CHAPITRE XIX
lutte des partis huguenot, poloique bt catholique
jusqu'aux barricades.
Le roi de Navarre. -^ Donleur qu'il éprouve du traité de Tunion. — Tentative pour sa conversion. — Excommunication de Henri et du prince de Condé. — Déû chevaleresque des chefs de la gentilhommerie contre le pape. — Prise d'armes, — Négociation de Nancy. — Mouvement populaire de la sainte-union. — Les barricades.
Le t)arti catholique puissant, actif, infatigable, organisait ses forces ; et le pauvre roi de Navarre, avec sa chevalerie de montagne, attaquerait-il de front toutes les ressources de la ligue? Jusqu'ici Henri de Bourbon espérait une alliance intime avec
Henri III, ce qui lui aurait entièrement donné le parti politique. Toutes ses négociations avaient tendu à cette fin ; la reine-mère Tavait entretenu dans de bonnes idées de paix, et sa correspondance avec d^Épernon n'était pas de nature à le décevoir. Quand donc le Navarrais apprit le traité de Nemours, ce rapprochement de la ligue avec les royalistes, il en éprouva un vifet profond chagrin. Ne plus disposer de la couronne! il fallait aller aux champs de guerre, tirer sa dague contre six armées réunies ! Il fut si plein alors de doute et de chagrin, que, parlant un jour au marquis de la Force de l'extrême regret que son cœur cx)nçut de cette paix, il lui dit que « pensant à cela profondément, et tenant sa tête appuyée sur sa main, l'appréhension des maux qu'il prévoyoit sur son parti fut telle qu'elle lui blanchit la moitié de la moustache. » Cette espérance de la couronne lui fut encore enlevée par la solennelle excommunication lancée par Sixte-Quint. Tant que le roi Henri III n'était pas entré franchement dans la ligue et n'avait pas signé son traité avec elle, on a vu que le sage pontife ne s'était pas dessiné ; et l'ambassadeur de France à Rome avait écrit dans une de ses dépêches : « Le pape m'a parlé fort aigrement contre tous ceux qui sont de la ligue, et m'a dict, comme il m'avgit déjà faict autrefois, que l'âme de son prédécesseur qui avoit esté occasion de ce malheureux soulèvement, en soufîroit à cette heure, comme feroient en leur temps les cardinaux de Sens et Cosme. » Mais l'adhésion de Henri m à la sainte-union détermina Sixte-Quint à une résolution favorable à la ligue ; et le sacré collège fut réuni pour préparer la bulle d'excommunication contre les hérétiques de la maison de Bourbon. Le parti royaliste, attaché à l'ordre régulier de la succession, cherchait à empêcher ce résultat, eu poursuivant avec ardeur la conversion du roi de Navarre. Il députa môme auprès du Béarnais une sainte religieuse, parente du cardinal de Bourbon, et alliée de sa race : on espérait qu'elle aurait quelque influence sur le roi des huguenots. L'ambassadeur d'Espagne transmit à Philippe II la relation de
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celle eiilrevue d'Henri de Béarn avec madame de Soissons : «Madame de Soissons eslant allée pour voirie roy de Navarre et M. le prince de Gondé, ils ne voulurent qu'elle pàssast plus avant que Luçon. Le lendemain matin ils la vinrent trouver, et luy dirent qu'ils sçavoient bien que ce n'estoit pour Tamour d'eux qu'elle estoit sortie de son couvent et avoit faict tant de pays, et qu'ils sçavoient fort bien qu'elle estoit là envoyée. Madame fit réponse que personne ne l'avoit envoyée , mais que le désir qu'elle avoit de leur bien et le soin qu'elle avoit de leurs âmes , l'a voient amenée pour essayer si des prières et remonstrances les pourroient inciter à une bonne paix et à rentrer au giron de l'église. Ils respondirent que puisqu'on voulait les déposséder, ils estoient résolus de se fort bien défendre ; qu'avec l'aide de Dieu ils feroient voir leur force et leur puissance : ils n'estoient point pages pour les faire obéir avec le fouet ; jamais le roi ne les avoit tant honorés que de les faire instruire de bonne façon, mais toujours le cousteau à la gorgée, n'ayant autres raisons pour leur conversion que des menaces de mort et de ruine; on ne les auroit jamais pgx cette voie ; mais s'il plaisoit au roy faire tenir un concile comme ils l'avoient supplié, et que là il leur fist prouver l'hérésie dont on les accuse, ils estoient prêts à retourner à l'église catholique ainsi qu'ils en estoient sortis; chose de quoi madame de Soissons se contenta beaucoup. » En admettant l'autoritédu concile, Henri de Béarn entretenait toujours le parti politique dans les idées de sa conversion à la foi romaine. Dans la position difficile où se trouvait le roi de Navarre, il ne voulait pas heurter les hommes modérés, les parlementaires, grands partisans des conciles, et qui pouvaient lui venir en aide, par cette seu le idée d' un retour au catholicisme, car alors éclataient les foudres de Sixte-Quint. La bulle d'excommunication et de déchéance fut lancée au milieu de l'univers catholique : quand la multitude s'agenouillait muette devant le pape, c'était une grande flétrissure sur un front royal que l'exclusion de l'église; Sixte déclarait excommuniés « Henry de Bourbon , jadis roy de Na-
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varre,et Henry de Bourbon, jadis prince de Condé, qui depuis leur bas âge suivoient les erreurs de Calvin et soutenoient obstinément leurs hérésies; mais iceluy de Navarre, après s'estre montré variable et inconstant, a fini (après avoir jà esté converti comme catholique) par protester vouloir continuer le calvinisme ; il a esmu et armé les mutins et séditieux hérétiques, desquels il est chef, guide, protecteur en France et mesme grand défenseur des étrangers ; il en estoit de mesme de Henry, jadis prince de Condé. Nous, Sixte cinquième, voulant desgaisner le glaive contre eux suivant le dû de notre charge, et grandement marry qu^il nou» faille user d'iceluy glaive contre cette génération bastarde et détestable de l'illustre femille des Bourbons, prononçons et desclarons Henry, jadis roy, et Henry, jadis prince de Condé , hérétiques et relaps en hérésie et non repentant, estre coupables de lèse-majesté divine, ennemis jurés de la foi catholique, et partant avoir encouru les sentences et peines contenues es saincts canons, et estre privés, sçavoir : Henry, de son prétendu royaume de Navarre ensemble aussi de Béarn ; et Tautre, Henry de Condé, de toutes les principautés, chasteaux, duchés et seigneuries. » .
La bulle finissait par une déclaration de déchéance à tout droit, à toute succession royale. Que faire en présence de ces foudres qui retentissaient au milieu des populations? La puissance du pape était si grande encore! Qui aurait osé, au sein de la catholicité, s*élever pour dire : Le pape en a menti! Le pauvre et hardi Béarnais suivit l'impulsion de sa colère ; bravant cette immense figure du chef du catholicisme jusque sur son trône d'or, de concert avec le prince de Condé, ils firent afficher dans Rome, à la porte du palais pontifical et sur les murs des principales églises, la protestation suivante :« Henry, par la grâce de Dieu, roy de Navarre, prince souverain de Béarn, premier pair et prince de Navarre, s'oppose à la desclaration et excommunication de Sixte-Quint, soy-disant pape de Rome ; la maintient fausse et en appelle comme d'abus, en la cour des pairs de France, desquels il a cet honneur d'estre
le premier; proteste cependant de nullité et de recourir contre luy et ses successeurs pour réparation d'honneur de l'injure qui luy est faicte, et à toute la maison de France. Que si par le passé les princes et les roys ses prédécesseurs ont bien sçu chastier la témérité de tels galans, comme est ce prétendu pape Sixte, lorsqu'ils se sont oubliés de leurs devoirs et paâsé les borixes de leur vocation, confondant le temporel avec le spirituel, ledict roy de Navarre, qui n'est en rien inférieur à eux, espère que Dieu luy fera la grâce de venger l'injure faicte à son roy, à sa maison et à son sang et à toutes les cours de parlement de France. » A quoi pouvaient servir ces actes de hardiesse en face de la toute-puissance romaine, et devant ce peuple catholique si fervent pour sa foi? On rompait une lance avec le pape ; la gentilhommerie montagnarde envoyait son gantelet à Rome, pour broyer la main soyeuse du pontife. Où était la force morale de cet acte de brutalité chevaleresque ? Les figures basanées des huguenots pouvaient rire sous • leur casque de fer à l'aspect de cette bravade de l'idole papale ; mais l'union catholique n'en était pas moins profondément séparée de l'excommunié ; et l'union catholique, c'était le royaume, les masses, les grandes cités, les halles, les prédicateurs, l'église entière ! Henri écrivait aux états de France pour justifier sa conduite; ses fidèles, Mor^ay lui-même, lançaient des pampblels pour démontrer la misérable et ambitieuse intention des Guise. Tout cela ne détruisait en rien 1^ popularité de la ligue qui se préparait à combattre de front la chevalerie du Béarn, de la Gascogne et du Dauphiné.
Les armées qui allaient s'engager aux batailles sanglantes se formaient lentement; mais chaque gentilhomme, manant des villes, s'ienrôlaient pourtant sous les drapeaux et lescornettesi, où sa foi religieuse, sa fidélité féodale l'appelaient. Un esprit particulier distinguait chacun des corps de ces braves hommas qui saisissaient alors l'arquebuse ou montaient à cheval l'épée au poing. Les derniers traités avaient cherché à opérer la fusion de l'armée royale avec les soldats de la ligue. Après cette
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Insion comme avant, ces corps divers n*en restaient pas moins distincts par leur caractère. Il se groupait ainsi trois armées, chacune se dessinant par un aspect différent.
Dès tentes austères, leur chevalerie cuirassée, leurs casques brunis aux aigrettes noires, la simplicité de leur costume signalaient la brave chàtellenie huguenote du Béarn, du Dauphiné, de laGascogne ; il y avait là peu de ces manants, de ces archers, arbalétriers et arquebusiers des cités qui prenaient alors une grande part à la guerre civile. Cette chevalerie se réunissait à la semonce du roi de Navarre ou des ministres calvinistes qui parcouraient les provinces et y faisaient entendre comme une trompette guerrière les paroles de TÉcriture ; dans les graves campements on n'écoutait que le chant des psaumes, le prêche et les exhortations des ministres. La veille d'une bataille , il fallait voir les huguenots agenouillés, frapper leur poitrine de Jeur gantelet, demander pardon au Dieu des armées de ce relâchement de la vie des camps, des œuvres de licence et d'adultère ; puis on se précipitait sur l'ennemi.
Dans l'armée de la sainte-ligue, ce qui dominait, c'était la commune, le peuple, les métiers, arquebusiers de ville, les hommes des halles, les forts compagnons des confréries, durs à la fatigue, peu disciplinés, moins formidables que la chevalerie huguenote, formant avec plus de difficulté les rangs pressés de lances et s'ouvrant pour vomir les volées meurti'ières des couleuvrines et les arquebusades.Maisla commune était nombreuse, et le roi de Navarre avait pu s'apercevoir qu'au moindre échec de ses troupes, les villes et bourgades sonnaient le tocsin pour courir sus à sa chevalerie dispersée. "Il y avait aussi plus de persévérance dans ces hommes de dévotion ; quand un châtelain du Poitou ou de la Gascogne était resté un mois sous les armes et qu'il avait rempli son vieux service féodal , il s'en retournait promptement en son manoir sans s'inquiéter dans quel état il laissait les batailles. L'homme de la commune , au contraire , se battait tant que la Vierge et les saints étaient insultés; son devoir était de
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ï^ster sous sa bannière pour jouer de sa bonne periuisane.
