‹ La réforme sociale en France déduite de l'observation comparée des ..., Volume 2Chapitre 2 sur 6 · LE TRAVAIL · texte numérisé non relu

LE TRAVAIL

fiCs politiques venlent, en un État bien réglé , plus de maîtres es arts mécaniques que de maîtres es arts libéraux.

(Cardinal de Richelieu, Teitament politique , Ire partie , ch. ii , sect. 10. )

LE TRAVAIL EST LE PRINCIPAL AUXILIAIRE DE LA VERTU; MAIS LA RICHESSE, FRUIT DU TRAVAIL, EST SOUVENT L'AUXILUIRÈ DU VICE.

Conformément à la loi établie dans le Livre saint ^, l'homme ne peut se procurer que par le travail, c'est-à-dire par un effort de ses organes accompli avec une intelligente volonté, les pro-

1 « Chaque jour de ta vie, tu demanderas ta nourriture au tra- « vail. » {Genèse, m, 47.)

duits nécessaires à la conservation de son existence.

Depuis les premiers âges de l'histoire, les races humaines offrent trois catégories qui se distinguent profondément par la nature de leurs travaux. Les sauvages, races inférieures (§51) errant sur de vastes espaces, exploitent les produits spontanés du sol par la chasse , la pêche ou les cueillettes. Les pasteurs, élevés beaucoup plus haut dans Tordre intellectuel et moral, vivent, sous la tente, de Texploitation des troupeaux, en parcourant des steppes fertiles. Les sédentaires enfin s'établissent dans des demeures fixes, et se livrent à des travaux plus soutenus, plus productifs que ceux des nomades, l^orsqu'il adopte la vie sédentaire , l'homme complique de plus en plus le régime du travail. Il soumet peu à peu les forces vitales à son empire ; il s'approprie le sol , les plantes et les animaux ; et il fait concourir à ses fins l'action des agents naturels. A l'origine, il se contente d'employer à l'état brut les produits de la localité où il est établi. Bientôt il se procure par voie d'échange les produits des autres régions : et il fait subir aux matières dont il dispose, dans la nature intime aussi bien que dans la forme, des modifications qui équivalent presque à une création. L'homme enfin exerce d'une manière encore plus formelle le pouvoir créateur : il s'applique à des œuvres qui n'em-

pruntent presque rien à la matière, et qtii tirent leur principale valeur du sentiment et de la pensée. Sous ces influences, la prospérité d'une race est pai'fois devenue pour les autres un sujet d'admiration, quand chaque progrès de l'intelligence et de la matière a été complété par un progrès équivalent dans l'ordre moral (§2).

C'est ainsi que, par l'asservissement du monde physique et par la culture des forces intellectuelles et morales , les sociétés humaines développent successivement les industries pastorales, agricoles, forestières, minérales et manufacturières, le commerce, la colonisation et les professions libérales. Elles peuvent alors s'accumuler en masses denses sur un espace déterminé, dans un état croissant de bien-être ; car cette réunion d'aptitudes agissant dans un milieu stable, y crée par quantités presque indéfinies des ressources inconnues aux peuples nomades. C'est dans cette agglomération intelligente que consiste essentiellement l'œuvre de la civilisation % qui est, à vrai dire, le régime du travail fécondé par l'intelligence et par la vertu.

Le travail est , après les trois institutions fondamentales (ch. I à m), le mobile qui élève le

2 J'essaie de déHnir ce mol vague , dont remploi altère singulièrement la clarté de la langue de Descartes. J'espère que nos lettrés le supprimeront quand ils reviendront à leur mission principale^ la distinction du vrai et du faux.

mieux rhumanité vers l'ordre moral : il implique une fatigue du corps ou de l'esprit, fort pénible pour ceux qui n'y sont pas plies de longue main ; en sorte que l'homme ne s'habitue à un travail régulier qu'en domptant, avec une volonté soutenue, ses instincts sensuels et la propension, pour ainsi dire animale , qui le porte d'abord à éviter tout effort pénible. Cette réaction continuelle de l'âme sur les organes physiques est au fond la meilleure culture de la vertu ; c'est du moins celle qui est le plus accessible à toutes les conditions. L'amour du travail est l'une des grandes forces de l'homme civilisé, et l'une des causes de l'empire qu'il exerce sur le monde physique. Les résultats du travail qui transforment journellement la surface de notre planète sont euxmêmes la plus évidente manifestation de cette autorité.

Au reste, la Providence reproduit dans cet ordre de phénomènes l'harmonie qui apparaît dans l'œuvre entière de la création : elle fait de l'apprentissage de la profession , comme de l'initiation à tous les devoirs sociaux, un effort pé^ nible , afin de relever, dans l'estime des hommes, la perfection morale qui est pour eux le but suprême. En même temps, elle veut que la pratique soutenue du travail et de la vertu soit la source des jouissances les plus vives et les plus durables qu'on puisse goûter dans la présente vie. L'habi-

tude du travail attache les hommes à la religion , mieux que ne le font les loisirs de la richesse. Au milieu des traits excellents que présente l'organisation religieuse de l'Angleterre (§ 11), on voit poindre çà et là, parmi les classes supérieures de ce pays, des symptômes de tiédeur. Les témoignages de ferveur, les entreprises de propagande et notamment les prédications faites sur la voie publique, émanent presque toujours de dissidents appartenant aux classes moyennes. Ces dissidents, voués avec acharnement à l'exercice d'une profession, considèrent le culte du dimanche comme la vraie diversion au labeur des autres jours.

Le travail, sous toutes ses formes, n'est pas seulement une des grandes sources de l'ordre moral : il est en outre un des principaux moyens de progrès intellectuel. On a souvent dit, à tort, que les travaux usuels , en absorbant les loisirs nécessaires aux exercices scolaires, abaissaient beaucoup le niveau des intelligences. Il importe sans doute, comme je l'expliquerai au chapitre suivant (§ 47), qu'une certaine dose d'enseignement scientifique et littéraire soit jointe à l'apprentissage de chaque profession. Mais, en exagérant cette thèse comme le font aujourd'hui les orateurs en quête de suffrages populaires, on tombe dans une dangereuse erreur. Considérés

en eux-mêmes, les travaux usuels constituent un excellent moyen d'instruction (§ 32) ; et, lorsqu'ils s'exercent dans une société inspirée par la religion et ennoblie par la famille-souche, ils confèrent aux simples artisans une haute valeur intellectuelle.

Une société tire sa force de l'ordre intellectuel, et surtout de l'ordre moral, beaucoup plus que de l'ordre matériel ; en sorte que le travail , même peu fructueux, est plus utile que la richesse. Le peuple qui, par un privilège funeste, pourrait subsister sans travail serait, par cela même, frappé de décadence. N'a-t-on pas observé de tout temps l'influence fâcheuse exercée sur les nations équatoriales par un climat qui, multipliant les productions spontanées , rend le travail à la fois moins nécessaire et moins attrayant? Par les mêmes motifs, les classes dirigeantes d'une nation perdent leur ascendant en devenant oisives. Ainsi, en France, la noblesse commença à décliner, dès que l'institution des armées permanentes l'eut dispensée du service militaire; elle tomba dans la corruption, quand le mauvais exemple des cours de François I«^ et de Louis XIV l'eut détachée des résidences rurales, des travaux agricoles et des devoirs du gouvernement local ( § 52 ) .

Le travail étant l'une des sources du bien-être

matériel et de la perfection morale, il y a un intérêt public à adopter toutes les mesures qui créent ou perpétuent les habitudes laborieuses. Les sociétés antiques ont souvent atteint ce but en imposant formellement aux hommes la pratique d'une profession, et en réprimant au besoin par la force les résistances personnelles. Les sociétés modernes gardent plus de ménagement envers les personnes; elles tolèrent, par exemple, l'oisiveté , comme les autres vices qui ne troublent point la paix publique. Elles ne se bornent pas cependant à demander aux mœurs et à l'opinion l'appui nécessaire pour triompher des propensions à la paresse ; elles les combattent encore par des institutions positives. C'est ainsi notamment que, par de bonnes lois de succession (§ 22), elles appuient l'autorité paternelle, et favorisent la transmission simultanée du travail et de la vertu.

Gomme je l'ai fait remarquer (§ 28), la naissance des jeunes générations renforce chaque jour la propagande du vice. La vieillesse et l'âge mûr, plies au travail par le sentiment des obligations sociales , ont pour fonction essentielle d'inculquer les mêmes habitudes aux jeunes gens, en réprimant chez eux l'instinct des jouissances sensuelles et de l'oisiveté. Ce résultat reste toujours incertain sous le régime du Partage forcé. La jeunesse riche y trouvé le droit de gaspiller dans un

coupable repos les ressources accumulées par les aïeux ; en sorte que les salutaires influences du travail se conservent seulement chez les pauvres, qui sont le moins en situation d'en tirer des conséquences utiles pour eux-mêmes et pour la société. Ce funeste régime a encore l'inconvénient d'attacher au travail l'idée de contrainte, et de présenter l'oisiveté comme une condition enviable. A ces divers titres, le Partage forcé est pour notre pays la cause d'un affaiblissement aussi infaillible que le serait une conquête attribuant à un peuple ennemi le pouvoir de désorganiser périodiquement nos foyers et nos ateliers.

Le but suprême du travail est la vertu et non la richesse ; et je comprends de plus en plus que l'intelligence de cette vérité contient en germe toute la science sociale.

- L'écueil de la richesse est indiqué par les faits contemporains (§8), aussi bien que par les enseignements de l'histoire; et il est signalé par l'Écriture sainte en termes énergiques ^

Sans doute la richesse, fruit du travail et de la

3 Jésus lui dit : Si vous voulez être parfait, allez, vendez ce que vous avez, et le donnez aux pauvres, et vous aurez un trésor dans le ciel; puis venez et me suivez. — Alors Jésus dit à ses disciples : Je vous dis en vérité qu'il est bien difficile qu'un riche entre dans le royaume des cieux. — Je vous le dis encore une fois, il est plus aisé qu'un chameau (ou un câble) passe par le trou d'une aiguille, qu'il ne l'est qu'un riche entre dans le royaume des cieux. (S. Matthieu, xix, 21 , 23 et 24.)

tempérance, est par elle-même un élément de bien-être et de prospérité : elle peut développer chez l'homme de nouvelles aptitudes; elle lui donne de nouvelles forces pour soumettre le monde physique à son empire. Sous ces divers rapports, elle est un des signes les plus apparents d'une civilisation perfectionnée. Enfin, quand elle reste unie à la vertu, elle devient, pour la race où se produit cette union , une cause infaillible de supériorité (§8, note 4).

Malheureusement la richesse amène le résultat inverse quand elle se développe rapidement. J'ai en vain cherché dans l'histoire une société qui , dans ces conditions , ait pu conserver à la vertu une influence souveraine. En permettant aux hommes de se soustraire à l'obligation du travail journalier, elle les expose aux inspirations de l'oisiveté, des passions brutales et des appétits sensuels. Elle les conduit ainsi à chercher, dans la consommation égoïste des biens transmis par les aïeux, les satisfactions que ceux-ci avaient trouvées dans la création de l'épargne destinée à assurer le bien-être de leurs descendants.

Dès qu'elle a ainsi créé les mauvaises mœurs et l'égoïsme , la richesse engendre bientôt l'indifférence pour les maux du prochain. L'antagonisme naît alors du contact entre les pauvres voués à la misère et les riches livrés à toutes les jouissances du luxe. Ces funestes influences s'é-

tendent de proche en proche , de la vie privée à la vie publique. Peu à peu les classes dirigeantes deviennent incapables de rempUr leur devoir : bientôt elles perdent les forces morales, sans lesquelles on ne peut imprimer aux subordonnés une utile impulsion; enfin elles désorganisent la société en pervertissant par leur exemple les femmes, les jeunes gens et les classes inférieures. C'est cet enchaînement de causes et d'effets qui, du progrès même, a fait si souvent sortir la décadence. C'est ainsi qu'aux mauvaises époques les esprits ont été conduits à l'idée pernicieuse de la chute fatale des nations (§4)*.

La richesse cesse donc d'être bienfaisante si les lois et les mœurs ne conjurent point ces désordres , si le sentiment du devoir ne croît pas dans la même proportion que la fortune , si les plus riches et les plus puissants ne sont pas en même temps les meilleurs et les plus dévoués. Les institutions qui se développent dans ce sens, donnent aussitôt à une nationalité une impulsion féconde. Dans ces conditions, en effet, les peuples jouissent du plus grand des biens, de la paix publique fondée sur l'entente mutuelle de toutes les classes; car ils ne contestent jamais le pouvoir aux autorités qui pratiquent les devoirs imposés par la reUgion, la propriété et la famille. Et c'est ainsi que notre vieille constitution s'est mainte-

nue, pendant des siècles, avec le principe noblesse oblige. L'ère de régénération qu'on voulait inaugurer en 1789 ne sera définitivement ouverte que le jour où l'esprit du devoir sera restauré chez les classes dirigeantes.

Je me fonde sur ces enseignements de l'histoire, corroborés par les faits contemporains, pour étabhr dans cet ouvrage plusieurs principes fondamentaux de la réforme sociale. J'en déduirai, dans ce chapitre , certaines règles qui doivent à l'avenir classer dans l'estime des hommes les diverses professions.

LES ARTS USUELS RÉUSSISSENT MOINS QUE LES ARTS LIBÉRAUX A ÉLEVER LE NIVEAU INTELLECTUEL DES TRAVAILLEURS; MAIS ILS LES PRÉSERVENT MIEUX DE LA CORRUPTION.

Les travaux des peuples civilisés offrent deux grandes subdivisions : les uns, que j'appellerai arts usuels, consistent dans la production, les élaborations successives , le transport et la vente des objets matériels ; les autres, que je nommerai arts libéraux y comprennent les œuvres, pour la plupart immatérielles , ayant pour but le gouvernement, la religion , la justice, la guerre, la médecine , l'enseignement ou la culture des beauxarts, des lettres et des sciences.

Les professions libérales exigent plus que les professions usuelles la possession d'aptitudes éminentes. Cultivées par quelques hommes d'élite, elles donnent mieux la mesure du développement intellectuel et moral que rhumanité peut atteindre : elles jettent plus d'illustration sur ceux qui y réussissent; remplies avec perfection, elles rendent des services plus signalés. A ces divers titres, elles ont été souvent classées au premier rang par l'opinion publique ; et celles qui se rattachent au gouvernement et à la religion étaient même devenues, sous l'ancien régime, l'apanage héréditaire de certaines familles privilégiées. Cependant cette prééminence n'est point complètement justifiée, même pour le passé ; et beaucoup de motifs conseillent d'estimer à un plus haut prix l'influence que les professions usuelles exercent sur la prospérité des nations.

En premier lieu, on ne peut méconnaître le rôle important que les hommes voués à ces dernières professions jouent dans le mouvement social, puisque c'est leur travail qui soutient et qui fait vivre les arts libéraux. Le savant, le prêtre, l'homme d'État, qui ont pour mission spéciale d'augmenter le trésor des connaissances humaines, de propager la vertu, de faire régner l'ordre et la justice, tirent, en définitive, leur subsistance de l'agriculteur, du manufacturier ou du commerçant, qui créent, élaborent ou transpor-

tent pour eux les produits du sol, de l'air et dès eaux.

En second lieu, les travaux de l'agriculture , de l'art forestier, des mines et des manufactures, bien qu'ils aient pour unique but la production des objets matériels, n'en constituent pas moins des méthodes fort efficaces pour la culture de l'intelligence et de la raison. Ils ont contribué plus sûrement que les philosophies de l'antiquité, du moyen âge et de la Renaissance à acheminer l'esprit humain vers la vérité ; et, tandis que les écoles transmettaient jusqu'au commencement de ce siècle une théorie fausse sur la nature intime des corps, Fagriculture et la métallurgie pratiquaient sans hésitation, depuis un temps immémorial, des réactions, chimiques qui en étaient la réfutation formelle ^ L'importance scientifique des ate- Uers agricoles et manufacturiers est devenue évidente, même pour les esprits les moins attentifs, depuis qu'il s'est établi une intime corrélation entre les procédés de leurs praticiens et les lois générales de la géométrie, de la physique, de la

t J'ai été guidé par cette vérité dans tous mes travaux ; aussi ai -je placé en tête de mon principal ouvrage sur la métallurgie cette pensée d'un illustre Suédois : a Les arts métallurgiques ne « livrent pas seulenient à l'homme des produits utiles : ils sont, « pour la science pure , un moyen d'expérimentation aussi fécond « que la chimie avec ses fourneaux et ses appareils... La science « des fondeurs remporte sur beaucoup d'autres sciences, parce « qu'elle ne se compose que de données certaines fournies par « la pratique des ateliers » Swedenborg , Regnum Subterraneum,)

chimie et des sciences naturelles. Mais, aux époques mêmes où ces dernières sciences n'étaient point encore constituées, l'intelligence n'en prenait pas moins une part considérable dans l'exercice des arts usuels.

Les praticiens de l'agriculture, de la métallurgie et de plusieurs autres professions ont formé , dans l'antiquité et dans le moyen âge, le premier noyau de ces savants qui ^e dévouent aujourd'hui avec tant de succès à la méthode expérimentale. S'ils ne pouvaient exprimer, comme ces derniers le font maintenant, les lois du monde physique , ils en avaient souvent une intuition fort nette ; et ils réussissaient très-bien à les mettre en action. Depuis quarante siècles, les ateliers de travail s'approprient, avec une sûreté d'invention qu'on ne saurait trop admirer, les lois générales que la science commence à peine à conquérir ; et il existe encore , en agriculture et en métallurgie , une multitude de méthodes à propos desquelles la théorie scientifique ne saurait s'élever au niveau de la pratique.

Qu'on ne dise pas d'ailleurs que ces fécondes inventions ont été le résultat du hasard. La méditation et le travail ont eu autant de part à la création de chaque méthode agricole ou manufacturière qu'à la conception des poèmes les plus fameux. Dès qu'on entre dans l'examen des phénomènes spéciaux aux ateliers agricoles et indus-

triels, on reconnaît bientôt que ces grandes conquêtes des arts usuels ont été le fruit d'un système d'expérimentation et de raisonnement aussi efficace, aussi recommandable, que l'est aujourd'hui celui de nos chimistes et de nos physiciens. Peutêtre même est- il vrai de dire que le succès exigeait, à certains égards, une plus grande dose d'application et de sagacité. Ayant consacré vingt années à faire l'investigation des méthodes métallurgiques de l'Europe, j'ai souvent constaté que les ouvriers d'élite qui se transmettent la tradition de l'art, aperçoivent nettement des réactions chimiques encore ignorées du monde scientifique ^ Ces intelligences, en apparence rudes et incultes , reçoivent de la pratique même de la profession un admirable développement.

Les personnes qui s'exagèrent l'influence <ie l'enseignement donné aux enfants dans les écoles primaires (§ 47), égarent l'opinion publique en affirmant que les classes ouvrières privées de ce genre de culture restent plongées dans un état

2 Plusieurs lois nouvelles qu'il m'a été donné de découvrir, et de faire admettre dans l'enseignement classique de la chimie et de la métallurgie , m'ont été surtout révélées par l'étude des phénomènes qui se produisent depuis un temps immémorial dans les ateliers. Voir, entre autres, les deux ouvrages suivants : Mémoire sur le rôle que joue le carbone dans la réduction des corps oxydés, pour servir au perfectiounement de la théorie métallurgique {Annales des Mines , 1841). Description des procédés métallurgiques employés dans le pays de Galles pour la fabrication du cuivre, 1 vol. jn-8«j Carillau-Gœury, Paris, 1848.

relatif d'abrutissement et d'ignorance. Elles reviendraient de cette erreur, si elles vivaient quelque temps en contact intime avec le personnel d'une multitude d'ateliers d'ancien régime qui subsistent encore en Europe ; elles verraient clairement que, dans beaucoup de professions, le travail manuel implique une excellente culture de l'intelligence et de la raison ^. On est donc autorisé à dire que, dans l'ordre intellectuel aussi bien que dans l'ordre moral (§ 31), les arts usuels sont pour les masses un excellent moyen de progrès.

Les arts usuels se prêtent fort bien à la perpétuité des familles-souches ; car ils n'exigent que des aptitudes générales qui se rencontrent toujours chez l'un des fils ou chez l'un des gendres d'une maison féconde. Sous ce rapport ils se classent au-dessus des arts libéraux ; et je montrerai plus loin (§ 40) que les qualités du savant, de l'artiste, de l'orateur, du prêtre et de l'homme d'État, étant exceptionnelles, ne peuvent guère se perpétuer dans les générations successives d'une même famille.

3 Amené dans toutes les usines métallurgiques de l'Europe par le besoin d'apprendre mon métier de professeur, j'ai constaté avec étonnement que les vrais éléments de l'art restent souvent inconnus des chefs préposés à l'administration des ateliers. Je me suis assuré, dans la plupart des cas, que je ne pouvais utilement réclamer de ce personnel dirigeant que la permission de me mettre à l'école des ouvriers.

Ainsi les professions usuelles, fortifiées par l'extension des rapports commerciaux et par la Liberté testamentaire, fournissent de plus en plus des familles stables aux nations modernes. Les professions libérales, au contraire, alors même qu'elles étaient organisées sous des régimes de Conservation forcée, n'ont guère classé en permanence , dans la hiérarchie sociale , que des fa milles de robe. ou d'épée (§ 40).

Les arts usuels résistent mieux que les arts libéraux à l'influence corruptrice de la richesse; et l'on remonte aisément par l'observation aux causes de cette supériorité.

Une famille vouée à l'agriculture et à l'industrie, dès qu'elle néglige un instant ses devoirs professionnels , voit aussitôt la décadence apparaître ; car elle produit moins , et se prive des avantages que le travail seul peut donner. Pour peu que l'oisiveté persiste, la déchéance de là famille devient irrémédiable ; mais loin de se propager par l'exemple, cette déchéance est pour les autres familles un enseignement salutaire. De jeunes rivaux, excités par l'intérêt et l'amourpropre , redoublent d'efforts, et s'approprient la clientèle que leur abandonne la négligence du voisin. Incessamment stimulé par l'aiguillon de la concurrence, le corps des travailleurs, par un mouvement spontané, se tient donc toujours au

complet. Dès lors, les bonnes mœurs s'y maintiennent nécessairement, à moins qu'une cause extérieure ne vienne affaiblir les énergies et les vertus nationales.

Il en est autrement des familles et des personnes adonnées aux professions libérales, et notamment aux fonctions supérieures du gouvernement et de la religion. Ces personnes peuvent, dans la plupart des constitutions sociales, négliger leurs travaux , sans qu'il en résulte aussitôt pour elles une déchéance ou un dommage; souvent même c'est en oubliant ou en violant leurs devoirs qu'elles réussissent le mieux à accroître leur fortune , et à multiplier leurs jouissances égoïstes. Tout concourt d'ailleurs à rendre contagieux le mal qui surgit au milieu des classes dirigeantes. Les hommes oisifs ou vicieux ne reçoivent pas pour les fautes qu'ils commettent une punition immédiate ; ils ont même intérêt à propager la corruption, afin que leurs propres vices causent moins de scandale ; enfin , agissant par l'exemple sur des masses dociles à leur impulsion, ils répandent de proche en proche les mauvais instincts dont les meilleures sociétés ne sauraient détruire le germe. Après avoir dégradé leurs propres familles, ces hommes funestes agissent bientôt sur celles qui s'étaient élevées à la fortune par le travail et la vertu. Dans cette œuvre de désorganisation, ils ont comme auxiliaire naturel une

s 32. — LES ARTS USUELS ET LES ARTS LIBERAUX 19

jeunesse avide de nouveauté, instinctivement rebelle à l'autorité des parents, attirée par l'irréflexion et la fougue de l'âge vers les jouissances sensuelles.

Également portées au luxe et à la nouveauté , les femmes accélèrent cette décadence des mœurs, dès que l'exemple des hommes les autorise à mépriser la tradition. Cette fâcheuse influence des femmes riches livrées à l'oisiveté apparaît de loin en loin dans l'histoire. Elle s'est surtout manifestée chez les Romains de l'Empire et chez les Italiens de la Renaissance. En France, elle s'est reproduite à deux reprises, au xvi® et auxviii® siècle ; elle s'exerce plus que jamais dans le milieu social où se sont créées récemment tant de fortunes rapides (§8). A la vue des désordres de notre temps, je ne sais si le cynisme des femmes en rébellion contre les lois de la famille est plus à redouter que les habitudes contractées par plusieurs de celles qui croient encore respecter ces lois (§26).

Les arts usuels sont toujours à l'état rudimentaire dans les civilisations inférieures ; tandis que quelques arts libéraux y peuvent être cultivés avec perfection. C'est ainsi qu'au milieu de races dégradées , on a vu surgir souvent des hommes qui ont montré de grandes aptitudes pour la rehgion, la guerre ou le gouvernement, qui ont donné à ces races une place dans l'histoire en les

élevant à la connaissance de Tordre moral et en leur inculquant le respect et l'obéissance envers les vraies supériorités sociales. L'influence de ces hommes, et, en général, des célébrités adonnées à la poésie ou aux autres arts libéraux a été , dans ces conditions, presque toujours bienfaisante; car la culture des professions libérales implique au moins un premier degré de supériorité. Elle a été rarement nuisible ; car la classe dirigeante , alors même qu'elle était envahie par une corruption précoce , ne pouvait guère tomber au-dessous de ses subordonnés.

Mais chez les sociétés qui se perfectionnent, les arts usuels acquièrent plus de prépondérance et se distinguent moins, sous ce rapport, des arts libéraux. En développant leur intelligence et en s'élevant dans l'ordre moral , les personnes vouées aux professions usuelles deviennent capables, autant que celles qui cultivent les professions libérales , d'exercer certaines branches du gouvernement des sociétés; et, comme je l'ai fait remarquer ci-dessus , elles offrent plus de garanties contre la corruption. Parvenues à cette hauteur, les nations choisissent avec succès , pour gouverner les localités (§57), les hommes appartenant à certaines professions privées que l'opinion publique classe sous ce rapport au premier rang. Ces fonctions locales, données avec discernement, illustrent les familles qui en sont jugées. dignes;

§ 32. — LES ARTS USUELS ET LES ARTS LIBÉRAUX 2t

et elles contribuent à perpétuer les traditions d'honneur et de vertu. C'est également dans ces familles que les nations bien avisées se plaisent à recruter le personnel du gouvernement central (§66).

Les nations s'exposent, au contraire, à la décadence lorsqu'elles donnent dans l'État la prépondérance à des castes oisives ou à des personnes exclusivement adonnées aux professions libérales. Nos pères ont fait la triste expérience de cette vérité pendant le dernier siècle de l'ancien régime (§ 9) , lorsque la corruption, émanant de la cour et du haut clergé, s'était étendue peu à peu aux financiers , aux riches bourgeois , aux savants, aux lettrés et aux magistrats. Heureuse la France si, en cédant aux généreuses impulsions de 1789, elle eût mieux aperçu la cause première de ses maux (§§ 6 et 9) ; si elle eût cherché de préférence, dans les classes vouées aux travaux usuels, les éléments de la réforme sociale; si elle eût choisi le personnel du nouveau gouvernement , comme celui de ses héroïques armées , parmi ses vieilles races d'agriculteurs , de bourgeois et d'artisans ! Quels services notre nation n'eût-elle pas rendus à l'humanité, si elle avait été alors plus éclairée sur les principes du classement social; si, dans les clubs, dans les assemblées révolutionnaires, et surtout dans la Convention, les hommes de travail n'eussent été trop souvent dominés par une ma-

jorité de fonctionnaires imbus des tendances tyranniques de l'ancienne administration, de prêtres renégats, de légistes et de lettrés dont l'esprit et le cœur avaient été pervertis par l'ancien régime !

DANS LES ARTS USUELS, LA PETITE INDUSTRIE EST MOINS APTE QUE LA GRANDE A ENRICHIR LES NATIONS ; MAIS ELLE ASSURE MIEUX L*INDÉPENDANCE DES FAMILLES.

Les meilleures constitutions ne se bornent pas à améliorer incessamment le régime du travail : elles tendent aussi à conjurer les mauvaises influences émanant des oisifs et des riches. Je viens de montrer que, pour atteindre ce but, elles doivent désormais s'appuyer moins sur les professions libérales que sur les professions usuelles. J'ai maintenant à expliquer que ces dernières sont loin de concourir toutes également à la prospérité des nations. A ce point de vue , on doit les distinguer en deux catégories : la petite industrie, qui conserve surtout les mœurs; la grande industrie , qui est plus spécialement propre à créer la richesse en perfectionnant les méthodes.

La petite industrie atteint ses vraies proportions lorsqu'elle est exercée par les familles- souches, à personnel nombreux, qui sont le fondement des sociétés bien organisées (§ 30). Elle

dispense alors chaque maison de chercher du travail au dehors , et de s'adjoindre des étrangers en qualité d'auxiliaires. Le moyen âge, qui a subordonné ses tendances aux besoins de la famille, a voulu surtout lui assurer l'indépendance. En poursuivant ce but, il a donné à la petite industrie une stabilité inébranlable et souvent même un grand éclat. Il a créé des races admirables de paysans qui, en France, ont été partiellement détruites par le code civil (§§ 20 et 23), mais qui, dans les temps d'épreuve , fournissent encore aux autres Européens leurs principales ressources. C'est également du moyen âge que datent ces groupes d'artisans , à la tête desquels ont longtemps brillé les tisserands de laine , de soie et de lin de l'ItaUe et des Pays-Bas. Malgré les révolutions introduites depuis un siècle dans le régime des travaux usuels , malgré le dangereux entraînement qui a multiplié sans mesure les grandes usines (§49), au mépris de plusieurs sages traditions du moyen âge , la petite industrie manufacturière conserve en Europe une place considérable. Elle y est largement représentée par les communes industrielles de la Russie *, par les exploitants de produits forestiers et les entrepreneurs de transports de la Norwége , par les fondeurs et les forgerons en communauté de la

1 Les Ouvriers européens, p. 85.

Suède *, de la Lombardie et de la Vénétie *, par les producteurs allemands et français d'une multitude d'objets de métal, de cuir et de bois , par les nombreux artisans qui fabriquent ou réparent dans toute l'Europe le matériel de ferronnerie * nécessaire à l'agriculture et aux foyers domestitiques, et, en général, par les terrassiers, les maçons, les charpentiers et les autres ouvriers qui entreprennent à prix fait les travaux de construction. Enfin je citerai les boulangers^ parmi les chefs de métier qui, sous le régime de liberté , défendent le mieux leur art contre les envahissements de la grande industrie.

Le catalogue de l'Exposition universelle de 1862 a mis en évidence pour notre pays les classes de produits qui s'élaborent dans de petits ateliers; il a montré que , dans la plupart des industries , surtout dans celles qui s'inspirent des beaux-arts, du goût ou de la mode , les travaux sont principalement exécutés par des ouvriers travaillant dans leur propre foyer pour une clientèle de fabricants, de marchands ou de consommateurs. Enfin la dernière enquête de la Chambre de commerce de Paris a mis cette vérité plus clairement en «lumière, en constatant que, sur les 101,000 fabri-

2 Les Ouvriers européen?, p. 97. =:: 3 Ibidem, p. 133. = 4 Ibidem, p. 260. = ^ Comparaison des grandes et des petites boulangeries (Rapport, déjà cité, sur les commerces du blé , de la farine et du pain, p. 89).

eants établis dans cette ville, il y en a 62,000 qui travaillent seuls ou avec le concours d'un compagnon et d'unr apprenti.

Les familles attachées à la petite industrie se distinguent, en général, par leur moralité, par leur sage esprit d'indépendance , par leur application soutenue au travail; elles conservent et augmentent sans cesse le bien-être conquis par leurs aïeux, sans fournir de recrues au paupérisme (§ 49). A ces divers titres , elles sont plus propres à conserver les traditions de vertu et à maintenir régalité des conditions qu'à créer de grandes richesses. Les jeunes gens qui restent au lieu natal ne dépassent guère un certain niveau que tous les efforts individuels tendent à conserver; mais ceux qui vont, en grand nombre, s'établir au milieu de sociétés offrant plus de ressources au développement de l'activité humaine , ou se prêtant mieux à l'accumulation de la richesse et à l'inégalité des conditions, ne tardent pas à s'y faire des situations honorables ^; enfin ceux qui possèdent d'éminentes aptitudes s'y élèvent bientôt aux premiers rangs. Les mœurs fermes et pures acquises de bonne heure à l'école de la famille donnent à ces jeunes émigrants une supériorité irrésistible dans la lutte qu'ils ont à soutenir contre la jeunesse moins énergique du pays d'adoption.

6 Les Ouvriers des deux mondes, t. IV, p. 283.

II r

Soit qu'elles restent chez elles, soit qu'elles se répandent au dehors, les populations qui se livrent à la petite industrie donnent aux contrées voisines l'exemple du travail et de la vertu; mais elles ne sauraient exercer l'ascendant que donnent l'exécution de grandes entreprises ou une haute culture de l'intelligence. Les supériorités naturelles y sont comprimées par l'organisation même de la société; et elles ne se développent qu'en s'absorbant dans des civilisations plus brillantes.

Tel est le rôle que jouent les Galiciens en Esgagne , les Asturiens et les Basques ^ au Mexique et au Pérou, les Auvergnats en France, les Écossais en Grande-Bretagne , les Lucquois en Italie , les Bohèmes en Autriche , les Westphaliens dans l'Allemagne du Nord, les gens de Viatka en Russie, les DalécarUens en Suède. Quant à celles de ces races qui constituent des provinces autonomes ou des États , notamment dans les petits cantons allemands de la Suisse , dans le Tyrol et dans la Norwége, elles n'ont dans la civilisation générale qu'une situation subordonnée ; elles font régner chez elles le bien-être matériel et l'ordre moral; elles aiment la paix, et n'inquiètent guère leurs voisins par des prétentions à la suprématie. Mais, préoccupées exclusivemei^t de leurs

7 Les Ouvriers européens, p. 187.

intérêts immédiats , elles n'apportent aucun concours aux grandes œuvres qui honorent l'humanité; elles tardent même souvent à s'assimiler les plus utiles conquêtes des peuples initiateurs. Les novateurs qui détruisent les grandes autorités sociales, sous prétexte de créer l'égalité des conditions, et qui en même temps veulent dominer leurs voisins par les idées , sinon par les armées ou les flottes , sont donc travaillés par deux aspirations contradictoires. Dans cette fausse voie, ils ne rencontrent ni la gloire que les Français acquirent au xvii® siècle, ni la stabilité sociale que conservent les petits cantons de la Suisse*.

La grande industrie réunit, sous l'autorité d'un patron exploitant un vaste ensemble de travaux , beaucoup de familles qui contribuent à l'œuvre commune en qualité de domestiques , de journaliers, de tâcherons ou de tenanciers. Cette accumulation de forces productives s'accroît dans des proportions presque indéfinies, avec l'intelUgence des classes dirigeantes , sous les régimes sociaux qui imposent la concentration de la richesse , et encore mieux sous ceux qui laissent la liberté aux

8 Depuis 1864, j'ai signalé sans relâche cette vérité à nos gouvernants et à ceux qui , chez nous , tentaient d'arriver au pouvoir en flattant les mauvaises passions des classes inférieures {t Organisation du travail, § 59). Ces efforts sont restés stériles; mais les événements de 1870 et de 1871 ont montré combien ils étaient opportuns.

citoyens. Le moyen âge, pour organiser sur de solides bases la famille à tous les degrés de la hiérarchie sociale, s'est aidé avec succès de la grande industrie rurale ; les principes féconds de la résidence permanente des grands propriétaires, de l'émancipation personnelle des travailleurs et de la culture par métayage créèrent peu à peu, en France, une excellente constitution agricole qui ne cessa de se développer jusqu'à l'époque des guerres de rehgion. Désorganisée chez nous par Louis XIV, restaurée çà et là, depuis quelques années , par plusieurs hommes intelligents, conservée , au contraire , et sans cesse perfectionnée en Suède, en Allemagne, en Lombardie et en Angleterre par des propriétaires à résidence permanente (§ 34), la grande culture est plus que jamais représentée, en Europe, par de magnifiques établissements.

Notre pays se trouve, sous ce rapport, en arrière de ses émules; et, comme les réformes les plus fécondes sont celles qui se propagent par l'exemple , nous ne saurions être trop reconnaissants envers les hommes qui se dévouent personnellement à créer dans nos diverses régions agricoles des spécimens parfaits de grandes exploitations rurales ®.

