ET DE LA CONDITION DL SALUT
De la sorte aussi le salut du chrétien lui est assuré ; car il est fondé uniquement sur sa foi : par la foi il a tout ce qu'il faut pour être sauvé, et n'a besoin de rien de plus. Il ne reste autre chose à faire. Car Jésus-Christ a déjà tout fait et a accompli la loi en notre place.
« Toutes les fois qu'il doit être question de justice et de vie éternelle, de salut élernel, on doit ôter de devant ses yeux la loi , comme si elle n'eût jamais existé et ne dût jamais venir, et on s'appliquera avec le plus grand soin à ne porter ses regards que sur la promesse de Jésus-Christ, et à perdre de vue la loi ♦. «
« Ecoule, homme sans foi, si tu ne veux être sauvé par la foi et le baptême seulement, comme ont été sauvés par là tous les saints, si, au contraire, tu fais sonner tes œuvres, tu es dévolu à l'enfer, dusses-tu prier et pleurer jusqu'à mourir*. >»
« Ne te laisse pas séduire par ces hypocrites qui dédaignent la loi , qui posent ton salut bien loin devant toi, et t'excitent à le gagner et à l'atteindre par des œuvres. Non , cher frère , ta sanctification est au -dedans de loi, et tout se trouve déjà accompli. C'est pourquoi tout le reste de la vie , après le baptême , n'est autre chose qu'une attente, un désir, une aspiration, que ce qui est en nous devienne manifeste. Ces paroles (Phil.,chap.3, y 12; Galat., chap. 4, > 9; Rom.,chap.8,y 24; Tit., chap. 2, y 13 ) et d'autres semblables attestent que nous sommes déjà sanctifiés, qu'un chrétien ne doit point s'inquiéter d'œuvres qui puissent lui assurer son salut -.car cette fausse idée, cette doctrine erronée trouble et aveugle ses yeux chrétiens, lui ôte la vraie intelligence de la foi, et l'arrache du sentier de la vérité et du salut.— Car, quiconque ne reçoit point la justice par le don de pure grâce et avant toutes bonnes œuvres, ne la recevra certes jamais autrement. — C'est là la nature de la foi , à savoir que l'homme reçoit d'un seul coup la grâce entière et est entièiement sanctifié; que les œuvres ne s'y mêlent en rien, mais ne doivent que venir ensuite, absolument comme si Dieu eût fait d'un bloc desséché un nouvel arbre verdoyant, qui porte dèslors ses fruits naturels •^. >
« Il n'y a, certes, ni faute ni disette de sanctification : car ceci nous est offert et donné par la parole ou TEvangile , qui est
* Cilé an colloque (rAllenhour?;. léna, 1509, f. 67, b, ' Cité dans le Staiius continuât us de Steiner, p. 460. » Ed. Walch. XII, 18.'j-189.
86 LUïHEil : DE LIWUTILITÉ DES OEUVRES
l'immuable vérilô de Dieu. Mais notre foi est encore bien défectueuse et incomplète, de sorte que nous ne sommes pas capables de croire et de retenir assez fermement. Ainsi que je l'ai dit, le trésor de la grâce est tellement immense , que le cœur de l'homme ne peut en quelque sorte que s'en effrayer, lorsqu'il considère bien que la suprême et éternelle majesté nous ouvre ainsi toutes grandes les portes de son ciel, et fait briller sur tous nos péchés et sur les iniquités et les misères du monde une telle grâce et une telle miséricorde, et que cet immense trésor nous est donné uniquement par et dans la parole K »•
L'idée fondamentale de Luther est ici, comme toujours, que dans aucun des rapports où Thomme se trouve vis-à-vis de Dieu, ni dans celui de la justification, ni dans celui du jugement dernier, il ne peut rien entrer en compte que ce que Jésus-Christ a fait à la place de l'homme, et qui est imputé à ce dernier. Ce n'est pas l'amour de Dieu et du prochain qui détermine la valeur de l'homme devant Dieu, mais uniquement la justice imputée de Jésus-Christ, et la foi n'est comptée qu'en ce sens qu'elle s'impute cette justice extérieure.
