‹ La réformeChapitre 52 sur 270 · DOCTRIKË DE LUTHER SUR LES OEUVRES · texte numérisé non relu

DOCTRIKË DE LUTHER SUR LES OEUVRES

justifié) d'être pieux, que de commander à un homme d'être homme, ou à une femme d'être femme, attendu qu'il en était ainsi avant toute loi et que la nature ne le fait point autrement. Mais si tu viens commander à cet homme, je dirai que tu es un sot et que tu as perdu le sens, pour vouloir exiger ce qu'il a déjà donné et payé, et pour lui défendre ce qu'il ne peut faire ^»

Luther poussait cette idée jusqu'à soutenir que la foi opère constamment de bonnes œuvres, sans même que le fidèle s'en aperçoive. Cette assertion rentrait bien dans son système, dont le but principal était de calmer, de tranquilliser; elle complétait ce que Luther se plaisait si souvent à répéter avec insistance, touchant la nécessité de ne point s'inquiéter des œuvres dans sa conscience, mais de ne se laisser dominer que par la seule certitude puisée dans la foi. « La vraie foi fait toujours de bonnes œuvres, de telle manière que souvent le fidèle n'y pense même pas et ne s'aperçoit pas qu'il les fait, tant il est absorbé et plongé dans l'esprit ; et ce sont même là les meilleures : car si on les aperçoit et les sent , on devient ordinairement présomptueux ^. »

Luther s'appliqua donc avec un soin tout particulier à persuader aux Allemands, qu'une fois en possession de la foi spéciale , il n'y a plus besoin de lutte ni d'effort , ni d'action; que tout est fait et accompli par l'acte de foi, Jésus- Christ ayant déjà tout accompli pour eux, et ne leur ayant plus fien laissé à faire.

« Jésus-Christ, notre garant victorieux, a déjà tout accompli de telle façon que nous n'y avons plus rien à ajouter ; nous n'avons que faire d'extirper le péché, d'abattre le démon, de vaincre la mort ; tout cela est déjà couché par terre. Ce que nous souffrons ou luttons encore, ce n'est pas une vraie lutte, mais seulement une portion du prix glorieux de la victoire. — Moi ( dit Jésus-Christ } j'ai déjà tout accompli ; mais prenez et usez de la victoire, chantez-la, exaltez-la, glorifiez-la et ayez bon courage ^. »

« Un bon arbre n'a que faire d'enseignement et de loi pour porter de bons fruits ; sa nature le veut ainsi, de sorte qu'il produit ses fruits sans commandement et sans loi, selon son espè-

' L. c. — « Ed. Walch. m, 63. — » Ed. d'Iéoa, 1598, vu, 217.

COMME FllUITS DE LA FOI. 91

cc/ Bien insensé serait l'Iiomme qui ferait à un pommier tout un livre rempli de lois et de commandements, comme quoi il lui est ordonné de porter des pommes et non des ronces : car l'arbre le fait par sa propre nature bien mieux que cet homme ne le lui décrirait et prescrirait dans tous ses livres. Voilà aussi comment les chrétiens deviennent en leur nature, par la fui et l'esprit ; ils font le bien beaucoup mieux et beaucoup plus qu'on ne pourrait le leur enseigner avec toutes les lois , et n'ont besoin pour eux-mêmes ni de loi ni de commandements ^^

Ainsi , le simple acte par lequel un homme pénétré du sentiment de son iniquité et de son impuissance s'approprie les mérites de Jésus-Christ qui lui sont offerts, ce seul acte transformera soudainement un individu qui l'instant d'avant, n'étant pas encore converti, entassait péchés sur péchés, en un être entièrement nouveau , qui désormais fait le bien en vertu de cette même nécessité physique et machinale qui oblige un bon arbre à ne produire que de bons fruits. Malgré l'assurance que Luther mettait à débiter cette doctrine, ainsi que toutes ses assertions en général, on est pourtant bien tenté de douter que jamais il ait rencontré dans son expérience un seul fait à l'appui, et que jamais il ait été témoin, dans la réalité, d'un seul exemple d'une conversion aussi subite et instantanée. Quant à lui-même, du moins, il a répété plusieurs fois l'aveu qu'il n'apercevait pas en lui cet effet de la foi, et que c'était plutôt le contraire ; car, après s'être plaint de ce que personne ne voulait faire de bonnes œuvres quand on prêchait la foi et la grâce, il continue en ces termes : « Je confesse, pour ce qui est de moi, et il faut sans » doute que d'autres le reconnaissent comme moi, qu'il me » manque ce ferme vouloir et ce zèle dont je devrais main- » tenant avoir une plus grande abondance qu'auparavant, » et que je suis bien plus négligent et plus mou que sous « le régime de la papauté ; il n'y a nulle part aujourd'hui ce » zèle sérieux pour l'Evangile. » Là-dessus, il en impute la faute à notre vieil Adam, « qui veut toujours s'écarter de droite et de gauche, par les sentiers de traverse , s'imaginant qu'il n'y a pas péril en la demeure, bien qu'il ne fasse guère de bonnes œuvres 2. « Sans contredit, si nous voulons

» L. c. n, 174. ~ « Ed. d'Iéna, 1578, vj, 60.

*J2 LUTHER : SES TEINTA'JUVES J'OLR EXPLIQUER

trouver un sens quelconque dans de pareilles assertions, il fau{, pour expliquer cette doctrine, que nous y joignions cette autre doctrine non moins souvent répétée, que l'homme, même converti et ayant la foi, continue à pécher toujours ; mais que Dieu, à cause de sa foi, ne lui impute pas ses péchés, mais reçoit, comme chose agréable à ses yeux, tout ce qu'il fait, sans avoir égard à la valeur morale objective de ses actions. Un bon arbre, chez Luther, c'est donc un homme agréable à Dieu à cause de sa foi, et les bons fruits de cet arbre sont les actions de l'homme, lesquelles sont agréables à Dieu, sans aucun égard à leur caractère objectif, uniquement parce que celui qui les fait a la foi.

Quant à expliquer pourquoi la foi doit ainsi nécessairement et inévitablement produire de bons fruits ou de bonnes œuvres, c'est là un de ces points où Luther s'est constamment contredit ; ou plutôt, sentant qu'aucune de ses explications n'était tenable, il en imaginait toujours de nouvelles, démolissant le lendemain ce qu'il avait édifié à grand'peine la veille. En 1520, il s'exprimait ainsi : «' Confiance et foi mè- » nent avec elles charité et espérance ; et même, si nous y » regardons bien, la charité est avant la foi, ou du moins »> sur la même ligne ; car je n'aurais guère confiance en » Dieu, si je ne pensais pas qu'il voulût être pour moi affec- « tueux et bienveillant, ce qui me porte à l'aimer à mon tour, » à me confier en lui de tout mon cœur, et à faire par amour » pour lui tout le bien que je pourrai *. »

Dans un sermon prêché à Cobourg en 1530, il prend un autre biais, essayant de démontrer comme quoi celui qui a la vraie foi, c'est-à-dire la confiance, ne peut pas du tout pécher : qu'un époux, par exemple, qui croit avec certitude que telle femme est son épouse, ne peut lui être infidèle, ni, par conséquent, commettre d'adultère. «Tous les péchés doivent donc découler du manque de confiance : car c'est là le premier point, qu'on n'est pas sûr, qu'on ne croit pas avec certitude que l'on est époux, serviteur, fils, fille, et qu'ainsi l'on se trouve porté à faire selon sa propre volonté

' Ed. Walch. x, <576.

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