CHAPITRE IX
Henri de Navarre, roi de France. — L'Anjou refuse de le reconnaître, mais Angers et Saumur sont maintenus dans l'obéissance par les gouverneurs. — Panégyrique de Henri III à Saint-Maurice et à l'hûtel-dc-ville d'Angers. — Scission dans le présidial. — Philippe Gourreau, commissaire extraordinaire. — Les prédicateurs de la Ligue : les couvents. — Essai de prédication royaliste : le curé Chauveau. — Sédition : le théologal Girault. — Le parlement de Tours sévit contre les orateurs populaires.
L'éventualité prévue avec tant de tristesse et d'alarmes par les catholiques était désormais un événement accompli. Le chef des calvinistes, Henri deBéarn, avait pris, à la mort de Henri III, le litre de roi de France. Les lois fondamentales de l'état lui donnaient des droits incontestables. Cependant , aux acclamations du camp de Saint-CIoud , répondirent, d'un bout du pays à l'autre, des protestations
presque unanimes. La Ligue s'était levée pour frapper l'assassin des Guise; elle resta debout pour combattre le huguenot qui prétendait recueillir l'héritage des Valois.
Dans les jugements contradictoires qui ont été portés sur celte insurrection, les historiens et les publicistes ont oublié communément d'établir une distinction nécessaire. 11 y a deux Ligues : la Ligue politique et la Ligue religieuse. La première est une faction composée d'ambitieux, pour qui la religion n'est qu'un masque et les passions populaires qu'un instrument. Ce n'est pas le triomphe du catholicisme qu'ils poursuivent à travers le sang et les ruines. Les uns travaillent pour la maison de Guise , les autres pour l'Espagne, d'autres pour la résurrection du fédéralisme féodal, tous obéissent à des mobiles personnels. Pour ces fauteurs d'anarchie , sans honneur et sans conscience, meneurs intéressés d'une foule égarée, qui fomentèrent pendant neuf ans tous les excès de la guerre civile et faillirent livrer leur patrie à un despote étranger, l'histoire ne saurait avoir de sentence trop sévère. Quant à la Ligue religieuse, formée par les masses, est-il permis de la condamner avec la même rigueur? On ne peut douter du moins qu'elle ne fût désintéressée dans son aveugle emportement. En combattant Henri IV, elle ne songeait qu'à défendre la foi que l'avènement d'un calviniste mettait en péril. Je ne veux pas me livrer à de vaines hypothèses sur les destinées réservées à la France, si Henri IV avait vu, dès son avènement, fléchir devant les droits de sa naissance l'opposition des catholiques. Niera-t-on cependant que , dans un pays monarchique comme le nôtre, le calvinisme couronné n'eût exercé de puissantes séductions? N'était- il pas naturel de craindre,
à une époque où la tolérance n'était admise que par quelques esprits d'élite, que le roi n'associât à son triomphe les religionnaires qui avaient jusqu'alors partagé les diverses chances de sa fortune? La déclaration de Saint-Cloud était-elle suffisamment rassurante, et devaiton poser les armes sur une simple promesse de ce Béarnais, libertin sceptique et railleur, dont rien ne garantissait la loyauté? D'ailleurs Bourbon était-il un prétendant légitime? L'excommunication du pape l'avait déclaré incapable de succéder, et, la passion aidant, on arrivait bien vile à douter de la valeur de ses droits de naissauce, que les généalogistes n'établissaientqu'enremontantparvingtdeux degrés jusqu'à saint Louis. Il est vrai que beaucoup d'honnêtes gens, croyants convaincus , mais sans passion , se contentaient d'attendre à l'écart , dans une attitude à demi-hostile , que Henri IV donnât, par un acte décisif, des gages suffisants au culte de la majorité nationale. Mais devait-on espérer du peuple tant de sagesse et de réserve? Ne fut-il pas excusable si, emporté par sa fougue et excité par les factieux , il ne sut pas se résigner à une sorte de neutralité armée, et entreprit de sauver de haute lutte sa foi et ses traditions !
Aucune province n'était plus sincèrement attachée à la religion catholique que l'Anjou. La Ligue y dominait déjà avant la mort d'Henri III. Toutes les villes secondaires, Châleaugontier, Craon, Segré, Baugé, Beaupreau, Chalonnes, etc., refusèrent de reconnaître le nouveau roi (1). Les deux principales places du pays restèrent seules et malgré elles dans le parti royaliste. Duplessis-
(I) Roger, p. 450,
Mornay se rendait par eau à Tours, lorsqu'il reçut la dépêche qui lui annonçait l'événement do Saint-Cloud. Il se liàla de revenir à Saumur, et. de sa barque, il écrivit à tous les gentilshommes calvinistes du pays. Quatre jours après, il réunissait dans sa citadelle fortifiée 2,000 hommes de pied cl une nombreuse noblesse à cheval. La conservation de Saumur étant ainsi assurée , Mornay envoya aussitôt sonder les dispositions de Puycharic. Le capitaine répondit seulement « qu'il ne seroit jamais Espagnol. » Avail-il hésité? Quelques jours plus lard, pressé de nouveau de s'expliquer, il pria le gouverneur de Saumur « d'assurer le roy de son service (1). »
La Rochepot ne s'était pas montré embarrassé un seul instant. Dès le premier jour il fit proclamer Henri IV, et mit son nom dans tous les actes. Pour gagner la population, il alla adroitement au-devant de ses inquiétudes religieuses. Le mardi 8 août, ayant réuni dans une séance solennelle, à l'hôtel-de-ville, le maire, les échevins, Messieurs de la justice et les capitaines de milice , il leur fit jurer « de se maintenir les ungs avec les aullres en la relligion catholique, apostolique et romayne sans rien en innover et d'oublier tout ce qui s'estoit passé (2). » Le gouverneur prouva la sincérité de son appel à la concorde en élargissant les ligueurs, qu'on retenait au château depuis les ordonnances du maréchal d' A union t. Il espérait sans doute que les chefs de la révolte , désillusionnés par un emprisonnement de quelques mois, rentreraient plus calmes et plus réservés dans leurs foyers , et n'emploie-
1 1 1 David île Licques, p. 137.
