CHAPITRE PREMIER
Commencement du calvinisme en Anjou. — Persécutions. — Premiers troubles. — Elections aux Etats d'Orléans, — Discours de François Grimaudet. — Journée des mouchoirs. — Le duc de Montpensier intervient. — Création d'une milice bourgeoise à Angers.
La réforme pénétra de bonne heure en Anjou. Dès l'an 1523, les vicaires-généraux du diocèse d'Angers publiaient un monitoire contre les personnes qui lisaient les ouvrages de Luther. Celte interdiction était renouvelée l'année suivante par l'évêque, François de Rohan (1). Il ne
(1) L'abbé Piangeard, Mémoires pour servir à l'histoire du calvinisme et de lu Ligue, p. 2.
paraît pas d'ailleurs que les doc! ri nés luthériennes aient été accueillies avec faveur dans le pays.
Le calvinisme se propagea avec plus de succès (1). L'esprit de révolle el d'avenlure y poussa une grande parlic de la noblesse; quelques bourgeois, séduits peutêtre par le mot de liberté , prêtèrent aussi l'oreille aux prédicants.
Cependant bien qu'en Anjou, comme ailleurs, les abus de la discipline ecclésiastique eussent soulevé de vives récriminations, on peut dire que le sentiment public n'y était point favorable à une révolution religieuse. Les formes austères da calvinisme répugnaient aux instincts de la population. Dans cette belle et riche contrée où tout semble rire aux yeux , où l'imagination est éveillée à chaque pas par les gracieuses scènes de la nature, on ne pouvait comprendre un culte dépourvu de symbolisme , qui proscrit les arts et ne sait parler ni aux yeux ni au cœur. Habitués aux cérémonies tour-à-tour pompeuses el touchantes des églises catholiques, les hommes simples se sentaient glacés dans des temples froids et nus, d'où les saints et les saintes sont absents, et d'où Dieu lui-même semble banni. Ce n'est point la froide raison, c'est le sentiment qui subjugue el fait les croyants. Le peuple dédaignait donc la liberté d'examen que lui offraient les novateurs, et inébranlable dans sa foi traditionnelle , restait sous le charme du catholicisme, qui satisfait si bien aux aspirations et aux besoins de sa nature.
(1) Th. de Bèze, Histoire des églises ré formées au royaume de France) rilit. Marzial, de Lille, 1841, in-8°, t. Ie1', p. 39. « L'évangile fut reçu avec grande avidité en la ville d'Angers, ville épiscopale, avec université, et remplie de prêtres et de moines plus que ville de France. »
Le prosélytisme calviniste n'eût jamais gagné qu'un petit groupe de mécontents ou d'âmes inquiètes, si la persécution n'en avait loul-à-coup hâté le progrès (1). Du moment qu'il fallut jouer sa vie pour entendre les prédicants et chercher la vérité nouvelle au fond des bois , dans les campagnes désertes , dans les carrières abandonnées, la réforme attira les natures ardentes par le charme mystérieux de l'inconnu, du péril et de la lutte. « Les cendres des premiers protestants suppliciés, dit Th. de Bèze, engraissèrent tellement le champ du Seigneur, qu'il fut depuis rendu très grandement fertile (2). » Dès-lors Yœnvre de ï Evangile avança rapidement. En 1555, les protestants d'Angers furent assez nombreux pour constituer une église (3).
L'intolérance redoubla d'efforts. L'échevinage, le présidial et le clergé se liguèrent contre l'église naissante. Le roi envoya deux commissaires pour procéder contre les réformés. « Celte persécution fut merveilleusement âpre (4). » Les protestants ont inscrit les noms des victimes dans leur martyrologe. On y remarque surtout le supplice de deux ministres nommés Rabec et Rousseau. L'un et l'autre avaient rejeté la robe de prêtre catholique pour devenir « écoliers des seigneurs de Berne à Lau-
(1) Les premières persécutions remontent à l'an 1567. On jetait les réformés dans des chaudières d'huile houillantc. Roger, Histoire de l'Anjou , p. 406.
(2) Bèze, t. ï", p. 62.
(3) Id. ibid. Ce fut la seconde de France; la première avait été établie à Paris quelques mois auparavant, et avait pour ministre un Angevin du nom de Launay.
| it fd. p. 68. Roger, p. 106. Rangeard, p. 3 et suiv.
sanne. * Leur science théologique et leur parole éloquente avaient louché plusieurs de leurs juges; l'enthousiasme qu'ils montrèrent sur le bûcher, au milieu des flammes, émut profondément la foule (1).