9 11 est juste de rappeler que Napoléon III a donné cet exemple en créant huit domaines, dont les quatre premiers ont été conquis sur des déserts stériles, savoir:

. Les mémorables inventions qui ont constitué le nouveau système manufacturier (§37) ont, pour

Domaine des Landes de Gascogne . . .

Id. de la Sologne (Loir-et-Cher) .

Id. du Camp de Châlons (Manie) .

Id. du Marais d'Orx (Basses-Pyrénées)

Id. de Pompadour (Corrèze) . . .

Id. de Rambouillet (Seine -et -Oise)

Id. de Vincennes (Seine) ....

Id. de Pouilleuse (Seine -et -Oise) .

7,165 hectares.

Total. . .

Mais il est en même temps nécessaire d'indiquer pourquoi les possesseurs de grands capitaux n'ont point été enclins à imiter, sous ce rapport, les beaux exemples donnés par l'Empereur pendant toute la durée de son règne. C'est que les particuliers n'avaient pas , touchant la transmission des biens , la liberté accordée au souverain.

En vertu d'une loi spéciale du second Empire, les biens ci-dessus indiqués formaient le domaine privé du Souverain ; et, à ce titre, ils pouvaient être légués avec une entière liberté par testament. Dans le régime ab intestat, ils devaient être intégralement transmis à l'héritier de la couronne. En défrichant des déserts au prix de grands sacrifices, l'Empereur pouvait donc espérer que le souvenir du bien qu'il a fait resterait lié à son nom et à sa race. Au contraire , notre régime de succession interdit cet espoir aux riches particuliers qui voudraient se dévouer aux mêmes œuvres.

Sous le régime impérial, la nation française admettait que sa prospérité était liée à la transmission intégrale de la souveraineté dans une seule famille. Elle devait donc assurer à cette famille la force qui résulte des deux régimes stables (§18), savoir : de la Liberté testamentaire, de la transmission intégrale des biens de la Couronne , sous un régime de Conservation forcée.

D'un autre côté, les scandales qui ont été communs au XVIII* siècle , et qui ne sont point encore rares de notre temps , ont propagé l'opinion que l'intérêt pubUc ne se lie aucunement à la transmission intégrale de la propriété dans les familles riches. Il est donc naturel que le principe de la Conservation forcée ne s'étende pas à ces dernières.

Mais il est contraire à la rais|on et à la justice , comme à la pra*

se CHAPITRE IV — LE TRAVAIL

la première fois, appliqué en dehors de l'agriculture le régime de la grande industrie. La représentation la plus énergique, sinon la plus recommandable, qu'on en puisse citer aujourd'hui, se trouve dans les manufactures et les usines métallurgiques de l'Occident : il n'est pas rare d'y voir un chef habile et entreprenant grouper sous sa direction des milliers de familles.

Les hommes qui dirigent avec succès de vastes entreprises agricoles ou manufacturières, se distinguent par deux séries de qualités. D'un côté , ils ont les aptitudes que réclament l'établissement de puissants engins de production, la mise en œuvre d'immenses quantités de matières , le perfectionnement continu des méthodes de travail et l'incessante extension des débouchés. De l'autre, ils possèdent des habitudes d'ordre et d'assiduité, un jugement sûr, l'amour de la justice, et cette intuition exacte des rapports sociaux dont ne sauraient se passer ceux qui exercent l'autorité sur leurs semblables.

îîes vertus sont nécessaires aux chefs d'industrie qui se préoccupent exclusivement du soin de leurs intérêts : elles le sont plus encore , et elles prennent un caractère particulier de perfection

tique des peuples libres et prospères , que notre loi refuse aux agriculteurs le seul stimulant qui pourrait les déterminer à suivre Texemple de Napoléon III. Ce stimulant, que rien ne peut remplacer, est l'espoir de lier indissolublement le sol et la famille, l^râce à la Liberté testamentaire , par la pratique de la vertu.

chez ceux qui, s'inspirant de la pensée religieuse, font marcher de front l'élévation de leur propre famille avec le progrès matériel et moral des populations placées sous leur dépendance. La sollicitude pour les subordonnés est la vertu distinctive des classes véritablement supérieures. Elle fait naître sous tous les régimes l'afTection des ouvriers. Dans les constitutions libres, elle crée la permanence volontaire des rapports qui lient ces derniers aux patrons (§ 50, note 21) : aussi a-t-elle toujours été, et sera-t*elle plus que jamais àl'avenir le fondement d'une bonne organisation sociale.

Cette permanence de rapports est scrupuleusement respectée par les classes inférieures, qui y trouvent leurs principales garanties de bienêtre. La rupture, lorsqu'elle se produit, a toujours pour origine la corruption et surtout l'absentéisme des patrons. Ce genre de désordre date chez nous de la fin du xvii® siècle ; et il s'est depuis lors constamment aggravé. Dans toutes les sociétés qui ne sont point soumises à ces mauvaises influences, dans les domaines ruraux comme dans les manufactures, la grande industrie a pour rôle essentiel de créer le patronage (§50). Elle contribue à maintenir l'harmonie sociale chez les peuples stables et prospères. Elle fournit le moyen d'accomplir la réforme chez ceux où se sont développés les fléaux de l'antagonisme social et du paupérisme (§ 49).

L'un des principaux rôles de la grande industrie agricole, manufacturière ou commerciale, est de former le personnel capable de remplir cette haute mission; et c'est à l'existence de cette classe éminente qu'il faut attribuer la stabilité et les progrès de l'Angleterre (§ 54). Les chefs de la grande industrie, quand ils prennent part au gouvernement du pays , y font preuve de talents supérieurs : habitués à entreprendre de grandes choses en dirigeant leurs affaires privées, ils sont tout préparés à envisager d'un point de vue élevé les intérêts publics. Les peuples voués à la grande industrie s'inspirent souvent de sentiments égoïstes ; et ils deviennent alors oppresseurs dans leurs relations avec les autres peuples. Mais, au milieu de ces écarts, ils gardent la prépondérance quand ils conservent les bonnes mœurs ; parce que seuls ils peuvent créer l'émulation internationale , et inculquer aux hommes les grandes quaUtés du cœur et de l'esprit.

Ainsi, il n'y a point d'influence internationale sans la grande industrie; mais il n'y a pas de vertu durable , et partant pas de stabilité sociale , sans la petite. Les grandes nations s'égarent par conséquent, lorsqu'elles s'apphquent exclusivement à créer de hautes situations agricoles ou manufacturières. Elles doivent, en outre , fonder leur puissance sur des races nombreuses de paysans et de petits artisans urbains ou "ruraux. Elles

n'ont point d'ailleurs , sous ce rapport, à contrarier la nature des choses : il suffit que la distribution des deux genres d'industrie soit conforme à la répartition habituelle des talents et des richesses. Les nations qui ont voulu développer à tout prix la grande propriété et la grande industrie en recourant au droit d'aînesse, n'ont point eu à se féliciter de leur entreprise ; car elles ont toujours été envahies par la corruption. Celles qui veulent jouer un rôle dans l'histoire ne sauraient se passer de ce moyen de prépondérance; mais elles ont alors à conjurer la corruption qui en émane. A cet effet, elles doivent disposer des réserves de travail et de vertu qui se conservent surtout dans la petite industrie. Une nation visant seulement à la richesse et à l'éclat peut, à la rigueur, se résumer en une capitale peuplée de familles menant une vie somptueuse , et consacrant leur fortune à la poursuite d'entreprises lointaines ou à l'encouragement des arts libéraux. Mais cette puissance et cette splendeur, si elles n'ont pas pour fondement une organisation ferme de la petite industrie , dégénéreront, à la longue, en oisiveté et en débauches. L'État assis sur ces bases aura , tôt ou tard , le sort de Garthage et de Venise.

La distinction que j'ai établie au paragraphe précédent entre les deux grandes divisions du travail se reproduit donc entre les deux catégo-

ries de professions usuelles. Exposée aux écueils de la richesse, la grande industrie est, plus que la petite, accessible à la corruption. Aussi, tout en lui attribuant une part croissante d'influence, les bonnes constitutions sociales s'efforcent-elles de conjurer, autant que possible, cette cause de désorganisation. Elles y parviennent par deux moyens principaux. En premier lieu, lorsqu'elles emploient, dans l'intérêt public, les qualités que fait éclore la grande industrie, elles confèrent les honneurs et les avantages sociaux, non à la richesse, mais aux fonctions utiles qui ont déterminé l'élévation des familles. C'est ainsi, par exemple, qu'en France, au xv® siècle, les magistratures locales étaient attribuées aux propriétaires fonciers qui se soumettaient à l'obligation d'une résidence permanente au milieu des populations rurales*^. En second lieu, les meilleures constitutions sociales de notre époque s'appliquent à grandir l'influence de la petite industrie, où se conservent le mieux les habitudes de travail et de vertu ; elles se mettent ainsi en mesure de suppléer, avec le concours d'une classe morale et énergique, aux défaillances que produit souvent l'accumulation de la richesse , dans les familles de la grande industrie. Les écoles dites démocratiques qui, par leurs exagérations, ont

10 Voir ci-dessus (§23, note 7) l'histoire d'une famille rurale qui a lentement grandi dans cette situation.

!l 33. — LA PETITE ET LA GRANDE INDUSTRIE 35

tant contribué de nos jours à égarer les esprits, apprécient donc justement, sous ce rapport, les causes de la prospérité d'une nation.

En résumé, chaque progrès de la société, chez les peuples appelés à jouer un rôle prépondérant, amène, en ce qui concerne le classement des professions, deux modifications principales. Les professions usuelles acquièrent en partie l'influence qui, sous le régime antérieur, était attribuée trop exclusivement aux professions libérales. La grande industrie se développe librement, sans détruire la petite industrie ; et celle-ci prend une organisation plus solide, en se fondant sur la propriété individuelle, et sur la famille-souche.

Je m'autoriserai en partie de ces conclusions pour établir au chapitre vii les principes du gouvernement des sociétés modernes : il est donc opportun de les justifier plus complètement en présentant, dans les paragraphes suivants, quelques appréciations sur ce qu'on pourrait appeler le rôle social des deux catégories de professions. Je ne considérerai, bien entendu, que les principales spécialités; et j'insisterai , avant tout, sur l'agriculture, qui est sans cesse l'objet des éloges pompeux de nos hommes d'État et de nos écrivains, mais qui est loin d'avoir chez nous l'importance qu'elle mérite.

l'agriculture, liée a la famille - souche , EST l'art usuel QUI s'identifie le mieux avec l'intérêt général

L'agriculture, complétée par quelques arts ayant comme elle pour objet Texploitation des richesses naturelles du sol, de l'air et des eaux, suffit, à la rigueur, pour donner à une nation une prospérité permanente; tandis que les autres branches d'activité n'ont jamais fourni à aucune société de solides fondements.

L'agriculture produit surtout le blé, c'est-à-dire la matière alimentaire par excellence , celle qui , après le lait, réunit le plus complètement les éléments indispensables au corps humain*. C'est ainsi que le blé s'assimile en grande quantité le phosphore, élément essentiel des os, dont il n'existe dans la plupart des 'sols que des traces imperceptibles. Cette merveilleuse concentration des matériaux du corps humain, dont la science commence à peine à révéler les mystères, est évidemment l'œuvre préparatoire des grandes accu-

t Sur les blés des diverses régions {les Ouvriers européens y p. 31 ). — Sur la difficulté qu'éprouvent les peuples civilisés à maintenir au niveau de leurs besoins la production des céréales (Rapport, déjà cité, sur les commerces du blé, de la farine et du pain, p. 276).

mulations d'hommes ; elle a toujours été menée de front avec la formation de sociétés denses et prospères.

L'agriculture offre seule aux familles-souches (§ 30) un moyen permanent de travail et de subsistance; elle se prête avec une admirable élasticité à toutes les convenances de la petite ou de la grande industrie ; elle s'organise spontanément, selon l'état intellectuel ou moral des familles, et selon les rapports si divers qui peuvent exister entre elles. Elle établit entre la famille, le sol, les plantes et les animaux une harmonie qui complète les jouissances du foyer domestique, en développant dans les cœurs l'amour du pays natal. Elle fournit aux hommes presque tous les objets nécessaires à l'existence ; elle leur assure ainsi la véritable indépendance en les mettant à l'abri de la corruption qui émane, à certaines époques, des classes urbaines. Enfin les intérêts de la propriété agricole s'identifient intimement avec les intérêts généraux du pays ; et c'est à ce titre que les meilleurs propriétaires ruraux constituent partout la classe la plus digne de remplir les fonctions publiques.

L'agriculture a été pour les sociétés humaines le principal moyen de multiplication, d'indépendance et de progrès moral. Plus que toute autre branche d'activité, elle caractérise la vie nationale. Elle est, dans l'ordre matériel et dans le ré-

gime du travail , la force qui complète le mieux Tœuvre de la création.

Au reste, la prééminence de l'agriculture sur les autres arts a été si souvent proclamée chez les anciens * et chez les modernes qu'elle peut être érigée en axiome. Même au xviii® siècle , à cette époque funeste où s'accréditèrent tant d'erreurs, sous l'influence de courtisans corrompus par l'oisiveté, l'administration publique se croyait tenue de témoigner officiellement de son respect pour l'agriculture. Mais la tradition du travail agricole se désorganisait de plus en plus à chaque génération : elle ne se maintenait guère que chez la petite noblesse condamnée à la résidence rurale par la médiocrité de sa fortune. La régénération de l'agriculture fut souvent réclamée , au milieu de cette décadence, par les économistes; elle s'est même accompUe de nos jours sur quelques points du territoire , à la faveur des perfectionnements introduits dans la connaissance des phénomènes physiques et dans l'établissement des voies de communication.

Cependant , quand on va au fond des choses , on s'aperçoit bientôt que si l'agriculture a profité de l'impulsion imprimée, selon l'esprit de ce temps, à l'ensemble du monde physique, elle

2 « Parmi les arts productifs, il n'y a rien de meilleur que l'a- « gricuUure, rien de plus fécond, rien de plus agréable, rien de <( plus digne d'un homme libre. » ( Cicero, De Officiis, lib. I, c. xliii.)

reste directement frappée de toutes les atteintes portées, depuis le xvi^ siècle, à Tordre moral. Les progrès qu'on signale avec tant de retentissement dans les livres et dans les concours officiels , ont plus d'apparence que de réalité ; ces admirables travaux exécutés sur certains domaines sont l'œuvre personnelle de quelques hommes dévoués à leur art, et non celle d'une famille incorporée au sol ; ces prétendues réformes ne sont donc, pour la plupart, que des palliatifs ou des accidents. Viciée dans son principe plus que les autres professions usuelles, l'agriculture ne sera réorganisée chez nous que lorsque la société reposera de nouveau sur la religion, la famille et la propriété, et lorsque ces fondements éternels seront réédifiés sous le régime de la liberté (§ 8).

L'état d'infériorité dans lequel l'agriculture est retenue par l'ensemble de nos institutions politiques et sociales, est mis en relief par un trait caractéristique des mœurs actuelles, par la tendance qu'ont chez nous les agriculteurs à quitter leur profession. Sous ce rapport, il existe un contraste frappant entre la France moderne et les autres grands États européens, où les citoyens, sans cesser d'être agriculteurs et sans être privés du repos nécessaire à la vieillesse , peuvent s'élever dans la province ou dans l'État au plus haut degré d'influence.

Les rares familles de grands propriétaires qui

se sont perpétuées jusqu'à nos jours sur leurs domaines, en conservant avec les populations les excellents rapports établis au xvi® siècle, sont, à la mort des chefs de maison, soumises à des crises périodiques, et exposées par là à une inévitable destruction. Cette influence dissolvante agit plus énergiquement encore sur les familles récemment portées vers l'agriculture par l'attrait qu'offre la possession de la terre aux hommes enrichis dans les autres professions. Comme je l'ai expliqué ci-dessus (§ 20), le propriétaire d'un domaine rural n'a pas, chez nous, le pouvoir de s'attacher un héritier-associé ; il sacrifierait d'ailleurs injustement l'intérêt de ce dernier à celui des autres enfants. Ceux-ci, en effet, après avoir joui, depuis qu'ils ont quité le foyer paternel, de tous les fruits de leur propre travail, viendraient, à la mort de leur père, réclamer une part des améliorations faites depuis l'époque de leur départ : le travail consacré à ces améliorations et à la subsistance des vieux parents aurait donc été accompli en pure perte par l'héritier ^ Cette injustice flagrante de nos lois de succession entrave, à tous les degrés de l'industrie agricole, la continuité du travail et des traditions domestiques.

Les mœurs privées s'opposent presque autant

3 Voir, ci -dessus (§22), les efforts faits en 4803, par Portalis, pour combattre les dispositions qui furent alors , malgré lui , introduites dans le code civiL

que les lois à la conservation des familles agricoles ; et le principal obstacle se trouve dans les habitudes de luxe contractées par la classe riche la plus influente. La difficulté vient surtout des jeunes gens et des femmes qui, ne pouvant trouver hors des villes la satisfaction de besoins compliqués, refusent de se plier aux habitudes simples de la vie rurale. De là il résulte que tout homme distingué qui aura le choix des meilleures alliances s'il se livre à une profession urbaine, s'il entre dans la bureaucratie (§63), ou même s'il vit dans l'oisiveté, sera généralement repoussé s'il annonce l'intention de résider sur un domaine rural. Cette propension des jeunes filles de notre génération exercera sur notre constitution sociale une influence funeste , tant qu'une nouvelle impulsion ne sera pas donnée aux esprits par les classes dirigeantes.

Une autre cause de la désertion de nos plus belles campagnes est la fausse opinion qui, malgré le langage conventionnel des lettrés et des fonctionnaires, classe, en fait, l'agriculture au dernier rang des professions. Les pères de famille qui s'enrichissent par l'agriculture n'ont pas eux-mêmes conscience de leur propre dignité. Ils croient relever la situation sociale de leurs enfants en les engageant dans toute autre carrière. Ils leur donnent de préférence ces professions bourgeoises qui continuent de notre temps l'ancien régime

des charges vénales, ou ils les établissent dans les situations dites libérales (§32), fondées sur l'étude du droit, de la médecine, des lettres, des sciences et des arts.

A ces causes de découragement, si fatales aux possesseurs de domaines ruraux, viennent se joindre celles qui naissent de l'instabilité actuelle de leurs rapports avec les domestiques ou les salariés qu'ils emploient. Ces ouvriers, en effet, sont placés eux-mêmes sous les influences qui égarent la société tout entière : ils sont attirés dans les villes par les avantages qu'on y accumule depuis deux siècles, et qu'on recherche maintenant plus que jamais ; ils croient d'ailleurs s'élever dans la hiérarchie sociale en abandonnant, pour une autre profession, le travail de la terre.

Cette émigration des ouvriers agriculteurs est également provoquée par un sentiment juste et réfléchi : elle est une conséquence directe de l'instabilité qui règne dans la constitution même des familles préposées à la direction des ateliers ruraux. Les populations sentent qu'elles ne peuvent plus trouver, auprès de foyers domestiques périodiquement désorganisés par la loi de succession, la sécurité qui est l'unique compensation de l'existence sévère imposée par la vie agricole. L'instinct de la conservation les porte à fuir un terrain qui tremble sous leurs pas.

Avec le temps, cette situation devient intolérable pour les agriculteurs qu'une bonne organisation sociale devrait surtout encourager, pour ceux qui appliquent des ressources considérables et des talents supérieurs à l'amélioration de leurs propres domaines. Il ne faut donc pas s'étonner s'ils cherchent pour leurs enfants, dans d'autres carrières , des succès plus faciles avec une existence plus agréable , et si , quand arrive la vieillesse, ils renoncent à une industrie qu'un de leurs fils ne doit point continuer.

Ayant visité dans les pays étrangers la plupart des domaines ruraux signalés à l'estime publique par les talents de leurs propriétaires, j'ai constaté que cette renommée n'était pas pour ceux-ci l'unique source de satisfaction et de bien-être. Les chefs d'établissements agricoles trouvent surtout leur récompense dans une vie calme , dans une prépondérance fondée sur l'ensemble des institutions politiques et sociales , dans le pouvoir de maintenir au foyer domestique les traditions de travail et de vertu; et, pour tout résumer d'un mot, dans le sentiment de la perpétuité de leur œuvre. Rarement, dans le cours de ces études, il m'a été donné de jouir en France d'un tel spectacle, même depuis que nos gouvernements ont organisé un système de distinctions honorifiques en faveur de ceux qui se dévouent au progrès de l'agriculture. Après avoir admiré les champs, les

prés et les bestiaux de nos domaines améliorés , j'ai voulu savoir si leurs laborieux propriétaires jouissaient d'avantages plus enviables que les récompenses des concours officiels ; s'ils trouvaient le bonheur au foyer domestique, avec la coopération dévouée de leurs femmes et de leurs enfants; s'ils pouvaient se livrer à leurs travaux avec une légitime indépendance devant les pouvoirs collectifs de la commune, de la province et de l'État ; si, enfin, ils devaient sûrement transmettre à leurs descendants le fruit de tant d'efforts et de méditations. Presque toujours, je dois le déclarer, ces enquêtes , après avoir mis en relief le mérite de l'agriculteur, m'ont révélé les douleurs du père de famille et le découragement du citoyen ; et, quand la confiance ou l'amitié ont été la suite de ces premières relations , j'ai souvent entendu le propriétaire exprimer le vœu d'échapper par la vente de son domaine aux inconvénients de sa situation. La plupart des causes que je viens d'assigner à la désertion des campagnes affectent à la fois la grande et la petite culture : notre régime de succession exerce particulièrement cette influence générale, tout en pesant sur l'une et l'autre à des. degrés fort différents. Il convient donc d'étudier séparément et de comparer la situation faite par nos lois, d'une part aux petits propriétaires cultivant leur héritage de leurs propres mains, de l'autre aux grands propriétaires exploitant leur do-

maine avec le concours d'un certain nombre de domestiques, de journaliers et de tenanciers.

Nos économistes et nos hommes d'État ont souvent été frappés de l'instabilité de notre régime agricole. Ils ont aperçu les inconvénients qui en résultent pour la grande culture ; mais ils semblent s'être persuadé que la petite propriété profite de tout le mal fait à la grande. Plusieurs écoles politiques et sociales qui, depuis 1793, ont souvent exercé chez nous une autorité prépondérante, s'accordent à considérer comme un progrès la destruction de la grande culture. Cette opinion est à la fois pour elles le résultat d'un fait et d'une théorie : elle se fonde sur le rôle déplorable qu'ont joué au xviii^ siècle les grands propriétaires français; elle repose surtout sur les doctrines qui , exagérant un excellent principe , proclament qu'on peut baser exclusivement la puissance de notre pays sur l'état de bien-être et même sur certains privilèges des classes ouvrières.

Une considération fort simple montre la fausseté de ces opinions. Les législateurs qui, en 1793, comme en 1803, ont voulu détruire les anciennes classes de grands propriétaires, n'ont pas adopté le moyen employé pour l'Irlande par le Parlement anglais (§ 20); ils n'ont point soumis à un régime différent la classe qu'ils voulaient abattre et celle

qu'ils voulaient élever. En créant le régime qui devait peu à peu détruire la grande propriété, ils n'ont point organisé au profit de la petite un système conservateur : ils ne lui ont même pas laissé le bénéfice des coutumes qui la protégeaient depuis un temps immémorial. Plus enclins à détruire qu'à conserver, non moins passionnés, mais plus justes que les législateurs révolutionnaires dés pays étrangers, ils ont fait passer la propriété rurale tout entière sous le niveau du Partage forcé. La conséquence non prévue, et cependant nécessaire de ce système, devait donc être la désorganisation simultanée des races de nos grands propriétaires et de nos paysans. Les faits que je vais exposer prouvent même que l'œuvre de destruction commencée en 1793 pèse plus spécialement sur la petite propriété.

Au milieu de situations variant à l'infini, les petits propriétaires forment en France deux classes principales, entre lesquelles il existe beaucoup de contrastes.

La première classe est celle du paysan à famille-souche (§30), possédant un domaine transmis intégralement de génération en génération, cultivant cet héritage avec le concours d'un personnel nombreux, dispensé à la fois de prendre des salariés à son service et de chercher pour lui-même ou pour les siens du travail au dehors.

Cette classe a été constituée au moyen âge avec une sollicitude particulière ; et elle conservait encore une grande énergie en 1789, bien qu'elle supportât depuis un siècle le poids des vices de la cour et du gaspillage financier. C'est elle qui assura le recrutement des innombrables armées de la Révolution ; et si les hommes de guerre de notre temps, en présence d'une population plus nombreuse, n'ont pas trouvé les mêmes ressources, c'est que le Partage forcé de 1793, plus funeste que les désordres de l'ancienne monarchie, a presque complètement détruit ces vieilles races. Les paysans à famille -souche se maintiennent, au contraire, dans la majeure partie du Continent européen à la faveur des coutumes : ils offrent partout une base inébranlable aux sociétés qui ont eu la sagesse de les conserver ; et ils suffisent toujours au recrutement de leurs armées*.

Les paysans à famille-souche ont créé une or^ ganisation agricole toute spéciale qui se repré-

4 La réforme tentée en vain depuis 1789 restera impossible tant que ces faits seront ignorés des gouvernants. La vérité qui s'en déduit apparaît dans chaque monographie des Ouvriers européens (1855); elle a été résumée à cette même place, en 1864, dans la l'* édition de cet ouvrage; elle a été reproduite, en termes plus énergiques, avant les désastres de 1870, dans l'Organisation du travail (document e), et dans Inorganisation de la famille (§13, note 9). Nos anciens gouvernants ont fermé les yeux à l'évidence et nous ont acheminés vers la catastrophe. L'Assemblée nationale de 1871 parait être plus clairvoyante {la Paix sociale. In., ii , 8) mais jusqu'à présent elle n'est pas moins impuissante.

sente, à peu près avec les mêmes caractères, dans toutes les régions de l'Europe. Les terres du domaine forment un ensemble bien aggloméré, au centre duquel sont établis l'habitation de la famille ainsi que les bâtiments nécessaires au logement des animaux et à la conservation des récoltes. Lorsque le climat se prête à la culture des arbres fruitiers, l'habitation est entourée d'un verger herbu, soigneusement clos de haies vives, de fossés ou d'arbres de haute futaie, et livré au parcours des jeunes animaux et des volailles. Cette disposition est favorable à l'éducation physique des jeunes enfants de la famille ; elle est conforme aux lois de la salubrité, surtout en ce qu'elle permet de combattre efficacement les épidémies.

Une prairie naturelle, également enclose, produit au printemps une partie des fourrages secs nécessaires pour la nourriture des animaux pendant l'hiver, et elle donne encore à l'automne un pâturage abondant. La terre arable subdivisée, selon le régime d'assolement de la contrée, en deux, trois ou quatre champs, fournit, sans intervention de jachères, les céréales, les fourrages artificiels, les racines, les graines oléagineuses et les matières tinctoriales. A ces productions viennent encore se joindre, sous le riche climat de l'Europe méridionale, l'huile d'oUve, la soie, les fruits secs, le vin et les autres produits des cultures arborescentes.

Des taillis ou des arbres épars procurent les ma-

tériaux nécessaires à Tentretien des bâtiments et du mobilier rural ou domestique ; ils donnent également la provision de combustible pour le foyer et le four à pain. Un petit vignoble ou, à son défaut, les pommiers du verger et des haies assurent à la famille, au moins pour la saison des grands travaux, la provision de vin ou de cidre. Une chènevière soigneusement entretenue et le troupeau de bêtes à laine livrent les matières premières du vêtement de la famille. Le jardin produit les légumes verts ou farineux, les tubercules, les légumes-épices et les fruits-baies, accessoires précieux d'une alimentation ayant pour bases les céréales et un corps gras ^ Quelques plantes cultivées dans le jardin ou croissant naturellement

5 Obligé , dans une matière aussi complexe , d'écarter les questions qui ne sont point indispensables au développement de mon principal sujet, je me borne à signaler aux physiologistes la supériorité de ce régime alimentaire , où la viande n'entre régulièrement qu'à répoque des grands travaux de la moisson. Cette supériorité se révèle par l'énergie soutenue, la santé robuste, et surtout la vieillesse saine et lucide^de nos paysans , comparées à l'effort excessif (hardwork) mais peu durable des ouvriers urbains de Tilngleterre , gorgés de viandes et de spiritueux. Les exagérations de certaines écoles hygiéniques qui fondent exclusivement l'alimentation sur les végétaux , le lait et les boissons chaudes sucrées, sont , au fond, une réaction intelligente contre ces excès. J'ai signalé dans un autre ouvrage, plusieurs fois cité {Rapport sur les commerces du blé, de la farine et du pain , Paris , in-4o, 1860, p. 247 ) la supériorité qu'ont dans l'art de la guerre les peuples qui se contentent de cette nourriture simple. J'ajoute que cette alimentation économique aide singulièrement les rejetons des familles -souches à s'élever, par l'épargne, aux premiers rangs de la hiérarchie sociale (§50).

au pied des haies et dans les bois procurent les médicaments indiqués par des recettes traditionnelles. Un rucher donne le principal condiment des repas de fête et des tisanes; il fournit en même temps, pour les solennités de famille et les anniversaires religieux, un luminaire plus distingue que la lampe alimentée pendant les veillées d'hiver avec Fhuile du domaine. Près de la maison se trouve la source, le ruisseau, le puits, et à leur défaut le réservoir destiné à recevoir la pluie ; c'est là que la famille puise Teau nécessaire au ménage et à Fétable.

Le domaine d'un paysan à famille-souche n'est pas seulement un atelier agricole. On y exécute toujours les travaux de ménage, le blanchissage du linge et l'entretien des vêtements ; on y exerce diverses industries, telles que le tissage des matières textiles, la confection des vêtements, la confection et l'entretien d'objets variés appartenant à l'outillage , aux bâtiments et au mobilier. Quelquefois enfin les familles prennent part à la fabrication de certains produits manufacturés (§37), qui ne sont plus destinés à la consommation domestique, et qui sont la base d'un commerce d'exportation. Ces travaux occupent la famille assemblée pendant les veillées d'hiver, et souvent les bergers ^, pendant le temps consacré

6 Les Ouvriers des deux mondes, t. I, p. 138 et 156.

à la surveillance des troupeaux. Ils habituent la famille à trouver en elle-même tous ses moyens d'existence. Ils lui assurent ainsi la véritable indépendance, celle qui se fonde, non sur une idée systématique ou sur un texte de loi, mais sur la nature même des hommes et des choses.

Cette organisation se retrouve dans toutes les contrées de l'Europe ; elle se prête aux diverses exigences du sol et du climat , ainsi qu'aux transformations commandées par les progrès de l'art agricole. La situation centrale de l'habitation et des étables permet de retenir aisément sur le domaine la totalité des matières fécondantes qui y sont produites. On ne voit pas, comme dans la plupart des terres morcelées, les chemins et les thalwegs recevoir directement les eaux pluviales, et conduire en pure perte aux fleuves et à la mer les principes les plus fertilisants du sol et de l'atmosphère. L'effort qu'ont à exercer les animaux chargés des travaux de culture ou du transport des fumiers et des récoltes, est réduit à la moindre proportion. Les champs à céréales donnant un emploi suffisant au travail d'une nombreuse famille, peuvent avoir chacun, même dans les assolements les plus perfectionnés, une étendue de trois à cinq hectares; cette étendue est assez grande par conséquent pour que les méthodes anciennes de labourage, de semailles et de récolte s'exécutent dans les meilleures conditions ;

elle répond également aux exigences dels charrues à vapeur, des machines à semer ou à récolter et des autres moyens d'action qu'emploie la nouvelle agriculture.

Les petits domaines ruraux satisfont, dans ces conditions , à toutes les nécessités de la technologie ; mais ils ne sont pas moins dignes d'éloges au point de vue moral. L'autorité paternelle est fermement assise dans une habitation isolée : elle s'offre aux enfants avec une majesté que ne balance directement aucun autre pouvoir social. Chaque famille est assez séparée des autres pour n'avoir point à redouter les inconvénients qui naissent de contacts trop intimes ; elle en est assez rapprochée pour jouir des relations d'amitié , qui préparent les mariages et créent de bons rapports sociaux.

Ce premier système de petite propriété exerce une influence bienfaisante sur l'ensemble de l'organisation sociale et politique. Il établit une union indissoluble entre les domaines ruraux et les familles ; et il perpétue ainsi une race de paysans sobres et énergiques, rompus au travail et à l'épargne, imbus de l'esprit national. Il donne à la patrie de nombreux citoyens dont les uns , associés d'abord à l'œuvre du père , la continuent dignement après sa mort , et dont les autres assurent le recrutement des professions urbaines , de l'armée, de la marine et des colonies* Il inculque

aux jeunes générations les traditions d'obéissance et de respect qui sont les bases de toute nationalité puissante; il habitue les individualités les plus éminentes au commandement et à la direction des affaires publiques. Ce même régime rend les nations stables, en préservant la masse du corps social de la corruption développée chez, quelques-uns par l'abus de la richesse. Enfin, fondant sur l'organisation même de la propriété et du travail l'indépendance des chefs de famille , il produit sans effort la liberté civile et poUtique. Malgré les théories d'histoire et les fausses idées qui ont inspiré tant de constitutions écrites, la liberté ^ règne en Orient comme en Occident , lorsque la population se compose de paysans à famille-souche.

La seconde classe de petits propriétaires ruraux est soumise au régime des familles instables (§ 24); elle offre, en ce qui concerne l'organisation du domaine rm^al et les institutions publiques ou privées, des conditions tranchant de tout point avec celles que je viens de signaler. Ici, au lieu de rester uniforme, le type présente autant de variétés que de familles.

" C'est ici le lieu de rappeler que les habitudes de gouvernement local sont plus développées dans les communes rurales , à l'abrok, de la Russie (§§ 10 et 65) , formées de paysans à familles stables , que chez plusieurs peuples à familles instables de l'Occident, qui se croient plus avancés dans les voies de la liberté.

La classe des paysans à famille instable s'est formée à une époque ancienne dans la Gaule et dans les territoires contigus des Pays-Bas, des États allemands , de la Suisse et de Tltalie ^. Elle s'est conservée depuis lors , par la force de la tradition, dans plusieurs de ces régions, notamment dans celles qui sont comprises entre la Seine et le Rhin^ Dans les autres régions de l'Europe et dans la majeure partie de la France , les familles stables se sont solidement constituées sous les régimes du fief et du testament ^^ Mais en France, depuis 4793 (§ 23), ces familles, comme leurs domaines , sont désorganisées sans relâche par le code civil et condamnées à l'instabilité^^

Les petites propriétés des familles instables, celles que la Coutume a créées , et surtout celles que multiplie de nos jours le code civil, offrent une multitude de types. On suit aisément par la pensée les nuances qui les distinguent, quand on s'est d'abord rendu compte des deux termes extrêmes entre lesquels elles se trouvent toutes comprises. Le premier terme correspond à l'organisation du domaine rural qui résiste le plus au partage en nature entre les héritiers ; le dernier, à l'organisation qui s'y prête le mieux. Je vais donc les

8 V Organisation du travail (§ 12). ^^^^ 9 L'Organisation de la famille (§ 6). = lO Ibidem, §§ 9 à 12. = H Ibidem, § 13, §§ 17 à 36.

décrire successiveraent , en signalant les principales combinaisons que provoquent la nature des lieux j les propensions personnelles des héritiers , et, en général, les mœurs locales tendant à restreindre ou à accroître l'instabilité imposée par la loi.

Le premier terme extrême est commun dans les provinces françaises où régnait, avant la Révolution, le régime des familles -souches. L'observation m'y a fait découvrir quatre cas correspondant aux principaux incidents de l'action destructive exercée sur la Coutume par notre loi de Partage forcé.