I ouvel ;mi 1589, août.
raient leur influence qu'à retenir la population dans la sagesse qu'on leur avait si rudement enseignée (1). Cependant il ne négligeait rien pour prévenir les tentatives des factieux. Il changea le service des milices. Chaque compagnie allant à son tour faire la garde aux portes, il était possible qu'une d'elles, recrutée dans les quartiers ligueurs, se laissât pratiquer par les seigneurs du pays cl livrât l'entrée de la ville. Le gouverneur, empruntant un usage de la Rochelle , décida que désormais chaque compagnie fournirait tous les jours un contingent, et que les capitaines de garde seraient désignés par lui (2).
Les deux lieutenants du roi ne laissaient aucun prélexle aux récriminations des catholiques; ils maintenaient sévèrement les édits sur le culte, et ils ne permettaient pas aux protestants d'abuser de leur nouvelle situation (3). Comme par le passé, les prêches étaient interdits dans la ville, et toute assemblée de huguenots prohibée.
Si la population catholique eûl été abandonnée à ellemême, elle se fût peut-être résignée au triomphe si inoffensif du chef des calvinistes. Mais, à Angers comme à Paris, la chaire était devenue une tribune : les orateurs attisaient sans cesse les haines des masses. Charron, l'élo-
(1) Louvet, an 1589, août.
(2) Id., ibid.
(3) Id., ibid. « Le capitaine Vignolle, habitant et fugitif de la ville du Mans pour la huguenotterie, s'est emparé de la Haultc-Chaisne et a en icelle mené des pouldres et aultres munitions et mis renseigne au vent dans le haut de la tour, pour y tenir fort et la garder, dont les catholiques auroient faict une grande plaincte... au moien de laquelle plaincte, M. le gouverneur l'auroit fait sortir, et y auroit mis en sa place ung capitaine de la ville. »
quent missionnaire de la Ligue, et un moine auguslin, nommé Racineux, dirigèrent les premières attaques contre Henri IV et ses adhérents. Dans tous leurs serinons, on les entendait «parler contre les huguenots et reprendre ceulx qui les maintenoient et susporloient, que c'estoient faulx calliolicques, et qu'il ne falloit obéir à ung roy héréticque et qui estoit chef des huguenots, qui seroit cause de la perdition de la relligion catholicque, apostolique et romayne au royaulme de France, et que les huguenots abattraient toutles les églises (i).» Louvet ajoute que les huguenots se plaignirent au gouverneur : sous ce nom de huguenots, l'écrivain ligueur comprend tous les royalistes qui blâmaient ces prédications incendiaires. Rochepot imposa silence à Racineux et à Charron (2). Mais pour deux énergumènes dont on fermait la bouche, il s"en levait bientôt vingt autres , prêts à continuer leur œuvre avec la môme violence et le même succès.
Les gouverneurs n'étaient [joint toujours là pour réprimer les emportements des orateurs. Ils étaient obligés de tenir la campagne contre les troupes de l'Union. La province entière se hérissait de forts ; tous les châteaux étaient mis en étal de défense; les bourgs et les villages improvisaient des murailles; les églises elles-mêmes devenaient des retraites fortifiées pour les soldats de la Ligue (3). Rochepotet Puycharic, avec un dévouement, une activité, une persévérance qui les ont rendus justement célèbres dans le pays d'Anjou, poursuivirent sans relâche, pendant
(1) Louvet, 1589, août.
(2) Id„ ibid. « Sous peine de pugnition corporelle. »
(3) Roger, p. 150.
neuf années, une lutte opiniâtre contre les ennemis du roi, semés en partisans sur les hauteurs, dans les bois, sur les bords des rivières. Ils perdirent bien des compagnons dans celte guerre obscure, où tout buisson cache une embuscade , où chaque haie forme une muraille , et toute colline une redoute. Les ligueurs d'Angers faisaient hautement éclater leur joie, quand ils voyaient les deux capitaines royaux revenir battus ou blessés. Leurs soldats eux-mêmes les suivaient à contre-cœur, doutant de la justice de leur cause (1).
Pendant les absences forcées de Rochepot et de Puycharic , la direction de la commune était confiée à Philippe Gourreau. Ce sage magistrat s'épuisait en vains efforts pour faire prévaloir, sur les étroites théories des moines , les principes plus larges et plus élevés qu'il avait puisés à l'école de Michel L'Hôpital. La bourgeoisie secondait activement Gourreau, et agissait franchement dans le sens royaliste (2). Le 1er septembre , l'évêque, Charles Miron,
(1) Louvet, t. n, an 1589, août. Le 23 août, Rochepot va attaquer le Lion-d'Angers, occupé par M. de Beaulieu , que le gouverneur de Châteaugontier y avait placé. Les Royaux avaient déjà pris une partie de la ville; Beaulieu se retranche dans l'église et attend des renforts. Les ligueurs accourent de Châteaugontier ; Rochepot est repoussé et perd soixante hommes. Le reste, en grand désarroi, regagne Angers « et s'en viennent hien marriz disant qu'ils n'avoient garde de gaigner et que Dieu ne leur pouvoit ayder, de tant qu'ils alloient contre les catholicques. » Rochepot fait peu après sortir un canon et une couleuvrine pour recommencer l'expédition. A la porte Lyonnaise, les essieux cassent « tellement que le peuple alloit voir ledict canon et disoit que Dieu estoit contre eux. »
(2) Nous n'avons pas les Registres de 1589; mais nous trouvons.au mois de mai 1590, des passages décisifs. Le 1er mai, le maire Bonvoi-
qui avait aussi reconnu Henri IV, fit célébrer à St-Maurice un service solennel pour l'âme de Henri II ï. L'évêquc du Mans, Claude d'Angennes , frère du cardinal de Rambouillet, officiait. Théodore Voûte, curé de Langeais, avait été choisi pour prononcer l'oraison funèbre; il était de celle partie du clergé séculier, plus considérable qu'on ne le croit communément, qui n'avait point adopté les maximes de la Ligue. « Il prêcha, dit Louvet, au gré des huguenots et leurs fautleurs, disant qu'il falloit obéir à son roy, encore qu'il fust hérélicque et de mauvaise vye , et que le Turc souffroil et permettoit bien plusieurs relligions, et, pour le soutènement de ce, alléguoit plusieurs exemples, et ne se contentoit de parler des louanges du deffunct roy, ains parloit pour les héréticques, dont ils esloient fort joyeulx, et lesquels disoient que c'esloit un grant personnaige et duquel ils faisoient de grandes louanges. » Les magistrats municipaux ne se contentèrent pas d'adhérer tacitement à ce grand principe de la liberté
sin , sortant de charge, et rendant compte de sa gestion, dit que le corps de ville a embrassé la cause royaliste, « attendu que c'est de nos Roys que ceste compaignée a l'auctorité, la puissance et les privilèges. » Le 11 mai suivant, les échevins prennent la conclusion suivante : « sur ce que M. le maire a remonstré que, estant dymanche dernier à la procession généralle qui alla àSainct-Lau, il observa à la prédication qui fut faicte par ung cordelier, qu'il ne fist pas toutes autres prières accoustumées; a esté advisé que M. l'évesque d'Angiers sera prié mander ledict cordelier et les chefs des quatre mendians de ceste ville pour les advertir que, annonçant la parolle de Dieu au peuple, ils ayent pareillement à le contenir en l'obéissance deue à Sa Majesté, et l'inviter de piicr Dieu pour icelle et faire prières accoustumées pour la prospérité de ladite Majesté. » Ces deux extraits ont déjà été cités par M. Marchegay, dans les Archives de Maine et Loire, t. ï, p. 311.
