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DÉVELOPPEMENTS DE LA UGCE CATHOLIQUE

La ligue se fortifie. — Rapports municipaux. —Relations à Tétranger. — Conjuration de Saicède. — L'Espagne. — Signature du traité de Joinville. — Rome. — Ambassade du père Mathieu, du duc de Nevers. — Savoie. — Ecosse. — Irlande. — Les politiques. — Haines qu'ils inspirent. «^ Affaiblissement du parU pditlque. ^- Contre-ligue des huguenots. -^ Organisation municipale. —'Union du roi avec la ligue.— Révocation de l'éditde pacifloaiion. -n-Projcfts des ligueurs.

1581 -^ iS86.

Les causes qui avaient motivé l'union catholique pour la défense commune n'avaient cessé de se développer depuis l'ori-

ET LA JJGUE. 507

gine : Tincertitude de Henri ffl dans toutes les questions do foi et d'intérêt religieux, son refus de recevoir le concile de Trente, base et charte de la sainte église romaine ; les espérances de la maison de Guise, la guerre de Flandre qui compromettait les droits de TEspagne, tous ces motifs rapprochaient entre eux les zélateurs ardents du catholicisme. La ligue jetait les principes de son gouvernement; ses actes circulaient surtout parmi la bourgeoisie de Paris et dans la plupart des provinces; si Henri Ul s'était placé un moment à la tête de cette vaste organisation, quelle confiance pouvait-on avoir en ce roi qui négociait avec le Navarrois, et ménageait les huguenots jusqu'à ce point d'accorder la liberté de conscience, les places de sûreté et le culte public à l'hérésie? La maison de Guise était la seule fervente, la seule dévouée, la seule qui offrait des garanties au parti triomphant.

La ligue, considérée comme gouvernement organisé, pouvait être envisagée sous deux points de vue : 1* dans ses rapports avec le propre parti qu'elle dirigeait, c'est-à-dire avec les villes municipales, la bourgeoisie, les métiers, les confréries; ^ dans ses relations à l'étranger; car la pensée catholique, embrassant l'universalité des peuples, devait dominer les négociations qu'ils avaient entre eux. La ligue s'était étendue dans les provinces à une petite fraction de noblesse unie à la maison de Guise; elle plaisait au peuple surtout « .Dans les villes on avait signé la charte d'union que les prédicateurs annonçaient en chaire comme le seul moyen de résistance contre les tentatives des hérétiques, gentilhommerie territoriale dévouée aux doctrines calvinistes. Ces menées étaient déjà publiques et avouées; le parti catholique était assez fort pour ne pas se déguiser. A l'étranger, les premières sympathies de la ligue devaient être pour l'Espagne. La correspondance de Philippe n avec ses ambassadeurs successifs à Paris, constate toute la sollicitude avec laquelle ce roi recommande de suivre l'organisation municipale et de la favoriser. « Ne ni'gligez pas le duc

* Manifcslu de la ligue. Portefeuille Fonlanieu, n<»» 358-369.

de Guise, soyez en bonne intelligence avec lui; suivez toutes ses démarches, » dit le roi d*£spagne. Le 8 mars i578 il écrit encore à don Juan de Vargas Mexia : « Vous avez très bien fait de m'avertir de ce que le duc de Guise s'est mis en relation avec Tambassadeur d'Ecosse, et de ce que ledit duc avoit avancé : « qu'en cas où il y eût un grand mouvement en ce royaume, il demeurera ferme au maintien de la religion catholique. » Il sera bien nécessaire d'avoir des prévenances pour ce duc et pour tous ceux de Guise, et les maintenir en ma dévotion par les meilleurs moyens que l'on pouiTa. » L'ambassadeur ne laisse jamais passer l'occasion de parler de la maison de Lorraine : « Le duc de Guise et le cardinal son frère ont fait leur entrée dans cette ville avec une suite vraiment extraordinaire ; le roi les a reçus avec très grandes caresses, et avec la même familiarité que s'il ne s'était rien passé. »

Aussi la ligue élève-t-elle haut Philippe II : c'était de lui qu'elle attendait secours. On voit déjà cette action de l'Espagne, cette vaste conjuration contre la couronne des Valois, dans le procès de Salcède, C'était au temps où le duc d'Anjou se destinait à passer en Flandre, époque de tourmente pour Philippe II. S'il faut en croire la déposition écrite de Salcède, déposition qu'il rétracta au moment du supplice, il était question d'allumer simultanément la guerre dans tout le royaume de France ^ . On était sûr des provinces de Picardie, Champagne, Bourgogne et Bretagne; les troupes pontificales et savoyardes entreraient en France par le Lyonnais, et les Espagnols feraient une invasion par les Pyrénées. Salcède avait charge d'aller trouver le duc d'Anjou avec un régiment, de lui offrir ses services, de gagner sa confiance et de tâcher d'obtenir le gouvernement de quelque place forte qu'il aurait livrée au duc de Guise; Henri 10, effrayé par ce soulèvement, aurait été forcé de mettre à la tête des armées Henri de Guise, fequel aurait empêché la rentrée en France du duc d'Anjou, le livrant à la vengeance de Philippe IL Salcède fut condamné par le parlement comme

» Mss. de Colbert, vol, 29.

criminel de lèse-majesté. Le conseil du roi, prenant ainsi un acte de vigueur envers la ligue, dénonçait ses projets au parlement, et ce parlement condamnait Tagent des Guise et du roi d'Espagne à un supplice terrible. Q était temps pour les catholiques de se montrer ; les rapports devinrent plus intimes, et alors fut signé le traité secret de Joinville, pièce la plus importante dans rhistoire du droit public de la ligue. Ce traité, commun à toute la maison de Guise et au roi d'Espagne, portait: lo Texclusion absolue du trône, non seulement contre le roi de Navarre, mais contre tout prince du sang de France qui ne sera pas catholique; â^ la reconnaissance du cardinal de Bourbon pour héritier de la couronne, au cas du décès de Henri m sans enfants mâles légitimes; 5^ Tinterdiction en France de tout exercice de religion autre que de la foi romaine; À"" la réception du concile de Trente dans le royaume ; b"" la restitution à l'Espagne de Cambrai, seule place qu'ait procurée à la France l'entreprise du duc d'Anjou sur les Pays- Bas. A ces conditions, le roi d'Espagne s'engageait à payer aux ligueurs cinquante mille écus d'or par mois pour faire la guerre aux huguenots. Le traité devait demeurer secret pendant quelque temps, afin de ne point fournir aux hérétiques une raison de prendre les armes.

Un pareil traité, conclu sous l'inspiration de telles idées, ne pouvait avoir une entière force qu'avec l'assentiment de Rome. Grégoire xm, pontife de mœurs douces, d'habitudes simples, n'hésita pourtant pas à se jeter dans un mouvement décisif. Il s'agissait d'arracher une couronne du front de Henri lïï pour en parer le duc de Guise. La ligue délégua le père Mathieu, de Tordre des jésuites, tête active, intelligente, habile, qui devait faire connaître au pape la constitution de la ligue, ses chances de succès, les forces immenses dont elle disposait. Le père Mathieu passa en toute hâte les Alpes, et, dans une dépêche au duc deNevers,ilnous a conservé les confidences qu'il fit au Saint- Père, et les réponses qu'il en obtint : « Trois jours après mon arrivée j'eus audience du pape, auquel je présentai les lettres

âiO LA HÉFORME

de créance de monseigneur le cardinal de Bourbon, celles de MM. de Guise et autres, les vostres, et je luy fis le discours de Testât des affaires. Je n^eus pas beaucoup de peine à persuader tout le contenu de mon instruction, car il esfoit déjà assez bien informé, de manière qu*un peu avant mon arrivée il s' estoit résolu de desclarer par sentence publique le roy de Navarre et tout prince du sang hérétiques, incapables de la succession du royaume de France. Le pape m'interrogea fort particulièrement sur chacun article de mes instructions, et m'ayant ouy fort bénignement, il me dict que c'estoit une affaire de très grande importance, et qu*il se vouloit recommander à nostre Seigneur, et le riiûrement deslibérer et considérer, et qu'il Touloit avoir par escrit ce que je luy avois dict. Quelques jours après, le pape ayant bien considéré le tout, il se résolut de la response qu'il vouloit Mre, Sa sainoteté, y étoit-il dit, ayant entendu et très bien considéré ce qui luy a esté proposé de la part des princes catholiques, qui luy ont escrit, le 16 novembre 1584, que leur première et principale intention estoit de prendre les armes contre les hérétiques de leur royaume, sa sainoteté consent et approuve que cela soit faict et éloigne tout scrupule de conscience qu'on pourroit avoir pour cet objet, persuadé que le roy aura cela pour bien faict ; et, s'il en estoit autrement, ils n'en pourroient pas moins poursuivre leur dessein. Le iS novembre je proposai au pape que ce seroit une grande consolation à tous les princes qui vouloient faire cette entreprise, s'il donnoit plenière indulgence à tous ceux qui les aideroient en une œuvre si saincte. Ce qu'il accorda de vive voix. Le pape me dict par plusieurs fois que les catholiques estoient trop tardifs à commencer, et que les hérétiques les préviendroieot, tellement qu'il me pressoit de partir. Quand on aura commencé, le pape déclarera le roy de Navarre et le prince de Condé incapables de succéder à cette couronne, et il ne manquera pas de favoriser Fenlreprise de toute manière. Il envoyera un légat par deçà, si besoin est, et il fera tout ce qu'il

croira pouvoir servir pour la justification de ceste cause devant Dieu et devant les hommes'. »

Le père Mathieu portait surtout la parole au nom fle la partie ecclésiastique de la ligue, des monastères de clercs, des prcdicateui^, classes intelligentes. La ligue pensa qu'il fallait également y faire représenter la noblesse, la fraction arm('« en quelque sorte de Tunion, et à cet effet elle envoya auprès du pape Oonzagues, duc de Nevers, beau-frère de Henri de Guise, et alors entièrement jeté dans les idées de la ligue. M. de Nevers arriva à Rome après le départ du père Mathieu, et comme lui il s'empressa dé donner le récit de cette entrevue aux chef^ de la sainte union. Grégoire xni n^existait plus, et SixteKJuint, trop habile pour compromettre son avènement, montra dans ses conférences avec M. de Nevers une hésitation que son prédécesseur n'avait pas manifestée. Le roi de France d'ailleurs entretenait auprès du saint-père un ambassadeur, M. d'Ossat, qui protestait sans cesse de la soumission tendre et affectueuse de Henri 01 envers le siège de Rome. Dans la pensée du nouveau pape, la formation de la ligue était un acte trop décisif, trop tranché, qui ayant des chances de non-succès pouvait jeter le roi tout à fait dans lés mains des huguenots et donner à cette opinion en minorité toute la force de la couronne royale. Pour répondre à ces objec<tions, les chefs de la ligue députèrent encore à Rome, mais en vain, Tardent avocat David, Fauteur du protêt primitif de la grande union. « Estant arrivé de nuict à Rome, dit M. de Nevers *, je fus descendre au logis de M. le cardinal Pellevé. Il me reçut avec grandes démonstrations de joye, et me dict d'abord que les choses estoient bien changées, et que depuis le nouveau pontificat, on regardoit les affaires de France en ceste cour tout différemment de ce qu'elles paraissoient avant la mort du dernier pape« Je blasmai la légèreté des e^ prits de ceste cour. Je fis demander audience à sa saincteté ; on