Ces cruelles exécutions dispersèrent les plus timides et interrompirent les proches et les écoles buissonnières. Mais l'Église ne fut point dissoute ; et bientôt après, les sectaires, rassurés par la présence et l'exemple de Dandelot, frère de l'amiral Coligny, commencèrent à se réunir de nouveau(2). 11 leur vint de Poitiers un ministre «qui exerça fidèlement sa charge près de deux ans , faisant les exhortations de nuit, quelquefois en ville, quelquefois aux champs, par les blés et par les bois (3). » Le calvinisme continua ainsi à grandir en silence, se propageant surtout dans les rangs de la noblesse et de la petite bourgeoisie. La persécution, loin d'arrêter son essor, lui avait communiqué une force nouvelle. Les défections catholiques se multipliaient; la foi s'ébranlait dans bien des cœurs généreux , prêts à admettre comme la vérité une croyance qui inspirait à ses adeptes un tel enthousiasme et un pareil mépris de la souffrance et de la mort.
11 en élait d'ailleurs dans la plupart des provinces de France comme en Anjou. Le calvinisme persécuté voyait croître chaque jour le nombre de ses adhérents, « et plus on en faisoit de punitions, plus ils mulliplioient (4). » En 1555 , il n'y avait encore que deux églises réformées;
(1) Bèzc, t. F1', p. G8, Rangcard, p. 11.
(2) Roger, p. 406. «Dandelot, malgré l'opposition des magistrats , fit prêcher trois fois à logis ouvert. »
(3) Bèze, t. i", p. 05.
I ij Castelnau, liv. i, ch. iv, p. 31, Collection Pcliint
en 1559, on en comptait deux mille. Le premier synode national tenu à Paris à l'occasion du procès d'Anne Dubourg, permit à la secte de mesurer ses forces. Elle avait pénétré partout, dans la noblesse, dans le clergé , dans les parlements, dans la bourgeoisie; les masses lui résistaient, il est vrai; mais les classes éclairées étaient en grande partie entraînées dans son mouvement. Elle était désormais assez puissante pour sortir du rôle passif que la violence lui avait jusqu'alors imposé.
Dès lors tout s'organise pour la lutte. Les églises éparses sur le sol de la France se relient fortement les unes aux autres ; les consistoires et les synodes délibèrent ouvertement « pour adviser tous les moyens de se défendre et assaillir (1). » Les prédicanls parcourent les villes et les châteaux, annonçant que le moment est venu « de défendre la cause, même à coups d'arquebuse. » Il ne manque rien aux huguenots pour former un parti redoutable : ils ont. des capitaines habiles et leur chef est un prince de race royale. Tandis, en effet, que les Guise prennent en main le drapeau catholique, le prince de Condé ne dissimule plus ses sympathies pour la secte dont il était depuis longtemps la secrète espérance.
On sait que Condé, avant de jeter son épée dans les hasards d'une guerre civile, essaya de s'emparer du gouvernement par un coup de main. Une trahison fit échouer la conjuration d'Amboise. L'Anjou ressentit violemment le contre-coup de cette échauffourée : plusieurs de ses gentilshommes s'y étaient compromis. Les restes des bandes de La Rcnaudie furent refoulés dans les campagnes
(I) Castelnau, liv. i, ch. vu, p. 45.
et y propageront leur passion religieuse et leur ressentiment contre les Guise (1).
Au milieu do l'agitation croissante, on vit arrivera Angers un ministre calviniste dont on vantait les talents et l'audace. 11 se nommait Charles d'Albiac, dit Du Plcssis. Ses prédications achevèrent d'exaller les esprits. Le 31 septembre , la salle ordinaire des assemblées ne pouvant contenir la foule accourue pour entendre le fougueux orateur, il entraîna les religionnaires dans la vieille église de Saint-Laurent, abandonnée depuis quelques années par le clergé catholique. Le prêche se fît désormais dans cet édifice, au mépris des édits du Roi, et malgré l'opposition de l'échevinage. La secte ne gardait plus de mesure et défiait publiquement ses adversaires (2).
L'altitude de jour en jour plus provocante du parti protestant était encouragée par la conduite de la cour. Catherine de Médicis, effrayée des sanglantes exécutions d'Amboise, manœuvrait secrètement contre les Guise.