de conscience professé par Théodore Voûte. Le lendemain, ils tinrent à l'hôtel-de-ville une séance extraordinaire « où l'on fist un panégiricq , en forme de prédication , des louanges du deffunct Henri IITC, où a esté allégué plus de mensonges que de vérilés (1). » On croira sans peine que les orateurs royalistes étaient peu goûtés : leurs doctrines libérales étaient trop avancées pour une époque où quelques hommes supérieurs s'étaient seuls élevés à la conception d'un gouvernement, protecteur impartial de la liberté de conscience; elles sonnaient aux oreilles des catholiques comme de véritables hérésies ; et , il faut bien le dire , ce n'est point par désintéressement que les huguenots s'en montraient « fort joyeulx. »
Le présidial n'ayant pas été épuré avec la même sévérité que l'échevinage , les prêcheurs de la Ligue y trouvaient de nombreux auxiliaires. Le procureur du roi, Cochelin, ralliait autour de lui un groupe de magistrats malcontents,, déçus dans leur ambition, qui s'agitaient beaucoup, et entravaient les dispositions conciliantes de Gourreau.Une scission complète éclata bientôt au sein du corps judiciaire. Cochelin fut forcé de quitter Angers; il entraîna avec lui cinq ou six conseillers. Ces transfuges érigèrent à Châteaugontier, chef-lieu de la Ligue angevine, un présidial qui prétendit jouer, vis-à-vis de celui d'Angers, le rôle que le parlement de Tours avait pris à l'égard de celui de Paris. Cochelin reçut du duc de Mayenne des lettres de lieutenanl-général-civil; un arrêt des conseillers de Paris sanctionna celte prétendue translation (2).
(1) Louvet, an 1589, septembre.
(2) Louvet, t. il, an 1589, septembre, intercale dans son Journal la
La présence et l'énergie de Philippe Gourreau avaient sans doute déterminé la défection des magistrats ligueurs. Henri IV, appréciant de plus en plus l'habileté du maître des requêtes, l'investit , par lettres-patentes du 25 septembre, d'un pouvoir discrétionnaire en matières judiciaires et civiles (1). Son grand tact, son expérience des hommes et des choses , et surtout sa modération , justifiaient la confiance du souverain. Il réorganisa prudemment les tribunaux, écartant les factieux, rétablissant les juges seulement égarés, n'appelant dans les postes considérables que les royalistes dont la foi catholique n'était pas douteuse.
Puycharic secondait habilement le maître des requêtes. Sans cesse en éveil , l'oreille ouverte aux mille rumeurs qui se croisaient dans la ville, il montrait partout, sans rigueur irritante, la force qui fait respecter le droit. Toute tentative de trouble était réprimée sur-le-champ. Des attroupements suspects se formaient-ils autour des halles? il transférait le marché sur le fossé Saint-Aubin, et interdisait de s'y montrer avec des épées ou des poignards. L'ennemi paraissait-il dans la campagne? il doublait les gardes à toutes les portes , et mettait garnison dans les faubourgs. Parlait-on de complots? il descendait dans les logis des ligueurs les plus connus , enlevait les armes ca-
déclaration publiée le 2 septembre par « les ofliciers calbolicques de rUnyon delà sénéchaulséc et siège présidiâl d'Angers, estant audit t Chastcaugontier. »
(I) Ce curieux document a été récemment publié par M. le comte de Quatreliarbcs dans son étude sur Philippe Gourreau , déjà citée. L'original se trouve ilans ses archives de famille.
chées el surprenait les trames (1). Cette activité, décourageante pour les perturbateurs, maintenait l'ordre dans la ville. Mais Puycharie n'obtenait pas le même succès à l'extérieur. Pour balayer la campagne, occupée parles ennemis du roi, il aurait eu besoin du concours actif des compagnies, el le plus souvent elles se refusaient à le suivre dans ses expéditions (2). Il y avait même quelque imprudence à laisser des armes aux mains de ces miliciens récalcitrants. On pouvait craindre que, cédant aux excitations des prédicateurs, ils ne les tournassent contre ceux qu'ils considéraient comme leurs oppresseurs.
