TO
Les décorations et les titres conférés par les moindres souverains étrangers sont recherchés par les Français avec un empressement extraordinaire. Cette faiblesse est exploitée avec succès par une multitude d'intermédiaires officieux qui se créent ainsi de gros revenus, ou qui, à Faide de cet appât, assurent à leurs gouvernements des services que l'on ne pourrait souvent obtenir, même à prix d'argent. La Légion d'honneur a été une des institutions fondamentales de l'Empire ; c'est une de celles qui ont contribué à rendre ce régime plus populaire que celui de la République. Bien que, dans l'ordre civil surtout, cette distinction n'ait pas toujours été le signe exclusif du talent et de la vertu , elle continue à exciter des convoitises dont l'âpreté est connue de tous ceux qui, sous nos divers gouvernements, ont été les intermédiaires officiels entre le souverain et les postulants. Plusieurs traits de la Révolution de 1848 semblent même indiquer qu'il serait moins facile, en France, d'attaquer le privilège de la Légion d'honneur que le droit de propriété.
Les lettres , les sciences et les arts qui révèlent constamment, à tous les degrés de la hiérarchie sociale, des aptitudes éminentes, ont fourni de tout temps un bon moyen de rapprocher les hommes et de propager l'esprit d'égalité. En Angleterre, par exemple, où l'on se plaît à honorer
402 CHAPITRE VI — LES ILV^ORTS PRÎTES
le mérite personnel, tous ceux qui se dévouent ou s'intéressent à quelque spécialité des arts libéraux , se réunissent dans de puissantes sociétés libres (§ 46) qui remplissent avec succès une haute mission d'encouragement. Ces sociétés concourent, en effet, au progrès de l'art, à l'aide de ressources financières provenant de souscriptions individuelles , et elles mettent en relief les hommes supérieurs en leur conférant, par voie d'élection, les dignités de la corporation. En France , les sociétés scientifiques fondées sur ce principe libéral n'ont jamais pris un grand développement. Les niveleurs de la Révolution se sont montrés peu disposés à les favoriser ou même à les tolérer. L'opinion publique a ratifié, au contraire, le rétablissement et l'extension de l'Institut constitué en corporations fermées (§ 46). Le principe n'en est guère contesté, et les critiques qu'on en fait de loin en loin s'inspirent moins du respect des principes que de rancunes et de jalousies.
Les privilèges de l'Institut sont plus que jamais recherchés, et je ne vois guère d'hommes éminents qui ne s'empressent, à l'occasion, d'entreprendre les démarches fort pénibles qu'imposent les candidatures. Je reconnais que ces privilèges se lient à des motifs d'intérêt public; mais je constate que ce régime ne rapproche guère ceux qui cultivent les professions libérales, et qu'il
§ /i8. — LINEGALITE ET LA LIBERTE 403
détruit, au contraire, parmi eux la pratique de Fégalité.
L'une des manifestations les plus habituelles de l'esprit de privilège incrusté en quelque sorte dans la masse de notre nation , est la tendance irrésistible qui nous porte à instituer dans les lieux publics diverses catégories de places. Cette tendance ne se révèle pas seulement dans les entreprises de Spéculation, où les peuples réellement pénétrés de l'esprit d'égalité, les Américains du Nord par exemple , ne tolèrent qu'une sorte dé places et un seul tarif; elle s'est maintenue , de nos jours comme sous le régime ancien , même dans les fêtes publiques où les places sontoctroyées gratuitement par l'autorité. Et ce qui montre bien qu'il s'agit ici d'un instinct populaire, c'est que ce sont surtout les parvenus qui se montrent friands de ce genre de distinctions. Les femmes, qui jouissent plus que les hommes des satisfactions de vanité acquises à la famille par la situation de son chef, tendent à conserver ce petit désordre. Sous ce rapport, la malignité publique a relevé plusieurs traits curieux pendant les premiers mois de la Révolution de 4848. En pareil cas, cependant, l'esprit de critique ne se révèle que par quelques bons mots sans aigreur : les masses populaires s'arrangent des derniers rangs, et elles concèdent de bonne grâce ces menus privilèges aux autorités qui, chez nous, se succèdent si rapidement.
Le christianisme 5 qui, depuis douze siècles , a exercé une influence profonde sur le caractère de notre nation , n'a pu encore triompher de cette tendance invétérée vers les inégalités conventionnelles. Je crois même voir que les tentatives faites systématiquement depuis 4789 pour imposer l'égalité à la France par la loi, dans les institutions civiles et politiques , ont déterminé dans les mœurs une recrudescence de l'esprit d'inégalité. Ainsi que je l'ai remarqué (§ 15) , les places que les fidèles occupent dans les églises catholiques comme dans les temples protestants, sont de plus en plus réglées en raison de la fortune et de la condition sociale. Je connais même plusieurs églises de village où lk)pinion publique accorde , comme autrefois , aux acquéreurs de certaines terres la jouissance exclusive de places exceptionnelles.
Depuis la Révolution , les mœurs établissent entre les diverses classes une distinction chaque jour plus marquée. C'est ainsi qu'on ne retrouve plus , même dans les familles de condition modeste, la trace de la familiarité affectueuse qui régnait autrefois entre les maîtres et les domestiques (§ 29). Le luxe qui désole aujourd'hui notre société semble être , pour beaucoup de familles , une protestation inspirée par l'inégalité naturelle des conditions. Froissés par les institutions qui tendent au nivellement social , les riches veulent,
à force d'extravagances , faire voir aux pauvres la distance qui sépare les classes extrêmes de la société.
La préférence qu'on accorde de plus en plus , en France , aux fonctions publiques sur les professions privées est une autre manifestation habituelle de l'esprit de privilège. Cet entraînement, dont je signale plus loin (§ 63) les causes et les résultats, se présente souvent comme une réaction des mœurs contre les lois.
On n'est guère choqué , en France , de voir accorder aux fonctionnaires des privilèges qui sembleraient intolérables en Angleterre, où cependant certaines inégalités de naissance sont admises en principe (§ 60). C'est ainsi que, depuis une époque reculée , l'opinion se montre favorable au système ^ qui dispense les fonctionnaires de répondre, devant les tribunaux de droit commun, du dommage qu'ils ont pu causer indûment à un citoyen en exécutant leur mandat. La plupart des critiques adressées à^ce régime ont été inspirées
3 La constitution promulguée après les événements du 18 brumaire an VIIT maintenait, sous ce rapport, plusieurs traditions de l'ancien régime. Elle portait : « Les agents du gouvernement « autres que les ministres ne peuvent être poursuivis pour des « faits relatifs à leurs fonctions qu'en vertu d'une décision du « conseil d'État. » (Décret du 22 frimaire an VIII, art. 75.)
Henrion de Pansey, de Cormenin et beaucoup d'autres jurisconsultes ont émis l'opinion que cette disposition a été abrogée, avec la Constitution de l'an VIII, par la Charte de 1814. Aucune loi postérieure ne Ta rétablie. Mais la jurisprudence Ta maintenue sous tous les régimes.
par le désir dé renverser le gouvernement établi, plutôt que par le respect de cette égalité salutaire qui se concilie avec Tordre public. Jamais , en effet, les hommes qui ont successivement occupé le pouvoir depuis Fan VIII , n'ont proposé l'abrogation de cette loi. Aucun d'eux ne paraît avoir entrevu cet axiome admis depuis longtemps par tous les peuples libres , que l'égalité , en cette matière , n'est pas seulement conforme à l'intérêt général , mais qu'elle est surtout utile aux pouvoirs souverains en les déchargeant de la responsabilité imposée , dans le système français , par les passions et les vices de cent mille subordonnés.
Depuis trois siècles*, tous nos gouvernements ont, àl'envi, créé des charges vénales, des établissements exceptionnels de commerce et d'industrie, des taxes pour la vente des denrées, des tarifs douaniers protecteurs de certaines manufactures, ou, en d'autres termes, des privilèges fort onéreux pour la majorité dés prpducteurs et des consommateurs. Ils ont ainsi violé le principe d'égalité dans son application la plus utile et la plus respectable. Cependant l'opinion publique, égarée par ces pratiques séculaires, conserve à cet égard l'esprit de l'ancien régime en décadence, et elle ne cède pas sans résistance aux courageuses initiatives qui honorent le plus le gouvernement de Napoléon III.
s 48. — L'INÉGALITÉ ET LA LIBERTÉ 407
Je ne vois pas, d'un autre côté, que cëè ptopensions invétérées vers l'inégalité puissent être modifiées, comme l'espèrent quelques-uns, par l'action prolongée d'un nouveau régime qui substituerait, aux classes dirigeantes actuelles, de nouvelles classes sorties des derniers rangs de la société. C'est précisément dans ces rangs inférieurs qu'existent, bien qu'à l'état latent, les sentiments qui demandent à l'inégalité les satisfactions les moins justifiables. Chacun sait, en effet, que ceux qui commencent à s'élever traitent leurs égaux de la veille avec une dureté toujours rare chez les personnes placées, dès leur naissance, dans une situation élevée. Ce vice des parvenus est vivement senti des classes inférieiires. Il contribue plus qu'on ne croit à maintenir l'harmonie êiltl*e les classes extrêmes de la société. Il prouve que la réforme sociale ne se trouvera pas dans les institutions qui violent la liberté pour détruire les inégalités établies par la nature ou créées par le travail des aïeux.
Ce n'est point ici le lieu de juger méthodiquement les diverses tendances que je viens de rappeler : je me borne à conclure que, malgré les répugnances légitimes attachées au souvenir de plusieurs privilèges de l'ancien régime , notre pays ne montre aucune propension exceptionnelle pour l'égalité , même dans les cas où elle serait désirable. Loin de là, on peut souvent
regretter que, sous ce rapport, il se laisse devancer par les autres peuples.
L'égalité est journellement vantée, par nos écrivains et nos orateurs , comme le plus sacré des principes sociaux; mais tous nos parvenus la repoussent, même dans ce qui est légitime, avec un entraînement qui ne se manifeste chez aucune autre nation européenne. De cette contradiction entre la doctrine et la pratique , naît un état de malaise qui affecte la société entière , et qui pèse principalement sur les classes inférieures. Cellesci, voulant atteindre le but chimérique qu'on leur montre , et se sentant incapables d'égaler les supériorités créées par l'intelligence et le travail , s'irritent contre l'ordre établi. Elles sont peu portées à demander à leurs chefs la direction sans laquelle elles ne sauraient s'élever; tandis que ces derniers sont enclins à la refuser. Lorsque la hiérarchie sociale est régulièrement fondée sur la vertu , le talent, la richesse et sur le souvenir des services rendus, les classes dirigeantes ont intérêt à la fortifier par l'affection et les- succès de leurs subordonnés. Lorsque, au contraire, elle est sans cesse contestée par la haine et l'esprit de nivellement, les chefs de la société sont disposés à étouffer tous les mérites naissants qui pourraient dans l'avenir leur faire concurrence. C'est ainsi que les sociétés s'élèvent et prospèrent à la faveur d'une hiérarchie légitime ; tandis qu'elles s'abais-
sent et souffrent par Texagération du principe d'égalité.
La solution de nos problèmes sociaux n'est pas empêchée, comme quelques-uns le pensent, par les exigences de l'égalité. Ce prétendu principe ne s'opposera point aux réformes indiquées par l'intérêt public. Pour écarter toute espèce de doute, il suffit de constater que le premier Empire, sans soulever des répugnances populaires , a pu rétablir des privilèges (§ 23) abandonnés par tous les peuples libres.
Les personnes qui se dévouent à la réforme sociale, en s'inspirant de la raison et de la justice (§ 8), ne sont donc point obligées, par une cause de force majeure , de s'écarter ici du droit chemin tracé par leur méthode. Il est inexact d'affirmer que notre nation veuille faire prévaloir à tout prix , dans les rapports sociaux , une égalité contraire à l'intérêt public comme à la nature même des hommes et des choses. On ne saurait se fonder sur l'existence d'un tel préjugé pour repousser les bonnes habitudes d'inégalité ou de hiérarchie qui font le succès des autres peuples. L'obstacle à la réforme naîtrait plutôt de la tendance opposée. C'est ainsi par exemple que , pour rétablir l'harmonie sociale, nous serons d'abord peu portés à adopter la familiarité affectueuse qui unit les classes extrêmes de la société espagnole; la coutume traditionnelle qui mêle tous les rangs
pendant le service divin, en Russie, dans l'empire ottoman, en Grèce, en Italie et en Espagne; les sentiments d'intérêt public qui rapprochent journellement , dans des associations fécondes , les Anglais de toute condition; enfin beaucoup d'autres pratiques d'égalité qui honorent la civilisation européenne , et qui sont citées dans cet ouvrage.
La méthode d'observation prouve que les peuples libres et prospères sont portés , par deux séries parallèles de sentiments et d'intérêts , à propager et à restreindre en même temps l'égalité dans les rapports privés.
• Ainsi, comme je l'ai prouvé aux chapitres précédents, les nations européennes tendent vers l'égalité : dans la religion, en abolissant toute distinction légale entre les divers cultes; dans la propriété , en provoquant le rachat des redevances féodales; dans la famille , en renonçant à l'organisation patriarcale et en favorisant l'établissement séparé des jeunes ménages ; enfin , dans les régimes du travail et de l'association , en supprimant les privilèges et les monopoles. Je montrerai plus loin (§ 61) qu'il en est de même dans la vie publique , en ce qui concerne l'impôt et la justice.
