AUGUSTE PICARD, ÉDITEUR
Librairie des Archives natioriales et de la Société de l'école des Chartes 32, Rue Bonaparte, PARIS
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LA
CARACTÈRE DE LA RÉFORME EN ITALIE
L'Italie qui, plus qu'aucun autre pays, a été fertile en hérésies, n'a pas produit de révoltes religieuses; l'hérésie y fut concentrée, humble et inéditative ; elle y conserva toujours la modération, sinon dans les idées, du moins dans les actes ; elle s'attaqua plutôt à la discipline qu'aux dogmeg', aux représentants de l'Église qu'à l'Église elle-même. Les spirituels, les cathares, les arnaldistes, les minorités, les patarins, les césarins rêvaient le retour du clergé et des chrétiens aux vertus primitives, conseillaient et pratiquaient souvent la désappropriation, voulaient la transformation de la hiérarchie, mais se contentaient de répandre leurs doctrines par leur exemple et leurs exhortations et ne cherchèrent nullement à imposer de force la
réalisation de leurs vœux. Ce furent surtout d'exquis rêveurs, remplis de douces pensées envers leur prochain et que leur imagination berçait de si enivrantes ituages qu'ils ne souhaitaient rien autre chose que de vivre dans leur rêve. L'esprit d'agitation et de combat était bien loin d'eux et ils ne furent jamais pour FÉglise romaine de fougueux ni d'intraitables adversaires'.
Ils pouvaient, au reste, d'autant mieux s'abandonner à leurs tentatives sans se mettre en opposition avec le Saint-Siège que les dogmes théologiques et les principes de la discipline ecclésiastique n'étaient pas déterminés d'aussi rigou reuse façon avant le concile de Trente qu'ils le devinrent par la suite; il fallait oser beaucoup pour être exclu du scinde l'Église ; on pouvait se mouvoir dans l'orthodoxie.
L'agitation réformiste, bien que l'impulsion en soit venue du dehors et qu'elle ait été entretenue par des influences extérieures, ressemble cependant par certains traits aux mouvements précédents.
Elle revêt assurément des caractères très divers selon les diverses régions où elle s'est développée . Les partisans de la Réforme à Naples se compor-
1. FëlicbTocco, L'Eresia nel Medio Evo, Florence, 1884. Cawtu, Gli Eretici d'itaiia, Turin, 1865. Emilio Comba, Storia délia Riforma in ItaUa, Florence, 1881. Gebiiart, L'Italie mystique, Pari», 1890. Ch4iilbs Dejob, La Foi religieuse en Italie, Ptris, 1906. F. RocQUAiN, La Cour de Rome et l'Esprit de Réforme avant Luther, Paris, 1897. Antonino de Sti-fano, / Tedeschi e VEresia mediavate in Italia, 1916.
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tèï^nt de toute autre façon que ceux de Venise et s'attachèrent à d'autres conceptions, et il en fut de même de ceux de Fer i are, de Sienne, de Rome, de Modène ou du Piémont*. Il n'y eut, dans la Réforme italienne ni unité dans le temps, ni uniformité dans les aspirations. L'esprit particulariste italien s'y fait fortement sentir. Toutefois un caractère commun domine ces dissemblances, c'«st que, pendant an fort long temps, les protestants ne mirent pas ea Italie cette vivacité dans la discussion ni cette violence dans les moyens d'action qu'ils apportèrent ailleurs ; la Réforme fut conciliante au début et ne se montra point du tout hostile au Saint-Siège et à rÉghse ix>maine. Ses premiers et ses plus fervents adeptes furent, pour la plupart, de pieuses personnes iovi dévouées à la papauté, des moines attachés à ieur foi première, des ecclésiastiques dont le seul objet et le plus vif désir étaient d'empêcher p«Tr la réforme des abus la ruine de la catholicité qu'ils voyaient imminente ; s'ils cherchaient aussi des éclaircissements sur quelques points de la foi, c'est que l'examen ne leur en paraissait pab incompatible avec le respect très grand dans lequel ils tenaient les enseignements du clergé.
On était très éloigné de penser qu'une réforme de l'Éghse ne pouvait s'accomplir qu'en suppri-
1. On trouTera au cours de cet ouvrage quelques Indications sur le mouvement réformiste dans diferses régions d'Italie; ces aperçus n'ont d'autre objet que d'en marquer l'allure générale. L'histoire locale de la Réforme en Italie, éladiée dans son détail, entraînerait à des déTcloppements infinis, car die est partout fertik en incidents, en figures caractéristiques, en retours imprévus.
mant le t.ône apostolique et en bouleversant les dogmes. Ce ne fut que plus tard que la rupture se
produisit. , , -^
C'est ce qui explique que, durant la première moitié du siècle, on rencontre chez un grand nombre d'esprits, parmi les plus éclairés, les plus sincères et les plus sagaces, Tespérance de voir rénover les pratiques aussi bien que quelquesunes des doctrines de FÉglise ainsi qu'une extrême déférence pour la papauté et une foi catholique qu'ils croyaient entière i.