Ni Philippe Gourreau, ni le gouverneur, ni le maire, ni même l'évêque , n'avaient pu obtenir des quatre mendiants un langage plus mesuré. Leur violence allait croissant. Les couvents des Cordeliers, des Jacobins, des Carmes, des Capucins, étaient autant de foyers de sédition. Les moines, qui prenaient sans doute le mol d'ordre à Paris, prêchaient ouvertement la légitimité de l'insurrection, et, mêlant les théories politiques aux démonstrations de la foi , s'adressant tour à tour aux instincts les plus élevés et aux passions les plus brutales , propageant les bruits les plus calomnieux et les inventions les plus extravagantes , ils fomentaient , au profit de la Ligue , ces flammes révolutionnaires qui couvent toujours au sein des masses. Les magistrats reculaient prudemment devant une répression énergique , et , craignant de précipiter par des rigueurs l'explosion qui semblait imminente,
(1) Louvet, t. h, an 1589, septembre.
(2) Id., ibid., octobre. « N'y voulloient aller, pour ne tenir le parti des héréticques et qu'ils ne voulloient faire la guerre aux catholicques. »
ils se contentaient d'interdire la chaire aux plus furieux; niais ils n'osaient fermer les couvents, et, par celte demiimpunité, ôtaient tout frein à l'audace et à l'emportement des tribuns populaires. Ce fut alors que Philippe Gourreau imagina un de ces honnêtes expédients qu'eût sans doute approuvé son illustre maître le chancelier, mais dont on avait déjà reconnu plus d'une fois l'inefficacité. Il voulut combattre la Ligue avec les armes dont elle se servait, et opposer des prédicateurs modérés aux énergumènes qui égaraient le peuple. Il oubliait que, dans les tempêtes politiques, la voix des sages, couverte par le tumulte des passions ou par les déclamations des esprits téméraires , parvient rarement jusqu'à l'oreille des masses. Le disciple de L'Hôpital ne tarda pas à perdre ses illusions.
Il avait pour ami Chauveau, curé de Saint-Gervais, à Paris. C'était un des trois ou quatre curés qui, à l'exemple de l'Angevin Benoit, de la paroisse St-Eustache, n'avaient pas craint de confesser leur royalisme dans la capitale de la Ligue. On vantait sa charité; ses mœurs étaient irréprochables; il avait du savoir et de l'esprit. Mais ses allures fantasques , son peu de gravité , sa verve déréglée et les singulières hardiesses de son langage, faisaient souvent douter de sa raison. Ses discours se ressentaient de la situation équivoque de son roi ; tout en protestant de son orthodoxie, il s'égarait parfois jusqu'à des propositions hérétiques. Chassé de Paris par les ligueurs, il s'était fait missionnaire royaliste, et allait de ville en ville, prêchant la soumission au peuple, et démontrant à sa manière la légitimité de Henri IV. Les témérités de son éloquence lui avaient suscité beaucoup d'ennemis; mais le roi le protégeait secrètement et lui avait dit : « Il y en a qui
vous veulent garder de prescher; mais moi je vous veux faire évesque ; continuez (1). » C'est à cet orateur, organe bizarre de la raison, que Gourreau s'adressa, pour répondre aux furieuses objurgations des ligueurs, et ramener le peuple dans la voie du devoir. Il le pria de venir à Angers, et le reçut même dans son logis de famille. Mais à peine Chauveau fut-il arrivé que des rumeurs menaçantes s'élevèrent de toutes parts. Le clergé séculier, contenu par l'évêque Charles Miron, avait jusqu'alors gardé beaucoup de mesure. Sauf de rares exceptions , il était resté en dehors de celte lutte bruyante où s'étaient lancées , véritables enfants perdus de la foi , les milices aventureuses des couvents. Mais ce clergé, si sage dans sa conduite, n'en était pas moins attaché à la pureté des doctrines et résolu à défendre l'orthodoxie de ses chaires. Il crut voir de grands dangers dans les sermons de ce prêtre errant, qui tenait du prédicant par son langage et même
(1) L'Estoile, Journal de Henri IV, t. H, p. 444 à 447. — Il prêchait contre « la vénération des images... les ornemens et tables qu'on donnoit aux saints et saintes des églises... les bastonneries et confrairies qui estoient une pure idolâtrie ressentant les bacchanales du paganisme. . . le Salve Regina... les chandelles, barbotages , chapelets, pèlerinages, pardons, heures des femmes en latin... surtout déclamoit contre la souveraineté temporelle du pape et sa primauté... ne l'honorant d'autre tiltre que de l'antechrist, aiant pris son siège au temple de Dieu. » Ce Chauveau était « au surplus homme de bonne vie , au tesmoingnage de tout le peuple ; grand ausmonnier jusques à se despouiller pour revestir les pauvres et jeusner souvent pour leur donner de quoi manger. » Ch. Labitte, de la Démocratie chez les prédicateurs de la Ligue,]}. 268, ne parle de Chauveau que dans une note : « C'était un prêtre indépendant , plein de vertus chrétiennes , charitable , mais au fond fantasque et, je suppose, un peu dérangé d'esprit. »
par son costume, cl il entreprit de lui fermer la porte des églises. A la tête des opposants, on distinguait le théologal Girault, nature fougueuse et intraitable, qui avait déjà imité dans leurs écarts les religieux les plus exaltés. Par l'austérité de ses mœurs , par sa piété ardente et par son zèle militant, il rappelait les saints des premiers siècles de l'Église. C'était Girault qui le premier avait protesté contre les bulles de Charles Miron , en qui il repoussait une créature de Henri III et un ennemi de la Ligue. Les arquebuses du maréchal d'Aumont avaient mis à néant son appel comme d'abus porté en parlement ; Miron siégeait victorieusement sur le trône pontifical de Saint-Maurice; mais l'implacable théologal n'acceptait pas le fait accompli par la force, et, au fond du cœur, niait encore la légitimité du prélal(i). Il avait partagé la folie du parti catholique pour le Balafré; Henri III n'était pour lui qu'un tyran qu'il dénonçait à la vindicte populaire; en dépit des gouverneurs et de son évoque, il refusait opiniâtrement de reconnaître Henri IV, et le combattait avec acharnement dans ses sermons et dans ses pamphlets (2). Tel était le redoutable adversaire que Philippe Gourreau rencontra dans ses essais de propagande royaliste.