La troisième armée, toute royale, se composait des nobles de cour, des jeunes hommes dévoués à Henri ni,unis à quelques fidèles tenanciers. Là, rien d'austère, toute la légèreté d'une noblesse assouplie par les belles dames de Catherine ; on folâtrait parmi les plus héroïques actions. C'était le caractère français : cette génération si brillante et si efféminée dans les castels, courait mourir aux batailles en chantant et gabant. Sous ces tentes pleines de jeux de hasard, et souvent de folles femmes, se répétaient les bons dires des gentilshommes; chefs et soldats contaient les licencieuses histoires : « Le testament d'ung amoureux; la mère de ville; le garde -pot; le garde-nappe; le garde-cul; les songes de la pucelle avec la fontaine d'amour; la vie généreuse des mattois, gueux, bohémiens et cagoux ; les testament et donations faits par Bredin Je cocu, notaire rural ; le caquet des bonnes chambrières ; la complainte du commun peuple à rencontre des boulangiers qui font des petits pains et des taverniers qui brouillent le vin ; la tleur des chansons nouvelles, traitant partie de l'amour, partie de la guerre; le dévot sermon de monseigneur Jambon et madame saincte Andouille ; le discours des frappe-culs nouveaux et fort curieux avec la response de la dame; et puis Turlupin, Guillot Gorju, Bruscambille ; enfin le plaisant discours et advertissement aux nouvelles mariées pour se bien et proprement comporter la première nuict de leurs nopces. » Tous ces petits dires et bons mots faisaient l'esbattement et joyeuseté du camp royaliste, plein de licence à rencontre des mœurs sévères des huguenots et de la piété sainte de l'union. Depuis le traité de Nancy, cette armée royale marchait de concert avec les troupes de la ligue.
Henri de Navarre savait toute la puissance de cette réunion des communes et des nobles de cour contre sa chevalerie de montagne qui donnait ferme un jour de bataille, puis qui ne savait pas tenir les camps et s'en retournait à ses castels : son recours habituel était Genève, l'Allemagne, la Suisse et les An-
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glais d'Elisabeth. Il avait grand besoin d'aide et d'argeot^ il y suppléa par la prédication et le zèle religieux. Le négociateur de Henri de Navarre auprès des électeurs germacûr ques fut le prince de Condé, son bon cousin. Bèze, le savant Bèze, vieillard déjà, dans les périls auxquels était exposée Téglise calviniste de France, abandonna Genève, sa chaire de prédication, pour courir dans tous les pays luthériens et soulever les peuples de la réformation dans une ligue comosuoe. De vieux traités subsistajieat entre las électeurs de Tempiie et le roi Henri m : on commença par des remontrances ; puis una ambassade solenjokelle vint à Paris, comme cela s'était déjà produit en plusieurs circonstances, pour admonester le roi et rengager à la paix avec ses sujets huguenots : « Sire, nos princes vous requièrent et supplient hu0d)leme&t qu'il vous plaise considérer de près le piteux estsUde la France, avee l'effusion du sang faiote à l'instigation du pape, /ea baine de la couronne ; car vostre majesité doit bien noter ceoy : que si le pape et les auteurs du nouveau trouble esloient i^iidés de bonne et louable afife^lion ejavers vm^; Tw, d'un^îosté, ne chercheroit d'establir sa priacipaulé insatiaible, et par ce moyeu anéantir les privilèges de l'église gai^ô^^ne; et les autres, comme appert par la protestation des ligueurs, ne viseroieat pas à establir pendant vostre vie un successeur à la couronne, ^re, reprenez et muinteoez fermement la paix oetrôyée ; eeiix de la religion ne prâtendeot auti^ chose, qu'avec libre asseu-* rance en l'exercice de leur foi, vous reiiéce toute obéissance due. » Et Henri IH, après un moment de silence, répondit : «Sa majesté désire que les princes et villes impériales sçacbeot qu'ayant la crainte de Dieu et l'honneur devant les yeux, eUe n'a jamais manqué de soins et de l'amour paternel que pevrt desmontrer uu bon roy envers ses subiects; elle sçaura donc bien ad viser ce qui sera à laire pour le mieux au regard de^ dicts subjects, etrecheircher tous les moyens possibles dedans son cœur de régner tranquilleysient et conserver son peupie ea uuion. » L'ambassade auprèsde Henri I& n'ayant produit aucun
résultât, les princes d'Allemagne prêtèrent une oreille plus facile encore atix prédications de Bèze et des ministres ; il y eut Téiitablement une contre-ligue réformatrice opposée à la sainte union, une forte croisade contre les catholiques. Cetie croisade s'étendit autx cantons calvinistes de la Suisse ; Genève prêcha la guerre, et bientôt un traité stipulé entre les envoyés du roi de Navarre et les princes allemands porta promesse d'un bon nombre de reîftres et lansquenets, qui s'armeraient pour défendre la foi évangélique. Henri de Navarre cherchait à justifier ce violent appel aux reîtres d'Allemagne ; dans un de ses manifestes, un peu amlyigu, il déclarait qu'il ne marchait que pour rendre au roi de France, son bon frère, toute la liberté d'action, que FunicMi perverse des Guise lui avait enlevée.
Si les ligueurs n'avaient encore aucun secours effectif d'hommes d'armes de l'Espagne , ik en recevaient alors des subsides et jetaient à pleines mains les calomnies parmi les communes contre cet Henri de Navarre qui couvrait la France de ses lans^ (penets, de ses reîtres dévastateurs. De là cette haine des villes contre les armées allemandes ; circonstance qui aida si puissamment la campagne du duc de Guise en Lorraine. Les plans combinées des armés royales et de celles de la ligue contre les huguenots opposaient de tous côtés une barrière de fer à la double invasion des calvinistes au midi et des Allemands au nord. Le duc de Joyeuse était envoyé contre l'armée principale du roi de Navarre manœuvrant dans le Périgord ; le duc de Mayenne couvrait Paris, car les bourgeois craignaient la marche des reîtres et des Suisses réunis, au cas de la défaite du duc de Guise dans la Lorraine ; La Valette, frère du duc d'Épernon, opérait en Dauphiné ; M. de Matigncfin protégeait la Normandie; M. de Biron l'Auvergne. Le plan d'opérations de Henri de Navarre, qui ne pouvait résister à tant de forces à la fois, était de s'ouvrir passage aiin d'opérer sa jonction avec les reîtres et les Suisses , en tendant la main par des corps détachés aux auxiliaires que lui promettait Elisabeth, lesquels devaient débarquer en Guyenne et en Normandie. Toute la force du Na-
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varrais reposait sur les étrangers. Dans cette position des batailles, un point était nécessaire : Henri de Béarn était à la tête d'une brave chevalerie, peu nombreuse, mais bien autrement martiale et dure aux fatigues, que l'armée du roi qui lui était opposée en face, sous les ordres du duc de Joyeuse. Il fallait donc se bâter de profiter de Tardeur guerroyante des gentilshommes. On se rencontra près de Coutras ; et ici je laisse parler un vieux huguenot qui assista à ce haut fait d'armes de la chàtellenie béarnaise sous les ordres de Henri de Navarre : « M. de Joyeuse ayant quelques jours costoyé Tarmée du roy de Navarre, sur l'advis qu'il reçoit de M. de Matignon de s'emparer de Coutras, vient en diligence pour cet eflfect: prend sa place de bataille au lieu le plus avantageux qu'il peut choisir, à demi-lieue dudict Coutras. Le roy de Navarre fut dès le grand matin adverty de ce préparatif, monte à cheval, met son année eu bataille, fait placer son artillerie à la teste, si commodément que toutes les pièces servirent; ayant disposé les siens au combat, fit faire la prière à Dieu de troupe en troupe. Finalement M. de Joyeuse, suivi d'un gros de cavalerie, et ayant à sa droicte et à sa gauche deux longues haies de gendarmerie , s'avança furieusement et vint à la charge, pour la meslée générale. Aussitost les escadrons de l'armée du roy de Navarre s'acheminèrent à toute bride et chargèrent en même moment si brusquement et rudement que toutes les troupes furent aussitôt mêlées et aux mains. Le combat fut sitost décidé qu'en une heure il ne se trouva un seul homme de l'armée de M. de Joyeuse qui rendist combat. Le champ où fut faicte ladicte charge demeura couvert de gendarmerie, chevaux et armes, et entre autres de lances si épais JoHChéés qu'elles empeschoient le chemin. Là demeura^isr de Joyeuse, comme aussi son frère et grand nombre de chefs et signalés seigneurs. La victoire fut poursuivie trois heures ou plus, et en ceste poursuite eu furent tant tués que pris un grand nombre ; toutes les cornettes furent enlevées, mesme la générale, le canon emmené, le bagage perdu, et Faction de grâces rendue à Dieu sur le champ de bataille. »
La défaite de Joyeuse avait été décisive; le brave et noble mi gnon s'était conduit avec cette brillante témérité qui dislingu;iit les jeunes favoris de Henri UL II était mort la dague au poing au plus épais de la genlilhommerie béarnaise. L'armée royale avait fui devant Taigrette de Henri de Navarre ; la forte chevalerie des montagnes avait fait sentir le poids de sa lance aux jeunes hommes efféminés de la cour de Catherine. Mais la journéte de Coutras ne réalisait pas le seul plan désirable pour l'armée huguenote, celui de sa jonction avec les reitres. A mesure que ces Allemands avançaient dans les pays du centre, ils trouvaient les communes soulevées. Les débris de l'armée du duc de Joyeuse s'étaient réunis, et se reformaient alors que le duc de Mayenne, avec les bourgeois de Paris, accourait pour les seconder. Puis, le temps d'hiver approchant, la chevalerie. huguenote voulait rentrer dans ses manoirs pour saluer sa dame, son vieux donjon, sa tour fortifiée; Henri lui-même , peu soucieux de la victoire, n'avait-il pas à déposer ses trophées aux pieds de la duchesse de Guiche, noble pensée de son cœur ? Lesreîtres marchaient lentement ; leur armée, réunie à celle des Suisses, était nombreuse et devait prendre la France en travers pour hâter sa jonction avec la chevalerie de Henri de Navarre : toutes les villes étaienj inquiètes, Paris surtout, car le manifeste des huguenots le menaçait spécialement. Le duc de Guise n'avait à leur opposer qu'une armée de dix raille combattants, mais soutenue par toutes les populations des communes qui couraient sus à ces bandes allemandes pillardes et avinées; tous les traînards étaient traîtreusement percés de hallebardes et de pertuisanes; on sonnait le tocsin à leur approche , tandis que Tarmée du duc de Guise, avec une admirable tactique , les attaquait partiellement, carré de lances par carré de lances, et les harcelait pas à pas. « Mons. de Guise estant à Montargis, écrit Pasquier, est adverti par le sieur Ducluzeau, qu'une bonne partie des reistres logée, à la Villemory, faisoit très mauvaise garde, et qu'il les avoit recognus estant sur le point de souper, au moyen de quoy seroit bon de
leur aller porter le dessert. Cette affaire mise en délibération, il fut résolu d'y aller. L'entreprise est conduicte si à propos , que les ennemis sont surpris pendant leur souper ; l'on vient aux mains ; grand carnage d'eux. A vrai dire , on ne peut assez louer et la sagesse de M. de Guise, et la vaillance de M. de Mayenne, lequel, comme un lion, s'engage avec soixante cuirasses au milieu de la meslée, de telle sorte que les autres estonnés se retirèrent au petit pas, nous demeurant en proie une bonne partie du bagage, ayant faiot une perte inestimable. Jamais nous n'eusmes meilleur succès, auquel on ne peut desnier que M. de Guise n'ait apporté tout ce que Ton peut de diligence , prouesse et vaillance. » Les reîtres dès lors ne parurent plus redoutables; il y eut pleine confusion en leur marche; les communes continuèrent à sonner le tocsin, tan dis que les ligueurs (le parti populaire et national) poursuivaient les étrangers jusqu'au centre de la France.