Mais , d'un autre côté , les Européens libres et prospères maintiennent ou accroissent l'inégalité dans ces mêmes subdivisions de la vie sociale, en conservant une situation exceptionnelle aux cler-
s 48. — L'INÉGALITÉ ET LA LIBERTÉ 411
gés des cultes les plus influents, en accroissant l'intervalle qui sépare les termes extrêmes de la richesse et de la pauvreté , en renforçant par la loi civile l'autorité paternelle et la distinction des droits et devoirs des deux sexes , en compliquant le régime du travail , et en établissant par là une différence de plus en plus marquée entre les fonctions du patron et celles de l'ouvrier.
En résumé , les inégalités sociales dérivent de la nature humaine, de même que. les météores proviennent de la constitution de l'atmosphère. Comme la pluie qui ravage ou féconde nos champs, comme le vent qui détruit ou anime nos vaisseaux, l'inégalité, considérée en elle-même, ne doit point être signalée comme le mal absolu. Loin de là , elle est une force précieuse pour les nations qui savent en conjurer les inconvénients.
Il en est de la liberté comme de l'égalité : le même contraste se retrouve, en apparence, entre les intérêts qui font aimer ce principe et ceux qui recommandent le principe d'autorité. Des lois et des habitudes dérivant de la nature même de l'homme maintiennent encore ici un juste accord entre les propensions opposées. Tandis que les régimes de contrainte établis par la loi s'adoucissent et commandent moins formellement la praque du bien, les forces morales émanant de la x^eligion , de la propriété , de la famille , du travail
et de rassociation , s'imposent plus impérieusement aux esprits, et répriment le mal avec plus d'efficacité *.
On se met donc en contradiction avec l'expérience, la raison et la justice , quand on présente aux peuples l'égalité et la liberté comme des principes absolus, dont il faudrait poursuivre à tout prix la réalisation pratique. L'égalité et la liberté ne sauraient prétendre à être élevées, comme la religion , la propriété et la famille , au rang des principes primordiaux. Ce sont des préceptes d'ordre secondaire , dont l'application , variant partout avec la nature des hommes et des choses , doit être tempérée et souvent interdite par les préceptes non moins respectables qui imposent aux peuples l'autorité et la hiérarchie.
Si l'on s'abuse en présentant séparéipent l'égalité et la liberté comme des principes, on commet une erreur encore plus manifeste en les réunissant dans une seule formule. L'égalité et la liberté se prêtent parfois un mutuel concours, et c'est ce qui a lieu partout où deux cultes rivaux sont en présence; mais souvent aussi les deux forces agissent en sens opposé. Ainsi, l'ancien régime refusait souvent la liberté à la profession (§ 46) et à la
4 Les personnes qui voudraient s'enquérir plus complètement des erreurs qu'entraîne l'abus des mots égalité , liberté , progrès , démocratie, etc., pourront consvWeT l' Organisation du travail, §§ 56 H 60.
commune pour y faire régner Tégalité; tandis que, de notre temps, Tune des principales sources d'inégalité provient de la liberté du travail. Je vais même montrer que l'indépendance réciproque des diverses classes, en se combinant avec des événements imprévus , a créé momentanément , en Europe, des inégalités inconnues dans les anciens régimes sociaux.
LE PAUPÉRISME EST, CHEZ LES MODERNES, LE GENRE D'INÉGALITÉ AUQUEL IL IMPORTE LE PLUS DE PORTER REMÈDE
Ce qui me frappe surtout dans les régimes d'inégalité qui apparaissent avec des caractères si différents aux deux extrémités de l'Europe, c'est que l'Orient confère artificiellement à quelques familles une élévation exceptionnelle, tandis que l'Occident laisse des populations entières tomber dans un état permanent de pauvreté. On ne trouverait pas aujourd'hui, dans l'empire russe, un village qui ne possède, avec une certaine culture morale, des moyens réguliers de subsistance; en Angleterre et en France, au contraire, et spécialement dans les localités les plus riches, nous voyons des populations entières plongées dans le vice et le dénûment.
Il serait superflu de reproduire ici le tableau
de ces misères sociales qui, depuis 1830, ont été si souvent décrites. Toutefois, avant d'indiquer le remède que beaucoup d'hommes de bien commencent à appliquer, je rappellerai sommairement l'origine et la propagation du mal. Il me semble, en effet, que le meilleur moyen de donner confiance dans l'accomplissement prochain de la réforme est de faire comprendre que les causes du paupérisme sont essentiellement accidentelles.
Cependant, pour marcher d'un pas assuré, il faut se garder des illusions qui dissimuleraient les difficultés de l'entreprise. Aujourd'hui, dans l'Occident, les classes inférieures sont soumises à des causes permanentes de pauvreté. Ces causes ne pesaient point sur elles, lorscpi'elles étaient protégées, comme elles le sont encore dans l'Orient, par la triple influence de l'autorité seigneuriale, de la famille patriarcale et de la communauté des biens (§ 4f8). Il est manifeste que, dans nos sociétés libres, tout homme vicieux et imprévoyant a le pouvoir de constituer une famille privée de toute garantie de stabilité. Rien n'empêche donc désormais les classes dégradées de multiplier les foyers de vice et de misère.
La pauvreté n'a pas cessé de se propager sous cette influence , à mesure que les institutions féodales étaient abrogées dans l'Occident ; et elle
s'est souvent révélée dans notre ancien régime par d'intolérables souffrances, lorsque les épidémies, les famines et les guerres civiles venaient aggraver , pour les classes inférieures , les difficultés de l'existence. Mais, dans les circonstances ordinaires, deux causes principales concouraient à renfermer le mal dans des limites assez étroites. Les individus restaient volontiers au lieu natal. Ils y obéissaient à des coutumes traditionnelles et à des autorités locales qui se transformaient lentement, selon le besoin des populations. La plupart se trouvaient ainsi préservés des maux qu'auraient fait naître des mariages imprudents ou des entreprises mal conçues. En même temps, les inspirations de l'esprit chrétien et le besoin d'assurer la paix publique suggéraient la création d'une multitude d'institutions de bienfaisance \ Durant cette période, la liberté, inspirée par la religion et guidée par la tradition, apportait un remède ou un palliatif aux désordres produits par l'abolition graduelle des régimes de contrainte.
Malheureusement, cet état d'équilibre a été brusquement détruit, à dater de la fin du dernier siècle, et surtout depuis la paix de 1845, par l'extension subite du régime manufacturier. Ce
1 On peut consulter à ce sujet une énumération, présentée par M. A. Canron, des anciennes institutions de bienfaisance de la ville d'Avignon. {Revue d'éœnomie chrétienne , isirvner i^\.)
régiiùe, inauguré par un concours d'inventions mémorables (§ 2), neutralisa tout d'abord les causes préservatrices que je viens de signaler. Enlevant les populations au lieu natal, il les accumula dans des localités dépourvues d'institutions propres à conjurer les effets du vice et de l'imprévoyance.
Ces inventions ont promptement fait déchoir, par une concurrence irrésistible, et les anciennes fabriques rurales à moteurs hydrauliques (§37), et les ateliers domestiques consacrés à l'élaboration des matière s textiles et des métaux. Elles ont créé d'immenses manufactures groupées sur les bassins houillers, et pourvues de moyens illimités de fabrication. De nombreuses cités, formées dans ces conditions nouvelles, prirent, en quelques années, un développement qui, sous le régime antérieur, eût exigé un siècle d'efforts soutenus. Elles attirèrent naturellement les individus qui supportaient le moins patiemment l'autorité de la famille et des autres influences traditionnelles établies dans les campagnes. Suivant les habitudes déjà créées pour le recrutement de l'armée et des colonies, elles fournirent d'abord aux localités des moyens d'ordre et de sécurité. Mais cette limite fut bientôt dépassée : les manufacturiers, en offrant sans cesse un salaire élevé, et en excitant outre mesure l'esprit d'indépendance, déclassèrent également les masses
imprévoyantes qui, jusque-là, avaient trouvé le bien-être dans la vie rurale.
Alors 'commença à se produire un ordre de choses sans précédent. On vit se grouper autour des nouveaux engins de fabrication d'innombrables populations séparées de leurs familles, inconnues de leurs nouveaux patrons, dépourvues d'habitations décentes, d'écoles et d'églises, privées , en un mot, des moyens de bien-être physique et moral qui jusque-là avaient été jugés indispensables à l'existence d'un peuple civilisé, A ce triste état de choses , les ouvriers ne trouvaient qu'une) seule compensation, la libre disposition d'un salaire considérable : mais le plus souvent cet avantage ne fit qu'exciter les appétits sensuels, sans assurer le bien-être. Ce régime pesait à l'improviste sur des individus brusquement arrachés à un antique patronage, et à des habitudes de sobriété imposées par la Coutume. On conçoit donc qu'il ait provoqué des désordres sociaux dont l'humanité n'avait eu jusqu'alors aucune idée. Beaucoup de familles vertueuses et prévoyantes, attirées à leur tour par l'appât du gain dans les nouvelles manufactures, y ont subi l'influence funeste d'un milieu corrompu. Cette influence a été plus marquée sur leurs enfants qui, s'écartant des bonnes traditions paternelles, ont cédé peu à peu à la contagion.
Ces déplorables conditions ont encore été ag-
418 CHAÏMTRE M — LES HAPPOHTS PRIVÉS
gravées par les chômages et les crises commerciales, sorte de fléau périodique émanant du nouveau régime manufacturier. Chaque ancienne fabrique rurale, en effet, pourvoyait seulement aux besoins de certaines localités circonscrites ; en sorte que l'équilibre entre la production et la consommation s'y établissait naturellement. Les travaux de l'industrie étaient à peu près permanents, et ils trouvaient au besoin pour complément ceux de l'agriculture. Les nouvelles usines, au contraire, sont en mesure d'accroître sans cesse leur production , à tel point qu'un groupe manufacturier pourrait quelquefois prétendre à approvisionner le monde entier. Elles sont conduites par conséquent à augmenter, puis à restreindre subitement le cercle de leurs affaires, pour profiter successivement de la hausse et de la baisse des produits. A chaque retour de chômage, les populations se trouvent ainsi soumises aux privations les plus dures. Ce dénûment est d'autant plus pénible pour ces populations, qu'il succède à des habitudes de superflu contractées aux époques d'activité fiévreuse de la fabrique, et qu'il ne peut être adouci par les ressources du travail agricole.
Sous ces mauvaises influences les mœurs se corrompent rapidement. Les femmes et les enfants, soumis comme le chef de famille au travail manufacturier, et retenus constamment hors du
i 49. — AVÈNEMENT ACCIDENTEL DU PAUPÉRISME 419
foyer, prennent des habitudes d'indépendance et de promiscuité incompatibles avec tout ordre domestique. Les narcotiques et les spiritueux devienn^t la seule diversion aux fatigues du travail et aux soucis de l'existence. Ils ajoutent à la perte du sens moral la dégradation physique. Ils rendent la misère permanente, malgré l'élévation de salaire qui, avec de bonnes mœurs, eût assuré le bien-être de la famille. Les manufactures établies au milieu d'ouvriers chez lesquels l'ancien régime n'avait pu triompher d'un penchant invétéré à l'ivrognerie ont donné à ce désordre un développement nouveau. Les grands ateUers , où l'interruption des rapports de patronage (§50) laisse les subordonnés sans direction, offrent, les jours de paye, des spectacles plus révoltants que les plus odieuses scènes de la vie sauvage. On y voit les femmes et les enfants, affamés et dénués de toute ressource, errant avec anxiété autour du cabaret, où le chef de famille dissipe en débauches les ressources de la maison.
A Paris, par exemple, on trouve, à côté de types excellents *, des ouvriers livrés à des vices dont les riches oisifs avaient jadis le triste privilège ; on en voit notamment ^ qui, gardant quelque régularité dans leurs débordements, organi-
2 Les Ouvriers des deux mondes, t. I", p. 27; t. III, p. 372. =:3 Ibidem, i. U, p. 145.
sent leur existence en dehors du mariage , imposent à leur concubine un labeur assidu, pendant qu'ils dépensent journellement au cabaret et dans d'autres mauvais lieux des sommes ^i suffiraient pour assurer le bien-être d'une famille nombreuse. Profondément imbus de l'esprit révolutionnaire , portant envie à toute supériorité sociale, ils n'admettraient pas que le patron pût intervenir, par des conseils bienveillants, pour provoquer un emploi plus judicieux du salaire. Rarement même ils consentent à s'affilier à une société de secours mutuels ; et, plutôt que de renoncer à une partie de leurs débauches, ils s'exposent à toutes les privations. qui accompagnent la maladie. Mais, en même temps, ils critiquent avec amertume l'organisation sociale qui les laisse dans le dénûment, quand viennent le chômage et la vieillesse. Leur thème favori est de blâmer l'égoïsme des classes supérieures, auxquelles, par une singulière inconséquence, ils voudraient imposer le devoir d'assistance, en leur refusant le droit de direction et de contrôle \ Les exemples donnés par certains patrons ne sont pas meilleurs ; en sorte que, même dans le régime du travail , les éléments de la vie morale
4 Ces types dégradés, inconnus jusqu'à ce jour chez les clirétiens , ont été décrits avec une énergie singulière dans l'ouvrage ayant pour titre : Le Sublime, ou le Travailleur comxne il est en 1870, parut! ancien ouvrier. 4 vol. in -8°, Paris, 1870; librairie internationale.
commencent à manquer à Paris. Notre capitale reproduit ainsi peu à peu le type, que le christianisme semblait avoir détruit, de ces antiques cités qja l'espèce humaine s'est éteinte dans le désordre. Je connais des chefs de métier qui, pour préserver leurs jeunes fils de cette corruption, sont obligés de se séparer d'eux, et de confier leur apprentissage à des confrères établis dans les petites villes de l'Allemagne.
