INTRODUCTION
La Réforme et la Ligue sont encore aujourd'hui, après trois siècles de débats passionnés, un terrain disputé sur lequel se rencontrent les partis. Je ne viens pas cependant, en auxiliaire attardé, m'enrôler au service de tel ou tel système , et ne me crois pas tenu, comme un contemporain du Béarnais et des Guise, d'opter pour un drapeau. 11 peut être bon, au milieu des guerres civiles, de rappeler aux honnêtes gens la loi de Solon ; mais on ne saurait l'appliquer dans des recherches historiques qu'au détriment de la justice et de la vérité. Il semble d'ailleurs que , les enseignements du passé et le progrès des mœurs publiques ayant fait triompher dans les esprits , comme dans les lois , le grand principe de la liberté de conscience, il est devenu facile d'étudier sans arrièrepensée et d'exposer sans passion des faits dont le retour n'est plus possible.
Les limites d'une province sont le cadre restreint de cet essai. Il en est de l'histoire générale du xue siècle comme de l'histoire de France : elle ne sera complète et définitive que lorsque des monographies en auront élaboré les éléments épars. Déjà de nombreux travaux ont jeté une vive lumière sur les principaux personnages militaires et politiques; les prédicateurs ont eu leur historien; quelques provinces ont fourni leur contingent local. Pour ma part, en étudiant l'histoire des troubles religieux de l'Anjou , j'ai cherché surtout à retrouver leur influence sur le régime d'une commune, capitale de province.
L'Anjou est à beaucoup d'égards une contrée privilégiée; les poètes l'ont chanté avec amour, et l'on rencontre son nom a toutes les pages de notre histoire nationale. Quand, du sommet d'un coteau couronné de vignes, on promène son regard sur les riants paysages qui se déroulent le long des deux rives de la Loire, ces vertes plaines a peine accidentées de loin en loin par de faibles ondulations, ces champs chargés de Heurs et de fruits, ce doux soleil dont la lumière est souvent tempérée par une légère brume, tout fait songer au mot de César, Andecavi molles. Et pourtant, dans ces heureuses campagnes que Ronsard appelait le Paradis de I" France, au milieu de cette molle atmosphère qui semble porter à l'oisiveté et au plaisir, s'agite une population intelligente, active et laborieuse. Ce sol fécond a porté, comme la patrie du poète, sa moisson d'hommes, héros, penseurs,
poêles, artistes, savants, hommes d'Etat, jurisconsultes. L'histoire de ses princes égale souvent en intérêt celle des rois de France. C'est sur les bords de ses trente rivières que Robert l'Angevin, le Macchabée des Francs, inaugura dans mille combats la glorieuse popularité de notre troisième dynastie; ses comtes Ingelgériens mirent leur branche de genêt sur la couronne d'Angleterre; ses comtes Capétiens allèrent s'asseoir sur le trône des Deux-Siciles; ses ducs occupèrent, perdirent et disputèrent longtemps les royaumes d'Aragon, de Naples et de Jérusalem. A la passion des armes, ces princes associèrent toujours le goût des lettres et des arts : dès le xe siècle, Foulques-le-Bon faisait dire hardiment h Louis d'Outre-Mer qu'un roi illettré est un âne couronné, et l'on sait qu'au xve, le bon René, après une jeunesse héroïque, se consolait, dans ses vieux jours, de la perte d'une province, en peignant des perdrix grises ou en écrivant des chansons d'amour.
L'Anjou garda jusqu'au temps de Louis Xï son caractère féodal. Pendant quatre siècles, une brillante noblesse versa son sang sur tous les champs de bataille où se promenait la fortune aventureuse des comtes et des ducs. Mais ces guerres lointaines, puis la lutte contre les Anglais, décimèrent cruellement l'aristocratie angevine: le roi René ne comptait déjà plus autour de lui qu'un petit nombre de gentilshommes dont l'écusson portât le signe des croisades. C'est alors que la bourgeoisie fut introduite sur la scène politique.
