CHAPITRE X
Situation de la Ligue en Anjou. — Principaux centres : Brissac , Craon, Rochefort. — Principaux chefs : Bois-Dauphin, Le Cornu, les Saint- Offange. — Ils sont subordonnés à Mercœur, chef de la Ligue en Bretagne — Henri IV leur oppose La Bochepot, Puycharic, le prince de Conty, le maréchal d'Aumont, Duplessy-Mornay. — La Ligue impopulaire dans les campagnes. — Bataille de Craon. — Les Piquemouches. — Siège de Bochefort. — Nouvelles prédications contre le roi. — Abjuration de Henri IV.
Tandis qu'à Angers la Ligue , étroitement comprimée, ne révélait sa vie que par d'impuissantes convulsions , elle se déployait librement dans le reste de la province. A part Saumur où commandait Duplessis-Mornay, et les Ponls-de-Cé occupés par une garnison royaliste, le drapeau des princes catholiques flottait sur toutes les places de l'Anjou. Un cercle d'ennemis ardents et infatigables entourait la capitale de la province. Les grandes
rivières étaient toutes en leur pouvoir. Bois-Dauphin qui tenait Laval et le Mans dans le Maine donnait la main , sur la Saillie , aux ligueurs de Sablé , sur la Mayenne, à ceux de Châteaugonlicr, sur l'Oudon, à ceux de Craon et de Segré ; il pouvait ainsi descendre jusqu'aux portes d'Angers en rassemblant de proche en proche les garnisons du parti. Rocheforl, Chalonnes, Saint-Florent, échelonnés le long de la Loire, commandaient le cours du fleuve et mettaient les ligueurs angevins en communication avec le duc de Mercosur. Plus bas, par Brissac, Doué, Chemillé, Beaupreau, ils se reliaient aux insurgés du Poitou.
Un fait qui mérite d'être remarqué, c'est que les habitants de la campagne, malgré leur attachement à la religion catholique, se montraient peu favorables à la Ligue. Ils voyaient à l'œuvre les prétendus défenseurs de l'Eglise et ne trouvaient en eux que de cruels oppresseurs. Ces châteaux, boulevards apparents de la foi des ancêtres, n'étaient le plus souvent que des repaires de brigandage dont les garnisons renouvelaient, sans scrupule et sans pitié, tous les excès des tyranneaux du moyen âge. Louvet avoue lui-même combien les ligueurs s'étaient rendus odieux : ils arrêtaient les bateaux sur les rivières, ils rançonnaient les voyageurs et les marchands « tellement qu'on ne pouvoit sortir de la ville qu'on ne fust prins et voilé, sans avoir exception d'aulcuns, mesme les gens d'église ny aultres de quelque quallité que ce feust , ce qui auroit rendu ledict parly de la Ligue fort odieux aulx gens de bien affectionnez pour les catholicques (1). » Les
(1) Louvet, t. il, au 1589, novembre.
paysans pillés par ces bandits, parfois enrôlés malgré eux. et souvent requis pour des corvées , recevaient les capitaines du roi comme des libérateurs et secondaient volontiers les entreprises de La Rochepot et de Puycharic(l).
Au retour des combats d'Arqués, Henri IV s'avança luimême du côté de l'Anjou pour seconder ses héroïques lieutenants. Après avoir pris le Mans, où Bois-Dauphin n'osa point soutenir un siège, il se porta sur la petite ville de Subie; les habitants effrayés se hâtèrent d'en déposer les clefs dans les mains du roi.Henri reçut leurdéputation avec bonté et promit d'oublier la révolte. Le mouvement se propagea : Laval se rendit à composition, Châteaugontier renonça, sans avoir tiré un coup d'arquebuse, à l'honneur d'être la capitale de la Ligue angevine. Le roi ayant trouvé à Laval les bannis que le maréchal d'Aumonl avait expulsés d'Angers en 1588, leur permit de rentrer dans leur patrie. La seule approche de l'armée de Henri IV, fit déserter les forts de Segré, Morannes, Monriou, Cheffes, redoutables retraites de la soldatesque ligueuse : les garnisons offrirent d'elles-mêmes de s'incorporer dans les régiments royaux. Les habitants du pays se réjouirent de leur départ comme d'une délivrance; ils se hâtèrent de miner et d'abattre les forts « pourévilter qu'il n'en revînt d'aultres; ce qui auroit aporté un grant bien tant au païs qu'aulx habitants d'Angers (2). » La Ligue eût sans doute
(1) Louvet , t. il, an 1589. Le 26 novembre Puycharic s'empare du Lion-d'Angers « en y entrant par escalade au moïen de la grande intelligence qu'il avoit avec des païsans que cculx.de la Ligue y faisoienf venir pour v faire la garde. »
(2) Td. ibid
succombé lout entière dans l'Anjou si le roi eût continué sa marche sur la Loire; mais d'autres soins le forcèrent de s'éloigner.
Tandis que la noblesse royaliste de l'Anjou, conduite par La Rochepot , se ralliait autour du panache blanc de Henri IY, dans les plaines d'Ivry et sous les murs de Paris, Puycharic, resté seul avec une poignée d'hommes, faisait face à tous ses ennemis. L'infatigable capitaine se multipliait : toujours à cheval, courant d'une route à l'autre, frappant tour à tour ses adversaires, il s'épuisait en héroïques efforts pour dégager la campagne d'Angers. Il ne serait d'aucun intérêt de le suivre dans les mille incidents de cette guerre irrégulière, faite au jour le jour, sans plan suivi, tantôt avec deux mille hommes, tantôt avec trente cavaliers, selon les ressources du moment , les caprices des milices bourgeoises et le recrutement incertain des compagnies du roi. Cependant si Ton néglige les nombreux détails qui s'enchevêtrent et se confondent dans les récits tumultueux de Louvet, on distingue en dehors d'Angers trois centres autour desquels on peut grouper les principaux faits militaires : au sud-est, le château et le bourg de Brissac; au nord-ouest, la ville de Craon; au sud-ouest, les forteresses de Rochefort et de Saint-Symphorien. Je m'étendrai peu d'ailleurs sur ces événements qui n'ont plus Angers pour théâtre : les diverses phases en ont été déjà retracées dans de savants travaux (1); je n'insisterai que sur les faits nouveaux que fournissent le journal du clerc-greffier et les registres des conclusions de l'hôtel-de-ville.
(1) Voir surtout Bodin, Recherches sur le Haut et sur le Bas-Anjou, et M. Godard-Faultrier, V Anjou et ses Monuments.
Des trois points que j'ai indiqués, le moins important était Brissac. C'est aujourd'hui un gros bourg, intéressant au point de vue économique comme le plus grand marché de grains de l'Anjou. Il est dominé par un élégant château qui présente au levant une façade dans le goût charmant de la renaissance, et qui de tous les autres côtés , par ses tours massives , ses murs élevés , ses douves profondes, éveille des souvenirs de guerre. Tout autour s'étend une magnifique vallée , qui se prolonge vers le nord jusqu'à une ligne blanchissante formée par le cours sinueux de la Loire.
Le roi de Navarre avait jeté, en 1588, une petite garnison dans Brissac. Mais, le 21 octobre 1589, quelques soldats des seigneurs de Soulaine et de Rocheboisseau, gentilshommes du pays qui s'étaient déclarés pour la Ligue, entrèrent dans le bourg de Brissac et soulevèrent les habitants. Les royaux se retranchèrent dans le château; La Roehepot averti accourut à leur secours avec quatre cents hommes; mais n'ayant pu déloger les ligueurs de leur position , il proposa et fit accepter une transaction : le château serait occupé par une garnison mi-partie et l'entrée en serait interdite également aux catholiques et aux royaux (1). La convention ne fut pas longtemps observée. Les soldats des deux partis s'accordèrent , prirent le drapeau de la Ligue et se livrèrent au brigandage (2). Trois expéditions dirigées contre eux restèrent sans résultat (3). Irrité de ces échecs multipliés, La Roehepot
1 1 ! Louvet, t. il, au 158'J, octobre. (2) Tbid., an 1590, janvier.
3 Ibid., janvier, mars, juillet.
résolut de faire un siège en règle; il reparut done le V2 août avec une petite armée de mille cinq cents hommes et quelques canons. La garnison, bientôt réduite aux abois, promit de se rendre si elle n'était point secourue avant le 30 août, à minuit. Le délai allait expirer quand, au jour fixé, vers onze heures du soir, Goullaine et d'autres gentilshommes ligueurs entrèrent dans le bourg « et donnèrent si rudement dans les barricades élevées par Hochepot qu'ils les enlevèrent, tellement qu'ils se seroient bien battus de part et d'autre (1). d La garnison ainsi dégagée de sa promesse à la dernière heure , refusa de se rendre. Les royaux restés dans leurs lignes de siège rouvrirent le feu sur la place. Mais les soldats, ravitaillés par Goullaine, répondirent avec succès, et repoussèrent les escalades. Rochepot fut obligé de demander des renforts. Il écrivit au maire d'Angers pour avoir quelques compagnies de bourgeois. Le maire dirigea aussitôt sur Brissac les capitaines les plus affectionnés au roi et mit sous leur commandement « des huguenots , courbonzons et faulx catholicques et plusieurs bons catholicques qui y seroient allés plus par la force que par affection (2). » On a déjà vu que les milices communales montraient peu de zèle pour le service du roi. Cette petite campagne outre-Loire, à six ou sept lieues d'Angers, ne laissait pas de leur pa raître bien rude et difficile; elles ne marchaient qu'à contre-cœur. Arrivées aux Ponts-de-Cé elles s'ameutèrent : « les catholicques ainsy menez ne voullurent passer oultre pour aller audict Brissac, lesquels disoienl que
(1) Louvet, t. il, an 1590, août.
(1) M., ibid.
les habitants n'estoient lenuz de sortir de leur ville pour aller à la guerre par contraincte ny par la force. » Ils étaient fondés dans leurs réclamations : la charte octroyée par Louis XI avait formellement stipulé ce privilège (1). Louvet nous dit qu'on n'en tint aucun compte dans celle circonstance, « tellement que ceulx qui n'y voulloient aller furent tous désarmez et bien baltuz; voilla le bon traitement que on fist auxdilz calholicques ! » Il paraît toutefois que les compagnies ne continuèrent point leur marche sur Brissac, ou que, relardées par celle mutinerie , elles n'arrivèrent point à temps. Rochepot leva le siège le 1er septembre au soir (2).
Les ligueurs se maintinrent à Brissac tout le reste de l'année 1590. Les lieutenants du roi, divertis par d'autres soins, ne renouvelèrent pas leurs attaques. Mais le 25 janvier 1591, Rochepot espérant surprendre la garnison pendant la saison mauvaise , se présenta à l'improviste avec deux mille hommes et une brillante noblesse à cheval. Il avait en outre des intelligences dans la place : madame de Brissac qui avait avec lui des liens de parenté et qui venait d'obtenir, grâce peut-êlre à son intervention , main-levée de la saisie opérée sur tous ses biens , avait promis de recevoir au château les troupes royalistes. Mais quand elle parla de ses engagements, le capitaine ligueur refusa de déférer à ses ordres. Elle fut obligée de sortir et se retira aux Ponts-de-Cé, sous la protection du prince de Conly. Malgré la vigueur de son attaque, Rochepot aurait sans doute essuyé un nouvel échec, si le prince de
(1) Recueil des privilèges de la ville d'Angers, p. 2.
(2) Louvet , I. il , septembre.