1 Dépêche du P^re Mathieu, jésuite, 11 février 1585. * Dépêche de M. le duc de Nevers, mars 1585.

me rapporta que le pape avait tesmoigné de la surprise de mon arrivée et qu'il avoit respondu qu'il me donneroit autant d'audiences (ï\ie je voudrois. Je vis sasaincteté le 29 de juillet; elle me dict qu'elle estoit bien aise de me voir et que j'estois un vrai israélite. Nous entrasmes ensuite en conversation, et toutes les fois que j'entamois le propos pour lui faire un détail de nos affaires : a Hé bien (ma disoit-il en m'interrompant), je ne doubte point que l'intention du cardinal de Bourbon ne soit bonne ; je veux croire que celle de ses confédérés l'est aussi; la vostre, surtout, qui n'avez égard qu'à la gloire de Dieu et à la conservation de la religion catbolique,^.apostolique et romaine. Mais bien que cela soit, en quelle escole avez-vous appris qu'il faille former des partis contre la volonté de vostre prince légitime? — Très sainct-père, lui dis-je en me levant avec chaleur, c'est du consentement du roy que les choses se sont faictes.— Eh quoi, reprit-il, vous vous eschauffez bientost ; vous ne pouvez donc souffrir qu'on vous reprenne? Détrompez-vous, si vous voulez m'en croire : le roy de France n'a jamais consenti de bon cœur à vos ligues et à vos armements ; il les regarde comme des attentats à sonauctorité; et bien que la nécessité de ses affaires et la peur d'un plus grand mal le forcent à dissimuler, il ne laisse pas de vous tenir tous pour •€es ennemis, et ennemis plus redoutables et plus cruels que ne sont ni les huguenots de France, ni les autres protestants. Je crains bien fort que l'on ne pousse les choses si avant que le roy de France, tout catholique qu'il est, ne se voye réduit d'appeler les hérétiques à son secours, pour se délivrer de la tyrannie des catholiques. » Vous voyez quels sont les sentiments du pape ; de temps en temps il s'escrioit contre Grégoire xni et contre le cardinal Cosme, et leur reprochoit d'avoir mis le feu et le sang dans toute la chrestienté par le consentement et approbation de la ligue des catholiques françois. Cela estant, voyez combien nous sommes loin de noslre compte, et quelle espérance nous devons avoir des secours temporels et spirituels que nous venons chercher icy. »

ET LÀ LIGUE. 5tâ

Rome ne prêtait donc aucune force aux ligueurs, et pendant ces hésitations, Philippe n suivait avec son inflexible volonté le plan d'union municipale, engageant à la fois une négociation avec le duc de Savoie et avec les cantons catholiques dé la Suisse. Pour le duc de Savoie, il s'agissait de lui assurer Genève, et la partie méridionale de la Suisse, de l'arrondir de telle sorte qu'il devint une puissance redoutable pour Henri III; et comme l'Espagne possédait la Franche-Comté, une portion de la Bourgogne, elle pouvait, avec les conquêtes récentes du duc de Parme dans les Pays-Bas , cerner la France de tous côtés, des Pyrénées à l'Escaut. Afin de rafiermir l'alliance, Philippe accorda une infante au duc de Savoie, avec la promesse de la couronne royale, lorsque le plan d'agrandissement serait accompli. 11 fallait tous ces avantages pour déterminer le duc de Savoie, alors tout entier dans les intérêts de Henri IIL L'ambassadeur espagnol faisait aussi des offres d'argent aux cantons suisses pour rompre les vieux traités militaires qui assuraient de puissants auxiliaires au roi de France.

Deux forces de la ligue étaient encore l'Ecosse et l'Irlande, que le pape cherchait à opposer au système protestant d'Elisabeth pour en atténuer l'énergie. La prédication réformatrice en Ecosse s'était fait entendre sous le règne de Jacques IV. J'ai besoin de la reprendre de haut pour expliquer l'influence de la maison de Guise dans ces pays jetés si loin du théâtre des événements, et qui pourtant agirent plus d'une fois sur les destinées de la ligue. Dès les vieux temps de la monarchie, il s'était formé une parenté de blasons et de chevaleries entre les Écossais et la France; les romans et les chroniques nous disent les longs voyages que les paladins faisaient en Ecosse, les bons coups de lances qu'ils y donnaient en l'honneur des dames. Depuis Charles VU, les Écossais avaient joué un trop grand rôle dans l'histoire de la maison royale pour que cette poétique contrée ne conservât pas toujours des rapports avec sa plus ancienne alliée. Jacques IV avait épousé Marie, duchesse de Longueville, fille du duc de Guise, de cette grande

race catholique. Alors que Henri Vin régnait et qu'il imposait sa domination ecclésiastique, il avait écrit à Jacques d'Ecosse : « Je vous envoie un traité sut la suprématie royale, avec prière d'en étudier soigneusement le contenu. » Il demandait en même temps ia permission pour son agent Barlow, évêque élu de Saint-David, de prêcher à la cour écossaise. Le présent fut reçu avec un air d'indifférence, remis immédiatement à Tun des prélats, et le missionnaire anglais, s'apercevant que toutes les chaires lui étaient fermées, exhala son mécontentement d'ans ses lettres au ministre Cromwell, oh il appelait les conseillers clercs de Jacques « créatures pestiférées du pape et véritables suppôts du diable. )> Cette persévérance dans l'unité cdtholique avait été récompensée par la robe rouge du cardinalat que le pape envoya à David de Béthune, archevêque de Saint-André, le confident de Jacques IV. La réformation n'éclata violente qu'à la prédication de Knox. En face de cette vieille église d'Ecosse, avec ses opulentes abbayes de Holyrood, de Kelso, de Melrose, de Coldrington et de Saint-Andrawî dans ces montagnes sauvages et arides où le clergé imposait les dîmes, il n'était pas étonnant que les paroles de Knox eussent de l'écho. Les ballades populaires dénonçaient là, comme les ftibliaux des Albigeois et les sirventes moqueurs en France, les vices des clercs et la pesante domination de l'église. Un convenant de réforme se réunit à l'origine de la prédication, et malgré les mesures sévères du comte d'Array, le calvinisme le plus sévère, l'opinion puritaine fit des progrès immenses dans ces montagnes d*Éoosse. Jean Knox fut le prédicateur de la réforme en ce pays*, Jean Knox, esprit ardent, enthousiaste de la pure doctrine évangélique, de la simple interprétation du vieux et du nouveau testament. Le puritanisme fut bientôt une puissance : Marie Stuart lui dut ses malheurs^ et sa rivale Elisabeth toutes ses forces. Les mouvements de cette époque en Angleterre et en Ecosse sont religieux ; les Guise conspirent de concert avec

1 Camden, 334, 406.

les catholiques, grande puissance alors dans les trois royaumes. Il ne s'agit pas de simples croyances, mais de la loi fondamentale de Fétat qui est attaquée : Marie est un principe armé que les Guise opposent à Elisabeth ^ en relevant pour elle le trône d'Ecosse, on lui fait entrevoir c^ui d'Angleterre, un des buts de la ligue et pour lequel le pape et la sainte-union en France firent mille efforts, des conspirations sans cesse renouvelées et qui trouvent leur terme à la grande catastrophe de Marie Stuart.

En Irlande , la réformation était lente et le pays se mainte* nait dans l'orthodoxie. Shane O'nial , l'aîné des enfants du comte de Tyrone, s'était fait l'expression des doctrines d'indépendance nationale et de liberté catholique ; il fut persécuté et mourut. Alors Elisabeth, sur la proposition du secrétaire d'état Smith, proposa la colonisation de l'Irlande; et de là cette transplantation de populations anglaises sur le sol irlandais, d'abord étouffées par les indigènes. L'oppression s'étendant, Phélim O'Nial en appela au pape et à Phihppe II. Une bulle priva Elisabeth de la couronne d'Irlande comme le pontife lui avait arraché le sceptre d'Angleterre, En l'année 1S78, il partit de Civita-Vecchia une petite flotte au pavillon pontifical, qui prit sur son bord, à Lisbonne, un Irlandais hardi du nom de Filz-Maurice, frère du comte de Desmond ; voilà cet homme jeté sur la côte d'Irlande avec quatre-vingts soldats espagnols, et quelques nobles compatriotes. Fitz-Maurice périt dès l'origine de cette expédition ; le comte de Desmond reçut la mort des soldats anglais ; mais le catholicisme et la liberté ne s'éteignirent point en Irlande; la ligue pouvait compter là de nombreux partisans.

Elle était puissante, comme on le voit, cette ligue, sans compter ses auxiliaires d'Italie, de Venise que les doublons de Philippe II multipliaient de toute part : aussi ne cachait-elle plus ses desseins, et sa tactique fut d'abord d'attirer à elle tout ce qui portait le nom de catholique, sans distinction. Ce que les partis méprisent le plus, ce qu'il » attaquent avec le plus

de violence, ce sont les convictions timides qui n*osent point prendre une résolution décidée; ces hommes sont là comme des obstacles que les opinions ardentes voudraient secouer. Il existait eu dehors de la ligue un nombre de catholiques dévoués au roi et qui s'étaient refusés à signer la sainte-union. Quand on était bon huguenot, c'était un drapeau ; on pouvait vous reconnaître; et les cités municipales n'eussent pas hésité à vous combattre et à se prononcer contre vous ; mais ceux-ci se disaient et se proclamaient catholiques; ils morcelaient le parti de la ligue, divisaient la grande opinion groupée autour du duc de Guise ; de là cette fureur contre les politiques, consciences tièdes, esprits sans énergie, plus maudits que les huguenots eux-mêmes. Dans les monuments de la ligue on voit « le pourtraict et description des politiques de ce temps, extraict de TEscriture saincte. » C'est un monstre effroyable, moitié femme, moitié poisson ; la tête entourée de vipères, lié et garrotté à un arbre brisé ; ses mains sont teintes de sang; dans la dextre il tient une bouteille remplie de bon vin, signe d'ivresse et de débauche. « La plus grande vertu des politiques estant de flatter un chascun et d'oster le courage aux plus forts, on l'avoit représenté femelle; il estoit lié par un lien d*or, parce que le désir d'amasser de l'argent lui enlevoit sa liberté ; ses mains sanglantes signifioient assez que méchant, inhumain, il ouvre le flanc du pauvre peuple pour repaistre ses cruautés impitoyables; il tenoit enfin une bouteille en sa main dextre pour autant que son premier soin est de faire grande despense et de bien remplir et engraisser sa panse. » Tantôt il est représenté en forme d'autruche qui a des ailes pour voler, mais que la lourdeur de ses pieds en empêche ; quelquefois il est peint en crocodile qui contrefait les pleurs d'un petit enfant pour attirer les passants et puis qui les meurtrit cruellement une fois en son pouvoir. D'autres grgivures enfin le reproduisent en cochons, en hiboux, en crapauds, et en corbeaux croassants*. »

t Caricature de la ligue (biblioth(^que du roi).