La souplesse italienne sait concilier ce qui sem- ' ble inconciliable et se joue des antinomies. Non seulement les femmes chez qui la subtilité des sentiments l'emporte sur la rigueur des raisonnements et qui, lorsqu'elles veulent admettre des choses contradictoires, excellent à découvrir d'habiles accommodements ou bien passent outre tout simplement, mais même les hommes les moms portés aux chimères, ne voyaient rien de decisit qui les empêchât d'accorder leurs désirs avec leurs
respects. ,,,. .
Cette finesse de sentiments et ces délicates nuances d'intention expliquent suffisamment la conduite en apparence équivoque de bien des parti-
1 L'imprimeur Gabricle Giolilo, par «temple imm ^^^ l «.al niiiRÎPurs ouvrages contraires au Sainl-biege, aes
Terre es d^uX d e de Cologne ; il fut un auditeur assidu des scrmoTs d^'^i^ino et cependant resta, il le crut du moins, un servUeur fidèle et obéissant de l'Eglise. BoNCi, Annab di GiolUo, Rome, 1890-1895, vol. I, p. xlii.
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sans de la Réforme ^ Pendant longtemps il n'y eut pas de délimitation bien tranchée entre les adeptes de la réforme et les fidèles de l'Église, et il serait très injuste de taxer de duplicité les protestants italiens ; leur erreur fut de ne pas comprendre le désaccord foncier qui existait entre leurs aspirations et les nécessités qu'imposait au Saint-Siège le souci même de son existence 2.
Le respect que chacun professait pour les anciennes traditions, le sens politique si avisé des Italiens, leur attachement au passé et la persuasion où ils étaient, grâce à une longue expérience historique, qu'il eût été impolitique et maladroit de renverser des institutions que leur antiquité seule suffisait à rendre utiles, tous leurs instincts enfin, les éloignaient des solutions brutales ; il leur répugnait aussi de supprimer l'une des causes de la grandeur et de la richesse du pays. Rome devait rester la métropole de la chrétienté. Depuis longtemps il n'était personne qui ne fût persuadé que le maintien du Saint-Siège avec son appareil de pompe et de puissance importait à la prospérité de l'Italie et nul n'aurait travaillé sciemment à en amoindrir le prestige. Le vœu général fut donc qu*il fallait opérer, non « une réforme de l'Église catholique » mais « une réforme catholique de l'Église », sui-
1. Vittoria Colonna, Renée de France, Marguerite de France, duchesse de Savoie, Valdès, Carnesecciii, Vergerio... BaUistella les appelle d'un nom assez plaisant ; Ereticaloldi.
2. On a accusé Curione d'avoir dit qu'il fallait parler avec la foule et penser avec le petit nombre. Le philosophe Cesare Cremonini disait plus tard : Foris ut mores, inlus ut libet.
vant une habile formule fournie plus tard pn;r les jésuites.
Le spectacle peu édifiant qu'offrit la \ille éter- Delle à la fin du xv' siècle et au commencement du XVI*, n'inspira pas aux Italiens les mêmes sentiments dïtonnement et de réprobation qu'à un Luther, à un Bonivard^ ou à un llrich von Hutten qui visitèrent Rome au temps de f^on X.
Luther est souvent revenu dans ses écrits sur l'impression que lui fît son court séjour à Rome. « Je n'y puis penser sans frémir, dit-il. Entre autres infamies débitées à table par les courtisans, je les entendis se vauter en riant de la façon dont on disait la messe. En consacrant le pain et le vin, plus d'un prêtre prononçait ces paroles : « Panis es et panis manebis; vinum es et vinum manebis » (Pain tu es, pain tu resteras ; vin tu es, vin tu resteias...). Je ne puis me rappeler sans dégoût Imdécente prestesse avec laquelle les prêtres italiens débitaif'nt leurs offices. Je n'en étais pas encore à l'Évangile que le prêtre, officiant à côté de moi, me criait : Pasm, Passa, A Rome, dit-il encore, toutes les iniquités deviennent licites; on délie des voux; on légitime les enfants; l'infamie est ennoblie, le vice armé chevalier. Quelle avidité, quelle avarice! Les lois canoniques sont àe^ chaînes que l'argent délie. Satan lui-même est saint 2. »
« J'ai vu, disait Ulrich von Hutt^en, les murailles