Conty n'était venu le renforcer; il amenait six pièces de canon. La dame de Brissac, effrayée du terrible appareil déployé par les assiégeants, et craignant que les deux partis ennemis ne réduisissent en cendre un château qui, après tout , n'appartenait qu'à elle , fit une nouvelle tentative auprès des ligueurs et les somma de capituler. Le capitaine déclara qu'ayant été mis dans la place par le duc de Mercœur, il n'abandonnerait son poste que sur le commandement exprès de son chef. On dépêcha promplernent en Bretagne un courrier qui rapporta l'ordre d'évacuer, mais « à la charge que madame de Brissac y entreroit, et qu'il n'y auroit aulcunes garnisons de part ny d'aultre, et ce pour éviller la ruisne et démollition dudict chasteau. a Le 6 février, la garnison sortit avec les honneurs de la guerre , « mesche allumée , tambour ballant , enseignes déploiées (1). » Bochepotet Puycharic n'eurent plus à s'occuper de Brissac ; le château fort qui avait soutenu victorieusement quatre sièges en moins de deux ans, resta désormais inofTensif sous la garde d'une pacifique châtelaine.
La Ligue angevine était du reste peu redoutable de ce côté, car elle y touchait à des provinces royalistes. Il n'en était pas de même de Craon et de Bochefort, qui par l'Ouest et le Sud tenaient à la Bretagne et au Poitou. La Bretagne avait repris la forme d'un grand fief qu'elle n'avait perdue qu'à regret soixante ans auparavant. Mercœur s'y était créé une sorte de souveraineté indépendante, et aspirait ouvertement à fonder une nouvelle dynastie de ducs. Sa femme était une Penlhièvre : par ses souvenirs
(I) Louvet, an 1594, février.
de famille, par l'affabilité de ses manières, elle avail entraîné la population déjà poussée à la révolte par le sentiment religieux et le patriotisme loeal. Rennes, il est vrai, avait été conservé au roi. Mais Nantes avait une bien plus grande importance, et le nouveau duc de Bretagne ne dérogeait point en faisant sa capitale de cette populeuse commune. Les ligueurs de l'Anjou prenaient le mot d'ordre à Nantes. Bois-Dauphin commandait, au nom de Mercœur, dans le nord de la province; un de ses lieutenants occupait Craon; ses garnisons tenaient les forts de la Loire ; ses capitaines de partisans étaient répandus dans tout le pays. L'histoire militaire de la Ligue en Anjou n'est donc, en quelque sorte, que celle des avant-postes de la Bretagne.
Craon appartenait au duc de la Trémouille , un des princes huguenots. Mais les habitants étaient restés catholiques, et depuis l'assassinat des Guise s'étaient ouvertement déclarés pour l'Union (1). Lorsque Chàteaugontier eut ouvert ses portes au roi , Craon devint la capitale de la Ligue angevine; Cochelin et son présidial s'y transportèrent. Sa position sur les marches de Bretagne facilitait les communications de Mercœur avec Bois-Dauphin : aussi le duc, attachant une grande importance à la posséder, y envoya un de ses plus braves
(1) Louvet, 1589, septembre. Ils avaient emprisonné les royalistes. L'un d'eux, nommé Ernuult, tenta un coup de main. Le 11 septembre, pendant la nuit, il poignarda le capitaine du château, s'empara du donjon, et fit demander des secours à La Rochepot. Mais les soldats de la garnison se déclarèrent contre Ernault, les habitants se joignirent à (•un , et avant que La Rochepot ne se fût mis en marche « ils a\oient rcprins le cbasteau et breuslé tous les traistres tout vifs. »
gentilshommes, Le Cornu, seigneur Dnplessis de Cosne. Une petite garnison de quatre cents soldats, bientôt accrue de deux cents volontaires, suffît à ce capitaine pour repousser tous les efforts des royalistes.
Au moment où Bois-Dauphin et Duplessis de Cosne organisaient la terreur ligueuse dans le nord de la province, les Saint- Offange, renouvelant les exploits des pirates du ixe siècle dont ils occupaient les stations , semaient l'épouvante sur les deux rives de la Loire et jusqu'aux portes d'Angers. J'ai déjà fait connaître la position de Rochcfort en exposant le commencement des guerres religieuses en Anjou. Celle place faisait partie, comme Craon, des domaines du duc de La T rémouille. Les Saint-Offange qui y commandaient avaient hésité, sous Henri III, sur la cause qu'ils embrasseraient. L'avènement de Henri IV les trouva plus irrésolus que jamais. Ils se décidèrent enfin , au commencement de l'année 1590, à se jeter dans la Ligue; un acte de brigandage, approuvé par le duc de Mercœur, les attacha irrévocablement à ce parti (1). Ils en devinrent bientôt les plus redoutables capitaines. On a essayé de nos jours de réhabiliter leur mémoire : on les a présentés comme des héros catholiques qui n'avaient
(1) Louvet, an 1590, janvier. « Le lundy 22 janvier 1590, M. Sipion Sardiny, grand partisan de France, a sorly d'Angers pour aller à Tours, et, estant sur la levée, a esté prins prisonnier avec, plusieurs aultres qui estoient avec luy et menez au chasteau de Rochefort , entre les mains de M. de Sainct-Offange , capitaine d'icelluy, lequel de Sainct- Offange, à raison de laditte et M. de Hurtault, son frère, se sont déclarez pour le party de Mrs les princes de l'Unyon et lesquels auraient faict juger la prinse dudict Sardiny bonne , et duquel ilz auraient tiré de grands deniers à raison des grands biens et moïens qu'il avoit. »
mis répée hors du fourreau que pour défendre la foi de leurs pères. Je conviens qu'ils jouèrent avec une incontestable bravoure le rôle de partisans. A ce litre, ils méritent d'être rangés dans la classe de ces malfaiteurs, tristement fameux, qui sont la terreur et l'exécration de leurs contemporains, et qui apparaissent aux générations suivantes revêtus de je ne sais quelle poésie théâtrale. .Ces égarements de l'imagination populaire prêtent parfois à de brillants paradoxes; d'ingénieux esprits s'y complaisent; mais au premier examen des documents, leur fragile édifice s'écroule, le masque tombe et le héros s'évanouit. Tous les historiens qui ont parlé des trois frères Sainl-Offange sont unanimes : pour eux Arthus , Hurtault, La Houssaye ne sont pas les soldats d'une cause, ce sont des capitaines de bandits qui ne se mêlent aux batailles civiles que pour en rapporter de sanglantes dépouilles. Rangeard les appelle des brigands (1). Suivant de Thou, les habitants d'Angers ne voyaient dans Rochefort qu'une caverne de voleurs (2). Le bénédictin Roger dit : « J'ai entendu raconter des choses horribles des cruautés que cette garnison exerça depuis ce tempslà jusqu'en 1598. Les bonnes gens de ces quartiers-là qui avoient essuyé ces violences nous les ont racontées depuis avec étonnement (3). » Ils avaient une galère armée sur la Loire et interceptaient le cours du fleuve. Leurs cavaliers poussaient leurs courses sur les deux rives jusqu'en Touraine et ramenaient chaque jour du butin et
1 1) Mémoires, p. 208.
(2) Liv. cm, p. 234 « speluncam dirissimorum Utfronum.i
(3) Histoire de l'Anjou, p. 151.
des prisonniers. Les protestants , qui tombaient entre leurs mains , périssaient dans les supplices , les Saint- Offange voulant faire oublier en versant le sang des hérétiques, les incertitudes qu'ils avaient manifestées pendant quelques années (1). Un présidial, établi par eux à Rochefort, revêtait leurs cruautés ou leurs vengeances de formes juridiques; un assassin échappé des prisons de Paris en était le président (2).
La Rochepol et Puycharic tentèrent plusieurs fois , pendant l'année 1590, de s'emparer de Rochefort : attaques de vive force , surprises, trahison, tout fut déjoué par la vigilance ou la bravoure des capitaines ligueurs (3). Les officiers du roi parvinrent cependant à isoler la forteresse, en s'emparant des postes militaires ou des places voisines; ils enlevèrent successivement la Roche-Serrant et la Possonnière sur la rive droite de la Loire, les îles Rehuard et Lombardières à deux portées d'arquebuse de la Vallée, et les villes de Chalonnes, Reaupreau, Chemillé sur la rive gauche de la Loire ou sur les derrières de Rochefort (4).
(1) De Thou, liv. cm, p. 235. Un protestant est arrêté; on lui ordonne d'aller chercher du bois pour un feu de joie destiné à célébrer quelque succès obtenu par les catholiques; et on le jette lui-même dans les flammes, « plaudentibus Santofangiis vivus crematur. »
(2) Jean Le Maçon de Launay, ancien procureur du roi à Angers. Il était accusé d'avoir assassiné, le 5 janvier 1565, M. de Brye , frère puiné du seigneur de Serrant. Il fut arrêté et enfermé à la conciergerie de Paris. C'était un avocat subtil et retors, inépuisable en expédients ; la famille de Serrant se ruina à le poursuivre sans pouvoir obtenir un jugement. Il s'échappa de prison pendant la journée des barricades.
(3) Louvet, an 1590, mars, avril, octobre.
(4) M ibid
Au commencement de l'année 1591, les gouverneurs reçurent un renfort considérable. Le prince de Conly amena son armée en Anjou. Ce n'était pas un capitaine de mérite, mais il était aclif et entreprenant; il fit aux ligueurs une guerre très vive, et débuta par quelques succès. Il parcourut d'abord le nord de l'Anjou et chassa Bois-Dauphin de plusieurs petites places formant une ligne fortifiée au-dessus de Craon (1). Les ligueurs furent ainsi rejelés sur cette dernière forteresse ou obligés de se rabattre vers la Loire. Conty rentra triomphant a Angers le 15 mai. Quelques jours après, cédant aux prières et aux plaintes qui s'élevaient de tout le pays contre les soldats de Rocheforl, il sortit pour tenter une entreprise de ce côté. Mais comme il passait aux Pontsde-Cé avec ses canons de siège , il apprit que les Saint- Offange, prévenus de ses desseins, s'étaient mis en défense et ne pouvaient être forcés par un coup de main. Il se détourna et alla faire une pointe dans les terres du Poitou. Les habitants, trompés dans leur attente, poursuivent le prince de leurs supplications. Le 31 mai , le conseil de ville prie « monseigneur de La Rochepot d'entretenir monseigneur le prince en cesle vollonlé de faire acheminer son armée pour prendre ladicle place de Rochefort et l'asseurer qu'en ce cas il sera secouru de tout ce que la ville pourra. (2). » Le 18 juin, nouvelles instances : une grande assemblée à laquelle assistent l'Evêque, Philippe Gourreau et tous les notables, décide « qu'il sera escript a monseigneur le prince de Conty, au nom
(1) Louvet, an 1591, 11 mai.
(2) Registres, an 1591, 31 mai.
du corps de ville, pour le supplier admeuer son armée en ceste province d'Anjou pour l'assiégement et prinse de Rochefort et y sera offert que les habitants de ceste ville y apporteront tout le secours qu'ils pourront. » L'Evêque est prié d'intervenir, ainsi que son clergé (1). Les lettres et les députations se succèdent de mois en mois , et trahissent la détresse croissante et l'exaspération des bourgeois.
Vers la fin de cette année , la situation du parti royaliste s'aggrave , malgré les succès partiels du prince de Conly. Bois-Dauphin , rejeté sur la Loire, combine ses opérations avec les Saint-Offange , s'empare de quelques postes qui surveillaient Rochefort et menace Angers. L'agitalion était très vive dans cette ville, chez les royaux qui redoutaient les bandes ligueuses, et chez les partisans de l'Union qui en attendaient leur délivrance. Seul, Puycharic, impassible au milieu des mille rumeurs qui se croisaient aux pieds de son imprenable forteresse, complétait ses fortifications , amassait de la poudre et garnissait de canons toutes ses embrasures (2).
De plus en plus hardis, les Saint-Offange multipliaient leurs courses, et donnaient à chaque instant l'alerte à leurs amis d'Angers. Le 11 novembre, vers minuit, deux cents hommes de la garnison de Rochefort, venus secrètement par la croix Maataillée, font une brusque irruption dans le faubourg Bressigny, rompent les barrières, se jettent dans les maisons , enlèvent l'or, l'argent , les meubles des habitants et regagnent la campagne. Le toc-
(1) Registres, an 1591, 18 juin.