(1) Dans son Apologétique, publiée à Nantes en 1590, il le désignait encore par ces mots : « celui qui se prétend évesque. »
(2) J. Grandet, t. x, épiscopat de Charles Miron : « Girault avoit toujours esté dans un party contraire au Roy Henri 111... Il ne voulut jamais reconnoître Henri IV pour Roy légitime, pendant qu'il seroit hérétique, il prescha, il fit des livres, il parla hautement contre l'authorité du Roy. H en fut plusieurs fois sévèrement repris par les magistrats. Rien ne le pouvoit faire taire; il estoit persuadé qu'il y alloit de la foy de l'Eglise et du bien de la religion et de l'Estat. »
Girault était prévenu do longue main contre le curé de Saint-Gervais; il avait récemment déféré au grand vicaire un sermon équivoque, que le fantasque prêcheur avait prononcé à Saumur, au grand étonnement d'un auditoire catholique. Alarmé de sa venue à Angers, le théologal rassemble le chapitre , lui communique ses craintes, et l'entraîne chez l'évêque. Là il expose avec chaleur le danger que court l'Eglise , si on admet dans la chaire un prêtre chassé de son diocèse, sans pouvoirs et prévenu d'hérésie. Charles Miron n'a aucun égard aux remontrances passionnées de Girault ; il donne à Chauveau la permission de prêcher à Saint-Maurice, à Saint-Pierre, à Saint Mainbœuf. Mais les curés de ces paroisses ferment leurs portes, et le peuple, excité par le théologal, fait entendre autour des églises des clameurs menaçantes. Miron et le sieur de la Proustière persistent toutefois dans l'exécution de leurs desseins. Ils annoncent eux-mêmes que Chauveau montera en chaire le 6 février, à l'issue d'une procession générale. Ce délai était une grave imprudence. Girault eut tout le temps de préparer une formidable manifestation. Sa vertu incontestable non moins que sa rude éloquence, lui assurait une grande autorité sur le peuple. On ne voyait en lui qu'un saint prêtre, assez hardi dans son zèle pour braver un roi et un évêque. La conduite de Miron d'ailleurs ne justifiait-elle pas l'attitude agressive du théologal ? Devait-on s'étonner qu'il refusât son respect et son obéissance à un abbé de cour, élevé à l'épiscopat par un caprice du meurtrier des Guises, et imposé à l'église d'Angers par la force militaire? Ce jeune prélat, qui n'avait point encore reçu les ordres , et qui conservait , dans la demeure des évêques , les goûts mondains
et! a frivolité d'un gentilhomme du Louvre, avait-il le droit de mépriser les remontrances de vieux prêtres , chargés de vertus et blanchis au service des autels (1)? Pouvaiton souffrir le scandale auquel il se prêtait, et permettre à un prédicant de profaner les chaires catholiques? Ces propos , colportés de paroisse en paroisse , enflammèrent promptement les masses. Les religieux, aussi exaspérés que Girault par l'apparition du nouvel orateur, le secondèrent activement. Toutes les églises retentirent d'anathèmes contre le missionnaire de la modération, présenté partout comme un ministre de La Rochelle. En outre, Girault faisait circuler des copies d'un billet qu'il avait écrit à l'un de ses confrères : « Nous voulons que ceux qui auront passé de l'église à laquelle ils étaient attachés à des églises étrangères, demeurent suspens de notre communion jusqu'à ce qu'ils soient retournés à celle où ils auraient rempli quelque litre ou dignité (2). » L'orage s'amoncelait ainsi sur la tête du curé de Saint- Gervais; il éclata au jour fixé.
Le 6 février, toute la population , agitée par l'émotion qu'excite l'attente d'une lutte inévitable, défilait processionnellement dans les rues de la ville. Chauveau, voulant sans doute juger de l'état des esprits, regardait passer la foule du haut d'une fenêtre. 11 est bientôt signalé. Un violent tumulte s'élève; de sinistres discours courent de rang en rang; on menace le prédicant; on se met en devoir de se saisir de sa personne , « parlicullièrement les
(1) Louvet. Catalogue des évêques cl Angers, t. i, f° 172.
(2) Je suis constamment J. Grandet et Rangeard, qui sont du reste d'accord sur tous les faits.
femmes qui le voulloient tuer et massacrer. » Les magistrats interviennent et calment un peu le peuple , qui poursuivant sa marche religieuse, entre à Saint-Maurille. Il n'était plus permis d'en douter : tenter d'aborder la chaire, c'était marcher au combat; Chauveau, dont rien n'étonnait l'intrépidité narquoise, n'hésite pas à braver le péril, et se fait conduire à l'église. Mais dès qu'il paraît à la porte , « n'aïant qu'ung chapeau et un manteau, et estant en la forme des ministres de La Rochelle, » le peuple se lève d'un seul mouvement. On se précipite sur lui avec des tabourets et des escabeaux, « et des pierres que portoient les femmes. Ils l'auroient voullu saccager et luer. » Chauveau est obligé de s'enfuir dans le cimetière qui longeait Saint-Maurille. Les furieux le poursuivent , et il eût sans doute payé de sa vie ce malencontreux essai de joute oratoire , s'il n'eût été protégé « par ung grant nombre de huguenots qui l'assistoient, aïant des poignards, assistés aussy de traistres et faulx catholicques d'Angers, qui vont à la messe pour vendre et trahir les catholicques (1).» Puycharic et Gourreau étaient accourus sur le théâtre de cette scène affligeante ; ils firent arrêter les plus mutins , et remarquèrent, au milieu de la foule irritée, le fougueux théologal, stimulant de la voix et du geste l'émeute qu'il avait soulevée.