Ainsi le duc de Guise, le chef de la maison de Lorraine, venait encore de délivrer le territoire d'une invasion d'étrangers hérétiques; c'était un héritage dans cette race que les grands services : l'aïeul et le père de Henri de Guise n*avaient-ils pas repoussé les soudards de Germanie? Voilà ce qu'étaient ces bons princes, «ces héros catholiques r l'armée royale s'était laissée battre et vaincre sous Joyeuse parce qu'elle était molle, efféminée, politique sans conviction ; mais l'armée catholique, c'était différent : Dieu lui avait donné la victoire parce qu'elle la méritait. Tels étaient le cri des multitudes, le chant des cantiques et le récit des pamphlets populaires; et iln'étaitpas un seulprédicateuràParis qui osât parler de Henri III et le placer au-dessus de Henri de Guise, le grand, le puissant, le noble prince de la ligue. Les armées de l'union et du roi ayant agi de concert dans cette suite d'opérations , les royalistes cherchèrent à élever haut la participation de Henri in, et on lui fit un triomphe à Paris. Les dissensions intestines existaient néanmoins au milieu des méfiances les plus profondes. Dans la correspondance du duc de Guise avec
TEspagiie, les véritables intentions des ligueurs se montraient ouvertement. Le Î5 juin 1587, Guise écrivait, toujours sous le nom de Mucius , à don Bernardino de Mendoça (c'était à l'origine des opérations militaires) : « Monsieur Tambassadeur, je vous donne advis de la descente des reistres, Suisses et lansquenets. Je vous préviens qu'ils peuvent entrer en France, car le duc de Lorraine manque de forces pour les arrester ; j*ai Ken levé quatre cents reistres, mais l'argent ne m'est pas encore arrivé de Flandre : de là dépend le principal establisâement de nos affaires. Les apparences trop évidentes des mauvaises intentions du roy, donnent assez de jugement de monstrer estre les négligences trop suspectes de sa majesté pour fortifier le prince de Béarn et les ptatiques d'Angleterre pour la levée des estrangers. La trêve que la royne-mère du roy a accordée contre ma volonté en ce dernier voyage à ceux de Sedan pour leur donner moyen de s'aller joindre aux forces estrangères, vous doit assez tesmoigner le but de ces desseins, qui sont de laisser entrer les estrangers, afin que venant dedans Paris après tant de ruines , ils forcent les catholiques à demander une paix honteuse. J'espère toutesfois venir à bout de ces intrigues , pourvu que nous ayons secours de sa majesté catholique. — Je vous prie aussi, dit le duc de Guise dans une autre dépêche, de continuer d'escrire à. Rome pour favoriser nos afbires, desquelles j'ai mandé bien au long au pape, comme pour une croisade, laquelle feroit fort bien lever le cœur aux catholiques en ce royaume et nous embarqueroit bien avant ; aussi est-ce nostre résolution et mon premier dessein, après avoir obtenu victoire sur les estrangers, de ne descendre jamais 'de cheval -tant que la religion catholique ne soit bien establie en ce royaume.» Le 4 juillet 1587, il écrivait encore : « Je charge le sieur de Bray de vous représenter la méchante intention de sa majesté , encore que les longueurs dont jusqu'ici elle a usé pour nous amuser, le fasse assez clairement recognoistre. Je m'en vas le trouver le plus diligemment que je puis pour le faire parler clair et le forcer, luy
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ostant toute excuse de paix , à s*embarquer ouvertement en ceste guerre, en laquelle vous devez croire que nous ne manquerons jamais de courage, intelligence et toute industrie requise. — Depuis le temps que nous traitasmes à JoinvIUe, ayant le roy soudainement esprouvé quelles forces nous avions en ce royaume et aperçu quel appuy nous avions au dehors, il a cherché, comme vous sçavez, par tous les moyens à nous oster Fun et Tautre. — Si nous ne sommes secourus , le roi de France nous fera la guerre si couverte, que nous ne la romprons peut-être jamais que avec une apparente injustice, et abandonnés d'un chascun. Je vous supplie vous y employer autant que pouvez , vous asseurant encore que je ne manque de courage et de bonne volonté; mais il faut qu'elle soit assistée de moyens auxquels je voudrois bien pouvoir fQurnir du mien, vendant et prodiguant toutes mes terres à qui en veut. Le roy me mande de continuer à incommoder les ennemis, et de me tenir prest à Taller joindre, de quoy pour trouver excuse, je mets les ennemis entre luy et moy , ayant envoyé haster M. de Lorraine, lequel s'il peut arriver, nous aurons armée plus forte que la sienne et celle des ennemis, et mejoindrayaujourd'huyavec mon frère et mes cousins pour continuer de les endommager, puis je vemû ce que j'aurai à faire. » Le 5 décembre 1587, il mandait encore à don Bemardino de Mendoça sa victoire sur les reitres : « Je me resjouis de la grande victoire que je viens d'obtenir, chose extraordinaire avec si peu d'hommes sur un si grand corps d'armée. Je vous veux bien dire que ce qui me fit résoudre si promptement à entreprendre cet effet, fut l'advis très certain que j'eus de l'intention du roy mon maistre qui estoit de poursuivre et arrester des traités avec les estrangers et laire parler à l'instant d'une paix que je ay divertie par ceste heureuse entreprise. » Puis il ajoutait : « 11 y a longtemps que j'ai fait sçavoir à sa majesté catholique combien il estoit utile que Montmorency et nous, tant pour le bien de la religion que celui de son service, fussions joincts ensemble. x>
Ces intelligences entre le duc de Guise, le duc de Parme et Fambassadeur espagnol ne pouvaient rester ignorées de Henri III et de son conseiL Longlée, ambassadeur de France à Madrid, en porta des plaintes directes au roi d'Espagne, et ici commence la curieuse correspondance de Philippe II avec son ambassadeur à Paris; correspondance corrigée de sa main, et qui existe encore en original. « Don Bernardino de Mendoça, Longlée me faict sçavoir de la part de son souverain , 1° qu'il a appris qu'une étroite liaison régnoit entre le duc de Parme et le duc de Guise ; 2*> que ceuxK^i traitoient ensemble pour joindre leurs armes; 5*» que l'un étoit d'intelligence avec moi, tandis que l'autre me dénonçoit les abus et personnes du royaume de France qui estoient répréhensibles. Quant au premier point, répondez par des paroles évasives et générales, que l'on ne peut s'estonner de l'amitié que me porte le duc de Parme, mon cousin ; je ne sçaurois croire qu'il médite rien de préjudiciable à la France ; enfin, pour ce qui est de ses levées en Allemagne, qu'elles ne peuvent estre considérées que comme des précautions prises pour la sûreté de mes estats. Par rapport aux dénonciations du duc de Guise, dites que la mesme considération me dirigera à ne point toucher à des questions qui me sont estrangères. Pour vous, gardez avec le plus grand secret les intelligences que vous pourrez avoir avec Mucius (Guise) ou les autres, soit par la voie du duc de Parme, soit par vous-mesme ; et en résumé, asseurez toujours le roy de France que je n'ai en vue que le bien de son royaume, lequel consiste dans la gloire de Nostre Seigneur Jésus-Chiist, et le succès de la cause catholique. » Philippe II écrit encore à son ambassadeur: «J'ai vu, d'après le billet qu'escrit Mucius, qu'il est question pour ce dernier de prendre les armes avec l'ordre du roy de France, pour repousser les reistres et empescher leur entrée. Je vois que vous m'annoncez l'entrée en campagne du roy très chreslien, et l'activité que l'on déployé pour rassembler toutes le» troupes; que Dieu y pose sa puissante main et les fosse tourner à sa plus grande
gloire! Il est indispensable d'avertir le duc de Parme et don J. B. de Taxis, que si le roy de France prend à sa solde les troupes de la ligue, nous devons cesser de les payer. — Il n*est pas moins nécessaire de prévenir Mucius du tort immense qui pourroil en résulter pour luy, s*il consentoit à ce que ses troupes passassent au service du roy; qu'il se garde bien d'une chose qui amèneroit la paix générale. La déroute de Joyeuse (les uns le disent mort, d'autres lettres n'en parlent pas) ne doit point faire perdre de vue le but qu'on se propose. Cette foiblesse du duc de Guise seroit d'un préjudice irréparable à la cause catholique ; employez donc pour le raffermir tous les moyens et toutes les ressources que vous croirez convenables. Ainsi que me Tavoit annoncé Longlée, vous m'apprenez la déroute des reistres, la prise du chasteau de Montargis et la mort de La Trémouîlle. — Je pense que vous n'aurez point laissé eschapper ceste occasion d'encourager Mucius (le duc de Guise) et les catholiques à persévérer dans les bons principes. » Dans deux autres lettres à son ambassadeur, du 24 décembre 1587, Philippe ÏI insiste sur les efforts que doit feire le duc de Guise pour traverser les préliminaires de la paix. Pendant ce temps le roi d'Espagne entretient une correspondance d'affection et de parenté avec Henri IH et la reine-mère: non seulement lui-même, mais les infantes écrivent à la cour de France, pour féliciter le roi sur ses victoires ; on prie Dieu pour la paix publique en France. C'est un double rôle que Philippe H accomplit avec une habileté de diplomatie remarquable; toutefois, l'unité catholique domine sa pensée; il aperçoit que le caractère indécis de Henri ni est un obstacle. Son dessein est de le briser; son véritable attachement n'est que pour le duc de Guise et la maison de Lorraine.
Les résultats divers qu'avaient eus les opérations militaires des armées royales et, de la ligue devaient enfler le cœur aux zélés partisans de la foi catholique ; le brave duc de Guise, victorieux des reltres, avait dégagé les frontières, dissipé cette horde d'aventuriers pillards, d'Allemands gorgés de vin, pro-
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iaoaleurs des saintes hosties et des sanctuaires, tandis que Tannée royaliste, sous la conduite de Joyeuse, du favori de Henri de Valois, avait fui devant Henri de Bourboa relaps et excommunié. Comment se fier dès lors au concours de la royauté, n'avait-elle pas trahi la sainte cause ? On n'igxjorait par au sein de la ligue les avances que la reine-mère faisait à Henri de Navarre ; Catherine ne cessait de négocier avec l'excommunié, avec le roi des hérétiques. U fallait donc prendre ses précautions ; Henri Ul avait adhéré à la ligue, ^ns doute, mais il la détestait sous main : n'en avait-on pas la preuve ? Et puis, pour les prudents, on n'avait plus à craindre l'armée royaliste du duc de Joyeuse ; il n'y avait désormais d'autres forces catholiques que celles ^e la ligue et dévouées à son autorité, le roi n'étant plus qu'un obstacle qui empêchait le succès de la république municipale et catholique.