En Angleterre, où les bassins houillers abondent, le régime manufacturier s'est développé, avec le paupérisme, plus que dans le reste de l'Europe ; mais une révolution sociale n'y a point, comme en France, compliqué la situation. En revanche, certaines erreurs s'y sont développées avec une continuité que n'a point comportée chez nous l'intermittence des révolutions. Ainsi les Anglais, poussant la liberté individuelle jusqu'à ses extrêmes limites, ont admis comme normaux et réguliers les faits les plus regrettables du nouveau régime : ils ont accumulé sans regret les ouvriers dans des villes composées de fabriques. Ils ont converti en salariés les chefs de métier, les petits tenanciers, les artisans et les ouvriers domestiques, précédemment disséminés dans les campagnes. Ils ont ainsi favorisé la rupture des liens qui avait jusque-là maintenu la permanence des rapports entre les maîtres et les ouvriers. Guidés par une fausse théorie, ils ont cru amé- II ir
;m chapitre vi — les rafpows prives
liorer le travail manufecturier en ifestreîgnant le cercle des devoirs sociaux. Selon cette théorie, les ouvriers n'auraient qu'à exélîuter le travail convenu; les maîtres n'auraient qu'à payer" le salaire contradictoirement débattu selon les lois de l'offre et de la demande. La pratique de ce? régime, continuée pendant un demirsiècle avec wtie imperturbable logique, a sérieusement ébranlé la constitution sociale. Souvent même, comm« l'indiquent des documents officiels, elle a contribué à produire un état d'abjection qui tombe au-dessous de la barbarie et qui touche presque à la bestialité.
Partout, au surplus, le paupérisme des manu^ factures de l'Occident offre , à l'intensité près , les mêmes caractères. Il met, pour ainsi dire, les populations en dehors de la loi générale de& sociétés, en annulant pour elles les bienfaits de la reftgion , de la propriété et de la famille. L'affaiblissement des liens de parenté et la désorganisation' du foyer domestique sont toujours les symptômes les plus apparents du fléau. L'habitation prise à loyer , et dénuée des plus indispensables conditions de bien-être , montre tout d'abord que la famille a perdu le sentiment de la dignité humaine. Le père en est presque toujours éloigné par les obligations du travail, ou par la recherche des plaisirs grossiers. Abaissée à la condition d'ouvrier, la mère déserte également le logis , soit qu'elle
s*adonne au désordre , soit qu'elle supporte honnêtement te poids d'un rude travail. Les enfants, pervertis par ces mauvais exemples et privés de tout enseignement moral, prennent peu à peu les habitudes de Fimprévoyance et du vice. Affaiblis prématurément par les privations et l'intempérance, les vieu;x parents meurent dans la misère, bien avant le terme fixé par le cours régulier de la vie. iEnûn tous ces maux sont aggravés par une instabilité qui, jusqu'à présent, ne s'était rencontrée que chez les peuples sauvages, tirant une subsistance précaire de la chasse ou de la récolte des productions spontanées.
A la vue de ces maux , plusieurs écrivains de notre temps ont été conduits à condamner le principe même des sociétés de l'Occident. Les uns , se bornant à critiquer l'ordre établi , ont fait naître dans les cœurs le désir des révolutions. Les autres, cherchant le remède en dehors de l'expérience , sont revenus par diverses voies , directes ou détournées , à l'ancien régime de contrainte. En se reportant aux faits qui font l'objet des précédents chapitres, on constatera aisément que de telles solutions sont peu judicieuses. Les hommes ont plus à souffrir de la perte des croyances religieuses que de l'invasion de la pauvreté, et cependant on a toujours aggravé le mal en essayant de propager la pratique de la reUgion par une coercition matérielle ou morale. Il en a été de même
chaque fois que l'autorité a voulu amener , par la contrainte , les classes inférieures ou dégradées à la vertu et à la prévoyance. L'histoire des anciens justifie de tous points la direction que suivent les modernes. Des chefs vertueux et prévoyants ont souvent fait la prospérité des peuples, en leur imposant par la force les saines pratiques de la vie privée ; mais Tordre social établi sur ces fondements a toujours été éphémère. Tôt ou tard, en effet, le pouvoir de ces hommes éminehts se transmet à des successeurs indignes ; alors la décadence surgit, et bientôt l'œuvre est détruite.
L'abrogation des régimes de contrainte adonné, chez les modernes , une impulsion féconde aux vertus individuelles. Sous cette influence, les peuples se sont élevés à un degré de puissance et de richesse que les anciens n'ont jamais connu. Cette prospérité extraordinaire frappe aujourd'hui tous les yeux. Pour y atteindre à leur tour, les peuples arriérés se montrent enclins à renoncer aux avantages spéciaux que leur assurait la conservation des vieilles traditions. Lorsque nous voyons les Russes eux-mêmes abroger les institutions qui conjuraient si efficacement la pauvreté, serait-il judicieux de combattre chez nous le paupérisme en restaurant partiellement le régime qu'ils ont condamné ?
LE PATRONAGE VOLONTAIRE EST AUSSI EFFICACE QUE L'ANCIEN RÉGIME DE CONTRAINTE POUR CONJURER LE PAUPÉRISME
On ne saurait traiter utilement la question du paupérisme sans signaler le contraste des moyens employés jusqu'à ce jour. Il fauty distinguer deux catégories : d'une part, les œuvres tendant à pallier les souffrances journalières ; de l'autre , les institutions ayant pour effet de guérir radicalement le mal ou d'en prévenir le développement (§46).
Les aumônes , avec toutes les variétés de secours en nature ou en argent, les asiles ouverts à l'enfance, à la vieillesse , aux maladies et aux infirmités de toutes sortes, et les autres palliatifs de la pauvreté , se multiplient sans cesse depuis le moyen âge, c'est-à-dire depuis l'époque mémorable où les sociétés de l'Occident, déjà pénétrées de l'esprit chrétien , ont commencé à se fonder sur le principe de la liberté individuelle. Ces œuvres fonctionnent chaque jour sous nos yeux , et sont décrites dans une multitude d'ouvrages. J'ai présenté plus haut (§46) des indications générales sur les corporations qui s'y dévouent, et je me crois en droit d'affirmer qu'on ne saurait arriver à l'extinction du paupérisme en leur donnant un plus grand développement. Plus
je les étudie dans leurs détails, et plus je m'assure qu'elles propagent indirectement le mal plutôt qu'elles ne le guérissent. Cette triste conclusion n'autorisera jamais personne à rester inacUf à la vue des misères qu'il faut soulager à tout prix : mais elle doit exciter les gens de bien à chercher dans une autre direction le» vrais remèdes.
Les sociétés humaines n'ont , jusqu'à ce jour, employé que trois moyens pour empêcher l'extension de la pauvreté : l'organisation patriarcale retenant lep jeunes ménages sous Tautcrité des vieillards , chefs de famille ; les communautés de biens et de travaux de certaines familles formant des tribus de pasteurs nomades ou des communes d'agrioulteurç^; enfin la haute tutelle d'un maître ou d'un seigneur protégeant une commune , une tribu, ou tout autre groupe de familles. Comme je l'ai expliqué ci-dessus, les sociétés lea plus stable^ ^erOrient conjurent l'éclosion dea germes de misèye (ius au vice ou à l'imprévoya^ice des popuUti^its, en superposant, pour aini^i dire, l'un à l'autre ees trois préservatifs.
Pls^ç^s en prés^nee des mêmes imperfections morales, les sociétés modernes n'ont trouvé au-r cun autr-e moyen d'en conjurer les effets. La grande erreur des peuples qui , de notre temps , repousaeût syBtématiquement l'esprit de tradition, consi^lje i %«Unettre q^e le kieni^étra âeit elt^^tn vicieuses et imprévoyantes aura pour basa, à
l'avenir, quelque combinaison encore inconnue , véritable pierre philosophale qu'il faudrait trouver pour ouvrir à l'humanité une ère. nouvelle de prospérité.
Les sociétés modernes ne justifient nullement cette prévision par leurs tendances actuelles. Elles l'emportent, pour la plupart, sur les sociétés anciennes , en ce qu'elles contiennent plus d'individus vertueux et prévoyants ; elles voient par conséquent s'élever de toutes parts ces individualités éminentes , par la suppression de l'ancien régime de contrainte qui gênait leur essor. Mais cette réforme implique l'abolition des classes fondées §ur l'ancienne hiérarchie sociale. Dès lors les individualités inférieures restent, au point de vue légal , privées de la protection que ce classement leur assurait.
Cependant le changement des principes n'a pas diminué les difficultés pratiques qui naissent de l'imp^^évoyance ou des vices de cette partie de la populatio^i. Loin de là, la liberté, qu'on ne peut interdire complètement à l'esprit du mal quand on l'accorde sans réserve à l'esprit du bien, favorise le développement des germes de misère. Le besoin de protection que la nécessité fait sur^ gir au milieu des classes pauvres, l'esprit de charité que féconde , dans les âmes religieuses, la possession de la richesse , et enfin l'intérêt général qui s'attache au maintien de la paix publique ,
amènent toutes les classes de la société à conserver, autant qu'il dépend d'elles, le bienfait des trois moyens préventifs du régime antérieur. En présence des mêmes maux, les remèdes restent les mêmes. Seulement, au lieu de subir la hiérarchie sous l'empire de la contrainte, les intéressés l'établissent maintenant par un effort intelligent de leur volonté.
Cette transformation apparaît avec évidence à l'observateur qui traverse d'Orient en Occident les localités où le paupérisme n'a point pénétré. La famille patriarcale joue encore un certain rôle dans quelques-unes de ces localités : et c'est ainsi, par exemple, que, dans plusieurs provinces d'Ita- Ue , d'Espagne et de France , les ménages de métayers ruraux ^ trouvent dans ce genre d'association , sous la haute direction du chef de famille , une sécurité et une dignité auxquelles ils n'atteindraient pas s'ils restaient isolés. Cependant ce régime se montre plus propre à conjurer l'invasion du paupérisme qu'à y porter remède, lorsque s'est déjà propagé l'esprit nouveau d'indépendance individuelle : aussi ne persiste-t-i! guère en dehors des contrées qui ont conservé les habitudes de travail et les sentiments du moyen âge.
Le régime patriarcal relève assurément la con-
1 Les Ouvriers des deux mondes , t. 1"', p. 221.
dition physique et morale des individus de tout rang. Il excite tout d'abord la sympathie de ceux qui considèrent le bien-être des classes inférieures comme un des symptômes les plus sûrs d'une civiUsation estimable. Mais je vois mieux chaque jour qu'il ne saurait contribuer pour une part importante à l'accomplissement des réformes dont se préoccupe l'Occident. Malgré de persévérantes recherches, je n'aperçois pas une seule localité où cette forme sociale se reconstitue après être tombée en désuétude; et je m'explique pourquoi la réaction contre les désordres du régime actuel ne se produit point dans cette direction. Les individus capables de prospérer par l'effort individuel , ont intérêt à quitter de bonne heure les parents dépourvus de cette aptitude. Les communautés patriarcales n'associeraient guère , dans ces conditions, que l'incapacité avec l'imprévoyance; et ces éléments d'insuccès seraient , sous l'inspiration de l'esprit nouveau, habituellement aggravés par les dissensions intestines.
Les mêmes considérations s'appliquent aux anciens régimes sociaux qui étabUssent une communauté de biens ou de travaux entre les groupes de familles de la classe inférieure. Des faits que j'observe depuis trente ans , et dont j'ai donné un précis dans le chapitre précédent (§ 42), il résulte que les institutions de ce genre qui subsistent encore sont les derniers vestiges d'un ordre de
430 CHAPlTftE VI — LES RAPPORTS PRIVÉS
choses qui disparaît peu à peu. A ce niveau de la société, \% propriété individuelle remplace de plus en plus la propriété collective; et les communautés de travailleurs, débordées de tous côtés parles ouvriers libres , ne se présentent plus qu'à l'état d'exception dans les contrées où elles ont pu se maintenir Jusqu'à ce Jour.
D^s ces derniers temps, d'ailleurs, cette question a été soumise en France à une épreuve décisive. LorTsque la Révolution de 1848 eut posé avec retenl,iss<^ment le problème du paupérisme , les hommes d'État qui assumèrent sur eux la tâche d'improviser une solution , furent naturellement conduits à préférer la communauté aux deux autres moyens préventifs. Ce régime, en effet, flattait mieux les passions qui inspiraient alors les masses populiires, moins soucieuses d'arriver au bienêtre qu^ d'échapper à toute dépendance. Paris est aujourd'hui le lieu du monde où l'on peut le mieux constater que des communautés de travailleurs ne sauraient constituer à l'avenir un moyen général d'organisation sociale (§ 45). Il est évident que ces communautés reproduisent , et même exagèrent les défauts propres aux associations patriarcales. Elles froissent les individus, en éta^ blissant entre eux des contacts difficiles, et en rétribuant également des mérite^ inégaux. Par ces deux motifs , elles sont antipathiques , et à l'immense majorité qui n'est pas suffisamment animée
des sentiments de devoir et de déVonetoent , et à cette minorité habile et prévoyante qui trouve , dans le régime individuel , toujours des* salaires plus élevés ^ et souvent le moyen dé s'élever aux rangs supérieurs.