Un premier cas se présente dans les montagnes à pentes abruptes , à champs enclos et à cultures arborescentes, où, d'une part, la division en nature entraîne des pertes considérables pour les héritiers, et où les occasions de vente à des capitalistes étrangers se présentent rarement; où, de l'autre , le manque de communications rapides a retardé l'invasion des idées et des intérêts qui propagent ailleurs les habitudes du Partage forcé. Constatant la déchéance sociale des individus qui ont opéré la division du bien patrimonial , et soutenues par la tradition locale, les familles intelligentes et considérées maintiennent l'ancien régime de transmission intégrale. D'accord avec tous les siens , le père donne, de son vivant, à un en-

fant associé, tout son domaine, à la charge de payer à chacun des autres enfants sa part d'héritage. Pour aider cette combinaison , qui serait impossible dans la pratique rigoureuse du partage égal , il attribue à l'associé , à titre de préciput et hors part, la quotité disponible (§23). Toutes les autres influences du milieu social y concourent également. Cédant à l'opinion établie, les officiers publics dont le ministère est imposé aux familles, admettent dans l'acte de donation une estimation du domaine inférieure à la valeur vénale des parcelles ; et ils allègent ainsi les charges légales auxquelles l'associé ne pourrait suffire. Les autres héritiers se prêtent à ces combinaisons : ceux qui se marient fondent volontiers , à l'aide de leur dot, de nouveaux établissements (§ 39); ceux qui ont peu de goût pour le mariage restent dans la maison, et lèguent à l'associé ou à son successeur leur part d'héritage. Enfin ces habitudes sont encore conservées dans les familles par l'exemple et les conseils de ceux qui entrent dans le clergé séculier '^

Cependant ces influences traditionnelles ne sauraient toujours se perpétuer; et la loi écrite triomphe, à la longue, de la Coutume (§22). Les gens d'affaires ont un intérêt direct à détruire , en cette matière , l'entente des familles : ils s'ingé-

12 L'Organisation de la famille (livre II, §§ 19 à 33).

ment à faire naître , chez les héritiers peu intelligents ou peu scrupuleux, des sentiments de cupidité , et à s'assurer ainsi les profits des expertises contradictoires, des licitations, et surtout des procès que provoque la pratique du Partage forcé *^

Ce premier régime a pour siège principal la chaîne des Pyrénées et les autres montagnes de la France méridionale. Je signalerai plus loin les inconvénients qui naissent de la création incessante des domaines et des familles instables : ces inconvénients contrastent visiblement avec les avantages propres aux petits domaines stables, à famille-souche , qui y dominent encore.

Le second cas est fréquent dans les pays de plaines ou de collines confinant à la Méditerranée et à la chaîne pyrénéenne. Les inconvénients économiques du morcellement des domaines y sont moindres que dans le cas précèdent; les ventes par licitation entre héritiers y sont plus faciles ; enfin un contact plus intime avec le reste de la France y a donné plus de force aux idées et aux

13 V Organisation de la famille ( § 33 et 1«' Appendice). Le lecteur trouvera dans cet ouvrage une description de la lutte qui règne dans les Pyrénées entre l'ancien et le nouveau régime. 11 comprendra, en s'y reportant, que je ne pouvais faire entrer dans le cadre de cet ouvrage des faits aussi complei^es , et qu'il serait urgent d'en propager la connaissance par des enquêtes spéciales. Celles-ci mettraient tout d'abord en relief l'erreur qu'ont commise nos législateurs , lorsqu'ils ont réglé , par une formule uniforme , des intérêts variant à l'infini selon Torganisation de la vie privée.

intérêts qui propagent le Partage forcé. Les tribunaux j bien que composés en partie de propriétaires pratiquant eux-mêmes la transmission intégrale **, cèdent de plus en plus à la pression exercée par les gens d'affaires.

Si le partage égal des héritages est, en apparence , l'habitude du pays , il en est autrement dans la réalité. Les pères de famille éludent presque tous , en se concertant avec leur héritierassocié , les dispositions de la loi. Pour atteindre ce but, ils ont recours à des manœuvres compliquées dont le caractère frauduleux tranche singulièrement avec l'honorabilité des personnes. Cette réaction des mœurs qui ne se fonde plus , comme dans le cas précédent , sur des procédés avouables, détruit souvent les bons rapports de parenté ; bienfaisante au point de vue de la culture du sol , elle tend , au point de vue moral , à désorganiser la petite propriété. Il y a donc lieu de regretter qu'elle soit devenue le trait dominant des mœurs agricoles dans les coUines et les plaines de la France méridionale.

Dans le troisième cas, le partage en nature des domaines à habitation centrale reste toujours impraticable ; mais les intéressés réalisent aisément leur héritage , en se partageant le prix offert par des capitalistes pour le domaine paternel. Sous

14 Les Ouvriers européens, p. 217.

s 34. — LUGRICULTURE 59

cette influence , la population entière s'est enfin pliée à la contrainte exercée par la loi. Cependant, comme les nouveaux acquéreurs ne peuvent tirer parti de leur propriété qu'en l'affermant, l'ancienne race de petits propriétaires se trouve peu à peu remplacée par une race de petits fermiers. Parfois plusieurs domaines contigus , achetés par un même capitaliste, peuvent être réunis avec avantage en une seule exploitation ; et la petite culture se trouve détruite en même temps que la petite propriété.

Le plateau fertile connu sous le nom de pays de Caux, confinant à la rive droite de la basse Seine et au rivage de la Manche , offre l'exemple d'une transformation de ce genre accomplie depuis la révolution de 4793. Les petits et moyens domaines agglomérés , à habitations centrales et à vergers enclos dits masures, qui, mêlés à quelques grandes terres, constituent cette région agricole, étaient pour la plupart , au xvi® et au xvii® siècle , la propriété de petits nobles et de paysans qui les cultivaient de leurs propres mains , et les transmettaient intégralement, avec l'appui de la Coutume de Normandie. Ce furent ces familles fécondes et énergiques qui colonisèrent le Canada, où leurs descendants conservent religieusement les mœurs que nous avons perdues (§ 42) ^^ :

15 U (h^ganisalion du travail (§70); une grande nation -modèle de noire temps.

ce furent elles également qui fournirent à nos autres colonies de TAmérique et de l'Inde leurs meilleurs émigrants. La décadence duxviii® siècle, en attirant à la cour et dans les villes les plusriches propriétaires , y avait dijà multiplié les fermiers; depuis la révolution, le Partage égal, contre lequel protestèrent vainement les députés de la Normandie^^, a étendu aux moindres domaines cette désorganisation de la propriété rurale.

Les descendants des anciens propriétaires n'occupent plus maintenant qu'en qualité de feriniers le sol possédé comme un titre de rente par les riches maisons qui exploitent, sur la frontière de cette région , dans les villes de Rouen , Louviers, Elbeuf , Bolbec, du Havre , de Fécamp et Dieppe, l'industrie manufacturière et le commerce maritime. Les ventes de domaines, renouvelées à l'ouverture de chaque succession, conjurent les morcellements ruineux : les récoltes continuent à s'améliorer, malgré ces mutations périodiques; et le trésor public s'emplit plus que jamais. Mais cette transformation de la propriété a entraîné immédiatement la disparition d'un ensemble de

16 Voir les opinions émises, le 12 mars 1791 , par Frondeville , Achard et Dandré , députés de la Normandie , pour combattre le projet de loi , qui fut défendu surtout par le parti révolutionnaire assisté des légistes Merlin et Tronchet. Celte loi , adoptée le 8 avril 1791, introduisit, dans les successions ab intestat, le principe de l'égalité (§ 23). Le Partage forcé ne fut établi que par la loi du 7 mars 1793.

sentiments et de rapports sociaux qui , dérivant surtout de l'ordre moral , étaient au fond la principale force du pays. Le paupérisme, avec ses caractères les plus redoutables , s'y est introduit, pendant que l'harmonie sociale et la fécondité prenaient fin avec les antiques races de propriétaires cultivateurs ^\

17 J'ai souvent recherché pourquoi les paysans propriétaires ont été si facilement détruits en Normandie par le Partage forcé ^ tandis qu'ils ont résisté si énergiquemenl jusqu'à ce jour dans plusieurs districts ruraux du Midi. Quelques causes spéciales se joignent aux causes générales ci-dessus indiquées , pour expliquer cette différence des résultats du régime légal qui pèse depuis 1793 sur les deux contrées. Les manufactures et le commerce créent dans le Nord plus que dans le Midi des capitaux à employeien placements ruraux; les cultures essentiellement agricoles du Nord se prêtent mieux que les cultures arborescentes du Midi à rétablissement de fermages à rente très-fixe qu'on recherche dans ces sortes de placements ; enfin, les propriétaires de Normandie, habitués à se transmettre leurs biens dans le système de coaction légale dit régime dotal, se trouvaient préparés à suivre tout autre système qui leur serait imposé par la loi. Ils étaient d'ailleurs depuis longtemps dressés par ce régime à subir la domination des gens d'affaires : ces derniers avaient déjà dans le pays une situation solide , et ils n'ont eu , pour ainsi dire , qu'à prendre possession des nouvelles sortes de prébendes que le code civil leur a attribuées aux dépens de l'agriculture. Il en a été autrement dans le midi de la France. Le régime dotal y était plus tempéré par la Liberté testamentaire ; et il y existe encore peu de capitalistes en situation d'acheter les biens ruraux. D'ailleurs la transmission intégrale des biens de famille s'y fondait sur la libre volonté des citoyens, plutôt que sur l'intervention de la loi et des gens d'affaires : on y a mieux compris l'intérêt qu'avait la famille à conserver sa liberté. Cet exemple est bien propre à démontrer que les bonnes constitutions sociales se créent avec le concours volontaire des citoyens, plus sûrement qu'avec les régimes de contrainte imposés par la loi.

Enfin , le quatrième cas se présente dans les contrées éloignées des foyers de commerce , où les populations, ayant adopté les idées émanant de la loi et ne trouvant point de capitalistes disposés à acquérir les domaines, doivent à l'ouverture de chaque succession s'en partager les lambeaux. Il est fréquent dans le Limousin, et dans les autres régions du massif montagneux de la France centrale.

Cette destruction des anciennes unités agricoles offre beaucoup d'inconvénients. Elle entraine une déperdition de forces sous le nouveau régime , où plusieurs familles concourent maintenant à Tœuvre qui précédemment n'en réclamait qu'une seule. Les nouveaux exploitants , n'ayant plus sur leur propriété l'emploi complet de leurs bras , sont obligés de chercher du travail au dehors en qualité de salariés; et ils subissent ainsi dans le classement social une véritable déchéance.

L'héritier auquel sont attribués les bâtiments , en peut à peine faire emploi dans une exploitation réduite ; tandis que les autres héritiers sont obligés d'élever sur leurs lots de nouvelles constructions. Ce capital amsi immobilisé sans profit pour l'agriculture, est habituellement obtenu par voie d'emprunt; et c'est Tune des causes qui, dans les régions de petite culture , amènent la propagation simultanée du Partage forcé et de l'hypothèque. Lorsque, pour éviter ces constructions ruineuses,

les héritiers se partagent en nature l'habitation et ses dépendances, ils donnent sur un écueil encore plus dangereux. Les familles sont alors condamnée à une sorte de promiscuité, source permanente de désordre et de conflits. La division des vergers, des prés et des champs adaptés aux besoins d'une seule famille , fait également naître un enchevêtrement désastreux d'intérêts : elle diminue la force productive du sol en multipliant les clôtures ; elle interdit l'emploi de ces ingénieuses machines qui ouvrent une ère nouvelle à l'agriculture; enfin, en provoquant la. création de nouveaux chemins de service , elle frappe de stérilité une partie du sol.

Ainsi, dans tous les cas où la Coutume, fondée sur la nature du sol et du climat , avait organisé la transmission intégrale des domaines agglomérés , le nouveau régime porte une fâcheuse atteinte à la condition des petits propriétaires. Quand l'ordre ancien se conserve en fait, le Partage forcé inquiète les familles sur leur avenir , ou bien il les pervertit en les obligeant à chercher leur salut dans la fraude. Quand l'ordre ancien se détruit, il fait déchoir les propriétaires en les réduisant à la condition de tenanciers ou de salariés. Ce déplorable régime, se combinant avec d'autnes causes de décadence, explique, sans les excuser, les préjugés qui, au grand danger de la paix pu-

blique, condamnent injustement raccumulation des épargnes ^^

Le second terme extrême à signaler dans l'organisation des petits domaines à famille instable peut être observé en Occident dans plusieurs districts ruraux qui , ayant adopté depuis longtemps le partage en nature des héritages , se sont appliqués à en rendre la pratique facile. Partout, pour satisfaire à cette convenance , on a été conduit à des organisations uniformes que je propose de nommer villages à banlieue morcelée.

Les populations soumises à ce régime agricole s'agglomèrent avec leurs bestiaux dans une multitude de bâtiments groupés au centre d'un territoire de 800 à 4,200 hectares, pour lequel la distance moyenne du village aux limites extrêmes varie de 4,500 à 2,000 mètres. Les jeunes gens ne se marient jamais dans la maison paternelle, et vont même de bonne heure chercher du travail au dehors ; en sorte que les habitations se réduisent aux proportions strictement suffisantes pour loger deux époux et leurs jeunes enfants. Le bétail , toujours rare, ne réclame que des étables de petites dimension. Ces étables ne sont point ordinairement une dépendance nécessaire des habitations ; elles s'y réunissent cependant

18 L'Organisaiion du travail: Document j; comment un peuple civilisé peut rétrograder jusqu'à l'état sauvage.

au moyen d'un réseau de rues fort compliqué qui se prête, sous ce rapport, à toutes les combinaisons qu'exige la composition variable des domaines. Le riche, outre son habitation, possède plusieurs étables éparses; le pauvre s'installe dans un bâtiment d'étable avec un porc et quelques brebis. Les simples salariés, qui ne jouissent point encore de leur lambeau d'héritage, occupent, en qualité de locataires, les plus chétifs bâtiments. Ainsi enchevêtrées et réduites à ces proportions, les habitations d'hommes et d'animaux se plient sans résistance à toutes les exigences du Partage forcé et de l'agiotage rural' Quant au territoire dépendant du village , il se prête plus facilement encore à ces mêmes combinaisons. Lorsque la nature du sol, du climat et des productions n'y résiste pas absolument, cette banUeue est débarrassée des plantations, des clôtures, des fossés, et en général de tout ce qui pouvait imprimer à un point quelconque un caractère d'individuaUté ; elle est alors subdivisée en parcelles qui se comptent par milliers. Celles-ci conservent, dans le sens de la longueur, au moins cinq décamètres; car c'est seulement à cette condition que le travail des animaux de labour, en se continuant sans interruption pendant une minute, reste plus économique que l'emploi de la bêche. Mais le morcellement est , pour ainsi dire , sans limites dans le sens de

la largeur qui se réduit parfois à l'espace de quatre ou cinq traits de charrue. Nécessairement rebelle à toute culture méthodique , cette organisation reste cependant soumise à un certain art que l'observation fait découvrir. Ainsi, pour diminuer autant que possible la confusion et les conflits qui résultent de l'exploitation simultanée de tant de parcelles , les propriétaires se concertent avec les autorités locales pour établir dans chaque région l'uniformité des cultures , et même celle des époques assignées aux charrois , aux récoltes et au pâturage des bestiaux. Ces règlements prohibitifs ont à leur tour pour résultat d'exagérer le morcellement dont ils sont la conséquence forcée. Chaque propriétaire, en effet, ne peut introduire de la régularité dans ses travaux qu'en acquérant des surfaces à peu près égale^ dans les trois régions d'assolement ^^. Il résulte de là qu'à chaque licitation nouvelle, toutes les sections d'un domaine doivent se diviser en autant de parts qu'il y a d'héritiers : ceux-ci, pour conjurer les chances d'inégalité dérivant de la diversité des sols, se trouvent dès lors conduits à poursuivre, jusque dans la moindre parcelle , l'application de ce système.

19 L'assolement triennal, qui se maintient avec persistance dans ce système agricole, comprend ordinairement : un grain d'automne, un grain de printemps et une jachère sur laquelle les moutons de tout le village, conduits par le berger communal, trouvent un maigre pâturage.

Cette tendance est à peine combattue par l'intérêt évident qu'aurait chaque propriétaire à réunir autant que possible , par voie d'échange ou d'achat , les parcelles contiguës ; .car cette réunion , avantageuse seulement pour la culture , diminuerait dans cette organisation factice la valeur vénale du soi. Les propriétaires les plus intelligents , s'inspirant des principes qui dirigent nos spéculateurs de bourse , recherchent avec empressement les fonds qui sont d'une vente facile : c'est-à-dire ceux qui, se composant de parcelles disséminées dans toute la banlieue, peuvent être convoités, dans une vente à l'encan, par toute la population. Ces ventes de biens sont elles-mêmes un des traits les plus curieux de cette singulière organisation : elles occupent une classe spéciale d'entremetteurs qui excellent à stimuler l'appétit de la propriété, non sans recourir aux libations du cabaret. Faites pour la plupart à crédit, les ventes ouvrent, en outre, aux prêteurs d'argent une nouvelle source de profits. La mobilité du sol, poussée jusqu'à ces limites, devient aussi ruineuse pour les vrais travailleurs que lucrative pour les parasites qui vivent à leurs dépens.

Les villages à banlieue morcelée ne se forment guère que sous le régime du Partage forcé , dans de vastes plaines dénuées de clôtures, de forêts et de cultures arborescentes. Ils sont à peu près

inconnus dans l'orient, le nord et le centre de l'Europe. Ils commencent à se montrer dans le Wurtemberg, le pays de Bade et le Palatinat. Ils sont fréquents en Alsace et en Lorraine. Leur type le plus caractéristique peut être observé dans les plaines crayeuses qui s'étendent, en Champagne, à l'est du plateau de la Brie ^.

Ces petits domaines ruraux , constitués en vue d'un partage commode , ne subissent pas, à la mort du père de famille , les secousses qui désorganiseraient les domaines agglomérés. La licitation d'un domaine morcelé est toujours facile, soit que les héritiers partagent en nature les bâtiments et les terres , soit qu'ils se les adjugent à l'enchère , avec concurrence des autres habitants du village. Mais les inconvénients qu'on a conjurés pour l'époque du partage, se trouvent à l'état permanent dans l'organisation même du domaine. Ainsi, pour une même surface de terre cultivée, les transports y sont huit fois plus considérables ** que sur les domaines agglomérés. Les matières fécondantes , si bien mises à profit sur

• 20 Voir, pour des détails plus étendus sur cette curieuse organisation agricole : Les Ouvriers européens, p. 241 ; les Ouvriers des deux mondes, t. I, p. 76, et t. IV, p. 37. = 21 Un calcul géométrique démontre, en effet, que les domaines agglomérés de 10 à 20 hectares transportent moyennement leurs instruments, leurs fumiers et leurs récoltes à des distances de 120 à 170 mètres ; tandis que , dans les villages à banlieue morcelée (de 800 à 1200 hectares) , ces distances moyennes s'élèvent, pour tous les domaines, de 1C60 à 1300 mètres.

ces derniers, se dispersent improductivement pendant de longs transports. Ces banlieues morcelées sont impropres à l'emploi des machines agricoles , et par conséquent rebelles à toute culture perfectionnée. Dans les régions qui ne jouissent pas d'une grande fertilité naturelle, ce système de culture prive la terre de toute amélioration ; car les règlements qui imposent l'uniformité du mode de culture, y soumettent les cultivateurs les plus intelligents à l'esprit de routine de la majorité. C'est ainsi que dans nos plaines morcelées de la Champagne , les conseils municipaux conservent avec ténacité, malgré les tendances de la loi du 28 septembre 1791 , les jachères et la vaine pâture qu'on ne trouverait plus aujourd'hui, en Europe, dans une seule région à domaines agglomérés.

Cette déplorable constitution des banlieues morcelées est loin d'offrir les avantages matériels et moraux que se flattent d'obtenir les partis politiques qui, depuis 1793, poursuivent à tout prix la division de la propriété rurale. On n'y trouve point cette intime union de l'homme et du sol, qui se montre si bienfaisante chez les famillessouches , à domaines agglomérés. La propriété des parcelles de terrain devient aussi mobile que celle des valeurs de bourse; et déjà même on voit les riches habitants de ces régions mener de front les deux sortes d'agiotage.

Ce régime ne produit guère l'égalité des conditions : loin de réaliser cette pensée favorite des niveleurs de 1793 , il a partout abaissé la condition des classes inférieures, en multipliant les salariés. Le régime de la famille -souche (§ 30), qui associe la population entière à la jouissance de la propriété , conjure au contraire le développement des grandes inégalités sociales. Souvent même l'égalité des fortunes vient compléter l'égalité des conditions ; car, en l'absence de salariés, l'étendue de chaque domaine tend à se mettre en rapport avec le nombre habituel des bras de la famille. L'état d'équilibre produit à la longue par cette influence ne peut guère être détruit. L'héritier-associé est porté , par honneur et par intérêt, à conserver intégralement le domaine patrimonial. Lors même qu'il prospère ' plus que ses voisins , il ne peut acheter leurs domaines ; car il est obligé par la Coutume d' attribuer à titre de dot ses profits aux frères , aux sœurs , puis aux enfants associés à son exploitation. Plus que toute autre institution, la famillesouche neutralise donc l'effet des inégalités naturelles : elle conserve, par exemple, aux campagnes de la Suisse et de la Norwége les habitudes de liberté et d'égalité que la famille instable n'a pu fixer dans nos districts ruraux (§ 62).

Nos petits propriétaires instables ont dès le mariage une situation indépendante. En cas de

revers, ils n'ont rien à attendre de la parenté; en cas de succès, ils n'ont envers elle aucune obligation. Ce régime ne diminue donc point l'inégalité, qui tend, au contraire, à s'accroître par la diversité des aptitudes individuelles. Tantôt l'exploitation rurale se compose d'une seule parcelle, qui réclame à peine , chaque année , quelques jours de travail du propriétaire; et celui-ci s'emploie habituellement au service de ses riches voisins. Tantôt elle atteint les proportions de la grande culture ; et le propriétaire n'y peut suffire qu'avec le concours d'un nombre considérable de salariés.

L'assiette des domaines varie sans cesse, en raison des qualités ou des défauts de chaque famille , et des occasions fréquentes de vente ou d'achat, amenées par les incidents de chaque existence. Les jeunes ménages issus d'une famille aisée, adonnée au travail et à l'épargne, évitant, grâce à un sens droit, les embûches des marchands de biens , échappant par une stérilité systématique aux charges du mariage, poussent rapidement leur fortune ; chaque année ils réunissent de nouvelles parcelles à leur domaine, qui s'accroîtra d'ailleurs , à la mort des parents , par l'adjonction d'une part d'héritage. Ceux, au contrane, qui sortent de familles pauvres, qui manquent de prévoyance et de discernement, qui ne se soumettent qu'avec répugnance au

travail, ou qui conservent la tradition des mariages féconds, ne sortent pas de la condition de salariés ; leur situation s'aggrave même quand, plus avancés en âge, ils croient avoir Tobligation de soutenir leurs vieux parents.

Ainsi se multiplient dans le nord de la France ces propriétaires pauvres que les paysans enrichis traitent assez durement , en les désignant volontiers sous le nom de petites gens^. Ainsi se recrute, dans les campagnes, un paupérisme non moins dangereux que celui des villes et des manufactures (§ 49). Par un enchaînement de conséquences peu remarqué jusqu'à ce jour et cependant inévitable, nos lois civiles entretiennent donc aujourd'hui, par le Partage forcé, l'inégaUté entre les petits propriétaires ruraux et les salariés, comme elles la maintenaient autrefois , par le droit d'aînesse et le privilège, entre les nobles et les bourgeois. C'est parmi les propriétaires indigents des villages à banlieue morcelée que se rencontrent les plus déplorables spécimens de familles instables. La possession de quelque

22 J*ai souvent entendu , par exemple , les propriétaires enrichis des villages du bassin de Paris qualifier ainsi les salariés qu'ils emploient. Le sentiment qui inspire ces parvenus n'existe point chez les propriétaires à famille -souche. Ce sot orgueil, inconnu en Orient , se développe en France , à mesure que s'accroit l'instabilité des familles. La classe des salariés est donc plus intéressée que les autres à repousser les tristes doctrines qui glorifient le nivellement forcé des conditions.

parcelle éloignée, impropre au jardinage , contribue peu à leur bien-être ; et , en les retenant dans la localité, elle les empêche de se créer ailleurs une situation plus supportable.

Cette influence fâcheuse du Partage forcé , décelée surtout par la mobilité du sol et l'instabilité des familles, se retrouve, bien qu'avec une intensité moindre , dans l'organisation des grands domaines ruraux.

Toute nation qui, comme l'Angleterre et la France , dispose d'un sol riche , d'un climat fertile , de ports fréquentés , et qui n'est pas comprimée par un peuple conquérant, voit sans cesse des individualités éminentes s'élever à la richesse. A moins que la nature du sol ne repousse absolument la grande culture, il se créera donc, si les transactions sont libres, de grandes situations territoriales. La France possède autant que tout autre pays les conditions qui créent la richesse; aussi a-t-elle trouvé, de tout temps, dans la grande propriété , un élément de force et de grandeur. Si nos races de grands propriétaires sont réduites au degré d'impuissance que nous observons aujourd'hui, c'est que Richelieu et Mazarin, voulant à tout prix empêcher la noblesse d'agiter l'État, lui ont enlevé en même temps le moyen de défendre les libertés publiques et privées; c'est que Louis XIV, le Régent et

Il 3

Louis XV les ont corrompues par l'oisiveté et les débauches de la cour ; c'est que les niveleurs de 1793 les ont décimées par Féchafaud, et ruinées par la confiscation des biens; c'est enfin que le Partage forcé affaiblit sans relâche , depuis cette date funeste, ceux qui ont résisté à tant d'épreuves ou qui ont tenté de reconstituer des domaines.

Quant aux essais de régénération entrepris par le premier Empire et la Restauration (§23), ils ont été inspirés par des conceptions fausses, et sont restés stériles. Le premier Empire a même commis la faute de lier au privilège des grands maj oyats l'obligation de la résidence à Paris.

L'organisation de la famille n'exerce point sur le grand domaine rural cette réaction directe et exclusive que je viens de signaler pour la petite propriété. Les grands propriétaires ne peuvent guère cultiver en régie la totalité de leurs domaines. Ils ont à remplir, dans l'État et dans la province, des devoirs qui absorbent la majeure partie de leur temps et de leur sollicitude ; tandis que le progrès intellectuel et moral de la population leur fait chaque jour trouver plus d'avantages dans le concours d'une excellente race de tenanciers. Aussi peut- on constater, en comparant le centre et l'occident de l'Europe , que le rôle, bienfaisant ou nuisible, des grands pro-

priétaires, dépend moins de leur coopération personnelle au travail agricole que de leurs habitudes de résidence ou d'absentéisme.

Le grand propriétaire résidant, que l'opinion s'accorde à signaler comme le type le plus recommandable, a son principal établissement au centre même de son domaine. Il consacre à la localité tout le temps que laissent disponible ses devoirs publics; sa famille, ayant tout le développement que comporte à ce niveau social la famille-souche (§ 30), s'y établit elle-même en permanence. Il exploite en régie , avec le concours de ses domestiques , la partie du domaine contiguë à l'habitation ; et il concède le surplus aux diverses catégories de tenanciers signalées ci-après. Il annexe habituellement à son domaine une usine centrale, où s'élaborent sous une multitude de formes les t)roduits bruts de la contrée, soustraits ainsi à la nécessité de transports lointains. Il élève même à son propre compte des ateliers ayant pour objet le travail des métaux et du bois ; et il pourvoit ainsi à l'entretien du matériel rural , et surtout de ces ingénieuses machines qui ouvrent maintenant des voies nouvelles à l'agriculture. Il se plaît enfin à conserveries meilleures espèces de plantes et d'animaux, ou à importer celles qui jouissent en d'autres pays d'une juste renommée. C'est dans ces conditions que se perpétuent, en Angleterre et en Allemagne, les belles races de chevaux

qui ne pourront jamais être régénérées chez nous, tant que durera le régime du code civil ^,

L'habitation du grand propriétaire est le lieu de réunion accoutumé de toutes les classes de la population ^* , qui y trouvent toujours , selon la condition propre à chacune d'elles , accueil cordial , conseils et services, protection et assistance. Largement pourvue de toutes les ressources que donne une grande situation sociale, mais repoussant le luxe qui ne se rattache pas à de vrais besoins intellectuels et moraux, elle offre en permanence une hospitalité généreuse aux étrangers d'élite qui y apportent les idées , les sentiments et les mTeurs des civihsations les plus perfectionnées. Une nombreuse bibliothèque , des collections créées par le concours de générations successives, s'y enrichissent à mesure que se perfectionnent les lettres, les sciences et les arts. Elles assurent à la localité les moyens d'instruction que le Partage forcé détruit de nos jours en France, au profit des musées publics et, trop souvent, au profit des pays étrangers *^ La famille

23 L'Organisation de la famille, § 1", note 1. = 24 Les personnes dont les souvenirs remontent au premier Empire ont pu voir en France ces habitations , que la population reconnaissante appelait familièrement maisons du bon Dieu, Ces mœurs subsistent même encore chez les rares familles riches qui repoussent la tenue guindée des maisons anglaises (§54). = 25 J'ai observé avec mortification , dans les grandes habitations des pays étrangers, des peintures et une multitude d'objets d'art qui, avant 1792 , ornaient les maisons -souches de notre pays. Le Partage

garde avec un soin religieux le souvenir de tous les événements mémorables qui ont pu mêler son histoire à celle du pays ; elle conserve , avec les images et les tombeaux des ancêtres , les témoignages de reconnaissance publique qui leur ont été décernés. Ce pieux respect pour les morts élève Tâme des vivants, et il fait jaillir de chaque foyer les vraies sources du patriotisme. L!habitation reste remplie , alors même que le service public appelle momentanément au dehors le chef actif de la famille et ses fils aînés; de vieux parents blanchis au service de l'État , des femmes chastes et dévouées , de nombreux enfants , des collatéraux de tout âge , des aides et des serviteurs de toute condition y maintiennent sans effort les traditions d'honneur et de grâce , les habitudes de travail, la vie inteUectuelle et la gaieté. Les soins exigés par une grande exploitation rurale ne laissent aucune place à l'oisiveté, cet écueil habituel de la richesse. Chacun est pénétré de la pensée que sa condition exceptionnelle lui impose des devoirs qui ne pèsent pas sur les autres

forcé continue, depuis lors, l'œuvre d'appauvrissement commencée par le vandalisme révolutionnaire : sous ce rapport, il a déjà été plus funeste pour la France que ne l'a été, depuis quatre siècles, roccupation étrangère pour l'Italie, protégée, en ce qui touche cet intérêt national , par la transmission intégrale des biens de faucille (note de 1864). — Depuis la guerre de 1870, l'œuvre d'appauvrissement a été singulièrement aggravée par le pillage dans les départements envahis et par les ventes à l'encan au profit de riches étrangers.

hommes. On s'explique donc que , de ces grandes maisons, émanent des sentiments et des actes qui améliorent sans cesse les mœurs privées et la vie publique.

La population , attachée à la terre qui entoure l'habitation, offre les caractères distinctifs de toute bonne organisation sociale : elle jouit du bienêtre en toute sécurité , et elle est liée aux patrons par l'affection et le dévouement. On n'y rencontre jamais ces salariés à situation précaire qui pullulaient dans nos campagnes à famille instable, avant qu'on les eût attirés dans les villes. En première ligne se présentent des fermiers à prix d'argent : les uns, riches, exploitent plusieurs domaines avec le concours d'ouvriers domestiques ; les autres, de condition modeste, travaillent seulement avec leur famille. .Viennent ensuite des métayers qui relèvent directement du patron, et qui partagent avec lui les fruits du domaine ; enfin de nombreuses familles de bordiers fournissent à l'habitation et aux ateliers qui en dépendent , aux fermes et aux métairies, le complément de main-d'œuvre nécessaire.

Les bordiers sont rétribués à la fois par un salaire proportionnel à la quantité de travail et par l'allocation, à titre de subvention permanente, d'une horderie, composée d'une habitation, et de terres dont l'étendue excède rarement un hectare. Cette borderie , cultivée par la mère de

famille, par les jeunes enfants et par les vieux parents , fournit la plupart des objets nécessaires à l'existence du ménage, et notamment les légumes, les fruits, une boisson fermentée, le lait d'une chèvre ou d'une vache, la graisse et la chair d'un cochon , le chanvre et la laine pour la confection des vêtements. Le salaire du chef de maison, secondé par le fils héritier, est employé surtout à acquérir les céréales, le sel, une partie des vêtements et les articles de mobilier non confectionnés dans le ménage; le reste grossit le pécule qui sert à doter les enfants.

Ces petits tenanciers sont, pour l'exploitation principale et ses dépendances, une pépinière précieuse de domestiques et de journaliers. Ils concourent avec les paysans au recrutement des manufactures, des villes et des colonies ; mais leur fonction essentielle est d'assurer le service des moissons, en préservant la localité du contact délétère des nomades. Bien qu'aucun bail ne lie les parties, toutes tiennent à honneur de maintenir des. rapports fondés sur l'affection et la justice. Ce régime ne garantit donc pas seulement, aux ouvriers l'existence matérielle; il pourvoit aussi à leurs besoins moraux, en évitant des dé- ' placements onéreux et nuisibles aux mœurs. Ces avantages proviennent d'intelligentes fondations, témoignages de piété et de dévouement des générations antérieures qui ont établi sur le domaine

le culte, renseignement primaire, le service de santé, et des récréations morales.

Cette organisation ne donne pas seulement à la vie privée la stabilité et l'éclat : elle assure les mêmes avantages à la vie publique. Elle crée, dans chaque famille, une pépinière d'hommes d'État, d'hommes de guerre et de magistrats plies dès l'enfance au travail et à l'obéissance , ayant trouvé dans la vie agricole cette expérience qu'aucune école ne saurait donner (§ 47) , imbus surtout de l'esprit de solidarité qui naît de la vie de famille , préparés par conséquent à pratiquer la vertu de l'homme public, c'est-à-dire le dévouement à la patrie. Cette culture traditionnelle des grandes aptitudes du cœur et de l'esprit désigne ces familles à la confiance du souverain et des populations dans toutes les bonnes constitutions sociales , dans celles qui , avec les formes les plus diverses, attribuent la prépondérance à la richesse et au talent complétés par la vertu. Et c'est ainsi que l'État et les familles prospèrent en développant , par cette heureuse alliance , les sentiments et les intérêts qui portent les hommes vers la vie rurale.

Les peuples qui accumulent dans les résidences rurales les principaux produits des travaux usuels et des arts libéraux, s'assimilent les éléments de stabilité que possèclent aujourd'hui les Townships de la Nouvelle- Angleterre (§ 65), les comtés bri-

tanniques (§ 57) , les petits cantons de la Suisse, les provinces basques et les provinces Scandinaves. Ceux, au contraire, qui concentrent exclusivement ces efforts sur les habitations d'une capitale et de quelques grandes villes, recherchent une gloire peut-être plus brillante, mais à coup sûr moins soUde ; et ils s'exposent à la décadence qui a successivement frappé Ninive, Babylone, Carthage, Rome et Venise.

Le propriétaire non résidant prive la population, et il se prive lui-même des avantages que je viens d'énumérer. Il ne peut ni élever ses enfants dans le milieu le plus favorable à la vie physique, ni les retenir à la meilleure école du travail et de la vertu. Il ne contribue en rien aux progrès de l'agriculture , et il reste étranger aux sentiments et aux intérêts de ceux qui sont attachés à sa propre fortune. Il laisse la localité dépourvue du foyer de sociabiUté et de patriotisme que seul il pourrait constituer, et il l'appauvrit plus directement encore en consommant au loin le produit net du sol. En laissant sommeiller les aptitudes que la vie rurale propage chez les riches, il porte à la paroisse (§ 65), à la province et à l'État un dommage irréparable. Au surplus, pour connaître tous les inconvénients de l'absentéisme, il suffit de prendre la contre-partie des avantages que j'ai signalés pour la résidence permanente.

Le Partage forcé désorganise avec des nuances

diverses la grande propriété, comme la petite : et il est bien digne de remarque qu'ici encore les types les plus épargnés sont les moins recommandables. Une famille établie à la ville, joignant aux fermages d'un grand domaine rural les revenus de biens mobiliers, les profits d'industries urbaines ou les salaires de fonctions publiques, peut aisément, par le système des lots, transmettre ce domaine à la génération suivante. Si d'ailleurs les hasards d'une licitation le faisaient passer aux mains d'une autre famille, il n'en résulterait aucun dommage ni pour l'agriculture, ni pour la localité, ni pour la chose publique. A ces divers points de vue, le rôle du nouveau propriétaire ne serait pas plus inutile que celui du prédécesseur ; souvent même le personnel des tenanciers ne serait pas modifié.

Il en est autrement pour une famille qui remplit honorablement les devoirs imposés par la résidence permanente , et qui n'a pas conjuré de longue main la crise provoquée par la mort de son chef, en pratiquant la stérilité systématique, ou en accumulant, sous forme de placements mobiliers , les produits nets du sol. Une famille nombreuse, qui a consacré la majeure partie de ses revenus à des améliorations foncières ou à des dépenses d'utilité publique, sera fatalement désorganisée , à la mort du père , avec tous les intérêts dont elle était le centre. Le domaine, ne pou-

vant être acquis sans péril par un des enfants, passera dans les mains d'un capitaliste étranger à la localité : ce dernier, porté par cela même à Tabsentéisme, arrivé, en général, au terme de sa carrière, sera incapable de s'attacher au sol et aux populations par ces liens que le temps seul peut former.