Dans ces circonstances, les grands barons de la foi résolurent de tenir une asseiAblée à Nancy ; le duc de Guise, ji la tête de son armée victorieuse, ven^t d'ejQvahir le PaJatin^^t du duc de Bouillon, partisan du ;roi de Navarre et des huguenots : combien n'ayait-il pas de droits à la confiance des x^onfédérés , bonnes villes et confréries ? Henri de Guise ne voulait point agir sans avoir l'assentiment positif et les secours efficaces du roi d'Espagne ; car, pour prendre ce parti décisif, il fallait s'appuyer 4es armées d,u duc de JParme. Le 8 févrieir, il expédia de Nancy .un envoyé auprès de don Bernardino de Mendoça, chargé de lui donner lesdét^s de la victoire nouvellement remportée, et de lui £aire connaître l'état des affaires catholiques en France. Cet envoyé était porteur d'une longue instruction du duc de <Guise, dans laquelle il se plaignait toujours de la mauvaise volonté et intention du roi, d'Epernon, de BeUièvre et autres caUioliques froids et attiédis : «L'armée hérétique estant entrée jusqu'au cœur de la France, à Aome lieues de Paris, je fus adverti qu'Epernon, BeUièvre traitoient avec les forces de ladicte armée, afin de faire après une paix, aux portes de la ville de Paris, désavantageuse pour les catholiques; ma victoire a
loulempc^chô ces perfides desseins. Ce ne sont pas les forces des hérétiques ouverts et déclarés, ni les villes qu'ils occupent que nous devons craindre le plus, vu le peu qu*ils tiennent en un si grand royaume ; mais leurs principales forces sont celles des catholiques dissimulés ou feincts qui favorisent Festablissement des huguenots et les prétentions du prince de Béarn, lesquels ne cessent en nostre présence de pratiquer sur les villes qu'ils savent nous estre afifectionnées, y employant Tautorité du roy. » C'était contre le duc d'Epernon, le parti modéré et politique, que se dirigeait alors le mouvement catholique ; on s'était débarrassé dans la Saint-Barthé lemi des huguenots prononcés ; maintenant il fallait secouer les faiseurs de transactions dominant dans le conseil du roi. L'Espagne aidait ce mouvement, et Philippe II écrivait à son ambassadeur : « Don Bernardino Mendoça, félicitez le roy de France de ses succès contre les huguenots ; ayez soiu (sans rien laisser pénétrer de vostre intention) de présenter, sous les apparences de son avantage, le danger auquel il s'expose en continuant ses liaisons avec le duc d'Epernon, qui est lui-mesme fort bien avec le roi de Navarre. Faictes sentir au roy les conséquences qui en pourroient résulter tant par rapport à la succession à la couronne que pour la chrestienté en général. » L'assemblée de Nancy, tout entière sous l'influence du duc de Guise, s'occupa exclusivement des mesures propres à enlacer la royauté dans les intérêts du parti catholique. Il était évident que lorsque toute la force d'administration et de gouvernement passerait à ce grand parti, il n'aurait plus rien à craindre des trahisons de cour et des politiques. A cet effet, l'assemblée de Nancy posa les points suivants : « Le roy de France sera encore sommé de se joindre plus ouvertement et à bon escient à la sainte-ligue, et d'oster les places, estats et offices impoitants à ceux qui lui seront nommés ; item, de faire publier le sainct concile de Trente en tous ses pays ; item, d'establir l'inquisition ; item, fournir à la solde des gens de guerre qu'il est nécessaire d'entretenir dans la Lorraine et es
environs pour esviter une invasion d'eôlrangere voisins. El à celle fin, faire vendre au plus tosl qu'on le pourra, sans aulres formalités, les biens de tous les hérétiques et de tous ceux qui leur sont associés. Ceux qui ont esté autrefois hérétiques seront taxés au tiers ou au moins au quart de leurs biens, et les autres catholiques au dixième seulement*.»
Les articles arrêtés embrassaient donc toutes les forces de la société. En posant le concile de Trente comme loi de rélat, l'inquisition comme sa police, en plaçant tous les offices d'action dans des mains ferventes et catholiques, que pouvait craindre encore la sainte-union? La confiscation des biens était la mesure simple d'un parti triomphant contre ses ennemis en armes. Le roi n'était plus que son instrument, et alors même qu'il eût trahi, la hgue se trouvait en telle position qu'elle pouvait agir seule et se passer du souverain. On mettait d'ailleurs toutes les grandes propriétés et fiefs d'hérétiques en ses mains ; on imposait à des sommes considérables le parti politique, contre lequel la révolution était spécialement dirigée.
Ces articles furent envoyés à Henri in comme la charte invariable qu'il fallait signer et exécuter, s'il voulait conserver la couronne. Le roi était à Paris, donnant des témoignages de sa foi dévote, multipliant les saints pèlerinages, les pieuses visites aux monastères et les longues processions; tout cela était nécessaire : l'habileté du conseil devait être de détacher de la ligue les catholiques moins fougueux qui ne voulaient point subir toutes les chances de l'association au duc de Guise ; le roi mettait leur conscience à Fabri, car n'avalt-il pas toute la piété orthodoxe? n'adorait-il pas les saintes châsses, les chapelets à gros grains et à têtes de mort? n'avait-il pas fait preuve de vénération pour les sacrements de l'église? Contre ces témoignages de piété, et afin de les atténuer aux yeux du peuple, la ligue continuait à faire prêcher que ce n'étaient que faux sem-
* Arlfeles arrêtés en rassemblée tenue à Nancy, 1588.
blants et hypocrisie. Les clercs de Paris, les prédicateurs des métiers aux piliers des halles, déclaraient que tout ce que faisait le roi était singerie pure ; les pamphlets clandestins exploitaient les mêmes thèses : quelle piété pouvait avoir Henri de Valois, enivré de plaisirs, soupant gras le vendredi, abîmé sous les faux conseils des politiques, basilics et crapauds d'hérésie ?
Dans cette situation, Henri IHenvoya M. de Bellièvre, homme de modération et de capacité, auprès de M. de Guise , pour convenir des bases d'une nouvelle convention entre le roi et la sainte-unioD* M. de Bellièvre engageant les négociations eu homme habile, admit tous les principes généraux posés par la ligue pour son organisation, et la difficulté ne porta plus que sur les garnisons de Picardie et les places de garantie exigées par les confédérés. C'était donc moins à Fégard des articles catholiques et des coi^cessions à la foi orthodoxe que sur la question mjihtaire et politique que portaient les doutes ; le roi admettait l'inquisitipu, le coucije de Trente, sauf quelques exceptions; mais le gouvernement des places, la disposition des gens d'armes, des ^fchers, c'était chose plus difficile, et les négociations traUiaient en longueur. La ligue, sentant ses forces, continuait son admirable organisation; elle avait appris la grande catastrophe de Marie Stuart et la persécution des catholiques en Angleterre : ne faDait-il pas les venger? Paris, cité de métiers et d'opinions ferventes, venait d'élire ses quarteniers, officjiers et .éch^evins, tous fortement daçs le parti de l'union. En même teipps ce conseil écrivait des lettres circulaires à toutes les autres villes, où, rappelant la pauvreté des circonstances, l'abandon dans lequel on laissait la foi, il demandait le concours de tous les bons arti^ns et confréries pour maintenir la religion et la constitution municipale. Les moyens de la sainte-union étaient immenses; elle augmentait chaque jour ses partisans au sein de la noblesse, du clergé et du peuple surtout, de ce peuple ardent des halles. Déjà à cette époque, et d'après. le vieux mémoire d'un des plus intimes
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confidents de la ligue, elle embrassait soixante-dix cités notables en France. Que pouvait-on craindre avec ces grandes forces, en déployant des moyens aussi vastes? Aussi tout Paris fermentait pour prendre un parti décisif; les gens de la Hgue ne pouvaient comprendre les lenteurs du duc de Guise, et Taccusaient déjà de lourdeur allemande, de nonchalance et d'indifférence pour les intérêts menacés : combien, disait-on, n*était-il pas au-dessous de son digne père François de Guise ! On voulait éclater à Paris, où se continuait la conspiration secrète des quarteniers et capitaines de la garde bourgeoise : « En cette année, MM. de la ligue, continuant leurs desseins, écrivirent au duc, le priant de leur tenir promesse et qu'ils estoient en bon nombre pour exécuter leur entreprise. Celui-ci fit réponse, qu'ils se hâtassent de s'accroistre en plus grand nombre d'hommes qu'ils pourroient, et du surplus qu'ils le laissassent faire ; qu'il falloit attendre la commodité, laquelle ils ne laisseroient passer quand elle se présenteroit. Geste lettre fut lue au logrs de Hotteman, rue Michel-Ie-Comte, où il y avoit plusieurs du parti ; et lors ils commencèrent à pratiquer le plus de peuple qu'ils purent, sous le prétexte de la religion, et les prédicateurs se chargèrent en leurs sermons de parler fort et ferme contre le roy. Que craignant d'estre prévenus, ils résolurent mettre fin à quelque prix que ce fust, soit que le duc de Guise le trouvast bon ou non (estant extresmement ennuyés de sa longueur) ; et toutefois crainte de l'offenser, ils lui escrivirent une lettre par laquelle ils le prioient de leur tenir promesse et de ne différer davantage; que leurs gens estoient prests, forts, et en bon nombre, et que rien ne leur manquoit que sa présence. » Le peuple accusait ainsi faussement d'indifférence le duc de Guise ; chez lui c'était prudence ; il avait garde de s'engager avant que tout fût préparé à UTie grande explosion. Il ne voulait rien jeter à l'étourdie. Aucun des mouvements de Paris n'échappait à la sagacité active du duc de Guise ; il était en rapport intime avec les meneurs, les chefs de quartiers, les halles qui demandaient à en linir
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avec les hérétiques. Dans une correspondance rayslérieuse et chiffrée, adressée au duc de Nevers, le brave Lorrain prépare avec sollicitude la révolution populaire qui éclata par les barricades. Voici des extraits de cette correspondance : (24 avril, onze heures du soir.) « Nous vous remercions très humblement de Taffection qu'il vous plaist faire paroistre sur le subject qui se préseule, lequel, à la vérité, est si juste et nécessaire qu'il mérite que tous les principaux de ce royaume qui y ont intérest commun y marchent de mesme volonté ; et encore qu'il se soit perdu beaucoup de bonnes occasions, nous avons envoyé de nouveau à Paris pour tascher à renouer Tentreprise.» (26 avril.) «Je vous remercie très humblement des ad vis qu'il vous a plu me donner; il peut être, à la vérité, bon de reculer; j'ai moyen de me tirer de cette peine si je veux entendre à la recherche qu'Espernon faict très grande de mon amitié, dont Bellièvre , en ce voyage , a eu encore particulière charge de m'en parler avec tant d'offres et assurance que vous en seriez estonné. Toutefois cela n'empeschera poiiit la résolution que nous avons prise ensemble. » (27 avril.) « Vous aurez sçu les rumeurs de Paris et la présence des forces du roy, qui rend notre dessein plus difficile à exécuter, non que nos amis de Paris n'ayent encore très bon courage et que nous ne nous sentions assez forts pour en venir à bout; mais quelques-uns de nos amis nous ont faict dire que, puisque les choses sont en cet estât, il faudroit se desclarer ouvertement contre d'Espernon, et en demander publiquement justice au roy. »