Le parti politique, si fortement poursuivi par le peuple de la sainte-union, faisait la force de la couronne des Valois. Dévoués au principe de Thérédité, les politiques cherchaient surtout à lever le grand obstacle de la religion qui s'opposait à Tavénement du roi de Navarre, à la légitime succession de la couronne. Leur tête était encore le maréchal Damville, la haute famille des barons de Montmorency, les maréchaux de Matignon, Biron, et au-dessus d'eux tous dans les faveurs du roi, Lavalette, duc d'Épernon, dont le dévouement aux idées de transaction était calomnié par les ligueurs. C'est contre lui qu'éclataient les pamphlets et les caricatures; on le dépeignait sous les traits du diable soufflant dans l'oreille du roi Henri III toutes les résolutions contre la sainte ligue : « D'Épernon, misérable athéiste, cœur sans piété et sans vie religieuse. »

Dans le parti politique, il fallait comprendre les parlementaires, grands négociateurs de cette époque ; presque toujours présidents ou conseillers au parlement, chargés des ambassades» ils préparaient les rapprochements entre les partis; la plupart hommes de science et de ménagement, caractères essentiels pour mener une négociation à bonne fin. Les politiques étaient, en majorité, très attachés au catholicisme ; seulement ils n'avaient point adhéré à la sainte ligue, les uns par simple diévouement au roi, les autres par des liens de famille et leurs affections pour quelques hommes du parti huguenot. Henri Dl lui-même avait conservé de nombreux rapports avec le roi de Navarre; dans la position que la ligue lui avait faite, il ne pouvait tout à fait se séparer de la chevalerie calviniste, aide et secours qu'on pouvait avoir besoin d'invoquer. Le 28 avril 1585, Henri III écrivait au roi de Navarre : « Mon frère, j'ai commandé à mon cousin le maréchal de Matignon vous accompagner au Mont-de-Marsan, ainsi que vous en avez marqué le désir ; je veux en toute chose vous prouver combien je vous aime. Par la présente, je veux vous prier de deux choses : la première est que vous traitiez gracieusement les habitants de ladicte ville pour l'amour de moy qui suis tenu

en avoir soin pour leur affection et obéisBance ; l'autre est que vous vouliez ausHÎ , en ma contemplation , permettre à vos subjects de Béarn avoir Texercice de notre saincte religion catholique. Considérez, je vous prie, que peut Tire de Dieu excitée par les clameurs continuelles de tant de pauvres âmes affamées et languissantes qui trespassent sous le faix de cette rigueur ; considérez ce que vous m'estes, le lieu que vous tenez en ce royaume, et combien vous peut nuire ou tservir la bienveillance des catholiques dudiot royaume. » Et quelques jours après il lui écrivit encore : « Mon frère, le mareschal de Matignon vous remettra la présente et vous dira de ma part le contentement que j'ai reçu de vostre bonne volonté à rentre^ tenement de la paix de mon royaume et de vostre particulière affection en mon endroict, et vous prie croire que je m'en re^* menterai en toutes occasions, et ne serai à mon aise que je ne vous voie auprès de moy pour vous &ife paroistre par effet et à Tœil que votre bien et prospérité me sont plus chers et recommandés qu'à ceux qui vous en éloignent ^ »

La réponse de Henri de Navarre était pleine de respect; il demandait par dessus tout Texéeution des derniers édits arrêtés en Êtveur de ses coreligionnaires. Quant au parti po*- Htique, il suivait avec persévérance la conversion du roi de Navarre au catholicisme, seul obstacle à Tordre régulier de la succession. Elle d^ouait entièrement la ligue; car quel objet pourrait avoir désormais k sainte-union, puisqu'on ré* concilierait avec l'église le dief du parti huguenot? C'était une pensée prématurée ; les calvinistes, en supposant la cou* version du roi de Navarre, n'en seraient pas moins restés sous les armes, groupés autour d'un autre chef; Henri de Navarre n'aurait donné que lui. Les nobles rejetons de Lorraine le sentaient bien; aussi Henri, duc de Guise, con^ prenait-il la portée de la négodation lorsqu'il écrivait à M. de Nevers qui préparait cette haute affaire : « Monsieur, si la né-

' ManascrH de Bétliune, vol. cot. 8854, fol. 94.

gociation dont vous vous meslez tendoit à une vraie paix et conservation de la foi catholique, il n'y a point de doute qu'il ne fust licite et méritoire d'aider à un tel bon œuvre; mais se^ Ion le jugement et opinion de chascun, le but d'icelle n'est autre que de remettra un relaps dans re&pérance de la couronne de France, lequel sera toujours suspect et le doit estre aux catholiques. Si le roy de Navarre aujourd'huy estoit catholique et réhabilité pour la couronne, il n*y a personne qui ne jugeast que la religion seroit en bien pire estât qu'elle n'est à présent, et en cela Ton peut considérer les exemples des choses passées comme de Julien l'apostat. L'on peut considérer qu'il y a d'autres princes du sang catholiques, outre M. le cardinal de Bourbon, qui doit estre le premier pour succéder à la oouronne^M.de Nevers^ celuy-là qui tue un homme pesche, mais au^i pesche celuy qui l'expose au danger de sa vie, et à plus forte raison peschent ceux qui exposent un royaume catholique au danger de la vie spirituelle. Que désirent les hérétiques avant toutes choses? c'est de voir le roy de Navarre promu à la couronne, ce qu'ils ne feroient sans espérance de quelque bien et advantage pour eux et conservation de la religion huguenote; aussi est^il notoire que tous les meilleurs catholiques sont ennemis du roy de Navarre, et par ainsi s'il parvenoit à la couronne, les voudroit exterminer, du moins seroit conseillé de le faire; c'est aussi chose recognue qu'il ne s'accorde avec sa femme ; il est en terme de la répu^ dier, ce qu'il ne peut fkire selon la loi divine et religion catholique : ainsi donc il retournera toujours en l'hérésie pour exécuter cette sienne passion, ce qui est assez témoigné par le roi Henri VIII* d'Angleterre^ lequel, pour répudier sa femme, 8e détourna de l'obéissance du pape, ne le pouvant autrement. Et vous, M. de Nevers, qui avez acquis une grande réputation pour votre fermeté de foi envers le pape , vous vous mettez en danger de faire concevoir autre opinion, d'autant que le roi de Navarre est excommunié du pape« Plusieurs catholiques se scandaliseront de voir M* le duc de Nevers en ceste négo-

dation, et se sentant désunis de celui sur lequel ils avoient leur principale attente , ils auront moins de volonté de combattre pour la religion. L'on ne voit en ceste négociation autres princes ni seigneurs de qualité, et peut-estre si M. de Nevers n'y estoit , la royne-mère ne Tembrasseroit comme elle faict, du moins n'auroit tant de forces qu'elle aura estant assistée d'un prince de tant de valeur et forte renommée. Et s'il arrivoit que le roy de Navarre se fist catholique, ne s'ensuivroit qu'il fust réhabilité à la couronne, et faut penser que le pape ne l'accordera jamais l'ayant excommunié ; même l'on doubte si sa saincteté le pourroit faire, puisque cela tourneroit au presjudice du royaume. » Ici était toute la pensée du parti catholique exprimée par le plus pur de tous, le duc de Guise : Henri de Navarre, hérétique relaps, avait manqué à ses premiers engagements envers l'église ; comment croire qu'il reviendrait sincèrement une seconde fois?

L'union catholique grandissait partout , dans les provinces particulièrement; elle armait les villes, se préparant au combat comme s'il était à la veille d'éclater. Henri m tout inquiet écrivait au maréchal de Matignon : a Mon cousin , je ne désire rien plus que le repos de mes subjects; allez en Rouergue et en ces quartiers- là, votre présence ne peut que causer un grand bien à mon service pour faire séparer lesdictes forces, ou au moins si elles étoient déjà debout, pour voir qu'elles ne se grossissent et ne soient employées en nuls mauvais efïects; estant sur les lieux vous verrez bien plus clair, et y serez beaucoup plus à propos pour y remédier soudain ; me rapportant à votre affection et à la grande dextérité dont usez aux affaires importantes. Vous m'escrirez en chififres le plus promptement que pourrez, afin que si cela va plus loin je puisse pourvoir. » La ligue était trop forte pour se dissiper devant quelques doléances ou quelques mesures de la couronne, ou des politiques qui cherchaient à faire des concessions à tous les partis. Quand le conseil autorisait l'assemblée du clergé à Saint -Germain, assemblée bruyante se plaignant des droits

usurpés par Tautorité royale et de Texclusion du concile de Trente, Henri lU permettait un synode calviniste à Montauban sous le patronage et la protection de Henri de Navarre. Le Béarnais se hâta de donner avis à Catherine de Médicis des résultats de ce grand synode : « Madame, je n'ai point vu compagnie plus disposée à la paix et au bien de Testât, et à rendre l'obéissance due à vos majestés.» Ainsi on était inquiet; on faisait de toute part des plaintes, des doléances. Les deux extrémités se soulevaient contre les politiques, qui tendaient à une conciliation prématurée.

A l'extérieur, Henri ni cherchait le même système de ménagements. Le conseil n'ignorait pas les grandes alliances de la ligue: comment les balancer? L'ambassade de Rome avait Jusqu'ici produit un résultat assez heureux; Sixte-Quint, la tête de la société catholique, hésitait à s'exposer dans les périls de la ligue; mais on pouvait entourer le pontife; et dans l'ardeur des opinions ou l'exaltation des idées , un tel résultat n'était ni difficile à préparer, ni impossible à prévoir: par la force des choses, Romedevaitéchapperaux tempéraments pour se jeter dans la pureté des idées de l'église. L'ambassadeur eut ordre de faire espérer la conversion de Henri de Navarre, et de balancer ainsi l'influence du duc de Navers et du père Mathieu, qui ne cessaient de presser Sixte-Quint. L'alliance que caressait avec le plus de faveur le conseil d'Henri HI, c'était la Suisse. Depuis l'origine des guerres civiles, les cantons avaient prêté un appui intéressé, mais fidèle, à la royauté des Valois; ils avaient entouré de leurs bonnes lances, sous le colonel Pfifïer, l'enfance agitée de Charles IX ; chargés de la garde du Louvre, ils suivaient le monarque dans tous ses voyages, et l'on pouvait compter sur ces braves et bons compères. M. Brulart fut chargé auprès des cantons de négocier l'envoi de huit mille Suisses i. Il devait hâter le départ des régiments d'arquebusiers promis au roi. M. Brulart trouva les plus

Mss. de Golbert, vol. 337.