L'évêque, les représentants du roi et les magistrats municipaux avaient été vaincus par Girault. Ils prirent leur revanche le dimanche suivant. Des mesures énergiques ouvrirent la chaire de Saint-Maurice à Chauveau , qui put enfin faire entendre à la foule les paroles de paix
(1) Louvet, t. n, an 1590, février.
qu'on lui avait dénoncées comme des hérésies (1). Les magistrats ne se bornèrent pas à ce stérile avantage. Les auteurs du soulèvement furent recherchés et poursuivis. Le 13 février, arrivèrent de Tours, où siégeait la partie royaliste du parlement de Paris, deux commissaires et un substitut du procureur général, « pour informer de ce qui s'estoit passé et pour faire le procès à ceulx qui légitimement se seraient opposés à ce que ledict Chauveau preschast Angers, et contre ceulx qui mal parloient du roi de Navarre (1). » Les arrestations s'élevèrent au nombre de dix-huit ; le théologal lui-même fut emprisonné. Il conserva dans la prison son indomptable fermeté. Il se défendit d'avoir soufflé la révolte parmi le peuple et d'avoir dicté le programme des prédicateurs, mais il avoua le billet qui avait couru et se retrancha derrière les décrets du concile de Trente, qui interdisent de recevoir un prêtre sans une attestation de foi et de bonnes mœurs. Du reste il ne reconnaissait point la compétence de ses juges et en appelait comme d'abus.
Girault était depuis deux jours enfermé au château , lorsqu'il reçut une visite inattendue. Chauveau, oubliant sa mésaventure et abjurant noblement tout ressentiment, venait présenter la main à son adversaire. Il lui offrait même d'être sa caution pour obtenir sa liberté provisoire.
(1) Il prêcha « contre la volonté de la plus grande partye du clergé et des bons catholicques par la suscitation des huguenotz et faulx catholicques, par la permission de M. l'évesque d'Angers, de M. delà Proustière, sur-intendant de la justice et de Me Pierre Ayrault, lien tenant—général-criininel , et M. Daultru, sieur des Matra tz, assesseur, tenuz en mauvaise odeur et réputation par les vrays catholicques pour adhérer et supporter les huguenotz. » Louvet, ibid.
Le théologal fut louché peut-être, mais il contint son émotion et répondit avec hauteur : « Je n'accepte aucun compromis avec un ennemi de ma foi et n'entends avoir aucune communication avec lui. Je suis prêt, d'ailleurs, à sacrifier pour Dieu la vie et les biens que j'en ai reçus. » Puis il reprocha durement au missionnaire royaliste de professer des opinions hérétiques, et d'ébranler l'Eglise par les propositions monstrueuses dont il remplissait ses discours (1).
Les commissaires , ayant terminé une enquête sommaire firent quelques exemples. Ils bannirent de la ville « trois bons relligieux pères capussins, et leur firent commandement de sortir de ladilte ville dans vingt-quatre heures, sur peine du fouet. » Ils prescrivirent à ceux de cet ordre dont ils toléraient le séjour, ■< de démettre M. Bourgongne, leur gardien, de tant que lcdict lenoit pour le party des bons princes catholicqucs. » Ils interdirent en outre la prédication au neveu de ce Bour-
(1) « 11 avait enseigné qu'il était la seule voie de salut; qu'il était la dernière trompette des hommes; qu'il n'est pas permis aux chrétiens de porter aucunement les armes et qu'il ne faut que prier Dieu ; qu'il ne faut pas haïr l'homme hérétique ; que toute chicane était venue de Rome; que si le pape faisait bien il avait quelque autorité dans l'Eglise, mais que s'il pèche et manque à son devoir il la perd et est antéchrist; que le pape était chef de l'Eglise comme une houle sans yeux et sans oreilles; que l'Eglise dissuadant d'obéir à un roi hérétique, erre; que lorsqu'on a quelque doute sur l'Ecriture, il faut s'adresser pour le voir résoudre à celui qui entend et interprète le mieux et non au pape et aux cardinaux , parce qu'ils peuvent ordonner des choses contraires à la parole expresse de Dieu, etc. » Rangeard, p. 217 et J. Grandet d'après l'apologétique de Girault.
gongne « de tant qu'il n'admonestoit le peuple obéir au roi de Navarre (1). »
Ces rigueurs intimidaient les factieux , mais n'étaient pas de nature à faciliter les succès oratoires de Chauveau. Quand il se montrait à l'improviste dans une église , son auditoire ne recourait plus à la violence ; il se dérobait par la fuite à ses sermons pacifiques. « Le peuple catholicque le voyant entrer en chaire s'en seroit sorti de l'église, tellement qu'il n'y auroit demeuré que des huguenots et courbonzons , et lequel Chauveau voiant que le peuple sortoit et le quittoit , il crioit en chaire qu'on eusl à fermer les portes de peur qu'on sortît de laditte église et menaçoitles catholicques disant qu'il leur cousteroit bien encore de l'argent davantaige qu'ils n'en avoient paie, et que ce n'estoient que les ligueurs qui s'en alloient (2). » Mais prières, cris, menaces, rien ne put ramener au curé de Saint-Gervais la foule prévenue; il renonça à prêcher dans le désert, et alla porter ailleurs sa verve caustique, sa foi royaliste et son symbole contesté (3).
Quant à Girault, bien qu'il eût refusé la caution qui lui était offerte, il fut mis en liberté jusqu'à son jugement, qui devait avoir lieu à Tours. Philippe Gourreau, qui esti-
(1) Louvet, 1590,5 mars.
(2) Id. ibid.