En résumé, Tagriculture souffre chez nous du mal déjà signalé pour les institutions que le plan de cet ouvrage offrait d'abord à mon examen : elle est incessamment troublée et affaiblie par notre régime de succession. Le Partage forcé affecte à la fois la petite et la grande propriété rurale : il détruit les petits domaines agglomérés, à familles fécondes ; il les remplace par ces petits domaines morcelés où la fécondité conduit fatalement au paupérisme, où le bien-être des individus se fonde sur la stérilité du mariage et sur l'égoïsme. Le Partage forcé ne nuit pas moins aux individus et à l'État en désorganisant les familles de grands propriétaires résidants, et en multipliant, parfois au détriment de la petite propriété, les grands domaines possédés dans le régime de l'absentéisme.

Le remède à opposer aux maux de l'agriculture est donc celui que j'ai indiqué pour la propriété et pour la famille : il se trouvera surtout dans la réforme du régime de succession. L'ana-

lyse que je viens de faire appuie les conclusions que j'avais déjà fondées sur des faits plus généraux et sur des considérations plus sommaires. Les deux classes d'agriculteurs qu'il importe de fortifier, je veux dire les petits propriétaires à domaines agglomérés et les grands propriétaires résidants, sont tout préparés à faire un usage judicieux de la Liberté testamentaire ; et la loi ab intestat, signalée par la pratique des meilleures races agricoles (§ 22), aurait pour effet immédiat d'améliorer la condition des propriétaires pauvres, et de réduire le nombre des grands propriétaires absents.

Pour que cette réforme de la loi s'accomplît , il faudrait baser notre régime de succession, non pas sur les passions d'un parti, sur l'esprit de domination des légistes ou sur les privilèges des gens d'affaires, mais bien sur l'intérêt général constaté par les déclarations des personnes vouées à un travail réellement productif. Identifiés plus que toute autre classe avec l'intérêt général , les agriculteurs, s'ils étaient consultés, mettraient cette vérité, en relief avec une évidence irrésistible ^^. Aussi, dès qu'on entrerait dans cette voie

26 L'enquête entreprise en 1866 sur l'état de souffrance de l'agriculture a été accomplie dans des conditions qui ne permettent guère d'en voir sortir la lumière. Provoquée surtout par des intérêts peu éclairés et par des passions politiques , elle a naturellement suscité chez les gouvernants un esprit de méfiance. Il n'y a donc pas lieu d'espérer que l'attention des déposants se soit

d'enquête, serait-il prudent de se mettre en garde contre une nouvelle difficulté.

L'esprit public n'a point été habitué par le régime administratif des deux derniers siècles à voir le bien surgir du concours spontané des citoyens (§ 63) : il serait donc à craindre que, poui!' échapper au mal présent, on n'eut recours à un remède non moins dangereux. Dès qu'on aurait compris que la loi actuelle de succession nous pousse dans une direction faussé, on serait tout d'abord porté à chercher dans une loi nouvelle le moyen de nous contraindre à rentrer dans la bonne voie. Selon l'exemple déjà donné par le premier Empire (§ 23), on n'abrogerait le Partage forcé que pour reconstituer le droit d'sunesse. Les hommes d'État chargés de la direction des enquêtes devraient se préoccuper de cette propension invétérée; à cet effet, ils auraient à mettre en lumière les faits démontrant qu'à ces deux régimes de contrainte également dangereux il faut désormais substituer la Liberté testamentaire , qui laisse au corps social le soin de se régénérer par sa propre initiative.

tournée généralement vers les sujets qu'il importait de traiter. 11 sera intéressant de voir si la fécondité du principe des enquêtes aura triomphé partiellement de l'insuffisance du programme. (Note de 1866.) — Cette dernière prévision s'est réalisée. De là deux réformes partielles proposées, savoir : au sénat, en juin 1870; à l'Assemblée nationale, en juin 1871. Voir P Organisation de la famille, 2« et 3« Appendices.

Peut-être, cependant, conviendra-t-il de ne pas appliquer immédiatement, jusqu'à ses plus extrêmes limites, le principe qui interdit en cette matière toute contrainte légale et toute intervention de l'autorité. L'état de choses antérieur a introduit dans le régime agricole plusieurs désordres auxquels la seule initiative des citoyens ne saurait guère remédier. La loi et le pouvoir exécutif devraient donc y pourvoir par une immixtion temporaire, analogue à celle que les Anglais confient aux commissaires*^ chargés de rendre la propriété agricole plus libre et plus individuelle. Parmi les mesures de ce genre qui m'ont été souvent signalées par les personnes ayant une longue pratique de Tiotre régime rural, je mentionnerai particulièrement les suivantes.

La Liberté testamentaire,^ sans détruire les nuances dues à la diversité des lieux et des traditions, rétabUra en France les familles-souches et les domaines agglomérés qui correspondent à la meilleure organisation de la petite culture. La réforme sera immédiatement adoptée par les populations méridionales et par les provinces récemment annexées *^ qui repoussent encore le Partage forcé ; elle ne se propagera, au contraire, qu'avec une extrême lenteur dans le nord de la France ,

27 Signalés ci-après (§60) sous le nom de Inclosure, ÇopyhoM

and Tithe Commissionners. 28 i^s Ouvriers des deux mondes,

t. Il , p. 52.

OÙ Finstinct de la transmission intégrale a été, soit étouffé par l'ancien régime, soit détruit par le régime nouveau. Les gens d'affaires, de leur côté, lutteront autant que possible pour conserver les avantages résultant de leur intervention dans les intérêts de la famille et de la propriété. Enfin, il y a lieu de penser que les tribunaux du nord de la France, en jugeant les contestations qui pourront surgir à l'occasion des testaments, se mon-, treront d'abord peu favorables à l'exécution de la volonté des testateurs. Cette impuissance de la liberté à produire une réforme immédiate dans les provinces imbues de fausses idées , est momentanément sans remède; mais cet inconvénient disparaîtra peu à peu, à la vue des succès obtenus dans les provinces mieux avisées.

Cepend^t , tout en respectant la liberté individuelle, et en suivant une saine pratique gouvernementale, on pourrait imprimer une première impulsion aux esprits, et hâter quelque peu la propagation d'un meilleur régime, par des encouragements particuliers qui seraient pour les populations du Nord une compensation! des maux imposés par la pratique du Partage forcé. Et puisque l'on donne annuellement, sur les fonds du trésor public , certaines primes aux races d'animaux perfectionnés, on pourrait provoquer, par des moyens analogues, l'établissement d'une économie rurale propre à faire naître et à conserver

les meilleures races de paysans. Des primes ou des exemptions temporaires d'impôt, accordées dans chaque district rural pour la création des premiers domaines agglomérés avec habitation centrale, offriraient, sous ce rapport, une certaine efficacité ; car la prospérité acquise tout d'abord aux nouvelles maisons serait un utile exemple que les autres familles suivraient peu à peu , lorsque le morcellement du sol et l'enchevêtrement des parcelles établies par le régime antérieur n'y feraient point absolument obstacle.

Les difficultés viendront surtout des villages à banlieue morcelée, où la résistance d'un seul intéressé pourrait empêcher la réforme réclamée par tous les autres. Cependant chaque propriétaire aurait avantage à les résoudre, puisqu'il augmenterait beaucoup le produit de sa culture en agglomérant toutes ces parcelles en un lot unique d'égale valeur. Des réformes de ce genre, faites en Allemagne ^^ par des villages entiers, ont toutes démontré que, même après l'immobilisation du capital nécessaire aux nouveaux domaines, ceux-ci, comparés aux anciens, ont toujours donné un accroissement de revenu net. Il y a donc lieu de présumer que les encouragements d'un gouvernement dirigé par une haute pensée de bien public produiraient, en quelques localités,

29 Les Ouvriers européens, p. 151; /e* Ouvriers des deux mondes, t. IV, p. 71.

runaiiimité nécessaire au remaniement des territoires morcelés , surtout lorsque la réforme de la loi de succession aurait donné aux propriétaires le pouvoir de conserver à la génération suivante le bienfait de l'agglomération.

Les petits propriétaires sont aujourd'hui peu enclins à introduire dans leurs domaines les améliorations de ce genre qui exigent seulement Tentente mutuelle de deux intéressés. La résistance au bien ne provient pas, en général, d'un esprit de routine qui ne permettrait pas d'apercevoir les avantages d'une meilleure répartition du sol ; elle est la manifestation habituelle d'une décadence morale qui, depuis les Valois et surtout depuis Louis XIV, ne cesse pas de se propager dans nos campagnes.

L'abondance des parcelles détachées des domaines à demi agglomérés, et enclavées au milieu des domaines voisins , est l'une des circonstances qui mettent le mieux en relief, dans le nord et le centre de la France, cette impuissance des petits cultivateurs à réformer l'assiette de leur propriété. Sans inconvénients essentiels pour les vignobles et les petites cultures des banlieues urbaines, les enclaves de petite dimension, inférieures par exemple à deux hectares, sont un obstacle permanent à toute exploitation perfectionnée des bestiaux, des céréales, des plantes fourragères et industrielles. Elles'ne se prêtent ni à l'emploi ra-

tionnel des ôaux, ni à rintervention des machines opérant avec économie les labours, les semailles, les sarclages et les récoltes ; en outre elles rendent ces mêmes perfectionnements impossibles sur une étendue considérable de terres enclavantes. Or il arrive souvent que deux domaines contigus offrent chacun une parcelle enclavée chez le voisin : chaque propriétaire , pour restreindre les transports et les pertes de déjections animales, pour rendre à la culture le sol des chemins de service, et surtout pour conjurer des conflits, aurait donc intérêt à conclure un échange qui rendrait plus facile et plus profitable la culture de son domaine.

Cependant cet échange de parcelles s'accomplit rarement, parce que les intéressés trouvent moins de satisfaction à se procurer un avantage qu'à maintenir un ordre de choses nuisible à leur voisin. Ce sentiment honteux entraine la conservation indéfinie des enclaves, malgré les ventes forcées et les liquidations qui fournissent périodiquement aux propriétaires enclavants l'occasion de les acquérir. Les voisins, en effet, s'empressent alors d'enchérir à tout prix , non -seulement avec le désir de nuire à l'acquéreur désigné par la nature des lieux , mais encore avec l'espoir de le rançonner plus tard en lui cédant l'acquisition. J'ai souvent suivi dans leurs détails ces luttes entre l'intérêt légitime et le sentiment coupable ,

et j'ai trouvé que c'est presque toujours ce dernier qui se montre le plus tenace et le plus entreprenant.

L'instinct du paganisme , qui portait les peuples anciens à traiter leurs voisins en ennemis, qui notamment faisait la faiblesse des peuples de la Gaule, se manifeste donc de nouveau dans nos campagnes; il y subit même, de nos jours, une recrudescence prononcée. Momentanément comprimé par la discipline persistante du christianisme et de la monarchie, l'antagonisme prend, dans ce milieu , un nouvel essor avec le scepticisme et l'esprit de révolution ^. Ces causes de relâchement du lien social agissent concurremment avec celles qui jettent l'instabilité dans la famille ; si elles persistaient plus longtemps, elles nous amèneraient bientôt dans la voie qui a conduit à leur perte tant d'autres peuples. Le devoir des bous citoyens est de combattre ces tendances païennes, directement par l'esprit

30 Un mémoire de M. le comte de Falloux signale , à cet égard , de^ meilleurs rapports sociaux dans la partie de l'Anjou qu'il habite : peut-être en est-il de même dans plusieurs autres districts ruraux , où la résidence permanente des grands propriétaires a conjuré le développement de Tantagonisme social. Je doute cependant qu'on puisse citer en France beaucoup d'exemples d'achats de parcelles enclavées , accomplis dans les conditions que M. de Falloux signale. (Dix ans d'agriculture : le Correspondant , décembre 1862.) Pour ma part, malgré de persévérantes recherches, je n'ai jamais observé un autre cas dans lequel des enclaves auraient été cédées au prix réel.

d'amour et de charité du christianisme , indirectement par toutes les réformes qui peuvent diminuer le nombre des occasions de conflit entre les familles.

A ce point de vue , il serait opportun de restreindre le droit de posséder ces petites enclaves. Toute enquête approfondie sur les causes de ce désordre rural prouvera que , loin de constituer un usage utile ou un intéi:êt légitime , ce droit n'est au fond qu'une atteinte regrettable et souvent scandaleuse portée à la propriété d' autrui. Combinée avec la réforme qui rendrait aux pères de famille le pouvoir de conserver à leurs descendants les domaines régénérés, cette législation spéciale ^^ prendrait fin dès que le mal serait guéri : sous ce rapport, elle se concilierait avec le régime de liberté et de droit commun, beau-

31 Le plan de cet ouvrage ne comportant point le développement des questions de détail , je me borne à signaler ici les traits essentiels d'une telle législation. Celle-ci aurait exclusivement pour objet les territoires agricoles propren^ent dits, cultivés à la charrue ; elle ne s'appliquerait ni aux vignobles et autres cultures à bras, ni aux banlieues urbaines déterminées par la loi (§65); elle ne concernerait pas non plus les enclaves sur lesquelles une habitation aurait été antérieurement bâtie. Elle conférerait à tous les propriétaires le droit d'acquérir, conformément à une procédure sommaire et gratuite , les parcelles enclavées dans leur propriété, dont l'étendue serait inférieure à une limite fixée par la loi. Cette limite correspondrait à l'étendue qui , dans aucune partie de l'empire, ne saurait être l'objet d'une culture perfectionnée. Les acquisitions de ce genre ne seraient soumises à aucun droit de mutation ; et il en serait de même pour celles que pourrait faire , à titre de remplacement, le propriétaire dépossédé.

coup mieux que les règlements restrictifs, souvent proposés dans le même but. Ce système est préférable à celui qui fixerait une limite au-dessous de laquelle il serait interdit de morceler le sol.

Le droit de morceler à Tinfini toute espèce d'immeubles doit être soigneusement distingué du droit à la possession des enclaves. Les Anglais, entre autres, nous donnent sous ce rapport Texemple d'une excellente pratique. Pendant les deux derniers siècles , ils ont supprimé les nombreuses enclaves créées par le moyen âge ; et aujourd'hui des centaines de Land-Societies (§46) attribuent chaque année des milliers de parcelles à leurs populations manufacturières, peu portées vers la propriété foncière (§ 25).

Les mesures de ce genre contribueraient surtout à la réforme des petits domaines ruraux ; on ne voit guère, en effet, comment des encouragements pécuniaires pourraient être, pour un grand domaine, des moyens essentiels d'amélioration. J'ai même trouvé , chez de grands propriétaires fort compétents, la conviction que les primes qui leur sont maintenant distribuées par l'État, pourraient être supprimées sous un meilleur régime.

La réforme de la grande propriété se trouvera moins dans l'ordre matériel que dans les in-

fluences morales créant les habitudes de résidence permanente. Elle consistera surtout à mettre les propriétaires fonciers en situation d'obtenir, dans la vie rurale , des avantages plus positifs que ceux qui leur sont maintenant acquis dans la vie ur-. baine. Or il ne suffit pas que les pères de famille retrouvent dans la Liberté testamentaire le pouvoir de réorganiser le foyer domestique. Il ne suffit pas qu'ils soient ainsi portés à renoncer aux plaisirs factices demandés aujourd'hui aux capitales, aux lieux de bains etaux autres réunions du monde oisif. Il faut encore que les hommes disposant d'une grande fortune et doués de facultés éminentes, acquièrent, dans leurs résidences rurales, l'influence qui leur est nécessaire pour diriger les affaires publiques , pour établir de nombreux enfants dans les autres professions utiles ; et , en résumé , pour satisfaire à toutes les exigences d'une ambition légitime.

Les peuples chez lesquels la grande propriété est solidement constituée ont tous été conduits , sur ce point , à des solutions analogues : ils attribuent de préférence aux propriétaires fonciers les magistratures locales (§ 57), ainsi que les hautes fonctions de la province et de l'État. En France même , où les grands propriétaires , malgré les fautes qu'ils ont commises et les haines qu'ils ont soulevées, sont moins désorganisés que les paysans , cette situation leur reste encore

partiellement acquise ; mais cette classe ne nous donnera tout l'appui qu'on en peut attendre que lorsqu'elle sera plus complètement associée à l'exercice du gouvernement. A ce point de vue, la reconstitution de la grande propriété est une question essentiellement politique ; c'est donc au chapitre du Gouvernement ( § 66) que seront complétées les considérations relatives à cette partie de la réforme.

Les questions que soulève l'intervention des grands propriétaires dans le gouvernement agiteront les esprits , chez les peuples ayant le sentiment d'une haute mission sociale à accomplir , tant qu'elles ne seront point résolues à la satisfaction générale. Depuis 1789, no^ constitutions politiques ont donné à ce sujet des solutions très -diverses. L'Empire et la Restauration ont voulu développer , au moyen de privilèges (§ 23) , l'influence de la grande propriété ; les gouvernements révolutionnaires se sont, au contraire, appliqués à l'amoindrir. Tous se sont abusés en croyant trouver une force dans la classe qu'ils prétendaient favoriser aux dépens de la justice et de la liberté. J'insisterai plus loin sur le danger de ces tendances exclusives (§62); et je montrerai que le temps a écarté la plupart des motifs qui , après une révolution violente , semblaient les autoriser. Nous pouvons déjà entrevoir la solution qui, après les discordes civiles, peut

seule fonder les gouvernements stables et les dynasties. Le problème social sera résolu, comme il l'a été à d'autres époques de corruption, par un petit nombre d'honnêtes gens qui se dévoueront à restaurer le règne de la vertu. La solution n'est ni moins opportune , ni plus difficile qu'elle ne l'était en Angleterre , au temps de Georges III, de Burke et de Johnson. Nous ne sommes pas plus dépourvus que ne l'étaient alors nos voisins, d'hommes capables de signaler le danger des vices et des préjugés éclos sous l'ancien régime en décadence. Plaise à Dieu que cette salutaire impulsion nous soit bientôt donnée , et mette fin aux haines qui nous divisent ! En revenant à l'esprit d'harmonie qui animait nos ancêtres au milieu du XVII® siècle , nous rendrons , sans arrièrepensée , à chaque classe de la société l'influence qui lui appartient naturellement. Les propriétaires ruraux de toute condition reprendront alors, en France , la haute mission qui leur est attribuée . chez tous les peuples libres et prospères.

S 35 l'art forestier est le seul ou, a défaut de la propriété

PAR des familles- souches, LA PROPRIÉTÉ PAR l'ÉTAT DOIT

être instituée dans l'intérêt public.

Les considérations que je viens d'exposer, en ce qui concerne la possession et la transmission

du sol arable, s'appliquent plus spécialement encore à la propriété forestière : elles intéressent beaucoup la France, où. de vastes espaces, en raison de la nature, de la déclivité ou de l'altitude du sol , ne sauraient recevoir une autre destination. Elles ont d'ailleurs un caractère de généralité , en ce qui concerne la production des arbres isolés , puisque toute contrée dépourvue de grands arbres est à la fois privée d'une ressource indispensable et de son plus bel ornement.

L'économie forestière repose sur quelques lois physiques qui sont fort simples , mais qui ne se fondent pas, comme la plupart des lois de l'économie rurale, sur l'intérêt immédiat des propriétaires. Il résulte de là que les forêts prospèrent seulement chez les peuples d'ancien régime où le législateur comprime la volonté individuelle, ou bien chez les peuples du régime moderne qui, tout en respectant cette volonté, la dirigent, par la force des mœurs , dans la ligne que tracent les intérêts généraux de la famille et de l'État.

La quantité de matière ligneuse produite annuellement sur un hectare de forêt varie beaucoup avec l'âge des arbres qui le peuplent. A peu près nulle dans les premières années qui suivent le semis ou la plantation , cette quantité augmente d'une manière lente mais continue jusqu'à une certaine époque, où elle atteint un maximum.

A partir de ce moment , la production annuelle

du bois sur le même hectare, tout en étant considérable , diminue aussi lentement qu'elle avait augmenté dans la période antérieure , jusqu'à ce qu'elle redevienne nulle comme elle l'était au temps du semis ou de la plantation. A cette seconde époque, les arbres ont atteint leur extrême croissance, et ne peuvent plus que décliner ; en aorte que, si on les laissait sur pied , la quantité de bois accumulée sur l'hectare décroîtrait chaque année.

On n'atteint guère cette dernière limite que dans le cas où les arbres servent surtout à l'ornement des habitations rurales , ou doivent acquérir, en vue de quelques usages spéciaux , des dimensions exceptionnelles. Les exploitations les mieux assises et les plus prévoyantes tendent seulement à obtenir, sur une surface donnée, le plus grand produit possible en matière ; et , à cet eiïèt , elles fixent à la croissance des arbres une durée qui se prolonge au delà de la première époque, mais qui devance de beaucoup la seconde.

Cette durée , qu'on appelle la révolution de la forêt, dépasse les limites actuelles de la vie active d'un chef de famille : elle atteint 120 ans pour la principale essence ^ et pour les beaux massifs

i Les futaies à' Epicéa {Abies excelsa L, D,) comprennent environ le tiers de la quantité totale de bois sur pied existant en Europe. Les forêts domaniales ou privées du Hartz, à la limite commune du Hanovre , du Brunswick et de la Prusse , sont surtout composées de celle essence , et elles présentent un des plus beaux

boisés de l'Europe. Il résulte de là que, pour obtenir d'une forêt homogène de 120 hectares le plus grand produit annuel en bois, il faut la diviser en 120 parties égales dont chacune reste intacte depuis la plantation jusqu'à la récolte. La coupe du bois âgé de 120 ans ne s'opère donc chaque année que sur un hectare , bien que les 119 autres hectares contiennent une quantité de bois 33 fois plus grande que la récolte annuelle dont le propriétaire se contente. En se préoccupant seulement du point de vue financier et de son bien-être personnel, le propriétaire d'une futaie ainsi aménagée se trouverait donc conduit à raser la forêt entière , et à placer à intérêt le produit de cette spéculation pour doubler son revenu annuel. Il sera encore plus porté à cette .destruction, si la désorganisation des mœurs l'autorise à placer son capital à fonds perdu , ou à le consommer immédiatement en jouissances égoïstes '. Tel est le genre d'attentat dont

spécimens d'économie forestière qu'on puisse observer de nos jours. Les coupes y sont généralement aménagées à 120 ans ; la production moyenne annuelle du bois y atteint, sous un climat sévère et sur un sol ingrat , 5 mètres cubes , ou 1830 kilogrammes par hectare. En remontant aux causes morales qui produisent ces merveilles d'art et de prévoyance , je suis porté à voir, dans le système forestier de plusieurs contrées allemandes,' un des traits les plus recommandables de la civilisation européenne. L'étude que j'ai faite de quelques forêts vierges me conduit à penser que peu de régions du globe portent , à surface égale , autant de bois sur pied que les grandes forêts de l'Allemagne du Nord. 2 Mes anciennes études métallurgiques et forestières me four-

notre sol a été l'objet pendant les orgies du XVIII® siècle. Depuis 4793, cette œuvre funeste s'est étendue avec un redoublement d'activité aux magnifiques futaies créées par le clergé , et attribuées par la confiscation à des bandes de spéculateurs qui ont été plus nuisibles à nos forêts que ne l'eût été une nouvelle invasion de nomades

lussent un exemple qui met en relief le contraste des deux systèmes de possession du sol forestier.

Une forêt de 120 hectares , transmise héréditairement dans une famille -souche, produisait annuellement 220 tonnes de bois sec (tenant 0,32 d*eau pour 1,00 de ligneux), rendant 69^,3 de char-, bon qui valait, rendu aux fonderies de la contrée, 4,158 fr. L'abatage du bois, la carbonisation et les transports assuraient aux ouvriers assistés de leurs animaux de trait un salaire de 1,782 fr.; en sorte qu'il restait au propriétaire, à raison de 10 fr. 80 par tonne de bois ou de 19 fr. 80 par hectare, un produit net de 2,376 fr.

La même forêt, attribuée à une famille instable, a été rasée par l'acquéreur, qui en a tiré 7,260' de bois vendues aux fonderies 78,408 fr. Cette somme, «prêtée à une maison de commerce, au taux de 6 0/0, a donné un revenu annuel de 4,704 fr. Le propriétaire n'a pu dès lors tirer du sol un produit annuel qu'en affermant, pour le parcours des moutons, un maigre pâturage qui, sur des montagnes élevées et à pentes rapides , se détériore chaque année. Loué à raison de 2 fr. 10 par hectare, le sol ne produit plus que 252 fr.; mais le revenu annuel du nouveau propriétaire est élevé à 4,956 fr.

La destruction des forêts de montagnes, alors même qu'elle se justifie par l'intérêt du propriétaire , est un vrai désastre pour la population, le climat, le régime des eaux et Texploitation des mines ; le mal n'a même plus de compensation, quand le produit du défrictiement est gaspillé avec une destination immorale. On comprend donc la sagesse des coutumes qui , fondant les libertés civiles et politiques sur la propriété individuelle, et repoussant la propriété domaniale , se plaisent à honorer les familles-souches propriétaires de futaies.

§ 35. — VAWT DES FORÊTS 101

asiatiques. Ainsi disparaissent nos dernières futaies patrimoniales, à mesure que le Partage forcé détruit dans nos familles les sentiments de solidarité qui avaient résisté à la corruption de l'ancien régime.

Ces antiques futaies qui faisaient le plus bel ornement de nos montagnes, qui y maintenaient, avec les matériaux nécessaires à nos constructions, des prairies bien abritées, dei sources abondantes et des cours d'eau réguliers, sont maintenant remplacées par des roches nues et par des ravins qui , desséchés pendant la saison d'été, versent, à l'époque des pluies, sur les vallées inférieures des torrents dévastateurs. Nous sommes donc amenés à conclure de ce nouvel exemple que toute atteinte portée à l'ordre moral et à l'organisation de la famille entraîne , même au point de vue matériel , des dommages incalculables pour la société tout entière.

La réforme des forêts , comme celle de l'agri- culture , marchera de front avec la restauration des habitudes et des sentiments que nos classes dirigeantes s'appliquent à détruire depuis deux siècles. Elle s'accomplira d'elle-même par le rétabUssement des familles-souches incorporées au sol. Celles-ci, préoccupées du bien-être des générations futures, aimant à jouir des vieux ombrages qui ont abrité les ancêtres , mettront un légitime orgueil à accumuler les splendeurs de la

création sur le domaine patrimonial qu'elles veulent rendre cher aux enfants, et qu'elles considèrent comme un abrégé de la patrie.

Tant que subsistera l'esprit d'individualisme , que propagent chez nous les mauvaises mœurs et le Partage forcé, on tentera vainement de fonder sur la propriété privée une bonne économie forestière. Pour conserver à la France les nobles futaies de l'Alsace et de la Lorraine ^, il faudra continuer à les régir par le système de la propriété domaniale. La substitution de l'État à la famille est donc encore ici, comme dans la plupart des autres modes d'activité sociale (§63), la conséquence forcée des abus de l'ancien régime et des erreurs de notre temps. C'est l'une des causes qui amoindrissent chez nous l'indépendance individuelle , sans laquelle il n'y a pas de liberté civile et politique.

3 La préparation de cette nouvelle édition m'a souvent ramené aux souvenirs de nos désastres. Ici, cependant, comme en d'auties passages, j'ai cru devoir conserver le texte de 4867. Puisse -t- il rappeler aux partis qui nous divisent que leur union peut seule conjurer de nouvelles catastrophes et rétablir la prospérité !

I/INDUSTRIE MINÉRALE, PLUS QUE TOUT AUTRE ART USUEL, AT- TACHE LA POPULATION AU SOL, ET ELLE CRÉE LA SOLIDARITÉ DES GÉNÉRATIONS SUCCESSIVES.

L'industrie minérale peut être considérée comme une transition entre la culture du sol et l'industrie manufacturière. Elle touche à celle-ci par la nature des méthodes de travail qu'elle emploie : ces méthodes sont plus ingénieuses que celles dont l'agriculture s'est longtemps contentée, et elles exigent des qualités qui se développent en général avec un certain degré d'instruction reçu dans les écoles. D'une autre part, les mines se distinguent des manufactures par plusieurs caractères qui les rapprochent de l'industrie agiicole. Ainsi le succès dépend de la nature des gîtes minéraux et des conditions techniques de l'extraction , encore plus que de l'habileté qui préside au commerce des produits et des matières premières. Les produits des mines offrent d'ailleurs , comme le blé , une stabiUté de prix qui n'appartient guère aux produits des manufactures. Enfin les agglomérations de métaux qu'a faites la nature dans les grands districts de mines, doivent être, pour la plupart, regardées comme inépuisables. A tous ces titres , les exploitants de mines participent de la quiétude des

agriculteurs. Mais, comme ces derniers , ils n'acquièrent cette heureuse situation qu'à la faveur de bonnes institutions sociales ; et c'est ici le lieu de rechercher celles qui , de notre temps , se montrent le plus efficaces.

Certaines exploitations minérales, semblables en cela aux entreprises agricoles ou manufacturières, peuvent prospérer, même avec de mauvaises institutions , si des attaques contre la paix publique n'entravent pas la demande croissante des produits minéraux. Telles sont les exploitations qui donnent des produits de peu de valeur, extraits de gîtes étendus, voisins de la surface, faciles à découvrir et à travailler, et qui peuvent être abandonnées ou reprises, selon les besoins du moment. A cette catégorie se rattachent la plupart des matériaux de construction, des minerais de fer et des combustibles minéraux.

Les autres métaux, étant d'un prix élevé, peuvent être achetés au loin ; et il est moins nécessaire de les extraire en chaque lieu. Ils sont disséminés par filets minces, en une multitude de fissures pénétrant dans le sol à de grandes profondeurs. Ces gîtes partiels se comptent souvent par dizaines dans une exploitation : les uns sont presque toujours stériles ; les autres offrent, dans leur allongement comme dans leur profondeur, de brusques alternances de stérilité et de richesse.

Leur caractère le plus constant est donc Tinégalité. Les champs d'exploitation ne se découvrent qu'après de longues années de recherches dispendieuses ; et il y a telle mine qui doit sa prospérité présente aux travaux accomplis sans rémunération par plusieurs générations de travailleurs. Réciproquement, une mine prospère accroîtrait tout d'abord ses bénéfices dans une proportion considérable, en suspendant les recherches ou les travaux entrepris dans l'intérêt de l'avenir, et en se bornant à extraire les minerais contenus dans les champs fertiles découverts par la sollicitude et les sacrifices des prédécesseurs. Mais, lorsque les ressources acquises auraient été épuisées par cette exploitation égoïste, la mine, avant d'être ramenée à son ancien état de production régulière, devrait absorber préalablement, sans rémunération immédiate pour les exploitants, les avances qui lui auraient été antérieurement refusées. Conduites avec sagesse et prévoyance , les exploitations de mines ne rendent habituellement pour le capital engagé qu'un médiocre intérêt; elles offrent cependant un attrait irrésistible à ceux qui les dirigent , et aux ouvriers mineurs , associés par d'équitables combinaisons aux chances de profit. Cet attrait vient de l'attente de l'inconnu et de la lutte avec le hasard qui donnent tant de charme aux chasses , aux pêches et aux cueillettes. Sous ce rapport, les mines donnent

à une disposition fort commune du cœur humain des satisfactions qu'on ne saurait demander aussi légitimement aux loteries. De temps en temps , en effet, une riche découverte vient récompenser la modération et la persévérance du mineur, en stimulant son ardeur, et en l'excitant à de nouveaux efforts.

Cette esquisse sommaire montre que l'exploitation des mines métalliques prospère surtout sous l'inspiration de deux sentiments, plus indispensables ici que dans toute autre branche d'activité sociale. Le premier est cette prévoyance qui porte le bon père de famille à se priver des jouissances que donnerait la consommation immédiate des richesses, pour les conserver à ses descendants. Le second est cet amour du sol qui porte à désirer que l'activité locale continue à garantir la fortune du maître, le bien-être de la population , la splendeur du pays. Ici se retrouvent donc, avec plus d'intelligence, de travail et d'abnégation, les tendances auxquelles est due la conservation des futaies (§35), la plus belle décoration de la propriété foncière. C'est dans ces conditions que s'exploitent les célèbres mines d'argent, de cuivre, d'étain et de plomb que l'opinion publique considère justement comme une des gloires des îles Britanniques et des États allemands.

Dans la Grande-Bretagne, tous les gîtes miné-

s 36. — L'ART DES MINES 107

raux constituent une propriété distincte qui, transmissible selon le droit commun, est habituellement réunie à la grande propriété rurale, et en forme , avec le manoir, les prairies, les arbres et les eaux , une noble dépendance. Quelques propriétaires exploitent leur mine en régie, avec le concours de domestiques et de tenanciers ; presque tous concèdent leur droit à de riches fermiers attachés aux mines, comme les fermiers ruraux sont attachés aux champs. Ils se contentent habituellement d'une redevance en nature qui n'excède guère le vingtième du produit brut, et qui laisse aux exploitaijits et à leurs ouvriers la plus grosse part du profit. Les grands propriétaires anglais secourent avec empressement les exploitants, lorsque s'accumulent les mauvaises chances. A ces époques, ils font remise de la redevance ; et ils contribuent, s'il est nécessaire, aux travaux entrepris pour surmonter certains obstacles, ou pour rechercher de nouveaux gîtes. Ils coopèrent, en un mot, dans ces temps de crise, aux sacrifices qui conserveront à la population une branche essentielle d'activité. Cette organisation n'entretient pas seulement une race de grands propriétaires , prêts à se dévouer au gouvernement local (§ 57); elle crée en outre des corps puissants d'ingénieurs, de contre-maîtres et d'ouvriers qui, en se juxtaposant aux populations rurales, doublent la force du pays. Elle a même donné naissance, depuis une

époque reculée, à d'excellentes associations (§ 44) qui sont parfaitement adaptées aux convenances de l'industrie minérale , et qui forment , par un admirable ensemble de rapports sociaux et de procédés industriels, un des traits les plus originaux de la constitution britannique.

Dans les États allemands, la propriété des mines métalliques, celle des grands gîtes carbonifères et de quelques *mines de fer sont également distinctes de la propriété superficielle. Dès le moyen âge , en vertu d'un droit régalien, ces mines étaient exploitées en régie par les seigneurs féodaux et par les petits princes qui se partageaient la souveraineté du territoire germanique. Depuis lors, cette sorte de propriété a subi les mêmes vicissitudes que la souveraineté : tantôt elle a été conservée par les anciennes familles seigneuriales ramenées à une situation privée ; tantôt elle a été réunie au domaine des grands États formés à leurs dépens. Cependant, même dans ce dernier cas, le génie allemand a conservé l'autonomie de chaque groupe de mines , et il s'est bien gardé de les englober tous dans un système de centralisation.

Ainsi, les mines d'argent et de plomb du Hartz, décrites dans un autre ouvrage \ sont concédées

1 Les Ouvriers européens, p. 245.

à des compagnies d'actionnaires qui se recrutent dans les localités voisines ; elles sont exploitées , suivant d'antiques traditions sans cesse modifiées, selon les progrès de la science et de l'art, par des corporations d'ingénieurs, de contre -maîtres et d'ouvriers, sous le patronage de petits États ayant, à vrai dire , le caractère provincial. Les bois de soutènement et les combustibles nécessaires aux mines et aux usines sont fournis par les forêts domaniales qui couvrent les montagnes métallifères. Une fonderie domaniale traite, dans chaque district, les minerais provenant des diverses mines : elle prélève sur les métaux produits les redevances dues à l'État pour le droit régalien, la fourniture des bois et la fusion des minerais. Des institutions de prévoyance et de patronage qui paraissent avoir précédé tout ce qui s'est créé en ce genre dans l'occident de l'Europe, et qui peuvent être encore aujourd'hui citées comme des modèles, préservent contre les atteintes de la misère les mineurs, les bûcherons et les fondeurs. Ces associations trouvent leur principal moyen de sécurité dans un régime d'engagements volontaires permanents, lié à un système de réserves tendant à maintenir aux époques critiques l'activité des exploitations. Enfin la province elle-même s'empresserait , dans les circonstances difficiles , de compléter les ressources qui ne seraient pas fournies par l'industrie.