Il en est autrement du troisième préservatif, fondé sua? l'entente mutu^tedës populations ouvrières et des personnes qui dirigssnt les entreprise» de l'agriculture y de l'industrie manufacturière et du eoïnmerce. Lorsque l'eiiichérissement du sol* et l'amélioration dés mcÈuf^ ont feit tomber en déstiétude le régin^ô féodal, et ré^ïdiu aux diversesclasses leur liberté d'awAfefô'^ chacun reste, comme sou» le i^égiifâfe antérieur , obligé de pratiquer les anciens rapports sociâiaix , sauf à en modifier les tormes-. Ces rapports, m effet, dont le fondement de tomates les exfateïKîeSr Ils^ s'imposent à diacun par uae néeessité impérieuse, plu&forte que 1^ évériement^^t les passions qui, à certaines époques, troublent l'éqmlibre soci^. Les familles qui posi^èdent lé sol ^ les immeubles, les capitaux et les autres moyens- de production: , ont intérêt à grouper autour d'elles divers genres- dé collaborateurs, et notamment ceux qui fournissent le travail ltta»i!iuel. Ces derniers onit également besoin d'échanger leurs services contre èés gages et des:
2 Voir le document ayant pour titre : Définition des qUatre organisations principales à distinguer chez les peuples européens. (Les Ouvriers européens, p. 17.) ^
salaires. Or , rexpérience nous l'enseigne , ces rapports deviennent plus féconds, lorsque, au lieu de pourvoir seulement à ces intérêts, ils procurent en outre les satisfactions morales qui naissent naturellement du rapprochement des deux classes.
Tel est l'état de choses qui se produit quand les chefs jouissent du respect et du dévouement de leurs ouvriers, et quand ceux-ci peuvent compter qu'une protection affectueuse conjurera en toute éventualité l'effet de leurs vices et de leur imprévoyance. Ces liens volontaires remplacent naturellement les rapprochements forcés de l'ancien régime, lorsque la transition est spontanée, comme celle qui s'est produite au moyen âge dans la plupart des provinces de l'Occident. Ils peuvent être considérés comme le trait caractéristique du régime nouveau : en premier lieu, parce qu'ils sont fort répandus dans les contrées libres et prospères ; en second lieu, parce qu'on y revient journellement dans celles où le changement brusque des méthodes de travail a ébranlé l'ancienne société et développé le paupérisme (§§ 38 et 49). Le nom de patronage volontaire me paraît s'appliquer avec toute convenance à cette organisation des sociétés. Le principe de la hiérarchie y est maintenu ; seulement l'autorité militaire des seigneurs qui défendaient le sol, ser§i remplacée par l'ascendant
moral des patrons qui dirigent les ateliers de travail.
Le régime du patronage se reconnaît surtout à une permanence de rapports maintenue par un ferme sentiment d'intérêts et de devoirs réci- •proques. L'ouvrier est convaincu que le bienêtre dont il jouit est lié à la prospérité du patron ; et celui-ci, de son côté, se croit toujours tenu de pourvoir, conformément à la tradition locale, aux besoins matériels et moraux de ses subordonnés. Pour rester en mesure de remplir cette obligation, le patron se garde, aux époques de prospérité de l'industrie, d'accroître à tout prix sa production, en appelant à lui de nouveaux ouvriers. Lorsque les débouchés se resserrent, il se ménage ainsi le moyen de conserver du travail aux ouvriers qu'il s'est une fois attachés. Il ne sépare jamais les combinaisons ayant pour but d'augmenter les bénéfices, de celles qui tendent à assurer aux populations des moyens d'existence.
Les chefs d'industrie pénétrés de ces principes y subordonnent tous les détails de leur administration. Leur préoccupation principale est d'exciter les ouvriers à acquérir, au moyen de l'épargne, la propriété du foyer domestique, et d'y retenir en tout temps la mère de famille (§ 26). Pour réaliser plus sûrement ces deux conditions essentielles, et pour ménager aux ouvriers une
vie plus facile, ils s'établissent, autant que possible, dans les campagnes. Ils s'efforcent de compléter les ressources attribuées aux familles sous forme de salaires, par celles qui résultent des revenus de petites propriétés, des produits de subventions variées, et de l'exercice d'une multi.- ' tude d'industries domestiques ^ La continuité des rapports du patron et de l'ouvrier a, sous ce régime, un caractère tellement dominant que plusieurs savants le nomment aujourd'hui, conformément à la proposition que j'en ai faite. Régime des engagements volontaires permanents *.
La fécondité de ce régime a été récemment signalée par une enquête concluante. Des hommes d'une compétence reconnue ont été invités à signaler, dans chaque département de l'empire, les localités qui se distinguent, soit par la permanence, soit par l'instabilité du bien-être des ouvriers. Les faits ainsi constatés , sans concert préalable, par quatre-vingt-six observateurs, aboutissent à cette conclusion , que les engagements momentanés, le paupérisme et l'antagonisme social se groupent dans certaines localités , aussi invariablement que, dans d'autres, les engagements permanents, le bien-être et l'harmonie.
Les patrons les plus intelligents comprennent
3 Définition des quatre sources de recette des ouvriers. ( Les Ouvriei^s européens ^ p. '23.) = * Ibidem, p. 16 et 17.
que le meilleur moyen d'assurer cette permanence des engagements, est de propager chez leurs ouvriers la connaissance de l'ordre moral et le respect des lois de la famille. Pour réussir dans cettepartie de leur tâche, ils se croient tenus, avant tout, de donner le bon exemple à leurs subordonnés, et ils ont recours , en outre, à diverses combinaisons dont l'expérience révèle l'efficacité. En ce qui concerne l'établissement de l'ordre moral , les patrons , secondés par le ministre du culte , par l'instituteur et par divers auxiliaires , s'appliquent à inculquer aux âmes le respect de la religion ; et j'ai souvent entendu dire aux plus éminents que le devoir de guider les populations dans la bonne voie avait été pour eux la réfutation pratique du scepticisme. Ils cultivent les cœurs et les intelligences, à l'aide d'un système complet d'enseignement (§ 47) approprié aux aptitudes et aux besoins des enfants, des jeunes gens et des adultes; enfin, par un judicieux système dé récréation ^ , ils substituent les jouissances dérivant des lettres, de la science et de l'art à celles qui se fondent sur la satisfaction des appétits physiques. En faisant tous ces efforts, ils se préoccupent surtout de développer la prévoyance, c'est-à-dire la vertu qui conduit le mieux les classes inférieures à l'indépendance.
5 Les Ouvriers européens , p. 42.
En ce qui concerne l'organisation de la famille, les patrons dignes de ce nom s'appliquent à répandre les meilleures pratiques signalées au chapitre m. Ils ont sans cesse en vue de grouper les populations en familles fécondes. Sous leur bienfaisante influence, ces familles tirent, du concours continu de leurs jeunes gens laborieux et dociles, le moyen de se perpétuer , tout en établissant au dehors leurs membres les plus entreprenants.
Le principal résultat que les patrons recherchent est de multipUer autant que possible , par leurs conseils ou leur intervention , les fonctions lucratives que la mère de famille peut exercer au foyer domestique. Ayant constaté à cet égard l'impuissance des familles instables, ils provoquent la fondation de familles -souches, où la mère ne descend jamais à la condition d'ouvrier, parce qu'elle trouve, au foyer même, pour ses plus précieuses facultés , un emploi sans limites. Les personnes qui n'ont point eu occasion de voir pratiquer ce principe fondamental d'économie sociale en apercevront la justesse, si elles veulent bien fixer leur attention sur les monographies de familles, publiées dans les deux ouvrages que j'ai souvent cités. Les travaux essentiels au ménage, et notamment les soins de propreté , la préparation des aliments , la confection, l'entretien et le blanchissage du Unge et
deâ vêtements, l'acquisition et radministration des petites propriétés ^, l'exploitation des animaux, des subventions ^ et des petites industries domestiques, enfin l'éducation des enfants sous les influences morales émanant de la mère , cette providence du foyer (§ 26), sont pour chaque famille , comme pour la population entière , une source de bien-être à laquelle ne suppléeront jamais les nouveaux systèmes sociaux qui s'élaborent sous nos yeux. Les patrons s'ingénient encore à offrir un travail lucratif à tous les autres membres de la famille ; mais , en organisant dans ce but leurs travaux , ils ne perdent jamais de vue le devoir d'instruire et de moraliser les enfants , et surtout de défendre contre toute atteinte la pureté des jeunes filles \
Les chefs d'industrie qui réussissent ainsi à placer dans de bonnes conditions physiques et morales les populations soumises à leur influence, se préoccupent naturellement de les soustraire
6 Cette salutaire pratique , pour des propriétés intimement liées au travail domestique, ne contredit nullement le principe qui confère exclusivement an mari le soin des propriétés étrangères aux industries de la famille et au travail de ses serviteurs. La convenance de ces deux fonctions de la mère de famille est expressément signalée dans le passage de la Bible où se trouve le parfait tableau des devoirs de la femme : a Elle a apprécié un champ a et l'a acheté; elle y a planté une vigne avec le produit du « travail de ses mains. » (Proverbes de Salomon , xxxi, 16.) = 7 Considérations sur les trois catégories de subventions et sur leurs produits. (Les Ouvriers européens, p. 26.) ^^^^ ^ Ibidem, p, 253.
aux causes de désorganisation qui menacent incessamment les sociétés humaines. Ils redoutent surtout les mariages imprudents , et ils s'appliquent à les empêcher en s' assurant le concours de l'opinion publique.
Une population qui s'est élevée au sentiment de l'ordre matériel et moral, se montre particulièrement ombrageuse , en ce qui concerne la fondation de nouvelles maisons. Elle n'admet pas qu'un homme imprévoyant, paresseux ou adonné au vice, puisse recevoir la dignité du mariage. Autant qu'elle en a le pouvoir, elle condamne au célibat ceux qui ne créeraient une famille que pour la vouer au dénûment. Sous cette inspiration, les jeunes filles, conseillées par les parents, repoussent les prétendants dépourvus du mobilier et des instruments de travail, sans lesquels un nouveau ménage ne saurait se concilier la considération publique. Les populations douées des mœurs les plus fermes exigent même que les futurs époux se préparent au mariage par l'acquisition préalable de l'habitation. Les jeunes gens qui n'ont point eu la vertu nécessaire pour conquérir une dot par le travail, et pour s'imposer les privations de l'épargne, n'ont pas le pouvoir de troubler la société en y usurpant la haute fonction qu'ils sont indignes de remplir. Ils doivent rester célibataires dans la maison paternelle, se faire admettre dans d'autres familles en
qualité d'auxiliaires ou de domestiques , chercher une situation dans l'armée, la flotte ou l'administration, émigrer aux colonies. Quant à ceux qui ne peuvent se plier aux devoirs imposés dans ces diverses situations, ils vont s'établir au milieu de populations européennes qui, sous ce rapport, se montrent moins exigeantes.
Au nombre des traits caractéristiques du patronage, je signale encore, et les combinaisons pratiques qui provoquent cette émigration des types pervers qu'aucune influence locale n'a pu corriger, et celles qui repoussent l'invasion des nomades de l'industrie, ces redoutables agents de la propagande du mal. Je citerai entre autres une classe de coutumes qui constituent en quelque sorte la pohce privée des habitations. Dans beaucoup de localités, les propriétaires du sol se concertent tacitement pour refuser la cession d'un terrain ou d'une maison à tout individu , indigène ou étranger, qui n'ofire pas les garanties désirables. Celui qui viole cette règle d'intérêt public est condamné par l'opinion, comme le serait, dans des localités moins difficiles sur les conditions de l'ordre , celui qui céderait son immeuble aux exploitants d'un commerce scandaleux. On ne se rend guère compte des dangers que provoque chez nous l'oubli habituel de ce principe. La construction des chemins de fer, confiée surtout à ces nomades, organise de proche en proche,
sur tous les points du territoire, renseignement du désordre et du vice. A Paris, depuis que l'ère des grands travaux publics a été inaugurée, en 1841, par la construction de l'enceinte fortifiée, on voit affluer, chaque année, des milliers d'individus que la police du patronage et l'opinion repoussent des provinces de France, d'Italie, d'Allemagne et de Belgique. Notre indifférence pour l'ordre moral et notre fièvre d'améliorations matérielles, en nous cachant les dangers auxquels nous expose cette accumulation de vices, font, en quelque sorte, de notre capitale le déversoir de toutes les corruptions de l'Occident ^. Les propriétaires résidant sur leurs domaines (§ 34), ayant charge de faire régner l'ordre dans les campagnes (§57), ne partagent point, à cet égard , l'insouciance de nos administrations urbaines. Ils sentent tous le besoin de surveiller de près ces populations imprévoyantes , nomades et dégradées. Ils comprennent que la conservation de la paix publique se lie intimement au maintien de ces vieilles traditions de gouvernement local (§66).
Le patronage volontaire et librement accepté , caractérisé, dans son état de perfection, par toutes les habitudes que je viens de décrire, se substitue
9 Ce jugement a été plusieurs fois considéré comme empreint d'exagération ; mais il à été confirmé par les catastrophes qui ont éclaté du 18 mars au 31 mai 1871 .
donc directement aux institutions féodales, partout où la paix publique se maintient avec le bienêtre des classes inférieures. Il remplace également le régime des engagements momentanés , dès que se fait sentir le besoin de remédier au paupérisme et à l'antagonisme social développés dans rOccident par le nouveau régime manufacturier. Les individus assez prévoyants pour conquérir une situation complètement indépendante se multiplient visiblement de nos jours, à Taide d'une meilleure culture intellectuelle et morale , sous l'influence bienfaisante des familles-souches. Jusqu'à ce jour , cependant , ils restent en minorité , même che^ les peuples que l'opinion publique place au premier rang. On est donc fondé à conclure que les institutions tendant à garantir les masses contre les effets de leurs vices et de leur imprévoyance , restent encore le caractère distinctif des meilleures constitution^ sociales.