623 LA RÊFOHME

grandes diffloultés dans l'exécution de ses ordres. Les intrigues de Philippe 11 et du duc de Savoie avaient semé entre les cantons les principes d'une division qui brouillait tout et em* pôcliait de rien conclure. Après bien des sueurs, les braves compères vendirent leurs secours à Henri UL On ne peut dire quelles bonnes et nombreuses caresses furent prodiguées aux Suisses; on les fôtait partout, et dans les pamphlets du temps il en est un pour la « magnifique réception faiote par la ma* jesté du roy Henri 111% roy de France et de Pologne, aux aoH bassadeurs des puissants et libres potentats suisses, grisons et leurs coalliés , députés à jurer Tallianee accordée entre sadiote majesté et lesdicts seigneurs, etc. n Un traité s'ensuivit avec les cantons de Berne, Lucerne, Ury, Schwitz, Underwal* den, Zung, Glaris^ Bâle, Fribourg « Soleure, Schaffhousen et Appenzell, Tabbé et la ville de 8aînt«*Ga) , les ligues grises et le Valais, Mulhuzen et BleL Les dispositions principales por^ tent : « que Talliance est faicte pour la défense et conservation des états des uns et des autres, tant delà que deçà les monts, et doit se prolonger la vie dudict roi Henri et huit ans après son décès. Le roi pourra lever jusqu'au nc»nbre de seize mille hommes au pays desdites ligues, pour la défense de ses états, et non moins de six mille. L'esleotion des capitaines appartiendra au roy, et seront seulement employés par terre et non sur mer. » Divers articles réglaient qu'on baillerait un mois dV vance avant le partement, et la solde devrait être donnée de mois en mois. En cas de bataille, on leur devait une gratitlcation d'un mois. «Si lesdites ligues sont molestées par guerres, le roi leur envoyera^ à ses dépens, deux cents lances de bonne chevalerie et douze pièces d'artillerie, ensemble les munitions. £t tant que la guerre durera, il sera tenu de leur fournir vingtcinq mille écus de trois mois en trois mois ^ »

A l'autre frontière, les Pays-Bas venaient s'offrira Henri m pour en prendre possession à rencontre de l'Espagne. Quelque temps après la mort d'Anjou, les états^généraux des Provinces-

^ M9S. de Béthuno; 8879. ' '

KT LA UtilE. 623

Unies remireut un mémoire à M. Biiilart, dans lequel ils disaient ne vouloir reconnaître pour souverain que le roi de France, proposant «de mettre en ses mains les villes de TËcluse etd'Ostende, les seules qu'ils possédaient^ et plusieurs autres promesses, tant d'argent que des cités qui par la suite se pourraient conquérir. » Henri III expédia un membre du conseil auprès des députés : M, Brulart devait leur faire entendre « que sa majesté étoit marrye de voir leurs affaires en si mauvais train par les progrès du prince de Parme. Et pour le regard des offres qu'ils font à sadicte majesté, elle les prie de considérer que depuis le temps du duo d'AïQOU les choses sont tellement changées qu'elle pense que quand mondlct sieur vivroit encore, il feroit grand doubte d'entrer en ce party, eux n'estant plus maistres de la ville de Bruges. Ayant estimé qu'il valoit mieux leur faire dire franchement ce que dessus que de les amuser davantage, les priant de prendre le tout en bonne part. » Henri refusait ainsi de se dessiner pour les provinces soulevées, car cette réunion appelait une intervention armée, une série de batailles contre le duc de Paime dont les cornettes victorieuses sillonnaient en tous sens les Pays-Bas. La situation des afiaires diplomatiques de la France à l'extérieur parait parfaitement analysée dans une dépêche de M. Hurault de Maissc, ambassadeur à Venise, qui rend le compte le plus exact de tout ce qu'il a appris par les correspondances établies de toutes parts en Italie, en Suisse, en Piémont,àGonslantinople:«L'empereur foict des levées si considérables en Italie, qu'elles inquiètent tous les souverains de cette partie de l'Europe prévenue que la maison d'Autriche aspire à la monarchie universelle. La France est la ressource des princes allemands et des états italiens dans leurs alarmes ; et c'est sans doute à ce sentiment qu'elle est redevable de l'attachement qu'ils ont pour elle. » M. de Maisse ne le dissimule pas : ce qui rendait les Vénitiens si pressants pour engager le roi à faire la guerre à l'Espagne dans les Pays-Bas, était la sûreté dans laquelle ils seraient contre l'ambition de la puissuDce autrichiennet lorsque ses forces seraient employées

su LÀ REFORME

dans un pays si éloigné. Toute Tltalie ne pensait pas ainsi : TEspagne avait débauché le duc de Savoie à la France ; elle cherchait à aliéner les Suisses ; le duc de Parme lui était acquis; les ducs de Ferrare et de Florence n'étaient pas d'une fidélité bien affermie, et étaient d'ailleurs traités avec trop de hauteur par les Vénitiens pour prendre volontiers les mêmes engagements. L'Espagne était la plus forte en Italie ; les Français n'y possédaient que la place de Mirandole ; toutes les troupes espagnoles avaient ordre de se jeter sur le marquisat de Saluées au cas qu'on eût nouvelle que la France entreprît quelque chose sur les Pays-Bas par la Picardie. Henri III, repoussé par les cabinets catholiques, aurait pu sans doute trouver des ressources à l'extérieur, s'il s'était dessiné complètement pour les huguenots. Mais par la môme raison que l'Espagne avait cessé de s'adresser au roi dès le traité de Joinville, alors que la maison de Guise s'était si hautement posée, de même toutes les puissances calvinistes et luthériennes traitaient directement avec le roi de Navarre ou le prince de Condé. En Angleterre, la constitution de l'église anglicane se mêlait depuis Henri VIII à l'état; de là cette persécution qui s'attachait aux non-conformistes, aux puritains de Genève, à Taustère expression des doctrines de Calvin. Ces puritains devenaient une secte puissante, redoutable, car ils avaient des organes dans le parlement, et des fanatiques qui dans les rues frappaient du poignard les ofîiciers de la reine. Les papes avaient excommunié Elisabeth : une autre bulle prononça sa déchéance de la couronne. Le résultat de cette violente mesure dut être « que tout projet tendant à restaurer le catholicisme attaquait directement la souveraineté de la reine. » Il y avait incompatibilité entre la double suprématie du pape et d'Elisabeth ; d'où cette suite de persécutions contre les sujets qui préféraient l'obéissance aux pontifes aux droits de la royauté. Tout projet catholique en Angleterre devint un véritable attentat. Pour les réprimer, les actes du conseil déchiraient les entrailles des prêtres, pénétraient sous le toit domestique pour épier les soupirs de

ET lA LIGUE. 535

la conscience. La plus redoutable des conjurations contre Elisabeth fut celle du Gallois Parry dont les monuments de la ligue conservent la mémoire. Parry, ancien agent du lord Burleigh, ministre d'Elisabeth, « ayant eu conférence avec des jésuites, et principalement à Rome avec le cardinal Cosme, premier secrétaire d'état du pape, conçut la hardie pensée de tuer la royne, à quoy s'estant obligé tant par promesses, lettres que vœux, s'en revint en Angleterre avec deslibération de Texécuter. » Guill. Parry étant enfermé à la Tour écrivit une longue confession . Le résultat de ses aveux fut que Th . Morgan , gentilhomme catholique, Tavait pressé d'assassiner la reine, et que le cardinal Cosme, au nom de Grégoire XIII, avait approuvé ce projet : « On m'apporta des lettres du cardinal Cosme, datées à Rome, par lesquelles estoit louée et approuvée mon entreprise et moy-mesme absous de tous mes péchés au nom de Dieu. » Lors du prononcé de l'arrêt, Parry se rétracta : «Je suis innocent : jamais je n'ai pensé à ce meurtre, et M. le cardinal Cosme ne m'a donné aucune approbation ; tout ce que j'ai dict m'a été arraché par les menaces et les promesses. »

Rien d'étonnant dans cette inflexible tyrannie qui poursuit les catholiques, opinion ardente qui proclamait sa reine Marie alors dans les fers d'Elisabeth. La lutte fut longue, tenace, impitoyable jusqu'au supplice de Marie Stuart. Et ces persécutions des catholiques en Angleterre étaient le sujet de larmoyantes complaintes, de saintes images qu'on plaçait dans la rue et que la maison de Guise multipliait jusqu'aux cimetières pour soulever le peuple contre les huguenots. Aucun nom n'était plus en exécration dans les bonnes villes de France que celui d'Elisabeth, et par contraire on exaltait la belle et sainte Marie Stuart comme la bienheureuse vierge, sainte Thérèse et M"® de Montpensier '. Elisabeth, d'un autre côté, était en honneur dans les diverses communions luthérienpes. Les rigides docteurs de Genève pouvaient bien se plaindre des per-

1 J'ai trouvé de ces estampes même à Simancas, B59.

Ô26 LA RËF(»illE

sécutioDS que subissaient tes noiM^onformisted en Angleterre ; mais le parti en lui-même, par un instinct facile à s^expliquer, savait que dans la lutte engagée avec le catholicisme» le plus grand appui que les huguenots poutaient trouver, c*était eu'oore Elisabeth. Genève d'ailleurs, malgré son titre de métro* po)e du calvinisme, siège de la science et des écoles, perdait de son influence; la cité était alors vivement menacée par le duc de Savoie, et Bèze écrivit à Henri de Navarre une lettre éloquente pour appeler secours ^ Les synodes, grandes assemblées du calvinisme, se tenaient presque tous dans le Languedoc, qui semblait devenir un centre de religion. L'église de Montauban marchait de pair avec celle de Genève, par la science de ses ministres et la profondeur de ses écoles. La royauté béarnaise favorisait cet agrandissement du prêche dans le midi de la France. En fondant un trône huguenot^ Henri de Navarre voulait donner à son église un caractère de nationalité, dont il eût placé le siège dans quelque vaste cité du royaume.