(2) Louvet, t. il, an 1591, octobre.
sin sonne, les bourgeois accourent en armes, Puycharic cl son lieutenant Madelet à leur tète. On poursuit les bandits ligueurs, on les atteint au Port-Thibaut; on en lue un grand nombre, et les autres se noient en voulant traverser la Loire à la nage (1). Des scènes de ce genre se répétaient fréquemment et tenaient la population en éveil.
Les alarmes succèdent aux alarmes. Au mois de décembre, les coureurs de Puycharic viennent annoncer que le duc de Mercœur s'approche avec une armée de sept à huit mille hommes, la plupart Espagnols. Le 18, il s'emparait de Saint-Florent qui fut mis à feu et à sang. Le seul bruit de sa marche fait refluer vers Angers les habitants de tous les lieux voisins, la Possonnièrc, Saint- Georges, Serrant, les Ponts-de-Cé. A Angers, on quadruple les gardes. Rochepot, qui battait la campagne avec quelques cavaliers , revient à la hâte. On lève de l'argent pour soudoyer les troupes des faubourgs, on jette trois compagnies dans Saint-Nicolas, le quartier le plus exposé. Les ligueurs de la ville voient reparaître les ordonnances les plus sévères : il leur est défendu de sortir, passé huit heures du soir; de fréquentes visites domiciliaires préviennent ou déjouent les complots. Puycharic, le maire et les échevins, qui agissent avec une parfaite entente, s'assemblent chaque jour pour aviser aux affaires (2). Cependant
(1) Louvet, t. il, an 1591, novembre.
(2) Le 24 décembre « fut faict une inicque proposition par les huguenots et faulx catholiques, qui estoit que la nuict de Noël on alloit à la messe de minuit, et (pie le service qui s'y faisoit pouvoit aporter quelque sédition et remuement et que, pour Pévitter, il seroit bien à propos que les églises fussent fermées el que l'on ne dicl point la messe
Mercœur continue sa marche. Le 25, il célèbre la fête de Noël dans les forts de la Possonnière et de la Roche-Serrant, qui s'étaient rendus par composition. Ayant ainsi dégagé Rochefort , dont les garnisons de ces deux châteaux gênaient les mouvements, il se retire sur Ingrandes pour faire reposer ses troupes (1).
Mais la trêve fut courte. Le 9 janvier 1592, l'armée ligueuse remontait la rive droite de la Loire , menaçant à la fois Angers et les Ponls-de-Cé. Pendant trois jours et trois nuits, dit Louvet, les habitants d'Angers furent en alarmes; le 13, Puycharic fit diminuer les gardes, Mercœur s'éloignait (2).
L'année 1592, qui s'ouvrait sous ces tristes augures , fut signalé du côté des royaux par des efforts plus vigoureux , mais aussi par des revers plus éclatants. Le prince de Dombes , gouverneur de Bretagne pour le roi , ne pouvant rien contre Mercœur, voulut du moins couper ses communications avec le nord de l'Anjou et le Maine, en lui enlevant la ville de Craon. Il fit connaître ses projets au prince de Conty et à La Rochepot. Un siège en règle fut résolu.
Conty, parti d'Angers le 21 avril , rallia Dombes sous les murs mêmes de Craon. Les deux armées réunies s'é-
de minuit, ce qui auroit esté empesché par ledict sieur de Puichairicq, qui auroit respondu à meschante proposition et dampné avis , lequel auroit dict qu'il voulloit que la messe de minuit fust ditte et qu'il ne volloit point que le service divin cessast, et que sy cela avoit lieu que ce seroit la cause que laditte ville abismeroit, qui sont les propres parolles qu'il dict en pleine assemblée de ville. » Louvet, t. n, 1591.
(1) Louvet, t. il, an 1591, décembre.
(°2) Id., 1592, janvier.
levaient à un chiffre qui varie, dans les divers récits, de six à douze mille hommes : on y comptait six cents landsknels et deux mille Anglais (i). Louvet qui, je l'ai déjà fait remarquer plusieurs fois, est mal informé sur ce qui se passe hors des murs d'Angers , n'a consigné dans son Journal que de petites circonstances se rattachant à cette expédition. Le 24 mai, il en raconte, avec une joie mal déguisée, le désastreux dénouement. Ce jour-là toute la population d'Angers assistait à une procession, « faicle par les églises de ceste ville, pour et à l'intention de Mrs les princes Dombes et Conty, estant au siège devant Craon , pour prier Dieu leur donner victoire contre M. le duc de Mercure qui leur auroil demandé bataille pour leur faire lever ledict siège... Comme laditte procession sortoit de laditte église pour s'en retourner à Saint-Maurice, les nouvelles certaines vindrent à madame la princesse de Conty que la bataille avoit esté donnée par M. de Mercure à M" les princes, et qu'ils s'esloient bien battuz , en champs de bataille, vendredy et samedy, et que M. de Mercure avoit gaigné le champ de bataille , à laquelle il avoit esté bien tué grand nombre d'Anglois et lansquenets et infanterye, environ de quinze cents ou davantaige, et que la plus grande partye de la cavallerye elle s'en estoit fuye et mise en déroutle, et laquelle l'armée dudict sieur de Mercure auroit poursuivy jusque dans la ville de Chasteaugontier où ilz en auroient bien tué, et auroit ledict sieur de Mercure gaigné treize pièces de canon, grand
(1) Louvet, t. il, an 1591, avril. « Lesquelz Anglois ont faict grand domrnaige au pais d'Anjou pour avoir tué beaucoup de prestres , tout rompu el brisé en l'abbaye dos Anges et aullres églises où ils ont passé. »
nombre de pouldre et boullels cl bagaige qui y est demeuré, el est demeuré le maislrc du champ de bataille et avoit grant nombre de prisonniers qu'il avoil prins, entre lesquelz estoit M. le comte de La Rochepot, gouverneur dupais d'Anjou... Ledict jour de dimanche, de nuict, M. de Puchairicq, gouverneur du chasleau d'Angers, est arrivé dudict Craon, en son dict chasleau, bien blessé en ung bras, avec quelques gentilshommes assez bien blessez , à raizon de laquelle perte de bataille et que ledict siège estoit levé dudict Craon, on auroit doublé les gardes Angers de trois compaignées de la craincte que les habitants huguenots et leurs alliez avoient que M. de Mercure vînt assiéger la ville d'Angers (1). » D'Aubigné a décrit la déroule de Craon en deux ou trois de ces pages éclatantes de verve méridionale, dans lesquelles l'historien militaire semble conduire les charges. Il attribue la défaite des royalistes à l'ignorance et à l'obstination des deux princes qui les commandaient (2).
Outre le prestige nouveau que la victoire ajoutait à ses armes, le duc de Mercœur recueillit des résultats positifs. Il suivit ses ennemis à la trace le long des routes encombrées de fuyards, de canons, de chevaux embourbés. Châteaugonlier et Laval se rendirent à lui à la première sommation. Bois-Dauphin, qui l'avait habilement secondé pendant cette heureuse campagne, fut rétabli dans ses apanages; il s'y maintint jusqu'à sa défection.
Rien ne manqua à l'humiliation des chefs royalistes :
(1) Louvet, 1592, mai. — Voir de Tiiou, liv. cm, p. 232. — Chronologie novenaire, liv. iv, p. 406.
(2) Hist. unir., t. m, p. 271. — Bodin , Recherches sur le Bas- Anjou, t. il, p. 152, a suivi d'Aubigné, mais a décoloré son récit.
on répéta bientôt dans les rues d'Angers et dans les pays d'Anjou et de Bretagne une chanson populaire, fruit de la veine satirique d'un capitaine ligueur nommé La Vallée. Louvet a inséré dans son Journal les quarante-neuf « stances en vers liriques appelés piques-mouches, pour ce qu'ilz picquenl ceulx qui ont faict ledict siège. » A une époque où plus d'un capitaine maniait à la fois la plume et l'épée, on remarqua peu les couplets de La Vallée. On y trouve des traits fort vifs, des saillies mordantes et une vraie pointe d'esprit gaulois (1). C'est
(1) Je cite au hasard pour donner une idée de la chanson ligueuse en Anjou.
Je vys fuir tous les plus grands.
Entre lesquelz Monsieur Banville, Auparavant des plus mordants, \ ce camp fust le plus habile ; Si on eut peu prendre la ville En courant, il estoit dedans.
Il n'est que d'aller.
Xcrmoustier craignant un affront Ou d'avoir quelque dure atteincte Se inist ses deux cornes au front où estoit sa vertu empreinte, Cuis s'en fuit sans aulcunc crainte taisant comme les aultres font.
11 n'est que d'aller.
Si Craon est pris avec du veut , Ce sera d'Avaugour sans doute; Car, en souillant, le plus souvent Il met les aultres vents en routte.
Et en ung besoin, somme toutte, I .m A tourner ung înoullin à vent.
It n'es! que d'aller.
la contre - partie angevine de la satyre Ménippée (1).
Si les amis de Louvet chansonnaient les vaincus de Craon, les bourgeois du corps de ville s'associaient à leur douleur, et les aidaient de toutes leurs ressources à réparer leur défaite. Ils faisaient fabriquer des armes; ils levaient de l'argent; ils nommaient un comité permanent de huit échevins et de deux membres du clergé pour assister Puycharic et prendre d'urgence les mesures que la situation rendait nécessaires (2); ils envoyaient message sur message à Henri IV pour obtenir des secours contre le duc de Mercosur (3).
L'activité du gouverneur du château et de l'échevinage eut un plein succès. L'armée de Mercœur, dont les coureurs avaient paru aux portes d'Angers , n'osa point faire le siège de la ville et ne larda pas à sortir de la province. Puycharic, sa blessure à peine fermée, reprit la campagne, chassa les ligueurs des forts qui dominaient les voies d'arrivages, et pilla le bourg de Rochefort après un sanglant combat livré aux Saint-Offange.
(1) Voir dans la satyre Ménippée, édit. de Ch. Labitte, p. 25, la chanson de Passerat : // n'est que de bien courir.
(2) Registres, an 1592, 26 et 29 mai, 23 juillet.
(3) Ibid., 26 mai. « Il a esté conclud qu'il sera escript au Roy pour lui représenter Testât de ceste province et le besoing de pourveoir à la seureté d'icelle, supplier Sa Majesté d'en faire selon qu'elle sçait estre nécessaire et pour cest effect nous assister de forces bastantes pour opposer aux dessaings des ennemys, et pour supplier aussy Sa Majesté de la délivrance de Mer de La Rochepot par le raoïen de l'eschange de quelques prisonniers, et qu'il sera aussi escript à madame de La Rochepot pour luy faire entendre le desplaisir que recoipvent les habitants de ceste ville de l'infortune advenue à Msr de La Rochepot et la vollonté qu'ils ont de l'assister en tout ce qui despendra d'eulx pour l'advèneinent de sa liberté. »
Ces représailles , ces petits succès ne faisaient poiut oublier l'humiliation de Craon; les royalistes n'en sentaient que plus vivement le désir de prendre une revanche glorieuse. Les habitants d'Angers, exposés tous les jours aux camisades, voyant leurs champs ruinés, leur commerce anéanti, demandaient à grand cri le siège de Rochefort. L'arrivée du maréchal d'Aumont, dont l'énergie était connue des Angevins , fit redoubler les plaintes en éveillant les espérances. Ce capitaine venait remplacer le prince de Dombes dans le gouvernement de la Bretagne. 11 amenait une petite armée qui , jointe aux débris de celle de Craon, offrait des forces suffisantes pour tenter un coup décisif. Le maréchal opéra d'abord dans le nord de l'Anjou et s'empara de Mayenne. Il menaçait déjà Châleaugonlier et Laval où commandaient les lieutenants de Bois-Dauphin, lorsqu'il apprit que, dans une conférence tenue à Beaufort entre Duplessis , Puycharic , la Trémouille , Gourreau et plusieurs notables d'Angers, on avait décidé le siège de Rochefort (1). Il manda aussitôt ces personnages auprès de lui, et, à leur grande surprise , il leur annonça qu'il prendrait part à l'expédition , « ne considérant pas que l'unicquc raison qui les enhurdissoit à l'entreprendre estoit que lui attaquant Laval et Châleaugontier appelleroit de ce costé le duc de Mercœur, qui par ce moïen ne pourrait secourir Rochefort (!2). » Malgré leur insistance et la valeur de leurs arguments , le maréchal persévéra obstinément dans sa résolution.
i 1 1 David do Licques, p. INT.
l'i Mémoires (!<• M11" Duplessis-Mornay, p. 2ii.