Ces menées du duc de Guise aidaient la fermentation de Paris, apparaissant par mille symptômes au sein de cette population ; le conseil commençait à s'en alarmer , et Henri III écrivait à son négociateur à Nancy : « M. de Bellièvre, il y a deux ou trois jours qu'il court des bruits en cette ville fort estranges à quoy je n'adjouste grand'foy ; on dit que dedans deux jours il se doibt exécuter une entreprise en laquelle il se dict aussi que doibt estrc mon cousin le duc de Guise, et que sans sa pré-
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sence on ne la veut exécuter , estant ladicte entreprise telle que sous couleur de s'attaquer à mon cousin le duc d'Espernon, Ton doit tuer mes serviteurs les plus affectionnés qui ont cet honneur d'estre près de moy, et qui ont charge de mes affaires, saccager leurs maisons et de ceux qui n'adhèrent à la ligue. Je fais approcher ici mes Suisses pour les faire loger, et aussi mes gardes es fauxbourgs de deçà ; ayant advisé de vous Étire incontinent cette despesche, afin que vous retourniez trouver mondict cousin le duc de Guise à Tendroict où il sera, auquel vous ferez entendre, en Tasseurant de ma part que je n'ai rien en plus grand désir que d'embrasser et réunir tous mes subjects. Vous estes si capable de mes bonnes et sainctes intentions, que je n'estendrai cette-cy davantage. »
M. de Bellièvre se hâta de communiquer aux confédérés la lettre qu'il avait reçue du roi et les plaintes qu'elle contenait. L'union répondit par des doléances hautaines. M. de Bellièvre les énumère dans une dépêche adressée au roi : « Sire, j'escrivis hier à votre majesté. Depuis quelques jours il a esté parlé des bruits qui courent par Paris. 3'ai faict tout ce qui a esté en moy pour essayer d'en découvrir la vérité; il m'a esté impossible d'en apprendre autre que ce que je vous escrivis hier. Je suis allé trouver MM. les cardinaux de Bourbon et de Guise et le duc de Guise ; j'aperçus en leur visage une grande douceur. M. le cardinal de Bourbon prist la parole, se plaignant fort bien du tort que on leur faict, et qu'il y en a qui les veulent perdre ; mais que Dieu les conservera et ne permettra pas que vostre majesté prenne une si mauvaise opinion d'eux. Ils se trouvent merveilleusement troublés des bruits de conjuration dont il est nécessaire de constater la vér rite, pour y obvier. De mon costé, j'aurai l'esprit continuellement bandé pour essayer de descouvrir ce qui en est ; mais si tant estoit que ces gens nourrissent quelque chose de mauvais en leur estomach, estant ad ver lis qu'ils sont soupçonnés, ils feront toutes desmonstrations contraires. Le sieur de Guise m'a mandé de le vouloir aller trouver en lieu où il se prome-
iioit. Parlant à M. de Guise, je le trouvai fort altéré; il m'a dict que ceste nuict, il a reçu trois advis du costé de Paris, que tout y est en confusion, que Ton a faict entrer aux fauxbourgs huit compagnies des gardes et les Suisses; que c'est pour courir sus à ses amis. Je lui ai dict et faict entendre Tordre que vostre majesté a donné afin qu'il n'advinst aucun tunmlte ; que c'est à vostre majesté, qui estes le roy, adonner sûreté aux habitants de vostre ville de Paris. Il m'a dict qu'il y avoit moyen de pourvoir à la garde d'une ville sans entrer en telles démonstrations. J*ai respondu que c'est à vous , sire, qui estes le roy, de juger comme il vous plaist que vostre personne et vostre ville soient gardées; que celuy qui se garde ne faict point de tort aux autres : cette garde est pour empescher le mal , et non pour en faire. Il m'a dit qu'il est en tel doute, qu'il est contraint d'escrire à tous ses amis pour sa conservation et la leur, et qu'il espère qu'il n'aura pas feute d'appui. C'est avec une extresme regret^ sire , que je vous escrit ces langages ; mais l'affaire est de telle et si grande importance, que je n'ai voulu ftiillir d'en donner advis à vostre majesté. » On suivait encore à Nancy la négociation avec Bellièvre pour la signature royale aux articles de la ligue, lorsque arrivèrent quelques agents secrets de Paris pour annoncer, que si le duc de Guise ne s'empressait pas de s'y rendre, le mouvement éclaterait sans lui. (Tétait particulièrement de la Picardie que venaient les reproches; cette province était plus que toutes les autres engagée dans les intérêts de la ligue : « M. de Guise, pour faciliter l'exécution de son entreprise, avoit de longue main disposé les volontés des personnes de plus légère cervelle et amateurs de nouveautés, tant à Paris qu'ailleurs, pour se tenir prests; et afin qu'en un épais brouillard, les approches de cette outrecuidée exécution se pussent plus commodément faire, se remuèrent en mesme temps plusieurs tumultes par les provinces, et entre autres en la Picardie où le duc d'Aumale et autres associés dudict sieur de Guise faisoient asprement et ouvertement la guerre au roy et à ses
villes, pour divertir ses forces d'autour de sa personne et les éloigner de Paris. M. de Guise, de l'autre part, se résolut d'aller à Paris trouver sa majesté, peu accompagné, pour esloigner le soupçon, mais néanmoins asseuré de trouver en ce petit monde et forests espaisses, des relais d'hommes et esquipages d'armes plus grands qu'il n'en falloit pour surprendre un roy.» Alin de préparer ce dessein, chaque jour entraient dans Paris quelques braves et bons jhefe de guerre catholiques ; ils s'abouchaient avec les quarteniers, et visitaient les boui^eois." Ce qui fortifioit davantage le peuple téméraire en son courage, estoit Tappuy ordinaire de personnes de qualité en armes et esquipages, qui entroient par divers endroits en cette grande ville, et s'y fondoient comme dans une mer spacieuse, sans y estre de prime Ikce aperçus ni autrement recognus que par leurs partisans. >»
En présence de ce mouvement municipal, il était impossible que le roi n'aperçût pas que quelque dessein se tramait contre lui, et que la ligue éclaterait bientôt, peut-être parles armes. M. de Bellièvre avait reçu ordre du roi pour qu'il eût à défendre à M. de Guise de venir à Paris; le conseil n'ignorait pas que la présence du chef populaire donnerait de Ténergie et une certaine unité aux desseins de la ligue. « M. de Bellièvre devoit dire et déclarer à M. de Guise (en cas qu'il le vist continuer en la délibération de ce voyage) haut et clair devant tous, que s'il y venoit contre la volonté de sa majesté, icelle le tenoit pour criminel et auteur des troubles et divisions de son royaume, et , à cause desquels troubles , sa présence à Paris seroit de grand préjudice. » M. de Guise fit une réponse ambiguë ; il n'était plus temps de délibérer ; les choses en étaient à ce point que s'il ne s'était déterminé à une ferme et grande résolution, la conduite de cette entreprise serait passée d'elle-même aux mains du duc de Mayenne, et du duc d'Aumale surtout qui se prononçait fortement en Picardie. Les chefs de parti ne sont jamais maîtres absolus d'un mouvejnent ; il faut qu'ils le secondent, s'ils ne veulent pas qu'il
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cherche d'autres fortunes et qu'il se personnifie en d'autres renommées.
Ici commence la journée des colères populaires contre la royauté indifférente, journée mal jugée parce qu'elle n'a jamais été pénétrée dans son intimité. Les soins de l'érudition nous ont conservé inédit le journal d'un bourgeois de Paris qui pritgrande part aux troubles, et les a reproduits minute'parminute. Je suivrai son récit, car il fut témoin occulaire ; il portait arquebuse et pertuisane à la rue Saint-Denis , au Petit-Pont et au cimetière des Innocents. Je le comparerai surtout aux actes de rhôtel-de-ville, vieux documents de l'émeute municipale. L'étut de Paris était assez connu du conseil de Henri III pour qu'il eût jugé un déploiement de forces nécessaires ; il est possible aussi que ce conseil , dirigé par les politiques, voulût tenter un coup de main par la force des arquebusiers, des gardes suisses et françaises, et en finir une fois pour toutes avec Paris, la ligue et les négociations qui traînaient en longueur. A cet effet, des braves soldats s'étaient approchés des faubourgs et se tenaient dans leur position d'armes eu attendant les ordres. Le duc de Guise partit le 5 mai de Nancy pour se rendre à Paris et prendre la direction du mouvement populaire : « U s'achemina et suivit le sieur de Bellièvre de si près qu'il entra par la porte Saint- Martin, environ midi, le visage caché en son manteau jusqu'à ce qu'il aborda dans la rue Saint-Denis; et lors un jeune gentilhomme de la troupe, nommé Fourrone , nepveu de M. Sainct-Anthoine de Vienne, lui vint comme par jeu lever le chapeau de dessus la teste , et tirer le manteau d'alentour le visage, disant qu'il étoit temps de se faire cognoistre, et aussitôt le bruit alla partout que M. de Guise étoit arrivé. » Le but du mouvement municipal de Paris était simple*, il tendait à s'emparer du roi, afin de dissoudre le parti politique qui devenait une gêne pour l'union. Les sanglantes journées de la Saint-Barthélemi avaient été dirigées contre les huguenots ; elles leur avaient arraché le pouvoir; maintenant on tentait la mcme révolution contre les politiques. En arri-
vant à Paris , le duc de Guise vint descendre chez la reinemère, la grande négociatrice, afin de préparer le roi à sa visite ; il savait que Catherine de Médicis pouvait ménager la transaction sur les articles qu'imposait la ligue. Après tout, ce que la sainte-union voulait, c'était l'expulsion des politiques et la pleine administration du royaume mise dans ses mains. La reine-mère parut entrer dans les vues du duc de Guise ; tous deux s'acheminèrent vers le palais du Louvre, et durant cette route Catherine put voir l'immense popularité dont jouissait le seul nom de Lorraine : « A sa venue on cria dans les rues de Sainct-Denis et de Sainct-Honoré : Vive le duc de Guise I vive le pilier de l'église! Mesme une damoiselle qui estoit sur une boutique, baissant son masque, lui dit tout haut : Bon prince, puisque tu es ici, nous sommes tous sauvés. » Un billet secret de la reine-mère avait prévenu Henri III de cette brusque visite ; quelques gardes étaient également accourus , car la marche vers le palais fut lente, a La royne-mère du roy se fit porter au Louvre dans sa chaise, pour aller trouver sa majesté. M. de Guise, peu accompagné en apparence, suivit la royne à pied, et ensemble entrèrent en la chambre du roy, lequel pour lors étoit assis près de son lit, et ne se remua pour l'entrée dudict sieur de Guise qui lui fît une révérence touchant quasi le genou en terre ; mais le roy irrité de sa venue ne lui fit autre accueil, sinon lui demander : « Mon cousin, pourquoi estes-vous venu ? » La response de M. de G uise fut que c'estoit pour se purger des calomnies qu'on luyavoit mises sus , comme s'il eust esté criminel de lèze-majesté ; il fit cette response tout esmu et fort pasle, comme s'il eust cru que le roy ne se voulust dès lors ressentir du mépris qu'il avoit faict de ses commandements. Le roy lui ayant répliqué qu'il lui avoit expressément mandé qu'il ne vinst point pour cette heure-là, M. de Guise adjouta qu'on ne lui avoit pas dict, eu sorte qu'il n'avoit occasion de craindre que sa venue lui fust tant désagréable. Lors le roy, adressant la parole au sieur de Belliùvre, lui demanda s'il ne luy avoit pas commandé de lui
lalre entendre son intention ; sur quoi Bellièvre, voulant rendre raison de sa charge, M. de Guise Tinterrompit , et le roy parlant à Bellièvre s'écria : Je vous en ai dict davantage. La royne-mère sur cela commença à parler au roy à part; M. de Guise s'approcha de la royne régnante, et parlèrent ensemble pendant le pourparler de la royne-mère et du roy. M. de Guise peu après se retira sans estre suivi ni accompagné d'un seul des serviteurs du roy.