Malgré les inégalités organiques imposées par la Providence, les maux qui résultent de l'imprévoyance humaine peuvent toujours être restreints, et beaucoup de cœurs généreux s'emploient avec zèle à cette tâche. Mais en a,ttendant le succès de ces efforts , les peuples les plus avancés trouvent seulement dans le patronage volontaire la paix publique que les peuples de l'Orient demandent encore à la féodalité et à la communauté patriarcale. Dans notre ère d'indépendance légale, c'est
le refuge ouvert à tous ceux qui ne peuvent prospérer, ni par l'initiative individuelle, ni par l'affiliation aux communautés (§ 45).
Il ne faut pas se dissimuler cependant que le remède fondé sur l'harmonie des classes extrêmes est d'un emploi difficile, lorsque les anciens rapports sociaux ont été rompus , soit par la corruption des classes dirigeantes , soit par l'avénement brusque du nouveau régime manufacturier. Je suis loin de croire que , dans les pays désolés par le paupérisme , tous les patrons soient dès à présent disposés à établir un tel état de choses, et tous* les ouvriers à l'accepter.
En France, les ateliers sont moins désorganisés qu'ils ne le sont en Angleterre par les exagérations du principe de l'offre et de la demande. En revanche , ils sont singulièrement troublés par l'antagonisme qu'ont créé les abus de l'ancien régime et les révolutions du régime nouveau. Cependant cette partie du problème sera à moitié résolue, lorsque nous serons revenus à la connaissance des principes sociaux, par l'élude méthodique du patronage européen et de ses admirables résultats. Nous comprendrons alors que le devoir et l'intérêt nous commandent de renoncer à nos stériles dissensions, et de travailler sans relâche au rétablissement de l'harmonie, Toutes les classes y doivent également concourir : les riches, en se dévouant au bien public; lea
pauvres , en cessant de haïr, et en respectant les autorités sociales qui remplissent dignement leurs fonctions. La combinaison de ces deux sentiments a déjà amené, au moyen âge, l'abolition en quelque sorte spontanée du servage : elle ne sera pas moins féconde de notre temps pour éteindre le paupérisme. Il suffira que les gens de bien , après avoir aperçu le principe de la réforme , se dévouent à le propager : d'abord en se réformant eux-mêmes ; puis en exerçant autour d'eux une sorte d'apostolat, avec le concours des bienfaisantes associations (§ 46) qui accomplissent sous nos yeux tant d'améliorations matérielles et morales. Quant à la pratique de cette même réforme, la voie est tracée par une multitude de bons exemples. La science ne saurait trop propager ces utiles enseignements; mais elle doit soigneusement distinguer les palliatifs des vrais remèdes.
Les exemples fournis par les bons régimes de patronage du Continent seront souvent plus fructueux que ceux de l'Angleterre. Dans leur sollicitude pour le bien-être de la classe imprévoyante, les Anglais visent surtout à lui donner le comfort de la nourriture et de l'habitation. Les peuples du Continent se préoccupent, au contraire, de lui assurer d'abord l'indépendance à l'aide de l'épargne et de la propriété. En comparant, chez beaucoup de familles , l'effet des deux systèmes ,
j'ai toujours constaté que le second est le plus judicieux.
Les philanthropes , qui se dévouent au bienêtre matériel des classes ouvrières , ne gardent pas toujours dans leurs efforts la mesure la plus utile à leurs clients; et souvent, dans remploi des ressources, ils devraient réserver une plus grande part à l'avenir. Après avoir observé dans ses moindres détails la vie domestique des populations européennes, je reste convaincu que le cercle des vrais besoins matériels est moins étendu que ne semblerait l'indiquer la pratique des Anglais. J'ai vécu, pendant de longs voyages , au milieu de races qui joignent à l'énergie physique une haute intelligence , et qui cependant ne prennent guère pour nourriture que des céréales assaisonnées de lait ou d'un autre corps gras. Peut-être , dans la première moitié de leur vie, ces races ont- elles une force musculaire moindre que les. ouvriers anglais gorgés de viandes et de spiritueux ; mais , en revanche, elles la conservent plus longtemps. Elles possèdent, en outre, des aptitudes morales qui sont, au contraire, singulièrement atrophiées chez les populations ayant contracté le besoin d'une nourriture complexe et succulente. Les patrons qui augmentent spontanément le salaire de leurs ouvriers pour leur procurer un accroissement de nourriture , en vue d'obtenir un surcroît de travail , font peut-être , comme ils l'assurent ,
une spéculation profitable ; mais il s'en faut de beaucoup qu'ils fassent une œuvre de bienfaisance. Ce brusque changement d'habitudes, en rendant les ouvriers plus sensibles aux événements qui tarissent leurs ressources , aggrave les difficultés de leur condition. Il les plonge périodiquement dans le dénûment et dans l'inquiétude, au lieu de leur donner le nécessaire et la sécurité.
Plus j'étudie le problème social, et plus je m'assure que le premier degré du bien-être ne consiste pas à étendre les satisfactions physiques , mais bien à créer les jouissances morales que donne la propriété. Le vrai patron des ouvriers n'a donc pas pour mission essentielle d'améliorer la nourriture, l'habitation et le vêtement, ou même d'augmenter le salaire en argent. Il doit d'abord chercher les* combinaisons qui, suffisant strictement à maintenir en santé la famille , permettent de réaliser la plus grande épargne pour accroître d'autant la propriété personnelle. Or ce résultat , commun dans le régime de sobriété du Continent, est fort rare dans le régime d'alimentation à outrance des Anglais.
On éloigne également les populations du vrai but à atteindre , en provoquant dans le vêtement et l'habitation cette recherche , devenue usuelle en Angleterre , qui , au premier aperçu , semble témoigner d'un sentiment délicat de respect pour la dignité humaine. J'ai d'abord admiré, avec
tous les voyageurs, ces charmants cottages que les ouvriers ruraux doivent décorer de tapis et de rideaux, et qu'ils reçoivent à loyer de grands propriétaires, fiers de les montrer comme le principal ornement de leurs terres. Après mûre réflexion , je préfère cependant la condition des journaliers ruraux*^ de France, d'Espagne et d'Allemagne qui, à force de sobriété et d'épargne, s'assurent avant toute autre satisfaction la propriété d'un lambeau de terre et d'une humble cabane. J'ai souvent constaté que les ouvriers, élevés à ce premier degré par un patronage intelligent, montent ensuite plus haut par leur propre initiative, et que les enfants émancipés par l'épargne des parents parviennent à leur tour à un bien-être plus complet *^ J'ai toujours reconnu, au contraire, que le besoin préalable du comfort ferme à l'ouvrier anglais ^^ et à ses descendants le chemin qui conduit à la propriété et à l'indépendance.
La pratique même de l'Angleterre justifie le principe que je viens d'établir touchant l'intime connexion qui se présente toujours, chezles classes inférieures , entre la simplicité de l'existence et l'acheminement vers la propriété. C'est ainsi, par exemple , que certains ouvriers formant la clientèle des Land Societies (§46) m'ont offert parfois dans leur régime alimentaire un contraste frappant
10 Les Ouvriers européens, p. 146, 176, 182, 230, 236, 242, 248, 260. = ti Ibidem, p. 177, 183, 237. = 12 Ibidem, p. 188 et 189.
§ î)0. — LE PATRONAGE ET LES CLASSES DIRIGEANTES 447
avec la majorité, qui ne songe qu'à jouir présentement de la plus grande somme de bien-être.
Les écrivains qui se plaisent à réclamer en toutes choses la tutelle de l'État (§ 63) y ont souvent fait appel pour guérir la plaie du paupérisme. Tout ce que j'ai observé, loin de justifier ce genre d'intervention, en démontre au contraire le danger. L'État a contribué autrefois , par son esprit d'envahissement, puis par ses mesures révolutionnaires, à désorganiser chez nous le patronage et à créer l'antagonisme. Aujourd'hui il ne ferait qu'aggraver le mal en s'immisçant dans les rapports privés, en vue d'y rétablir l'harmonie. La haine qui s'attache au patronage , comme à la religion, prendra fin naturellement par l'observation des désordres de notre époque, ou par l'apaisement des passions qui fermentent chez les deux classes intéressées. Mais toute influence tendant à imposer un meilleur régime produirait le résultat inverse.
Cette réserve est particulièrement opportune en présence de populations qui sont portées à l'orgueil par d'imprudentes théories, et qui se trouvent d'ailleurs trop souvent obligées par l'antagonisme actuel de chercher seulement en ellesmêmes les éléments d'un meilleur avenir.
On a singulièrement égaré les ouvriers de nos agglomérations urbaines et manufacturières , en leur répétant sans cesse qu'ils sont placés aujour-
d'hui, devant les classes supérieures de la société, dans la situation où se trouvait, sous Fancien régime, le tiers état devant la noblesse. Sous l'influence de cet enseignement , les ouvriers ont cru pendant longtemps qu'une révolution nouvelle leur assurerait la prépondérance conférée par la Révolution de 1789 à l'ancienne bourgeoisie. Les plus intelligents, désabusés à ce sujet par la dure expérience de 1848 , se persuadent maintenant que l'amélioration de leur sort se «trouvera surtout dans une complète liberté d'association, également acquise à toutes les classes, et n'ayant d'autres bornes que les nécessités dérivant du maintien de la paix publique.
On ne saurait trop applaudir à cette heureuse évolution des esprits. A la vérité , la concession des rares libertés*^ qui manquent spécialement aux classes ouvrières contribuera peu à l'amélioration de leur sort; mais elle satisfera de légitimes exigences; elle dissipera de regrettables illusions, et elle aidera ainsi tous les intéressés , patrons et ouvriers , à reconnaître enfin que leur entente mutuelle est la vraie condition de la réforme.
A ce même point de vue, il importe que nos lois n'imposent à l'avenir aucun obstacle aux in-
<3 La révision de Tancienne loi des coalitions offre un exemple de ce genre de réformes. Au point de vue des principes, elle peut donner certaines satisfactions. En fait, elle n'aura pas d'inconvénients si on n'en fausse pas l'esprit pour troubler la paix publique.
novations , non contraires a l'intérêt public , qui sont proposées journellement pour créer, en dehors du patronage , les moyens de soustraire les classes inférieures aux effets de leurs imperfections intellectuelles et morales. Il faut que les ouvriers puissent expérimenter librement toutes les théories qui proclament l'égalité des intelligences ou des aptitudes , et tous les mécanismes sociaux au moyen desquels on prétend rendre libres et prospères des populations adonnées au vice et à l'imprévoyance. A une époque où les bons principes ont été discrédités par la corruption des classes dirigeantes , la dure expérience de l'erreur peut seule ramener les hommes au sentiment de la vérité. La liberté des rapports sociaux est, à cet égard, aussi féconde que la liberté religieuse. En religion comme en économie sociale , on ne saurait désormais recourir à la contrainte pour empêcher les peuples de s'égarer : l'exemple de ceux qui tombent ou qui s'élèvent est le plus sûr moyen de les faire rentrer dans la bonne voie.
La pratique comparée de l'erreur et de la vérité nous reportera sûrement, en cette éternelle difficulté des rapports privés, aux principes consacrés par l'expérience du genre humain. L'avenir nous est révélé par les résultats du passé et par l'insuccès des utopies contemporaines. La guérison du paupérisme se trouvera : en partie , dans la prévoyance et dans les autres forces morales qui
créent la propriété individuelle et la famille souche : en partie , dans le patronage volontaire exercé au profit des classes imprévoyantes. Sous sa forme parfaite , ce patronage vise moins à se perpétuer en excitant le besoin du bien-être matériel au milieu des masses, qu'à se rendre inutile en les acheminant par l'épargne à l'indépendance. Après avoir constaté que le paupérisme manufacturier est dû, en partie, à l'imprudente création d'une multitude d'établissements qui n'ont point les ressources nécessaires pour maintenir le travail en cas de chômage, j'avais été conduit àme demandeT(Ouv. europ.y p. 292) si l'on devrait, dans l'intérêt public, exiger à ce sujet quelques garanties. Sans me prononcer sur cette question , je proposais de rechercher si on ne devrait pas assimiler aux établissements dangereux du décret de 1810, les usines dont les fondateurs ne pourraient offrir quelques garanties à la population. Depuis cette époque, de nouvelles fonctions m'ont donné le devoir de prendre une part directe à l'exercice de la réglementation de 1810; et cette expérience , loin de me conseiller l'extension du système, m'a, au contraire, montré la convenance de le restreindre. J'ai mieux compris, depuis lors , pourquoi l'Europe occidentale , tout en souffrant des maux qu'entraîne l'instabilité des manufactures , semble repousser définitivement, par sa pratique, toute réglementation de ce genre. Sous le régime
moderne, Tautorité a de moins en moins pour mission de prescrire impérativement le bien ou d'interdire le mal. Il est assurément dangereux pour la sécurité publique que des spéculateurs imprudents arrachent des ouvriers à la vie rurale, pour les accumuler dans les villes, et les y laisser bientôt dans le dénûment. Mais il est beaucoup d'autres faits non moins regrettables , qu'il faut pourtant se garder d'interdire, parce que ce remède serait pire que le mal. Ainsi on doit déplorer qu'il y ait tant de mauvais mariages ; mais les choses iraient elles mieux si l'autorité se chargeait d'assortir les époux ?