Le siège de Rochefort fut aussi mal conduit que celui de Craon. L'armée royaliste comptait un grand nombre de vaillants gentilshommes, admirables dans un coup de main, héroïques dans une aventure; mais elle n'avait pas de général. D'Aumont n'entendait rien à l'art dos sièges. Duplessis-Mornay, avec son activité ordinaire, se porla le premier sous les murs de Rochefort , amenant à sa suite deux canons, soixante gentilshommes, deux cents arquebusiers et dix milliers de poudre (1). Il commença l'investissement le 15 septembre. D'Aumont et le prince de Conly le rejoignirent le lendemain (2).
Si les opérations avaient été poussées avec vigueur dès les premiers jours, le succès eût été assuré. Malgré leur audace et l'assiette de leur forteresse, les ligueurs n'étaient pas en mesure de résister à des forces considérables. C'était l'avis de Duplessis-Mornay : « Il est plus facile, disait-il, de prendre Rochefort avec quatre canons aujourd'hui , qu'il ne le sera avec le double dans un mois (3). » Mais le maréchal d'Aumont avait perdu, en vieillissant , celte ardeur impatiente que lui attribue Rranlôme; il refusa d'agir et attendit plus d'un grand mois la réunion de toutes ses troupes ; les capitaines retardataires, Lavardin, Saint-Luc, La Trémouille, n'amenèrent que peu de monde. Celte prudence excessive exalta le courage entreprenant des assiégés. Quand ils virent les travaux se rapprocher de la place, ils firent des sorties, culbutèrent les travailleurs, comblèrent les tranchées et
(1) David de Licques, p. 187.
(2) Registres, an 1592, 16 septembre.
(3) David de Licques, p. 187.
tuèrent un grand nombre de soldats royalistes (1). On entrait en novembre; rien n'avançait. D'Aumont avait réuni treize pièces de canon, mais il n'avait pas encore choisi le point d'allaque. A la suite d'une reconnaissance faite par Duplessis (2), Puycharic et Monlmarlin, il fut décidé qu'on « battrait la place par le côté de Saint-Sympliorien en batterie et du fort de Dieusie en courtine. » Là-dessus intervient Saint-Luc ; il avait pris l'avis d'un gentilhomme du pays, nommé Milly-Bretesche, « qui, par bienséance, esloil de corps en l'armée mais d'affection au parly contraire. » Il assurait, d'après celte autorité suspecte , qu'il fallait porter les principales batteries sur Dieusie, et qu'il suffirait de deux canons dans le pré, tirant sur Saint-Symphorien. Duplessis objecte vainement que c'est folie d'attaquer Rochefort par le côté le plus escarpé, « et que, quelque ouverture qu'on pût faire aux murailles, il n'y auroit moien, le roc précipité comme il esloit d'y monter ny d'y loger. » L'ancien mignon de Henri III l'emporte sur le grave Duplessis et sur les meilleurs capitaines. Le 7 novembre, le feu fut ouvert des hauteurs de Dieusie. Quand on eut tiré deux mille cinq cents coups, « on vit qu'il y eut prou de bresche, mais nul moyen d'y aborder (3). » Le maréchal se ravisa trop
(1) Louvet, t. ii, an 1592, octobre.
(2) Mémoires de Duplessis-Mornay, t. v, p. 384. Lettre de Duplessis à .M. du l'resnc. « J'assiste Mer le prince et M. le maréchal d'Aumont de ce que je puis au siège de cestc place, importante infiniment à ces provinces; forte plus qu'il n'est à croire et d'art et de nature. Et dont toutes fois, aidant Dieu, nous aurons le bout, si nous ne sommes traversés de la Brctaigne, auquel cas rbacung dcbvroit estre le pied à restrier pour nous secourir. »
(3) David de Licques, p. 189.
lard; les munitions étaient épuisées, et « la rivière venant à croistre selon la saison noyoit déjà les ouvrages avancés , » lorsque les canons furent portés sur le point indiqué par Duplcssis-Mornay.
On imagine avec quelle anxiété Angers suivait les péripéties du siège. Aucune entreprise , depuis le commencement des troubles religieux, n'avait passionné à ce point toute la population. C'était en effet pour elle une question de sécurité prochaine ou de violences nouvelles. Aussi n'épargnait-on rien pour le triomphe des royaux , ni argent (1), ni munitions, ni soldats. Les hôpitaux étaient ouverts « aux pauves soldats blessez , comme aussy les habitants laiz de chascune paroisse esloient priés de donner leurs libéralités pour fournir auxdils frais. » Des listes de souscriptions se formaient dans tous les quartiers, et portaient en lôteles noms les plus considérables de rhôlel-de-ville et du présidial (2). Les réquisitions du maréchal se succédaient : le maire et les échevins n'en repoussaient aucune (3). Les capitaines et des compagnies entières parlaient pour le camp : le maire essayait vainement de contenir l'entraînement général (4).
(1) Les bourgeois avaient offert vingt mille écus pour le siège, à condition que Rochefort serait rasé. Mémoires de Duplessis-Mornay, lettre au roi du 12 septembre 1592, t. v, p. 379.
(2) Registres, an 1592, 16 septembre.
(3) Ibid., 26 septembre, 3 et 11 novembre, des canons, des tonneaux , de la poudre, du plomb, des vivres, du vin.
(4) Ibid., 5 novembre. « Le sieur de la Rue a esté prié se transporter vers Msr le prince de Conty et M. le marécbal d'Aumont pour leur remonstrer que plusieurs capitaines et soldats des compaignées de la ville se transportent au siège de Rocbefort , de sorte que la ville est desgarnie de tous les plus affectionnez au service du Roy; qu'il leur
Cependant comme ces milices régulières ne suffisaient pas aux besoins du siège, et que les pionniers manquaient pour creuser les tranchées et faire les travaux d'approches, on eut recours à une sorte de presse, expédient barbare contre lequel Louvet s'élève avec raison (1).
La garnison sentait bien qu'elle gagnait tout en prolongeant la résistance. La saison devenait mauvaise , les eaux inondaient la vallée, les munitions des royalistes
plaise faire ordonnance et deffense telles qu'ils adviseront pour la seureté de la ville, et qu'ils n'abandonnent la ville. »
(1) « On a prins la plus grant partie de tous les bonnes gens des champs qui estoient venuz au marché et halles d'Angers pour y amener du bestial à vendre pour mener à Rochefort, et ce arcbers et sergents, et aultres marchands qu'ils trouvoient sans exception d'aulcun , ensemble les portefaix, qu'on trouvoit par les rues, et les ont mis tous en prison. Beaucoup desquels marchands et païsans , qui estoient èsdittes balles voiant la rigueur qu'on leur faisoit, pour évitter la prison, s'enfuyoient et laissoient leur bestial ès-dittes balles pour leur saulver, et aulcuns desdicts archers menoient lesdicts marchands en des maisons particulières et desquels ils exigeoient et voulloient ce qu'ils pouvoient avoir d'argent sur eulx. » René Bodet, lieutenant de prévôté, s'était chargé de ce recrutement tyrannique. Bientôt « icelluy Bodet a tirré desdites prisons les paouvres gens des champs et portefaix, lesquels comme criminels il a fait lier avec des cordes par ses bourreaulx et volleurs d'archers , et iceulx faict mettre en ung batteau au port Ayrault et mener audict Rochefort pour faire les aproches , barricades et planter les eschelles , qui estoit une chose pitoiable de vcoir tant de paouvres gens menez par force , après lesquelz on voioit leurs femmes et enfants qui couroient et crioient, après lesquelz, au lieu de les consoller et donner de l'argent pour vivre, les satellites et bourreaulx leur donnoient des coups de bâton. » Les arcbers de Bodet répétèrent plusieurs fois cette odieuse opération ; et presque chaque jour ils parcouraient les campagnes voisines et enlevaient « de paouvres mestaiers et cloziers qui estoient liés avec des cordes pour les mener audict Rochefort. » Louvet, I592, novembre.
s'épuisaient. Cependant la famine sévissait dans la place; la population, bloquée depuis deux mois, souffrait cruellement (1); les secours espérés de Bretagne ne s'annonçaient même pas. Un jour, un courrier venu d'Ancenis est arrêté dans les lignes de Duplessis. Il portait une lettre de l'aîné des Saint-Offânge , Hurlault, qu'une maladie grave retenait , à son grand regret , loin du théâtre de la guerre. Il écrivait en chiffre à son frère La Houssaye « qu'il eut bon courage , qu'il seroit secouru. » Duplessis parvint à trouver la clef du chiffre et composa avec les mêmes signes une lettre « qui le désespéroit de secours et la fîst tomber entre leurs mains (2). » La Houssaye et les siens trompés par ce stratagème « délibéroient sur icelle et incly noient à faire la composition bonne; » mais pendant la nuit un valet de Hurtault pénétra dans la place, et leur remit une nouvelle missive qui leur fit découvrir la ruse de l'ennemi et leur rendit l'espérance. Louvet, qui avait peut-être lu Tite-Live, raconte aussi un épisode qui rappelle le siège de Rome par les Gaulois. Un jeune gentilhomme du nom de Launay-Gringuenière s'offre à Saint-Offange pour aller , au péril de sa vie, avertir Mercœur de la détresse des assiégés. Il sort à cheval , traverse les postes ennemis et gagne Nantes. Quelques jours après il revient par la même roule, passe de nouveau à travers l'armée royaliste , renverse d'un coup de pistolet le capitaine Montmarlin qui lui barrait
(1) Roger, p. 453. « Une grande partie du peuple de la paroisse de Rochefort et des environs qui s'étoit retirée dans le château au commencement du siège y mourut de misère et de pauvreté. »
(2) David de Licques, p. 190.
le chemin et renlre à Rochefort « tellement qu'il leur donna telles réjouissances qui leur ont augmenté le couraige de tenir bon et à raison de laquelle hardiesse , ledit sieur de Launay a acquis un grand honneur en toutte l'armée (t). » Les ligueurs n'en doutaient plus : leur héroïque constance allait bientôt recevoir son prix; Mercœur longtemps retenu au siège d'une place royaliste de la Bretagne se disposait enfin à marcher au secours de Rochefort.
D'Aumont et Conly n'ignoraient pas les espérances des assiégés. Ils tentèrent un dernier effort. Les batteries avaient enfin élé établies sur le terrain désigné par Duplessis-Mornay. Le 24 novembre , les treize canons ouvrirent un feu violent sur les murailles les plus basses de Rochefort. Le 28, une large brèche offrait aux royalistes un accès facile. D'Aumont ordonna l'assaut à deux heures après-midi. Gentilshommes et soldats, irrités parla longue résistance de la place, s'élancent « par grande furye. » Mais debout sur la brèche, rangés comme un mur vivant et infranchissable, Saint-Offange et ses compagnons arrêtent l'élan désordonné des assaillants, et après quelques instants d'une lutte acharnée, les précipitent sous une pluie de balles et de mitraille le long des rocs inexpugnables.
Dès lors l'enlrcprise était manquée. Seul d'Aumont s'obstinait à la poursuivre (2). Mais son armée l'aban-
(\) Louvet, 1592, novembre.
