‹ La réfugiéeChapitre 1 sur 17 · ENTREVUES · texte numérisé non relu

ENTREVUES

Le Baedeker à la main, quelques touristes contemplaient cette façade dentelée de l'hôtel de ville que prolonge, à droite, la chapelle du Saint- Sang. Il y avait trois Anglaises, un Français, une famille allemande.

Parmi ces étrangers, deux Belges, un homme d'âge mûr et une jeune fille, allaient et venaient devant le porche ogival qui donne accès à la petite église. Eux ne regardaient pas le monument dont la vue, sans doute, leur était familière. Leurs yeux se fixaient plutôt sur les rares voitures qui traversaionMa]>lace,etdont le roulomont troublait, durant quelques iiisliiiits, le câline piovcrhial do Bruges.

Ils attendaient quelqu'un.

— Ce retard est inconvenant, prononça enfin M. Van den Berghe, sans que l'expression de son visage ni le son de sa voix eussent trahi quelque impatienpe.

Ce n'était pas une parole de mauvaise humeur, c'était l'arrêt d'un juge.

Une furtive rougeur anima le teint de la jeune fille. Elle trouva tout de suite une excuse.

— Peut-être un accident, mon oncle...

L'oncle ne répondit pas. A l'autre extrémité de

la place, par la rue Philipstock, une automobile venait de déboucher, qui passait maintenant devant la statue de Memling.

• — Les voici, dit brièvement la jeune Belge, devenue, cette fois, un peu pâle.

Le temps d'articuler ces mots, la voiture était là.

— Bonjour, Ghislaine !

Sans même enlever son cache-poussière ni son long voile d'auto, Régine de Souzay, avec empressement, était descendue et serrait la main de son amie.

— Comme il y a longtemps que je ne vous ai vue !... Pas depuis le couvent.

Puis se retournant:

— Monsiour votre oncle, sans doute?

— Oui.

11 y eut un court silence, tandis que M. Van dm l>Hrgho s.iln.iil..

Mais, très maîtresse de soi, vite Régine reprit :

— ... Que je vous présente mon frère!

Bien que celui-ci se sentit examiné, par la nièce comme par l'oncle, il s'inclina, avec une parfaite aisance.

C'était un jeune homme, de vingt-cinq à trente ans, dont les manières et Ja mise décelaient une distinction native, encore aflinée par l'usage du monde. Ghislaine, du premier regard, le remarqua. Son clair et pur visage, qu'elle voulait impassible, laissa deviner pourtant cette impression favorable. Elle le trouvait charmant, ce frère do son amie, grand, mince, élégant, avec cette souplesse que donne l'habitude des sports. Il avait les traits lins, réguliers, le front haut et large, et, sous l'arc bien tracé des sourcils châtains, les yeux d'un bleu limpide. Presque noire, comme les cheveux, la moustache, soyeuse, ombrait délicatement dos lèvres qui semblaient prêtes à sourire.

Il ne paraissait point troublé de son rôle de prétendant.

— Ma sœur et moi, dit-il, nous comptons sur vous, mademoiselle, pour nous montrer toutes lea merveilles...

— Vous ne connaissez pas Bruges?

— Non.

Adroitement, Régine s'était rapprochée de \l. \'an den Berghe. Le jeune comte Guy de Souzay

et Gliislaino de Gelrode, marchant côte à côte, entrèrent les premiers dans la chapelle du Saint- Sang.

Riches musées, vieilles églises, classiques paysages vantés par les guides, servent souvent de cadres à ces rencontres préparées où un jeune homme et une jeune fille, se voyant pour la première fois, doivent, en moins d'une heure, se juger mutuellement et décider de leurs vies. Il est plus rare que le site, l'architecture ou les tableaux soient, en pareil cas, le sujet de leur entretien. Mais mademoiselle de Gelrode aimait en artiste, et le faire des peintres flamands, et les hauts beffrois, et les pignons sculptés, et les gothiques cathédrales, richesses de son pays. Elle voulait savoir si le jeune Français qu'on lui présentait aujourd'hui était capable de partager ses admirations.

Sans tarder elle l'interrogea. Elle fut un peu déçue par les réponses qu'elle obtint.

Guy de Souzay avoua d'abord posséder sur l'architecture des données assez vagues.

— Où allons-nous maintenant? demanda, malicieux, M. Van den Berghe, après que l'on eut visité la chapelle et l'hôtel de ville.

(jliisiaine n'j)on(iit :

— A l'hùpilal SaiuL-Jean.

Et, se tournant vers le jeune homme :

— Aimez- vous Ja peinture, monsieur?

— Mais oui... je... je vais tous les ans au Salon.

Quelques instants plus tard, on sonnait à une porte cochère s'ouvrant sur une rue étroite, en face de l'église Notre-Dame. Une religieuse introduisait les quatre visiteurs dans la salle qui renferme la châsse de sainte Ursule.

— Vous ne voyez guère, au Salon, de pareilles choses, dit M. Van den Berghe, en commençant d'expliquer les peintures qui ornent le fameux reliquaire.