De nouvelles observations me portent donc à penser que l'autorité doit renoncer, en cette matière délicate, à toute intervention réglementaire. Toutefois les gouvernants qui , à défaut de l'action individuelle, voudraient donner une première impulsion aux esprits, devraient faire décrire les meilleurs exemples de patronage qui abondent encore en Europe. Ils pourraient aussi décerner de préférence aux bons patrons et à leurs ouvriers les distinctions honorifiques destinées à récompenser le travail et la vertu.
Les expositions universelles offriraient un terrain tout préparé pour cette innovation; et si une fois on essayait de la mettre en pratique , on ne manquerait pas de continuer. Les récompenses actuelles, qui encouragent la propagation
des meilleurs procédés techniques, s'inspirent d'une préoccupation trop exclusive. On peut contester, en effet, que la création d'une fabrique soit un fait méritoire , si elle fournit une nouvelle occasion de développer l'antagonisme social et le paupérisme. Au contraire, lors même qu'on laisserait stationnaires les conditions techniques de la production, on accomplirait un grand progrès en améUorant la condition physique, intellectuelle et morale des populations, et en assurant ainsi à chaque localité et à chaque établissement l'harmonie et le bien-être. Le gouvernement français est déjà entré dans cette voie en accordant des récompenses aux serviteurs ayant vieilli dans la même exploitation rurale. Il serait toutefois peu judicieux de se tenir à ce seul détail : car la permanence des rapports sociaux n'est pas moins désirable en industrie qu'en agriculture ; et, d'un autre côté, pour accomplir la réforme, il est aussi utile d'encourager l'initiative du maître que celle de l'ouvrier. Il semblerait donc opportun de compléter en ce sens l'institution des récompenses internationales décernées à l'industrie manufacturière ou plus généralement au régime du travail. La science sociale, cultivée avec tant de dévouement depuis quelques années, en théorie comme en pratique, fournirait aisément un personnel illustre pour le nouveau jury. Les expositions universelles , qui doivent leur succès
s 50. — LE PATRONAGE ET LES CLASSES DIRIGEANTES 453
à une préoccupation exagérée pour Tordre matériel, contribueraient ainsi au rétablissement de l'ordre moral. Elles restaureraient, dans les agglomérations manufacturières de l'Occident, les sages pratiques qui sont décrites ci- dessus, qui constituent encore, dans la majeure partie de l'Europe, la Coutume des ateliers, qui enfin conservent, parmi les patrons et les ouvriers, le bien-être et l'harmonie ^\
Les classes dirigeantes remplissent aujourd'hui, chez les peuples libres et prospères, un rôle aussi important que celui qui leur fut attribué anciennement dans les meilleurs régimes sociaux. La corruption peut, à certaines époques, faire perdre à ces classes le sentiment du devoir, et détruire leur influence. Des révolutions peuvent consacrer cette déchéance, en dépouillant les générations corrompues des avantages conférés aux ancêtres pour prix de leurs services. Mais la déchéance s'étend bientôt au peuple entier, si l'on ne s'empresse d'exciter d'autres hommes à donner l'exemple de la vertu , et à reprendre la haute tutelle de la vie privée. Or les sentiments et les intérêts concourent spontanément à ce résultat. Chez toutes les populations adonnées au
14 La commission impériale de l'Exposition universelle de 1867, à Paris, a réalisé ce plan de récompenses internationales avec le succès le plus complet. Voir l'Organisation du travail y ch. ii et document Q.
travail, il existe deux classes d'hommes fort tranchées : la majorité, qui veut employer exclusivement à son profit son temps et ses ressources ; la minorité, qui, pourvue du pain quotidien, recherche surtout la considération et Tautorité que conquiert, à la longue, le dévouement au bien public. Pour affermir la paix publique ébranlée par la corruption, il suffira d'abandonner la vie privée à ses instincts , et de laisser les rapports naturels de direction et d'obéissance se rétablir en toute liberté. La nation qui, méconnaissant ce grand besoin social, soumettrait la population entière à l'égalité forcée que l'ancien régime imposait seulement aux classes inférieures (§48), tomberait par cela même dans une irrémédiable décadence. Elle n'aurait, en effet, d'autre perspective que des révolutions sans fin, tempérées par la lourde domination de la bureaucratie (§ 63).
La France a souffert, plus que toute autre nation moderne, des maux engendrés par la corruption des anciennes classes dirigeantes. A la vue des recrudescences de luxe et de débauche qui se produisent aujourd'hui (§ 26), on peut craindre que de nouvelles classes, capables de diriger la réforme, ne tardent longtemps à se constituer *^ A notre époque d'initiative individuelle, il y a donc lieu de faire à tous les Français
15 Cette crainte n'a été que trop conûrmée par les catastrophes de 1870 et de 1871.
ayant les loisirs de la richesse ^^, l'appel que Montaigne, à une époque de pouvoir absolu, adressait en ces termes aux derniers souverains de la dynastie des Valois : a La façon de quoy nos loix (( essayent à régler les folles et vaines despenses « des tables et vestemens semble être contraire (( à sa fin... Que les roys commencent à quitter « ces despenses, ce sera faict en un mois sans « édicl et sans ordonnance : nous irons tous (( aprez. »
DANS I.A FAMILLE OU l'ATELIER, L'hARMONIE n'EST JAMAIS TROP COMPLÈTE ; DANS LES RAPPORTS DES CLASSES DIRIGEANTES ET ' DES NATIONS, ELLE DOIT ÊTRE TOUJOURS FÉCONDÉE PAR LA CONCURRENCE.
En jetant un dernier coup d'œil d'ensemble sur les meilleurs rapports privés que nous offre
16 Toutefois, il est juste de rappeler que nos familles riches ne sauraient combattre efficacement la corruption présente sans le secours de la Liberté testamentaire. Privées aujourd'hui de cette liberté , elles n'ont point l'autorité nécessaire pour imposer à leurs enfants la pratique du devoir; ou, du moins, elles ne trouvent aucune sanction pour cette autorité, quand celle-ci est méconnue. Ainsi, par exemple, elles ne peuvent appliquer le principe suivant, qui est joint par Montaigne à son appel aux rois , et qui n'est pas moins vrai de notre temps qu'aux époques brillantes de Platon et de François !«' : « Platon , en ses loix , « n'estime peste au monde plus dommageable à sa cité, que de « laisser prendre liberté à la ieunesse {sic) de changer en ac- « coustrements , en gestes, en danses, en exercices et en chan- « sons, d'une forme à une aultre. » (Montaigne, Essais, 1. 1", XLiii.)
aujourd'hui l'Europe, on reconnaît qu'ils ont pour fin un régime d'harmonie sociale. Ce régime est fondé lui-même, selon le précepte rappelé en tête de ce chapitre, sur le sentiment du devoir et sur l'amour du prochain. A ce point de vue, toutefois, on peut grouper ces rapports en deux catégories distinctes.
Les intérêts des membres de chaque famille et de chaque atelier de travail tendent à à'identifier, quand l'ordre règne dans, un État; car la prospérité de chacun est d'autant plus grande que les efforts privés se contrarient moins. Sans doute les chefs de ces petits groupes sociaux n'y conservent l'activité avec l'harmonie qu'en s' appliquant sans cesse à prévenir l'effet de certaines défaillances individuelles. Dans la famille, par exemple, un père prudent stimule parfois le zèle des enfants et des domestiques en les intéressant, par des éloges et des récompenses, à se surpasser mutuellement en science et en vertu. Dans l'atelier, un chef expérimenté excite avec moins de réserve l'activité de ses collaborateurs en leur offrant comme appât l'accroissement du salaire, ou un meilleur classement dans la hiérarchie. Mais ces divers genres d'encouragements ne compromettent jamais, dans ces deux cas, les rapports affectueux ou bienveillants qui doivent être maintenus entre les membres de chaque groupe. Ils ne s'élèvent pas, dans la famille, jus-
qu'à rémulation proprement dite ; dans Tatelier, ils ne vont jamais au delà.
Pour donner satisfaction à ce besoin d'harmonie, les gouvernements d'ancien régime ont, en général, conféré une autorité absolue aux chefs de famille ou d'atelier. Il les ont rendus seuls arbitres de ces rapports délicats, que la révolution française a brisés , en 1793, dans l'intérêt de ses passions. C'est ainsi que la Convention a établi le Partage forcé des successions , dans le but avoué (§ 20) de porter les enfants à la rébellion contre les traditions de leurs pères. Les gouvernements que l'opinion prend volontiers pour modèles ne cherchent point leurs moyens d'action dans cette classe de rapports privés. Ils se croient encore moins autorisés à les diriger pour assurer le bonheur des individus. Ils pensent qu'en cette matière leur droit et leur devoir consistent à seconder les citoyens, quand ce concours est indispensable à la conservation de la paix pubUque. En ce qui concerne la famille, ils repoussent fermement le Partage forcé et les légitimes qui confèrent aux officiers ministériels et aux gens d'affaires un droit formel d'intervention. Dans le même but, ils restreignent autant que possible le régime dotal (§ 21). En ce qui concerne l'atelier, les gouvernements modernes se montrent encore plus réservés, et ils s'ap^ pliquent surtout à concilier l'harmonie sociale II 13*
avec la liberté individuelle. C'est ainsi, par exemple, qu'ils évitent à la fois d'encourager ou d'interdire les coalitions qui organisent le débat contradictoire du salaire, quand les patrons et les ouvriers ont commis la faute d'oublier la Coutume (§ 50, note 21).
Il en est autrement des rapports privés qui, sortant du domaine de chaque famille et de chaque atelier, mettent en présence ceux qu'on peut nommer les membres de la classe dirigeante, c'est-àdire les personnes chargées de la direction des arts usuels et des professions libérales. Ici les individus , lorsqu'ils sont abandonnés à leur libre impulsion, sont moins retenus dans la bonne voie par les sentiments ^e devoir et d'affection. L'égoîsme ou la passion se donnent plus librement carrière, et tendent, suivant deux sens opposés, à blesser les intérêts généraux du pays. Tantôt l'esprit d'antagonisme se développe au point de troubler la paix publique; tantôt, au contraire, le besoin d'harmonie est poussé jusqu'au monopole. Par un funeste concours de circonstances, ces deux maux sévissent maintenant en France plus que dans tout autre État européen.
L'antagonisme qui, depuis 1789, divise si malheureusement notre société, nous offre dans l'ordre politique une perturbation analogue à celle qui s'est produite trois siècles plus tôt, dans l'ordre religieux, depuis l'avènement du
protestantisme jusqu'à la promulgation de l'édit de Nantes. Il est dû à la même cause, à la corruption des autorités qui gouvernèrent notre pays pendant la décadence du régime antérieur. Il présente les mêmes caractères, les haines et les luttes des partis rivaux. Enfin, comme je leprouverai au chapitre suivant (§61), nos maux céderont à l'influence des mêmes remèdes. Chez nous, ainsi qu'il arriva chez nos ancêtres (§§6 et 9)\ la guérison sera fort avancée lorsque, sous l'impulsion de quelques hommes éminents, nous aurons compris que l'esprit de réforme et de tolérance doit se substituer aux habitudes de violence et à la méthode des révolutions.
L'esprit de monopole n'a jamais un caractère aussi dangereux que l'esprit d'antagonisme. Le monopole n'est point, comme l'antagonisme, un mal aigu et intermittent : c'est un mal chronique qui se maintient depuis longtemps, en France, sous de fâcheuses influences que nous n'avons pu encore écarter.
Les classes prépondérantes ont toujours voulu se soustraire aux inconvénients de la lutte que provoque naturellement l'exercice des professions. En poursuivant ce but, elles se sont principalement inspirées de deux tendances.
La première est celle qui porta, en général,
1 VOrganisation du travail ^ %% 15 et 16.
les communes de l'ancien régime (§ 65) à soumettre tous les chefs de famille à une égalité forcée, soit en fournissant aux individualités inférieures le moyen de ne pas tomber, soit en empêchant les hommes supérieurs de s'élever à la hauteur que comportaient leurs talents. C'est ainsi que se formèrent les nombreuses corporations d'arts et métiers (§ 46) qui continuent à régler le régime du travail dans beaucoup de villes de l'Allemagne méridionale, et qui se maintiennent encore chez nous pour certaines professions.
La seconde tendance, éclose sous les Valois, développée par Colbert, et conservée jusqu'à ce joui* dans plusieurs cas, s'inspire, au contraire, d'un besoin d'inégalité. C'est ainsi qu'on a conféré une valeur factice aux charges vénales, en en attribuant l'investiture au souverain et en rehaussant, comme dans le cas précédent, le prix des services par la limitation du nombre des maîtres.
Dans les deux cas, les maîtres privilégiés ont poursuivi le même but, la hausse forcée du prix de leur travail. Ils ont employé le même moyen, l'organisation d'un monopole. Ces tendances se retrouvent, au moins à l'état latent, chez toutes les classes vouées au travail. Comme le vice originel , elles se reproduisent sous quelque forme nouvelle, dès que la société se relâche de sa vigi-
lance ou perd de vue le grand intérêt qui conseille de les combattre. C'est ainsi que, de nos jours, l'esprit du monopole, n'osant plus réclamer la limitation du nombre des maîtres dans toutes les branches d'activité, s'était procuré une satisfaction équivalente en soumettant le commerce international au régime protecteur. Cette propension est loin d'être détruite par la réforme commerciale que nous devons au second Empire. Elle sera sans cesse ramenée par l'amour du gain, l'un des mobiles permanents de l'humanité. Elle prendra un nouvel essor , avec son cortège habituel de corruption et d'abus, chaque fois que, sous prétexte d'intérêt public, on voudra tempérer la lutte des ateliers. Jamais, dans cette classe de rapports privés, les contraintes de la loi ne produiront l'harmonie que conservent, dans la majeure partie de l'Europe, les libertés de la Coutume (§50, note 21).