(1 ) On a publié, dans les Documents inédits, pièces relatives au règne de François II, une lettre du maire d'Angers, écrite à cette occasion au cardinal de Lorraine. « Comme il a plu à Dieu, en ce temps, agiter ce royaume d'émotions et séditions causées, soubs le voile de religion, par gens séditieux et perturbateurs du repos public, nous en avons une bonne partie en cette ville et pays d'Anjou , où se sont cslevés aucuns du reste de L'émotion d'Amboise, qui ont attiré à soi toute la noblesse dépravée de ce pays et ont tellement couturé ensemble qu'ils ne craignent aujourd'hui publiquement se déclarer tels qu'ils sont; et s'estant peu à peu renduz en ceste ville, ayant gagné le cœur de nombre de marcandeaux et artisans, ils se sont renduz les plus forts; ce à présent y ont leurs magasins d'hommes et armes... » Cette lettre ne se trouve pas au Registre des conclusions , parce que, sans doute , elle était tout confidentielle.
(2) gèze, t. Ier, liv. m, p 190
Michel l'Hôpital, instrument honnête de sa politique artificieuse , fit prévaloir au conseil du Roi les idées modérées; et peu après les notables de Fontainebleau , en suspendant les édits contre les hérétiques et en décidant la réunion des Étals-généraux, semblèrent justifier les espérances des religionnaires.
Les élections furent, dans toutes les provinces, l'occasion de luttes animées entre les deux partis, également impatients d'en venir aux mains et dont les modérés contenaient à peine les fureurs. Sur plusieurs points éclatèrent des scènes tumultueuses.
Les trois ordres de la province d'Anjou avaient été invités à se réunir, le 14 octobre, dans le palais royal d'Angers , pour y procéder au choix de leurs députés respectifs. Les cahiers ou remontrances devaient, suivant l'usage, être rédigés dans des assemblées préparatoires. Les opérations du tiers-état s'accomplirent régulièrement; neuf commissaires élus le 2 octobre par les représentants des paroisses , furent chargés de dresser les doléances (1).
Les gentilshommes n'imitèrent point la sagesse et le calme de la bourgeoisie. A mesure qu'on se rapprochait du jour fixé pour les élections , Angers se remplissait de rumeurs menaçantes. Les nobles se réunissaient bruyamment, armés comme à la veille d'une campagne, l'insulte et la provocation à la bouche. A l'afïluence qui se portait à la cène genévistej on eût dit d'une cité déjà conquise par les huguenots (2).
(1) Registres des délibérations et conclusions de l'hostel-de-ville , année 1560, f° 231 r°.
(2) Documents inédits. Lettre du maire d'Angers déjà citée. « Ils ont en nombre de mille ou douze cents, en armes, fait la cène à la gène-
Le 13 octobre, la noblesse tint une réunion préparatoire. Les gentilshommes calvinistes avaient chargé d'Albiac de porter la parole en leur nom. L'éloquent ministre « fil une longue, narrative et entière confession de leur » foy. Puis entra en la deffense des calomnies desquelles » on chargeoit ceux qui faisoient profession de la pure » religion chrcslienne et de là vint aux abus de l'église » romaine, monstrant comme elle avoil ensorcelé toute » la chrestienté et concluant à la réformalion du clergé » et qu'il pleusl au Roy leur oltroyer estât paisible et » temples pour l'exercice de leur religion jusqu'à la dé- » terminalion d'un saint et libre concile (1). » Celle harangue , qui excita des transports d'admiration dans le camp huguenot , irrita profondément la partie catholique de l'assemblée, et alla troubler toutes les tètes au dehors.
Le lendemain, 14 octobre, les représentants des trois ordres s'assemblèrent dans la grande salle du palais royal. L'avocat du roi au présidial, François Grimaudet, ouvrit la séance par un discours qui eut un grand retentissement. L'orateur, éminentjurisconsulle, appartenait, par ses principes de tolérance et de modération, à ce tiersparli , dont Michel l'Hôpital était l'illustre chef. La gravité de son caractère cl la supériorité de son esprit donnaient un grand poids à sa parole éloquente. On peut considérer son discours comme le manifeste du tiers-étal. L'avocat du roi ne parle pas en seclaire ; il recherche les causes
viste ; fail dire par aulcuns des leurs aux gens de la justice du roy, qui ne s'avancent de les troubler en leur saliat, signifiant témérairement qu'ils avoicntla force cl les armes. »
(I) Régnier de la Planche, dans le Panthéon littéraire, p, 389.
diverses qui compliquent la question religieuse et menacent la société d'un bouleversement prochain. Le clergé, la noblesse, la magistrature, le tiers-état sont passés en revue; et dans un tableau peint à grands traits et vivement coloré, l'orateur, assiégé par de sombres pressentiments, expose sans ménagement et quelquefois sans pudeur, les abus, les vices et les iniquités de l'ordre social (1).