(3) L'Estoile, Journal de Henri IV, t. ni, p. 79, raconte sa mort au 31 août 1594. « Le petit Chauveau, curé de Saint-Gervais, mourust dans les cordeliers de Senlis d'une fièvre chaude , procédante ( ainsi qu'on disoit) d'un bouillon trop chaud que lesdits cordeliers lui avoient fait prendre : car il estoit malvoulu de la plus part d'eux, pour ce que librement il les reprenoit de leurs vices. »
mail apparemment la fierté de ce caractère, voulait peutêtre lui donner l'occasion d'éviter, par un exil volontaire, une condamnation humiliante. Ses amis le pressaient, en effet, de s'accommoder au temps et d'aller attendre à Nantes , sous la protection du duc de Mercœur, le relour d'un temps plus heureux. Mais le théologal, surexcité par ses méditations solitaires et par l'avanl-goût du martyre, s'obstina à poursuivre la lutte jusqu'au bout. Il répondait : « Je suis prêtre et docteur; nul intérêt humain ne doit m'empêcher de soutenir la vérité; j'imiterai le saint pape Liberius, qui, au rapport de Théodoret, répondit à ceux qui lui conseillaient, pour être rappelé de son exil, de donner dans le sentiment de l'empereur Constance, qui favorisait les Ariens, qu'il aimait mieux conserver inviolablement les lois de l'Eglise que d'avoir son domicile à Rome (1). »
Sa sortie de prison fut suivie de nouveaux troubles. Il parut une lettre remplie d'invectives et d'injures, et adressée à Chauveau ; on crut qu'il en était l'auteur. Il s'en défendit avec chaleur, et son courage ne permet pas de douter^ de sa véracité. Les moines , encouragés par l'exemple du prêtre séculier, redoublaient de violence. Les capucins surtout, les plus populaires de tous , irrités de la répression qu'ils avaient déjà subie, bravaient ouvertement rautorité du roi et celle des magistrats municipaux. Le corps de ville parut se décider à sévir. « M. Pierre Ayrault et aullres Messieurs de la ville d'Angers , qui estaient les plus affectionnez pour les huguenots, ont banny tous les bons pères relligieux capussins de tant qu'ils
(1) J. Grandet.
ne voulloienl prier Dieu pour le roy de Navarre, d'autant qu'il estoit excommunié du présent Sainct-Père le Pape, comme estant héréticque et chef des huguenots (1). » Mais il n'était pas facile de faire exécuter celle proscription générale des orateurs favoris du peuple. On recula bientôt devant l'idée de pousser à bout par cette rigueur extrême les masses déjà si disposées à la révolte : les capucins, de leur côté , promirent peut-être de mettre plus de réserve dans leur langage ; ils ne sortirent point et les magistrats n'insistèrent point sur leur éloignement.
Les cordeliers continuaient aussi , avec une ardeur infatigable, la croisade engagée contre le roi des hérétiques. Les cloîtres et les jardins de leur couvent étaient le rendez-vous de tous les mécontents. Les courbonzons et les huguenots faisaient des plaintes « à Messieurs du parlement transféré à Tours , grands ennemys et fléaux des catholicques, qu'on preschoit aux cordeliers contre le roy de Navarre , et qu'on faisoit des assemblées et monopolies ès-cloîtres et ès-jardins dudict couvent, laquelle invention de menteryes estoit pour tascher que le Corpus Domini ne fust pas atteinct et qu'on ne fist plus de sermons, de tant que les prédicateurs preschoient toujours, nonobstant leur tirannye, contre les héréticques et leurs adhérents , et empeschoienl les catholicques d'adhérer avec les huguenots (2). »
L'évêque Miron luttait seul dans la chaire contre les mille voix de la Ligue. Les contemporains ont loué sa parole élégante et persuasive. Il mettait aussi beaucoup
(1) Louvet, an 1590, 27 mars.
(2) hl., mai.
d'habileté dans sa conduite : s'il prêchait l'obéissance au roi hérétique , il ordonnait en même temps de prier Dieu « qu'il l'inspirât de se faire catholicque et d'abjurer son hérésie (1). » Mais le prélat, malgré l'autorité de son litre et la douceur insinuante de son éloquence, n'obtenait pas de meilleurs résultats que le curé Chauveau. On pensa qu'il était nécessaire de frapper un grand coup pour contenir par la terreur ceux qui restaient rebelles à la persuasion.
Girault , dont le procès avait continué à s'instruire, fut appelé , au mois d'août , devant le parlement de Tours. Il comparut devant le président du Harlay, assisté de douze conseillers. Il était accusé d'avoir excité des moines à prononcer des discours séditieux; de s'être opposé à Chauveau, muni d'une autorisation de son évêque; d'avoir refusé de prier pour le roi défunt et pour le roi régnant qu'il ne voulait pas reconnaître; d'avoir enfin poussé le peuple à la révolte par ses écrits et par ses paroles. Du Harlay procéda lui-même à son interrogatoire , qui dura plus de deux heures. L'appareil imposant, déployé autour de lui, semble avoir troublé un instant l'audace du thélogal; si, à travers ses réponses obscures et évasives, on voit, quelquefois, percer les convictions inflexibles du ligueur, on s'étonne d'y reconnaître plus souvent encore l'agile dextérité d'un dialecticien rompu à tous les exercices de l'école. Fatigué de voir l'habile docteur échapper par mille ruses à ses pressantes questions, Harlay réduisit enfin l'interrogatoire à ces termes : Reconnaissez- vous, oui ou non, Henri IV pour votre roi?
(I) Louvet, an 1590, juillet.
Girault répondit « qu'il falloit premièrement qu'il fusl converti; qu'il n'avoit rien faict de contraire; qu'il vivoit dans une ville d'obéissance; qu'il ne s'esloit jamais appliqué à chercher la généalogie des roys ; qu'il s'en rapportoit à ceux qui en font profession ; qu'il avoit appris que la puissance spirituelle de l'Église et la puissance temporelle des roys estoient subordonnées l'une à l'autre (1). » Le parlement le condamna à faire amende honorable « nu et en chemise, la torche au poing , devant le portail de Saint-Maurice, à demander pardon au roi et à la justice , à payer une amende et à neuf années de bannissement des provinces d'Anjou et de Touraine. » La sentence fut exécutée dans toute sa rigueur (2).
(1) i. Grandet, t. x.