Toutes ces démarches mixtes^ toutes ces hésitations de Henri III et des politiques du conseil devaient singulièrement blesser Fardente et sainte ligue. La ville de Paris, chef et tète de runioui s'organisait pour prendre l'initiative dans le mouvement sous le grand duc de Guise; sa vieâlle constitution municipale s'adaptait parfaitement k tout projet populaire. Les tentatives de centraliâation essayées par Louis XI avaient eu pour résultat de fortifier l'autorité du prévôt, ofiQ-cier désigné par le roi; mais les magistrats restaient encore à l'élection du peuple et des confréries bourgeoises, des corpo^ rations et des métiers : tels étaient les prévôts des marchands, les quarteniers chefs de quartiers au nombre de seize, les co* lonels ou eenteniers, les officiers de la garde bourgeoise et' du guet, désignés sous le nom de dixainiers; tous avaient un grand crédit sur la multitude qui se réunissait dans ses parloirs ou assemblées de prévôté. L'autorité des magistrats de Paris s'exerçait sans contrôle : ils convoquaient les bourgeois,

1 Mss. Baluze, 2â8.

ET U LIGU8. 5n

la garde de kt ville, fermaient ou ouvraient les portes à volonté, dressaient les chaînes, et quand au son du tambour ou de la trompette on Usait un ordre de messires les échevins, U n'était homme, manant ou habitant, qui ne se hàtàt d'accorder obéissance. L^esprit tout catholique de Paris Tavait jeté dans la ligue; et quand les agents du duo de Guise se présentèrent pour <4^nir signature à. la sainte-union, toutes les confréries, tous les corps de métiers s'étaient empressés d'adhérer à la bille pancarte où Ton se liguait pour la sainte foi du pape et de la messe* L'organisation de la. ligue était merveilleusement adaptée à Tesprit du système municipal. Le conseiller d'état de Lezeau, bon ligueur, qui nous a laissé de si précieux détails sur le mouvement populaire de Paris, s'exprime ainsi sur l'uniop : « Les premiers qui travaillèrent à cette gnmde affaire de la ligm furent les sieurs dfi Rocbibond, bourgeois de Paris» homme très vertueux et de bonne et ancienne famille ; Jean Prévost, curé de Sainclr^verin ; Jean Boudier, curé de Sainct- Benoist, et Mathiea de Launoy, chanoine de Soissons. Puis adjustèrent à leurs confédérations et assemblées plusieurs autres entre lesquels ils en choisirent seiae qu'ils ordonnèrent et distribuèrent dans les sei^e quartiers de Pam« et pour ce depuis, les plus zélés et affeotiounés au parti furent appelés les seiae, pour veiller au bi«^, advancemeat d'iceliiy» et attirer à eux ceux qu'ils ci^yoient en être capables. Les ncHUs de ces premiers seize estoient : La Bruyère, lieutenant particulier au Gbastelet; Crucé, procureur; Bussy Lecierc, {Hrocureur; le commissaire Louchart; de LaMorlière, notaire; Senault, com^ mis au gretfe du parlement; le oHnmissaireDebart; Droiiart, advocat; Alveguin; Ëmonot, procureur; Sabliet, notaire; Ifessier; Passart, colonel; Oudineau, prétendant à la charge de prevQst de l'hostel; Leteilier; Morin, procureur au Chastelet. Outre les personnes de médiocre condition, ils attirèrent encore à leur parti quelques personnages de grande famille; mais ceux-ci ne paroissoieut et ne vouloient point assister aux assemblées, de peur d'estre descouverts, mais sous main fai<-

628 LA RËPOfUiS

soient ce qu*i1â pouvoient, de sorte que le tout se gouvernoit avec grand zèle, grande amitié, grande consolation, grande fidélité et prudence. » Un homme influent dans chaque état, dans chaque corporation, s'était chargé d'entraîner aux intérêts de r union le corps dont 11 faisait partie : « Et se pratiquoient de la façon suivante : Ceux de la chambre des comptes, par La Chapelle Marteau ; ceux de la cour, par le président Le Maistre ; les procureurs d'icelle, par Leclerc et Michel, procureurs; les clercs du greffe de la cour, par Senault; les huissiers, par Le Leu, huissier ; la cour des aydes, par le président de Nully; les clercs, par Choulier, voisin du Clerc; les généraux des monnoyes, par Rolland. Les commissaires ont aussi pratiqué la plus grande part des sergents à cheval et à verge, comme aussi la plupart des voisins et habitants de leur quartier sur lesquels ils avaient quelque puissance. Le lieutenant particulier La Bruyère avoit charge de pratiquer ce qu'il pourroit des conseillers du siège du Chastelet; comme aussi Crucé, qui a pratiqué la plupart des procureurs et une grande partie de l'université de Paris. Debart et Michelet ont aussi pratiqué tous les mariniers et garçons de rivière du costé de deçà qui font nombre de plus de cinq cents, tous mauvais garçons. Toussaint Poccart, potier d'étain, avec un nommé Gilbert, charcutier, ont pratiqué tous les bouchers et charcutiers de la ville et iauxbourgs qui font nombre de plus de 1500 hommes. Louchart, commissaire, a pratiqué tous les marchands et courtiers de chevaux qui montent à plus de six cents hommes.» La ligue, c'était donc le peuple, la cité constituée en toutes ses classes.

Au reste, les projets avoués de la ligue étaient de nature à obtenir une grande popularité parmi les municipalités : « Chacun voit à l'œil, disaient les ligueurs, les desportemens et actions d'aucuns qui, s'étant glissés en l'amitié du roy,se sont comme saisis de son auctorité pour se maintenir en la grandeur qu'ils ont usurpée, et ont eu la hardiesse d'éloigner de sa majesté non seulement les princes et la noblesse, mais tout ce qu'il y a de plus proche. Ils ont tiré à eux tout l'or et Tar-

genl des coffres, et les plus clairs deniers des receptes sont pour leur profit particulier. Et par leur avarice est advenu qu*abusant de la facilité des subjecls, l'on s'est pu desborder à de grièves surcharges. Il avait paru quelque rayon d'espérance lors de la convocation des estats-généraux à Blois, mais il n'en est resté que l'autorisemeut des mauvais conseils d'aucuns qui sont mal affectionnés au service de Dieu et de Testât, et lesquels, au lieu de réunir tous les subjects à une seule religion catholique, apostolique et romaine, ont persuadé estre utile et nécessaire d'affoiblir et diminuer l'autorité des princes et seigneurs catholiques. Pour ces causes, desclarons avoir tous juré et sainctement promis de tenir la main-forte, et armes, à ce que la saincte église de Dieu soit réintégrée en sa dignité et en la vraie et seule catholique religion; que la noblesse jouisse comme elle doibt de sa franchise tout entière, et le peuple soit soulagé; que tous deniers qui se relèveront soient employés à la défense du royaume, et que désormais les estats-généraux, libres et sans aucune pratique, soient tenus, de trois ans en trois ans, avec entière liberté à un chascun d'y faire ses doléances. »

C'étaient là les plaintes qui avaient appelé à toutes les époques le concours du peuple. Unité catholique, privilège de la gentilhommerie , abolition d'impôt, prérogatives du parlement, périodicité et liberté des états-généraux, n'était-ce pas pour ces griefs que vingt fois on s'était levé dans les guerres, toutes appelées du bien public? Les chefs de la ligue ajoutaient à leur profit des stipulations particulières pour s'assurer les dignités des batailles et les garanties de position : « Le sieur de Mayenne devait être colonel de l'infanterie française; l'avant-garde était confiée à monseigneur de Guise ; M. de Nevers se chargeait de la guerre , lequel a déclaré toutefois qu'il ne voulait point s'en mêler qu'il n'ait la bulle du pape pour l'attacher au bout de ses lances. »

Quand il s'agissait d'acquérir un nouvel adepte et de le jeter dans les intérêts de la ligue, il n'était sorte depra-

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liqueâ qu'on n'employât; et maître Nicolas Poulaîn, lieutenant de la prévôté de Paris, nous a laiseé l'histoire de son adhésion aux doctrines de la sainte ligue : « Le 5 janvier 18B5 me suis transporté au logis de maître Leclerc, procureur en la cour de parlement, oà étoient aucuns des habitants de ladicte ville; il me M diot par ledict Leclerc, que la religion catholique estoit perdue si on n'y donnoit ordre et prompt secours pour empescher ce qui se préparoit pour la ruiner, et qu'il y avoit plus de dix mille huguenots au faubourg Sainct* Germain, qui vouloient couper la gorge aux catholiques pour faire avoir la couronne au roy de Navarre ; que plusieurs du conseil et de la cour du parlement les fevorisoient, à quoi il estoit besoin de pourvoir; il estoit très nécessaire que les bons catholiques prissent les armes secrètement, pour se rnadre les plus forts et empescher telles entreprises ; qu'ils avoient de iKHis princes et grands seigneurs pour les soutenir, à scavoir : les ducs de Guise, de Mayenne, d'Aumale et toute la maison de Lorraine ; que le roy favorisoit le roy de Navarre, et qu'à cet effet il luy avoit envoyé d'Espemon pour luy faire toucher, par prest ou autrement, la somme de deux cent mille escus, pour faire sous maio la guerre aux catholiques, mais qu'il y avoit bon nombre d'hommes secrètement pratiqués dans Paris, qui avoient tous juré de mourir plustost que de l'endurer. » La mission donnée à Nicolas Poulain par les sociétés se^ crêtes de la ligue fut d'acheter des armes, car « le roy avoit ftict desfense à tout quincaillier et armurier de Paris de vendre aucune arme ou cuirasse sans scavoir à qm, et ma donnèrent un prétexte pour acheter lesdictes armes, à scavoir de dire, au cas que je vinsse à estre descouvert, que c'estoit pour aller en une commission secrète, en une maison forte, où il estoit besoin de mener quantité d'hommes; et me don<^ nèrent des mémoires où eux-mêmes sçavoient qu'il y avoit des armes et gens attitrés par eux qui faisoient semblant de les vendre secrètement. £t toutefois je faieois le prix desdites armes sans disputes, et les iaisois payer sous main par un

ET LÀ LIGUE. Âdl

autre, et les faisois porter la nuict en certaines maisons, qui étoient Thostel de Guise, du Clerc, Gompan, commissaire Debart, Rolland, Crucé, et autres lieux, en tous les quartiers de la ville. Et en fut par moi acheté en six mois pour six mille 6SCUS, suivant Farrest qu'ils en avoient faict. Et comme je m'enquerrois un jour dudict Leolerc, qui baiUoit Fargent pour payer lesdictes armes, il me respondit que c'estoient tous gens de bien qui ne se vouloient desclaror qu'au besoin, crainte d'estre descouverts; et toutefois il m'en nomma plusieurs, entre autres un seigneur de Paris, duquel je tairai le nom, qui avoit baillé des premiers dix mille livres, avec d'autres encore qu'il ne voulut desclarer. »

Quel patriotisme pour la cause municipale! On se préparait donc à combattre, à attaquer de front Tautorité du roi dans le sein de sa bonne ville ; la multitude était impatiente. « Elle murmuroit fort, tant qu'il fallut aller par les quartiers leur remontrer qu'ils eussent patience, autrement qu'ils se per^ droient tous ; que les chefs n'estoient encore prests, et que ceste entreprise estoitde grande conséquence; nonobstant lesquelles raisons, ils disoient qu'ils craignoient d'estredesoouvert si on Be se hastoit ; et là-dessus bastissoient eux-mesmes des entreprises pour commencer le jeu de se défaire du roy, sans parler ni à princes, ni à chef, ni à conseil ; les uns disoient qu'il se fall(»t jeter sur lui et le tuer; les autres disoient que non, et qu'il le falloit seulement prendre et le mettre en un monastère. De faict, ils furent un jour, qui ne se peut coter, en délibération de le surprendre en la rue Sainct-Antbinei revenant du bois de Vincennes, et n'avoit lors avec lui que deux hommes de cheval et quatre laquais, proposèrent de tuer son cocher et quelques autres autour de lui, et incontinent dévoient crier au roy 9 « Sire, ce sont les huguenots qui vous veulent prendre. » A laquelle parole il seroit tellement etfrayé qu'il sor^ tiroit de son carrosseï 9t lors ils s*en saisiroient et le condui*roient où bon leur sembleroit ; que s'il ne vouloit sortir^ lia l'en tireroient de force et le mèneroient en l'église SftlnctrAiitoine,

eo une petite tour qui est fort près du clocher, en attendant que le commun peuple s*assemblast pour y venir. »