Les Étals-généraux ont été convoqués pour trois causes : « l°ouyr les doléances de toute personne; 2° composer et pacifier les troubles de la religion ; 3° soulager le peuple des tributs et impôts qui tant le foullent qu'il est tout courbé. » Grimaudct aborde tout de suite la question religieuse qui préoccupe le plus vivement les esprits. Hésitant peut-être, comme plusieurs personnages de ce siècle, sur quelques dogmes , objet des discussions des docteurs, il n'en dit qu'un mot en passant. C'est un point qui ne doit être réglé que dans « les Estais-généraux de la chreslienté, c'est-à-dire au concile général et universel... Or, en noslre religion il y a deux sectes : l'une de ceux qui vivent en l'obéissance de l'église romaine; l'autre, qui se disent évangélistes; et sont les deux si populeuses qu'il est en doubte laquelle est la plus numéreuse ; bruslent les deux de telle ardeur de haine l'une contre l'autre , que , si Dieu n'y remédie , la chrestienté est préparée à embrasement de guerres civiles. Le concile seul y peut remédier où Dieu sera le plus fort et puissant et permettra que la doctrine qui est de son Sainct-Esprit
(1) Le discours est cité en entier clans Régnier de la Planche, p. 389- 396, et dans Roger, p. 409-422.
demoure victorieuse, et celle qui sera au contraire soit dissipée et exterminée. » La solution du magistrat angevin, comme on le voit, n'était pas nouvelle; elle avait été proposée déjà bien des fois par les modérés des deux partis. Si Grimaudet s'abstient prudemment de toucher aux points dogmatiques , il est moins réservé sur « la police et discipline sacerdotales. » Il établit d'abord en principe « que les roys et princes chrestiens ont puissance d'icelle dresser , mettre en ordre et réformer icelle corrompue. » Il appuie celte étrange doctrine sur de nombreux exemples empruntés à la Bible , à l'histoire des empereurs romains et aux règnes de Charlemagne, de Charles VII et de François 1er. Or, selon lui , la Réforme n'a jamais été si urgente. Tout le mal vient des richesses excessives de l'Église. Lorsqu'elle était pauvre, « nous avions des presbtres d'or et d'argent. Depuis que les richesses y ont entré , nous n'avons eu que des presbtres de bois et de terre. » Il leur reproche leur ignorance, leur vénalité dans l'administration des sacrements, la pluralité des bénéfices et le trafic scandaleux qu'on en fait; le luxe , la licence des mœurs , le défaut de résidence. Il est impossible de citer. L'avocat du roi s'exprime avec une crudité de termes qui blesserait aujourd'hui la délicatesse ou , si l'on veut , la timidité de nos oreilles. Au xvic siècle, les habitudes gau/oises des classes les plus élevées n'admettaient ni les réticences ni les euphémismes dont les convenances nous font une loi.
L'orateur bourgeois n'est pas inoins amer quand il passe à la noblesse. « Aucuns nobles présents n'ont rien retenu de leurs anciens pères, fors le nom cl les armes, lesquels ont diffamés (i mis en obscurité par oisiveté.
Leur faict d'armes est de faire assemblées illicites et porls d'armes contre les édicls du roy. Sont au village à battre et outrager le pauvre homme, voler le bien au pauvre marchant , faire infinies forces au peuple , avec grands blasphèmes du nom de Dieu , en grande furie. Su disent fort magnanimes comme hercules, pour terrer et intimider le pauvre peuple ; et toutefois es nécessités des guerres publiques, et lorsqu'il faut prendre les armes pour la deffense du Roy et du royaume, sont chresliens si débonnaires qu'ils ne bougent de leurs maisons de peur d'offenser leurs frères chresliens , les ennemys du Roy et du royaume. Tels nobles ne sont vrays enfants de leurs prédécesseurs, mais avortons dégénérans de noblesse. » Et d'où viennent la plupart de ces privilégiés qui déshonorent les titres qu'ils portent? « Sont infinis faulx nobles, les pères et prédécesseurs desquels ont manié les armes et fait acte de chevalerie es boutique de blaslerie, vinoterie, draperie, au moulin et es fermes des terres des seigneurs; cl toulesfois quand ils parlent de leurs lignages, ils sont descendus de la couronne , extraits du sang de Charlemagne, de Pompée ou de César. » Il est temps que le roi fasse rentrer « ces usurpateurs de noblesse en Testât du commun, duquel ils se sont voulu dérober. »