Le gouvernement palernel des ducs avait favorisé les progrès du tiers-état. louis XF aimait beaucoup les « bons bourgeois d'Angers, et il alloit même diner et souper chez eux pour les attirer à son service. » Les grandes chasses du pays, les belles îles de la Loire, les pèlerinages et les reliques célèbres accrurent sa passion, si bien qu'un jour il s'empara des châteaux d'Angers et de Saumur, et chassa le bon René qui s'en alla finir ses jours en Provence. Pour contrebalancer la juste popularité des ducs, le roi accorda aux Angevins une charte municipale (1474). Ses successeurs confirmèrent les privilèges et libertés contenus dans cet acte mémorable. Après avoir subi quelques modifications, le corps de ville se composait , sous François H , d'un maire annuel, de vingt-quatre échevins perpétuels, d'un procureur, d'un greffier, de quatre connétables et de dix sergents. A toutes les magistratures, et a l'oflice de procureur, était attaché le privilège de noblesse; tous les habitants pouvaient, en outre, tenir, francs de tout droit, fiefs et terres nobles, et ils étaient exempts de toutes chevauchées, bans et arrière-bans.
La charte de Louis XI ouvrit une ère nouvelle en faisant de la bourgeoisie, déjà riche et éclairée, une classe dominante. Les parvenus de l'échevinage formèrent même une seconde noblesse. Les descendants des seigneurs féodaux les appelaient en dérision des nobles de cloche ou de clapier. Mais ces bourgeois-gentilshommes bravaient les dédains, achetaient des (iefs dont ils usur-
paient les noms aristocratiques, élevaient dans la ville de somptueuses demeures et bâtissaient des châteaux dans les champs. Leurs petits-fils se croyaient de bonne foi descendants des croisés. Le patriotisme local était très vif dans cette active bourgeoisie; c'est par ses soins que la capitale de la province fut en quelque sorte transformée; c'est elle qui creusa les ports, qui pa\a les rues, qui assainit les vieux quartiers, qui acheva les murailles Aujourd'hui encore les noms que la tradition populaire conserve à des quartiers, à des ports et à ces beaux logis, restes gracieux de l'art de la Renaissance, attestent le sentiment élevé et l'œuvre intelligente des bourgeois du xvie siècle.
L'échevinage assurait une grande indépendance et même une sorte d'autonomie à la commune d'Angers. D'autres institutions, empreintes a divers degrés du caractère local, complétaient la vie municipale.
Le présidial d'Angers, créé par une ordonnance d'Henri II, avait été installé le 20 juin loo"2. Son président, le lieutenant-général civil, le lieutenant-général criminel et le lieutenant-particulier prenaient part aux délibérations du corps de ville. Les conseillers pénétrèrent aussi par l'élection dans l'échevinage, et y firent prévaloir leur influence. De la, d'ardentes rivalités entre les magistrats et les représentants du commerce et de l'industrie. Mais, après tout, le présidial se recrutait dans les familles bourgeoises, et servait ainsi de débouché aux intelligences les plus cultivées. Dans
son sein, et dans le nombreux barreau qui s'éleva auprès de lui, se formèrent des hommes d'un rare talent et d'un grand caractère. Angers compta bientôt plusieurs de ces familles de robe, l'honneur du xvie siècle par la science, l'intégrité et la gravité des mœurs. Gardiens austères de la vertu publique, les Grimaudel, les Ayrault, les Gourreau , les Bonvoisin étaient une leçon vivante pour la cité. Leurs doctes travaux en faisaient la gloire, et ont contribué, en dégageant le droit des entraves de la barbarie, à préparer l'avènement des principes qui triomphèrent deux siècles plus tard. C'est à celte forte école des magistrats angevins que grandit Choppin, un des jurisconsultes les plus remarquables de son temps, et que Bodin se prépara aux travaux qui ont immortalisé son nom.
Les lettres, qui seules consacrent la grandeur des cités, étaient cultivées avec éclat dans l'Université d'Angers. Il faut remonter au-delà du xe siècle pour retrouver l'origine des premières écoles. L'hérésiarque Bérenger y enseignait au xie siècle, et avait pour disciple saint Bruno, le fondateur de l'ordre des Chartreux; au xn% Robert d'Arbrissel y professait la théologie; au xme, l'Université de Taris venait presque tout entière y chercher un refuge. On peut voir dans les Recherches de Bodin, la longue liste des professeurs illustres qui se succédèrent dans l'Université d'Angers, et celle des jurisconsultes, des évoques, des cardinaux qui en sortirent. Avec son grand logis aux six fenêtres timbrées des
écussons de ses six nations, ses quatre grands collèges, ses innombrables écoles, sa jeunesse bruyante et querelleuse, ses fêtes pompeuses, orgueil et joie des familles bourgeoises, l'Université d'Angers comptait parmi les plus célèbres des instituts de ce genre.