« Il faut mettre la foi aussi loin des œuvres que le ciel l'est de la terre, ou que les anges le sont des démons. Gardons-nous çlevant Dieu de parler de nos œuvres , mais laissons à Jésus- Christ rhonneur tout entier de nous avoir rachetés pai' sou sang, et d'avoir fait au-delà de ce qu'il fallait pour expier les péchés de tous les hommes. Croyons , et soyons fermes dans cette confiance, et mourons pour cette croyance, que la foi est suffisante devant Dieu, qu'elle nous fait enfants de Dieu, participants de son royaume, des mérites de Jésus-Christ et de tous ses bienfaits 2. — La loi, ta pureté de cœur et ta bonne conscience devant les gens, laisse tout cela ici -bas sur la terre ; mais là où le siège des grâces est placé à la droite du Père, et où il y a un médiateur entre toi et Dieu , là ne doit entrer ni se faire valoir aucune œuvre ni aucun mérite des hommes. Car qu'ai -je fait, moi, el qu'a fait aucun homme pour qu'il soit assis à la droite du Père? Il a été placé là sans aucune œuvre ni aucune pensée de moi, ni sans aucune coopération de la loi ; car dans la loi il n'y a pas une syllabe de tout cela. Il faut donc qu'il soit nettement séparé d'avec mon ôlre, ma vie et mes actions ; il faut donc
1 L. c. xii, «84-189. — * Ed. d'Iéna, 1588; m, 411.
POUR LE SALUT. î^7
que ce soil quelqu'autre chose que notre conduite, menée aussi bien que nous pouvons , selon noire cœur pur et notre conscience bonne devant les gens'. >'
Luther, en conséquence, s'étend de mille manières sur la folie et l'aveuglement de ceux qui, à côté de la foi, voudraient faire encore autre chose, ou arranger leur vie en vue du compte qu'ils auraient à rendre un jour, c'es-à-dire apporter devant Dieu leurs œuvres, au lieu de s'en tenir à la foi et au baptême seul.
« Voilà ce que font encore et toujours ceux qui s'occupent de bonnes œuvres, et enseignent aux gens à le faire pour être sauvés. Ces gens-là ne peuvent souffrir qu'on blâme leur conduite et leurs actes, et qu'on dise que cela ne saurait être d'aucun mérite pour leur salut. Aussi ne peuvent-ils regarder comme la bonne doctrine ces paroles du Christ : « Qui croira sera sauvé;» mais, quoiqu'ils acceptent l'Evangile et prétendent être des chrétiens , à l'instar de nos papistes, ils ne laissent point celte doctrine dans sa pureté ; ils la barbouillent de leurs gloses et de leurs amplifications, disant qu'il faut l'entendre ainsi : « Qui croira et fera en outre de bonnes œuvres sera sauvé ; » autrement, qu'on obtient le salut , non pas seulement par la foi, mais aussi par de bonnes œuvres -. »
Un des écrits les plus instructifs touchant cette doctrine capitale du Réformateur est son Indication des principaux articles par lesquels on a jusqu'à présent induit en erreur la chrétienté , de l'an 1522. On cherche à y démontrer, en traitant la question avec détail, que les bonnes œuvres ne contribuent pas le moins du monde à la piété, ni à la sanctification, ni au salut de l'homme : premièrement, parce qu'alors Jésus-Christ serait mort en vain et inutilement ; secondement, parce qu'alors nous nous exalterions, nous nous glorifierions nous-mêmes, nous imaginant que Dieu n'est pas assez puissant pour nous sauver par l'effet seul de sa grâce, sans notre coopération; troisièmement, parce que, s'il en était autrement, un païen, un juif, un infidèle pourraient être sauvés par les œuvres ; et quatrièmement, enfin, parce que, « si les œuvres étaient utiles ou nécessaires pour notre salut, il s'ensuivrait que nous devrions constamment
* Ed. d'Iéna (1588), m, Hi; (1578) v/, H. — » Ed. Waïdi. xni, J318.