Grimaudet a une haute idée de la mission des juges. Ils exercent un sacerdoce , « ce sont les prélats de la déesse Justice , et la science des droits est très saincte. » Mais combien peu répondent à cet idéal! Qu'il en est qu'on appelle avec raison « les sangsues du peuple! » « Leur ministère, jurisdiction ou distribution de justice, n'est autre chose qu'une boutique où se détaillent par le menu leurs offices qu'ils ont achetés en gros. Le noble t
l'homme d'église, le roturier, le pèlerin, la veuve, l'orphelin, L'impotent el mendiant n'auront aucune sentence qui ne soit taxée , prisée et payée auparavant le prononcer. » Et que dire de leurs agents! Les greffiers sont « les bouchers du peuple; » les clercs sont des « larrons rapaces; » les sergents « des harpyes et griffons. » Tous ces abus sont dérivés de la vénalité des charges. C'est une des premières réformes à demander aux Etats-généraux. Le roi doit être supplié de rembourser aux juges le prix de leurs offices, « pour les remplacer par des juges désignés de trois ans en trois ans sur une liste dressée par les États , el leur donner honnesles et suffisans gages. » Après avoir dénoncé , avec une verve impitoyable , les vices des classes privilégiées , le représentant de la bourgeoisie porte les yeux sur le tiers-état el ne découvre que des vertus , des travaux et des souffrances. « Reste le tiers-état, lequel nous trouvons sans macule publique. C'est celuy qui soustient les guerres; en temps de paix entretient le Roy, laboure la terre, fournit de loules choses nécessaires à la vie de l'homme. Toulesfois est grandement taillé de subsides et taxes insupportables.... est nécessaire faire remonstrance à sa Majesté de l'indigence de ce pauvre commun, auquel sont tant imposées de tailles qu'il travaille jour el nuit et ne peul, du salaire de ses journées el labeur de ses mains, fournir à les payer ; cl pour y suppléer est souvent conlraincl vendre sa vache, son porc, son lit ; ne manger et boire que du pain et de l'eau el coucher sur la dure. » Il est surtout un impôt odieux el impopulaire, c'est la gabelle du sel « duquel le bon homme porleroit patiemment le proffit que le Roy en reçoit, n'esloit qu'il y a des marchans, fermiers, gre-
nclicrs, contrerolleurs, greffiers et archers, lesquels vont es maisons des pauvres gens , remuant leurs hardes et tout ce peu de meubles que Dieu leur a donné; et le plus souvent s'en emparent, font adjourner les pauvres à comparoir par-devant eux aux villages , où il n'y a aucuns conseils, se monstrent au peuple en grand' furie et crainte, armés depistoles, pistolets et longs bois; font aux rustiques procès extraordinaires , les arrestent prisonniers , exécutent de leurs bœufs , chevaux et charrettes. Tellement qu'en une seule matinée par leurs actions ils ruinent quarante à cinquante pauvres rustiques qu'ils envoyent à l'aumosue ; et se trouvera en ce pays d'Anjou qu'ils en ont ruiné plus de mille.. Le pauvre bon homme est comme la brebis qui tend le dos pendant qu'on lui oste la laine. Il est pauvre, destitué de biens et d'amis contre la richesse et support des officiers et fermiers du grenier... »
On sent, dans cette partie du discours , passer comme un souffle de révolte. Grimaudct semble parler sous l'impression des sanglants souvenirs de la Jacquerie. Il évoque le fantôme sinistre de Jacques Bonhomme et ne craint pas de faire entendre des menaces prophétiques : « Si tels abus ont cours plus longuement, il est grandement à craindre que ce ne tourne en sédition publique, assemblées illicites, révoltement des subjets d'avec le prince. Est requis et nécessaire pour la manutention et conservation des grandeur, majesté et dignité royales, trancher tels abus. »
On blâmera peut-être la vivacité intempestive de celle espèce de réquisitoire. Grimaudet a prévu le reproche; il avoue qu'il a frappé fort pour frapper juste. « Il appartenoit , dil-il , à notre charge de vous remonslrer telles
fautes. Nous ne nous sommes peu contenir au rapport des abus de chascun estât d'user de véhémence, à ce que plus clairement lesdicls abus fussent cogneus. » C'était une âme honnête et ardente qui ressentait pour les vices de son temps des haines vigoureuses. Aussi bien, l'heure lui semblait passée des vains ménagements ; voiler le mal ou en détourner les yeux , c'eût été manquer aux devoirs d'un magistrat et compromettre le salut public (1).
La harangue de Grimaudet avait porté à son comble l'émotion de l'assemblée. Les trois ordres se séparèrent pour achever leurs opérations dans leurs salles respectives. Les élections du tiers-état ne furent troublées par aucun incident; cependant les protestants l'ayant emporté, on les accusa plus tard de n'avoir triomphé que par la violence.