Le clergé se rattachait aussi par des liens étroits au régime municipal. Son évêque siégeait au Capitole, dont le nom rappelait au peuple les traditions les plus lointaines de son histoire. Les chanoines, les curés, mêlés aux représentants des paroisses dans les assemblées de l'hôtel de ville, participaient à tous les actes importants de la commune. Les quatre grandes abbayes bénédictines, Saint-Nicolas, Saint-Serge, Saint-Aubin et le Ronceray, asiles toujours ouverts aux âmes malades et aux natures pieuses, étaient en relations journalières avec le peuple. De belles cérémonies, des solennités patronales, de pompeuses processions, dont on retrouve aujourd'hui le souvenir dans les magnificences du Sacre, rendaient aimable à ce peuple croyant, avide d'émotions et de spectacles, une religion qui tempérait ses sévérités par le charme de ses fêtes.
Ce sont ces institutions, jointes à une foule d'usages traditionnels, qui attachaient à la cité les bourgeois du xvie siècle. Ils passaient volontiers leur vie entière auprès de leur berceau, pratiquant les modestes vertus de leurs pères, et n'aspirant pour toute ambition qu'à une charge d'échevin ou à un siège de conseiller au présidial. Ils songeaient rarement a sortir de cette sphère qui
suflisait à leur activité, et leur offrait tout ce que poursuit une ambition légitime, la liberté, la considération et la fortune.
11 m'a semblé utile d'esquisser, en quelque sorte, le théâtre sur lequel se sont passés les événements qui forment l'objet de celte étude. Il me reste à dire un mot des sources où j'ai puisé.
Pour retrouver la bourgeoisie d'Angers au xvie siècle, et la prendre, pour ainsi dire, sur le fait, il suffit d'ouvrir les Registres des délibérations et conclusions de rhostel de ville. Elle vit la tout entière : ses pensées et ses actes y sont consignés au jour le jour, avec un caractère de vérité qu'on chercherait vainement ailleurs. En interrogeant ces vénérables monuments où la commune a laissé son âme, on voit avec émotion revivre soudain les fortes générations dont les vertus civiles ont préparé la France de 1789. Les Registres sont entièrement inédits; leur publication fournirait assurément des matériaux curieux à l'histoire du régime municipal : on y trouve, outre les délibérations du corps de ville, un très grand nombre de pièces intéressantes sur les diverses époques comprises entre 1474 et 1789.
Les documents officiels ne disent point tout; ils ont besoin d'être éclairés et complétés par la chronique. Le Journal de Louvet, sergent-royal au présidial d'Angers, peut servir de commentaire aux Registres. L'indifférence de plusieurs générations, puis la jalousie d'un bibliophile, l'ont retenu longtemps dans l'obscurité. Le manuscrit
appartient aujourd'hui à la Bibliothèque de la ville d'Angers. La Revue d'Anjou rend un véritable service aux sciences historiques en le publiant. Bodin ne l'a connu qu'après avoir écrit le récit des guerres religieuses; il s'est contenté d'en donner quelques extraits. L'œuvre du sergent-royal n'offre pas sans doute l'intérêt général des Discours de Pierre L'Estoile, mais on y trouve la fidèle peinture des mœurs provinciales de l'époque et les détails les plus instructifs sur les passions populaires, les luttes et les excès des partis. Louvet n'appartenait point à la haute bourgeoisie; il n'occupait qu'un office subalterne au présidial. Cette position intermédiaire, et mal définie, semble l'avoir rendu tout à la ibis étranger aux sentiments élevés des classes supérieures et à la générosité instinctive des artisans. Imbu des plus sots préjugés, ignorant, hargneux, toujours en opposition à ceux qui le gouvernent, et qu'il sert malgré lui, il se peint à merveille dans son style. Sa phrase incorrecte et embarrassée se traîne lourdement. Si la passion religieuse l'emporte quelquefois, et qu'un cri s'échappe de son cœur brisé , son émotion est passagère , il retombe bientôt pesamment dans son impassibilité. Jamais il ne s'élève, jamais un trait qui prouve non pas de l'esprit, mais quelque chaleur d'âme; il note les faits dramatiques de l'histoire comme un marchand qui inscrit dans son journal ses ventes et ses achats. On s'étonne qu'un personnage aussi peu intelligent ait eu la tentation d'écrire. Tel qu'il est cependant, le journal de Louvet
