare ad mortem]. S'il pèche, il ne peut pas ne pas se relever et se sauver, car il fait partie des élus, qui, le Christ l'a dit, ne peuvent périr. De tels hommes, dit-on, prouvent qu'ils sont élus par ce fait qu'ils possèdent cette foi vive et

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purifiante qui n'est donnée qu'à eux. Les régénérés ont acquis la connaissance de la bonté divine, un goût et un sens spirituel qui leur vient du Christ, et enfin une preuve de leur élection qui est le sceau du Saint-Esprit. En eux demeure comme un germe de la parole du Saint-Esprit. Ils ne pèchent donc jamais, ou, du moins, ils ne sont que très rarement entraînés, et ceci, non pas lourdement comme une pierre, mais légèrement comme une plume, leur conscience les retenant. Mais le fait qu ils pèchent est prouvé par la parole d'Ézechiel, qui dit que, si le juste a dégénéré et est devenu impie. Dieu oubliera toutes ses vertus.

— J. Je crois, quant à moi, qu'après la venue du Messie, les régénérés ne pécheront plus. Le diable, a dit saint Jean, ne les atteindra plus. Le même saint Jean dit ailleurs que celui-là pèche qui n'a pas vu ni connu Dieu. Ce qui revient à dire que, s'il l'avait connu, il ne pécherait plus. Et saint Paul a dit, dans sa lettre aux Hébreux : Nous sommes devenus les compagnons du Christ, pourvu que nous puissions tenir votre personnage jusqu'au bout. » Ce qui veut dire : Celui qui tombe montre par là qu'il n'a jamais eu la foi vive et qu'il n'a pas été un membre du Christ, participant à son esprit,

— 0. Quand saint Jean dit que celui qui est né de Dieu n'est pas atteint par le diable, il ne veut pas dire qu'il ne peut pas être tenté par lui, le diable ayant même osé tenter le Christ; mais il veut dire que le diable ne peut le frapper et l'asservir comme c'est le cas de ceux qui, en raison de leurs péchés, ont mérité d'être privés de la faveur divine.

De même, quand il dit que celui qui pèche n'a pas vu Dieu, il faut l'entendre des yeux de la foi, et saint

Jean ajoute « et n'a pas connu ». Il pèche en effet comme s'il n'avait jamais eu la connaissance de Dieu. Et c'est dans le même sens que saint Paul nous dit que nous prouvons que nous participons à la nature du Christ quand nous persévérons dans la foi et dans les bonnes actions.

— J. Qu'est-ce que saint Jean entend par péchés dignes de la mort [peccatum ad morlem]'?

— 0. Certains prétendent qu'il désigne les péchés mortels, et non les péchés véniels, mais ils se trompent; s'il est vrai que les légers péchés sont eux-mêmes des péchés mortels en raison de leur malignité. D'autres ont dit qu'il s'agissait seulement des péchés des réprouvés, par l'effet desquels ils sont destinés à la

mort éternelle.

— J. Et si je vois quelqu'un commettre un péché, dois-je prier Dieu pour lui?

— 0. Assurément.

— J. Mais il appartient peut-être à la Catégorie des réprouvés, et ne se repentira jamais de son péché.

— 0. On dit qu'il faut prier Dieu en ces termes : « Seigneur, je vous supplie de pardonner l'homicide, par exemple, de cet homme, à moins qu'il ne doive en éprouver aucun remords, et que vous l'ayez destiné à la mort éternelle. »

— J. Cette opinion n'est pas exacte; elle prétend que saint Jean entend par péchés dignes de la mort ceux en punition desquels les réprouvés doivent être punis delà mort éternelle; or nous ne pouvons, pendant la vie, les distinguer de ceux des élus. Saint Jean dit que nous devons prier pour ceux qui ne commettent pas de péchés mortels; il entend donc par péchés mortels des péchés qui non seulement sont évidents et faciles à distinguer pour tous, mais encore ne

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doivent pas attendre de pardon de la part de Dieu, et ces péchés ne sont donc pas autre chose que les péchés contre lé Saint-Esprit [peccatum in spiritum sanctum].

— 0. Je répète et je répéterai que le péché contre l'Esprit-Saint ne peut pas être reconnu par nous. Dieu Ta voulu ainsi pour que nous n'ayons pas de raison de désespérer de notre salut ni de celui d'autrui ; nous devons toujours conserver l'espoir, quels que soient le nombre et l'importance des péchés commis. Je prétends donc que saint Jean entend par péché mortel, non pas le péché contre l'Esprit-Saint, que nous ne pouvons reconnaître, mais le péché dans lequel le coupable demeure sans remords jusqu'à la mort. Pour un tel péché, nous ne devons pas prier, du moins après la mort du pécheur, l'espoir nous étant ordonné jusque-là.

— J. Je pense que les hommes charnels et non régénérés pèchent parce qu'ils sont naturellement portés vers lesbiens de ce monde , et que les hommes spirituels et régénérés, qui ont renoncé au monde, ont une sorte de propension spirituelle vers les choses divines et, par suite, ne pèchent plus.

— 0. Tu estimes que l'on pourrait trouver des hommes en qui soient mortes les mauvaises passions, et qui, par suite, ne pèchent plus.

— J. Je crois qu'il en sera ainsi après la venue du

Messie.

— 0. Mais le Messie est bien venu et c'est le Christ, et pourtant il ne nous a pas délivrés du péché, s'il est vrai qu'en nous demeure le péché originel, qui toutefois ne nous est pas imputé.

— J. Je ne sais ce que tu entends par péché originel, ni si Jésus nous en a, ou non, délivrés. Dis-moi donc quel il est.

— 0. C'est là la matière d'un long développement. Viens demain, et nous en parlerons.

— J. Je veux bien.

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