En résumé, le système allemand diffère du système anglais, en ce que dès corporations protégées par la province se substituent à des particuliers et à des corporations indépendantes. Mais, s'il y a diversité dans la forme, il y a, dans le fond, analogie ou identité. Les deux régimes reçoivent de la nature des choses un caractère éminemment national : ils se basent l'un et l'autre sur la solidarité des générations successives, maintenue d'âge en âge par la sollicitude des pères de famille et des propriétaires.

Les États-Unis de l'Amérique du Nord n'ont , en ce qui concerne les mines , aucune législation spéciale. Même dans les provinces du Nord-Est, où le sol est fort morcelé, les gîtes minéraux sont attachés à la propriété de la surface, et prospèrent avec elle.

En France, les gîtes minéraux offrent encore plus distinctement qu'ailleurs les deux cas que j'ai signalés. Malheureusement notre loi des mines n'en tient point assez compte, et chaque jour la pratique administrative vient aggraver les inconvénients de l'assimilation établie mal à propos entre des choses fort différentes.

Les gîtes de fer sont répandus avec profusion sur la majeure partie du territoire. Les plus importants affleurent à la surface. Quelques-uns se confondent avec la terre végétale; en sorte que la

§ 36. — L'ART DES MINES tll

charrue devient, pour ainsi dire, un outil commun à l'agriculteur et au mineur. Ces conditions, plus favorables qu'en toute autre région de l'Europe , se présentent surtout en Champagne, en Lorraine, en Alsace, en Franche-Comté, en Bourgogne, en Nivernais, en Berri et en Périgord : c'est-à-dire dans des provinces où le combustible végétal est également fourni en abondance par de riches forêts. Sous l'ancien régime, malgré les variations incessantes des règlements, ces gîtes ont été presque tous, en fait, exploités librement par les propriétaires de la surface. Depuis l'invention du haut fourneau , faite en France au xvi® siècle , la production de la fonte et du fer s'est rapidement accrue, et a longtemps devancé la consommation. Elle a résisté aux ordonnances par lesquelles Louis XIV a détruit le régime de libre possession restauré par son aïeul. Cette prospérité elle-même s'est maintenue, malgré les impôts qui grevaient l'exportation, pendant toute la durée du icviii® siècle. Pendant cette période, nos usines à fer, ne trouvant point en France un débouché suffisant , avaient même réussi à envahir les marchés de l'Angleterre, où le défrichement des forêts réduisait sans cesse cette branche de métallurgie.

Sous la République et l'Empire, les usines au bois ont largement suffi à tous les besoins civils et militaires, sans ressentir le contre-coup des deux législations de 1791 et de 1810. A dater de 1835,

nos usines, s'appropriant les procédés anglais, ont pris un accroissement considérable dû au remplacement du charbon de bois par la houille et à l'extension des usages du fer. Sous le régime douanier qui attribuait à nos usines le monopole de la consommation française, cet accroissement n'a guère été entravé par la loi de 4840. Mais, depuis que la réforme douanière de 4864 a mis nos usines en lutte avec celles de l'étranger , il y a toute convenance à supprimer la législation compliquée qui pèse sur la métallurgie et sur la propriété. Cette dernière réforme devrait d'ailleurs respecter les droits acquis : elle consisterait surtout à rendre aux propriétaires de la surface la libre disposition des gîtes de fer non concédés.

Toutefois , la véritable réorganisation de cette branche de métallurgie se trouvera dans une autre voie. Les usines à fer sont de véritables manufactures qui ne sauraient prospérer avec notre régime de Partage forcé. Ce régime, en effet, tend à séparer chaque usine de la forêt qui devrait lui assurer la majeure partie de son affouage. Il ne permet pas que les usines se transmettent aux descendants des fondateurs; il en attribue la propriété à des sociétés par actions qui, sous un meilleur régime de succession, en Angleterre par exemple, ne peuvent soutenir pour cette spécialité la concurrence de familles. La Liberté testamentaire

est donc ici plus qu'ailleurs la première condition de succès.

Les gîtes carbonifères existent en France dans des conditions fort différentes , comprises entre deux types extrêmes.

Le premier type , représenté surtout par les nombreuses couches de houille du Nord et du Pas-de-Calais, constitue de vastes bassins, dont les produits exercent une influence considérable sur la prospérité du pays. Ces masses minérales n'affleurent guère à la surface du sol. Elles se trouvent souvent à de grandes profondeurs, sous des terrains imprégnés d'eau; la recherche et l'extraction du combustible y offrent par conséquent de grandes difficultés. L'exploitation de la surface et celle du fond ne forment plus ici deux industries connexes. Il peut donc être utile de séparer les deux genres de propriété , et de soumettre la propriété souterraine au régime des concessions prescrit par la loi de 1840.

Le second type est représenté par les lignites et les anthracites affleurant en petites masses près de la surface du sol, notamment dans risère, les Hautes et les Basses- Alpes. Ces gîtes donnent des produits de faible valeur qui, destinés à la consommation locale , ne sauraient jouer un rôle essentiel dans l'économie générale du pays : ils peuvent donc être exploités sans inconvénient par les propriétaires delà surface. On a toujours

gêné les localités, sans profit pour l'intérêt public, et contrairement à l'opinion d'hommes compétents, en instituant ces petites concessions selon les prescriptions absolues de la loi.

Cependant, on ne saurait établir en principe, entre les deux catégories de gîtes, une distinction que peuvent modifier de nouvelles circonstances. Il conviendrait donc de laisser, sous ce rapport, à l'autorité publique un pouvoir discrétionnaire que la loi delSlOlui refuse. Les propriétaires delà surfac pourraient exploiter tous les gites carbonifères sur leur terrain et en vendre les produits, sans avoir à réclamer aucune permission. L'autorité, de son côté, concéderait les exploitations quand l'intérêt public l'exigerait; et elle réglerait par l'acte de concession les droits des propriétaires intéressés qui ne se seraient pas entendus à ce sujet.

Le régime des concessions de gites houillers a été parfois utile dans le passé, et il peut l'être encore dans certains cas. Mais il n'est point indispensable , et l'on s'est trompé en lui attribuant l'extension considérable qu'a prise, depuis 1840, la production des combustibles minéraux. Un progrès analogue s'est manifesté partout où cette propriété a été constituée libre et individuelle, et mise autant que possible à l'abri des procès. Dans les pays où la propriété de la surface entraîne celle des gîtes minéraux, le morcellement du sol n'a jamais fait obstacle à la bonne exploitation des

combustibles. L'expérience a même démontré que les motifs invoqués, à ce sujet, par nos législateurs de 4810 n'étaient nullement fondés : les exploitants de gîtes carbonifères morcelés sont portés à grouper leurs intérêts , non-seulement pour réduire les frais d'extraction , mais surtout pour améliorer les conditions de la vente des produits. Et il est évident pour ceux qui connaissent l'histoire de nos mines que si, selon le principe du code civil , on avait attribué les gîtes carbonifères aux propriétaires de la surface, le législateur aurait dû intervenir, non pour stimuler, mais pour modérer la tendance à l'association (§ 45).

En résumé , pour les gîtes carbonifères, il faudrait conserver en principe le régime actuel; mais il conviendrait de laisser en pratique les propriétaires exploiter librement leur sol, tant que l'intérêt public ne réclamerait pas le régime des concessions.

Les gîtes métallifères, et notamment ceux de plomb, de cuivre et d'argent, abondent dans les montagnesdesVosges, des Alpes,de l'Auvergne, du Quercy et des Cévennes : c'est pour eux qu'il importe, non-seulement de constituer une propriété libre et individuelle, mais encore de créer la solidarité entre les générations successives de propriétaires. Or nos lois, loin de tendre vers ce but, ont eu presque toujours pour effet d'amener le résultat inverse.

Vers la fin du moyen âge, nos souverains, égarés par les légistes, tentèrent d'exercer sur les mines le droit régalien sous un régime de centralisation. A dater de 4415, lorsque déjà les mines allemandes florissaient, grâce au développement spontané des forces locales , nos rois imaginèrent de soumettre à l'autorité d'un haut dignitaire, dit Grandmaître des mines, la concession et la surveillance de tous les gîtes minéraux du royaume. Ce sys- .tème, dont l'exécution fut ordinairement confiée à un homme de cour ignorant et incapable , eut pour résultat de décourager les exploitations qui tendaient à s'organiser sous l'influence des seigneurs* et des corporations locales. Le Grand-

1 Parmi les branches de l'industrie minérale qui ont prospéré pendant des siècles en se conservant dans les générations successives d'une même famille , on peut citer l'exploitation des sources salées formées dans les masses de sel gemme , et celle des marais salants alimentés par les eaux de la mer. Comme les domaines ruraux, les forêts et les forges, les grandes salines de l'intérieur et du littoral ont donné une stabilité inébranlable à certaines familles qui ont fourni à leur province ou à leur ville une suite non interrompue de grands citoyens. Je citerai , entre autres , l'exemple suivant qui m'est signalé par une communication récente de M. Ch. de Ribbe et de M. 0. Teissier, de Toulon (Var).

La famille Beaussier, établie à Toulon, possédait encore en 1789 les salines du Mourillon, acquises par elle en 1289, et le fief de la Chaulane, institué à son profit en 1364. Pendant cinq siècles , les Beaussier furent représentés, en qualité de consuls et de conseillers de ville, par quatre-vingt-deux de leurs descendants, dans l'administration municipale. De cette souche féconde sortirent, en outre, de nombreux rejetons qui se distinguèrent dans la marine royale et dans Tordre des religieux de la Merci , dont les membres se dévouaient au rachat des captifs.

maître vendit ou afferma habituellement les concessions de mines à des spéculateurs qui s'inspirèrent rarement des sentiments du père de famille et du propriétaire. Enfin, la Révolution, en imposant le Partage forcé et en exagérant les vices du système administratif (§63), vint détruire les derniers vestiges de l'esprit de conservation qui avaient pu résister aux abus de l'ancien régime.

Toutes les études qui ont été faites à ce sujet prouvent que cette décadence ne saurait être attribuée à la stérilité des gîtes métallifères , et qu'il s'agit bien ici de causes générales tarissant des sources fécondes d'activité. L'une des indications les plus concluantes se tire de l'histoire des mines d'argent, de cuivre et de plomb de la chaîne des Vosges : exploitées avec succès depuis le moyen âge , sous l'inspiration de l'esprit germanique, fort productives au milieu du xvii® siècle , lorsqu'elles furent incorporées au territoire français par l'annexion de l'Alsace , ces mines n'ont pas cessé de déchoir depuis cette époque , et elles ont été définitivement abandonnées après la Révolution. C'est en vain que, depuis 4840, l'État a concédé, à titre gratuit, plusieurs centaines de mines métalliques : il n'y en a pas dix où s'opèrent aujourd'hui des travaux de recherche; c'est à peine si trois ou quatre donnent régulièrement quelques produits.

Comme je l'ai indiqué, la réforme de cet état de choses est subordonnée à l'adoption d'un régime de succession qui laisserait aux propriétaires te pouvoir de perpétuer dans leurs familles l'exploitation des mines. Les modifications spéciales qu'il conviendrait d'introduire dans le régime actuel des mines consisteraient surtout : à déposséder, conformément à la faculté créée par la loi, tous les concessionnaires dont les mines restent inexploitées ; puis à adopter , pour les gîtes non concédés ou rendus au droit commun de la propriété , le principe indiqué cidessus pour les gîtes carbonifères.

Ces deux modifications simplifieraient le texte de la loi, et réduiraient à peu de chose le travail administratif. On améliorerait encore l'état actuel en rattachant à la propriété de la surface beaucoup de gîtes classés à tort comme mines dans la loi de 1840, et en se bornant à réglementer les gîtes de combustibles, de plomb , de cuivre , d'étain, d'antimoine et d'argent. Au même point de vue, on s'implifierait, par des abonnements à longs termes , le règlement des redevances dues à l'État, et on supprimerait toute immixtion administrative dans les exploitations où la sécurité des ouvriers n'a jamais été compromise.

En attendant que de grands propriétaires ou de grands capitalistes, portés par ces réformes vers l'industrie minérale , aient pris l'ascendant

nécessaire pour lui imprimer une impulsion féconde, il y aurait lieu peut-être de diriger les esprits dans cette voie , en s'inspirant du régime germanique. Cette tentative serait particulièrement opportune , si Tune des réformes indiquées plus loin (§ 66) attirait vers nos grandes mines métallifères la sollicitude de l'esprit provincial. On trouverait pour Texécution un personnel précieux dans le corps des mines, qui se recrute, depuis un demi- siècle, parmi les premiers élèves de l'École polytechnique. Ce corps, dont les fonctions administratives et réglementaires seraient singulièrement restreintes par le nouveau régime , fournirait en partie le personnel dirigeant des associations privées qui pourraient s'organiser sous le patronage des provinces. Constitués comme les corporations libres (§47) chargées d'enseigner les sciences, les lettres et les arts, les ingénieurs des mines auraient désormais pour mission principale l'enseignement de l'art des mines , de la métallurgie et des sciences qui s'y rattachent. Ils conserveraient également la gestion des laboratoires d'essais et d'analyses chimiques; enfin, ils rempliraient les missions temporaires que l'État jugerait convenable de leur confier pour assurer l'exécution de la loi des mines. Ils recevraient, à titre de dotation, outre le matériel des trois écoles de mines , une subvention inférieure à la somme maintenant allouée

par le budget. Cette subvention décroîtrait chaque année, et prendrait fin après un certain délai.

Cette réforme améliorerait l'enseignement des sciences qui se rattachent à l'industrie minérale , et elle contribuerait vraisemblablement aux progrès de l'industrie elle-même. Mais son principal avantage serait de commencer une des œuvres capitales de notre temps (§ 67), en substituant à une intervention peu judicieuse de l'État l'action des provinces, des associations et des individus. Tout en respectant les droits acquis, la réforme donnerait une direction plus féconde à des aptitudes éminentes ; elle soulagerait le trésor public, et supprimerait, au grand profit de l'activité privée, des règleihents stériles.

La métallurgie, qui a pour but d'extraire les corps inorganiques , et en particulier les métaux de leurs minerais ,• est , à vrai dire , la manufacture du règne minéral. Liées nécessairement, pour les produits d'une faible valeur, à l'industrie extractive, elle en devient indépendante pour les produits plus précieux, à mesure que les moyens de transport se perfectionnent et que l'importance de la houille comme agent calorifique se fait mieux sentir. Ici la houille ne fournit plus seulement, comme dans la plupart des industries manufacturières, la vapeur nécessaire aux actions mécaniques ; elle agit comme combustible proprement dit, pour développer les

températures élevées qu'exigent la fusion des minerais , ainsi que l'affinage et l'élaboration des métaux. Le petit port de Swansea, situé sur le golfe de Bristol , au milieu de la région où affleurent les nombreuses couches de houille du grand bassin gallois , doit sa prospérité à une spécialité de cette industrie; et il reçoit maintenant, outre les minerais de cuivre du comté de Cornouailles et de l'Irlande , ceux de la Toscane , de l'Espagne, de l'Algérie, du Chili, de l'Afrique méridionale et de l'Australie. Ces usines centrales, qui créent des marchés publics pour les minerais, viennent de plus en plus en aide au mineur en le dispensant d'appliquer au métier du fondeur une partie de ses soins et de son capital. Sur ce point comme sur tant d'autres, la France est heureusement placée pour exercer son activité manufacturière ^ La métallurgie nous fournira l'gccasion de cultiver des aptitudes utiles ; car il est peu de travaux qui donnent lieu à d'aussi ingénieuses applications de la science et de l'art. Nos principales fonderies de minerais métalliques s'établiront sur les rivages de la Manche et de la Méditerranée , près des bassins houillers du Nord et du Midi. Plusieurs tentatives heureuses , faites dans ces localités , peuvent déjà indiquer l'avenir

2 Voir la conclusion de l'ouvrage ayant pour titre : Description des procédés métallurgiques employés dans le pays de Galles pour la fabrication du cuivre; 1 vol. in-8®, Paris, Carilian-Gœury, 1848.

réservé , chez nous , à cette branche de l'industrie minérale.

l'industrie manufacturière , FÉCONDÉE PAR LA LIBERTÉ TESTA- MENTAIRE ET PAR LE PATRONAGE, FORTIFIE LES NATIONS; PRIVÉE DE CES DEUX APPUIS, ELLE LES AFFAIBLIT EN CRÉANT LE PAUPÉRISME.

Les manufactures proprement dites, ayant pour objet d'élaborer sous toutes les formes les produits bruts de l'agriculture et des mines , ne sont point liées au sol ou à la population par des rapports nécessaires. Leur situation précise est souvent désignée aux esprits sagaces par certaines conditions impérieuses ; mais elle est parfois subordonnée à la volonté du chef d'industrie. Telle manufacture qui peut , à la rigueur , réussir sur un point quelconque du territoire national, peut également être transportée en pays étranger. Sous ce rapport, l'industrie manufacturière n'a pas la stabilité des trois groupes d'industries extractives décrits aux paragraphes précédents : elle ne garantit pas aussi bien le pain quotidien de l'ouvrier imprévoyant, c'est-à-dire le premier besoin de toute civilisation. Elle se prête plus facilement à l'abandon du patronage , et elle a un caractère moins national que l'exploitation des champs, des forêts et des mines. Les pro-

duits manufacturés, en effet, ayant pour la plupart une grande valeur, peuvent supporter les frais de transports lointains. Il s'établit ainsi d'un pays à l'autre une vive concurrence. Les producteurs ne peuvent donc prospérer qu'en subordonnant leurs entreprises et leurs rapports sociaux à une incessante préoccupation pour le gain et l'épargne.

Cette disposition permanente de l'esprit, si elle n'est pas contre-balancée par les influences émanantde la religion, de la famille et de la Coutume ^ , développe l'intérêt personnel plutôt que l'amour du prochain et le dévouement à la patrie. Il est même juste de remarquer que les manufacturiers les plus généreux, s'ils cédaient toujours à leurs sentiments, négligeraient la profession et compromettraient le sort de la famille. A ces divers titres , l'industrie manufacturière , considérée au point de vue des satisfactions données aux grands intérêts sociaux , se place donc , dans la hiérarchie des professions , à un rang moins élevé que Tagriculture , l'art forestier et l'industrie minérale.

Les manufactures, cependant, rachètent cette infériorité par plusieurs traits excellents. D'une part, elles exigent des patrons, des contre-maîtres et même des ouvriers , une culture d'intelligence

1 L* Organisation du travail, chap. u.

et des efforts de travail dont se dispensent les agriculteurs qui conservent les habitudes de l'ancien régime *. En assurant aux esprits cultivés des situations avantageuses, elles excitent les familles à fournir ce moyen de succès à leurs enfants; elles donnent donc à l'instruction primaire l'encouragement le plus efficace. Telle population qui repousse les écoles tant que son activité se borne aux méthodes traditionnelles de l'agriculture, les recherche avec empressement dès qu'une manufacture ou une usine métallurgique viennent ouvrir à l'esprit de nouvelles perspectives ^ A la vérité, l'industrie manufacturière a souvent affaibli les nations en créant le

- Il ne faudrait pas conclure de cet aperçu que la nature même de l'industrie manufacturière implique la supériorité intellectuelle des populations qui y sont adonnées. Le rôle utile que j'assigne aux manufactures , au point de vue de l'instruction populaire , résulte de ce que les méthodes qu'elles emploient ont été créées à une époque récente; tandis que les méthodes conservées jusqu'à ce jour en agriculture datent de temps beaucoup plus reculés. Mais la dose de science que l'on met déjà à profit dans les cultures perfectionnées ne le cède guère à celle que réclament les manulactures ; et on voit clairement que les agriculteurs s'élèveront, sous le rapport de l'intelligence, au niveau des autres classes, lorsque de meilleures institutions auront rappelé dans les campagnes, avec l'élite des classes dirigeantes, les lumières et les capitaux. = 3 Les Ouvriers des deux mondes, t. III, p. 415. — Chez les fondeurs toscans (que décrit cette monographie), la métallurgie a produit , sous un régime de liberté , le même résultat que la religion a amené par voie de contrainte chez les protestants chrétiens ou les musulmans. Et, en effet, le grand intérêt consiste, savoir : chez les premiers , à tenir compte du fourneau ; chez les seconds, à lire la Bible ou le Khoran.

§ 37. — L'INDUSTRIE MANUFACTURIERE 125

paupérisme et rantagonisme social (§ 49) ; mais , comme je vais le montrer, elle a toujours accru leurs forces, quand elle a sagement conservé les traditions de patronage ( § 50). Elle est , en outre, très-apte à élever les individuatités éminentes jusqu'aux degrés supérieurs de la société; et elle atteint ce but par deux moyens dilîérents , dans les deux cas que j*ai précédemment distingués (§ 33).

Constituée en usines munies de machines puissantes , et réunissant de nombreux ouvriers , Tindustrie manufacturière crée des emplois lucratifs de contre-maîtres, d'ingénieurs et d'agents de toute sorte. Ces situations, supérieures en général à celles qu'offre l'agriculture dans son état actuel , constituent des primes permanentes données à rintelligence et au travail : elles excitent les enfants et les adultes , non-seulement à satisfaire leurs chefs , mais encore à suivre l'école primaire et surtout les enseignements spéciaux qui , menés de front avec la pratique du métier , prennent aujourd'hui dans les districs manufacturiers de la France , des États allemands et de l'Angleterre, un si heureux développement (§47). On voit chaque jour des jeunes gens appartenant aux plus humbles familles s'élever rapidement près de leurs patrons, ou trouver dans ces situations le point de départ de carrières encore plus brillantes.

Organisée, au contraire, en petits ateliers qui ne sont souvent que de simples annexes du foyer domestique, l'industrie manufacturière crée en grand nombre des ouvriers chefs de métier , jouissant d'une situation indépendante. Ceux-ci , lorsqu'ils sont doués des aptitudes nécessaires au succès , lorsqu'ils sont laborieux et tempérants , capables d'acheter et de vendre avec discernement, assez bons maîtres d'ailleurs pour s'assurer des collaborateurs dévoués, ne tardent pas à étendre leurs opérations et à accroître rapidement leur fortune. Je ne reviendrai pas ici sur le rôle bienfaisant de la petite industrie ; j'ai assez indiqué (§33) que les nations ont intérêt à en favoriser le développement , autant que le comportent les lois de la libre concurrence.

Également fécondes pour élever dans la hiérarchie sociale la minorité laborieuse et prévoyante, les diverses organisations manufacturières concourent fort inégalement à assurer le bien-être des masses privées de ces vertus : c'est surtout à ce second point de vue qu'il faut se mettre pour les classer au rang qu'elles doivent occuper dans l'estime des hommes d'État.

Les peuples modernes résolvent cette partie essentielle du problème social par une multitude de combinaisons subordonnées à la nature des hommes et des lieux ; et ils ne se montrent pas

§ 37. — L'INDUSTRIE MANUFACTURIERE 127

enclins à adopter une formule générale d'organisation industrielle. Leur pratique est en contradiction formelle avec les doctrines dites communistes, même avec celles qui, n'imposant aucune contrainte, conseillent aux travailleurs de renoncer à leur libre arbitre pour se soumettre aux exigences de la communauté ( § 45). Les peuples de l'Occident suivent aujourd'hui une voie opposée , et ils obéissent en cela à des tendances irrésistibles. En effet, ceux qui voudraient aliéner leur liberté ne jouiraient pas avec quiétude du bien-être qu^ils se seraient d'abord assuré ; excités par l'esprit du temps, ils s'agiteraient bientôt pour échapper à la situation qu'ils se seraient faite.

Les ouvriers qui ne peuvent se créer en qualité de chefs de métier une situation indépendante ne s'organisent guère en communautés , comme ils le faisaient volontiers sous le régime féodal (§42). Ils se groupent de plus en plus autour de patrons puissants , selon quatre organisations principales, savoir : les usines rurales ou forestières, les usines hydrauliques , les usines à vapeur et les fabriques collectives. Je vais décrire ces quatre régimes manufacturiers , dans cet ordre qui me paraît correspondre au degré de sécurité dont jouit la population ouvrière.

Les établissements que je place au premier rang , ceux dont la perfection se révèle par la

stabilité des patrons , par la sécurité des ouvriers et par Taffection mutuelle des deux classes, sont les usines intimement liées à de grandes exploitations rurales ou forestières. Fort communes dans le nord et Torient de l'Europe , elles sont encore honorablement représentées dans le Centre et même dans l'Occident*. En France , malgré les ravages du Partage forcé, plusieurs grandes usines à fer au bois (§ 36) offrent encore d'admirables exemples de ce type. Groupés en familles souches, les ouvriers se succèdent par générations successives au même foyer : ils reçoivent des salaires en argent peu élevés; mais ils trouvent, en outre, d'amples moyens de subsistance dans une petite exploitation rurale conduite par les femmes , les enfants et les vieux parents. Diverses subventions qui émanent du patron viennent en aide à chaque ménage, en lui assiu^ant notamment la provision de combustible. Aux époques de chômage de l'usine, l'ouvrier trouve un travail assuré dans les forêts ou les domaines ruraux ; et cette diversité d'occupations est également favorable à l'hygiène, à l'intelligence et à la moralité. Satisfait de la situation qui lui est acquise, le patron n'étend point sans cesse le cercle de ses opérations ; comprenant la responsabilité qui pèse

4 Les Ouvriers européens , p. 84, 92, 116. Voir notamment la condition des ouvriers attachés aux forges de la Suède, p. 92; de la Turquie, p. 104; et du Nivernais, p. 242.

sur lui, il se garde bien d'accroître ses obligations de patronage en développant outre mesure sa production. L'ouvrier, de son côté , content de son sort, attaché au lieu natal par l'habitude, au patron par la reconnaissance et le respect, ne conçoit guère la pensée de renoncer à une situation sûre pour chercher au dehors une situation plus brillante. Son mariage est habituellement fécond : l'tln de ses enfants ne se refuse jamais à s'établir au foyer paternel pour perpétuer la famille et soigner les vieux parents ; les autres recrutent les populations urbaines , ou s'emploient dans les nouvelles manufactures qui se créent pour subvenir aux besoins d'une société qui se perfectionne. Les plus entreprenants s'attachent aux défrichements de forêts, ou vont chercher fortune dans des colonies éloignées : ils portent partout les éléments de prospérité et d'ordre public qui se fondent sur l'amour du travail et sur le respect des Autorités sociales. C'est dans ces conditions que naissent spontanément et que se conservent le mieux les admirables rapports sociaux que j'ai décrits dans un ouvrage spécial , en les nommant Coutumes des ateliers. J'ajoute que cette Coutume a été signalée par le Jury de l'Exposition universelle de 1867 , comme le type de la véritable organisation du travail^

s VOrgam'sation du travail^ chap. n et document q.

Les usines hydrauliques® abondent, en Europe , au milieu des campagnes du Centre ou de rOccident ; elles sont organisées comme les précédentes , à cela près qu'elles n'ont plus de dépendances rurales ou forestières. Deux motifs principaux commandent cette transformation des manufactures. Ces dépendances, si elles restaient une condition première de l'industrie manufacturière , entraveraient la création des nouveaux établissements que réclame la demande croissante des consommateurs. Les patrons, forcés de partager leurs soins entre deux occupations qui deviennent de moins en moins connexes, ne pourraient tous accorder à l'industrie manufacturière le degré de sollicitude qu'elle exige aujourd'hui. Les ouvriers attachés à ces usines y trouvent, moins que dans les précédentes, les garanties de sécurité et de permanence dans le travail. Mais les patrons les plus intelligents savent compenser cette infériorité : d'une part, ils subordonnent avec sagacité l'étendue de leurs entreprises à celle de leur capital , et ils conservent par là le pouvoir de maintenir les travaux en activité lorsque les débouchés se restreignent ; de l'autre, ils assurent le bien-être de leurs ouvriers en les rendant moraux et prévoyants. La principale préoccupation des patrons est d'exci-

6 Les Ouvriers européens ^ p. 97, 104, 146, 242.

§ 37. — L'INDUSTRIE MANUFACTURIERE 131

ter les ouvriers à l'épargne : à cet effet, ils font naître chez eux le désir de posséder le foyer domestique, et d'y joindre les dépendances agricoles qui peuvent donner une occupation lucrative à la femme, aux jeunes enfants et aux vieux parents. Cette tâche est facile dans ces usines qui, bien que privées de cultures proprement dites, sont en général établies au milieu des campagnes. Le propre de cette organisation, en un mot, est de suppléer, par la prévoyance du patron et des ouvriers, aux moyens de sécurité qui, sous l'ancien régime européen, leur étaient donnés par la modération de la concurrence , par la régularité des travaux, enfin par la rareté relative de la population sur une étendue donnée de territoire'.

Les usines de cette seconde catégorie se substituent aux précédentes, à mesure que la population s'accroît. Elles commencèrent à s'établir en France au XVII® siècle, en imitant les forges hydrauliques créées, surtout pendant les deux siècles antérieurs, au milieu de nos principales forêts. Elles ont pris , depuis lors , une extension considérable en s'adonnant à l'élaboration des métaux et à la filature des matières textiles. Les usines françaises de ce genre, où les anciens rapports se conservent le mieux, sont disséminées sur les cours d'eau de l'Ardenne, des Vosges et du Jura. Une

' Les Ouvrtej*s européens, p. 16 et 17. — La Paix sociale, Inlr.,

grande fabrique de quincaillerie et d'outils d'acier de l'ancien comté de Montbéliard, qui a été récemment décrite ^ avec soin , offre , en ce genre , un des meilleurs types européens.

Les usines mises en action par des machines à vapeur se sont, de nos jours, multipliées rapidement. Elles sont, pour la plupart, groupées à proximité des bassins houillers de l'Occident, où elles constituent des agglomérations urbaines qui ne cessent de s'accroître. Ce développement a eu lieu dans des conditions telles (§ 49), que les ouvriers n'ont plus trouvé les conditions de bienêtre et de sécurité assurées par les deux précédents régimes. L'un des caractères les plus apparents de cette troisième organisation est l'instabilité habituelle des rapports entre les patrons et les ouvriers , et la propagation de ce genre particulier de misère pour lequel on a récemment créé le mot de paupérisme (§ 49). En Angleterre, où l'indépendance réciproque des deux classes est poussée jusqu'à ses plus extrêmes limites, les maîtres restent habituellement étrangers aux soins qui préoccupent le plus les patrons des usines rurales et hydrauliques du Continent; souvent même ils s'inspirent de principes opposés. Ainsi, par exemple, au lieu d'encourager les

8 Les Ouvriers des deux mondes, t. II. p. 233.

petites cultures et les industries domestiques qui donnent à la population la sécurité et l'indépendance, les patrons anglais concentrent exclusivement sur le travail manufacturier les efforts et rintelligence de T ouvrier, en proscrivant toute autre occupation. Il ne faut pas croire, au reste, que l'ouvrier suÉisse seul les inconvénients de cette division excessive du travail. Le maître retrouve sous une autre forme les préoccupations qu'il veut éviter; ne pouvant plus prévenir, à l'aide de rapports bienveillants, les difficultés relatives au règlement des salaires, il est bientôt en butté à une hostilité sourde ou déclarée.

Heureusement, les grandes usines à vapeur et à la houille n'entraînent nullement, comme conséquences nécessaires , le paupérisme et l'antagonisme social ; j'aperçois même dans deux ordres de faits les garanties d'un meilleur avenir. Certaines usines à la houille, tout en prenant un grand essor, n'ont pas cessé de maintenir, avec les traditions de patronage , le bien-être des ouvriers et les bons rapports sociaux; d'autres, après avoir souffert des maux que je viens de signaler, reprennent avec succès ces mêmes traditions.

Les usines de la contrée d'Elberfeld offraient encore, à l'époque où je les ai visitées, il y a vingt ans, un honorable exemple de cet état de choses. Placées èur la rive droite du Rhin , à proximité

des houillères de la Ruhr et des ports 4e la Hollande , elles possèdent toutes les conditions qui font prospérer les principales usines à vapeur de la France, de la Belgique et de l'Angleterre. Les patrons d'Elberfeld ^ sont unis à leurs ouvriers par des liens intimes. Ils se gardent de subordonner uniquement les questions de salaire à la loi de Foffre et de la demande. Ils sont persuadés que la jouissance du pain quotidien assurée à l'ouvrier est, pour la fabrique, une condition de succès aussi impérieuse que la perfection imprimée aux opérations techniques et commerciales, et ils subordonnent tous leurs actes à cette grande nécessité sociale.

A cet effet, ils leur procurent aux meilleures conditions le logement, un jardin potager, un ch^mp à pommes de terre, des animaux domestiques , et plusieurs autres subventions qui ne se mesurent pas rigoureusement, comme le salaire proprement dit, à la quantité du travail. Sans doute, en suivant ce système, ils augmentent le capital nécessaire à l'établissement d'une usine ; mais, en protégeant mieux l'ouvrier contre l'effet des crises industrielles , ils restreignent d'autant leurs charges d'assistance. Enfin, par leurs conseils, ils stimulent la tendance à l'épargne , et ils acheminent ainsi leurs ouvriers vers la propriété

9 Les Ouvriers européens, xvii (b), p. 163.

§ 37. — L'INDUSTRIE MANUFACTURIERE 135

de rhabitation et des dépendances rurales allouées d'abord à titre de subvention. Forts de l'ascendant que cette organisation leur donne, ils conservent, au milieu des crises que subit la fabrique, le respect et l'affection de leurs subordonnés.

Les usines à vapeur de l'Angleterre sont atteintes plus que les autres par le paupérisme et l'antagonisme social ; mais elles offrent aussi les meilleurs exemples du remède qu'on peut apporter à ces maux. Les Anglais , à la suite des enquêtes ouvertes à ce sujet dès 1830, ont constaté que l'âge de la houille faisait éclore des calamités jusqu'alors inconnues des peuples civilisés ; ils ont compris qu'il n'y avait plus de limites à l'abjection où pouvaient tomber les populations soumises au nouveau régime manufacturier. Le Parlement a dès lors reconnu que la doctrine du laisser faire devait être modifiée dans une certaine mesure ; et il a adopté , en principe , l'immixtion du gouvernement dans les rappoils des maîtres et des ouvriers. Toutefois, continuant à apprécier les avantages de la liberté individuelle, il s'est borné d'abord à réprimer les abus les plus criants, sauf à intervenir dans les autres cas où l'initiative privée ne viendrait pas compléter la réforme.

Ce retour partiel au régime restrictif et réglementaire fut inauguré par la loi du 29 août 1833, qui concerne les enfants attachés aux manufactures de tissus, et qui Umite la durée du travail-

journalier. Ce régime ne porta pas tout d'abord les fruits qu'on en attendait ; et le Parlement, cédant à contre-cœur à une nécessité impérieuse , se décida à l'aggraver encore. C'est sous cette inspiration que furent rendus successivement : l'acte du 10 août 1842 qui interdit le travail des mines aux femmes, et aux jeunes garçons âgés de moins de dix ans révolus; l'acte du 6 juin 1844 qui modifie et réglemente par des dispositions minutieuses plusieurs principes posés dans les actes antérieurs , qui étend notamment aux femmes de tout âge la durée maximum du travail journalier, établie en 1833 pour les enfants ; l'acte du 8 juin 1847 qui, dans l'intérêt des enfants et des femmes, abaisse à dix heures par jour le maximum précédemment fixé.

Ces lois ont d'abord soulevé et elles soulèvent encore les répugnances d'une nombreuse minorité ; mais elles ont amené des résultats utiles , en faisant naître le bien , plutôt qu'en réprimant le mal. Les fondateurs de nouvelles usines se préoccupent, plus que ne le faisaient leurs devanciers, de placer leurs ouvriers dans des conditions de bien-être et de moralité. Tout en respectant la liberté des travailleurs , ils reprennent les traditions de solidarité auxquelles l'Angleterre avait cru pouvoir renoncer. Ils s'aperçoivent que l'accord des maîtres et des ouvriers est le seul moyen de prévenir les maux que le gouvernement

§ 37. — L'INDUSTRIE MANUFACTURIERE 137

veut désormais conjurer. Cet effet préventif, fécondé par les inspirations de l'esprit chrétien, est précisément le résultat que le législateur s'était proposé. L'opinion publique s'associe de plus en plus à ces tendances. Plusieurs usines métallurgiques, récemment élevées en Angleterre, se sont spontanément fondées sur le principe de la solidarité et du patronage. L'une d'elles, dite Consett- Iron-Works, qui emploie plus de 15,000 personnes , a rétabli sur le sol britannique les vieilles traditions qui se conservent dans les usines rurales et forestières du Continent. L'inspecteur chargé d'en suivre les progrès fait remarquer , dans un rapport, que cette usine obtient d'heureux résultats en renonçant au système moderne des engagements momentanés, et en reprenant la vieille coutume du Northumberland, qui consiste à engager les ouvriers à l'année. Il constate que, depuis le retour à ce régime, les parties intéressées règlent aisément les salaires à l'amiable, malgré les habitudes fâcheuses qui font varier le taux de ces salaires selon le prix des fers.