« Le roy ne pouvait ignorer les projets décisife des confréries de Paris et de la sainte-union dont les métiers avaient aidopté toutes les idées : devait-il subir un conseil de ligueurs, abandonner ses amis pour constituer une administration toute dans les intérêts de l'union? C'était abdiquer la couronne; car Henri ni aux mains des catholiques n'aurait plus eu aucune liberté d'action, et le conseil se décida dès lors à opposer la force à la force. Depuis l'arrivée du duc de Guise, diverses mesures de précaution et de police avaient été ordonnées par le roi; une grande partie des parlementaires, quelques fractions de la haute bourgeoisie lui avaient offert leurs services contre la ligue, et le roi s'en servait pour dominer les actes du bureau municipal de Paris. Partout de belles pancartes étaient lues : « De par les prevost des marchands et eschevins de la ville de Paris : M. le président Du Blanc-Mesnil, colonel au quartier Michel-le-Comte, nous vous prions de faire armer jusqu'à vingt hommes de chascune dixaine, et eux tenir prests aujourd'huy à l'heure de midy pour obéir à ce qui vous sera commandé pour le service du roy et de la ville. Défenses très expresses sont faictes, sous peine de la vie, à tous bourgeois, manants et habitants de la ville et fauxbourgs de Paris, de quelque qualité et condition qu'ils soient, de sortir de leurs maisons avec armes autres que l'espée et dague après neuf heures du soir. » Le 10, nouveaux ordres municipaux pour la sûreté publique : « Le roy a ordonné que les gardes se feront tant aux portes de cette ville que par la cité. Dès ce soir, on establira les corps-de-garde pour lanuict, et demain de matin la
garde des portes. Sire Guillaume Parfait , quartenier, faicles sçavoir à M. le colonel de vostre quartier qu'il aille avec les capitaines pour la garde des porter, selon le règlement faict; appelez les cinquanteniers et dixainiei^, et avec eux faictes bonne et grande recherche aux hostelleries, chambres garnies et autres lieux de vostre quartier par chacun jour, et informez-vous de tous les vagabonds et autres étrangers qui y arrivent. » Le 11, veille des barricades ; de nouveaux mandements de police émanent du bureau de la ville : « M. le président de Thou, colonel de la bourgeoisie, nous vous prions, d'après l'exprès commandement du roy, de faire faire par les capitaines de vostre quartier, bonne garde aux portes de cette ville, avec tambourin et enseigne ; ces corps de garde se continueront la nuict pai* chaque dixaine; et empeschez qu'il ne soit tiré aucun coup d'arquebuse après neuf heures du soir ; nous vous prions venir présentement au bureau de la ville pour entendre la volonté du roy. Il est enjoint à Guillaume Parfait, quartenier de ladicte ville, d'assister chaque matin à l'ouverture des portes, et de ne laisser entrer et sortir personne desdictes portes nanty d'armes à feu ; et en outre de visiter ceux qui y passeront pour savoir s*ils n'ont aucun paquet ou libelles, et s'en saisir et nous les ramener sur-lechamp. Le roy veut que la recherche se fasse fort exacte en toutes les maisons de la ville, cité et université, et que, les siens, qui iront de sa part conduits par les quarteniers en cesdictes maisons, fassent mettre par escrit non seulement le nom des personnes qui ont accoutumé de demeurer èsdictes maisons, mais encore ceux qui y seront logés, noter ensemble les armes et chevaux, afin d'en faire fidèle rapport à sa majesté, laquelle commande que ladicte recherche soit commencée demain à six ou sept heures. M. le président de Thou, colonel, nous vous prions de mander votre compagnie et celle de M. Trotissois^ cejourd'huy à huit heures du soir, pour les mettre de garde au cimetière des Saincts-Innocens jusqu'à demain cinq heures du matin, suivant l'exprès commandement
du roy. » Enfin, le 1â mai au malin, journéo même où ('data le mouvement populaire, les ordres du bureau municipal deviennent plus pressants. « M. le président de Thou, colonel , nous vous prions de vous trouver présentement en l'hostel de ceste ville pour adviser à ce qui est à faire i>our la sûreté de ladicte cité menacée, et mander à tous les capitaines de vostre quartier quMls aient à se tenir en armes pour le service du roy et de la ville. Faict au bureau, le jeudy 12 may à 10 heures du matin. » Le môme ordre est envové aux seize coionels de quartiers. C'était le moment où l'insurrection prenait une grande consistance ; Henri III « mandoit les Suisses, qui pou voient estre environ deux mille cinq cents, il appeloit aussi quelques régimens et les compagnies de ses gardes, et se placèrent près de luy une compagnie ou deux de Suisses de l'extraordinaire. » Le nombre des troupes pouvait être de quatre à cinq mille hommes bien armés ; elles devaient se rendre maîtresses des postes et des principales places qui dominaient la ville (').
Le duc de Guise, en complète intelligence avec l'union de Paris et le peuple, n'en voyait pas moins le roi, allait au Louvre, l'accompagnait dans ses courses soit à Vincennes, soit à Saint-Germain. Le 11 au soir, la veille des barricades, dans une de ces promenades lointaines, la conversation roula sur les affaires de la religion : « Vous sçavez bien, disait le roi, que je n'aime pas les huguenots, et cependant vous m'atta- (juez de ce costé-là et pour raison de ceux que j'afTectionne le plus. Je serois bien malheureux si les particuliers peuvent J'aire du bien à leurs amis, et moy qui suis roy je n'en puisse faire aux miens.» — «JO'Sçais bien, répondit le duc, que vostre majesté n'a aucun dessein pour les huguenots, et néanmoins par sa manière d'agir elle portera imperceptiblement un hérétique sur le throsne royal. Il faut empescher d'abord, sire, queles charges, gouvernemens et autres grands bienfaicls ne soient donnés à des personnes indifférentes ou qui favorisent
1 Regist. de l'hMel- de-ville, 12 mai 1588.
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c« imrti. Pour mon compte, je puis asseurer vostre majesté que je ft'eolreiPi^eûdrai jamais rjen ni contre sa peraonneni contre . son:eS{tat, et je luy donnerai sur ce poii^t toutes les asseuiuncc^s qu'elle exigera ; mais je déclare en roesrae temps que je j'^rfu tous mes efforts, si vostre maiesté v-enaità prédécéder, pour que le royde Navarre ne vieane à la couronne; tel est mon vouloir et le souhait universel ie^s .catiioliques. » Ces catholiques ÏQXfmimX la grande m^orité ; Ja bourgeoisie n'avait répondu qwe faibleipen.t aux ordres de la ville et du prévôt; on se doutot que le roi voulait arriver à un coup d'état conlrt^ les municipaux. « Ut plupart des colonels refusèrent d'obéir à ces mandements. »
U pc^ulatioo de Paris était prêle, et les Suisses entraient dans la ville avec quelques .compagnies françaises par la porte Saint - Honoré aux grandes clameurs des faubourgs. « Les forces furent distribuées par le commandement de sa majesté et sous la conduite .de M. de Biron en divers endroits et places ; no4i pour entreprendre ou offenser aucun, mais seulement pour tenir feme à ce qu'il ne survinst aucun IxxJmWe ou mutinerie en la vUjie. Il en fut mis en la place Saint-Jean de Grève et devant la maison commune, où estoient MM. de Haumont, le prevost des marchands, et plusieurs autres des principaux de Paris qui sçavoieut l'intention du roy. 11 en fut semWablement mis au Petit-Pont, sous le commandement de M. de TintevUle; itm au Marché-Neuf, sous le commandement du sieur empierre; item, à Saincts-Innocens et plusieurs autres eadroits. d On ne peut dire l'impression que fit sur le peuple J'approche des compagnies suisses cl françaises et l'appaj^l de <^s forces .campées sur les places. Où veut^on en v^nir? est-ce que les maudits politiques tenteraient Ja tuerie delà bonne Iwuiigeoisie de Paris? est-ce qu'on voudrait mettre garnison dans ses murs de franchises ?«ehascun se retiroit en son logis, barroit ses portes et fermoit ses fenestres. » Les mesures militaires prises contre Paris étaient bien préparéos; mais l'ordre ne fut pas exactement gardé-
queliiues points importants n'avaient pas été occupés, « notamment en la place Maubert où ne fut au commencement mis personne ; et ce canton-là saisi pouvoif estre cause de • faire recouvrer tous les autres. On en donna advis à M. de Biron, mais ayant faute d'hommes, il n'y pourvut pas. En un instant les escoliers d'un costé commencèrent à s'esmouvoir et descendre de l'université, le peuple semblablement, et fut aussitost la place Maubert saisie, quelques barricades plantées à dix pas par des Suisses, au lieu où ils estoient ( qui l'eussent facilement empesché) et généralement commençat-on à se barricader partout de trente en trente pas et à tendre les chaisnes, les barricades fort bien flanquées et bien munies d'hommes pour les défendre, tellement qu'il ne fut plus question d'aller partout Paris sans mot de guet, passeport des colonels.de quartiers. »
Ensuite, comme il arrive toujours, les soldats qui campaient sur les places publiques, par cette jactance naturelle à la troupe, avaient tenu maints propos déplaisants contre la bonne bourgeoisie de Paris ; ils criaient à aucun des habitans : «Mettez, mettez du linge blanc en vos lits, messieurs et mesdames; sur laminuict nous irons coucher en vos maisons. » Le roi avait mandé à la ville « que plusieurs seigneurs et gentilshommes par lui départis dans les quartiers de Paris, alloient s'y rendre et commander aux bourgeois de se contenir, et si aucun se vouloit remuer, le faire arrester, et les asseurer que l'intention de sa majesté n'estoit que de les contenir en repos ; mandant aux prévôt des marchands et échevins de faire joindre auxdits gentilshommes, les quarteniers et colonels à mesrae fin. » Ladite ordonnance ne put être exécutée, car le tumulte avait éclaté. Je laisse ici parler une fois encore le bon bourgeois de Paris , qui confie à un sien ami les grands événements de la capitale. « M. le président Tambonneau, colonel des quartiers de la cité qui avoit faict tout ce qu'il avoit pu pour garder les bourgeois de s'assembler et faire les barricades, alla sur les commencemens de ceste émotion vers sa
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majesté pour la prier de faire retirer ses gardes suisses; ce que jamais elle ne voulut lui accorder, comme il me Ta dict lui-mesme. Au quartier du président Brisson, la barricade estant desjà dressée, plusieurs estoient d'avis d'envoyer vers le roy pour le prier d'oster les gardes. Et fut remarqué que jamais on ne vit le roy plus content ni plus joyeux qu'en ceste iriatinée, tant en ses propos qu'en son visage; on cogrioissoil njesme à ses paroles qu'il avoit quelque grand dessein. L'archevesque de Lyon voyant cela, emprunta à un sien amy, voisin du Louvre, une bonne mule sur laquelle il revint en toute haste à Thostel de Guise, où, après avoir rendu compte de l'intention du roy, il dict à M. de Guise qu'il estoit venu là pour vaincre ou mourir avec luy. En cçt hostel survint un autre évesque armé d'une cuirasse, lequel en passant du faubourg Sainct-Germain en la ville, avoit mis huict arquebusiers en la tour de Nesle. Environ huict heures du matin furent dcsputés de la cour de parlement par MM. les présidens Brisson et Seguier, pour aller vers sa majesté Tadvertir que les habitans n'ouvroient leurs boutiques, et qu'il seroit bon d'envoyer par la ville M. le gouverneur, afin de les ftiire ouvrir. Dans les rues on rencontroit un grand nombre de bourgeois qui alloient et venoient, avec des armes sous leurs manteaux. Au cimetière des Innocens, le capitaine Bonomirut, qui estoit là avec bonne troupe de soldats des gardes et quatre ou cinq enseignes suisses, se mit à braire quand il vit que l'on commençoit à se barricader contre lui. Les marchands de la rue Saincl-Denis voyant ces troupes arrangées dans ledict cimetière-, s'allèrent confesser et communier, et tost après s'armèrent de cuirasses et autres armes offensives et défensives ; ils lurent incontinent suivis de plusieurs autres avec lesquels ils commencèrent à dresser leurs barricades es advenues et (embouchures.
