CHAPITRE VI
Diliges proximum tniim sicut teipsum.
( Saint Matthieu , xxii t S9. )
l'inégalité, créée dans l'ancien régime par les privilèges naît, dans le régime moderne, de la liberté
Les cinq chapitres précédents m'ont fourni l'occasion de considérer, dans leurs rapports spéciaux , les cinq groupes principaux d'intérêts privés. J'y ai décrit ce qui dépend de la religion , de la propriété , de la famille , du travail et de l'association. Je n'ai donc à traiter ici que des rapports généraux qui ne se rattachent particulièrement à aucun de ces groupes.
Il n'est pas nécessaire de démontrer avec détail que la pratique du précepte pris ci-dessus pour épigraphe doit créer les meilleurs rapports privés entre les individus , les familles , les provinces et les nations. Tous les peuples qui, pendant
de longues époques, ont joui de la paix sociale, se sont plus ou moins inspirés de ce précepte. Ceux qui Font méconnu ont été aussitôt soumis à de dures épreuves. Si, depuis quatre siècles, les Européens ont été désolés par les révolutions, c'est parce qu'ils ont oublié ce grand enseignement de rÉvangile en perdant l'esprit du chris-t tianisme.
Les nations qui, depuis deux siècles, se privent de la lumière chrétienne (§9) sont peu à peu conduites à fonder les rapports sociaux, non plus sur le principe salutaire de l'amour du prochain , mais bien sur l'idée de l'égalité ; quelques esprits absolus prétendent même élever cette idée à la hauteur d'un dogme justifié par la raison et par l'histoire.
Assurément, l'opinion publique résiste à cette exagération , même dans les États du Continent où les croyances se sont le plus affaiblies , et elle se refuse généralement à accepter les pratiques d'égalité imposées par la contrainte. Les nations qui représentent le mieux l'esprit européen se bornent à réclamer l'abolition de l'inégalité forcée, c'est-à-dire des privilèges conférés par l'ancien régime à diverses classes de la société. Cependant, ceux mêmes qui donnent cette juste interprétation au mot égalité , se laissent aller souvent à des inductions exagérées qui aboutissent à une
fausse conclusion. Ils se persuadent que toutes les forces sociales tendaient autrefois à constituer rinégalité des familles , et ils affirment que les meilleures constitutions s'emploient aujourd'hui à établir l'égalité. L'observation méthodique des deux époques conduit à une toute autre conclusion.
Les provinces slaves de l'Orient qui conservent à certaines familles les distinctions seigneuriales, sont en même temps celles qui se préoccupent le plus d'établir, autant que possible, l'égaUté dans la masse de la population. Elles atteignent ce but en faisant agir trois influences qui se superposent en quelque sorte pour conjurer l'effet de certaines défaillances individuelles. Le seigneur est tenu de secourir, au moyen des produits de la propriété , les familles qui tombent au-dessous d'un certain état de bien-être. Le régifne de communauté restitue périodiquement aux familles en décadence la terre arable aliénée pendant l'époque précédente (§ 16). Enfin le régime patriarcal oblige tous les garçons à se marier dans la maison paternelle, et à consacrer leurs efforts à la prospérité commune.
Les anciennes communautés rurales qui subsistent encore ou qui ont pris fin de nos jours (§ 42), montrent assez que la même direction avait été imprimée chez nous, pendant le moyen âge , aux populations des campagnes. D'un autre côté ,
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les corporations d'arts et métiers, dont il reste en Allemagne et en France de nombreux vestiges , tendaient toutes à imposer ce même système aux populations urbaines, et à conjurer chez elles l'inégalité qu'eût produite le libre développement des talents et des aptitudes. Plus on étudiera l'ancien régime, dans les documents que le temps a conservés ou dans les institutions qui sont encore en vigueur, et plus on se convaincra que, tout en accordant des privilèges à quelques familles , il tendait surtout à assurer l'égalité aux masses.
