LES UNIVERSITÉS
La tranquillité relative qui avait succédé, à l'époque de la Renaissance, aux invasions et aux troubles civils, donna un grand essor à la vie sociale et permit ces réunions mondaines ou littéraires dont les Italiens étaient si passionnés et dans lesquelles pouvaient se déployer avec avantage leurs qualités d'exquis causeurs et fins controversistes. Dans les salons princiers tels que celui qu'a illustré Castiolione et plus encore dans les académies, on faisait avec furie assaut d'esprit, d'érudition, de beau langasic et de pénétration; d'aimables et spécieuses ripostes s'échangeaient entre deux sourires; on y traitait avec finesse et connaissance de cause de
LES ACADÉMIES. ~ LES UNIVERSITÉS
subtiles questions amoureuses. Les noms que portaient les académies pourraient faire croire à leur frivolité ; il y avait l'académie des Étourdis, celle des Sereins, celle des Ténébreux, des Argonautes, des Illuminés. Mais au fond, si l'on y badinait à l'occasion, on se plaisait aussi à y discuter morale et métaphysique et c'est ainsi que dans leur sein s'engagèrent des discussions théologiques. Les thèses nouvelles sur le libre arbitre, la justification, la grâce, la transsubstantiation, y furent débattues ardemment et ces petits cénacles de lettres qui affectaient souvent des allures sceptiques et qu'on taxait parfois d'épicurisme, devinrent des foyers d'opposition religieuse ou, tout au moins, des centres de controverses hardies.
L'académie des Élevés à Ferrare comptait parmi ses membres Celio Calcagnini' qui avait composé un traité sur le mouvement de la terre : « Quod cœlumstet, terra aiUem nioveatur Commenlatio- », dans lequel l'Église ne pouvait manquer de voir de dangereuses tendances, ainsi que Galilée l'éprouva quelque cent ans plus tard. Galcagnini entretenait, au surplus, une correspondance suivie avec quelques-uns des principaux réformateurs de l'étranger, toutefois il était prudent, réservé, ennemi des démonstrations compromettantes. « Persuadé, écrivait-il à son ami Peregrino Morato, qu'il est dange-
1. TiRABOScm, vol. VII, p. 149. Quadrio, Délia Storia d'ogni Poesia, Milan, 1739-1762, vol. I, p. 68. Elle avait été fondée en 1540 par Alberto Lollio.
2. Ddiïi^Opera Aliquol, Bàle, 1544. Voir aussi De situ orhis, Ferrare, 1512.
COMMENT SE RÉPANDIT LA RÉFORME
reux de traiter les questions théologiques devant la multitude et dans des discours publics, je trouve plus sûr de parler avec le plus grand nombre et de penser avec quelques-uns. » Il mourut d'ailleurs peu après la fondation de l'académie.
Parmi les autres membres, les plus considérables étaient (Uovanni Sinapio, le médeciu de la cour de Ferraro, fort avant dans les bonnes grâces de la duchesse Renée, parce qu'il partageai! ses idées; son frère Chilian; le chronitjueur Lilio Giraldi qui composa une histoire des dieux, Historia de Deis gentium^ laquelle fut censurée à Rome; Angello Manzolli, médecin du duc, auteur de poèmes satiriques dirigés contre la papauté; Baldassare Altieri, qui joua un rôle à Venise comme porte-parole de la communauté protestante ; Jacob Ziegler, qui dédia à la duchesse une description de la Terre Sainte où l'on releva certaines audaces 2. Une telle réunion de personnages qu'entourait l'admiration générale ne pouvaient manquer à donner le ton dans une cité comme Ferrare tout occupée de belles-lettres. GrAce à leur influence, les idées nouvelles reçurent bon accueil au point même que Michel Servet y gagna quantité de partisans, ce dont se plaignit le chroniqueur Gaddi dans une lettre adressée à Calvin le 23 juillet 1553 ^.