Les trois catégories d'usines que je viens de signaler ne sont pas les seules qui constituent la grande industrie, c'est-à-dire qui livrent des produits destinés à des consommateurs éloignés des lieux de production. La grande industrie

existait déjà chez les peuples de l'antiquité *^; elle était fort développée au moyen âge, à une époque où les usines à engins mécaniques n'existaient point encore. Elle était composée de petits ateliers que je propose de nommer fabriques collectives^ parce qu'en fait ils se trouvent groupés par les fabricants qui organisent les commandes, fournissent les matières et exportent au loin les produits.

Les fabriques collectives, formant la quatrième organisation manufacturière , sont encore fort répandues en Europe *' , notamment dans les districts ruraux de la Russie centrale , des États allemands contigus au Rhin et aux Alpes , de la Suisse , du Piémont , de la Toscane , du centre et de l'est de la France. Elles livrent au commerce les nombreux objets que les usines proprement dites ne peuvent pas fabriquer avec profit, et que produit plus avantageusement le travail direct des bras. A cette catégorie appartiennent les dentelles , les broderies , les objets de tricot et de bonneterie, beaucoup de tissus, une multitude d'objets de quincaillerie, de coutellerie, d'armurerie, d'horlogerie, d'orfèvrerie, de bijouterie, de tableterie, d'ameublement, de véte-

10 Les manufactures domestiques, produisant des objets destinés à l'exportation lointaine , sont expressément sig^al^es dans l'admirable tableau que trace la Bible des vertus de la femme juive. (Proverbes, xxxi, 24.)== H Les Ouvriers européens, p. 85, 15^2, 158, 164, 170, 188, 194, 254.

§ 37. — LUNDUSTRIE MANUFACTURIÈRE 139

ment. Les familles soumises à ce régime annexent habituellement l'atelier à l'habitation. Dans l'organisation la plus recommandable , les habitations, disséminées au milieu des campagnes, sont pourvues de petites dépendances rurales.

Les membres les plus adroits s'emploient, se« Ion leur sexe ou leur âge, aux diverses spécialités du travail manufacturier; les autres transportent les matières premières et les produits, entretiennent les relations de la famille avec le patron, et se livrent aux cultures domestiques ou aux travaux du ménage. La famille se procure directement les matières brutes et de faible valeur; elle reçoit du patron les matières d'un prix élevé ou ayant déjà subi une élaboration préparatoire; enfin elle livre , moyennant le payement d'un prix convenu, le produit au patron. Ce dernier, établi dans une ville voisine , recueillie , avec le concours de ses agents , les produits fabriqués par les familles qui travaillent pour son compte; il leur donne au besoin une élaboration complémentaire dans un atelier central desservi par des journaliers ou des domestiques; il les revêt de sa marque , et les expédie en grandes masses aux divers lieux de vente ou de consommation. La fabrique collective ainsi organisée assure à l'ouvrier tous les avantages qu'il trouverait dans les grandes usines rurales; mais, en le laissant

à son foyer, elle lui donne plus d'indépendance ^*.

Trois causes principales tendent à troubler, depuis deux siècles , le bien-être que donne à Touvrier ce régime de fabriques rurales collectives. En premier lieu, de fréquentes découvertes attribuent aux machines et aux grandes usines la production des objets qui avait lieu précédemment dans les petits ateliers : c'est ainsi , par exemple, que nous voyons chaque jour disparaître les derniers vestiges des ateliers de filature à bras, établis autrefois près de chaque foyer domestique. En second lieu, certains patrons, voulant accroître leurs profits aux époques de prospérité de la fabrique , appellent à eux de nouveaux ouvriers qu'ils ne peuvent plus occuper dès que les débouchés se restreignent. Une fois engagés sur cette pente, ils subordonnent toutes leurs opérations à l'intérêt du moment : au plus fort de la crise ils suspendent toutes leurs commandes ; et les familles n'ont plus alors pour ressource que leurs petites industries personnelles. Cette désorganisation de la fabrique est d'autant plus redou-

12 L'un des meilleurs exemples de cette excellente organisation manufacturière est- l'armuner de la fabrique demi -rurale collective de Solingen (Prusse rhénane). {Les Ouvriers européens, p. 152.) On peut également consulter, dans le même ouvrage, les monographies ayant pour objet : les tisserands du Rhin et de la Sarthe, les deux horlogers de Genève , les couteliers de Londres et de Shefficld.

§ 37. — L'INDUSTRIE MANUFACTURIERE , 141

table pour les ouvriers que le patron est négociant plutôt que fabricant , et qu'il n'est pas contenu, comme le propriétaire d'une usine , par l'opportunité de maintenir en action un matériel considérable. En troisième lieu, les ouvriers, attirés par les salaires élevés qui leur sont offerts aux époques de prospérité de la fabrique, vont s'établir dans les villes , à proximité des comptoirs qui se disputent leur travail. Les anciennes familles d'ouvriers ruraux , se voyant placées moins bien que leurs concurrents des villes pour obtenir les commandes, suivent à leur tour ce funeste exemple : peu à peu, le groupe manufacturier dont ils font partie perd le caractère de fabrique rurale pour prendre celui de fabrique urbaine ; et bientôt les ouvriers tombent dans le paupérisme comme ceux des usines à vapeur.

Cette concentration des populations manufacturières s'est surtout opérée à Paris, depuis quarante ans. Notre capitale est devenue la plus grande fabrique collective du monde ; et, par une relation nécessaire , elle offre maintenant le plus redoutable exemple d'antagonisme social. Les inconvénients de ces accumulations urbaines se reproduisent plus ou moins dans toutes les localités où , la permanence des rapports étant rompue entre les patrons et les ouvriers , les commandes de travail sont réglées par les hasards de l'offre et de la demande. Tel est l'état de choses

qui, aux époques des crises commerciales, impose de cruelles souffirances aux tisserands du Lyonnais, du Maine, de la Normandie, de la Picardie et des Flandres. Pour remédier au mal qui s'aggrave chaque jour , les chefs d'industrie doivent suivre l'exemple des fabriques où s'est conservé le principe tutélaire de la permanence des engagements volontaires. En premier lieu, ils doivent étendre peu leur clientèle, aux époques d'activité commerciale , afin de ne pas être obligés de la restreindre aux époques de crise. En second lieu , ils doivent favoriser autant que possible l'établissement de leurs ouvriers dans les campagnes, afin de leur faire trouver dans la culture du sol les ressources que la fabrique ne peut toujours donner.

En France , la désorganisation de l'industrie manufacturière n'est pas seulement provoquée par l'avidité des patrons peu réfléchis qui étendent outre mesure leurs opérations aux époques de prospérité de la fabrique : elle est imposée à la plupart d'entre eux par les liquidations périodiques de notre régime de succession , et par les retraites prématurées des pères de famille , privés du pouvoir de transmettre leurs fabriques à des héritiers capables de continuer leur œuvre. Les usines ont quelques chances de résister à ces crises périodiques, parce que la nécessité de maintenir en activité de tels établissements

conseille aux nouveaux acquéreurs de prolonger autant que possible les anciens engagements; mais il n'en est pas de même pour les fabriques collectives, où les rapports des patrons et des ouvriers dépendent de circonstances individuelles, où par conséquent les liquidations entraînent la destruction des rapports établis.

Il est bien digne de remarque que les manufacturas qui conservent chez nous les meilleures habitudes du patronage appartiennent aux anciens pays d'états , ou aux provinces annexées à une époque comparativement récente. L'esprit de tradition leur a donné la force de résister mieux que les autres à la funeste influence du Partage forcé. Cette résistance est, par exemple, manifeste en Provence , notamment dans les savonneries de Marseille ^^ qui, lors de l'enquête départementale signalée plus loin (§50), ont été citées comme un modèle d'organisation manufacturière. Elle se montre également dans les fabriques de quincaillerie ^* de l'ancien comté de

13 Les Ouvriers des deux mondes, t. lîl, p. 67. = 14 L'étude de ces fabriques, que nous devons à M. Gh. Robert, conseiller d^État, est d'autant plus instructive que l'auteur, pénétré, comme beaucoup d'hommes éclairés de notre temps, des principes du Partage forcé, ne s'est nullement proposé dans ce travail de critiquer sous ce rapport le régime actuel. Les faits qu'il expose sans commentaire établissent, en effet, que le pa« tronage , maintenu par la tradition locale et par une ferveur religieuse contrastant avec le scepticisme français, ne produit pas cependant les avantages qu'on pourrait obtenir avec un meilleur

Ui CHAPITRE IV — LE TRAVAIL

Montbéliard qui, réuni seulement depuis 4793 à la France, n'a point encore perdu complètement sous ce rapport les mœurs germaniques ^^ Ici

régime de succession Ainsi, les ouvriers imbus de l'esprit de prévoyance adoptent comme règle la stérilité systématique du mariage ; les familles frappées par la conscription doivent sacrifier l'épargne d'une génération pour conserver leur héritier; dès qu'il y a deux enfants , l'un d'eux ne pourrait se marier dans la maison sans donner de l'ombrage à l'autre ; enfin , par un renversement des meilleures traditions de famille , l'enfant établi sous le toit paternel y doit avoir ménage à part et table séparée. (Les Ouvriers des deux mondes, p. 233 et 285.)

15 Uharmonie sociale des ateliers allemands, que j'ai signalée pour la première fois en 1855 (note 9) , puis, à cette même place, en 1864 , explique en partie les succès militaires de 1866 et de 1871. L'antagonisme que je signale en vain depuis longtemps (§ 1*0» fournit également une explication partielle de nos désastres. Enfiii , ce contraste des causes et des effets met en évidence nos vrais moyens de salut. La réforme se produira en quelque sorte spontanément, quand ces faits seront connus des gens de bien qui nous perdent en se divisant en quatre partis hostiles. En attendant les résultats de cette propagande du vrai , je ne saurais trop signaler, en même temps que l'éloge de nos trop proches voisins , le contraste suivant. Chez les Allemands , l'harmonie se conserve à la faveur des libres coutumes du moyen âge ; chez nous , elle est systématiquement détruite par les conti-aintes légales de la Terreur. {L'Organisation du travail (documents E, F, G, K.) Et cependant , malgré ce scandale sans exemple, malgré ces obstacles révoltants, beaucoup de patrons, à force de volonté et de vertu, conservent dans leurs ateliers les traditions* d'harmonie. Hs nous montrent ainsi combien la réforme sera facile quand elle ne sera plus empêchée par les contraintes de la loi écrite et par les encouragements que donne la division des hommes de bien aux hommes d'erreur, de violence et de proie. Le Jury international de l'Exposition universelle de 1867 a signalé quelques-uns de ces vrais patrons du travail à la reconnaissance publique. Je suis heureux de rappeler que mon ami, M. Marne, r éditeur désintéressé de mes ouvrages , est cité parmi eux au premier rang. (L'Organisation du travail » document q.)

encore , le changement du régime de succession se présente comme la condition préalable de la réforme sociale.

En résumé , l'industrie manufacturière ne contribue à la prospérité des nations que si elle est liée à la Liberté testamentaire. Cette connexion est particulièrement bienfaisante au milieu des usines rurales; elle acquiert tous ces avantages dans les conditions que je signalerai plus .loin (§ 50) en traitant spécialement du patronage.

LE COMMERCE, PRATIQUÉ EN PETIT AVEC LE CONCOURS DE L'É- PARGNE, DONNE l'indépendance AUX FAMILLES; PRATIQUÉ EN GRAND AVEC l'AIDE DU CRÉDIT, IL ACCROÎT LA PUISSANCE DES NATIONS.

Le mot commerce a un sens plus défini ; et il en est de même de ses équivalents , dans les diverses langues européennes. Il désigne parfois l'ensemble des opérations qui ont pour objet d'approprier aux besoins usuels , et de mettre à la portée des consommateurs les matières fournies par l'agriculture, l'art forestier et l'industrie minérale ^ ; avec cette vaste acception il compi'end

1 C'est avec celte acception que l'on a qualifié l'un de nos départements ministériels, le ministère du commerce; c'est ainsi que les Français et les Anglais disent journellement commerce du coton , coton trade»

l'industrie manufacturière. Les mots expriment toujours exactement la nature des choses ; et l'on s'aperçoit bientôt que l'étendue de l'expression est ici en rapport avec l'absence de toute limite tranchée entre les professions. Beaucoup de manufacturiers , en effet , entretiennent au loin des comptoirs pour acheter leurs matières premières et vendre leurs produits ; et , sous le régime des fabriques collectives (§37), celui qui centralise pour l'exportation les produits d'un certain nombre d'ateliers a quelquefois le caractère de marchand plutôt que celui de fabricant. Dans l'aperçu sommaire que j'ai à présenter ici, je grouperai seulement sous le nom de commerce les branches d'activité qui ne se rattachent ni aux professions libérales, ni à celles dont il a été question dans les deux paragraphes précédents. J'y comprendrai, par conséquent, les marchands qui se placent comme intermédiaires, pour l'achat ou la vente des matières premières et des produits, entre les producteurs et les consommateurs ; les voituriers de terre et d'eau qui transportent ces matières et ces produits ; les banquiers qui s'occupent surtout de la concentration et de la circulation des capitaux. J'examinerai aussi dans quelques-uns de leurs détails les principales professions qui se rattachent à ces trois types.

La fonction essentielle aux commerçants proprement dits consiste à mettre en rapport les

individus elles nations en achetant, transportant et vendant les produits qui leur sont nécessaires. Parmi ces opérations , les transports seuls donnent lieu à des manipulations considérables , exigeant l'intervention d'un nombreux personnel. Lorsque le commerçant les emploie pour son propre compte, comme le fait l'armateur de navires, le caractère du voiturier prédomine parfois sur celui du marchand. Plus habituellement le marchand traite à prix fait, pour toutes ces manipulations , avec diverses catégories d'entrepreneurs qui se multiplient beaucoup de notre temps , notamment en ce qui concerne le transport et le magasinage.

Ces diverses industries commerciales subissent en ce moment des révolutions analogues à celles que j'ai signalées dans Tindustrie manufacturière. Le nouveau régime tend encore ici à remplacer le travail des bras par celui des machines ; il substitue de grandes individualités ou des associations puissantes, munies" d'un matériel perfectionné, aux petites corporations et aux individus isolés opérant par les procédés les plus simples. Cette transformation est si rapide que les types du muletier, du charretier, du petit batelier, qui avaient encore, il y a trente ans, des allures si caractéristiques et si originales ^ ,

2 Voir, par exemple , les descriptions de Vizvostchik russe et de Vnnnero espagnol. (Les Ouvriers européens, p. 69 et 181.)

deviennent rares de nos jours. Il en est de même des communautés de portefaix, qui ont été organisées chez les peuples commerçants de l'antiquité, comme elles le sont encore a Saint-Pétersbourg ^ et à Marseille. Dans ces conditions nouvelles , le personnel directement attaché aux négociants tend sans cesse à se réduire ; en sorte que des maisons, opérant sur des quantités considérables de marchandises, peuvent souvent se contenter d'un petit nombre de commis.

Cette situation se modifie lorsque le commerçant exerce lui-même certaines industries extractives : tel est le cas pour la pêche maritime, la chasse aux fourrures , les cueillettes de caoutchouc, des bois d' œuvré, des écorces médicinales, des matières tinctoriales, et en général pour les récoltes de produits spontanés , opérées dans des eaux ou sur des sols qui ne sont point soumis au régime de la propriété individuelle. Tantôt, comme dans la grande pèche, le commerçant exploite en régie avec des marins salariés ou associés ; tantôt, comme dans les chasses et les, cueillettes des deux Amériques, il centralise, dans une sorte de fabrique collective, le travail des petits chefs de métier, auxquels il fait des avances d'argent et de matériel. Les marins adonnés à la pêche côtière, ayant pour leurs pro-

3 Organisation dés associations d'ouvriers dites Artèles, dans les grandes villes de la Russie. (Z>^ Ouvriers européens y^, 76.)

duits un débouché facile, agissent habituellement comme chefs de métier indépendants, sous un curieux régime d'association * qui se maintient, depuis un temps immémorial, sur tous les rivages maritimes (§42).

Les commerçants ont fait, dans l'antiquité, la grandeur de Tyr et de Carthage ; au moyen âge , ils ont donné une richesse et une splendeur sans précédents à plusieurs villes des Pays-Bas et de l'Italie ; de nos jours , ils contribuent plus que jamais à assurer la prépondérance de certaines nations. Ils concourent à ce résultat par deux moyens principaux : en ouvrant de larges débouchés aux produits de l'agriculture et de l'industrie manufacturière; en cultivant et en propageant dans la population la prévoyance , la rectitude de jugement , les initiatives hardies , et en général les grandes aptitudes nécessaires au succès d'entreprises lointaines.

Les commerçants apportent à une nation beaucoup d'éléments de force et de puissance ; mais ils n'ont jamais réussi à fonder seuls une constitution stable. Considérés dans leurs tendances professionnelles et dans leurs rapports avec la patrie, ils ont, à l'égard des manufacturiers, le genre d'infériorité que je signalais plus haut (§ 37) chez ces derniers en les comparant aux agricul-

* Monographie du pêcheur côtier de Saint -Sébastien (Guipuscoa-Espague ). {Les Ouvriers des deux mondes, t. !«••, p. 403.)

leurs. N'étant liés indissolublement par leur profession ni à la population ni au sol , ils sont cosmopolites plutôt que nationaux; sans briser leurs relations essentielles, sans nuire à leurs intérêts, et souvent même en se créant de nouveaux moyens de fortune, ils peuvent rompre avec leur pays, et transporter sur une terre étrangère leurs richesses et leurs établissements^.

Les commerçants ne s'aident point, comme les agriculteurs et les manufacturiers , du travail des agents naturels. Leurs opérations se fondent surtout sur un travail personnel qui n'est fructueux qu'à la condition d'absorber toutes les facultés du corps et de l'esprit ^ Ils sont donc moins portés que les autres chefs d'industrie à se préoccuper

^ Cette funeste émigration des commerçants commence à se produire en France , en présence des doctrines sauvages {r Organisation du travail, document J) professées par les hommes qui ont dominé IJaris du 18 mars au 31 mai 1871, et qui exploitent ouvertement les mauvais instincts d'un peuple corrompu dans 500 de nos 3000 cantons. Si ce désordre continue avec la tolérance des gouvernants (§8, note 8), aucun commerçant ne pourra plus compter sur les fruits de son travail : aucun d'eux ne conservera son concours au placement des produits de nos ateliers , et nos populations égarées perdront leurs moyens honnêtes de subsistance. := fi A Liverpool , Tune des meilleures écoles de commerce du monde , les négociants recherchent surtout pour leurs comptoirs les jeunes gens qui s'abstiennent scrupuleusement, même aux heures de loisir, de toute étude étrangère à la profession : ils tiennent même en suspicion un commis qui se récrée par des lectures instructives; et ils n'admettent guère comme diversion au travail que le repos absolu et les exercices du culte. Le classement des agents dans les meilleures maisons s'opère , avec une rigueur extrême , conformément à ce principe.

avec suite des questions d'intérêt public , et ils sont par conséquent moins préparés à prendre part aux fonctions du gouvernement. Ils pourraient sans doute juger avec sagacité les questions politiques ; mais leurs conclusions , souvent dictées par des convenances exclusives ou accidentelles , ne seraient pas toujours celles que commanderaient les intérêts généraux du pays. Il est donc opportun de confier aux commerçants le gouvernement de leurs villes , complétées par des banlieues nettement séparées des districts ruraux (§ 58) ; tandis qu'il pourrait être dangereux de leur déléguer une autorité prépondérante dans la province ou dans l'État.

Le commerce , comme l'industrie , est souvent exercé par des chefs de métier' subvenant seuls, ou avec le concours de leur famille, à tous les travaux de la profession. Le petit commerce a pour fonction essentielle de tenir à la disposition des consommateurs une multitude d'objets dont la provision doit être renouvelée journellement : tels sont surtout les aliments , les menus objets de mobilier, et les outils usuels des principaux métiers. Les uns se vendent sous la forme où ils ont été livrés par le grand commerce et la grande industrie ; les autres exigent une élaboration spéciale , et alors le caractère du fabricant s'unit à celui du marchand. Presque toujours, c'est la nécessité de la vente en détail qui maintient ces

petites fabrications, et qui les garantit contre Tenvahissement des usines ou des fabriques collectives. Cette influence est frappante chez beaucoup d'artisans urbains et ruraux, et notamment chez le boulanger. On a inventé depuis longtemps des machines ingénieuses qui pétrissent la pâte, façonnent et cuisent le pain avec une notable épargne de main-d'œuvre ; et Ton a souvent tenté de produire, à l'aide de ces appareils, une concentration de travail analogue à celle qui a été réalisée pour la filature des matières textiles. Cependant les usines fondées sur ce principe n'ont jamais pu soutenir la concurrence des petits boulangers qui se servent des procédés manuels en usage depuis un temps immémorial.

C'est que la vente et la distribution du pain exigent plus de travail que la fabrication proprement dite : de là il résulte que le petit marchand ayant , par la nature des choses , le monopole de l'opération principale , est mieux placé que le chef d'une grande usine pour se livrer à la fabrication, qui n'est que l'opération accessoire. Le petit marchand, comme le petit agriculteur, exerce son métier avec le concours de sa famille : lorsqu'il étend ses opérations sans sortir du commerce de détail, il s'adjoint, selon la vieille coutume européenne, des domestiques^ c'est-à-dire

7 Les Ouvriers européens; définition des ouvriers domestiques, p. 16-17.

des apprentis ou des auxiliaires déjà formés, incorporés à la famille, admis par conséquent à loger sous son toit et à manger à sa table. Les familles vouées aux diverses spécialités commerciales trouvent dans cette excellente organisation le moyen de se compléter , ou de donner emploi aux bras superflus dont elles disposent. Elles trouvent également dans ces petits ateliers de famille toutes les ressources nécessaires pour diriger leurs nombreux enfants vers des professions différentes, de manière à les préserver contre les inconvénients d'une concurrence mutuelle. Elles obtiennent ainsi pour eux, à titre d'échange et sans restreindre leurs propres moyens de travail, une solide instruction professionnelle qui se concilie avec les salutaires influences du foyer domestique. Cette extension de la vie de famille, en rapprochant des adolescents de conditions analogues, offre beaucoup d'avantages : elle assure d'utiles collaborateurs aux chefs de métier de bonne renommée; elle développe la connaissance pratique des divers langages; elle jette de nouveaux éléments de gaieté dans la vie des familles-souches ( § 30 ) ; elle rend plus faciles les relations d'affaires ; enfin elle resserre entre les diverses maisons des rapports traditionnels, en préparant pour l'avenir des amitiés solides et des mariages assortis.

Cette organisation bienfaisante du petit com-

merce se conserve fermement en Angleterre et dans plusieurs États allemands , où les habitations se prêtent toujours à cette adjonction d'auxiliaires domestiques ; elle est encore assez usuelle parmi nos diverses classes d'artisans ruraux^; mais elle se détruit dans nos villes, sous diverses influences qui, chaque jour, se font plus vivement sentir.

Nos habitations à loyer, qui se restreignent de plus en plus aune portion exiguë de maison, sont privées des dépendances qu'exigerait la cohabitation d'auxiliaires pris dans d'autres familles. Le petit commerce des villes a chez nous l'instabilité des autres professions. Un père est rarement disposé à transmettre son métier à l'un de ses. fils : il est moins porté encore à s'adjoindre des domestiques ; et il préfère demander à des salariés le supplément de main-d'œuvre dont il peut avoir besoin , pour une entreprise de courte durée qui ne sera pas continuée par ses descendants. La stérilité des mariages ôte toute opportunité aux échanges que les parents faisaient, entre leurs enfants, dans un but d'instruction professionnelle ; et les familles qui ignorent de plus en plus les conditions de succès , danales professions que choisissent leurs enfants , se flattent d'y suppléer par l'enseignement des écoles (§47)^ Enfin, les

8 Monographie du maréchal-ferrant du Maine. ( Les Ouvriers ewropéens, p. 265 et 266.)

femmes qui ne veulent point se donner le souci d'élever une nombreuse famille , et qui sont peu portées aujourd'hui (§26) vers les occupations du foyer, résistent vivement, dans les professions urbaines de cette catégorie , à ^admission des auxiliaires domestiques, et elles obligent ainsi le chef de maison à se contenter de salariés.

Cette désorganisation des anciennes mœurs est plus avancée à Paris que dans toute autre agglomération européenne ; et , lorsqu'on s'occupera des rapports sociaux avec le soin qu'on apporte à rétude des astres , des minéraux et des deux règnes organiques , on sera effrayé des désordres produits , à cet égard , par l'abandon des vieilles coutumes. Les jeunes gens des deux sexes attachés comme salariés ou apprentis aux maisons de commerce restent, en dehors des heures de travail , abandonnés aux influences les plus pernicieuses, sans que les patrons prennent d'eux aucun souci. Souvent la boutique, le magasin ou l'atelier sont des lieux de démoralisation : quelquefois les maîtres eux-mêmes en sont les principaux agents ; et , ce qui semble d'abord incroyable, c'est que cette influence corruptrice est parfois exercée par des femmes, chefs de métier^. Ceux qui se préoccupent des destinées de notre race ne peuvent voir sans inquiétude ces désor-

9 Ias Ouvriers des deux mondes, t. II, p. 470.

dres que l'histoire nous présente comme les précurseurs habituels des grandes catastrophes *^ : ils doivent s'efforcer de guérir cette corruption du petit -commerce , triste pendant du paupérisme manufacturier. Comment , en effet , une société pourrait-elle se maintenir si, à la corruption qui a toujours été propagée par les riches oisifs , elle joignait une corruption nouvelle émanant des classes vouées à un opiniâtre labeur ?

On a souvent signalé, dans le grand commerce, des tendances opposées à l'intérêt général des sociétés. Cette opinion s'est fait jour chez plusieurs peuples anciens" ; elle a dominé en France jusqu'à la Renaissance; elle subsiste même encore de notre temps dans beaucoup d'esprits. Heureusement il s'est trouvé , à toutes les époques , des peuples intelligents qui ont eu le bon sens d'échapper à ce préjugé , et qui ont été récompensés par le succès. Les peuples de l'antiquité qui se sont élevés par le commerce à un haut degré de splendeur et de puissance , ont dû réussir surtout par le travail et la bonne foi, c'est-à-dire parles vertus qui font encore prospérer les grandes nations

10 Cette prophétie , qui date de 1864, a été justifiée par les actes affreux commis à Paris, du 18 mars au 31 mai 1871, par des femmes dénaturées. = <l Les Grecs, dans leurs traditions mythologiques, assimilaient le commerce ag, vol. Xénophon juge sévèrement les commerçants de son époque. Plusieurs de ces jugements seraient encore applicables à certains types de l'Occident.

commerçantes de notre époque. D'un autre côté, les législateurs civils et religieux qui ont condamné le commerce n'ont pu complètement abolir un genre de travail indispensable aux sociétés ; mais en éloignant de cette branche d'activité tous ceux qui pouvaient prétendre à la considération publique, ils ont souvent introduit, parmi les classes commerçantes, la dégradation que signalait leur doctrine.

Nous avons encore sous les yeux les derniers vestiges de ces préjugés. Ainsi, les discussions qui ont amené récemment la réforme du régime douanier des céréales , ont donné l'occasion de constater que beaucoup d'hommes , placés chez nous dans une situation élevée , attribuaient au commerce des grains une influence hostile à l'intérêt général. On continue à penser que des négociants habiles peuvent, par de perfides manœuvres , produire alternativement la vileté et la cherté, désoler ainsi tour à tour le producteur et le consommateur , et prélever sur la société entière de lourds impôts. Tant que la loi a consacré cette doctrine , les populations ont dû prendre en haine les marchands de grains ; et , par une conséquence nécessaire , les personnes ayant souci de leur propre considération n'ont point voulu s'engager dans cette branche de commerce. L'intluence de cette dangereuse erreur a jusqu'à ce jour privé la France de cette estimable classe de

négociants en blés qui s'emploient si utilement, en Allemagne, en Hollande et en Angleterre , à assurer l'approvisionnement , et qui y sont entourés d'une considération bien méritée ; c'est grâce à eux que ces pays , moins favorisés que le nôtre par le sol et le climat , se trouvent mieux garantis des alternatives d'abondance et de disette.

Le commerce n'a pas seulement pour effet d'assurer à une nation , aux conditions les plus avantageuses , les denrées qui lui sont nécessaires; il lui fournit des ressources presque indéfinies pour étendre la sphère de son activité. Il n'est limité, ni comme l'agriculture par l'étendue du sol , ni comme l'industrie manufacturière par la force des moteurs naturels oïl le nombre des ouvriers. Un négociant voit habituellement ses entreprises bornées par l'étendue de son capital, et par l'insuffisance des notions qu'il possède sur les hommes et les choses des contrées avec lesquelles il pourrait lier des relations d'affaires ; mais ces bornes peuvent être indéfiniment reculées, pour une famille, parle travail, l'épargne et la persévérance. Comme le prouve l'expérience de tous les peuples, il n'y a, pour ainsi dire, point de bornes à la puissance que peut acquérir une maison de commerce créée par les efforts de plusieurs générations tenant toutes à honneur d'accroître leurs capitaux et de poursuivre les traditions du fonda-

teur. De semblables maisons assurent d'incalculables avantages à la nation qui , plus heureuse que les grandes villes commerçantes de l'antiquité et du moyen âge , peut contre-balancer leur influence par l'ascendant d'une classe puissante de propriétaires fonciers , et se préserver de l'action corruptrice exercée par les grandes accumulations de richesses.

La France n'a pas pris jusqu'à présent , dans le mouvement commercial des peuples civilisés , la part que devraient lui assigner sa situation géographique, ses ressources agricoles ou manufacturières, et, en général, l'ensemble de ses aptitudes. En recherchant les conditions qui peuvent lui assurer un meilleur avenir, je suis loin de désirer pour elle la suprématie qui , convoitée par tant de peuples, a été l'objet de guerres funestes. Une supériorité exclusive dans ce genre d'activité sera toujours contraire au principe même de l'organisation européenne, et dangereuse pour la nation qui en jouira. Je me borne donc à souhaiter que mon pays puisse atteindre, comme tout l'y encourage, un des premiers rangs à côté de dignes émules.

Notre loi de Partage forcé oppose un obstacle absolu à la fondation de ces puissantes maisons de commerce qui sont, plus que jamais, un des éléments essentiels de la prospérité d'une nation. Tant que cette loi subsistera, nous ne verrons plus

s'élever lentement , parle travail et la vertu, ces grandes individualités qui se sont développées , de loin en loin, sous notre ancien régime, malgré les influences d'un autre ordre qui leur étaient hostiles. Plus encore que dans les autres branches de production, le régime actuel détruit en germe toute grandeur qui devrait se fonder sur le concours de plusieurs générations de commerçants. Le spéculateur qui , dans une liquidation après décès, achète un domaine rural ou une manufacture, trouve, sur le sol ou chez les populations, les indices de la tradition qu'il doit suivre ; mais la tradition se détruit tout entière par la retraite ou la mort du négociant qui n'a pas eu le pouvoir d'instituer un héritier continuateur de son œuvre. Le nouvel esprit que nous ont inculqué les légistes oppose donc un obstacle permanent à l'extension de notre commerce. Une enquête méthodique produirait facilement l'évidence sur ce point : les deux premières nations commerçantes de notre temps jouissent de la Liberté testamentaire ; et si l'on peut trouver chez nous quelques maisons élevées à une grande hauteur par les travaux de plusieurs générations, on peut être assuré d'avance que cette élévation est due à des sentiments dont la source ne se trouve plus dans notre race ^^ La formation graduelle des familles-sou-

12 A Paris, les plus riches maisons de banque formées par le travail de plusieurs générations sont toutes d'origine juive et ger-

ches , SOUS la bienfaisante influence de la Liberté testamentaire , est donc pour le commerce , encore plus que pour les industries extractives et manufacturières , la condition indispensable du succès *^

Le commerce a longtemps souffert en Europe d'un mal qui n'est point encore complètement guéri. Depuis la Renaissance, et surtout depuis le règne éclairé de Henri IV, nos gouvernements se sont en général employés à combattre les opinions qui attribuaient aux prêts d'argent et aux bénéfices commerciaux un caractère de fraude et tie spoliation. Cette influence du pouvoir civil, secondée par la propagation des vrais principes de la science économique, a, peu à peu, conduit le clergé et les laïques à secouer les préjugés

manique; ou bien elles descendent de familles, expulsées par l'édit de Nantes, qui ont conservé à l'étranger les anciennes traditions françaises.

•3 Ces vérités se font jour depuis quelque temps avec une rapi^ dite qui s'explique par la vivacité du caractère français et qui justifie l'espoir d'une réforme prochaine. Depuis que ces lignes ont été publiées , une réunion de cent trente notables , appartenant à toutes les branches du haut commerce et des manufactures de Paris, a réclamé la Liberté testamentaire dans une pétition soumise au Sénat en mars 1866. Si ces fécondes initiatives se multiplient, la France reviendra bientôt à une règle de gouvernement qiii, depuis plusieurs siècles, inspire les Parlements de la Grande- Bretagne. Elle ne permettra plus aux légistes de troubler, par une intervention inopportune , les débats relatifs aux lois de succession (§ 20); elle leur confiera tout au plus la mission de formuler les principes votés par des assemblées composées surtout d'agriculteurs , de manufacturiers et de comnjerçants.

qu'avait enracinés en France la législation de Charlemagne. Je trouve même des théologiens, à la fois éclairés et orthodoxes, qui sont maintenant disposés à repousser en principe toute immixtion réglementaire de la reUgion dans Torgànisation commerciale. Cependant tout n'est point encore conquis sous ce rapport, et il reste à mettre quelques-unes de nos lois en harmonie avec ce progrès de Fesprit public. Il me semble, par exemple, que la loi de 1807, réglant l'intérêt de l'argent, est aujourd'hui un anachronisme : elle serait depuis longtemps réformée , si les légistes et les autres agents préposés à l'exécution des règlements n'avaient pas dominé jusqu'à présent, dans nos assemblées souveraines, les classes agricoles, industrielles et commerciales, sur lesquelles pèsent principalement les inconvénients du régime établi.

Lorsque nos gouvernements se furent déterminés à combattre ces déplorables préjugés, ils donnèrent immédiatement sur un autre écueil : ils ne renoncèrent à opprimer le commerce que pour concevoir aussitôt la pensée de le protéger. Contenue dans de justes limites par les gouvernements des deux premiers Bourbons, cette tendance prit sous le règne de Louis XIV des développements tels que la démarcation entre l'action de l'État et celle des particuliers se trouva souvent effacée. Dès lors le gouvernement se plut à

choisir les branches de commerce qu'il convenait de créer : il en détermina le siège et les moyens d'action , et il en contrôla l'exploitation à l'aide d'inspecteurs spéciaux, selon les formes prescrites par des règlements minutieux. Il se donna plus que jamais la mission de diriger le commerce des blés pour assurer la subsistance des populations, et il prétendit moraliser le grand commerce par des dispositions préventives. Toutes les administrations du xviii^ siècle, celle de Turgot exceptée, renchérirent à l'emd sur cette tendance ; et je doute qu'on puisse trouver une branche de travail qui, pendant cette longue époque d'erreur et de corruption (§§ 6 et 9), n'ait excité le zèle de nos gouvernants.

Mais les gouvernements, quelque puissants qu'ils soient, ne sauraient changer la nature des choses : aussi ces bonnes intentions , appliquées à une tache impossible, sont- elles restées complètement stériles. J'ai longtemps admiré, sur la foi de nos historiens, ces prétendues merveilles de l'administration commerciale de l'ancien régime; mais, chaque fois que j'ai eu occasion de remonter aux sources, j'ai trouvé le néant caché sous la pompe des rapports officiels. Tel a été, par exemple, le résultat des études que j'ai faites d'abord sur le commerce de l'acier ^\ et plus récem-

^* Mémoire sur le commerce des fers à acier dans le nord de l'Europe f et sur les questions soulevées depuis un siècle et demi

ment sur les commerces du blé, de la faiine et du pain *^ Souvent même, comme dans les exemples que je viens de citer, l'intervention inopportune de Fautorité a empêché les solutions que l'initiative individuelle eût inévitablement obtenues. Je vois chaque jour plus clairement qu'en matière commerciale l'activité privée est seule féconde.

