Voir Roger Peyhe, Marguerite de France, Paris
5. Dans son duché de Berry, elle avait favorisé les Lettres et
notre religion », disait Hubert de Languet. La plupart de ses demoiselles d'honneur professaient la religion réformée, elle entretenait une active correspondance avec Calvin, Bèze, Carnesecchi; Flaminio l'eut pour confidente et conseillère de ses travaux littéraires; il renonça à cause d'elle à la poésie légère et composa son grand poème De Rébus Divinis^. Ce n'est pas à dire qu'elle fût hostile à l'Eglise romaine et qu'elle eût rompu avec la foi catholique. Comme Vittoria Colonna, comme Renée de France, comme tant d'autres partisans de la Réforme durant la première période, Marguerite mettait autant d'ardeur à soutenir ceux qui travaillaient à amender l'Eglise qu'elle avait de soumission envers elle"'. On a pu la déclarer, avec autant de vérité, une excellente catholique et une ardente adepte des idées protestantes. Morosini disait d'elle, en 1570 : « Madame lit volontiers les choses de l'Ecriture sainte, ce qui est cause, comme aussi d'avoir sa maison pleine
s'était faite la prolectrice de la Pléiade; à Turin elle réunit des savants et des juriconsultes.
1. Patry, Le Protestantisme de Marquerite de France, dans Bulletin de la Société du Protestantisme français, année 1904, p. 1. M. Patry y rappelle (p. 23) que M. van Eys avait retrouvé à la Bibliothèque royale de Turin, un des deux seuls exemplaires connus de la Bible de Lefèvre d'Étaples, en 4 volumes in-», dont le premier et le dernier portent la date de 1528. A Tintérieur de la couverture du 1" volume est écrit : Se livre est à Madame Marguerite de France. C'était sans doute un cadeau de Marguerite d'Angoulême à sa filleule qui, au témoignage de l'ambassadeur, Francesco, Morosini y lisait régulièrement.
2. « Ma commère, écrivait-elle à la connétable de Montmorency, je vous assure que je ne suis point huguenote. » (1550?). Peyhe, P- 77.
LA REFORMATION EN PIÉMONT
de huguenots hommes et femmes, que quelques personnes ont eu des soupçons sur sa religion et surtout le pape qui a constamment ordonné à ses nonces d'agir avec énergie auprès du duc et auprès d'elle afin qu'elle ne gardât pas à sa cour des personnes infectées d'hérésie, chose qu'il n'a pas pu obtenir jusqu'ici. Toutefois ce qu'on voit montre qu'elle est catholique et excellente chrétienne, car elle se rend chaque matin à la messe et elle se confesse au moins quatre ou six fois l'an avec beaucoup de dévotion. On ne lui entend jamais rien dire qui donne à penser qu'elle soit portée contre la foi catholique. Il est vrai qu'elle mange de la viande tous les jours, mais elle en a reçu licence ; il est vrai aussi que sa cour est pleine de huguenots qu'elle favorise de tout son pouvoir. » Or, ce pouvoir était grand. Un contemporain disait que bien qu'elle s'abstînt généralement de prendre part aux affaires, elle exerçait une infiuence incontestable; on en a la preuve dans le préambule d'une décision gracieuse que le duc avait prise, dit-il, « à la sollicitation de notre très chère et aimée compagne qui derechef nous en a instamment requis » (1563). Cependant il s'agissait d'un crime de lèse-majesté et d'hérésie, d'une tentative de Joly d'Allery pour former un État dont Genève aurait été la capitale et qui aurait compris le Piémont!
^ Le gouvernement espagnol redoutait tellement l'influence de Marguerite qu'il faisait surveiller étroitement la duchesse par des agents secrets et
s'efforçait de mettre le duc en défiance sinon en hostilité contre elle^
Le duc n'était pas, au reste, soit par humeur, soit par politique, partisan de la violence; il avait écrit le 8 mai 1558 à l'évêque d'Aoste, le futur cardinal Bobba : « Les supplices n'ont jamais fait que des martyrs; il est déraisonnable de mettre à mort publiquement des fanatiques dont la fin est une semence d'hérésie; il faut se résoudre à les faire disparaître en secret ou mieux encore, user à leur égard de clémence. » Son opinion ne varia pas sur ce point car, en 1564, dans le traité de Lausanne, il disait au sujet des Vaudois : « Quant à nos anciens sujets, ils ont si longtemps continué en leur religion qu'on ne pourrait les en faire départir sans grande violence, chose du tout contraire à notre nature.... Aussi jamais nos sujets ne seront ni persécutés ni vexés en aucune manière ni en corps ni en biens.... »
C'est beaucoup dire. Le duc sévit plus d'une fois et même assez rudement, surtout contre les Vaudois; les persécutions se renouvelèrent fréquemment durant son long règne'^. Comment aurait-il pu refuser son concours au Saint-Siège qui avait institué, en 1559, une nonciature permanente à Turin en munissant son titulaire du titre de légat a latere et en lûî accordant des pouvoirs très étendus en matière de discipline ecclé-
1. Archives Nationales K. 4502, n. 43 et 50; K. 1503, n. 29 cités par Peyre, p. 83, n. 1.