^2) On trouve à la date du 1er décembre, l'analyse d'un message du maréchal : « Sur ce qu'il a esté proposé de la part de M. le maréchal il \mimrit et île Mb* le prince de Conty, que lesdicts sieurs ont entreprins le siège de TWhofort tant pour le service du Roy que pour la li-
donna. Le 1er décembre, en passant la revue, il constata la désertion presque générale : des six à sept mille hommes qu'il avait comptés au mois d'octobre , il ne restait au camp que trois à quatre cents chevaux et douze arquebusiers (1). Ces forces étaient évidemment insuffisantes pour tenir tête aux Saint-Offange et à l'armée de Mercœur dont on signalait l'approche. Il fallut se résigner à lever le siège (2).
berté du pais et conservation de ceste ville , en espérance que les habitants leur ayderoient à la despense et que les sieurs capitaines et grant nombre d'honnestes hommes qui sont audict siège exposent leurs vyes et moyens dont il y a plusieurs morts et blessez à extrémité; que avoir conduict ceste œuvre jusque icy il ne fault l'abandonner et délibérer y perdre plus tost la vie; que de la part desdicts habitants ils fassent aussy leur debvoir... » Le maire conclut en demandant, au nom du maréchal et du prince, de la poudre, de l'argent, des soldats. Registres, an 1592, 1er décembre.
(1) Louvet, t. ii, an 1592, 1er décembre.
(2) M., ibid. Je laisse à juger la joie du ligueur Louvet et la complaisance avec laquelle il s'étend sur la déconvenue des lieutenants du Roy de Navarre, « qui est pour monstrer la providence de Dieu qui ne sera jamais pour les huguenots ny pour les faulx catholicques qui leur adhèrent. » Duplessis-Mornay aurait pu aussi se réjouir dans une certaine mesure , car la déroute démontrait la sagesse des avis qu'il avait donnés et que le maréchal avait refusé de suivre. Voici comment il rendit compte au roi de l'événement : « Sire, Vostre Majesté aura esté avertie que le siège de Rochefort a esté levé. L'issue en pouvoit estre tout aultre ; mais j'ose dire que c'est plus tost malheur que faulte, car ebascun y a faict ce qu'il a peu, M. le maréchal d'Aumont surtout. Mais par une certaine facilité, les mauvais advis ont esté préférés visiblement aulx bons. Je me console, qu'il rendra tesmoignage à Vostre Majesté que je l'y ai assisté oultre mon pouvoir, depuis le commencement jusques à la fin. Maintenant c'est à nous de courre; car ces gens enorgueillis seront tous les jours à nos portes De Saulmur, 7 décembre 1592. » Mémoires de Duplessis-Mornay, t. v, p. 387.
La malheureuse issue de l'expédition sur Rochefort était un véritable désastre pour les bourgeois royalistes d'Angers. Non seulement ils n'avaient plus l'espoir de voir cesser les brigandages des Saint-Offange; non seulement ils avaient inutilement payé plus de 30,000 écus, sacrifié leur réserve de poudre et de munitions, perdu plusieurs soldats de la milice , mais ils voyaient fondre sur eux toutes les calamités à la fois : l'armée vaincue se repliait en désordre vers leurs murs et dévastait la campagne, Mercœur s'avançait avec ses féroces Espagnols (1), et les ligueurs de la ville s'agitaient de nouveau , prêts à favoriser l'entrée de l'ennemi. L'échevinage, secondé par Puycharic, pourvut à tout avec une grande activité. On renforça les gardes à toutes les portes, on mit des compagnies dans les faubourgs, on vota 1,500 écus pour entretenir les troupes et 1,500 autres pour acheter de la poudre, on prescrivit une enquête sévère pour s'assurer des personnes suspectes et connaître le nombre d'hommes et la quantité d'armes qu'on pouvait consacrer à la défense de la commune (2). Bientôt les alarmes se dissipèrent : Mercœur s'éloigna après de vaines démonstrations ne voulant point assiéger la ville parce que, dit Louvet, « il apréhendoit que les bons catholiques y estant feussent perduz et ruinez par les méchants huguenots et leurs faulteurs et adhérents. »
Restaient les ennemis du dedans. Le double triomphe
(1) D'Auhigné, Hist. univ., t. m, p. 273, raconte qu'après la bataille de Craon « les Espagnols arrachèrent les prisonniers français d'entre les mains de plusieurs pour les tuer par le commandement de don Jouan. »
(2) Registres, an 1502, décembre.
de la Ligue à Craon et à Rochefort et ses progrès autour d'Angers (1) réveillaient l'audace des prédicateurs. Le parlement de Tours fut obligé d'intervenir de nouveau contre la verve séditieuse de ces agitateurs du peuple (2). Des arrêts sévères avaient fait des vides dans leurs rangs; mais l'église militante n'en refusait pas moins d'amener son drapeau, et continuait la lutte, en dépit des magistrats royalistes et malgré le désaveu formel de l'évêque. Le 21 juin 1593, on avait célébré, selon l'usage, la fête du Sacre par une procession solennelle : Puycharic, Pierre Ayrault, René Gohin , maire d'Angers, Ronvoisin , président du présidial , les conseillers, les échevins, tous les notables .
(1) Louvet, t. ii, 27 décembre 1592, 16 mai et 1(5 juillet 1593. Les ligueurs s'emparent des forts de la Possonnière, de la Roche-Serran t , du château du Plessis-Bourré, de la ville et du château de Sablé.
(2) M., an 1592, décembre. « Lequel parlement de Tours exerçoit, pour intimider les catholicques, touttes les cruautez qu'il pouvoit à l'endroict de ceulx qui susportoient les princes et chefs de l'Unyon , protecteurs et deffenseurs à ce que le Roy de Navarre feust receu et sacré Roy de France à raison de son hérézie; et lequel parlement, sans congnoissance de cause, ni ouvrir le sac sur lequel il y avoit sur l'eltiquette ce mot ligueur, il estoit condempné mourir, et faisoient et exerçoient les cruaultés à l'endroict des bons catholicques en la mesme forme et manière comme font ceulx d'Angleterre pour intimider les catholicques, tellement qu'à raison desdictes tyrannies et cruaultez qui se faisoient à Tours soubz le voile de la justice contre les paouvres catholicques et plus particulièrement contre les relligieux prédicateurs et gens d'église, qu'ilz ont, en sy grand nombre, faict brusler et pendre, lesquelz sont vrays martirs pour avoir soustenu la vraye relligion , les paouvres catholicques et relligieux et gens d'église n'ozoient parler les ungs avec les aultres, et lorsqu'on en trouvoit deux ou trois ensemble qui conféroient les ungs avec les aultres , ils estoient incontinent prins prisonniers, et les accuzoit-on d'estre ligueurs et qu'ils conspiroient contre le Roy. »
avaient suivi la cérémonie. La procession s'arrête dans l'église de S'-Michel-du-Terlrc. Alors « le père Subleau, docleur relligieux du couvent des Cordeliers , a faict le sermon, auquel il a Iraitlé du S'-Sacrement de l'autel, et bien parlé contre les huguenots et les héréticques, et que ceulx qui adhéroient avec eulx , les susportoient , favorisoient , esloient tous escommuniez, et qu'il ne falloit point prier Dieu pour eulx, et les anroit bien blasmez et leurs adhérents. » Quelque brève que soit l'analyse de Louvet, il en dit assez pour donner une idée du sermon : sous les mois d'hérétiques, d'excommuniés, d'adhérents, l'orateur, personne ne s'y trompait, attaquait Henri IV et ses amis. Les magistrats, poussés à bout par cette audacieuse sortie, s'assemblent « et ont conclud et décrété contre ledict Subleau, prinse de corps et le mettre prisonnier pour avoir prescbé cédicieusement. » Dans l'après-dîner, ils se rendent chez l'évêque Miron. Le prélat, nous l'avons vu, était royaliste, et avait combattu de toutes ses forces contre les énergumènes que les couvents fournissaient à la chaire. Il envoie quérir Subleau par les archers du prévôt. Le religieux refuse de se rendre auprès de l'évoque et dit « qu'il ne le congnoissoit point pour son juge. » Miron se transporte au couvent des Cordeliers et se fait amener le moine « auquel il auroit remonslré que c'estoit un cédilicux et qu'il avoit presché eédilieusemeut; lequel auroit fait response qu'il n'avoit dict que la vérité et qu'il sousliendroit. » Le prélat ne pouvant obtenir un mot de plus, remet Subleau en garde à un religieux, nommé Coumcau, qui était sans doute le prieur du couvent. Mais les magistrats , se défiant d'un pareil gardien, se rendent vers le soir aux: Cordeliers afin de
s'assurer de la personne du prédicateur réfraclaire; « ou estant, auroient faict venir un serrurier, lequel auroit, avec ung marteau, frappé contre la porte et longtemps après avoir frappé , ladilte porte auroit esté ouverte par ung relligieux où ils auroient entré audict couvent et demandé ledict Subleau. » Subleau avait disparu et « les relligieux auroient faict response qu'ils ne savoienl où il estoit. » Messieurs de la justice verbalisent et se retirent. L'évêque n'est pas plus heureux dans ses réquisitions. Il mande le lendemain le religieux Coumeau. Les magistrats, qui entouraient Miron, le pressent vainement de questions; la réponse est toujours la même « leur auroit dict ne sçavoir où il estoit. » Il fallut s'en tenir là : l'évêque fît emprisonner Coumeau en lui disant « qu'il le luy feroit bien trouver Subleau (1). » Mais nous ne voyons pas qu'il ait réussi à ressaisir le fugitif, protégé dans son évasion par ce sentiment de solidarité qui unit si étroitement les membres d'une communauté. Le parlement de Tours devant lequel cette affaire fut portée , ne trouva d'autre moyen de mettre un frein à l'insubordination des Cordeliers que de leur imposer pour gardien « un certain Urban Verneau, fort affectionné pour le roy de Navarre , lequel Verneau , par ledict arrest , est déclaré provincial de l'ordre, ès-provinces de Touraine et Anjou (2). »
Louvet, que je suis constamment pour guide dans cette élude , reste sagement renfermé dans l'enceinte de sa commune. Il ignore ce qui se passe au dehors ou s'en préoccupe peu. Il ne nomme même pas le roi de la Ligue,
(1) Louvet, t. il, an 1593, 2t juin.
{l)Id., ïl juillet.
Charles X; il ne parle, ni des brillantes mais stériles victoires de Henri IV , ni du siège de Paris , ni des campagnes du duc de Parme , ni des déchirements intérieurs de la Ligue; il ne sait rien des ardentes compétitions allumées au sein de son parti par la vacance du trône; il se garde de parler des prétentions de l'Espagnol et ne dit pas un mot des états-généraux convoqués par Mayenne. Le nom du roi de Navarre revient rarement dans ses récils, et n'est rappelé le plus souvent qu'à l'occasion des prières et des Te Deum que le corps de ville fait chanter. Comme il ne néglige cependant aucun des faits qui intéressent directement Angers, il signale, le 25 février 1593, la sortie d'une députalion qui , sur la demande du gouverneur La Rochepot, « va salluer le roy de Navarre en la ville de Tours. » Duplessis Mornay attendail le monarque à Sauniur; il y arriva le 27 du même mois.