Quant à l'État, sa tache est facile : il n'aquà s'abstenir. Son unique obligation est de punir les fraudes présentant un danger public , ou offrant le caractère d'un déUt que le consommateur ne saurait découvrir. Même dans ce cercle circonscrit , il faudrait garder une grande réserve : agir plutôt que réglementer, et pourvoir à l'exécution des prescriptions actuelles avant de songer à les étendre. Le gouvernement du second Empire a sagement préludé à cette réforme en allégeant les taxes douanières qui tendaient à protéger le travail intérieur plutôt qu'à augmenter les revenus de l'État.

En ce qui concerne l'organisation des profes-, sions, la Révolution française, pendant la courte période où elle se montra vraiment libérale ^^, fit justice des abus accumulés par l'ancien régime; mais depuis lors plusieurs de ces abus ont été ré-

par remploi de ces fers dans les aciéries françaises; Paris, 1846, in-8o.

i^ Rapport au conseil d'État sur les commerces du blé, de la farine et du pain; Paris, impr. impér.,1860, in-4o, p. 113. ^"^ 18 Rapport, déjà cité , sur les commerces du blé, etc., p. 127 à 129.

tablis, souvent même avec une exagération jusque-là sans exemple. Sur ces divers points, l'œuvre de 1789 doit être reprise à nouveau. Parmi les réglementations que l'étude comparée des autres peuples conseille d'abroger, je citerai : l'organisation présente de la boulangerie de la ville de Paris et de plusieurs agglomérations urbaines ^^; la loi du l^"^ juillet d841 concernant les ventes publiques de marchandises ; l'intervention des officiers ministériels chargés de la vente des marchandises, et celle des agents préposés aux ventes sur les marchés. Quant aux encouragements, aux privilèges et aux monopoles conférés, sous prétexte d'intérêt public, par des actes émanant du souverain, ils sont de plus en plus condamnés par la pratique des peuples classés au premier rang dans l'opinion. Les grandes banques d'émission, telles qu'elles existent en Angleterre et en France, sont aujourd'hui les seules qui fassent exception à cette règle, et qui reçoivent l'approbation de la plupart des hommes compétents. Encore faut-il remarquer que cette exception ne restreint pas , comme les autres privilèges commerciaux, un droit qui aurait été souvent acquis au public dans le régime européen : elle attribue , au contraire , à un établissement privé l'émission du papiermonnaie, c'est-à-dire une fonction que plusieurs

^^ Depuis que ces lignes ont été écrites, cette réforme a été en partie opérée par le décret du 30 septembre 1863.

gouvernements européens retiennent à titre de droit régalien.

Les autres banques qui reçoivent en dépôt les métaux précieux, qui escomptent les effets de commerce , et qui font le service des recettes ou des payements de toute nature, se multiplient chaque jour, sous le régime de l'initiative individuelle et de la libre concurrence. Les peuples commerçants s'accordent à penser qu'en organisant et en distribuant le crédit elles deviennent de plus en plus des agents essentiels pour le moyen et le grand commerce; et, à ce sujet, je ne saurais rien ajouter aux considérations que beaucoup d'écrivains de notre temps ont rendues classiques. Au surplus, pour le crédit comme pour les procédés techniques des arts usuels , la réforme s'accomplit, sans soulever de grandes résistances, par lapropagation incessante des principes que recommande la pratique des peuples les plus renommés.

En constatant les avantages que le crédit assure à ceux qui dirigent les opérations de l'industrie et du commerce, on a été conduit à penser qu'on y trouverait également le moyen d'améliorer le sort des classes inférieures. Sous l'inspiration de cette pensée, il se crée depuis quelque temps en Angleterre, en Allemagne et en France, des institutions dont les débuts sont dignes d'attention. On doit citer entre autres celles qui s'établissent à Paris dans l'intérêt des petits commerçants libres

et des communautés de travailleurs fondées sous l'influence des idées de 1848 (§ 43).

Mais pour tirer de ces entreprises des résultats utiles, il faut bien connaître ceux qu'on veut assister, et comprendre qu'aux niveaux inférieurs de la société la prévoyance fait plus défaut encore que le crédit. Comme je l'expliquerai plus loin (§ 49), l'imprévoyance qui porte la plupart des hommes à consommer le gain de chaque jour sans souci du lendemain, est la principale cause qui les retient dans une situation précaire, et qui les empêche de s'élever. Peut-être le crédit est -il le genre d'assistance qui convient le moins aux personnes livrées à ces habitudes ; et j'ai souvent constaté que les efforts tentés dans ce sens aggravaient leur situation. Tout ce que j'ai observé me porte à croire que les institutions de crédit les mieux adaptées aux besoins des classes inférieures sont celles qui combattent, au moins indirectement, par une surveillance sévère, les mauvaises inclinations de leurs clients. Cette disciplme morale due aux petites institutions de crédit est assez apparente dans les districts ruraux de l'Amérique du Nord , et les essais qui se font maintenant à Paris me portent à croire qu'elle tend à s'organiser chez nous. Je remarque aussi que, dans nos agglomérations urbaines où les classes extrêmes de la société sont divisées plus qu'ailleurs par les discordes civiles, cette action

disciplinaire serait mieux exercée par des associations recrutées dans la classe même à laquelle on veut assurer le bienfait du crédit. Un grand intérêt public est attaché au succès des institutions de ce genre , et les classes dirigeantes devraient les encourager autant que possible , en leur conservant le but que je viens d'indiquer.

Ces associations tendant à développer le crédit dans les rangs inférieurs de la société, feraient en résumé une propagande morale aussi bien qu'une œuvre commerciale : elles n'atteindraient donc leur but que si les directeurs étaient animés de l'esprit de dévouement. Or il est assez rare , 4ans les sociétés modernes , que cette vertu se manifeste en dehors de la famille et des rapports d'affection créés par une longue communauté d'efforts entre le patron et l'ouvrier. Sans doute, cette difficulté n'est, pour l'opinion publique, qu'un nouveau motif d'encourager celles de ces institutions qui seraient à la hauteur de leur tâche ; mais elle doit aussi mettre les bons esprits en garde contre les illusions tendant à exagérer l'importance de ces nouveautés.

Jusqu'à ce jour, la famille -souche et le patronage (§50) restent évidemment, en Europe, les principales écoles de la prévoyance et du progrès moral. C'est là que les classes inférieures trouvent le plus sûr moyen de s'élever dans la hiérarchie sociale. Les contrées montagneuses où régnent

ces bienfaisantes influences sont aussi celles qui fournissent à chaque nation le personnel de cette classe énergique de petits marchands et de colporteurs , qui arrivent pour la plupart à la fortune par un travail opiniâtre et par la lente accumulation des épargnes. Tel est le rôle que jouent : en France les Pyrénées et l'Auvergne *^ , en Espagne le pays basque et les Asturies *% en Suisse et en Tyrol les Alpes, en Italie les Alpes et l'Apennin.

LES COLONIES , ÉLÉMENT NÉCESSAIRE DE L'ORGANISATION DES SOCIÉTÉS FÉCONDES, ASSURENT LA STABIUTÉ DES MÉTROPOLES

Les institutions et les mœurs qui ont étouffé chez nous toute aptitude à la colonisation forment un des vices principaux de notre organisation commerciale. Je trouve là une des causes de l'infériorité où nous restons aujourd'hui devant plusieurs de nos émules.

Chaque grande nation européenne, stimulée par les bons exemples, s'assimile peu à peu les moyens de succès de ses concurrents : elle tend à manufacturer elle-même tous les produits usuels qui constituaient précédemment, pour d'autres pays, des spécialités exclusives. C'est ainsi que

18 Les Ouvriers des deux mondes, t. II, p. 351; t. IV, p. 283. =: *9 Les Ouvriers européens, p. 177 et 187.

les draps fins, dont la fabrication était encore, à l'époque de la Renaissance, le secret de quelques localités , se produisent maintenant presque partout avec un égal succès. Il en sera de même bientôt de la plupart des autres tissus communs et des objets de consommation courante. Il résulte de là qu'en Europe, le commerce extérieur de ces produits tend sans cesse à se restreindre pour les régions manufacturières. Celles-ci dirigeront donc de plus en plus leur commerce d'exportation vers leurs colonies , qui transforment si merveilleusement de nos jours tant de régions jusque-là désertes ou livrées à la vie sauvage ; qui trouvent dans le pâturage , l'agriculture , les forêts et les mines , des moyens illimités de travail ; qui , par conséquent, ne songeront pas de longtemps à entrer eh concurrence avec les manufactures de l'Europe , et borneront leur activité à la production des matières brutes.

Mais ces essaims de l'Europe , pour obtenir les produits manufacturés qui leur sont nécessaires, ne s'adressent pas indifféremment à toutes les métropoles : dans ce choix, ils montrent de la préférence pour celles dont ils sont sortis. La suppression des règlements qui réservaient autrefois aux métropoles la clientèle de leurs colonies, a peu modifié , sous ce rapport, l'ancien état de choses; et cela prouve bien qu'il s'agit ici d'une tendance spontanée des populations. Cette pré-

férence des colonies pour la mère patrie se fonde évidemment sur l'identité du langage qui offre tant de facilités pour les rapports commerciaux , et sur l'identité de race qui est intimement liée à une communauté de mœurs et de traditions imposant naturellement l'usage des produits nationaux. La création et le développement rapide de ces colonies libres offrent donc au commerce d'une grande nation manufacturière le meilleur encouragement qui se puisse concevoir; mais, à cet égard , on ne saurait trop déplorer la situation faite à notre race.

Notre impuissance en matière de colonisation est un des traits les plus frappants de notre présente organisation sociale, et elle donne lieu habituellement à deux opinions opposées.

Une école économique appréciant, comme je le fais moi-même, l'utilité que présentent les colonies au point de vue commercial , convaincue d'ailleurs que l'ëxpan'sion d'une race est la plus sûre garantie de sa grandeur future, déplore là situation actuelle, et s'agite pour y mettre fm. Elle attribue surtout notre impuissance aux gouvernements qui, depuis Louis XIV, auraient tous appliqué de mauvais systèmes à la colonisation, ou qui l'auraient étouffée en germe par l'abus de la réglementation. D'autres, au contraire, après avoir constaté la stérilité des efforts tentés en des

directions si diverses, voient dans ce triste résultat la preuve d'une infériorité organique de notre race, et ils pensent que la nation française, en balance de tant d'aptitudes éminentes , serait absolument impropre à la colonisation.

Ces motifs ne sauraient supporter un examen attentif : les échecs de notre pays en matière de colonisation sont flagrants; mais ils tiennent à d'autres causes.

Si, selon la première opinion, les règlements administratifs peuvent restreindre l'essor d'un peuple , ils ne sauraient en expliquer l'impuissance absolue, sous tous les gouvernements et dans tous les systèmes. On a pu voir, en effet, toutes les races humaines se développer, même sous des gouvernements plus mauvais ; et la nôtre a fondé , au xvi« et au xvii® siècle , de florissantes colonies en présence de règlements plus restrictifs que ceux auxquels on attribue tout le mal. En second lieu , nous possédons encore sur notre sol la race de ces énergiques 'Normands qui , sous l'ancien régime, fondèrent le Canada, la Louisiane et les Antilles : elle n'est pas moins acharnée au travail qu'elle l'était autrefois; elle continue à produire , dans son antique berceau , en agriculture , en industrie et en commerce, des merveilles d'activité et d'intelligence; comme les autres races européennes , elle a doublé ses ressources et sa force expansive en s'assimilant les récentes

conquêtes de la science et de Tart. Pourquoi donc a-t-elle absolument perdu l'aptitude à la colonisation qui, ne cesse de croître chez une race sortie des mêmes souches , sur le rivage opposé de la Manche?

La seule explication qu'on puisse donner de cette révolution extraordinaire est le changement brusque imposé, en 1793, à cette race, contrairement à son génie propre et à ses traditions séculaires , malgré le vœu des populations et les réclamations des députés de la province : c'està-dire la substitution du Partage forcé à l'antique coutume qui y maintenait la transmission intégrale des biens et la fécondité des mariages (§§23 et M').

En se combinant avec l'esprit de prévoyance qui distingue à un si haut degré les Normands , le nouveau régime a tout d'abord produit la stérilité, qui ne s'est parfois manifestée dans nos autres provinces qu'après une succession de plusieurs générations ; et , pour retrouver les traces de la fécondité qui régnait encore chez eux au dernier siècle , il faut maintenant recourir à leurs essaims du Canada. Les colons normands du Bas-Canada conservent à un degré extraordinaire la fécondité et la force d'expansion ^ Sous ces

1 L'Organisation du travail, § 70. ^^^ 2 Voir, outre Touvrage cité (note 1), le travail présenté sur cette question à la société d*Êconomie sociale, par M. Gauldrée-Boilleau , consul général de

deux rapports ils l'emportent même sur les A nglo- Saxons qui colonisent concurremment avec eux le bassin du Saint-Laurent. Les Normands aisés , pouvant à peine suffire aujourd'hui au recrutement de leurs propres familles, sont incapables de fournir des colons. Notre impuissance à coloniser dérive donc nécessairement de la stérilité présente , qui est elle-même une conséquence immédiate du Partage forcé. Cette vérité frappe tous les observateurs attentifs; et je m'étonne que les hommes d'État chargés, depuis trente ans , de rechercher en Algérie la cause de cette impuissance, ne l'aient point encore aperçue. La seconde opinion ne conteste point l'inaptitude de notre race à peupler des colonies ; mais elle n'y trouve aucun motif de regret. Elle voit là, non pas une marque d'infériorité, mais une preuve du discernement de notre nation , et un témoignage du bien-être dont jouissent ceux qui sont le moins bien pourvus. D'après cette école, les pays étrangers ne coloniseraient que parce qu'ils sont privés des mêmes avantages, et l'activité de l'émigration pourrait toujours se mesurer à l'intensité de la misère. L'émigration serait, en outre, une cause permanente d'affaiblissement,

France à New-York. Ce travail sera publié dans le tome V des Ouvriers (tes deux mondes. M. Ampère avait déjà signalé, en termes énergiques , dans le récit de son voyage en Amérique , la fécondité des Français-Canadiens.

puisqu'elle prive incessamment la mère patrie de sa force la plus réelle, c'est-à-dire d'une jeunesse vigoureuse , pourvue de ses instruments de travail. Mais ces appréciations sont réfutées à la fois par l'analyse des faits et par l'exemple des peuples qui prennent part à l'émigration européenne.

Ces peuples , en effet , ont tous pour caractère commun la fécondité des mariages ; mais ils se trouvent placés , en ce qui concerne la transmission de la propriété, dans deux conditions opposées qui produisent l'Émigration pauvre et l'Émigration riche ^.

Les premiers , établis dans plusieurs districts ruraux du Wurtemberg, du pays de Bade et de la Suisse allemande, se distinguent à la fois parleur imprévoyance et par leur propension au morcellement indéfini des biens. Ils s'accumulent sur leurs parcelles respectives jusqu'à ce que l'émigration devienne une nécessité : ils se dirigent alors vers la France ou vers l'Amérique du Nord, dans un état de dénûment qui forme un affligeant spectacle pour les^contrées qu'ils traversent.

Les seconds, entête desquels il faut signaler les paysans déjà cités (§19) du nord-est de l'Allemagne et des États Scandinaves, vivent, au contraire , avec des habitudes persévérantes de transmission intégrale et de prévoyance , sous le régime des

3 Les Ouvriers européens, p. 151 et 157.

familles-souches : ils ne subissent pas l'émigration ; mais ils l'emploient comme moyen de prévenir le paupérisme, et d'assurer un avenir heureux à la jeunesse qui ne saurait trouver au pays natal une condition assez avantageuse. Les émigrants sont vivement attirés vers les colonies par la connaissance qu'ils ont des succès obtenus par les parents qui les y ont précédés; et beaucoup de natures ardentes, qui pourraient agiter la métropole par leurs passions, s'associent avec empressement à ces entreprises. Avant de quitter leur pays, ils sont d'ailleurs pourvus par leurs familles de ressources que sont incapables de fournir les populations épuisées par le morcellement *.

4 Un exemple curieux, des émigrations riches du nord -est de r Allemagne est l'institution fondée à Hermannsburg (Hanovre), so"s l'habile direction de feu le docteur Harms, pour favoriser les rapports des familles-souches des Landes du Luneburg avec leurs colonies de TAfrique méridionale. Soutenues par de fermes croyances religieuses et enrichies par un travail opiniâtre, malgré la stérilité du sol et l'inclémence du climat, ces familles ont créé, sans aucun appui de TÉtat , des établissements prospères sur les territoires de Port-Natal et des Cafres Zoulous. Chaque année, un navire construit par les bûcherons des Landes et équipé par Finstitution d'Hermannsburg porte à ces colonies le matériel nécessaire et le superflu de la population. Les Lunebourgeois qui émigrent dans l'Afrique méridionale réunissent les deux caractères qui honorent le plus les colons : ils maintiennent l'harmonie et le bien-être chez les familles-souches de la métropole d'où ils sortent; ils respectent et associent aux bienfaits du christianisme les races inférieures au milieu desquelles ils s'établissent (§ 51). — Voir, dans le Bulletin de la société d'Économie sociale (tome IV, p. 518), les belles études de M. F. Monnier, ancien maître des requêtes au conseil d'État.

Cet exposé indique assez que la pauvreté des uns et l'aisance des autres ne sauraient être attribuées au régime d'émigration , mais bien à l'absence ou au développement des sentiments de prévoyance, au maintien ou à l'abandon des coutumes qui assurent la transmission intégrale des biens. L'émigration est un résultat plutôt qu'une cause première : dans toutes les contrées où elle est en usage, l'abondance des bras donne des facilités spéciales à l'industrie manufacturière et au commerce; dans celles où règne l'émigration riche, l'agriculture présente une supériorité incontestable sur celle des régions analogues de France, où règne le Partage forcé avec sa conséquence habituelle , la stérilité des mariages. La population sédentaire y croît plus rapidement que chez nous; l'accumulation de la richesse sous forme d'améliorations foncières y est également plus marquée. Sans doute l'émigration enlève annuellement une partie de la population et du capital : cependant cette exportation n'appauvrit point le pays ; car elle a pour aliments une fécondité et un travail opiniâtre qui ne se produiraient pas sous un autre régime.

Enfin l'émigration riche est pour les peuples une source d'avantages moraux et matériels. Elle assure aux professions de la mère patrie , ainsi qu'à l'armée et à la Hotte, un choix de sujets qui ne peutse faire lorsque la population suffit à peine au recrutement; elle crée d'ailleurs une réserve

permanente toujours prête à combler les vides produits par les épidémies et les guerres prolongées. Ainsi la colonisation n'offre pas seulement à une nation de brillantes perspectives pour l'avenir : elle améliore, chaque année, au moral comme au physique , la race de la métropole ; et elle lui donne une solidité inébranlable en face des calamités accidentelles qui peuvent la frapper.

LES PROFESSIONS LIBÉRALES LES PLUS RENOMMÉES SONT AUSSI- LES PLUS CAPABLES DE COMBATTRE OU DE PROPAGER LA COR- RUPTION.

Continuant à suivre le plan déjà adopté pour les professions usuelles , je vais maintenant énumérer les professions libérales , dans l'ordre où elles se présentent quand on considère la force de résistance que chacune oppose , par sa vertu propre , à la corruption des individus. Cet ordi'e est à peu près l'inverse de celui qui se fonderait sur le degré de perfection morale inculqué , par l'accomplissement du devoir, aux hommes de chaque profession. Ce contraste ne saurait être pour le penseur un sujet d'étonnement : il est la conséquence des deux tendances qui portent en même temps la nature humaine au bien et au mal.

Plus les hommes ont de pouvoir , et plus ils tendent à en abuser , sous l'excitation du péché

originel qui pèse sur chacun de nous : ce danger est d'autant plus imminent que la nature même de la profession rejette moins sur les coupables et plus sur le public les fâcheuses conséquences de la corruption. Or je vais prouver que tel est le cas pour la plupart des professions libérales , et surtout pour celles qui se rattachent au gouvernement. Ce classement , dans ses termes généraux, est justifié par l'Évangile, qui insiste à plusieurs reprises sur les difficultés que trouvent les riches à mériter la vie éternelle ; il est d'accord, en outre, avec le sentiment général qui classe les nations vieillies, où une civilisation raffinée développe outre mesure les professions libérales, audessous des nations jeunes , formées d'éléments moins compliqués , et adonnées à la pratique des arts les plus usuels. Cette vérité n'est pas toujours aperçue des classes lettrées : elle est, au contraire, généralement sentie par les familles patriarcales de rOrient qui, plus que nos familles-souches , sont menacées par la corruption venue d'en haut. C'est en ce sens que j'ai entendu dire aux pécheurs de la mer d'Azow : (( C'est par la tête que pourrit « le poisson \ » Je montrerai d'ailleurs , dans le cours de cet ouvrage, que l'ensemble du classe-

^ Cet énergique proverbe a été retrouvé par M. F. Leuormant, qui le cite , dans le même sens , en rappelant la démoraUsation exercée depuis 30 ans en Grèce par les professions libérales. (fipti/e des Deux Mondes, 15 mars 1864.)

ment présenté dans ce chapitre n'est point une simple théorie, et que les meillem^s gouvernements en tirent des conclusions pratiques.

Je place d'abord ici, pour ordre, et sans qu'il soit besoin d'une justification spéciale, une classe nombreuse de personnes établissant la transition des arts usuels aux arts libéraux : je veux parler des ingénieurs et des architectes qui , s'inspirant de la science ou de l'art, dirigent, avec un caractère privé, les constructions et les travaux réclamés par les particuliers ou par l'État. Ce sont , à vrai dire, des chefs d'industrie, et, comme ceuxci, ils ne prospèrent que par l'ordre et le travail. La concurrence fait bientôt justice de ceux qui manquent à leurs devoirs ; elle punit immédiatement la paresse et les autres vices dont pourrait soufMr le pubUc.

Au point de vue où je me place , les hommes de guerre sont au premier rang; et j'aperçois de plus en plus l'inexactitude des motifs que l'on allègue pour leur assigner une situation inférieure , ou pour signaler la fin prochaine de leur fonction dans les civilisations perfectionnées. Je ne m'arrête, notamment, ni à l'influence funeste qu'ils ont exercée dans certains empires en décadence, ni aux espérances qui se rattachent à l'avènement prochain de la paix universelle.

Les hommes de guerre ne peuvent assurément

se soustraire à rinfluence du milieu social , et ils doivent recevoir, daps une certaine mesure , le contre -coup de la corruption qui envahit une société. Us subissent à la longue la corruption ; mais ils ne la provoquent pas. Et si les armées ont été parfois des agents de désordre, c'est que, depuis longtemps, le mal régnait parmi les classes dirigeantes. Plusieurs' causes préservent l'homme de guerre de la corruption qui commence à sévir autour de lui. Son métier lui offre une concurrence aussi salutaire que celle des professions commerciales : la guerre est , à vrai dire , la concurrence portée à sa plus grande intensité ; car le soldat risque pour enjeu, non-seulement sa carrière, mais encore sa vie et son honneur.

Dès qu'il exerce un commandement, l'homme de guerre prend charge du bien-être de tous ses subordonnés; et, pour peu qu'il ait le cœur bien placé, il s'élève à un haut degré de sollicitude. La solidarité de l'officier et du soldat au milieu des épreuves de la marche, du campement et du combat, est d'ailleurs plus complète que celle du patron et de l'ouvrier : c'est le patronage poussé à ses plus extrêmes limites, avec les bienfaisantes influences qui en dérivent. L'homme de guerre trouve des occasions multipliées de développement intellectuel, dans des travaux fort complexes qui mettent incessamment en jeu toutes les aptitudes du corps et de l'esprit. Il est pré- II . 6

t82 CHAPITRE IV — LE TRAVAIL

serve, par Texercice même du métier, contre les vices propres aux agglomérations urbaines *. Il doit être sobre et tempérant , dur à la fatigue et aux privations, c'est-à-dire pourvu des mâles vertus qui distinguent les classes peu aisées vouées au travail manuel. Par une exception unique , il réunit donc les qualités qui se propagent ailleurs séparément sous les influences de la richesse et de la pauvreté. Sans cesse en présence de la mort, il veut voir au delà ; et cette préoccupation de la vie future l'amène à la religion. Aux époques de corruption, il résiste au scepticisme mieux que les classes civiles placées en contact plus intime avec le mal , et moins ramenées au bien par la sulutaire pensée d'une fin prochaine. En traçant ce tableau, je suppose évidemment que l'armée n'est pas soumise, en temps de paix, au triste régime des garnisons , et qu'on lui épargne ainsi4a double épreuve de la vie urbaine et de l'oisiveté. J'admets en outre que, toujours prête à se dévouer à la défense de la patrie , elle est organisée de manière à trouver, comme les autres classes de citoyens, ses plus grandes satisfactions dans la paix. Or tel est l'état de choses qui se produirait si notre armée se composait

2 Après les désastres de 1871 , il est peut - être nécessaire d'ajouter immédiatement que cette remarque s'applique seulement aux armées semi-permanentes , qui se réunissent périodiquement dans des camps d'instruction; qu'elle ne concerne pas les armées établies en permanence dans les villes de garnison.

surtout de sol<lats consacrant à leur profession la majeure partie de leur temps, et d'officiers appartenant à des familles rurales. Cette organisation m'a été souvent signalée par des hommes compétents ; elle peut être d'ailleurs observée dans la majeure partie de l'Europe ^

Sous ce régime , l'officier est -propriétaire ou héritier- associé d'un domaine rural , sur lequel sont établis la femme , les enfants , les jeunes frères, les vieux parents et les domestiques; il y réside pendant tout le temps qui n'est pas absorbé par la guerre ou les exercices annuels. L'officier célibataire a ses intérêts , ses affections et une retraite agréable dans le Coyer où il est né. Les sous -officiers et les soldats se composent : en partie, de chefs de famille exploitant, dans les mêmes conditions, des industries manufacturières, de petits vignobles et des cultures marsuchères de banlieues urbaines; en partie, de célibataires jeunes, attachés aux cadres seulement pendant quelques années, et revenant périodiquement au milieu des familles-souches qui, à certaines époques , ont besoin du concours de tous leurs membres. Le service n'a plus, pour chaque homme de guerre , qu'une courte durée

3 Les hommes spéciaux trouveront d'admirables sujets d'étude dans l'armée indelta de la Suède; dans plusieurs corps spéciaux de la Russie , de la Norwége , de la Suisse , des États allemands et de l'Angleterre ; enfin dans les vieilles traditions de nos familles rurales.

dans les garnisons : il se concentre surtout, en temps de paix, dans des camps d'instruction et de grandes manœuvres *.

En France, cette organisation ne s'établirait d'abord qu'avec de nombreuses exceptions commandées par la tradition actuelle, et par l'application incessante du principe salutaire qui règle chez nous l'avancement en raison des services et du mérite professionnel. Mais elle serait considérée comme le but dont on se rapprocherait peu à peu dans la pratique. Ici d'ailleurs , comme en toutes choses, les mœurs privées viendraient en aide au mouvement imprimé par l'État ; et souvent la Liberté testamentaire s'emploierait à constituer un domaine rural aux nouvelles illustrations.

Quelques penseurs se persuadent que le progrès de la raison mettra fin prochainement au fléau de la guerre ; dans leur opinion , il serait peu judicieux de lier intimement une institution

4 Depuis que ce passage a été publié dans la première édition de 1864 , plusieurs offîciers français m'ont conseillé de le supprimer; car, dans leur opinion, on ne peut former une bonne armée que par la présence constante sous le drapeau, dans les garnisons. Cette opinion n'est pas justifiée par la guerre de 1866. L'une des armées allemandes citées , comme exemple , à la note précédente , parce qu'elle est fondée sur le régime des camps d'instruction y a obtenu de grands succès sur une armée qui avait conservé le régime des garnisons, (Note de 4867.) — Nos récents désastres n'ont que trop démontré les dangers de l'aveuglement que je signalais il y a quatre ans. (Note de 187 J.)

éphémère à l'agriculture, c'est-à-dire à ce qu'il y a de plus stable dans l'organisation du travail. Je ne saurais adopter cette opinion; car je ne vois aucun fait d'où l'on puisse inférer que les sociétés s'organiseront à l'avenir sans le concours des hommes de guerre. Le raisonnement me paraît même se joindre à l'expérience pour démontrer qu'on ne saurait attendre de la perfectibilité indéfinie de l'espèce humaine une ère de paix universelle.

La concurrence des nations est aussi nécessaire que celle des classes d'un même peuple ou des individus d'une même profession, pour exciter les hommes à conquérir des biens nouveaux, ou à conserver ceux qu'ils ont acquis. Il est dans la nature humaine de languir et de dégénérer, dès que cet aiguillon salutaire ne l'excite plus à tenir en éveil ses facultés. La concurrence internationale a fait la splendeur des petits États de la Grèce ancienne ; elle donne aujourd'hui à l'Europe sa prépondérance ; elle étendra un jour cette même grandeur au monde entier.

Mais si, au milieu des illusions, l'humanité est incessamment ramenée aux principes par la raison et l'expérience , elle se trouve portée de nouveau, par le succès, à abuser de sa force. Les modernes semblent être condamnés, comme l'ont été les anciens, à tourner, sous ce rapport, dans un cercle vicieux. A peine un peuple par-

vient- il, par une saine pratique des lois de la religion, de la famille et de la propriété, à s'élever aux premiers rangs , qu'on le voit aussitôt , inspiré par l'orgueil et saisi d'une sorte de vertige , employer ce supplément de puissance à opprimer ses voisins, ou à se détruire lui-même par les dissensions intestines ^. Les guerres civiles ou étrangères sont donc la conclusion habituelle d'une ère de prospérité, par les mêmes motifs qui font naître, de la richesse (§ 34) , la corruption et par suite la misère. L'histoire est pleine de ces enseignements : ainsi, les Américains du Nord, qu'on signalait justement dans le passé comme les promoteurs de la paix, nous ont donné récemment le spectacle d'une des guerres les plus acharnées dont les peuples aient gardé le souvenir ^

5 Ces lignes ont été écrites en 1852 , à une époque où beaucoup d'écrivains , se fondant sur les prétendus principes de la perfection originelle et du progrès continu , signalaient volontiers l'approche d'une ère de paix universelle : elles n'ont été que trop justifiées par les guerres qui depuis lors ont successivement désolé l'Europe et l'Amérique. L'Europe, en particulier, semble perdre depuis deux ans le sentiment du droit international ; et , lorsque l'on compare la situation actuelle de ce Continent à celle qui régnait il y a un demi-siècle, on reconnaît que les chances de guerre n'ont nullement diminué. — Cette note, écrite en 1864, n'a été que trop justifiée par les guerres de 4866 et de 4870. = 6 Des voyageurs impartiaux m'apprennent que les succès des armées du Nord pendant la guerre d'Amérique ont fait naître en ce pays un orgueil qui se manifeste surtout par le mépris pour les armées de l'Europe. D'un autre côté, les admirables principes de Washington , heureusement conservés par plusieurs hommes

A vrai dire, d'ailleurs, la guerre n'est ni la première ni la principale cause des maux de Thumanité ; elle n'est que la manifestation de désordres plus intimes et plus profonds. De même que la maladie est la conséquence ordinaire des mauvaises passions de l'individu , la guerre est le châtiment du vice des nations. Aussi , lorsqu'un peuple a perdu le sens moral au point de ne plus vivre en paix, ni avec lui-même ni avec ses voisins, on voit souvent les hommes de guerre chargés de rétablir l'ordre et de fonder de nouvelles sociétés ; ce fait s'est produit chez nous au milieu des longues guerres qui ont succédé à la corruption de l'ancien régime. Comment pourrait- on prévoir l'abolition prochaine des armées européennes, quand on constate journellement l'oubli des principes qui seuls pourraient établir une harmonie durable entre les nations ? Les peuples, parvenus au plus haut degré de vertu et de prospérité, verront revenir la guerre, avec les autres désordres sociaux, chaque fois que les jeunes gé-

. d'État de rUnion , s'effacent de plus en plus : il est donc à craindre que bientôt Tambition du peuple américain ne puisse être mieux contenue que ne l'a été celle des rois conquérants qui ont désolé l'ancien monde. Cette décadence morale des Américains diminue singulièrement la probabilité d'une ère de paix. Elle devrait déterminer les Européens de l'Occident à ne plus se disputer leurs petits lambeaux de territoire. Le grand intérêt de cette région est de conjurer, par de fécondes alliances, la convoitise des deux empires immenses qui se créent au nord des deux mondes. ( UOrganisation de la famille, Avertissement.)

nérations oublieront les traditions qui ont assuré le succès de leurs pères.

'fout en s' appliquant autant qu'il dépend d'eux à conserver la paix, les gouvernements ne doivent donc jamais perdre de vue les éventualités qui rendent indispensable l'organisation permanente des armées. Mais à ce double point de vue, ils sont tenus de placer les hommes de guerre dans les mêmes conditions que les autres citoyens. Ils doivent leur assurer dans la paix toutes les satisfactions légitimes. Comme je l'ai dit ci-dessus, presque tous les États européens offrent déjà sous ce rapport d'admirables exemples ; et ici- encore la méthode d'observation fournira aux hommes compétents les éléments de la réforme.

Les personnes vouées aux diverses catégories de l'enseignement acquièrent leurs plus éminentes qualités dans les établissements privés et dans les universités libres consacrés à l'enseignement supérieur des sciences, des lettres et des arts (§47). L'instituteur de l'enfance et delà jeunesse est porté au dévouement par la nature même des rapports qui le lient à ses élèves : il trouve dans sa mission la source d'une autorité qui s'impose naturellement aux subordonnés; il réunit donc, en quelque sorte, les aspirations du père et du patron. Ces sentiments prennent leur plus haut degré de perfection, quand l'instituteur, en con-

tact intime et prolongé avec chacun de ses élèves, peut joindre une surveillance morale à la direction intellectuelle; quand il est autant que possible dégagé des préoccupations d'intérêt, et surtout quand sa qualité de célibataire' lui permet de concentrer sur ses élèves ses principales affections. Le caractère de l'instituteur s'abaisse, au contraire , ou se corrompt dans les circonstances inverses, notamment lorsqu'il n'a avec de nombreux élèves que des rapports éphémères; et lorsque, marié et recevant une rétribution insuffisante ou précaire , il doit se créer des occupations lucratives en négligeant ses devoirs professionnels. Ces inconvénients sont particulièrement sensibles, en France, dans les pensionnats privés et dans les établissements d'instruction organisés par l'État. Ils sont cependant tempérés, dans la pratique, par les parents qui, dans leur sollicitude pour le bien-être des enfants , contrôlent le maître plus efficacement que ne le ferait un inspecteur, fonctionnaire public. Le msd est à son comble lorsque l'instituteur nommé par l'État use de l'ascendant qu'il doit à sa qualité de fonc-

7 Je ne nie point que la qualité de père ne rende , à certains égards, l'instituteur plus apte à comprendre le caractère de l'enfant. Ace point de vue, je recommande sans réserve le principe des petits pensionnats ruraux de l'Angleterre (§47), formés d'une famiUe féconde complétée par quelques enfants étrangers. Mais le bienfait de cette qualité est perdu pour les nombreux élèves de nos lycées , confiés aux soins de professeurs laïques qui n'ont avec eux que des rapports éphémères.

tionnaire, pour inculquer à la jeunesse des préjugés et des erreurs.

Lqs savants voués à la culture des sciences exactes, à l'observation du monde physique et à r étude des traces positives que Thomme a laissées sur la terre, étendent plus que jamais, à notre époque, le cercle de leurs travaux ; ils rendent des services que tout le monde apprécie. Ils fournissent, en effet, aux industries extractives et manufacturières leurs principaux éléments de progrès ; à l'histoire, de nouvelles sources de cer* titude; à la raison, ses appuis les plus solides, avec lee meilleurs moyens d'entrevoir la grandeur de Dieu et de vérifier les enseignements de la religion. A tous ces titres, les savants méritent le rang élevé que personne ne songe à leur con-itester.