Quant aux gentilshommes, ils se rendirent à la salle du vote comme à un combat. Armés ostensiblement d'épées et de pistolets , ils demandaient ou plutôt exigeaient des députés huguenots. Un de leurs ministres, Charles du Lys, s'écria : « que laditte noblesse, à tout le moins la plus part pourlaquelleil parloiln'avoit agréables plusieurs follyes et scandalles qui avoienl esté commis audict pais d'Anjou et que laditte noblesse voulloit vivre et mourir pour le Roy et luy obéir; protestant oullre laditte noblesse qu'elle voulloit vivre selon le commandement de
(1) « La harangue de Grimaudet, aussi parvenue es mains des sorbonnistes, fut par eux censurée, et l'autheur d'ieclle déclairé hérétique et schismatique, rcsscnlant la doctrine des huguenauds. Mais Grimaudet ne demeura muet, les accusant par sa dcllense qu'ils sont coustumiers de traicter de mesme ceux qui osent descouvrir leurs abus. » — De la Planche, \>. :!!'7 — La défense a été perdue.
Dieu et non selon la tradition des hommes (1). » Tous les calvinistes applaudirent bruyamment à cette profession de foi , et « finallement dépulta laditte noblesse MM. de Vallière, la Barbée et Brezé. » Les deux premiers étaient notoirement des protestants.
Les catholiques n'avaient pu empêcher cette élection violente et précipitée. La plupart d'entre eux n'avaient même pas assisté à la séance. Dans l'après-dîner, ils se réunirent en grand nombre , se concertèrent et provoquèrent une nouvelle assemblée au palais royal. Tout aussi inhabiles à manier la parole que les gentilshommes protestants , ils choisirent pour orateur un certain Louis Marquis, «bachelier es droict, praticien en cour lay. » Les calvinistes avertis étaient accourus armés comme dans la matinée. Le praticien « commença à parler et dire qu'il avoit procuration spécialle des gentilshommes d'Anjou , au nombre de cinq cents ou environ , pour révoquer ce qu'avoit dit au matin ledict du Lys, ensemble la députalion qu'on avoit faite, comme aiant indiscrètement parlé à la voilée. » A ces mots , de violentes clameurs éclatent. Les huguenots s'élancent en tumulte vers le téméraire orateur. « Lesquels, tout en mesme temps, misrent tous leurs mouchoirs tout au bout de leurs chappeaux et autour de leurs cols pour s'entre recongnoistre, dont on les appela des morveulx et non plus huguenots. Ils bandoient et liroient leurs pistolles et pislollets en grand nombre pour estonner et espouvanter ceulx qui n'estoient de leur secte. » L'intrépide bachelier « voulloit
(1) Journal de Demarian, avocat au Présidial, inédit. Louvet en a fait des extraits qu'il a rais à la suite de son premier vol., f° 217 r°,et suiv.
parachever son plaidoyer. » On le tira hors du barreau , « cl luy donnèrent plusieurs coups de pie et de poing, et luy tirèrent un coup de pislollet , duquel il fusl préservé de Dieu par la main d'un qui leva ledict pislollet en hault, luy disant : Mon gentilhomme, que voullez-vous donc faire? il est deffendu de tuer. » Le prévôt des maréchaux sauva Marquis en le conduisant en prison , d'où on le fit sortir quelques heures après. Un chanoine, mêlé à ces désordres, reçut un coup de dague. « Comme aussi y furent plusieurs personnes blessées et foulées à cause de la grande multitude de peuple qui y estoit et fust la table de greffier tout rompue. »
Ces scènes bruyantes faillirent être suivies d'une lutte plus sérieuse. Quelques désordres ayant été commis pendant la nuit dans les églises, les huguenots, qui se savaient en minorité, craignirent « que le commun peuple et ceulx de la ville d'Angiers, à tout le moings que la plus grant part, s'eslevassent contre eulx. » Mais ils firent bonne contenance. Dès le matin du 15 , les gentilshommes s'élant réunis convoquèrent les religion naires. « Il y eut un desdiels huguenots hérétiques qui alloit par toutes les rues disant ces mots : — Enfants de Jésus-Christ et de Tévangille , à l'arme ! à l'arme ! secourez-nous! — A ce cri, il s'assembla grand nombre de personnes, jusques aulx garçons de boutique, qui alloient au pallais en armes , qui marchoient trois à trois, quatre à quatre, jusqu'aux environs de trois cents garçons de boutique, gentilshommes et aullres gens de tous estais qui se déclaraient huguenots. » Celte audacieuse bravade en imposa aux catholiques. La collision, qui semblait inévitable, n'eut point lieu, et
« par la grâce do Dieu il n'arriva aulcun meurtre (1). » Telle fut la Journée des Mouchoirs dont le souvenir est resté populaire en Anjou. Ces faits, peu importants en eux-mêmes, étaient un grave indice des dispositions du parti prolestant ; il venait de provoquer lui-même ses adversaires au combat. Désormais les deux camps sont formés : catholiques et huguenots sont en présence, Farquebuse à la main ; ils ne désarmeront qu'après quarante ans d'une lutte acharnée.