n'en intéresse pas moins vivement. Le sergent était de la race de ces curieux infatigables qui passent presque toute leur vie dans les rues, sur les places, aux. portes des villes. Il allait écoulant les oisifs, guettant les nouvelles, s'enquérant du moindre incident, faisant cortège à tout personnage, accourant a toutes les cérémonies, prenant sa part de toutes les fêtes, et ne restant étranger à aucun des mille détails qui composent la vie publique d'une ville. Aux heures de loisir, Louvet consignait dans son livre ce qu'il avait vu et entendu : l'ordonnance publiée à son de trompe, la compagnie sortie en armes, le canon qui avait traversé la cité, les capitaines reçus dans la ville, les phénomènes dont s'entretenait le peuple, les espérances, les alarmes, toute nouvelle, tout bruit, toute rumeur; rien n'avait échappé à son œil vigilant, à son oreille attentive. Mais ce que le chroniqueur angevin se plaît surtout à raconter, ce sont les faits qui intéressent ses passions d'homme de parti. Tout trahit en lui un fougueux ligueur : il énumère avec complaisance les victimes que fait l'intolérance ; il poursuit sans tin de ses invectives les religionnaires calvinistes. Aucun préjugé ne l'arrête; l'esprit démocratique de l'époque l'inspire dans ses attaques contre Henri III, et le sergent-royal refuse superbement le titre de roi de France a Henri IV jusqu'au jour où l'absolution, venue de Rome, le force à désarmer. Louvet, du reste, ne sort pas d'Angers; c'est à peine si de temps en temps il jette un coup d'œil par dessus les murs de la ville sur les campagnes environnantes. Il est
presque toujours mal renseigné sur les faits qui surviennent à quelque distance, même clans l'intérieur de la province. L'Histoire d'Anjou par le bénédictin Roger nous vient alors en aide. Cet écrivain vivait quelques années après Loin et, et rédigeait son livre à la veille de la révocation de l'édit de Nantes. 11 n'appartient pas assurément à la grande famille des Dom Vaissette et des Dom Calmet; il a peu de science et peu de critique. Mais ses récits offrent quelques détails utiles que le bénédictin angevin avait sans doute recueillis de la bouche de son grand père, Toussaint Roger, mêlé à tous les troubles, ou qu'il avait entendu raconter aux vieillards de la grande abbaye Saint-Nicolas dans laquelle il vécut plusieurs années. Roger mourut avant d'avoir publié son œuvre ; la Revue d'Anjou l'a récemment mise au jour.
Deux prêtres, partis de deux points opposés, essayèrent au xviue siècle de coordonner les récits de Louvet et les documents qui s'y rattachent. Le premier en date, Joseph Grandet, curé de Sainte-Croix et supérieur du petit séminaire d'Angers, était un ullramontain, ligueur venu trop tard, auquel le sergent-royal semble avoir transmis son esprit. 11 composa des Mémoires pour servir à l'histoire de l'Eglise d'Angers. Son travail est resté manuscrit; la Bibliothèque d'Angers n'en possède que quelques parties. Malgré la pesanteur du style et la passion étroite qui inspire les jugements de l'auteur, on le lit avec intérêt.
L'autre historien est l'abbé Rangeard, député du
clergé à l'Assemblée nationale. Il nous apprend lui-même que redoutant les suites funestes de la constitution civile de l'Eglise, il essayait de prévenir les maux d'une guerre religieuse en traçant pour ses contemporains le tableau des malheurs du xvie siècle. Ses Mémoires pour servir à l'histoire du calvinisme et de la Ligue en Anjou , n'ont pas été plus heureux que ceux de Joseph Grandet; ils sont restés inédits et font aussi partie des manuscrits de la Bibliothèque d'Angers. Rangeard est franchement gallican. Il y a plus : l'impartialité philosophique qu'il affecte, trahit déjà le futur curé constitutionnel. Son style ne manque ni de force ni d'éclat, mais il se ressent trop souvent de l'emphase que Rousseau avait mise a la mode. Rangeard avait étudié l'histoire de sa province avec une véritable passion. Son travail sur le xvie siècle est sans contredit le plus complet et le plus riche de faits et de documents. L'auteur des Recherches a copié textuellement dans Rangeard toute son histoire des guerres religieuses.
Enfin j'ai trouvé dans la Bibliothèque d'Angers un certain nombre de pièces inédites, lettres, abjurations, procès-verbaux, ordonnances, recueillies et mises en ordre par l'intelligente activité des conservateurs.
Je crois inutile d'indiquer ici les documents déjà connus de tout le monde, que j'ai rapprochés des sources locales, et qui m'ont servi a éclairer quelques points obscurs ou à combler certaines lacunes.