Ces projets populaires à Paris peignent exactement l'état des esprits et Ténergie singulière de la ligue. Mais la grande et belle cité ne pouvait agir seule ; elle sentait que ses forces, quelque puissantes, quelque vivaces qu'elles pussent être, n'étaient pas capables de résister aux troupes royales, aux Suisses, aux lansquenets, aux reitres réunis. Aussi son premier soin avait-il été d'appeler à son aide les autres villes de France, et partout ses propositions avaient été accueillies avec enthousiasme. L'union de Paris députa des agents secrets qui avaient des relations dans les provinces, afin de les faire prononcer par la ligue. Quand le mouvement éclaterait à Paris, il devait se manifester en même temps dans toutes les villes dévouées à la sainte-union. « Aux pays de Guyenne, dit un rapport secret, les ligues font état d'avoir Bordeaux, Agen et Blaye ; au pays de Poitou le seul Brouage. Pour la Bretagne, ils peuvent avoir bonne part à Nantes ; en Picardie ils pratiquent Péronne ; en Bourgogne, Auxerre, Dijon, Mâcon ; ils pensent avoir Orléans par M. d'Entragues. » Marseille tentait aussi sa révolution catholique : « Le mardi 9* du mois d'avril 1585, la nuit, Daries, second consul, et le capitaine Boniface, font prendre les armes au peuple. Aussitôt ils vont fouiller dans toutes les maisons des huguenots et en conduisent bon nombre prisonniers à la tour Saint-Jean ; plusieurs même furent massacrés ; ils s'emparèrent da fort Notre-Damede-la-Garde qui domine la ville, et ils écrivirent au sieur de Vins, un des chefs des ligueurs en Provence, pour qu'il vînt avec des forces leur prêter secours. »

Si ce mouvement de la ligue n'avait pas grand résultat à Marseille, il avait plein succès à Lyon, à Toulouse, à Rouen, cités en parfaite intelligence avec l'union. Les agents annonçaient la force des confréries de Paris et leurs projets, qui se déploieraient dans cette année. Bien avant la grande journée des barricades, cette idée d'une attaque bourgeoise et formi-

dable contre la couronne était passée dans les masses. « On devoit alors s'assurer de Tarsenal par le moyen d*un fondeur qui étoit dedans. Pour le grand et petit Ghastelet qui leur estoient nécessaires, ils les dévoient surprendre par des commissaires et sergens qui feindroient y mener de nuict des prisonniers. Quant au palais, ils trouvoient aisé de le prendre à l'ouverture d'iceluy ; le Temple et Tbostel-de-ville de mesme façon. Mais quant aux Louvre, qu'ils trouvoient un peu plus malaisé, ils le dévoient assiéger et bloquer par les avenues des rues, puis défaire les gardes du roy ou les affamer, afin de se saisir de sa majesté et de ceux qui seroient dedans le Louvre. Sur quoi il leur fut remonstr^ qu'il y avoit dans la ville une grande quantité de voleurs et de gens mécaniques, qui passoient le nombre de six, voire de sept mille, qui n'estoient advertis de l'entreprise, lesquels il seroit malaisé de retenir, s'estant une fois mis à piller. Sur cet advis, qui sembla considérable et très pertinent, fut proposée l'invention des barricades, suivies et approuvées, finalement cobclues ; à sçavoir que joignant chascune chaisne, il seroit mis des tonneaux pleins de terre pour empescher le passage, et que sitost que le mot seroit donné, nul ne pourroit passer par les rues que ceux qui auroient le mot et la marque pour y passer, et que chascun en son quartier feroit la barricade suivant les mémoires qu'on leur envoyeroit. On devoit couper la gorge à tous les politiques qui tenoient le parti du roy, spécialement aux suspects de la religion. Cela faict, on devoit crier par les rues : Vive la messe! et ce afin d'inviter tous les bons catholiques à prendre les armes. » Tels étaient, dès les années 4585, 4586, les projets de la bonne bourgeoisie de Paris pour le triomphe de la benoîte foi catholique ; on songeait à annuler un prince qui restait en négociation avec les huguenots. Les bourgeois et échevins n'ignoraient pas que le duc d'Épernon ne cessait d'être en rapport avec le roi de Navarre, ce Béarnais insolent, et ces pourceaux de politiques qui ménageaient les calvinistes et parlaient encore de faire la paix avec

6S4 LA HÊFOHMË

eux. Paris et la plupart des villes municipales de France voyaient leur liberté et leur religion dans la ligue; c'était une guerre de bourgeois à gentilhomme; de Funité catholique contrôla morcellement féodal; de la cité contre le castel ; et oetle bonne famille de Guise n*était>«lle pas toute prête comme Texprèssion d'une royftuté bourgeoise ? Quoi de plus populaire à Paris ^Ue madame de Montpensier, qpaand elle s'arrêtait avec les maîtres des hallei et des métiers^ quand elle leur serrait les mAins ou leur donnait à baiser ses deux joues, quand surtout elle leur disait ses haines contre Henri de Valois, roi des mignons, langue de vipère qui déchirait les dames de la çour^ ses proches parentes, par des contes de licence et des vanteriez de couchette? Que pouvait reprocher la multitude au duô de Guise ? un peu de lenteur sentant son allemand*

Mais pourquoi ne point éclater quand on avait tant de forces en maln^ quand I0& tilles municipales portaient appui? C'est que Henri de Ouise bomtne prudent et de bon conseil, ne voulait pas Mssement s'engager ; il attendait les secours d'Bspagne , sachant bien que les confréries n'étaient pas en mesure de lutter seules contre la chevalerie béarnaise, les reltres, les arquebusiers du Midi; il attendait dono l'Espagnol ; avait confiance en ses promesses.

L'attitude toute militaife it si &otite de la sainte-ligue, l'u^ nion intime des villes^ l'ardeur deif populations catholiques, imposaient au roi la nécessité de prendre un parti ; il avait vainement tenté de résister avec des forces indépendantes, avec ses braves soldats suisses, ses maréchaux dévoués; cette ))Odltion du milieu ti'étalt pas tènable | huguenots et ligueurs allaient en venir aux mains ëàns lui $> le pouvoir lui échappait s'il n'arborait hautement une couleur. A l'exception d -Epenioil. Lavalette qui avait quelque penchant pour le roi de Navarre, tout ce qui composait le parti du roi était catholique ; c'était donc vers la ligue qu'il fallait se tourner, résolution qui coûtait à Henri JD, car il ^vait iai( toua ses efforts au con-.

iraii'e pour rattacher quelques unités de la ligue à son propre parti. Après les édits sévères qui défendaient toute assemblée secrète, on avait essayé les brochures et la presse. Les politiques avaient publié des pamphlets contre Tesprit d'association: « Nous trouvons en toute &çon Tassociation et ligue suspecte de captation du roy» confusion de son estât, changement de règne, mutation et introduction de nouveaux princes du sang estranger à la couronne, servitude de la noblesse, oppression universelle de Féglise, du pauvre peuple. » Les politiques laiiaient ensuite protestation de leur foi entière à la sainte église eathollque, apostolique et romaine, à Fautorité des saints cooeiles et aux décrets du saint père le pape. «Ce qui devoit maintenir la tranquillité de Féglise^ ce qui devoit redonner le sang et la vie au pauvre peuple, ce qui devoit mettre le roi et le royaume en son premier luatre^ c'étoit la paix, la bride et continence de tous les sujets du roi. Or nous voyons, tout au contraire, le père jurer en la mort du fils, noua voyons spolier Féglise, dépeupler les provinces ) nous protestons de ne nous approcher ni souiller eu rien d*une si pernicieuse et sanglante ligue *. »

Des pamphlets exprimaient le repentir d*un gentilhomme. « J'ai particulièrement recognu, disoit-il, que oeste ligue est une vraie loi nouvellement introduite dans le royaume, directement contraire aux privilèges de la couronne. » Il y avait ■ans doute beaucoup de bonne volonté dans le parti du roi, qui rédigeait ces écrits; maps il tendait en vain à la paix et à relever Fautorité royale. Plus que jamais forte et puissante, la ligue commandait dans les villes pour protéger le catholicisme» Dans cette situation, ce fut le roi qui alla au-devant de la ligue pour la subir dans toutes ses conditions, et non la ligue qui vint au roi. La position était toute différente* La reine Catherine, avec Fesprit négociateur, voulut atténuer quelques-unes des tristes conséquences de cette ratification forcée : c'était à elle que s'étaient adressés les

f Protestation des catholiques qui n'ont voulu signer h li^e (16S6}<

ligueurs dans une requête au roi. « Le cardinal de Bourbon et les princes et seigneurs qui Tassistent, vos très humbles, très obéissants serviteurs et subjets recognoissent qu'ils sont naturellement obligés de rendre à vostre majesté tout honneur, respect et très humble service comme à leur roy et prince souverain. Ils vous supplient très humblement de faire un esdict qui contienne que tous les subjects soient contraincts de faire profession de la religion catholique (tout autre exercice interdit) et lesdits hérétiques desclarés incapables de tenir offices, dignités et charges publiques. Outre ce, demander à ceux de la nouvelle opinion les villes qu'ils tiennent, eties retirer avec la force s'ils en font refus ; et comme ce n'est pas l'esdict seul qui fait cesser le mal, sa majesté ordonnera que l'exécution s'en fera sans aucune remise. »

Les catholiques conservaient encore des formes de respect envers la royauté, mais au fond on apercevait bien que les conditions étaient impératives ; ils demandaient l'emploi immédiat de l'armée de la ligue, c'est-à-dire tous les moyens de rester en définitive maîtres de la royauté. Le cardinal de Bourbon, premier prince du sang, nominativement à la tête de la saincte-union, prenoit une place importante dans les projets de la ligue : on lui faisait espérer la succession à la couronne. Comme on négociait à Rome l'excommunication du roi de Navarre, et que dans le droit public catholique, tout excommunié ne pouvait offrir son front flétri à l'onction sainte, le cardinal de Bourbon devenait le plus proche héritier du trône; déjà vieux, sans enfents, il gardait le sceptre pour la grande maison de Lorraine ; on s'explique très bien comment M. de Guise plaça si haut un Bourbon. Sans renoncer aux droits antiques de la race carlovingienne , que les pamphlets rappelaient en sa fayeur , le cardinal s'élevait au trône tout simplement par un principe alors universellement admis, à savoir : qu'un hérétique ne pouvait succéder à la couronne de France. Deux grands droits étaient ainsi maintenus : l'hérédité de race et l'unité catholique. La ligue avait son gouvernement to\it éta-

bli ; ses relations politiques s'étendaient à toutes les institutions, à toutes les provinces. Le 19 mars 1585» les princes associés écrivirent aux cours souveraines du royaume, aux prélats et aux personnes les plus considérables : « Messieurs, nous vous envoyons le double de la déclaration faite par monseigneur le cardinal de Bourbon, par laquelle vous pourrez facilement connoitre les raisons qui nous ont forcés de prendre les armes. Nous vous prions, messieurs, de nous assister de vos bons conseils et moyens, comme le devoir et la conscience vous y obligent. » Cette circulaire était également adressée aux échevins et prévôts de toutes les villes de France ; le conseil de la ligue voulait avoir leur avis, appeler leur concours et leur aide. L^adhésion qu*on sollicitait ne fut point difficile à obtenir, et bientôt une déclaration expliqua les causes qui avaient mu les seigneurs, villes et communautés du royaume de France, « à s'armer contre ceux qui veulent subvertir la religion de l'état. » On voyait ainsi se développer un gouvernement politique avec ses desseins arrêtés, ses forces de guerre et son mouvement propre. Le roi désiiuit sans doute traiter; mais pouvait-on se fier à lui sans garantie? ne devait-on pas imposer de dures lois à un pouvoir qui échap* pait à toutes les promesses pour revenir à ses systèmes de tempéraments et de modération ^ ?