Henri IV était à la veille de son abjuration ; son parti était pris, sans doute, mais il hésitait avant de faire ce qu'il appela si légèrement « le saut périlleux. » Duplessis lut facilement au fond de son âme , et le roi , malgré ses gasconnades, ne parvint pas à lui donner le change (1). Ils se séparèrent le 8 mars. Au mois de juillet, l'événement attendu par tous les honnêtes gens du parti catho-
(1) David de Licques, p. 172. « Il fut suspect à M. Duplessis de ce qu'il n'approfondissoit rien. Cependant il fréquenta les presches à l'accoustumé, loua le temple que le gouverneur avoit basti; mesme tint aux pasteurs qui le visitèrent de très-bons propos au partir; s'ils oyoient dire de luy quelque desbauche qu'ils en crussent quelque chose, qu'il estoit homme sujet à de grandes infirmitez ; mais si on leur disoit qu'il se détraquoit de la religion, qu'ils n'en creussenl jamais rien r[ qu'il v meurroit. »
Iique et jugé nécessaire par les hommes sensés du parti protestant, était accompli, et, ouvrant tout à coup de nouvelles perspectives , faisait entrevoir au peuple , foulé par trente ans de guerre , le terme prochain de ses malheurs. Henri IV répudiait la religion de ses compagnons d'armes pour se concilier l'immense majorité de la nation. Cependant tout n'était pas encore fini ; l'acte solennel de Saint-Denys ne fît pas tomber les armes de toutes les mains. A l'exemple de l'opiniâtre Louvet (1), beaucoup de ligueurs attendaient encore , pour se rallier définitivement , que le mot d'ordre fût venu de Rome.
(I) Louvet, t. n, an 1593, juillet, pour la première fois, appelle Henri IV h Roy : « Le sabmedy, dernier jour de juillet, on a chanté le Te Deum en réjouissance et pour louer Dieu de ce que le Roy estoit allé à la messe; » c'est pure distraction de sa part: il continue son opposition jusqu'en 1595.
CHAPITKK XI.
Progrès du parti royaliste. — Derniers efforts de la Ligue en Anjou.
— La reine Louise ouvre des négociations avec le duc de Mercœur.
— Le pape relève Henri IV de l'excommunication. — Le peuple se rallie. — Soumission de Bois-Dauphin. — Les Saint-Offange continuent seuls la lutte. — Marche du roi sur la Bretagne. — Soumission de Craon et de Bochefort. — Traité de Briollay. — Édit de Nantes.
— Fin de la Ligue en Anjou. — Conclusion.
En abjurant, Henri IV n'avait point passé d'un camp dans un autre : il cessait d'être un chef de parti, et inaugurait, comme roi de la nation, le principe des politiques, si odieux aux deux factions extrêmes, la tolérance de l'État en matière religieuse. Huguenots cl ligueurs étaient également vaincus. Cependant, malgré leur profond ressentiment , les calvinistes, contenus par des chefs dé-
voués, continuèrent à servir le prince qui avait renié
leurs croyances, mais qu'ils aimaient « pour l'avoir porté sur leurs épaules depuis la Loire. » La Ligue, au contraire , atteinte du coup mortel , se débat péniblement pendant quelques années encore; je ne sais pas de spectacle plus attristant que l'agonie de celte faction. Les huguenots durent être tentés de pardonner son abjuralion au Béarnais, en le voyant avilir à plaisir ces prétendus héros de la foi, qu'ils avaient combattus ensemble, et qui , substituant de honteux calculs à leur enthousiasme factice, ne craignaient pas de vendre pièce à pièce les débris croulants du grand édifice des Guise. Les niasses populaires, que des craintes légitimes avaient entraînées dans la conjuration féodale, suivent encore pendant quelque temps les chefs qui les égarent en semant des doutes sur la sincérité du roi (1). Mais on peut entrevoir dans le Journal de Louvet que , malgré toutes les excitations des meneurs, le peuple, avide de repos après tant de jours de souffrance, abdique peu à peu ses haines, et que, disposé à se soumettre, il n'attend plus qu'un signal venu de Rome, pour rejeter le drapeau de la Ligue.
Les habitants de la campagne manifestent leur joie sans arrière-pensée. Henri IV ne leur avait pas encore promis la poule au pot, mais il leur offrait la paix; et, ce don de joyeux avènement, ils l'eussent accepté, je pense, même d'un roi huguenot. A la faveur de la trêve géné-
(1) De Thou, liv. cxi, p. 506. Mercœur faisait dire par ses prédicateurs « que ce retour simulé ne tendait qu'à tromper les catholiques ; que la religion courait plus de risque que lorsque le roi était ouvertement protestant; qu'il ne fallait pas donner dans ce piège; et que ce serait trahir la religion que de ne la pas défendre avec plus de vigueur que jamais. »
raie, ils se rendent en pèlerinage aux sanctuaires vénérés de la capitale de leur province, dont l'accès était devenu si difficile depuis dix ans. Des villages entiers se présentent tour à tour, formant de longues processions « au grand crève-cœur des huguenolz et faulx catholicques. » Ces manifestations ne laissaient pas d'inspirer quelques inquiétudes. Ainsi , quand on apprend que la paroisse de Rochcfort va visiter Notre-Dame de Recouvrance, les magistrats jugent à propos de doubler les gardes. Il est vrai que les Saint-Offange avaient choisi, pour faire leur procession, le jour du '24 août, anniversaire de la Saint-Barthélémy : ils faisaient ainsi d'un acte de piété, une sorte de menace , comme pour se dédommager de l'inaction que leur imposait la suspension d'armes (1).
Les chefs de la Ligue, désormais sans espérance, s'efforcent de s'agrandir le plus possible, apparemment pour se vendre à plus haut prix. Bois-Dauphin, Le Cornu, les Sainl-Ofïange, multiplient leurs attaques contre les royalistes dans le cours de l'année 1594. La population d'Angers, bloquée de tous côtés, exposée à la famine, privée de tout commerce, achève de se détacher de ces cruels partisans, en qui elle ne reconnaît plus les soldats de la foi. Puycharic et La Rochepot continuent, avec leur infatigable activité, cette guerre sans gloire, dont les incidents sont toujours les mômes, prise d'un poste, siège d'une redoute, escarmouche au détour d'une haie, embuscade dans un moulin.
Plus heureux que ses lieutenants d'Anjou, le roi usant, à la honte de ses ennemis, de la tactique vantée par
(I) Louvcl, 1593, août. Une trêve générale suivit l'abjuration du roi.
Philippe de Macédoine, ne trouvait pas de ville imprenable. Le Journal de Louvet n'est plus qu'une longue suite de Te Deum chantés à Saint-Maurice pour de faciles triomphes, qui eussent été assurément plus prompts et plus nombreux encore, si le Béarnais eût été assez riche pour envoyer partout des mulets chargés d'or. Le 22 mars 1594 , il entrait dans Paris, dont les portes lui étaient livrées par le comte de Brissac, que nous avons vu à la tète des ligueurs d'Angers en 1588.
Le Te Deum retentit cette fois jusqu'au fond de la Bretagne et troubla le duc de Mercosur. Le rêve qu'il nourrissait depuis six ans commença à se dissiper : au bruit que faisait la chute des principaux soutiens de la Ligue, il pressentit , non sans effroi , qu'il allait bientôt rester seul, les armes à la main, en face du roi de France (1). Duplessis-Mornay, qui suivait attentivement les fluctuations de celte âme irrésolue, crut l'occasion favorable pour entamer des négociations. 11 employa, comme intermédiaire , la veuve de Henri III , sœur du duc, qui offrait d'elle-même son influente entremise. Le roi approuva les plans du gouverneur de Saumur, et décida que les conférences auraient lieu à Ancenis. Le 6 mai, la Royne Blanche faisait son entrée solennelle à Angers (2).
(1) Duplessis avait engagé de secrètes négociations avec Mercœur dès l'an 1592. Voir Mémoires, t. v, p. 378, lettre à M. de Charette, seneschal de Nantes.
(2) Louvet, t. H, 1594, mai. — Registres, 6 mai. « A esté advisé que M. le maire, accompaigné de cinq ou six de ce corps de ville, iront aux Ponts-de-Cé, au devant de la Royne, la supplier d'honorer ceste ville de sa présence et y prendre son logis, où les habitants sont en toutte dévotion luy offrir faiie le très humble service qu'ils doibvent. »
Elle fui reçue avec de très grands honneurs, et les deux partis, abaissant leurs armes devant celte auguste médiatrice, dont les malheurs, la vertu et les sentiments fraternels rehaussaient la majesté, convinrent d'une trêve pour tout le temps de son séjour dans la ville. Sa présence acheva de calmer les esprits, et, lorsqu'on la vit, ta la suite d'une procession générale , « prier Dieu donner une bonne paix au royaulme de France, » tout le peuple s'associa sincèrement à ses vœux . Louvet oublie même d'accuser la sincérité des courbonzons et [aulx calholicques (1). Louise de Yaudemont quitta Angers le 25 mai, et descendit par eau vers Ancenis, où son frère la devait recevoir. Bientôt après, les commissaires du roi el ceux du duc de Mercœur engagèrent la discussion sur un projet de traité. Duplessis avait seul le secret de Henri IV, et savait jusqu'où pouvaient aller les concessions (12). Il n'entre pas dans mon sujet de suivre, en ses obscures complications, celte comédie diplomatique, que les agents de Mercœur prolongèrent à plaisir jusqu'en 1598(3). L'Anjou gagna à ces débals d'avocats et de procureurs des trêves fréquentes, dont, il est vrai, les bourgeois d'Angers payaient les frais , mais qui n'en étaient pas moins un
(1) I.ouvet , 15 mai.
(2) Mémoires de Mme Duplcssis-Mornay. « La principale charge et direction, par une simple instruction secrette et particulière, en l'ust commise à M. Duplessis, lequel nommément feit instance vers Sa Majesté qu'il n'y eust rien faict au préjudice des édits de la relligion ; ce que Sa Majesté approuva. »
(3) On peut voir dans de Thon , liv. cxvii, cxvin, cxx, l'histoire complète de ces négociations; de Thon y fui, employé. Cf. David de Licques, |». ±1" el suiv. — Mémoires de Mornay. t. vu et vin.
bienfait pour le pays (1). Bois-Dauphin, dont les dispositions devenaient de plus en plus pacifiques, mettait ces armistices à profit pour se rapprocher des échevins dont il avait été si longtemps la terreur. Il songeait à se servir d'eux comme d'intermédiaires auprès du roi. Seuls, les Saint-Offange, liés étroitement à la fortune de Mercœur, persévéraient hautement dans leur opposition, et continuaient à désoler le pays par leurs brigandages. L'aîné de la famille, Hurtault, ayant été fait prisonnier dans une rencontre, sur les limites de la Bretagne, La Houssaye, qui le remplaçait à Rochefort, s'empara, en pleine trêve, de deux bourgeois d'Angers, l'échevin La Lande et le procureur du roi (2). Un jugement rendu par Mercœur les déclara de bonne prise. Et non seulement la commune n'obtint aucune réparation de cette violation flagrante de la paix, mais on l'obligea encore, pour dégager la parole de ses deux bourgeois, mis conditionnellemenl en liberté,
(1) Registres, an 1594, séance du 28 novembre. La Rochepot écrit que Bois-Dauphin n'ayant pas été payé de la somme de 36,000 écus à lui accordés pour rentrétenement de la trêve , a fait saisir les deniers du roi. Le 11 janvier suivant, Bois-Dauphin écrit lui-même au conseil pour réclamer au même titre une somme de 12,000 écus; le maire déclare sa demande fondée.
(2) Ibid., 1595, 10 janvier. — Se trouve au 1er janvier une conclusion relative à l'attentat de Pierre Châtel. « D'aultant qu'il se voit par la lettre du Roy que ledict Chastel a esté noury au collège des Jésuistes, où Sa Majesté présume qu'il a receu l'instruction d'un acte sy exécrable, et qu'il est congneu que telles et semblables entreprinses procèdent d'un mesme lieu, pouvant faire que désormais ladicte compaignée de Jésuistes ne soit suspecte en France , a esté conclud et advisé que Sa Majesté sera très humblement suppliée de les faire sortir de son îoyaiilme. »
de fournir une somme de '2,020 écus, destinée à pajrer au gouverneur de Clisson la rançon de Hurlault (1).