Ces pratiques et ces principes sont justifiés par l'exemple des peuples qui prospèrent aujourd'hui, en repoussant tous les monopoles. La libre concurrence des travailleurs est l'une de ces lois éternelles que l'on peut oublier quelquefois quand s'affaiblit le sentiment du vrai et du juste , mais que la réforme ramène toujours quand les désordres produits par les privilèges ont envahi la société. Les peuples anciens que le commerce a rendus célèbres ont prospéré à la faveur de ce
principe. Les peuples commerçants que les contemporains se plaisent à prendre pour modèles , prospèrent encore dans ces mêmes conditions.
La concurrence, en résumé, conjure, chez les classes commerçantes, Texagération de l'utile tendance qui porte les Kommes à l'harmonie.
Elle féconde cette vertu ; car elle l'empêche de dégénérer en paresse ou en routine.
Il convient à quelques égards d'étendre cette conclusion à l'ensemble des classes dirigeantes. Le genre d'infirmité sociale que je viens de metire en relief, pour les arts usuels , étant inhérent à la nature humaine, produit partout les mêmes effets, et il exige partout le même remède. Les personnes adonnées aux professions libérales (§ 40) ne sont pas moins portées à obtenir d'un effort donné la plus grande somme d'avantages. Elles sont donc invinciblement conduites, quand le sentiment du devoir s'affaiblit, à désirer le genre de monopole qui s'adapte à la nature spéciale de leur activité. Cette propension est d'autant plus redoutable que la classe où elle se manifeste, ayant plus d'influence, est mieux en mesure de triompher des résistances du corps social. Le monopole, organisé au sein des professions les plus influentes, produit tôt ou tard des maux incalculables. Il aboutit toujours aux guerres civiles, aux révolutions sociales et aux changements de dynasties.
Telle fut, par exemple , au xvi® siècle , la source de nos guerres religieuses. Et, en effet, lorsque le clergé, plongé dans la corruption, prétendit, sans se réformer, conserver sa richesse et sa puissance , il voulut au fond se dispenser des efforts pénibles qu'exigent la culture de la science et la pratique de la vertu. Il préféra la lutte violente et le schisme à la discussion pacifique des réformes qui tendaient à se propager dans le sein de l'Église (§ 44). Le même esprit de monopole contribua plus tard à la révocation de l'édit de Nantes, et il provoqua la corruption qui s'aggrava sans relâche jusqu'à la Révolution de 1789. Si le clergé catholique se retrouve aujourd'hui chez nous à la hauteur de sa mission, c'est que la réforme religieuse du Consulat l'a exposé à la concurrence des dissidents et des sceptiques. L'esprit de monopole n'a pas été moins fréquent, et il a été parfois aussi funeste chez les savants ou les hommes de lettres, parmi les corps enseignants ou chez les hommes d'État. Trop souvent il s'est révélé par des privilèges injustes, par des règlements coercitifs et par des persécutions cruelles.
Quelle que soit l'extension donnée aux monopoles, les privilégiés qui se flattent d'en tirer profit ne forment jamais qu'une faible minorité. Les masses ne supportent donc qu'avec répugnance un régime qui leur fait subir, sans compensation,
d'intolérables abus; et lorsque pendant longtemps elles ne trouvent aucun moyen d'y échapper, il s'amasse dans les cœurs, contre les classes dirigeantes, des rancunes qui trouvent tôt ou tard l'occasion de se satisfaire. Si la révolution française a montré tant de violence, c'est que la noblesse , le clergé et les corporations de l'ancien régime n'avaient pas su se réformer; c'est que les institutions placées sous leur garde s'étaient écartées de la tradition ; c'est enfin que, pendant un siècle , la nation avait dû subir le poids de privilèges qui n'étaient plus justifiés, ni par le talent, ni par la vertu des privilégiés.
Il en est de plusieurs nations contiguês comme des classes dirigeantes d'une même nation : elles s'égarent et s'exposent à de redoutables épreuves, lorsque les influences fondées sur les rapports privés s'y emploient à exagérer la concurrence ou l'harmonie.
.le n'ai pas besoin d'insister sur les maux qu'engendre la guerre, cette manifestation extrême de l'antagonisme international. C'est peutêtre le sujet que traitent avec le plus de prédilection les écrivains de notre époque; et tous les développements que je pourrais donner ne feraient que reproduire ce qui est connu de la plupart des lecteurs. Ainsi que le démontrent beaucoup d'événements contemporains, les per-
fectionnements dont les modernes se glorifient ont peu adouci les ravages du fléau. Sans doute, la guerre est conduite maintenant avec plus de respect pour la propriété et pour les personnes ^ ; et, sous ce rapport, elle est moins désastreuse pour les contrées où elle sévit. Mais, d'un autre côté , le choc des batailles est plus meurtrier que jamais; et la paix armée, qui est devenue Tétat habituel de l'Europe, impose aujourd'hui des charges plus lourdes que celles qui résultaient autrefois des guerres les plus acharnées. Le mal est arrivé à ce point que le capital absorbé improductivement par l'entretien des forces de terre et de mer, dépasse celui qui est consacré aux améliorations matérielles et morales.
Le danger de la guerre provient surtout aujourd'hui de la doctrine qui, proclamant l'abolition des droits fondés sur la tradition j croit avoir découvert un nouveau moyen d'harmonie, et prétend régler les limites des États d'après la similitude des langages. A cet égard, l'Europe presque entière semble céder à un entraînement dont on ne saurait étudier avec trop de soin l'origine et les conséquences. Le règne de la force, propagé par les longues guerres de la révolution française, est la principale cause de cet entraîne -
2 Plusieurs traits de la guerre qui a pris fin en février 1871 montrent que ce perfectionnement est moins prononcé que je ne le suppose dans ce passage écrit en 1864.
ment. Le régime de contrainte consolidé, nonobstant la répugnance des populations, par les traités de 1845, a singulièrement désorganisé les relations internationales que les classes dirigeantes du XVII® et du xviii® siècle avaient fondées, à la faveur de l'unité de langue (§9), sur d'admirables rapports privés. Dans cette nouvelle direction de l'esprit public, le classement relatif des nations s'est moins établi sur la valeur intellectuelle et morale des citoyens que sur l'étendue des territoires et le nombre des soldats. Il est donc naturel qu'on se préoccupe partout de réunir en un seul corps des nations qui auraient tout intérêt à conserver l'autonomie créée par les mœurs et par la tradition.
En cherchant ainsi à se grouper d'après une commune loi, les Européens cèdent d'ailleurs à des propensions différentes. Les Allemands veulent, en général, accroître leur force devant les nations rivales, l^es Italiens et les Scandinaves désirent être mieux en mesure de se défendre contre un peuple étranger. Chez les Slaves , une grande nation déjà prépondérante prétend absorber les populations contiguës ou exercer sur elles un haut patronage. Chez les Grecs, enfin, une petite nation s'efforce de grandir en attirant à elle des peuples de même race , depuis longtemps réunis , dans un vaste empire , à des peuples fort divers.
Plusieurs de ces tendances offriront peut-être , on se réalisant, certains avantages; mais ce succès sera contre -balancé par Tinconvénient de détruire , avec l'indépendance des petites nations , des forces morales dont les sociétés européennes ne sauraient être impunément privées. Il est donc à désirer que Topinion publique , éclairée sur les véritables intérêts de FEurope, réagisse promptement contre un engouement irréfléchi.
Les peuples resserrés dans d'étroites limites apportent, en effet, à leurs voisins un contingent de forces qu'on ne saurait demander aussi sûrement aux nations prépondérantes. Les individualités éminentes y trouvent rarement l'occasion de s'élever aux plus hauts degrés de la richesse. Elles sont moins accessibles à l'orgueil, et, en conséquence , elles sont plus capables de résister à la corruption ou de se réformer par l'exemple. Les familles dirigeantes y sont moins portées que celles des grandes nations à l'absentéisme et à l'oisiveté , par l'attrait des capitales : elles sont contrôlées de plus près par l'opinion publique ; elles gèrent mieux leurs maisons, leurs domaines ou leurs ateliers ; elles exercent plus utilement le patronage en faveur des classes imprévoyantes ; enfin, mêlées plus intimement au corps même de la nation , elles y introduisent mieux , par leur exemple , les bonnes pratiques du travail et de la vertu. Les nations s'affaiblissent quand elles pré-
tendent s'agrandir sans mesure; car elles perdent alors , en force morale , plus qu'elles ne gagnent en force matérielle. Ainsi les capitales cessent d'exercer l'influence bienfaisante qui leur est propre, quand elles agissent sur un cercle trop étendu. Au contraire, les capitales des petites nations continuent à stimuler l'ensemble des intelligences , et à propager dans les masses la culture des sciences, des lettres et des arts.
Ce rôle civilisateur des petites nations s'est révélé d'une manière brillante en Italie , à l'époque de la Renaissance. Il a été manifesté durant ce siècle dans les États allemands. On retrouve la trace d'une influence analogue chez les peuples parlant notre langue. Les érudits qui suivent de près le mouvement scientifique et littéraire déclarent, en effet, que BruxeUes, Genève et Lausanne ^ y prennent une part plus importante que les villes de même rang comprises dans l'empire français. L'opinion publique est depuis longtemps fixée sur les éléments de grandeur fournis aux
3 M. Saint -René Taillandier, dans un article remarquable sur les travaux d'Alexandre Vinet , établit que cet éminent professeur de Lausanne a, le premier^ introduit dans notre littérature moderne les principes de liberté religieuse qui depuis longtemps étaient gravés, aux États-Unis et au Canada, dans tous les cœurs. A ce point de vue , une petite ville de la Suisse française aurait aidé, dans cette région, à la conservation des croyances. Elle aurait ainsi provoqué le mouvement d'idées qui amènera, tôt ou tard, la réforme sociale de la France (§15). Voir la Revue des Deux Mondes j 15 janvier 1864, p. 37i.
sociétés européennes par quelques États prépondérants ; mais elle devrait être plus soucieuse de conserver les sources de vertu qui jaillissent des petits États. On est fondé à dire que l'Europe trouve dans ces derniers, contre la décadence naissant de la corruption, des garanties analogues à celles que chaque peuple trouve dans la petite propriété et dans la petite industrie (§ 33).
Les petites nations ne sont nullement portées par une tendance naturelle à se grouper en grandes unités; elles ne renoncent à leur individualité que. pour échapper à des maux plus redoutables , et surtout pour se soustraire aux agressions injustes de trop puissants voisins*. Les classes dirigeantes conjureraient donc une cause imminente de dqsorganisation , et elles conserveraient à l'Europe une de ses forces les plus précieuses , si elles propageaient, parleurs préceptes etpar leur pratique, les égards envers les égaux, le respect des faibles, Tamour de la paix et la haine des conquêtes. En créant dans cette direction, à l'aide de la presse, de la parole et de l'association , une opinion irrésistible , elles pourraient conjurer la guerre entre les grandes nations , et mettre les petites nations à l'abri d'injustes convoitises. Elles développe-
4 Cette vérité a été démontrée une fois de plus par les changements qui se sont accomplis, dès le début de la guerre de 1870, dans la constitution politique des petits États allemands du Midi. (Note de 1871.)
raient ainsi, dans les rapports internationaux, les habitudes d'équité qui prévalent de plus en plus dans les rapports privés ^.
Sans doute, les classes dirigeantes, agissant ainsi à titre privé , n'ont point qualité pour fixer définitivement les rapports internationaux ; car cette tâche est partout une des fonctions essentielles aux pouvoirs publics (§67). Cependant c'est leur influence qui doit surtout remédier aux maux que déchaîne maintenant sur l'Europe le prétendu principe des nationalités. Leur mission est de créer dans le monde civilisé un état d'équi-
& Depuis que ces lignes ont été écrites , la Prusse a eotttquis par la violence le Hanovre et plusieurs petits États que j- ai cités (§ 30) comme des réserves de vertu et des modèles d'organisation sociale. Lorsque l'on songe aux calamités que peut déchaîner sur l'Europe l'ambition des deux grands peuples qui occupent le nord de l'ancien et du nouveau Continent (§ 12), on éprouve un sentiment de consternation en voyant détruire , avec l'autonomie des petits États du nord-est de l'Allemagne, une précieuse force des peuples civilisés. Ce désordre est la conséquence des erreurs que la France, après d'autres grandes nations , a propagées sous les régimes de Louis XIV, de la Révolution et du premier Empire. Il s'explique en partie par le légitime ascendant que s'est acquis la Prusse , depuis ses malheurs d'Iéna , en accomplissant de mémorables réformes. Mais les petits États allemands auraient été plus disposés à maintenir leur autonomie , si l'état de l'opinion en France ne leur avait souvent fait concevoir des craintes sur la conservation de leur nationalité. Us s'arrêteraient, autant qu'il dépend d'eux, sur une pente funeste , si la France condamnait hautement , par ses principes et par sa pratique , les annexions et les conquêtes; si , reprenant le généreux esprit de Henri IV et des honnêtes gens de 1789, elle donnait satisfaction au besoin de prépondérance morale qui l'anime en faisant respecter le droit des faibles et l'indépendance des petites nations. (Note publiée inutilement en 1867.)
libre conforme aux vœux des populations. Leur moyen d'action consiste à assurer le concours de l'opinion publique iaux gouvernements qui, secouant les passions d'un autre âge, subordonnent, dans les rapports internationaux , la force à la justice.