Le conseil écrivait à M. de Nevers : « On nous a pensé esblouirde l'apparence d*un esdit pour la religion, sans effect, et nous arrêter sur les sûretés que nous demandions pour nos amis, lesquelles nous avons fort opiniâtrées tant pour leur respect que pour establir nostre religion. Nous sommes prêts à exposer nos vies pour une si saincte entreprise, à laquelle ne doutant aucunement de rentière affection que vous y avez vouée, nous n« vous dirons autre chose, sinon que c'est à ce coup que nous ferons preuve que nous sommes serviteurs de Dieu, zélés à Tavancement de sa gloire, et au bien et repos de la France. » Et il ajoutait, dans une autre dépêche, pour «xpli-

1 Fontanieu, n^ 360.

quel* la persévérance des catholiques à se maintenir sous les armes : « N^estroe pas chose certaine que M. d'Epernon le politique, duquel la fortune, faute de hons fondements, a hesoin de forts appuis, est allé trouver le roy de Navarre? Le Navarrois ue s'appuie^t^il pas sur les ducs de Joyeuse et d^Epemon par promesses quils se sont feictes respectivement, à scavoir : lesdicts ducs de Festablir roy, et luy de les conserver tels qu*ils sont. Et pour plus aisément y parvenir depuis ce tempslà, ces deux messieurs se sont tellement faict amplifier leur pouvoir d*admiral et de colonel, que comme roy même, l'un s'est attribué tout pouvoir sur la mer et Tautre sur la terre \ » Ainsi les esprits étaient tellement agités, si fortement pnK nonces pour la ligue et contre les politiques que toute négociation devenait difficile. Il y avait de justes méfiances dans la pensée de ces ligueurs, effrayés des constantes hésitations d'un pouvoir qui ne leur était pas dévoué. Partout les populations fermentaient; et la reine-mère s'étant rendue en grande hâte au camp des confédérés, écrivait à son fils : a Monsieur mon fils, j'espère que mon nepveu le duc de Guise viendra lundy ; je crois là sçavoir leurs intentions : je désire vous faire entendre et représenter que du poinct de la religion ils sont tellement préoccupés qu'ils ne veulent rien négocier que par ce polnct-là ; je vous demande vostre intention à ce sniet.» Cette femme souffrante, active dans ses vieux jours comme aa temps des fôtes et des palais de Henri II* s'adressait à tous les ligueuis modérés, au duc de Nevers comme au duo de Mayenne» qui représentaient alors la partie négociatrice de l'union* Elle obtint la paix après dés. peines infinies, des souffirancea et des humiliations de toute espèoe : les oonditionë étaient dures, car les catholiques voulaient en finir avec des craintes et des hésitations sans cesse renouvelées* Dans les. conférences de Nemours on arrêta ; « Il sera faict un édict perpétuel et irrévocable par lequel tout exercice du calvinisme sera défendu, et déclaré qu'il n'y aura dorénavant en ce royaume autre exe^

' Mss. Béthune» n» 8866.

cice de religion que de la catholique, apostolique et romaine. Sa majesté (approuvera toutes les^ratiques et levées de gens de guerre, rançonnements, actes d*hostilité, et généralement tout ce qui a esté faictpar les princes, officiers de la couronne, prélats, seigneurs* villes et communautés. Les gouverneurs géné^ raux ou particuliers qui ont suivi le parti desdicts princes, et généralement tous autres officiers seront maintenus en leur oommaudements, charges, estats et offices. On donnera la ville de Soissons pour sûreté à M. le cardinal de Bourbon avec soixante-dix hommes de cheval et trente arquebusiers ; à M. de Mercceur, Dînant et le Conquest ; à M. de Guise, Verdun, Toul, Saint^Dizi^ et Chasions; à M. de Mayenne, le chasteau de Dijon ftt la ville et le chaftteau de Beaune ; M. d'Âumale , M. d'Ëlbeuf fieront également pourvus de gardes ^t villes de sûreté. Pour te negard des étrangers, sa majesté entend que les lansquenets »mni dès à présent envoyés à la frontière pour estre licenciée et mis hors du royaume, et que les reistres aussi moi à la frontière où le roy advisera pour s'en servir k l'en-* contre des forces étrangères» »

Cette convention, scellée à Nemours, était revêtue des signai tures suivantes : Catherine; Charles, cardinal de Bourbon; U>ui^, cardinal de Guise; Henri de Lorraine, Charles de Lor«raine ; complète ^us Xom les points de vue, elle faisait pas^ ser le gouvernement de l'état dans les mains de la ligue. Henri m, subissant le joug tout populaire de la gmnde association, se hUai. d'exécuter le premier et le plus solennel engagement qu'il eût signé, et «près avoir livré les vlUe» de gïiranLia aux ohefe du gouvernement catholique, un édit porta ^ : a Qu'en cestuy notro royaume, pay^t tentas et seigneuries de nostre obéissance, il ne se fera plus dor^yant aucun exer^ cice de la nouvelle retigicm prétendue réformée, mais seulement celuy de nostre religion catholique, apostolique et ro* maine; et tous nos subjects seront tenus de vivre selon ladicte religion catholique, apostolique et romaine; recognoissons

* Fentanlen. GoDeet. d'ordonnances, T. IL

&iO LA RÉFORME

tout ce qui a esté faict par les princes, officiers de la ligue, prélats, seigneurs, tout ce qu'ils ont g^é et négocié pour raison queç/a esté pour le zèle et affection qu'ils ont eus à la manutention et conservation de ladicte religion catholique, apostolique et romaine. » Le roi entrait aussi dans la plénitude des voies de la sainte union : plus de concessions aux maudits huguenots. Et pourtant c'était à contre cœur que Henri III se dessinait aussi fortement ; la nécessité seule l'avait poussé à se jeter dans la ligue ; les parlementaires le savaient bien, et Pasquier écrivait à M. de Sainte-Marthe : « Le roy est venu en personne le 18' juillet pour faire publier Tédict au parlement. Le bruit est que s'y acheminant il a dict à M. le cardinal de Bourbon qu'il avoit faict deux édicts de pacification entre ses subjects ; l'un en l'an 1577 contre sa conscience, par lequel il avoit toléré l'exercice da la nouvelle religion, mais toutefois à loi très agréable, car il avoit pourchassé le repos général de toute la France; que présentement il en alloit faire publier un autre selon sa conscience auquel il ne prenoit aucun plaisir, comme prévoyant qu'il apporteroit la ruine de son estât. » Il s'agissait dans cette séance de vérifier l'édit si fermement catholique qui trouva des félicitations nombreuses en parlement, car l'esprit de la population parisienne dominait les grands corps de magistrature, et cet esprit était municipal et ligueur.

Pour arriver à une guerre décidée, à une prise d'armes générale qui pût en finir avec les huguenots, il fallait de l'argent, et Henri IH multipliait les expédients. Gomme les hostilités qui allaient éclater étaient toutes dans les intérêts de la ligue, le roi réunit au Louvre le premier président du parlement, le prévôt des marchands, le doyen de l'église cathédrale et le cardinal de Guise, et d'un air railleur il leur dit, comme à des gens qui l'avaient mal engagé : « C'est à vos prières et doléances que j'ay révoqué et annulé le dernier esdict de pacification octroyé aux huguenots. Non que je ne sois grand zélateur des intérêts de nostre religion catholique , mais l'expérience des temps derniers passés me £iisoit voir dans l'exécution de ce

Et LA LIG(!E!. 511

dessein de bien grandes difficultés. Maintenant que cela a esté octroyé, il faut que tous les gens de bien et affectionnés à mon service et à celuy de la religion me prestent leurs secours pour terminer ceste guerre. Il me faudra trois armées dont Tune ne me quittera pas; une autre combattra les huguenots dans la Guyenne, et la tierce ira aux frontières empescher Tarrivée (les lansquenets et reistres. Suivant la mienne intention, je n*aurois révocqué le dernier esdit de la paix; nous allons avoir toute une troupe d'hérétiques sur les bras ; il faut promptement y pourvoir, car on viendroit, comme chascun sçait et l'a desjà vu, brusler et saccager vos moulins et maisons. Je fais la guerre contre mon advis, vous m'y avez forcé ; il faut donc que vous m'aidiez à la faire vilement et fortement, m'octroyant les munitions et autres choses requises ; après quoy je ne m'espargnerai nullement. »

Le roi commettait une maladresse en déclarant qu'il se plaçait à contre-cœur à la tête du parti catholique. Puis s'adressant à M. de Harlay, premier président au parlement : «Vous avez esté fort zélés, lui dit-il, monsieur le premier président, ainsi que vos collègues , à la révocation de mon dernier esdict, et je vous en complimente bien fort; il faut cependant que vous sçachiez qu'on ne faict pas la guerre sans deniers, et tant que celle-ci durera, vous aurez bien tort de me rompre la teste de la suppression de vos gages. M. le prévost , ajouta-t-il en s'adressant au prevost des marchands , faictes incontinent de mesme assembler les bourgeois et habitants de ma bonne ville; ils ont manifesté grande joye de la révocation de mon esdict, et ils ne seront pas faschés de me fournir deux cent mille escus d'or ; car, tout compte faict, ceste guerre coustera quatre cent mille escus par mois. Mon cousin, dit-il au cardinal de Guise, vous voyez, je puise au fond des bourses ; je réunis et mets ensemble autant de deniers que faire je puis; maintenant le clergé fera le reste : dictes-luy que la guerre qui va estre mise en train est une guerre saincte pour notre religion ; je crois en conscience devoir me servir 1. \(i

des revenus de l'église; c'est pour l'église que nous prenons les armes ; c'est le clergé qui m'a forcé à m'armer, c'est le clergé qui doit me soutenir. » Cette raillerie déplacée déplut aux catholiques ; chacun se récria sur les paroles moqueuses de sa majesté qui demandait en définitive tant de fortes sommes d'argent ; on éleva la voix pour faire dçs remontrances ; le pauvre peuple, le clergé étaient épuisés et à court : a Vous avez demandé vousnaiesme à guerroyer, s'écriait Henri UI; vous m'avez forcé à desgaisner l'espée ; il valoit bien mieux la conservation de mes esdicts que vos idées remuantes, que vos décisions de guerre au fond de la boutique ou du chœur ; j'appréhende fort que pour vouloir destruire le presche, nous ne mettions la messe en grand danger. Au reste, maintenant voyons les eJQfects ; il n'est plus question de parères. »