La Journée des Mouchoirs n'est pas un épisode isolé dans l'histoire de l'année 1560; elle se rattache évidemment aux nouveaux complots par lesquels le prince de Coudé cherchait à prendre sa revanche de l'échec d'Amboise. Des rixes , plus sanglantes que celles dont Angers avait élé le théâtre , éclatèrent successivement dans plusieurs provinces; elles n'étaient que le prélude d'un mouvement général des huguenots et des mal-contents. La vigueur et l'activité des Guise déconcertèrent les projets de leurs ennemis : des troupes furent dirigées sur tous les points menacés; on dispersa les prêches; on pendit les prédicants ; on confisqua les biens des perturbateurs. Le duc de Montpensier, particulièrement chargé de rétablir l'ordre à Angers , entra dans la ville le '21 octobre , accompagné de quatre à cinq cents gentilshommes, « les ungs armés à blanc et les aultres aiant seullement chemises de maille et pistollet (2). »
Le duc de Montpensier « esloit sur tous autres princes et seigneurs françois bandé contre ceux de la reli-
(1) Journal de Demarian, f° 219 i°.
(2) Id. ibid.
gion (1). » Il était, dit Brantôme (2), « cxtraict de l'estoc de ce grand roy saint Louys, ainsi qu'il en faisoit grande jactance... Voullant de tout imiter le roy saint Louys, son grand mirouer contre les infidèles, cestui-ci, disoit-on, de même estoit fort animé contrôles herelicques, qu'il hayssoit mortellement. » Pour le séparer tout-à-fait de ses cousins les Bourbons, chefs du protestantisme, les Guise l'avaient récemment investi d'un gouvernement extraordinaire, qui comprenait la Touraine, l'Anjou, le Vendômois , le Maine , le Blésois et pays circonvoisins (3).
A l'arrivée du gouverneur, les gentilshommes protestants se hûlèrent de quitter la ville. Des mesures énergiques relevèrent le parti des Guise. Toute la noblesse catholique de la province , convoquée par une proclamation (4), accourut se ranger autour de Montpensier. Les élections du 14 furent cassées comme entachées de violence, et renouvelées en l'absence des huguenots (5). Une ordonnance prescrivit le désarmement général de la population (6).
(1) Régnier de la Planche, p. 389.
(2) Brantôme, Hommes illustres et grands Capitaines françois, dans le Panthéon littéraire, t. i, p. 479.
(3) Régnier de la Planche, p. 378.
(i) Demarhn, f° 219 r° « Que tous les gentilshommes du païs d'Anjou et aultres suhjects au ban et arrière-ban eussent à se trouver au 29me jour de ce mois d'octobre, en la ville d'Angiers, sur peine d'être désobéissants au Roy, pour ouyr et entendre ce que ledict sieur de Montpensier leur voulloit dire et déclarer. »
(5) Rangcard, p. 18.
(6) Cet ordre ne fut pas exécuté. « Et fust scullement porté par les habitants, des mémoires des armes que chascun avoit, en la maison de M. MeGuy Lasnier.qui estoit lors maire de la ville. » Demarian,f°220, r°
En même temps des recherches actives étaient dirigées contre tous ceux qui avaient trempé dans la Journée des Mouchoirs. L'évèque, Gabriel Bouvery, prêtait son concours au lieutenant-général. Les curés et les moines lisaient et commentaient dans les chaires « un monitoire contre tous ceulx qui sçavoient et avoient congnoissance que plusieurs personnes avoient rompu les imaiges en plusieurs églises , et avoient rompu , bruslé et faict brusler plusieurs ornements des églises et avoient commis plusieurs aultres insollences. Et contre ceulx qui avoient congnoissance que plusieurs personnes fussent allées tant de jour que de nuict aux assemblées convenlicules de leurs presches diaboliques, en plusieurs lieux de ce diocèse, et spéciallement au tertre Saint-Laurent dans l'église, dans laquelle ils auroient faict la cône à la mode et manière de Genève ; et contre ceulx qui les auroient vus le 14 dudict mois d'octobre, audict an 1560, dans le pallais , en armes , aiant des harquebuzes , pistolles et pistollels , armes et bastons offensibles , et qui auroient ouy dire à plusieurs personnes plusieurs propos contre l'honneur de Dieu , de la vierge Marie et des saincts et sainctes du paradis et contre le sainct sacrement de l'antel et de la messe. Aultrement et faulte que ceulx qui sçavoient et avoient congnoissance des faicts cy-dessus feroient de les déclarer dans quinze jours, qu'ils seroient excommuniés (1). » A la suite du monitoire de l'évèque, les prédicateurs publiaient « une admonition et adverlissement dudict duc de Montpensier, que tous ceulx qui auroient congnoissance ils eussent à le déclarer sans aul-
(i) Demarian, f°220, r°.