Le caractère distinctif du régime nouveau est de détruire systématiquement les influences qui maintenaient autrefois parmi les populations une sorte d'égalité forcée, ou tout au moins de donner à chacun la faculté de s'en affranchir. Il suffit, en effet, de jeter les yeux sur les sociétés de notre temps pour comprendre que les individus , dégagés des entraves de la propriété collective , et soustraits à la dépendance qu'imposaient autrefois les autorités seigneuriales et patriarcales ou communales (§ 42), s'élèvent rapidement s'il sont la vertu et le talent; tandis qu'ils tombent non moins vite s'ils sont incapables et vicieux. P^rmi les dispositions qui engagent ainsi les hommes dans ces voies opposées, on aperçoit d'abord celles qui se lient à la production et à l'emploi de la richesse. Mais en pénétrant plus avant dans la
recherche des causes, on reconnaît que le progrès ou la déchéance des familles sont une conséquence directe de l'aptitude ou de l'impuissance à pratiquer les devoirs imposés par la loi morale.
Lorsque , suivant la méthode décrite au début de cet ouvrage (§7), on consacre quelques semaines à l'étude approfondie d'une famille , on constate que , dans toutes les contrées et dans toutes les conditions, le chef de famille a, pour stimulant principal , l'amour qui l'attache à la femme, aux enfants et aux vieux parents. Animé de ces sentiments, l'homme triomphe à la longue de toutes les difficultés de sa situation; tandis que, livré à l'égoïsme et aux appétits sensuels , il laisse tarir les meilleures sources de prospérité.
Quant aux préoccupations spéciales qui élèvent ou abaissent les familles, je place au premier rang celles qui engendrent ou détruisent la prévoyance. En conseillant un emploi judicieux des produits du travail, cette vertu crée, pour ainsi dire, une seconde fois la richesse. Elle donne en outre aux individus une sécurité que les traditions patriarcales ou communales ne leur procuraient qu'aux dépens de l'indépendance individuelle. A ces deux titres, la prévoyance est une des qualités essentielles aux peuples libres. Malgré les améliorations qui honorent notre temps , elle est plus rareaujourd'hui qu'elle ne l'était avant nos révolutions dans les classes inférieures. Ceux^ qui ont le
devoir de restaurer la paix sociale doivent chercher les causes de cette décadence. Ils les trouveront surtout dans les perturbations qui depuis 1793 ont sans cesse troublé Tordre matériel et moral de la société.
La prévoyance est un ensemble de sentiments et d'habitudes portant certains hommes à ne pas se contenter du bien-être qui leur est personnellement acquis , mais à se préoccuper sans cesse d'en assurer la continuation , soit à eux-mêmes ^ soit à leurs descendants. L'homme prévoyant aime le travail qui produit la richesse; il recherche peu les jouissances matérielles de la consommation; il se complaît dans l'épargne qui donne une satisfaction directe à sa préoccupation principale. La prévoyance n'est point une disposition naturelle qui , semblable à certains caractères physiques par exemple , distingue tous les individus appartenant au même lieu social. Gomme les aptitudes morales, elle appartient à cette catégorie de facultés qui se propagent inégalement par la pratique de la vie. Parmi les mobiles dominants que l'observation signale , il faut placer en première ligne les suivants : l'influence de la famille, de l'éducation et du mariage ; les habitudes imprimées par la loi , les mœurs , la Coutume , ou la profession, et surtout par l'exercice plus ou moins développé du libre arbitre. Il faut également tenir compte des conditions imposées par le climat,
par la constitution topographique, par les courants sociaux, par l'habitation urbaine ou rurale. L'action combinée de toutes ces tendances a pour effet de développer ou de restreindre la prévoyance et de produire , d'un lieu à l'autre , des résultats fort différents.
En fait, par suite de l'inégalité naturelle et de l'impulsion imprimée pendant les derniers siècles aux divers États européens, la plupart des populations se présentent encore à notre époque dépourvues de cette vertu. Jusqu'à ce jour , la tendance à la propriété par l'épargne ne se révèle , sous les heureuses influences précédemment énumérées , que dans des groupes peu nombreux et chez de rares individualités. Je ne connais pas d'étude plus intéressante et plus fructueuse que celle qui a pour objet de déterminer les caractères sociaux des professions et des localités ^ où les traditions de prévoyance restent à la fois fécondes et spontanées.