Henri m révélait naïvement ses affections et ses antipathies ; il avait été contraint dans tout ce qu'il avait signé à Nemours, et il disait maladroitement ses dépits à ceux qui se méfiaient de lui. L'argent ne lui manqua pas ; le clergé fit don du capital de cinquante mille livres de rentes sur son temporel ; les villes s'imposèrent ; tout retentit de la bataille et de la tuerie des hérétiques : « Il ne fia^ut plus pai'ler de paix avec les huguenots, écrit Pasquier, pour qui ne veut estre déclaré crimineux de lèze-majesté divine et humaine. C'est le lieu commun de nos prédicateurs en leurs chaires. On joue maintei^ant à pis Êiire. Mais voyez, je vous prie, comiae Dieu se mocq^e de nous. Le roy avoit faict ceste année en un loesme temps six années pour terrasser inopinément tout d'un coup toute la puissance huguenote. Toutefois nous n'en avons rapporté autre fruict que la prise de quelques bicocques, lesquelles auparavant à peine cognoissions-nons de leur nom , et maintenant m se rendent recommandables qu£ par teur ruine. La guerre se conduisant de ceste façon, j>e ne vois poi^t que nou^ ayons si proini)tement fin du huguenot comnxe la ligue se prooiettoit. Pour le defiroy de toutes ces armées, outre ce que l'on a faict revivre tous les oslats supprimés, le rov a voulu d'abondant rendre

Et LA LÏGUE. 543

par nouvel esdict héréditaires tous les oificcs qui n'estoient de judicature. Et sans faire mention des autres esdicts, il a vendu par permission de Rome cinquante mille escus de rentes du temporel de Féglise. Médecine que quelques-uns n'estiment pas de moins dangereux effect que ïa maladie qu'on veut guérira » Le bon Pasquier déplorait la situation nouvelle et dépendante que la ligue imposait au tiers-parti par la guerre ; ce parti cessait d'être une force libre et agissant d'elle-même. Le traité de Nemours consommait la fusion des royalistes et des ligueurs aux conditions imposées par la sainte-union catholique. Les royalistes n'étaient plus que les auxiliaires d'un mouvement qui les dépassait, et de plus , comme la guerre n'avait pas réussi dans la main du roi, on allait naturellement l'accuser de trahir les intérêts d'une cause qu'il n'aimait pas. Les opérations militaires de la ligue se développaient lentement; les résultats n'étaient pas en rapport avec les forces alors sur pied : il n'y avait pas complète harmonie dans les armées confédérées. Le duc de Guise avait les yeux fixés sur l'Espagne : depuis la signature du traité de Joinville, la ligue avait pris des engagements positifs avec Philippe n ; et c'est alors que commença cette correspondance mystérieuse, où le chef delà maison de Lorraine^ sous le nom deMucius, tenait l'ambassadeur espagnol au courant de tous les accidents politiques, de toutes les craintes de l'union. Cet ambassadeur à Paris était Bernardino de Mendoça, qui avait remplacé Juan Baptista Taxis, chargé par le roi catholique de diverses négociations secrètes. Dans cette correspondance , qui se continua jusqu'à la catastrophe de Blois, le duc de Guise fait preuve d'une activité surprenante. Les secours promis par l'Espagne se laisaient souvent attendre, et pour la réussite de l'entreprise, la promptitude était bien nécessaire. Le duc de Guise cherche surtout à détourner la possibilité d'une paix. Bernardino avait eu une audience de Henri III, dans laquelle le roi de France

* Est. Pasquier, liv. xi, lett. 13.

nicinifesta ses craintes sur l'issue de la lutte qui allait s*engager, tout en adoptant les principes de la ligue et subissant sa volonté. Le 25 août 1585, le duc de Guise écrivait à l'ambassadeur : «J'ay entendu le discours de vostre audience, et si vous n'en pourchassez chaudement les effects, je crains fort que tout ira en fumée; je le laisse à votre discrétion comme très sage et advisé que vous estes: vous souvenant que, si Ton vous parle d'une paix générale en ce royaume pour faciliter ladicte entreprise, remonstrez qu'elle n'est nullement nécissaire. J'ay faict une despesche à Rome au cardinal Pellevé et au père Mathieu pour solliciter en diligence qu'on parachevait le procès, jà fort advancé, du prince de Béarn comme hérétique, relaps, et pour le proscrire , chose qui importe merveilleusement pour continuer nos desseins. Je vous supplie escrire en extresme diligence afin que le fruict prétendu puisse réussir, le tout à la gloire de Dieu. » L'Espagne ne montrait pas une grande exactitude dans l'exécution des engagements contractés à Joinville ; elle avait promis des fonds à la ligue, et les doublons n'arrivaient pas; ils étaient pourtant si utiles ! Dans une lettre du 14 septembre 1585, le duc de Guise explique à l'ambassadeur le peu de moyens pécuniaires que possédaient les princes de la sainte-union; ils avaient à solder les reitres, lansquenets et Suisses, et c'étaient tous gens qui devaient être payés exactement : « Nous l'attendons de la libéralité de sa majesté catholique, pour ne pouvoir que difficilement sans ce secours maintenir nos affaires en Testât que nous désirons, sinon avec très grande et périlleuse difficulté. »

Et le 22 octobre il réitérait ses demandes : « Vous sçavez tous les efforts que nous avons faicts, pour réduire les affaires au poinct auquel vous les voyez tant dedans que hors le royaume; mais malaisément nous pouvons poursuivre et maintenir ce qui est nécessaire pour le soutien d'un si grand faix, sans la faveur et aide du roy vostre maistre.» Henri de Guise cherchait spécialement à entraîner dans la ligue le maréchal de Montmorency qui pouvait être d'un si grand secours

en Languedoc ; il était à redouter par ses idées de transactions et de paix générale que les ligueurs voulaient éviter de tous leurs moyens, car elles relevaient incessamment la puissance des huguenots. Le duc de Guise écrivait encore à don Bernardino de Mendoca : « Les événements vous feront assez remarquer de quelle conséquence est Talliance de Montmorency avec M. de Montpensier, estant certain qu'il se entremet desjà pour traiter de la part du roy de France avec le prince de Béarn, ayant commencé à donner espérance à la roy ne-mère de la conversion dudict prince de Béarn ; j'estime très nécessaire d'en advertir sa majesté catholique, afin de son costé y apporter remède qui dépendra de luy seul et du duc de Savoye : non que le pouvoir de Montmorency soit à craindre, lequel ne s'estend plus long que Languedoc, mais il est important d'y remédier, et vous souviendrez s'il vous plaist que dès le commencement de ces affaires, je vous aiescrit que rien ne pou voit tant apporter de subject à une paix que Montmorency, si Ton n'y mettoit bon ordre. » Henri de Guise allait, de concert avec le duc de Lorraine, marcher contre les reîtres d'Allemagne, étrangers maudits ; il allait combattre les Suisses huguenots : a Monsieur l'ambassadeur, j'ai bon nombre de gens de guerre; je crois pouvoir combattre avec succès; c'est le seul moyen de résister et apporter remède à toute mauvaise volonté tant du costé du roy, s'il étoit si mal conseillé et oubliant Dieu, ce que je ne veux croire, que des hérétiques dedans et dehors ce royaume. » Henri Ul avait donné ordre à M. de Mayenne de s'acheminer soudain en Languedoc : «Je lui despesche ce courrier, écrit le duc de Guise, afin qu'en aucune façon il n'accepte cette charge, crainte d'offenser le mareschal Montmorency. » Et il ajoutait dans une autre dépêche : « J'ai jusqu'ici empesché que mon frère n'attaquast M. de Montmorency sous l'asseurance que j'avois que par le moyen de sa majesté catholique, M. de Savoye le réduiroit à se joindre avec nous et le parti catholique. » La poUtique du duc de Guise était surtout d'alarmer Philippe U sur la situation de ses pays de Flandre : « Si on

ne nous donne pas des secours, il'y a tout à craindre pour les estais de vostre maistre; les hérétiques estant en force dans ce royaume, les estais des provinces de par deçà seront dans un danger imminent. » Le duc de Montpeusier refusait de signer la ligue : « J'ai eu advis, écrit le duc de Guise, que le duc de Montpensier, oubliant sa religion et son devoir, se joinct avec les hérétiques, suivi des frères du prince de Condé et de quelques froids catholiques ; Montmorency avec eux peut infiniment traverser vos affaires; c'est pourquoi je vous prie de nouveau d'intercéder auprès du roy vostre maistre et le duc de Savoye à ce qu'il leur plust retirer ledict mareschal du parti du prince de Béarn pour le faire joindre au nostre. »

Une vive crainte s'élevait dans Tâme du duc de Guise ; on apprenait que la reine-mère, Catherine de Médicis, disposée à négocier avec Henri de Béarr>, voulait conclure une bonne paix qui aurait arrêté les desseins des ligueurs devenus si mena* çanls. Le duc de Guise s'effrayait de ces négociations ; il fallait s'y opposer avec toutes les forces catholiques, pour faire triompher la sainte cause ; il écrivait de nouveau à don Bernardino : « Je crains toujours les desseins de la royne*mère qui se doit dans peu de jours voir avec le roy de Navarre, et que sur cette conclusion elle veut troubler le repos des catholiques de ces deux couronnes qui consiste en l'union. » Et pourtant toutes les bonnes villes se déclaraient pour la religion catholique ; il fallait seconder leur ardeur ; les sommes de deniers promises par Philippe II étaient impatiemment attendues. Le duc de Guise développant à l'ambassadeur espagnol les impérieux besoins de la ligue, lui exposait la situation des bons catholiques : « Vous voyez clairement Testât de nos affaires, et pouvez juger par les louables intentions qui ontconduict ceux de Paris à la résolution qu'ils desmontrent pour le service de Dieu, combien il nous est nécessaire d'establir nos moyens, de sorte qu'à toute heure nous puissions estre prests pour soutenir une si juste entreprise à laquelle là pluspart des bonnes villes se sont mises d'intelligence.

Je crains que les forces royalistes estant aux champs, il ne se fasse quelque union moyennant laquelle on ne vienne à une paix générale, chose que Ton désire par-dessus toute autre. On peut nous contraindre à faire par force ce que nous n'avons envie de faire ni ne ferons jamais de bonne volonté. Si nous eussions esté secourus de sa majesté catbohque, selon ce que nous l'en avions faict instamment requérir, nos affaires eussent esté maintenant si bien establies que nous eussions osé promettre de destoumer ou pour le moins rendre vaines telles entreprises.» Philippe II répondait à ces plaintes: « Prenez patience, gardez votre noble courage; les secours arriveront; n'éclatez que lorsque vous serez sûr de réussir : la cause de la religion est à la veille de son triomphe; mais il faut du temps et de la prudence, et ne pas se jeter à Tétourdie avant que Theure de la victoire n'ait sonné. »

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