cune craincte, promcltant d'en faire bonne et briève justice et de les faire pugnir et de mettre les catholiques en paix et tranquillité (1). » Les passions de parti commençaient, on le voit, à pénétrer dans l'enceinte des églises; les moines, qui devaient bientôt transformer la chaire en tribune politique , se faisaient déjà les auxiliaires des répressions du pouvoir temporel.
Les rigueurs annoncées par le duc de Monlpensier émurent l'échevinage. Les chefs de la bourgeoisie ne s'étaient point compromis dans les scènes du 14 et du 15 octobre. Ils n'avaient aucune sympathie pour l'humeur brutale et turbulente des gentilshommes protestants, et la répugnance qu'ils éprouvaient à se mettre à la suite de pareils meneurs contribua certainement à les retenir dans la communion catholique. Mais tout en restant fidèles à la religion de leurs pères, ils refusaient de se faire les hommes d'un parti, et n'oubliaient pas que le premier devoir des magistrats municipaux était de couvrir d'une égale protection tous les membres de la commune. Ils intervinrent donc en faveur de leurs concitoyens égarés. Le 3 novembre, après avoir convoqué une assemblée des paroisses pour faire élire de nouveaux députés, « sans s'arrêter à aullre députtation et élection viollente, » les échevins décidèrent qu'il serait fait « requeste de commisération au Roy et à Monseigneur le duc de Montpensier pour les délinquauls et séditieux du pays (2). »
Le lieutenant du roi eut-il égard à cette démarche? Il est certain qu'il n'y eut qu'un petit nombre d'exécu-
(1) Demarian , f° 220, r°.
(2) Registres, an 1560, ï" Mb v°.
lions (1). Les principaux coupables, il est vrai, s'étaient dérobés par la faite au châtiment. Le duc en était réduit à faire abattre leurs maisons (2). Ceux qui étaient restés à Angers trouvaient facilement un asile dans les maisons catholiques. Les témoins n'osaient pas déposer contre eux et les magistrats du présidial procédaient à leur égard avec beaucoup d'indulgence (3). Les passions implacables de la Ligue n'étaient pas encore éveillées.
Sa mission terminée, le duc de Montpensier s'éloigna, ramenant vers Orléans les neuf cents soldats qui l'avaient accompagné ; « pour les faire sortir, il leur fut baillé par les habitants de la ville dix mille livres qui leur furent distribuées (4). » Afin de ne pas laisser la capitale de l'Anjou exposée sans défense à une nouvelle tentative des calvinistes, le gouverneur fit enjoindre « à son de trompe , ban et cry public par les quarfours, à tous les habitants , à peine de cent livres d'amende , de se garnir d'armes, tant harquebuzes, pistollets, picques, hallebardes qu'autres armes de deffense pour deffendre la ville quand besoin seroit (5). » En outre, les habitants furent organisés en compagnies de milice. Il y eut d'abord cinq compagnies de cent hommes; leur nombre et leur effectif varièrent dans la suite. Les cinq premiers capitaines furent choisis
(1) Deraarian, f° 220, ne cite qu'un gentilhomme , le sieur des Pruniers , qui eut la tête tranchée , et deux hommes du peuple qui furent pendus et étranglés.
(2) Id. ibid. Entre autres la maison des frères de Soucellcs au village de ce nom.
(A) Id. ibid.
(5) Id., f°222r°
par Montpensier sur une liste de dix « hommes probes, non suspects, » présentée par les échevins (1). Depuis ils furent électifs.
L'institution de la milice bourgeoise complète la constitution déjà si libérale de la commune angevine. Son maire , réélu chaque année , son échevinage , sorte de sénat dont les membres sont à vie et se recrutent euxmêmes, ses assemblées de paroisses délibérant sur les affaires les plus importantes , ses citoyens armés nommant eux-mêmes leurs capitaines et chargés seuls de la défense de la ville, tout lui donne la physionomie d'une petite république placée sous la suzeraineté éloignée du roi. Cette indépendance, suspendue quelquefois par les crises violentes de la guerre civile, ira toujours grandissant à la faveur même des troubles qui affaibliront le pouvoir central.
(1) Registres, an 1500, f° 207 r°.