Les savants ont un but parfaitement défini : la recherche de la vérité. Ils poursuivent ce but par des voies qui sont de mieux en mieux tracées , et chaque jour ils sont moins exposés à s'égarer. Leur travail est éminemment sain et moralisant ; car le vrai se lie au juste et au bien par une multitude de rapports intimes. Pouvant mesurer chaque jour la valeur des services qu'ils rendent, ils ont conscience de la dignité de leur mission, et ils sont pourtant moins portés que d'autres à se l'exagérer. Ils ont, en effet, des moyens plus

sûrs d'apprécier le mérite de leurs travaux, en les comparant à ceux de leurs émules ou de leurs devanciers. Pour les sciences exactes, d'ailleurs, dont Torigine remonte aux premiers efforts de la raison, les premiers venus ont naturellement fait les plus riches récoltes. La mission de cette classe de savants consiste autant à conserver l'œuvre des anciens qu'à la compléter ; et le géomètre le plus ingénieux sera rarement tenté de comparer sa gloire à celle d'Archimède ou d'Euclide. Portés à un travail assidu par l'attrait de la science, protégés contre l'erreur par leur méthode de recherche, assez bien préservés de l'orgueil par la nature même de leurs travaux, qui ne permettent guère de prétendre à la faveur du pubUc, les savants réussissent mieux que les hommes de lettres à se garantir de la corruption.

Malheureusement, deux circonstances principales viennent aujourd'hui contre-balancer, en France surtout, ces bienfaisantes influences. Certains savants, s'exagérant la portée de leurs travaux , envahissent indûment le domaine de la religion (§9). Ils nient les vérités qu'elle enseigne , et ils sapent ainsi les fondements de l'ordre moral. Les académies fermées instituées par l'État substituent, à la hiérarchie des talents fondée sur l'opinion publique, une hiérarchie blessante (§ 46). Souvent elles jettent l'antagonisme entre des hommes qui pourraient, plus que

d'autres, concourir au progrès de rharmonie sociale.

Les honimes de lettres et les artistes ont à remplir, dans leurs nombreuses spécialités, une mission plus étendue et plus élevée que celle des savants, puisqu'ils ont à rechercher le beau en même temps que le vrai. Ils ne se bornent pas à considérer ce qui peut être démontré par la raison ou par l'évidence des faits : ils ont, à vrai dire, un domaine indéfini , et ils y rattachent tout ce qui intéresse l'humanité. Ils ne sont liés, en général, par aucune méthode positive qui se puisse traduire en précepte : ils ne relèvent guère que des sentiments du goût et de la beauté, aspirations mystérieuses, difficiles à définir, qui ne se développent que chez de rares esprits. Ces dernières qualités sont les attributs caractéristiques des littérateurs et des artistes : elles n'acquièrent sans doute toute leur fécondité que lorsqu'elles s'inspirent de la raison et de la vertu; elles peuvent cependant se passer de cette alliance, et produire seules des œuvres impérissables. On trouve même, dans l'histoire de la littérature et de l'art, des époques justement célèbres^, où le mérite des œuvres repose sur la forme plus que sur le choix des sujets. Plus heureux que les savants, qui ne sauraient prétendre à être compris de la majorité du public, les lettrés et les artistes réussissent assez bien à

communiquer aux masses rintelligence de leurs œuvres : ils excellent aussi à faire cette propagande pour les autres professions; et l'une de lem:*s plus honorables fonctions est de mettre en relief une foule de mérites qui, sans cet appui, resteraient peu connus (§64).

Ces nobles fonctions ne se maintiennent pas toujours dans leur pureté, et elles deviennent alors, pour la société, une source de périls et même une cause de décadence. Ne trouvant, ni dans leur sujet ni dans leur méthode, le moyen de résister sûrement à de funestes influences, des hommes éminents s'appUquent parfois à propager le mal et Terreur. D'autres, que leur médiocrité rendrait indignes de figurer parmi eux, parviennent cependant à se créer une renommée en flattant les passions de leurs contemporains. Et c'est ainsi que, aux mauvaises époques, se crée peu à peu une classe d'hommes plus corrompus , plus dangereux que les masses dont elle exploite les vices et les passions.

Doués d'imagination plus que de jugement, manquant d'un critérium sûr pour apprécier la valeur relative des œuvi-es , les lettrés et les artistes conçoivent habituellement une opinion exagérée de leur propre mérite. Ils forment peutêtre le milieu le plus disposé à propager l'orgueil ; et quand , à ce vice, ils joignent l'instinct du mal, ils deviennent de vrais fléaux pour l'humanité.

L'avocat ne peut acquérir une renommée que lorsqu'il réunit les aptitudes littéraires aux plus solides qualités de l'esprit. Cette profession met en relief les intelligences vives et lucides , et elle les exerce à distinguer le vrai et le juste , à travers les complications produites par le choc des intérêts et des passions. Elle fournit l'occasion d'acquérir des connaissances pratiques sur toutes les branches d'activité sociale, parfois même sur leurs particularités les plus intimes. D'un autre côté, elle fait apercevoir, dans toutes les classes, la manifestation des mêmes vices , et donne par là une connaissance approfondie du cœur humain. Elle trempe fortement les caractères; car elle impose les efforts les plus soutenus qu'il y ait lieu de faire dans le régime du travail. Enfin elle développe à la longue une grande sûreté de jugement, si ces qualités éminentes et ces travaux opiniâtres s'emploient exclusivement à la défense des causes justes. Élevé à cette hauteur, l'avocat devient un des agents les plus précieux dont une société dispose pour combattre l'esprit du mal ou réprimer la corruption , et il se rend digne des fonctions pubUques les plus élevées. Si , au contraire, ces mêmes talents s'emploient indifféremment dans l'intérêt de l'honnêteté ou de la fraude, son esprit se trouble , et son caractère s'abaisse. Si, de plus , l'avocat s'abandonne avec excès à la passion du gain , il peut être conduit à favoriser

directement des propensions honteuses, et même à voir avec satisfaction les mauvaises lois qui les encouragentt Ses plus grands succès deviennent alors pour la société une cause de désordre et de démoralisation.

Nos lois conjurent en partie ces chances de corruption , en imposant aux avocats l'obligation de se grouper en corporations. Le conseil préposé à la direction de chaque barreau exerce sur les mœurs privées, dans l'intérêt de la profession , une action disciplinaire qui conserve une des meilleures traditions du moyen âge, et qui s'appliquerait avec avantage à plusieurs autres professions libérales. Les corporations d'avocats ne se composent chez nous que de gradués des universités , ayant seuls le privilège de plaider devant les tribunaux supérieurs. Sous ce rapport elles soulèvent les mêmes critiques que je vais présenter pour les médecins.

Le médecin répond à des besoins d'un ordre supérieur : il s'élève plus haut s'il s'inspire du véritable esprit de sa profession; il descend plus bas s'il s'en écarte. Ceux qui voient leurs sem-, blables, et surtout des membres de leur famille, accablés par la maladie, ne se résignent qu'avec douleur à les laisser privés des secours de l'art. Ce genre d'abandon est peut-être celui qui est Benti le plus vivement par les natures distin-

guées; et, d'un autre côté, il est facile de constater que les familles habituées à ne point secourir leurs malades sont par cela même atteintes d'une véritable dégradation. Lors même que Ton mettrait en doute l'utilité qu'a pu offrir en beaucoup de lieux la pratique médicale proprement dite , on ne pourrait méconnaître l'influence fâcheuse qu'exerce , au point de vue moral , l'absence de ce service. Les dépenses relatives au soin des malades ne sauraient donc se classer, dans le budget des familles , à côté de celles qui pourvoient aux besoins de la nourriture, de l'habitation et du vêtement. Elles ne diffèrent pas moins de celles qui se rattachent aux intérêts de la profession et des industries domestiques. Leur véritable place, au point de vue de la science sociale, est à côté des dépenses qui se rapportent aux besoins moraux du culte, de l'éducation , de l'aumône et des solennités de famille ^

Le médecin se rattache par plusieurs de ses aptitudes à la grande classe des savants : il dépasse cependant le naturaliste de toute la distance qui sépare l'huînanité du reste des êtres organisés; et il n'est vraiment à la hauteur de sa tache que s'il complète ses études spéciales par la connaissance de la nature morale, qui, seule,

8 Importance du service de santé au point de vue moral; organisations diverses de ce service. (Les Ouviier s européens, introduction, p. 43.)

place l'homme à la tête de la création. Mais la qualité distinctive du médecin est le dévouement qui le porte à adoucir, par son intervention prudente et affectueuse, les angoisses que la maladie d'un membre impose à la famille entière. L'une des formes de la même vertu est le désintéressement. En quelque lieu qu'il s'établisse, le médecin a toujours à sa portée plus de pauvres que de riches ; en obéissant au devoir qui l'oblige à accorder ses soins à tous ceux qui souffrent, le bon médecin ne peut donc prétendre à la fortune qui, dans les professions commerciales, récompenserait sûrement la même somme de talents.

Le médecin dévoué à son art ne saurait trouver le bonheur dans aucune autre situation : il peut encore, dans une vieillesse avancée, rendre de grands services à ses clients; il est donc peu porté à chercher dans les fonctions honorifiques le couronnement de sa carrière. L'opinion pubUque doit classer fort haut, dans la hiérarchie sociale, le médecin qui comprend ainsi sa mission. Ces devoirs de reconnaissance contractés par toute société bien ordonnée démontrent l'injustice des systèmes de gouvernement qui réclament le nivellement forcé des conditions, ou qui subordonnent à la bureaucratie (§63) les plus utiles professions privées.

Le médecin qui , se plaçant au point de vue opposé, considère sa profession comme une in-

dusirie ordinaire, et qui s'applique en conséquence à tirer de l'emploi de son temps la plus grande somme de profits, est par cela même frappé d'une véritable déchéance morale. Il ferme l'accès de sa maison au pauvre , et il a grand soin d'éviter tout contact avec lui. Il s'ingénie à tirer du riche des contributions excessives et hors de propoi^tion avec les profits des autres professions libérales. Il taxe sans pitié les familles de condition modeste qui, s'inspirant du devoir et de l'affection , s'adressent à la plus haute renommée pour assurer à tout prix à leurs malades les meilleures chances de guérison. Quelques exemples de cette avidité commencent malheureusement à se produire; et il y a telle célébrité qui a ainsi exigé des familles, sous peine de refuser un concours de quelques instants dans une nécessité urgente , le revenu d'une année ou les épargnes de vingt ans. Un régime de corporation, comme je l'ai déjà indiqué, semblerait propre à réprimer ces abus par une discipline de famille analogue à celle qui exerce une influence si heureuse sur les mœurs privées des avocats : il est même évident que l'utilité de cette répression est mieux indiquée ici par la nature des choses. Il est donc à regretter que le corps médical ait seulement appliqué, jusqu'à présent, à la conservation d'un ancien monopole, la force de l'association qui s'emploierait mieux à garantir la sécurité des familles.

Le principe de corporation , qui se lie utilement dans toute l'Europe à l'exercice de la médecine , présente en France , en ce qui touche cette profession, deux vices principaux. 11 n'exerce pas l'action moralisante et répressive dont je viens de signaler la convenance; il sert de plus en plus à fortifier un monopole contraire à tous les intérêts. C4'est ainsi qu'une société récemment fondée dans le but d'établir, entre tous les médecins de France, les liens salutaires de l'assistance mutuelle , consacre déjà une partie de son activité et de ses ressources à combattre la concurrence des praticiens qui, sans caractère légal, mais conformément à des traditions séculaires , exploitent certaines spécialités de l'art de guérir. On ne saurait trop regretter cette recrudescence de l'esprit de privilège ; car elle blesse également les usages de l'Europe et la pratique des peuples qui , en matière de liberté individuelle , représentent le mieux l'esprit moderne.

En fait , les masses populaires de l'Europe ne peuvent , pour la plupart , demander les secours médicaux qu'à des empiriques qui se forment spontanément au milieu d'elles, comme les sagesfemmes, les vétérinaires et les autres spécialités répondant à des besoins impérieux. Ce service donne , au point de vue moral *^ , toute satisfaction

9 Les Ouvriers européens, p. 43, 49, 59, 69, 104, 230. Les médecins que la science européenne classe comme orthodoxes ne

aux intéressés , et il ne semble pas qu'au point de vue technique il soit fort défectueux , puisque les populations soumises à ce régime montrent une fécondité et une énergie physique supérieures à celles qui se manifestent dans les localités les mieux pourvues de médecins orthodoxes. En Angleterre , Fart de guérir est principalement exercé par trois corporations rivales qui ont singulièrement changé les formules et les méthodes , mais qui paraissent avoir toujours absorbé, grâce au prestige que leur donnent les chartes d'institution, la clientèle des classes riches. Ce privilège, toutefois, n'est point exclusif, et les classes pauvres ou peu aisées, et surtout les classes rurales délaissées par les orthodoxes , ont toujours eu la liberté de demander secours à des empiriques qui , en raison de la proximité de résidence, de l'analogie des conditions sociales, et de la modicité des honoraires, répondent mieux à leurs besoins. Ce partage des clientèles donne satisfaction à

soignent, même dans les limites de TEurope, que la minorité de Tespèce humaine. Les praticiens étrangers à cette science restent donc en fait, dans les deux mondes, chargés de la majeure partie du service médical. Ils remplissent une fonction indispensable (les Ouvriers européens', p. 43), et ils doivent être régulièrement classés par la science sociale. La langue française , qui a été habituellement le véhicule des idées justes, ne doit pas, en cette . matière délicate , rester rauxiliaire du préjugé et de l'esprit de coterie : pour dénommer une classe estimable de praticiens , elle doit, ou admettre un mot nouveau, ou, comme je le propose, distinguer du c^ar/o/ffn qu'inspire Tespritde îourhene ^Vempirique honnête et convaincu.

tous les intérêts et il importe particulièrement à la dignité du corps médical. En effet, les qualités du bon médecin sont aussi rares que celles du bon prêtre ; en sorte que tout effort tendant à accroître outre mesure la corporation a nécessairement pour fin d'y admettre des membres indignes, et de l'amoindrir dans l'opinion. Ne pouvant, quoi qu'il fasse, constituer un personnel capable de pourvoir à tous les besoins , le corps médical n'a point intérêt à refuser aux empiriques les détails du service qu'il est forcé de négliger. En cette matière, d'ailleurs, la liberté se manifesterait avec sa fécondité ordinaire, et beaucoup de personnes bienfaisantes interviendraient utilement dans le domaine qui leur est maintenant interdit. Le clergé et les corporations religieuses auraient ici l'emploi naturel de leur dévouement ; le mal physique est souvent en connexion intime avec les souffrances morales , et il est alors opportun que le médecin de l'âme soit en même temps le médecin du corps.

Il serait superflu d'insister sur la situation éminente qui , par la nature même des choses , doit être faite au magistrat. Les passions et les vices qui fermentent toujours , même chez les peuples les plus estimés, excitent incessamment les hommes à attenter aux droits d' autrui. De là des conflits ou des crimes qui doivent être jugés ou ré-

primés , conformément aux lois interprétées par le juge. Le citoyen le plus inoffensif, en butte à ces mauvaises passions , peut être ainsi amené à voir sa fortune, sa vie, ses intérêts les plus chers subordonnés à la décision du magistrat. Les nations ont donc un immense intérêt à n'instituer que des magistrats éclairés et intègres, et elles ne sauraient trop s'appliquer à maintenir chez eux l'amour du devoir et le sentiment de l'honneur. Plus encore que le médecin , le magistrat doit renoncer à acquérir la fortune que ses talents lui assureraient dans la plupart des autres professions. Il est donc juste que la Coutume et la loi rélèvent aux premiers rangs de la hiérarchie sociale, et lui rendent en considération et en honneurs l'équivalent des avantages matériels auxquels il renonce.

Malheureusement, la profession du magistrat est l'une de celles qui reçoivent le plus directement le contre-coup de la corruption générale, et la vénalité de cette classe est l'un des caractères les plus habituels d'une société en décadence. La nature même de la profession ne tend guère à conjurer les défaillances de l'homme. Voyant toujours se dérouler devant lui le tableau des misères morales , le magistrat n'est porté au travail , ni comme l'homme de lettres par la beauté du sujet, ni comme le médecin par l'intérêt qu'offre la lutte du corps humain contre la maladie. Il ne peut

d'ailleurs , comme ces derniers , trouver dans le succès une satisfaction d'amour-propre. Dès qu'il n'est plus retenu par le sentiment du devoir , il peut donc rester indifférent ou inattentif devant les intérêts soumis à sa décision. Si , en outre , l'ambition et la cupidité s'emparent de son âme, il peut être conduit, de chute en chute, à juger selon l'intérêt de ceux qui, ayant le pouvoir ou la richesse, peuvent satisfaire ses passions. Tous les peuples civilisés ont aperçu cet écueil. Us se sont appliqués à l'éviter, en choisissant les magistrats parmi les classes les plus accessibles au sentiment du devoir, en les rendant indépendants de toutes les influences sociales, et en réduisant autant que possible , à l'aide d'institutions auxiliaires , le nombre des juges de profession. C'est surtout par ce dernier moyen qu'ils réussissent à diminuer les difficultés d'un bon recrutement et les chances de corruption. Le peuple anglais est, parmi les modernes , l'un de ceux qui ont le mieux résolu les problèmes compliqués que soulève l'organisation des corps de magistrats (§ 57 et 59).

Le prêtre , étant chargé du soin des âmes , est placé par la nature même des choses au-dessus des professions ayant pour but de pourvoir aux intérêts de la vie présente. Il doit avoir autant de science que le médecin et que le magistrat; il doit posséder à un degré plus éminent l'amour du de-

voir, et surtout cet ensemble admirable de vertus que les chrétiens appellent esprit de renoncement. La profession ecclésiastique est supérieure à toutes les autres par le principe même du dévouement qu'elle exige. Attendant exclusivement de la vie future la récompense de ses mérites , le prêtre n'a pas besoin d'être stimulé, comme le magistrat , par les honneurs ou les distinctions. Les peuples élevés à la hauteur morale qu'on admire chez quelques individualités éminentes , pourraient se dispenser d'assigner un rang au prêtre dans la hiérarchie sociale; mais ces peuples s'honoreraient eux-mêmes en le plaçant immédiatement après le représentant de l'autorité souveraine.

D'un autre côté, le prêtre indigne de sa mission peut évidemment tomber au dernier degré de la corruption; et si alors, cédant aux exigences de sa condition , il joint l'hypocrisie à la perversité , il devient très-dangereux pour l'ordre social. Au point de vue religieux , c'est le dernier des hommes ; au point de vue civil , il n'est dépassé dans son abaissement que par l'homme d'État perverti.

Le problème qui se présente aux autorités religieuses , en ce qui concerne l'organisation et le recrutement du clergé , est analogue à celui que les Anglais ont si bien résolu pour la magistrature. Le principal but à atteindre est de diminuer

autant que possible le perisonnel nécessaire , afin qu'il soit plus facile de le maintenir au niveau de sa tâche. Plusieurs peuples chrétiens , placés , de Taveu de tous, à la tète du mouvement européen, sont plus avancés , sous ce rapport , que ne Font été les peuples anciens les plus renommés ; et cette situation, fortifiée par la pratique de la tolérance, est l'un des symptômes principaux de la supériorité des modernes (§8). Les clergés qui maintiennent le mieux les croyances dans le cœur de leurs ouailles , ne se croient plus obligés d'intervenir dans le gouvernement temporel, ni de se mêler aux intérêts civils : ils ne sont plus colons ni fabricants , comme les mornes du moyen âge ; ils ne croient même pas avoir à promulguer désormais les préceptes des rapports commerciaux (§15). Loin de prétendre à exercer le monopole du bien , ils s'empressent , quand ils en sont requis, d'agir comme auxiliaires de la famille et des autres forces tendant à améliorer le corps social. Ils multiplient les bienfaits de leur mission , en concentrant leurs principaux efforts sur le culte proprement dit, la prédication, les visites pastorales et les autres attributions essentielles au service religieux. Us obtiennent un résultat plus utile à l'aide d'un personnel moins nombreux et plus digne de sa mission.

Les hommes d'État et les fonctionnaires civils

se placent à la fin de cette énumération ; car ils offrent au plus haut degré ces termes extrêmes d'élévation et d'abaissement qui sont le caractère commun des professions libérales. En leur qualité de représentants de l'autorité souveraine, ils ont, dans toute constitution sociale, le droit d'occuper le premier rang; ils n'en sont dignes , par conséquent , que s'ils possèdent des qualités plus éminentes et plus variées que celles qui suffisent dans les autres professions. Ils doivent avoir une connaissance approfondie des intérêts qui leur sont confiés, s'inspirer de principes vrais et les appliquer avec fermeté et discernement, être animés surtout de l'esprit national dans ce qu'il a de compatible avec la justice et la bienveillance envers les autres peuples. 11 faut encore que toutes ces qualités soient fécondées par le désintéressement et par un dévouement sans réserve à l'intérêt public.

Peu d'hommes réunissent toutes ces vertus; car il est difficile de les acquérir et facile de les oubliei:. Aucune situation ne porte davantage au mal ceux qui perdent le setitiment du devoir ; et nul plus que l'homme d'État n'a le privilège de tirer parti de ses vices en en rejetant les inconvénients sur le public. La corruption de l'homme d'État est d'ailleurs plus contagieuse que celle de toute autre classe. Elle s'étend, en effet, soit à une multitude de subordonnés par une action directe.

soit aux classes dirigeantes par l'exemple venu de haut, puis, de proche en proche , dans la masse du corps social. Le danger est d'autant plus grand que l'autorité est plus concentrée , et pèse plus lourdement sur les citoyens. Le besoin d'y échapper est certainement l'un des motifs qui légitiment le mieux la recherche des libertés civiles et politiques.

Les conclusions déjà présentées pour le magistrat et le prêtre s'appliquent donc plus justement encore à l'homme d'État et au fonctionnaire public. Le meilleur moyen d'atténuer la funeste influence qu'exerce , aux mauvaises époques, cette classe de la société est d'en restreindre le personnel et les attributions. C'est surtout en résolvant ce problème que les modernes réussiront à se soustraire à la décadence qui a successivement détruit presque tous les peuples de l'antiquité , ceux surtout qui , en créant des castes de fonctionnaires, ont, pour ainsi dire, établi l'hérédité de la corruption. Je reviendrai plus loin (§61) sur ce sujet, et j'indiquerai les solutions auxquelles l'opinion publique de l'Europe tend de plus en plus à se rallier.

Après avoir classé les professions au point de vue du mal qui en émane aux époques de corruption , il me reste à signaler celles qui , en se prêtant à la création des familles-souches , sont

les meilleurs auxiliaires de la société aux époques de réforme.

Selon les indications données aux paragraphes précédents, toutes les professions agricoles, manufacturières et commerciales se transmettent intégralement dans des familles-souches , quand les institutions n'y font point obstacle. Il n'en est pas de même des professions libérales qui , sous ce rapport, forment des catégories assez distinctes. Les hommes de guerre, les magistrats et plusieurs autres fonctionnaires publics constituent habituellement des familles-souches dans les constitutions sociales les plus solides. Il est plus rare de trouver , chez les avocats et les médecins , cette' connexion entre la fonction et la famille. Les savants, les littérateurs et les artistes ne peuvent guère produire que des familles instables. Enfin, c'est pour les instituteurs et les clercs que la transmission héréditaire de la fonction est le moins habituelle.

L'homme de guerre a dans la vie rurale sa véritable origine : c'est surtout dans ce milieu qu'il peut acquérir, dès l'enfance, les qualités morales et physiques qui le distinguent; c'est là seulement qu'il peut faire souche , et concilier les devoirs de la paternité avec ceux de la profession. Je ne connais pas de situation plus contraire aux mœurs et au bonheur individuel que celle du soldat et du marin obligés, soit de garder

le célibat , soit d'imposer à leurs familles l'instabilité des garnisons ou des ports d'armement. Leur situation satisfait, au contraire, à toutes les convenances sociales et individuelles lorsqu'ils sont propriétaires d'un domaine rural. Ils peuvent , pendant leurs fréquentes absences , confier la femme et les enfants à une nombreuse famille-souche. Us se créent périodiquement sur leur domaine, au milieu des joies du foyer, une diversion aux travaux de la guerre; ils y importent les productions et les méthodes de travail observées pendant leurs campagnes dans toutes les régions du globe ; ils y trouvent des soins affectueux quand ils sont blessés, une retraite qui leur laisse encore les avantages de la vie active quand ils sont vieux ou mutilés. Avec ce régime, la paix serait plus féconde et moins nuisible aux mœurs qu'elle ne l'est aujourd'hui. Le temps de l'homme de guerre se partagerait entre la culture du domaine paternel, les conquêtes coloniales sur le désert et la barbarie , les exercices militaires dans les camps établis au milieu des territoires les moins fertiles. La transmission simultanée du domaine et de la profession n'offre aucune difficulté sous le régime de la Liberté testamentaire, pour une spécialité qui se lie aux aptitudes les plus naturelles de l'homme ; elle se trouve assurée , pour peu que la famille soit féconde.

Pendant dix siècles , chez toutes les nations européennes, cette organisation a donné un éclat incomparable à la noblesse d'épée, et elle a constitué pendant cette longue période la force militaire de l'Europe. Elle a permis à la France de poursuivre sans s'affaiblir , pendant le moyen âge et la Renaissance, les longues campagnes des croisades et les guerres d'Italie ; elle a évidemment favorisé le progrès agricole , qui a coïncidé avec ces grandes entreprises. Elle a maintenu en Suède la force et la fécondité dans le temps où les armées de Gustave-Adolphe obtenaient, en Allemagne, les grands résultats de la guerre de Trente ans.

Le même système s'adapterait encore très-bien aux armées nouvelles ; et les écoles professionnelles qui interviennent aujourd'hui dans le choix des hommes de guerre, contribueraient à faire recompenser le mérite , soit par les testaments, soit par la coutume ab intestat (§ 22). L'expérience autorise à penser que le rétablissement de ce système serait le plus sûr moyen de donner à l'armée française un rôle plus bienfaisant pendant la paix, et une aptitude plus grande à soutenir, avec un effort constant, toutes les chances d'une guerre prolongée.

Les affinités naturelles qui existent entre la situation du propriétaire agriculteur et les professions du magistrat et de l'homme d'État ne

sont pas moins indiquées par notre tradition nationale, et par l'exemple des peuples les plus stables et les plus prospères. L'agriculteur a deux qualités qui le rendent apte à remplir des fonctions exigeant la sagacité , l'expérience et le dévouement. Il est en rapport intime avec beaucoup d'hommes, sans avoir à lutter contre eux ; il a l'habitude du travail, sans être imbu de l'esprit de concurrence. L'ensemble des vertus et des tendances qui portent les familles à acquérir et à conserver la propriété foncière, sont d'excellents symptômes d'aptitude pour ces professions. Ces garanties peuvent être d'ailleurs complétées par des grades universitaires qui constateraient une certaine culture de l'esprit, et qui offriraient aux chefs de maison un critérium pour choisir judicieusement leurs successeurs ^^, C'est ordi-

i<ï Quelques citations qu*on pourrait multiplier montreront que , au XVI» siècle , à l'époque héroïque de la magistrature française , (§6), les chefs de famille se servaient du testament pour lier la transmission de l'héritage à l'obtention des grades universitaires.

« Je, Jean-Paul Guérin, de la viUe de BrignoUes... estant records « que la volonté de mes prédécesseurs a esté et la mienne est que « les biens soient conservés à la famUle des Guérin , à Texemple « de plusieurs qui ont désiré leurs successeurs vivre bien et t honorablement, et continuer les dignitez et honneurs de leur « famille, ce qui ne peut estre en divisant leur patrimoine en « plusieurs parts.

« A cette cause ,... je fais et institue mon héritier universel mon « bien-aymé cousin Alexandre Guérin, escolier ez loix... et s'il V advenoit que ledit Guérin décédast sans enfants masles, je sub- ( stitue alors & luy le premier enfant docteur qui sera de mon « cousin Jean Guérin; et s'il n'y en avoit point, je luy substitue

nairement dans ce milieu que nos anciens souverains trouvaient les agents de TÉtat ; c'est là que les localités prenaient les gérants ou les représentants de leurs intérêts. Cette coutume subsiste encore chez nous, dans une certaine mesure ; mais, depuis le règne de Louis XIV, et surtout depuis la Révolution , elle est de plus en plus entravée par les exigences des classes urbaines , et par l'organisation administrative

« le premier fils docteur c[u'aura mon cousin Matthieu Guérin; et « s'il n'y en a voit point, je lu y substitue le premier fils qu'aura « mon cousin Guillaume Guérin. » (Testament du 31 mai 1578, communiqué par M. Ch. de Ribbe.)

« ... Et surtout prie madite femme de conserver audit Bonifàce « (le fils héritier) deux miens traités et livres écrits de ma main , « intitulés... lesquels deux livres luy serviront grandement quant «c à la doctrine et érudition , et aussi à nos autres fils qui tiendront «( le chemin des lettres ; la priant, en outre, de faire continuer aua. dit Bonifàce ses études et après le faire passer docteur, afin qu'il « puisse régir la maison et s'aider à mettre les autres au chemin d de vertu ; et surtout qu'il tienne la foi et religion catholique et a romaine, telle que nous et nos ancêtres l'avons toujours te- « nue... » (Testament du 1" janvier 1580, de Jean Pellicot , né à Aix en 1507, mort en 1584.)

M. Ch. de Ribbe annonce que le fils héritier, Bonifàce Pellicot , fut reçu docteur en droit à ^Vix en 1591 ; il ajoute que leurs descendants ont marqué, pendant trois siècles, dans l'histoire de Provence, et se sont perpétués à Aix jusc[u'en 1818. (Voir § 24.)

Plus j'étudie le passé et plus je ^ m'assure que la tâche actuelle de rhistorien est de faire ainsi, pour chaque époque (§4), un précis sommaire des institutions privées, appuyé de courtes citations , et rapproché d'une simple mention des grands événements de la vie publique. Ces esquisses de mœurs enseigneraient mieux que nos prétendues histoires générales les causes de notre ancienne stabilité et les moyens d'accomplir la réforme que la France désire depuis 1789.

5 40. LES PKOFESSIOXS UBÉAILES ÎI3

qui, concentrant les pouvoirs publics dans les villes, prive en fait les agriculteurs résidants de leurs fonctions naturelles. Les familles -souches rurales convenablement oi^anisées fournissent beaucoup de candidats aux fonctions publiques ; elles sont portées à Fémulation sans s'abandonner aux excès de Fantagonisme. Ceux qui perdent ces fonctions après les avoir exercées, conservent en effet une vie active, et ont, comme dédommagement, l'avantage de mieux soigner leurs propres intérêts. Ds sont donc moins portés à agiter l'État que si, perdant toute leur importance avec la qualité dé fonctionnaire, ils passaient subitement de la puissance au néant.

Les qualités de l'avocat et du médecin sont plus rares et plus exclusives que celles du maîfistrat : elles ne se transmettent guère dans les générations successives d'une famille. Cependant ce cas s'est quelquefois présenté en France, au XVI® et au xvn« siècle , lorsque, ces professions ayant acquis un certain renom, la fécondité restait en honneur dans la bourçeoisie ". Il parait ({u'en Italie on a vu également les avocats et les médecins se perpétuer pendant des siècles comme les paysans, les marchands, les magis-

*W La professioii d'arocat est si difficile que rarement le fils « suit rexercî<:e du père. M. Dupérier disoit sovrent qo^en Ppo- « vence on n'a voit tu qa'cn notre £unille le père, le fils et le « pelit-fîls bons aTocats. » ( Extrait d'une correspondance de 17±i, entre deux aTOcats, déjà citée 1 6.)

trats et les hommes de guerre. La transmissiou directe des clientèles d'avocat et de i^édecin est plus rare à notre époque de stérilité et de Partage forcé, où le fils unique, voulant jouir dans l'oisiveté de la fortune acquise par le père , se refuse àcontiauer son œuvre.

Les savants, les lettrés et les artistes transmettent rarement à leurs enfants les facultés spéciales qui les distinguent : ils ne sauraient donc se constituer en familles-souches à profession héréditaire; et, lorsqu'ils ne gardent point le célibat, ils ne créent que des familles instables. De là une infériorité en quelque sorte organique, dont les mœurs privées tiennent compte, notamment lorsqu'il s'agit de contracter des mariages. Cependant l'opinion, en s'inspirant d'un sentiment national, se montre reconnaissante envers des professions qui, depuis deux siècles, jettent tant d'éclat sur notre pays, et qui comblent en partie le vide créé par la décadence des anciennes classes dirigeantes. Elle est favorable aux corporations fermées qui assurent une situation privilégiée à leurs représentants les plus illustres (§46). Elle accueille avec sympathie les tentatives ayant pour objet de créer une propriété nouvelle transmissible dans les familles, comme le sont chez nous les immeubles, les capitaux et les autres objets mobiUers.

Cette nouveauté se présente, à première vue,

comme une conquête de la logique et de la justice ; mais je doute qu'elle contribue dans une proportion appréciable à fonder la stabilité des familles lettrées. La propriété ordinaire ne confère pas le privilège de jouir dans le repos du travail des ancêtres : elle permet surtout aux héritiers d'accroître la fécondité de leur travail. La possession perpétuelle des œuvres scientifiques, littéraires ou artistiques, dont on ne peut jouir qu'en oisif, semble être dénuée du meilleur caractère de la propriété : elle ne créerait point d'ailleurs une transmission régulière pour des aptitudes essentiellement exceptionnelles. Une discussion récente a donné lieu de constater que cette sorte de propriété ne saurait être convenablement constituée selon les principes actuels de notre di^oit commun. Elle se morcellerait à l'infini avec le temps, et il deviendrait alors fort difficile d'en tirer avantage. Il serait plus difficile encore de fixer chez d'innombrables héritiers l'amour de ce bien de famille, et la sollicitude pieuse qu'exige l'émission des éditions successives. Ces conditions seraient, au contraire, admirablement remplies sous le régime que conservent fermement les populations les plus stables de l'Europe (§ 22) : la propriété d'un ouvrage célèbre se transmettrait naturellement, au foyer domestique des familles-souches , avec le tombeau, les images et tous les autres souvenirs de la gloire des ancêtres. En se mon-

trant hostUes à la Liberté testamentaire, nos écrivains combattent donc en fait rinstitution qui conserverait le mieux le souvenir de leurs services.

Dans les régimes sociaux où le ministre du culte peut se marier, la transmission héréditaire de sa fonction est moins habituelle que dans les familles de médecins et d'avocats : et quand cette transmission , ainsi qu'il arrive en Russie , est favorisée par les institutions, la corruption est presque toujours à l'état permanent. Sous ce rapport, la difficulté paraît être moindre dans les familles vouées à l'enseignement, et notamment chez les mstituteurs dirigeant des externats et des pensionnats de jeunes enfants. A ce degré de l'enseignement, la profession n'exige pas des facultés exceptionnelles de l'esprit , et l'aptitude consiste surtout à administrer un établissement avec moralité et sollicitude. Aussi trouve-t-on, à Paris comme ailleurs, des maisons d'éducation qui, depuis plusieurs générations, se transmettent héréditairement dans certaines familles. Mais, alors même que le mariage devient une pratique habituelle pour les instituteurs et les prêtres, on ne les voit guère acquérir que dans le célibat les qualités éminentes gui se résument dans un dévouement sans réserve aux intérêts des enfants et des fidèles.

En faisant leur choix entre les deux systèmes.

:^ les diverses tîommunions chrétiennes obéissent à deux tendances conformes aux deux grands mobiles de tout ordï'e social.

Le protestantisme se préoccupe spécialement d'éviter la corruption : il renonce volontiers à élever ses clercs à ce haut degré de vertu que le célibat seul peut donner, parce qu'il ne veut pas les voir tomber au-dessous du niveau moral que fixe aisément la pratique des devoirs de la famille. C'est ainsi qu'en Angleterre le régime du mariage , introduit depuis longtemps dans TEgUse , commence à se propager dans les universités.

Le catholicisme, au contraire, veut surtout inculquer l'esprit de réforme aux fidèles : il s'efforce de leur communiquer, par le renoncement personnel et par le dévouement au prochain, toute la grandeur morale que l'humanité peut atteindre. Se confiant en Dieu et en leur doctrine, les catholiques romains tendent toujours à porter leurs clercs à la hauteur de cette sublime mission ; ils n'en sont pas détournés par la crainte de les voir rester au-dessous; ils se résignent même à les laisser parfois troubler par leurs vices l'état moral de la société laïque (§44). Ils persistent, eu résumé, à imposer le célibat à leurs prêtres, pour obliger les natures d'élite à se rapprocher autant que possible de la perfection de Jésus-Christ. C'est par cette recherche assidue de la perfectiou que

le catholicisme, partout où les dmdjU^ates clérf- ff cales sont librement critiquées (§ 15), se présente comme le plus solide fondement fies sociétés chrétiennes. • /- » 1

Page 1