Les classes dirigeantes conjureraient, par cette intelligente conduite , les deux exagérations qu'il faut redouter dans tous les rapports sociaux. En évitant à la fois l'antagonisme et la routine , elles créeraient entre les communes , les provinces et les nations une concurrence non moins utile que celle qui s'exerce entre les familles et les ateliers de travail. Elles leur assureraient toutes les libertés d'action, sauf celle de la violence. Ces luttes pacifiques, provoquées par un honorable désir de prééminence, sont certainement celles qui portent le plus les nations aux perfectionnements. Elles ont donné aux petits États de la Grèce ancienne un éclat incomparable ; et elles ont grandi les Romains , tant que ceux-ci ont conservé des rivaux. La concurrence internationale a déjà élevé l'Europe moderne à une grande hauteur; elle deviendrait encore plus féconde si elle était exclusivement pratiquée au sein de la paix.
Dans cette ère nouvelle , la prépondérance ne serait pas acquise seulement aux nations les plus puissantes : elle serait dévolue de préférence par l'opinion à celles qui , renonçant à abuser de leur
force et mettant leur gloire à assister les faibles , feraient appel à la conscience et à la raison de tous pour satisfaire les légitimes aspirations des peuples.
Les rapports privés des Européens établis dans les deux mondes sont de moins en moins soumis au contrôle des gouvernements. Ceux-ci , comme je l'expliquerai au chapitre suivant (§ 67), laissant aux particuliers le soin de régler leurs intérêts mutuels, se bornent de plus en plus à assurer le maintien de la paix publique. Il en est autrement , quand les Européens se trouvent ^n contact avec les peuples inférieurs ® qui n'ont , pour moyens d'existence, que l'exploitation de pâturages naturels , la récolte de produits spontanés , la chasse et la pêche , complétées parfois par quelques pratiques d'une agriculture rudimentaire. Poussant l'imprévoyance et l'oisiveté jusqu'à leurs extrêmes limites , plusieurs de ces peuples subordonnent leur existence aux libéralités de la nature , et ils sont incapables d'un effort réguUer tendant à accroître leur bien-être par une production directe ou par l'échange des produits du travail.
6 Cette expression est employée ici avec le même sens que je lui attribue dans le cours de cet ouvrage pour désigner les classes placées, chez les Européens, aux derniers rangs de la hiérarchie sociale. Elle constate une infériorité actuelle (§ 48); elle ne proclame nullement une infériorité permanente , que la science signalerait comme fondée sur la nature des hommes et des choses.
Les Européens, voulant commercer à tout prix avec ces peuples, sans pouvoir faire appel à aucun besoin régulier, ont usé habituellement du même procédé. Ils ont excité quelques passions violentes pour les spiritueux, les narcotiques ou les objets de parure. Ils ont réclamé , en échange de ces objets, des esclaves et des prostituées , et provoqué ainsi , parmi ces races infortunées, une dégradation physique et morale aboutissant fatalement à une rapide destruction. Les officiers de marine, les missionnaires et les voyageurs qui ont observé les populations de TOcéanie et de l'Afrique méridionale, s'accordent à signaler, chez les commerçants qui fréquentent ces régions, une cupidité implacable et une cruauté réfléchie qui sembleraient ne pouvoir émaner des sociétés chrétiennes. La liberté , si féconde dans les rapports mutuels des Européens , devient donc un scandale dans leurs rapports avec ces races, comme le serait, dans nos sociétés civilisées, le libre commerce avec les enfants \
Les gouvernements qui ont le sentiment de leur devoir commencent à comprendre que ces désordres engagent leur responsabilité. Déjà l'An-
7 Ce genre de désordre n*est même pas complètement réprimé par nos magistrats. On peut observer, par exemple , aux abords des lycées de Paris, les manœuvres de commerçants fort dangereux qui , par la vente de narcotiques, de spiritueux et de mauvais livres , ou par l'offre de prêts d'argent , excitent les vices et l'imprévoyance des élèves.
gleterre et la Fraace se concertent pour réprimer, au »ioyen d'une surveillance sévère, le commerce des esclaves. Toutes les classes dirigeantes de l'Europe devraient se dévouer à la défense des peuples inférieurs, en organisant elles-mêmes une propagande morale , et en réclamant de leurs gouvernements une répression ^ plus complète. Elles n'ont pas seulement à remplir un devoir d'humanité envers ces peuples : elles sont , en outre, intéressées à conjurer la corruption qu'acclimatent chez elles-mêmes de telles entreprises. Les Européens ont d'ailleurs un intérêt plus direct à respecter les races inférieures , et même à développer, par de bons exemples , leurs aptitudes physiques et morales. Privés de leur concours , ils ne sauraient défricher le sol des trois grandes régions équatoriales ^. Ils ne pourraient
8 Cette catégorie de rapports privés est l'une de celles qui m'ont fait comprendre ime vérité essentielle, déjà signalée (§48), savoir : que la liberté n'est pas un de ces principes fondamentaux qui, comme la religion, la propriété et la famille, élèvent, par une force qui leur est propre , les peuples à la vertu. Chez les Européens de natre temps , la liberté est un moyen habituel de progrès ; mais il y faut renoncer dans les cas où elle trouble l'ordre moral , vrai critérium du bien. = » Tel est le cas notamment pour le bassin de l'Amazone, qui n'est guère maintenant qu'un fertile désert, et qui ne peut être défriché que sous la haute direction des Européens. Ceui:-ci, dans leurs essais isolés de colonisation, ont toujours été repoussés par des fléaux naturels dont ils auraient certainement triomphé en s'associant honmètement les Indiens. A la vérité , les émigrants , amenés de l'Europe dans la zone tropicale , y perdent la fécondité de leur race ; mais ils trouvent des moyens illimités de succès dans l'ascen-
donc, sans s'aider de ralliance de ces peuples, conserver ou restaurer le régime de famillessouches, de fécondité et d'émigration (§ 39), c'est-à-dire l'un des élément^ essentiels à une civilisation perfectionnée. Les Européens peuvent trouver encore des avantages d'un ordre plus élevé chez ceux de ces peuples qui ont atteint, sans l'appui du travail agricole, un certain degré de perfection morale. L'observation de aes races à existence simple révèle , en effet , des principes fondamentaux qui sont en quelque sorte masqués, dans l'occident de l'Europe , par une multitude de phénomènes secondaires ; et ma propre expérience m'a appris que cette étude méthodique est un des meilleurs éléments de la science sociale.
Ces considérations sont surtout applicables aux pasteurs nomades qui se perpétuent, depuis l'origine des sociétés humaines, sur les plateaux de la haute Asie. Cette organisation sociale constitue une des formes les plus curieuses de l'humanité. Elle se manifeste par trois traits principaux : par la famille patriarcale ; par la possession de steppes fertiles donnant chaque printemps , pour la nour-
dant qu'ils exercent 3ur les mdigèi)^s. Plusieurs économistes s'inquiètent dfi sayjDir copament ^'éXMk^ Téquilibre ^ la popiïlai^on après des milliers d'années de progr^ès physiques et mprai^ : ijbs peuvent prendre confiance en l'avenir en constatant que la région chaude offre un débouché indéfini aux rejetons des familUssouches de la région tempérée.
47ft CHAPITRE VI — LES RAPPORTS PRIVES
riture des troupeaux, une abondante récolte d'herbes; enfin par les migrations et les travaux que commande l'épuisement périodique des herbes et des eaux. L'ordre moral et intellectuel se produit spontanément au milieu des loisirs réguliers de la vie pastorale; tandis que, dans la vie agricole, il se développe seulement quand la richesse s'accumule sans donner prise à la corruption. J'attribue à ces conditions premières les deux principales forces des peuples pasteurs : leurs fermes croyances religieuses, et leur hiérarchie de familles ou de tribus , assise à la fois sur la tradition et le mérite.
Les populations, dans ce Pays des herbes *^, constituent pour l'humanité une permanente réserve des travaux simultanés du corps et de l'esprit. Elles se distinguent entre toutes par leur frugalité et leur énergie physique, par la simphcité de leurs idées et par la justesse de leurs principes. Elles ont réformé par la conquête les nations agricoles de l'ancien monde , chaque fois que les classes dirigeantes y ont été envahies par l'antagonisme social, la corrup'tion des mœurs, la décadence physique et la confusion des idées.
10 La science sociale , dès qu'elle sera constituée , cherchera tout d abord ses principes élémentaires dans la connaissance de ces intéressantes populations. Pour désigner Timmense territoire qu*elles habitent , eue adoptera sans doute une dénomination que les Chinois appliquent, depuis un temps immémorial , à la partie de cette contrée qui confme à leurs frontières.
Les nomades des steppes asiatiques ont, dans tous les temps , rempli cet office pour l'empire chinois , et ils en assurent encore la durée. Ils sont prêts à reprendre ce rôle devant les râpes européennes, si, ce qu'à Dieu ne plaise , cellesci, dominées par un conquérant et ne trouvant plus dans leur concurrence mutuelle un moyen permanent de réforme , devaient retomber dans la corruption de Babylone, de Thèbes, de Rome ou de Constantinople.
La nature de mon sujet ne comporte pas de plus amples développements sur les rapports qui devraient être établis entre les Européens et les peuples inférieurs. J'en ai assez « dit pour faire comprendre que le perfectionnement et l'extension de ces rapports seraient un grand bienfait pour l'humanité. Nos classes dirigeantes , en particulier, se créeraient des collaborateurs pour la colonisation des plus fertiles contrées du globe. Elles trouveraient, chez les pasteurs nomades, un enseignement fécond; elles s'assureraient de salutaires préservatifs contre l'esprit de vertige et d'erreur que suscite périodiquement l'abus du loisir et de la richesse.
En résumé, les rapports privés des familles et des nations, considérés dans leur ensemble, confirment et complètent les principes que j'ai déduits, aux précédents chapitres, de l'étude
Spéciale de la religion, de la propriété, de la famille , des professions usuelles ou libérales , des communautés et des corporations.
Les peuples modernes ne voient point dans l'égalité un principe fondamental ; ils se préoccupent même moins que ne Font fait la plupart des peuples anciens de créer Tégalité des conditions. A la vérité, ils restreignent ou détruisent les inégalités factices fondées sur les privilèges et les monopoles ; mais ils laissent un libre développement à celles qui, résultant de la diversité des hommes, sont, à vrai dire, d'institution divine.
En supprimant ainsi les privilèges, les modernes donnent un grand développement à la liberté. Ils se gardent cependant de l'ériger en principe absolu , et ils maintiennent fermement, dans certains rapports privés, les régimes d'autorité et de contrainte.
Chez les modernes, les imperfections intellectuelles ou morales, et parmi celles-ci l'imprévoyance, restent, cotnme elles l'ont été chez les anciens, une cause formelle d'infériorité et de dépendance. Sous tous les régimes, en eflfej;, les familles incapables de se soutenir elles-mêmes ont dû ou doivent encore demander assistance aux autres. Cependant les rapports sociaux que cette nécessité fait naître tendent de plus en plus à se modifier. Chez les anciens, la subordination d'une famille à une autre était établie par l'auto-
s 51. — L'HARMONIE SOCIALE ET LA CONCURRENCE 479
rite ; tandis qtie, chez les lûôderfies , elle résulte des liens volontaires de protection et d'obéissance.
L'interruption brusque de ces rapports, sous diverses influences accidentelles, a créé de nos jours dans l'Occident le paupérisme : le remède à ce fléau ne se trouve guère, au milieu des tentatives qui se font de toutes parts, que dans la réorganisation du patronage.
Les patrons volontaires du nouveau régime s'appuient sur le travail plus que sur la force. Sous ce rapport, ils ont plus de droits que les anciens seigneurs féodaux à la considération publique. Exposés à la concurrence de toutes les familles, ils doivent se garder de la corruption qui amènerait leur perte. Ils évitent cet écueil quand ils demandent au talent et à la vertu le moyen de conserver ou d'accroître l'influence des aïeux. Ils sont alors éminemment propres à guider les classes vicieuses ou imprévoyantes , à créer d'utiles relations entre les nations civilisées , et à protéger, dans leurs entreprises commerciales, les races sauvages.
Les patrons qui dirigent, selon les principes que je viens d'exposer, les rapports privés des familles, des associations et des peuples, peuvent, aussi justement que les patrons des anciens régimes sociaux, être groupés sous le nom de classes dirigeantes. Quant aux chefs de famille
que l'opinion publique distingue particulièrement au sein de ces classes , ils constituent partout les vraies Autorités sociales. Tel est le sens attribué, dans cet ouvrage, à des expressions que j'ai définies en partie dans la préface et dans les précédents paragraphes. Je les emploie d'ailleurs fréquemment, parce qu'elles désignent un élément essentiel à toute constitution sociale.
Je montrerai dans le chapitre suivant que les classes dirigeantes , qui s'élèvent à cette hauteur, manifestent également leur supériorité dans la vie publique. Je prouverai aussi que, toîit en gardant leurs situations privées, elles sont fort aptes à exercer certaines fonctions du gouvernement.