« En la place de Grève, il y avoit environ cinq enseignes de Suisses sous le capitaine Cossin ; elles se rangèrent en face de riiostel-de-ville; sept ou huict officiers, conseillers et autres
iludict hostel sortirent et vinrent lui demander ce qu'il en estoit, et s'il falJoit qu€ les bourgeois prissent les armes; le capitaine fit response avec bravade qu'il n'estoit question que d'obéir ; qu'aujourd'huy le roy seroit le maistre. Une beure après vinrent vers lui quelques marchands des environs, qui Je prièrent de supplier le roy de faire retirer ses gens de là, parce qu'ils craignoient quelqu'émotion du peuple. Mais M. d'O, frappant sur l'épaule de l'un d'entre eux, s'escria : Par la mort Dieu, nous sommes trop forts. On aperçut lors sons la porte de l'hostel-de-ville un varîet du bourreau, je ne sçais si c'est par adventure ou par dessein. Incontinent les bourgeois s'armèrent, firent l:»arricades en toutes les advenues, mesme du côté de la rivière, et s'assemblèrent mille à douze conts au charnier Sainct-Germain, et prirent résolution de charger sur le soir les, compagnies qui estoient sur la place Je Grève, si on ne les faisoit rentrer. Les bourgeois forent advertis que l'on portoit deux barriques de poudre et autres munitions en Grève, ce qui fut cause que quelques-uns d'entre eux qui estoient sous la conduite de Leclerc, procureur en la cour, bon et vaillant soldat , vinrent au-devant des poudres et s'en emparèrent. Alors les gardes placés en Grève commencèrent à voir qu'il leur seroii difficile d'en sortir. Le capitaine Cossin disoit : « Le prevost des marchands avoit asseuré Je roy de trente mille habitants, il tient ttial sa promesse; je commence à croire que les trente sont pour sa majesté et les mille pour M. de Guise. » Il advint aussi que le pain et le vin que l'on envoyoit aux troupes rangées dans le cimetière des Saincts-Innocens fut pris et emporté par ceux qui estoient barricadés, et bien mangés. M. de Brissac, en pourpoint, arec une hallebarde en la main, accompagné de quatre ou cinq gentilshommes seulement, quelques marchands de chevaux et du. peuple, part se saisir du petit Chastelet, après avoir gagné le dessus par le moyen d'une barricade qu'il avoit faict laire à l'endroit de la loge des sergens, et chassa les gardes du roy qui tinrent bon quelque temps. M. de Brissac fit un«
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belle harangue en certaine maison où îl y avoit deux conseillers de la cour et capitaines : « Mon père a esté le piemier qui vous a mis les armes à la main, car il estoit gouverneur lors des premiers troubles. Je suis héritier de ses biens, je tascherai de l'esti^e de ses vertus; volontiers j'employerai ma vie pour vous, pour vostre liberté, la religion catholique et romaine. » Vers le raidi commença une escarmouche sur le pont Sainct-Michel, qui fut la première comme j'ai entendu dire. Les gardes du roy qui y estoient se postèrent vaillamment, soustinrent et repoussèrent les bourgeois; mais par le moyen de quatre ou cinq gentilshommes et capitaines étrangers qui donnoient courage au peuple, ils furent tout à coup si furieusement assaillis de tous costés et principalement des fenestres des maisons qu'ils abandonnèrent la place. Geste escarmouche fut l'occasion de sonner le tocsin, mais peu <le temps, à Sainct-André, à Saiact-Germain et à Sainct-Pierredes-Arcis, puis sonné en d'autres parties de la ville ; on en lit autant au Petit-Pont et au Marché-Neuf. Se voyant ainsi acca- Wés, tant par les assauts des bourgeois aimés que par les pierres et autres armes dont la fureur de la populace en telles occasions se servoit, les soldats furent contrai nets à se donner à la merci des habilans, et promirent de se retirer. Comme ils passoient sur le pont Nostre-Dame, il y eut un tailleur de ]a rue qui fut tué d'un coup d'arquebuse ; on pensa qu'il avoit este tiré par eux, ce qui fut cause que ceux qui gardoient la barricade commencèrent à les charger vivement, et les gardes furent forcés de rebrousser chemin. Quelques-unsi crioient qu'ils estoient catholiques, d'autres monlroient les patenôtres, plusieurs se mettoient à genoux joignant les mains. Un grand Suisse , armé tout à blanc, qui avoit une grande barbe qui lui pendoit jusqu'à la ceinture, se mit aussi à genoux , tendant les mains au ciel et montrant son chapelet. » Les soldats partout attaqués, pressés entre mille barricades, n(^ pouvaient s'ouvrir un passage, se réunir en masse pour résister, « si ce n'étoit par dessousi la terre comme les souris, ou
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dans Teau comme les grenouilles, ou s'ils ne voloient en Tair comme les oiseaux. » Le peuple ne criait pas : vive ie Roi! comme dans toutes les vieilles révoltes, mais : vive l'Union ! vive la Sainte - Ligue ! et ce bruit retentissait au Louvfe. « Henri lïl, adverti de tout ce qui se passoit, ne s'en esmut nullement, mais les roynes en furent-elles grandement estonnées, et singulièrement la royne-mère, laquelle tout le long de son disner ne fit que pleurer à grosses larmes. »
Le roi moralement au pouvoir de la ligue, enfermé dans le Louvre, donna ordre aux Suisses et à ses gardes de ne pas résister plus longtemps. Il écrivait à M. de Nevers, le soir même de la journée des barricades : « Mon cousin, pour la t-rainte que j'ay eue qu'il advinst tumulte en ceste ville, j'ay faict venir ces jours-icy loger aux faubourgs d'îcelle le régiment des Suisses que j'ay il y a quelque temps à mon service, que j'avois faict entrer ce matin en cesle ville. Mais voyant que grâce à Dieu les choses sont autrement disposées, je fais j étirer lesdicts Suisses, espérant que toutes choses y demeurel'ont à repos, dont je vous ay bien voulu incontinent adverlir. » Le roi n'était déjà plus en sa liberté; il craignait les mesures de la ligue. «La reine-mère monta en sa coche pour aller à rhostel de Guise où ledict sieur de Guise s'estoit retiré, pour lascher de pacifier ceste émotion, mais sans efiect. Car elle e&toit telle, qu'à peine elle-mesme pouvoit-elle passer par les l'ues si dru semées et retranchées de barricades, tellement que ceux qui les gardoient ne voulurent jamais faire plus grande ouverture que pour passer la chaise. » La reine-mère allait essayer auprès du duc de Guise son haut et vieux talent de négociation; elle aborda le chef de l'union victorieuse pour « l'exhorter à apporter du sien ce qu'il pouvoit pour apaiser ceste émotion, le priant venir trouver le roy, avec asseurance qu'il en seroit content; lui donnant au reste beaucoup de certitudes de la bonne volonté et de la confiance que sa majesté îi voit en luy*.»
* «Amplification dés paTliculaïité* qui se passêrcnl à Paris loràqnc >r. «le Guise s'en enipaia, pt qne le roy Pti sortit, n 1S8S.
Le but principal du mouvement municipal devait être d« s'emparer de la personne du roi, de se saisir ainsi de ce grand point de ralliement pour le parti politique. Toutes les mesures étaient prises dans cet objet : « Le roy fut adverti de deux divers endroicls (le premier par un familier et domestique de M. de Guise, l'autre par un gentilhomme bien qualifié) que M. de Guise et ceux de Paris, ses partisans, avoient résolu de l'aire sortir la nuict suivante douze ou quinze mille hommes par la porte neuve ou autre porte pour aller investir le Louvre par dehors et en barrer Tissue an roy, afin de le prendre làdedans. » Il était donc important que le roi quittât Paris. Affranchi de la rébellion, il pouvait facilement reconstituer son parti, devenir le point d'appui de tout ce qui se séparait de la ligue, et en définitive traiter avec les princes unis. Il n'y avait pas d'autres ressources. Henri m, espérant toujours une heureuse fin aux négociations entamées avec le duc de Guise par la reine-mère, ne voulait rien précipiter ; ce résultat était difificile dans ce premier mouvement d'émotion d'une victoire bourgeoise. Quand la multitude triomphe, il ne faut parler de transaction qu'alors que ce peuple, épuisé par ses succès, se débat éperdu dans l'anarchie ; jusque-là il est trop fier de luimême, trop colère contre son ennemi. Enfin le roi sortit « du Louvre à pied, une baguette en la main, comme s'allant (selon sa coutume) promener aux Tuileries avec une contenance gaie, ainsi qu'au plus joyeux jour qui luieustsçu reluire. Son escurie estoit aux Tuileries. Là il monta à cheval avec ceux de sa suite qui eurent le moyen d'y monter; ceux qui n'en îivoient pas ou demeurèrent ou allèrent à pied. Il sortit par la porte neuve, et se retournant vers la ville, jeta contre elle (juelques propos d'indignation et protestation contre son ingratitude, perfidie et lascheté. Il fut pour ce soir coucher à ' Trapes , et le lendemain , qui estoit le vendredy, à Chartres ; là, peu à peu, les siens et plusieurs de ceux qui feignoient en fîstre se rangèrent à luy. » Le roi étant libre, pouvait appeler son p^ouvornemcnt à Chartres. M. de Guise l'apprit avec dépit,
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accusa la leine-raère de Ta voir trompé. Mais lui-même, maitre du mouvement municipal de Paris, quelle direction allait-il lui donner? l'union de la sainte-ligue se substituerait-elle au gouvernement royal? M. de Guise allait-il prendre un parti décidé et rompre avec la royauté des Valois? Prévoyant toute chose, le prudent Lorrain « fit d'un costé diverses dépesches à ses partisans pour le venir trouver; et empescha la tuerie qui se faisoit des Suisses ; fit lui-mesme rendre les armes aux compagnies du roy dévalisées, mais d'une façon qui tesmoignoit combien plus de respect ceux de Paris lui portoient qu'au roy et quelle intelligence il avoit avec eux, de quoy il tesmoignoit ii'estre pas mécontent. Car M. Saint-Pol alloit avec une ba- {^uette en la main entre les armes de ce peuple furieux menant à son dos (comme captifs de triomphe) les gardes du roy en hlanc et le chapeau en la main. En cesle esmeute aucuns voulurent tuer MM. de Biron et de Beliièvre, ce que M. de Guise empescha. Les armes des compagnies leur ayant esté rendues, M. de Guise les fit mettre sur le soir hoi*s de Pans par la porte Sainct-Antoine, tellement qu'il y demeura niaistre, puisque Je royal maistre avoit quitté le logis. »
Le duc de Guise donna ainsi une impulsion modérée à la révolution municipale de Paris. Le voilà à la tète du gouvernement, de l'administration politique de la ville; quel usage va-t-il faire du pouvoir? La bourgeoisie, les halles et la cité l'entourent d'une immense popularité. Le roi est en fuite, la reine-mère en quelque sorte captive, servant d'otage et s'oftrant comme négociatrice. Ici commence le gouvernement de la bourgeoisie et des halles de Paris sojus le duc de Guise. Avant de le suivre, il est essentiel de voir commient fut accueillie la nouvelle des barricades par Philippe II, le type de la souveraineté catholique, dont C3 mouvement saluait le triomphe. Le duc de Guise s'était hâté d'écrire à l'ambassiideur Mendoça une relation sur la journée des Barricades ; il n'y attaquait i)oint encore directement la royautéde Henri 111 : « Vous avez recognu aussi bien quo moi comme toutes rhosco ont