L'imprévoyance reste donc de nos jours un des traits dominants des mœurs européennes ; et si elle ne produit pas de plus grands maux, c'est que la force des choses et une sorte d'instinct de salut public soumettent presque partout les masses à une minorité prévoyante. Cette nécessité suffirait seule pour maintenir pendant longtemps des
1 Les Ouvriers européens, p. 20, 86, 146, 176, 182, 200, 230, 236,248,260,266.
inégalités considérables dans les sociétés modernes , alors même que celles-ci , s'écartant de leur principe, tenteraient encore de réagir contre la nature des hommes et d'établir l'égalité au moyen de dispositions coercitives.
Partout les hommes imprévoyants se reconnaissent aux mêmes traits caractéristiques. Ils s'appliquent rarement au travail avec l'énergie que donnent aux âmes fortement trempées le sentiment du devoir et les autres convictions dérivant de l'ordre moral. Parfois ils ne s'y soumettent que par la contrainte , ou sous l'aiguillon d'une impérieuse nécessité. Ils recherchent, au contraire , avec entraînement les satisfactions que procure la consommation immédiate des produits obtenus par le travail. Souvent même ils font la dépense avant de toucher la recette, et ils s'efforcent constamment d'obtenir, à l'aide du crédit, cette anticipation de jouissances. Ils s'empressent de dissiper les capitaux accumulés par les aïeux, aussitôt que la propriété leur en est dévolue par héritage. Les plus excusables sont moins vivement sollicités par leurs appétits : ils peuvent conserver le foyer paternel et les objets d'usage journalier ; mais cette modération ne dépasse point le cercle des nécessités du temps présent. Il ne leur vient jamais à la pensée de sortir de leur quiétude ou de s'imposer des privations pour assurer le bien-être de leurs descendants. Abandonnés à
leur propre initiative, les adultes imprévoyants se trouvent plongés dans le dénûment, dès qu'un événement imprévu vient déranger Tordre des travaux ou le cours régulier de l'existence , et ils ne peuvent plus dès lors subvenir aux besoins des femmes, des enfants et des parents vieux ou infirmes.
Placés à la tète des familles instables (§ 24) , ils troublent la société , ne fût-ce qu'en laissant souffrir ceux qui vivent sous leur dépendance. Leur influence devient plus funeste lorsqu'il y a chez eux, non pas seulement absence de vertu , mais encore penchant décidé au vice et à l'intempérance. Ces individuaUtés inférieures ne pourraient réellement concourir à la prospérité commune que si elles se trouvaient contenues dans leurs appétits, au miUeu de familles patriarcales, par l'autorité de chefs prévoyants. Et lorsqu'on étudie le régime patriarcal chez les nomades contigus à l'Asie et chez les agriculteurs russes , on s'aperçoit bientôt que l'impuissance des jeunes ménages à se gouverner eux-mêmes est la véritable cause qui maintient cette organisation sociale , malgré des résistances individuelles , persistantes et énergiques.
C'est par cette même cause que les Européens occidentaux, parmi lesquels la prévoyance est plus développée, ne sauraient cependant trouver le bien-être et la stabilité en dehors des familles-
souches. Celle-ci forment, entre les familles patriarcales et les familles instables, un terme moyen qui paraît correspondre aux éternelles inégalités de la nature humaine, et qui se prête à tous les progrès et à toutes les exigences légitimes de rintérêt personnel. Fondées, selon d'admirables traditions (§ 30), sur la Liberté testamentaire, et sur une loi ab intestat encourageant le travail, elles donnent satisfaction à tous les instincts d'indépendance. Elles assurent, en outre, l'existence des individualités qui ne pourraient se suffire à elles-mêmes. Enfin, plus que toute autre institution, la famille-souche a pour effet de mettre les individus à l'abri du dénùment, et de conjurer ainsi l'une des formes les plus fâcheuses de l'inégalité.
La prévoyance n'est point une quaUté isolée : elle est en connexion intime avec la tempérance, la simplicité des goûts et la modération des désirs; elle est le point de départ des propensions les plus recommandables. Malheureusement, comme les autres vertus humaines, elle se lie aussi par d'intimes affinités aux plus redoutables fléaux de la société, à l'orgueil et à l'égoïsme. Lors donc qu'elle se développe chez des natures grossières ou rebelles aux influences morales, elle engendre aisément l'insensibilité pour les souffrances d' autrui, ou la dureté envers les inférieurs. Je m'explique ainsi que les individus II 12
élevés, par une âpre accumulation de l'épargne, aux premiers échelons de la propriété, soient habituellement antipathiques aux masses d'où ils sont sortis.