De pareils fails rendaient plus vif de jour en jour le désir de la paix définitive. On sentait qu'un pouvoir central, reconnu et respecté de tous , pouvait seul la garantir. Ce fut donc avec une joie sincère qu'on vit disparaître le dernier prétexte qui retenait encore dans l'opposition quelques catholiques de bonne foi. Après de longues hésitations que justifiaient peut-être les antécédents du Béarnais , le pape avait consenti à relever Henri IV de l'excommunication portée contre lui. Louvel, qui n'est ici comme le plus souvent que l'interprète des sentiments des masses, se rallie définitivement. « Le vendredy 29 du mois de septembre, feste M. sainct Michel, le Te Deum a esté chanté à Sai net-Maurice et les feuz de joye faiclz pour la réjouissance de ce que le pappe absoubt le Roy de Navarre Henri IVe, à présent, par la grâce de Dieu, Roy de France , et ce, au moien de ce qu'il a abjuré l'hérésie où il estoit tombé, sans laquelle il n'eusl jamais esté Roy des François catholicques , de tant qu'il n'y a jamais eu de Roys en France qui aient esté huguenots ny héréticques (2). »
Les lettres d'absolution portaient le coup de grâce à la Ligue. On ne pouvait désormais garder les armes contre Henri IV sans se prétendre plus catholique que le pape lui-même, ou plutôt sans ôter le dernier voile qui couvrait de honteuses convoitises ou d'extravagantes ambitions. Aussi les capitulations se multiplient de tout côté ;
(1) Registres, 10, 12, 20 janvier, 30 août. î) Louvet, t. m , 1595, septembre.
Mayenne en donne lui-même le signal. La Ligue n'a bientôt plus d'autre asile fortifié que les terres où commande le duc de Mercosur. Duplessis à Craon , les Saint- Offange à Rocheforl, refusent, trois ans encore, à l'exemple de leur chef, de rendre leur épée au roi. Bois-Dauphin au contraire , chancelant dans sa foi depuis plus d'une année, se laisse facilement gagner par Duplessis-Mornay. Il se met à très haut prix et demande le bâton de maréchal de France. Le roi y faisant quelque difficulté, Mornay le décide d'un mot, « et lui dit que s'il eust tenu en honneur ceste charge jusques-là, qu'il en devroit faire scrupule, mais en combien de sortes elle a esté jà profanée! » Le négociateur ajoutait qu'il fallait isoler Mercœur en achetant ses lieutenants , « mesme à conditions inicques (1). » Bois-Dauphin obtint donc le brevet de maréchal et fut désormais pour Duplessis-Mornay et pour La Rochepot un auxiliaire fidèle et actif. A son instigation les villes de Laval et de Châteaugontier renoncèrent à la Ligue et reconnurent Henri IV (2).
Les Saint-Offange n'en restaient pas moins maîtres de la campagne où leurs coureurs venaient faire le pillage, toutes les fois que le permettaient les trêves, si souvent renouvelées et rompues pendant les interminables négo-
(1) David de Licques, p. 223.
(2) Les soldats de Bois-Dauphin ne suivaient qu'à contre-cœur les officiers du roi : « Frais sortis de la Ligue , ils portoient encore la casaque ennemie et le cœur encore plus. » Au siège de Tigné, petite place occupée par une bande des Saint-Offange, ils se laissèrent gagner par les agents de Mercœur et tentèrent d'enlever La Rochepot et Duplessis- Mornay. David de Licques, p. 228. — Mémoires de Mme Duplessis- Mornay, p. 295.
dations de Mercœur. Un de leurs derniers faits d'armes , sanglant couronnement de leur carrière de bandits , fut le massacre des protestants de la Chasteigneraye (1). Le Cornu et la garnison de Craon continuaient aussi à entretenir la terreur dans le nord de la province.
A Angers, le petit nombre des faits, fournis par Louvet ou par les Registres, atteste la pacification progressive des esprits. Rien ne révèle plus l'existence de deux partis; les paroisses semblent désormais aussi royalistes que le corps de ville. Les tribuns de la chaire gardent le silence, et les derniers échos de l'éloquence ligueuse meurent étouffés derrière les épaisses murailles des couvents. Les courbonzons et les huguenots accusent bien encore les religieux de secrètes intrigues et de menées séditieuses; mais la guerre au grand jour a cessé : les confesseurs de l'Union ne sortent plus de leurs cloîtres silencieux.
Dans les années qui suivent, le roi continue ses progrès dans l'opinion. Tous les cœurs se réunissent dans un vœu commun : la fin de la guerre et le rétablissement d'un pouvoir assez fort pour balayer de la campagne les restes de la Ligue (2). Mercœur, encouragé par l'invasion
(1) Discours véritable du massacre plus qu'inhumainement exercé, le treizième jour d'aoust 1595, sur l'église réformée de la Chasteigneraye,
eu Poitou, composée pour In pluspart des habitants dudict lieu et d'autres paroisses circonvoisines , laquelle de loin/temps a accoutumé s'assembler à la Brossant irre , in-8°, 1595. D'après cette brochure, il y eut 31 morts, 22 hommes blessés, 10 femmes blessées, 4 prisonniers.
(2) Les ligueurs étaient le fléau des campagnes : « S'estant renduz maistres de la campagne et ny aïant aulcunes forces pour Sa Majesté, ont sans résistance recueilli tous les bleds jusques aux portes de ceste ville en laquelle n'a esté amené du bled pour y vivre un moys, et pour
des Espagnols en Picardie, redouble vainement d'activité ; il ne s'agrandit plus et sent les peuples se séparer de lui. Une démonstration du roi du côté de la Bretagne devait précipiter sa chute. Aussi Duplessis-Mornay, ayant reçu la nouvelle de la reprise d'Amiens par les troupes françaises, presse Henri IV d'accourir pour porter le dernier coup à la Ligue expirante (1;. L'échevinage joint ses supplications aux instances du gouverneur de Saumur. On vote en assemblée générale une somme de 24,000 écus pour aider le roi à réduire les pays occupés par Mercœur et ses lieutenants. Les procureurs des paroisses s'associent vivement à ce vole et y font ajouter « que le Roy sera supplié que le chasteau de Rochefort, estant remis en son obéissance, sera rasé, et toutes aultres places du pays , pour éviller aux révoltes si ordinaires qui en sont advenues à la ruisne du pais (2). » On voit que l'esprit de la Ligue s'était entièrement éteint dans le peuple. Henri ne désirait pas moins vivement que les royalistes
rendre les habitants du pais plus incommodez ont prins jusques aux sepmences, tellement qu'il n'y a aulcune espérance que Ton puisse semer en Tannée présente pour la prochaine année et que les laboureurs et mestayers seront contraincts de vendre leurs bestiaulx pour vivre. » Registres, an 1597, avril.
(1) David de Licques, p. 246. « Il lui représentait que la fortune de M. de Mercœur estoit comme sur les estaiz, le peuple altéré de la paix, son crédit sappé vers les gouverneurs de ses places; qu'il ne la pouvoit si peu pousser qu'elle ne versast. » C'est vers cette époque , 30 septembre , que Duplessis-Mornay fut odieusement assailli par Saint- Phal dans la rue Courte à Angers. Voir David de Licques, p. 240, et de nombreuses lettres et mémoires dans les tomes vu et vin des Mémoires de Duplessis-Mornay.
(2) Registres, an 1597, 5 et 16 décembre.
de l'Anjou, d'abattre le dernier drapeau de la rébellion. On annonça au mois de décembre 1597, qu'il préparait une expédition contre Mercœur.
L'année 1598 s'ouvrit ainsi au milieu des plus flatteuses espérances. Des fêles préludèrent à la paix. Avant de venir en personne achever la ruine des ligueurs, le roi récompensa les services de Puycharic qui les avait si vaillamment combattus pendant dix ans. Le capitaine fut élevé à la dignité de sénéchal d'Anjou. Toute la population applaudit à cette promotion (1).
Le 20 février, la dernière trêve , signée entre le duc de Mercœur et les commissaires du roi, expire, et la guerre promène encore une fois ses ravages dans les campagnes de l'Anjou. Les populations effrayées se réfugient à Angers ; mais on voit surtout arriver des fuyards des villes ligueuses, Nantes, Ancenis , Ingrandes, Rochefort, qui craignaient d'être assiégées par les troupes du roi. Dès le 22, en effet , Louvet signale le passage des régiments qui se succèdent à quelques jours de marche, et remontent le long de la Loire dans la direction de Nantes (2).
Comme l'avait prévu Duplessis-Mornay, la seule nouvelle de la marche du roi sur la Bretagne précipita la défection de tous les lieutenants de Mercœur. Les deux plus compromis, Le Cornu Duplessis de Cosme et Hurtault de Saint-Offange, se hâtèrent d'envoyer des députés pour offrir leur soumission. Les articles, accordés au gouverneur de Craon, sont datés de ïoury en Beauce, le 21 février; le roi lui pardonne tous « les homicides et autres
(i) Louvet, an 1598, février.
(2) Id. ibid.
crimes énormes commis par lui et les siens (1). » Les lettres de rémission des Sainl-Offange furent signées le 1er mars à Chenonceaux. Si l'on doutait des brigandages et des meurtres reprochés par tous les contemporains aux Saint-Offange, il suffirait de lire cette pièce curieuse, rédigée de leur propre main et dans laquelle ils confessent spontanément toutes les charges qui pèsent sur eux depuis l'arrestation de Sardini jusqu'au massacre de la Chasteigneraye(2). Le roi, justement irrité contre ces chefs de partisans, se refusa d'abord à les recevoir en grâce. Il céda pourtant aux prières de Fouquet de la Varanne, diplomate distingué qui lui avait rendu de grands services. Il signa les articles et consentit même à accorder une somme de L>,000 liv. à Hurlault pour indemnité du gouvernement qu'il perdait. Rochefort, suivant le vœu des habitants d'Angers, devait être démoli (3).
(1) De Thou, liv. cxx , p. 778.
(2) Les articles accordés par le Roy aux sieurs de Heurtault et de La Houssaye de Sainct-Ofjange ont été publiés à la suite d'une étude sur les Saint-Offange, par M. V. Pavie, dans la Bévue d'Anjou, livraison de novembre-décembre 1854.
(3) Roger, p. 456. — Palma Cayet. Chronologie novenaire, t. Ier, liv. ix, p. 149. — Les forteresses furent en effet démolies; il ne reste plus sur le roc de Rocbefort , qu'un pan de mur autour duquel gisent d'énormes blocs de maçonnerie, débris de ces gigantesques murailles. Les Sainl-Offange furent très bien en cour et reçurent le titre de gentilshommes ordinaires du roi. Le traité public avait été sans doute complété par des articles secrets. N'est-ce pas ce qu'on doit conclure d'une note, trouvée par M. Paul Marcbegay dans les archives du département de Maine et Loire, et qu'il a bien voulu me laisser prendre dans le trésor de pièces curieuses amassées par son infatigable érudition? Le roi Henri IV ordonne par lettres spéciales au trésorier de son épar-
Sur toute sa route, Henri IV reçut ainsi les soumissions des capitaines de Mercœur. Le duc, effrayé de la désertion générale qui s'opérait autour de lui, prit enfin son parti. Sa femme, Marie de Luxembourg, se rendit au-devant du roi. Elle aurait voulu l'attendre à Angers; mais quand elle se présenta aux portes de celte ville, elle fut insultée par le peuple et obligée de s'éloigner. Elle se retira aux Ponts-de-Cé(l).
Le roi arriva au château des Ponts-de-Cé le 6 mars. Il chargea aussitôt cinq commissaires de préparer, avec la duchesse de Mercœur, un projet de traité. On avait déjà arrêté des conditions très dures pour le chef de la Ligue, lorsque, le soir, la duchesse eut une entrevue avec le roi. Elle lui proposa le mariage de sa fille, la plus riche héritière de France, avec César, fils de Gabrielle d'Estrécs. C'était déjà une idée caressée par l'ambition paternelle du Béarnais. Les articles préparés furent écartés , au grand regret de de Thou, l'un des commissaires, et le traité ajourné jusqu'à ce que le duc eût donné son agrément au mariage. La cour se transporta alors à Angers. Marie de Luxembourg monta dans la litière de Gabrielle; elle
• gne de compter aux trois frères Saint-OfFange les sommes suivantes, dont la destination n'est pas indiquée :
20 juillet 1601, 11,8141. 13 s.