(2) Il fit lui-même dans son Apologétique le récit de son supplice ; Grandet et Rangeard l'ont reproduit en l'abrégeant. On dirait une page des actes des martyrs. « Il dit qu'il fut dépouillé de ses habits dans le palais épiscopal qui auroit dû estre une maison d'asile et de refuge pour luy; qu'en allant au lieu de son amende honorable, il chanta le psaume In exitu Israël, se représentant le lieu où il estoit comme une autre Egypte; qu'estant arrivé à la porte de la cathédrale conduit par le grand prévost et ses archers armez, il fit à Dieu une offrande de sa personne pour souffrir en esprit de sacrifice. Voyant le feu de la torche ardente qu'il tenoitàla main, il souhaita de mourir en cest estât si c'avoitesté la volonté de Dieu, se souvenant des trois enfans hébreux qui chantoient au milieu de la fournaise ; et que voyant la porte de l'église de Saint- Maurice, il pensa au courage de ces saints martyrs et de la légion thébaine et qu'il commença à entonner le verset de l'hymne qu'on chante le jour de leur feste, Mauriri princeps legioque Ma; mais qu'ayant esté interrompu et touché à la bouche et à Testomach de la main du sieur Gourreau de la Proustière qui estoit présent à ce spectacle, il s'arresta à ces mots : (ligna pro Christo posuisse vitam , et par son commandement, il commença à dire ce qui estoit porté par l'arrest. Et comme il
Girault reparut alors tout entier : il ne demanda point grâce, et monta sur l'échafaud avec l'enthousiasme d'un confesseur, chantant des psaumes et les hymnes consacrées à la mémoire de S' Maurice et de la légion thébaine. Il essaya aussi, en docteur que rien ne déconcerte, de gloser sur le texte de l'arrêt. Interrompu par Philippe Gourreau, il acheva l'amende honorable, mais en se relevant, il protesta devant le peuple qu'il n'avait rien fait que pour la gloire de Dieu et la conservation de la foi , et en appela du parlement de Tours au tribunal de Jésus- Christ (8 août 1590). Dans ce long et humiliant supplice, une seule chose blessa au cœur l'ardent théologal : au milieu de la foule accourue pour assister à cet étrange spectacle , il aperçut des catholiques qui mêlaient leurs rires insultants aux railleries des huguenots. Devonsnous voir dans ce fait un symptôme qui annonce l'affaiblissement de l'exaltation religieuse? Dans tous les cas,
faisoit des gloses et des explications de l'arrest, le sieur Gourreau l'interrompit de rechef et luy dit qu'il ne falloit point de glose et qu'il ne devoit dire que ce que la cour avoit ordonné, ce que Giraut accomplit. Après quoy, il entonna le verset du psaume Non nobis, Domine, non nobis, sed nomini tuo da gloriam , soustenant hautement et disant au peuple que tout ce qu'il avoit fait et dit n'estoit que pour la plus grande gloire de Dieu et pour la conservation de la parole de la foy catholique, quoy que les gens du monde le luy imputassent à folie. Mais qu'il estimoil avec saint Hilaire que c'estoit une très grande sagesse que de ne point rougir de l'Evangile ; qu'il appeloit avec saint Bernard au tribunal de Jésus-Christ du jugement qu'on avoit rendu contre luy. Ce qui fut plus sensible au sieur Giraut c'est que comme on le menoit au lieu du supplice , il vit et entendit rire des catholiques , meslez parmy les huguenots déclarez, qui faisoient la mesme chose. » J. Grandet. — Rangeard, p. 223.
ce prêtre à cheveux blancs, qui souffrait pour sa foi, qui restait fidèle jusqu'à l'opprobre à ses convictions et à ce qu'il croyait être son devoir, méritait assurément le respect de tous les partis, et avait au moins le droit de s'attendre aux sympathies de ses coreligionnaires.
Le parlement de Tours avait aussi condamné plusieurs des complices du théologal. Les curés de la Trinité et de Saint-Denis qui, s'étaient évadés de prison, furent pendus et étranglés en effigie sur la place du Pilori. Quelques particuliers furent battus de verges dans les carrefours, frappés de fortes amendes et bannis d'Angers; ils allèrent avec Girault grossir à Nantes la colonie des proscrits (1).
Ces actes de sévérité avaient le double avantage de priver les factieux de leurs chefs et de répandre parmi les agitateurs une terreur salutaire (2). L'œuvre de paci-
(1) Louvet, t. ii, an 1590, août.
(2) Id., ibid. Le parlement de Tours devient l'épouvantait du sergent-royal. « Desquelles exécutions cy- dessus les bons catholiques avoient grand deuil et pitié de veoir ainsy cruellement traittés les gens de bien , qui s'estoient affectionnez pour la relligion catholicque , qui n'avoient méritté d'estre traitiez et pugniz comme on pugnigst les meschants , et n'avoient faict aulcune fautte ; tellement que les bons catholicques n'en osoient parler, de peur qu'on les mist en prison, comme de jour en jour ilz voïoient mettre les bons catholiques en prison, qui en estoient toutes pleines et que les huguenots estoient ainsy les maistres, et ne se faisoit rien au conseil Angers, pour lever les deniers, qu'ils n'y fussent les premiers appelez, et avoient tellement rendu les bons catholiques en misère, qu'ils n'osoient parler ensemble, les ungs aux aultres , de peur d'estre faulsement accusez; de tant que les huguenotz et faux catholiques donnoient leur avis au conseil et ne voulaient que les prédicateurs disent la vérité, pour les menacer mener à
fication, entreprise par Philippe Gourreau, fut désormais plus facile.
Tours audict parlement et les y faire mourir comme plusieurs aultres, et estoient contraintz la plupart des prédicateurs et gens d'église de sortir hors la ville, et aller à Nantes et aultres villes que tenoient les bons princes catholiques, de peur de tomber en leur tiranuye, et aussy qu'il y avoit une grande cherté de vivres , pour estre tout le pais gasté et perdu par tous endroitz et tous les fruitz prins , les bestiaulx emmenez tant d'un party que d'aultre, et ne pouvoir sortir de la ville et faulxbourgs sans danger d'estre prins et emmené pour païer ranezon , qui desmontre l'ire de Dieu contre son peuple qui l'a offensé et offense tous les jours. Je le prie d'apaiser son ire. »