La prévoyance, pour être tout à fait bienfaisante, doit être tempérée et ennoblie par la plus haute vertu sociale, par l'esprit de charité et de dévouement. C'est alors seulement qu'elle devient le signe manifeste de la supériorité. Si le christianisme remplit le premier rôle, chez les peuples civilisés, ce n'est pas seulement parce qu'il conserve l'esprit d'initiative, tout en réprimant l'orgueil (§ 12) ; c'est, en outre, parce qu'il concilie mieux que toute influence purement humaine la prévoyance et l'amour du prochain.- Cependant les meilleures constitutions sociales n'abandonnent pas exclusivement à la reUgion cette mission tutélaire : elles poursuivent de leur côté le même but, en mettant en jeu les influences civiles et politiques compatibles avec la liberté. Ainsi, en décrivant au chapitre suivant la constitution britannique, je montrerai que les élections (§ 60) et diverses réunions populaires y ramènent incessamment les riches au sentiment de leurs devoirs envers les pauvres.
Les proclamations de principes qui, depuis 1789, signalent avec persistance les nouveautés révolutionnaires comme particulièrement propres à produire l'égaUté, sont en contradiction
avec les faits que je viens d^exposer. En voyant tant de confianjce , on serait tenté de croire que les inégalités qui résultent partout de la diversité des aptitudes physiques et morales, se trouvent neutralisées chez nous, plus qu'ailleurs, par des propensions exceptionnelles. Les études comparées que j'ai faites à ce sujet m'ont toujours conduit à la conclusion inverse : la France est, entre les nations européennes, la moins portée à l'égalité ; et je vais d'abord justifier cette assertion par des faits.
Les véritables inclinations de notre pays se révèlent souvent à l'observateur par les faits et les sentimtents qui se rattachent à l'usage des titres de noblesse. L'un des toaits les plus affligeants de la décadence de l'ancien régime est l'obstination avec laquelle la noblesse, privée de ses anciennes attributions et déchue de la supériorité qui s'attache à l'accomplissement d'un devoir public, revendiquait des privilèges surannés ^ et un ascendant fondé uniquement sur la naissance.
Depuis la Révolution, l'ancienne caste n'a pas cessé de déchoir : les grandes situations se sont constituées pour la plupart en dehors d'elle , et il serait difficile de citer aujourd'hui une seule qualité qui lui soit exclusivement propre. Elle est même moins liée que le reste de la nation au
2 Le duc de Saint-Simon a peint à son insu , dans ses Mémoires , cette décadence de la noblesse , en décrivant Va/faire du Bonnet,
mouvement utile de la société ; et elle abandonne, par conséquent, de plus en plus aux autres classes l'influence qui se fonde sur la vertu et le talent, sur le travail et la richesse. Elle n'a donc plus désormais aucun droit spécial à la considération publique. Cependant les mœurs maintiennent avec persistance le prestige de la noblesse ; et Ton ne peut trouver pour cet engouement d'autre explication qu'une soif insatiable de privilèges, et la répugnance pour l'égalité dans ce qu'elle a de naturel et de respectable. Les filles de toute condition , ayant à faire choix d'un époux, préfèrent presque toujours à l'homme doué de vertu, de talent et de richesse, le noble dépourvu de ces qualités. Les pères de famille eux-mêmes, élevés par le travail aux premiers rangs de leur profession, croient rehausser cette situation en s' alliant à des familles titrées. Ce prestige du nom n'est pas acquis seulement à ceux qui en sont dignes, c'est-à-dire aux hommes dont la valeur personnelle est rehaussée par la renommée d'ancêtres ayant notoirement rendu de grands services au pays. Il est exploité avec profit par des personnes qui se sont attribué, à l'aide d'une usurpation manifeste, cet avantage si envié. Le succès universel des usurpateurs de titres se fonde évidemment sur une aberration populaire, entretenue par un puéril instinct d'inégalité.