13 mars 1602, 10,614 écus au soleil.
20 mars 1603, 28,142 1.
27 janvier 160-4, 26,2 101. 13 s.
30 mai 1605, 24,4421. 13 s.
13 février 1606, 22,6421. 13 s.
(1) De Thou, liv. cxx, p. 778. — Koger, p. 457.
n'avait plus à craindre qu'on lui fermât les portes (1).
Dès la veille, les habitants d'Angers s'étaient avancés sur le chemin des Ponts-de-Cé, « rangés en onze cornpaignées qui estoient en bel ordre et qu'il faisoit beau voir (2). » Ils revinrent le lendemain, attendant, avec une impatience qui n'était point jouée, le prince qui était pour eux un véritable libérateur. Le roi se présenta enfin et traversa les flots de la foule entre les deux haies, formées le long de la route par les bourgeois armés. Il s'arrêta même pour passer en revue « un bataillon quarré dressé en une pièce de terre qui est sur ledict chemin... qu'il auroit trouvé bien dressé et les capitaines et habitants en bon ordre (3). » Louvet , qui figurait peut-être dans une de ces belles compagnies, eût été sans doute moins fier, s'il avait entendu l'épigramme du Béarnais. « Je trouverois-là, dit-il, en revenant au milieu des princes et des seigneurs, plus de bonnes caillions que de bons soldats (4). » Au portail Saint-Aubin, l'attendaient le maire, les échevins, messieurs de la justice, Puycharic, Philippe Gourreau. On lui lut deux harangues, on lui présenta les clefs de la ville; et, suivi d'un brillant cortège, il s'achemina vers le logis de Lancreau, préparé pour le recevoir (5).
D'après ce que j'ai dit de Louvet, on ne s'étonnera pas de le voir s'attacher curieusement aux pas de Henri IV. Il note tous les actes et tous les mouvements du roi. Le « bon
(1) De Thou, liv. cxx, p. 779.
(2) Louvet, t. il, an 1598, 6 mars.
(3) M., 7 mars.
(4) Roger, p. 455.
(5) Louvet, 7 mars.
catholicque » a liou d'élre salisfail de la piété de l'ancien chef des huguenots. Dès le lendemain de son entrée à Angers, le dimanche 8 mars, le roi va à Saint-Maurice ouïr la messe; « lequel, après avoir receu à genoux, à l'entrée de ladilte église, la bénédiction du révérend évesque , a entré en ladilte église où il a ouy la messe qui a esté dicte par ledict révérend évesque et répondue en muziquc (1). » Le lundi il va aux Cordeliers « pour ouïr la messe et le sermon. » Il est vrai que le vendredi, pendant que le roi est à la chasse sur les terres du château du Plessis-Macé, Madame, sa sœur, fait faire le prêche en son logis, « où tous les huguenots et héréticques et faulx catholicques sont allez. » Mais Henri efface cette fâcheuse impression par sa pieuse conduite, le dimanche 15 mars, fête de Pâques fleuries (2). Pendant toute la semaine sainte,
(t) Louvet, 7 mars.
(2) Il se rend à l'église Saint-Maurice, « ou estant, la bénédiction des rameaux a esté faicte, et a esté baillé à Sa Majesté une palme en la main et son collier de l'ordre du Saint-Esprit sur les espaulles; et la bénédiction estant, la procession a marché en la forme et manière acooustumée, où saditte Majesté a assisté, portant la palme, accompaignée de Mrs les princes , chevalliers et seigneurs aïant leur ordre, et estant sortiz hors ladilte église , Sa Majesté a faict aller devant MIS du clergé, toutte la noblesse et Sa Majesté derrière, seule; et est allé la procession jusques dans l'église Sainct-Michel-du-Tertre où elle a accoustumé d'aller tous les ans et estoit tout le dernier; et estant arrivée dans l'église , saditte Majesté a entré dans le logis presbitéral et s'est mis à la fencslre qui a veue et aspect sur le cimetière, près et au droict de la chaire, où il a entendu le sermon, et aiant Sa Majesté ouy attentivement la prédication , a sorty dudict logis et est venue se mettre à genoux devant une croix, toulte couverte de raincaulx , et, après en avoir prins et faict sa prière, a entré ladilte église , où il a esté à la messe; et à l'après-dînée Su Majesté est allée au couvent de la Raunieite , Louvet . i. ii . an 1598, mars
le roi continue à édifier les bourgeois d'Angers. <* Le jeudy absollu, le Roy est allé au pallais épiscopal où il a lavé les piedz à treize paouvres, la leste nue, où il estoit assisté de plusieurs seigneurs. Le vcndredy bénist, le Roy a esté au sermon à Sainct-Maurice... Le dimanche de Pâques, le Roy ayant ouy la grand'messe à Sainct-Maurice, a touché les mallades des escrouelles qui se sont trouvez dans le placistre Sainct-Maurice. » On le voit, le roi très-chrétien était irréprochable; le parti catholique n'aurait pu mettre sur le trône un prince plus orthodoxe.
Cependant Mercœur , cédant à la nécessité . avait accepté les conditions qui lui étaient offertes. Le 23 marsv des feux de joie , allumés sur toutes les places d'Angers, annonçaient sa soumission, et célébraient le rétablissement si longtemps attendu de la concorde civile (1). Cinq jours après, le duc entrait à Angers avec une nombreuse escorte de gentilshommes. Le roi s'était établi depuis quelques jours au château du Verger, magnifique habitation de la famille de Rohan. 11 ne voulut pas que le duc se présentât devant lui avec une sorte de cour, comme s'il eût traité de puissance à puissance, et lui manda de congédier ses gentilshommes. Mercœur obéit, et se rendit, dans la journée du 30 mars, au bourg de Briollay où l'attendait Henri , « et au mesme instant, est allé sali uer Sa Majesté et supplier le Roy oublier ce qui s'estoit passé, auquel Sa Majesté a faict response qu'il oublioit tout et Fa receu bénigneinent à son service. Ce faict, ledict sei-
(1) Roger, p. 457. Ce fut alors que l'ancienne prophétie , dont on trouvait l'explication si difficile , fut accomplie , à savoir que la guerre oivile ne serait terminée qu'en la ville noire.
gneur de Mercure est aussy allé salluer madame la duchesse de Monceaulx et César monsieur son fils (1). »
L'entrevue de Briollay fut suivie de la signature du contrat que le roi et Gabrielle avaient tant à cœur Cl).
Tout n'était point fini : il restait, pour consommer l'œuvre de pacification , à régler les différends avec l'Espagne, et surtout à statuer sur les garanties demandées par les protestants. Angers avait vu arriver dans ses murs, le 17 mars, lord Cecil , grand trésorier d'Angleterre, M. Justin, amiral de Zélande et M. de Barneveld (3); ces ambassadeurs des puissances protestantes insistèrent auprès du roi pour la rupture des négociations ouvertes à Vervins. Henri IV les reçut honorablement , mais refusa d'acquiescer à leurs vœux, et le traité de Vervins fut signé le 2 mai suivant.
La question qui intéressait ses anciens co-religionnaires était plus délicate et plus difficile. Le grand conseil discuta l'édit dans une salle des Jacobins à Angers; les articles en étaient presque tous arrêtés, lorsque le roi, le 11 avril, s'embarqua avec la cour sur la Maine pour descendre vers la capitale de la Ligue bretonne. On sait que l'édit de Nantes fut signé deux jours après, le 13 avril.
Les protestants de l'Anjou obtenaient six temples distribués sur les divers points de la province, Saumur,
(1) Louvet, 30 mars. Sully arriva trop tard pour empêcher le traité qu'il désapprouvait; il en blâme le roi avec sa rudesse ordinaire. ffic. Roy., t. m, p. lis, coll. Petitot.
(2) Le contrat de mariage a été publié par M. Godard-Faultrier, V Anjou et ses Monuments, t. n, p. 487; la minute est conservée dans l'étude de Me Pachaut, notaire à Angers.
(3) Louvet, t. n, an 1598, mars.
Sorges, Baugé, Graon, Chàteaugonlier et Prince (1). L'installation des prêches donna lieu à quelque agitation ; mais les commissaires du roi passèrent outre , et le premier essai de tolérance religieuse commença partout (;2).
L'édit de Nantes est le terme naturel de cette étude. L'histoire de la Ligue en Anjou est finie ; celle du calvinisme entre dans une phase nouvelle.
Nous avons essayé dans ce travail imparfait de retracer les destinées d'une petite église réformée et celles d'une commune du xvie siècle. Nous avons vu la religion nouvelle arrêtée dans ses premiers développements par le caractère et les tendances naturelles des populations. La persécution lui donne quelques jours d'un éclat passager : la noblesse en grande partie et quelques bourgeois se laissent gagner par les prédicants; mais les masses restent constamment hostiles. Après avoir préludé à la guerre civile par la journée des mouchoirs,, les réformés s'emparent d'Angers; toutefois leur triomphe est court : décimés par le glaive ou les bûchers, affaiblis par de sanglantes luttes, ne se recrutant plus, ils vont s'affaiblissant de jour en jour. Ils cessent de former une faction à l'avènement de Henri IV, et se fondent dans le parti royaliste. Après l'édit de Nantes, l'église angevine, déposant l'arquebuse et privée de cette force d'expansion que les idées nouvelles puisent dans la lutte ou la persécution , voit insensiblement décroître son importance. La paix lui est plus fatale que la guerre. Les abjurations se multiplient; les grands noms désertent; les fils des genlils-
(I) Roger, p. 178.
ii>) Louvet, an 1599,
hommes qui avaient fait l'Ajournée des mouchoirs, et qui s'étaient si longtemps rangés autour de la cornette du prince de Condé , reviennent tous successivement au culte qui est célébré dans les chapelles royales. Roger assure que de son temps on ne comptait pas cent familles prolestantes à Angers. Ce petit groupe de religionnaires partagea les vicissitudes agitées des églises de France, jusqu'au jour où elles trouvèrent un repos, désormais exempt de troubles , à l'ombre de ce drapeau de la tolérance que Michel L'Hôpital et quelques bourgeois d'Angers avaient vainement fait flotter au xvie siècle.
Quant à la commune angevine , elle nous a offert l'exemple , rare au xvie siècle , d'une bourgeoisie modérée dans ses sentiments et dans ses acles, s'interposant toujours entre les factions , et apportant au pouvoir un esprit de tempérament et de justice. Elle traverse habilement les épreuves des guerres civiles; elle épargne à la cilé les horreurs de la Saint-Barthélémy ; elle grandit en importance, développe ses libertés à la faveur des troubles , et atteint son apogée sous le règne libéral du duc d'Anjou. Si elle est débordée un instant par la faction démocratique de la Ligue, elle reprend bientôt sa place à la tête de la société communale, et, inspirée par le sentiment vrai des besoins de l'Etal, elle met son influence au service de la royauté qui seule pouvait sauver le pays. La paix termina son rôle politique. La commune perdit sans retour cette forme de pelile république qu'elle avait prise dans l'anarchie. Son autonomie disparut bientôt sous le gouvernement centralisateur des Bourbons. L'échevinagc, réduit à quatre membres dès 1001, ne conserva rien de celle indépendance qui nous l'a pu faire
comparer à un sénat dans le lumulle de la guerre civile. Mais les travaux et les souffrances des bourgeois du xvie siècle ne furent point perdus. Ils léguèrent à leurs fils leur expérience, leur science des hommes et des choses, leurs habitudes honnêtes et leurs tendances libérales. Les générations qui se succédèrent dans les deux siècles suivants se transmirent fidèlement ce précieux héritage ; elles surent l'agrandir, et elles se trouvèrent préparées par leurs traditions au rôle qui s'offrit au tiers-état, lorsque la féconde révolulion de 1789 vint ouvrir le monde nouveau où nous vivons.