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passé en ceste yilie, et tomme le roy, poussé du môme coctseii ({ui ravoit pfécipité à Tent^eprise de jeu4y, est party avant que nous ayions eu le loisir de luy rendre bons tesmoignages. Mais s*il ne lui a plu en voir la contiuuaition, nous ne laisserons pas pour cela de poursuivre jusques à temps que l'intérêt de la leligion et la conservation de ceux qui y servent le pourront permettre. Mais si nous voyons presvaloir les^ mauvais conseils, je m'asseure que vous ne serez poinct inutiles spectateurs des entreprises qui se feront contre la religion, et que le roy vostre inaistre nous donnera support et secours, si notre prince se veut servir ou du prince de Béarn, ou de MM. de Montmorency, ou du comte de Soissons, et des huguenots feintement convertis. »
Si le duc de Guise demandait appui à TEspagne dans la position délicate où il se trouvait, le roi de France, à son tour, cherchait à justifier sa conduite auprès de Philippe IL Quelques jours après les barricades, Henri SI envoya à son ambassadeur à Madrid, M. de Longlée, des instructions particulières pour Philippe H. « McMisieur mon frère, vous entendrez par Longlée ce que je luy ay commandé vous faire entendre de ma part, dont je supplie vostre majesté le croire comme si c'estoit moy-mesme. » Longlée demanda une audience particulière, et remit au roi d'Espagne la note suivante : « Le roy mon maistre m*a ordonné de faire part à vostre majesté comme à son bon frère et voisin des mouvements de son royaume et de ses intentions par rapport à ces événemens. Comme vostre majesté doit avoir appris les mouvemens de Paris, je ne les luy raconterai pas; je luy ferai seulement part des intentions de mon roy, son bon frère, qui m'a chargfé de les communiquer à vostre majesté, ainsi qu'elles suivent : Bien que le roy très chrestien sçache combien sont utiles la tolérance et la patience envers des sulqects qui ont secoué Tobéissance qu'ils lui doivent, cependant il a préféré l'honneur de Dieu et de son église à toute autre considération; c'est c» que peuvent faire cognoistre les agitations qui ont lieu depuis
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trois ans, et qui le Ibiit persister dans Ja mesme intenlion à Tesgard des événements de Paris. Sa majesté très chrestiennc est décidée, si les auteurs de ces troubles Ty forcent, à leur taire cognoistre qu'il est assez puissant pour conserver son auctorité et tout à la t'ois desfendre Téglise catholique de France. Sa majesté très chrestienne pense que vostre majesté ignore de quelle manière les auteurs de ces troubles se vantent de trouver assistance dans les troupes de Flandres ; le roy mon maistre ne sauroit le croire, vu les esgards, la bonne intelligence qui a toujours régné entre vos deux couronnes, et la magnanimité qui a toujours caractérisé les actions de vostre majesté. En conséquence, le roy mon maisire prie vostre majesté d'ordonner à ses chargés d'alïaires dans les Pays-Bas de ne point donner lieu à de pareils soupçons. Il croit aussi devoir faire observer que don Bernardino de Mendoça s'est monstre excessivement favorable à plusieurs de ces mouvemens. C'est en retour de l'estime que le roy très chrestien a toujours eue pour l'amitié de vostre majesté qu'il en espère la continuation dans les, circonstances présentes. La royne-mère vous exhorte à ne point cesser vos relations de bonne intelligence qui n'ont jamais esté plus nécessaires qu'aujourd'huy pour le bien de toute la chrestienté ; que le plus grand bonheur qui puisse lui advenir en ce monde est de voir durer sans interruption une sincère et bonne ami lié ^ » Le â6 juillet Phihppe répondit à la lettre de Henri III : « J'ay reçu la lettre de vostre majesté, datée du 20 may, et entendu en mesme temps ce que m'a appris Louglée. Je suis sensible à Tintérest que vostre majesté me demande dans ses alfaires; je luy donneray tous secours comme on se les doit, et vostre majesté le verra par la i esponse que j'ai donnée à Longlée. » Une note en réponse à celle du roi de France était en même temps adressée à Longlée : « Dès que sa majesté catholique a appris les événements de Paris,
* Archives ik' Siinanca?. K.
elle les a vivement sentis et appréciés à leur valeur, et si elle n'a pas envoyé à ce subject une ambassade particulière à sa majesté très chrestienne, c'est qu'elle a pensé qu'une lettre escrite dans l'intimité lui feroit plus de plaisir. La volonté que le roy très chreslien dit avoir toujours eue de faire tourner tous les troubles précédents au bien de la cause catholique dans son royaume, doit estre invariable ; il y a lieu d'espérer que ceste volonté va estre mise aujourd'huy à exécution, et qu'on va bientost en ressentir les effects dans les circonstances présentes. Selon les désirs du roy très-chreslien, sa majesté catholique a envoyé l'ordre à ses chargés d'affaires dans les Pays-Bas et à son ambassadeur don Bernardino de Mendoça d'agir d'une manière conforme à la bonne amitié et fraternité qui existe eiitre leurs majestés. C'est là ce que sa majesté catholique recommande le plus particulièrement dans ses instructions, et il seroit estrange qu'ils y eussent précisément manqué, en ce qui touche la desfense et la sûreté de ces mesmes Pays-Bas et le bien de la cause catholique. Quant aux exhortations et aux désirs de la royne-mère de resserrer les nœuds de l'union entre les deux majestés, le roy catholique dict qu'il ne s'est jamais trouvé plus disposé à resserrer ces liens de bonne amitié, liens qui, selon lui, ne sçauroient estre jamais assez étroitement fixés. Les deux pouvoirs ainsi réunis dans les affaires particulières et publiques pourront travailler de concert au grand accomplissement de l'œuvre cathohque et de la sûreté des deux royaumes. Mais il ne convient pas que tant de colloques se passent en belles paroles et en considérations particulières, lesquelles n'ont jamais rendu une union durable ni les rapports solides. Ce que l'on doit considérer, c'est que la puissance des secours humains dépend de la puissance de Dieu, et que ses ennemis sont les hérétiques. Au surplus, sa majesté catholique fait cognoistre à la royne-mère et au roy très chrestien son frère, que si leur intention est de marcher dans ceste voie il se considérera toujours comme l'ami et frère de sa majesté très chrétienne; qu'il sera toujours disposé à resserrer les
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liens qui les uaisseni et à ne laine qu'une juesme cause, ainsi que ses actions le prouveront. »
Philippe li cbeirchait ainsi à entraîner le conseil de Henri lil tout entier dans l'unité catiiolique. Si le roi de France renonçais aux tièdes convictions des politiques, si par la dure leçon que les halles de Paris venaient de lui donner, il coùsentait à se joindre pleinement à la sainte-union, l'Espagne lui prêterait secours ; mais il fallait qu'une telle résolution fût prise SQ^r4e-champ et .avec franchise; car comment les catholiques f ourraient-jls avoir confiance eia lui, tant qu'il aurait auprès de sa personne d'Épernon, le chef de ces pourceaux de modérés^ de ces hommes à tous vents et à toute opinion, qui allaient au prêche ou à la messe avec indifférence?
Ainsi la période de réaction catholique a ses deux extrémit^'^s dans la Saint-Bartliélemi et les Barricades ; double mouvement dirigé, l'un coatre les huguenots, l'autre contre les timides ei les consciences indiflureutes. La royauté, placée à la tête de la Journée-dû ^ aoûti^7^, reste populaire, forte de Tassentiment de Ja multitude ; ^and elle se met en dehors de la révolution tentée contre les politiques, le 42 mai i588, elle est exilée de jParis; le gouvernement municipal, l'union catholique s'établissent, sinoiii contre Henri IH, au moins sans lui etjaaalgiré^lui. Son .pouvoir fmit du jour où il beurtede front l'opiituon des masses. Dans cette période, il s'élève peu de controverses de théologie ou de philosophie; l'époque de l'intelligonoe et des grandes thèses est passée ; il ne s'agit plus de doctrines à fixer, mais de l'application matérielle de ces doctrines k des (dits pobtiques. Le catholicisme et la réforme se mêlent à des questif»is successoriales, aux droits de la couponoa, i Ja fconvocaftion des états généraux, aux batailles de cheyaterie, .à la féodalité qui veut ireparaltre et se reformer par masses dans les provinces, h l'ambition des uns, à la
fortune des autres. Ce sont plutôt les formes religieuses que l'on défend de part et d'autre que les théories philosophiques et intellectuelles : le prêche et la messe sont des bannières qui cachent des intérêts plus matériels, des privilèges, des libertés, la vieille société qui s'etface, la nouvelle société qui veut s'imposer. La vie laborieuse et triste de Charles IX s'use à empêcher la réaction, qu'il a secondée d'abord, d'aller jusqu'à son dernier terme; Catherine de Médicis se pose comme médiatrice de tous les partis, attaquée par tous, impuissante contre l'entraînement des opinions extrêmes qu'elle adopte quand elle ne peut les comprimer l'une par l'autre ; Henri III, ardent catholique et populaire tant qu'il n'est qu'héritier du trône , roi du milieu et de la modération (]uand il y arrive, subit alors toutes les impopularités de ce système de tempérament; il est enfin chassé de Paris et de son trône pour avoir adopté les excès de la modération même, car cette opinion-là dans ses frayeurs et dans ses faux calculs a aussi ses excès. L'assassinat des Guise à Blois fut un conseil des politiques, une de leurs mesures de prudence ; elle entraîna la ruine des Valois, En France, la réforme était une exception au principe tout catholique, et voilà ce qui explique cette force sans cesse renaissante, secouant les édits de pacii/cation et s'organisant ensuite dans la ligue. Le tiers-parti D'était encore qu'une intrigue; il n'avait aucune puissance sur les esprits. Rien de ce qu'il tenta dans cette première ]) jj iode ne réussit ; car ce n'est que quand la réaction arrive à ses derniers abus et fatigue la bourgeoisie, que le tiersparti recrute des forces et devient une opinion d'avenir. La période du mouvement démocratique et municipal \a commencer : la petite bourgeoisie et le peuple à la tête du gouvernement du pays, se perdent dans des divisions malheureuses; les partis se trouvent en face, se jetant les plus violentes menaces et la guerre civile. C'est un spectacle dramatique et peu connu que l'histoire des états de France à répoque de la ligue, formant son administration politique; et
e*est alofô qu*il faut voir par quel concours d« causes diverses, et pourtant toutes décisives,, la grande race de Lorraine ne se substitua point à la vieille royauté des Valois et à la iamille des gentillàtres du Béarn , représentée par les Bourbons et Henri IV.