88 LE CHRÉTIEN JUSTIFIÉ AVAINT LA CHàlUTÉ.
et sans relâche faire le bien et vivre saintement ; ce qui est impossible. » — 11 est vrai que les savants n'ont pas même su jusqu'à présent ce que c'était que la véritable foi nécessaire au salut, à savoir cette foi par laquelle, « malgré toutes mes œuvres, qu'elles soient bonnes ou mauvaises, je me repose uniquement en la miséricorde et la grâce de Dieu *. *
Ici, Luther heurtait les passages de l'Evangile qui font absolument dépendre des œuvres de l'homme la décision du tribunal divin sur sa destinée ultérieure. Aussi se mettait-il l'esprit à la torture pour y démêler, en dépit des expressions les plus formelles et des termes les plus clairs, que Dieu néanmoins ne rémunérait pas les œuvres des hommes , mais ne traitait chacun que selon sa foi. C'est ce qu'il essaya notamment dans son Commentaire sur saint Matthieu, en avertissant au préalable qu'il n'écrit que pour ses adhérents et non pour les théologiens de l'ancienne Eglise, qui font valoir ces passages contre lui. En outre, il engage les siens à maintenir fermement que ces passages ne se rapportent pas à la justification, quoiqu'il comprit d'ailleurs très-bien que cette même justice , en raison de laquelle Dieu déclare l'homme juste en cette vie, sera également, après sa mort, la base et la règle de la sentence qui prononcera son salut *. 11 affirme ensuite qu'il n'en est pas moins vrai que le chrétien est justifié, sans aucune œuvre de la chadté et avant la charité, par la seule foi ; il tourne dans le cercle de son idée favorite , à savoir que de même que l'arbre doit exister avant les fruits, de même l'homme doit déjà être juste avant de pouvoir produire de bonnes œuvres; il oublie que cette charité, qu'il s'applique avec tant de soin à exclure de la justice, constitue précisément une partie essentielle de cette
• Ed. d'Eisleben, i, 120etsuiv.
2 Sur le passage de saint Matthieu, chap. 16, j^ 27 (0pp. la!. len, iv, 362, b.) : Sed quia sophislae non curant distinclam et propriam intelligentiam, in loco secundum niateriam sutjectam, sed invento vocabulo opéra clamant : Ecce opéra, opéra, ideo digredianuir et nos, et Iractemus opéra, verum propter noslios, non propter ipsos ; licct noslri nioiiendi sint, ut locos iiujusmodi ad juslificationcm non pertinentes negent ad causam juslificationis perlinere, et in hoc forliler stcnt el persévèrent. Hoc stante digredianlur ad disputjtionem comniunem de oieribus.
LES BONNES ŒLVJIES, FllUITS DE LA t'Ol. 89
justice admise devant Dieu, ou de cet arbre, dont les fruits sont alors des fruits de charité. S'embarrassant de la sorte dans ses propres déductions, il finit par être lui-même d'avis que son raisonnement est trop subtil pour être compris du peuple.
Devant Dieu, rien ne prévaut donc que la foi, c'est-à-dire ce que Jésus-Christ a accompli à la place de l'homme , ce qui devient la propriété de l'homme dès qu'il se l'approprie par une ferme confiance. Une fois devenu un bon arbre, l'homme (suivant une comparaison favorite de Luther ) produit aussi des fruits, c'est-à-dire des bonnes oeuvres. 11 les accomplit par reconnaissance envers Dieu, qui l'a justifié et l'a assuré du salut éternel avant qu'il eût fait aucune œuvre*.
Luther se plaît à exposer souvent cette doctrine, que les bonnes œuvres sont à la foi de l'homme comme une conséquence nécessaire, qu'elles s'ensuivent d'elles-mêmes sans qu'il y ait besoin pour cela d'aucun effort de la part du tidèle. « Les bonnes œuvres, dit-il par exemple, doivent suivre la » foi ; ou plutôt elles ne doivent pas la suivre : elles la sui- » vent d'eiles-mêmes, de même qu'un bon arbre ne doit pas » produire de bons fruits, mais les produit de lui-même '. •> L'homme qui a la foi et la justice , d'après le système de Luther, fait tout-à-fait volontairement, spontanément et avec facilité tout ce qui est bien, sans avoir besoin d'être stimulé ni de faire de laborieux efforts; car, dit-il, cet homme fait tout ce que la loi veut, sans avoir besoin pour cela ni de loi ni de commandement, « de même qu'il n'est pas besoin de » loi pour obliger le soleil d'éclairer et de marcher au ciel, « ni l'eau de couler, ni le feu de brûler, ni l'arbre de verdir, >• de croître et de porter des fruits, s'il est bon ; et il fau- » drait être fou pour s'aviser d'ordonner que toutes ces cho- »> ses se fissent '. »
« Tu n'as pas plus le pouvoir de lui commander ( à l'homme
' Comm. in Gai. Francof. 1543, f. 122. Ut igilur recte definiamus Chrislum, debemus diligenter discernere omnes leges, eliam divinas, et omnia opéra a proniissione Evaiigelii et fide. Chrislus aulem non est lex, ergo nec exactor legis nec operum ; sed est Aguus Dei , qui lollit peccata mundi. Hoc sola fides apprehendit, non carilas, quae quidem (idem sequi débet, sed ut gralitudo quaedam.
' Opp. lai. Wiltenlierg, i, 386, b. - 3 Ed. d'iéiia, ii, 483.