Ghislaine, à son tour, lit remarquer au frère de son amie le mariage mystique de sainte Catherine.

— Regardez, disait-elle, l'exquise expression du visage de la sainte et la grâce toute céleste de l'Enfant divin.

— Très joli... très joli..., approuva le jeune homme.

Puis interrogeant :

— De qui donc est ce tableau?

— Tous, ici, sont de Memling.

— Ah ! c'est vrai.

Il était trop intelligent pour ne point comprendre qu'il eût froissé mademoiselle de Gelrode et son oncle, en n'admirant pas ces chefs-d'œuvre qui leur étaient chers. En partie, d'ailleurs, il en saisis-

sait la beauté. Mais ni son échioation ni ses goûts ne l'avaient préparé à partager, pour un maître flamand du xv^ siècle, tant de fervent enthousiasme. Malgré son habitude du monde, et la science de parler pour ne rien dire qu'il y avait acquise, il ne se trouvait plus tout à fait à l'aise, il éprouvait j'ne instinctive crainte, analogue à celle qu'il avait ressentie quand, se présentant pour la première fois au baccalauréat, il avait été collé à Voral, sur Ésope confondu avec Hérodote.

Sa sœur, s'apercevant de son trouble grandissant, vint, très à propos, à son secours. Les femmes sont divinatrices et possèdent cette faculté si précieuse de pouvoir, en une minute, se mettre au ton d'une conversation, comme au courant du sujet que l'on y traite. La veille, on eut demandé à Régine de Souzay quels artistes avaient illustré les Flandres, elle eût seulement nommé liubens et Remlirandt. Elle venait de comprendre qu'il fallait aujourd'hui s'extasier sur Meiiding qu'elle ignorait hier, ol, d'un ton convaincu, s'écriait : (( Quel génie ! »

M. Van den Berghe en était satisfait. Il le témoignail en faisanl. pari à la jeune Française de ses théories roulumières. Il lui vantait sa chère Belgique, allirmaut avec une tendresse patriotique, naïv<» peut-êlre mais touchante, que c'était « la perle » di^s pays de l'ICurope. El, des œuvres d'art

qu'il avait sous les yeux, il passait à tant d'autres, encloses dans les limites étroites de son pays. De Malines, de Louvain, d'Anvers, de Bruxelles, de Liège, de Namur, de Tournai, et de Gand, il énumérait les monuments remarquables, les richesses contenues dans les bibliothèques, dans les musées, dans les églises.

Régine de Souzay l'écoutait, et trouvait même çà et là une adroite réplique, mais tout en continuant de regarder son frère avec un peu d'anxiété. A part soi, elle regrettait d'avoir contribué à décider cette entrevue de Bruges. Guy n'eùt-il pas bien autrement brillé au mili«'ii (Tune réunion mondaine, sur un champ de course», sur la pelouse de quelque garden-party, sur quelque j^lage à la mode, ou, tandis que se fussent déroulées les ligures d'un cotillon, dans quelque salon élégant do Paris? On eut mieux fait encore d'attendre riiulonuie et de le montrer à Ghislaine à cheval, en habit rouge, galopant dans les bois derrière la meute hurlante, puis fêté par tous, et de toutes admiré, dans la gloire d'un hallali.

Pourquoi donc avoir choisi cette vieille cité flamande qu'on a pu appehîr Bruges-la-Morte, qui parle d'un passé que Guy connaissait peu. C'était une maladresse, et qui devait peser sur les trop longues heures qu'on allait vivre ensemble. Car M. Van den Berghe ne se lassait pas de faire admi-

s LA RKFUGIEE

rer Bruges. Il fallut voir Notre-Dame, Saint-Sauveur, y faire découvrir chaque tableau, monter au befl'roi, entrer au béguinage, se promener lentement au bord du lac d'Amour.

De temps à autre, encore, Ghislaine questionnait Guy.

— Cette ville vous plait-elle?

Il ne mentait pas.

— Très franchement, je la trouve un peu triste. Pas de mouvement, pas de vie.

— C'est bien joli, pourtant. Voyez ce vieux pi-gnon, cette tourelle, ces verdures que le lac reflète.

— Oui...

— Vous n'en êtes pas charmé?

— Si...

— Je suis sûre que vous préférez la Touraine.

— Oh !... c'est mon pays.

— Celui-ci est le mien.

Il la regarda, inquiet.

— Vous n'en aimerez pas d'autre?

— Je ne sais pas, monsieur.

Ils se turent, s'arrêtèrent. M. Van den Berghe et Régine s'étaient, volontairement peut-être, laissé devancer par eux.

— Je vous parais stupide, dit le jeune homme brusquement.

— Oh ! vous vous méprenez, monsieur, je vous assure.

Elle était très polie et elle était très bonne. Elle eut peur de l'avoir centriste.

-T~ Il faut me pardonner, si je vous ai fait de la peine. Je cherchais à savoir...

— Si je suis digne de vous?

— Non. Si nous sommes faits, monsieur, pour nous comprendre.

— Et... le résultat de cet examen?..

Elle ne répondait pas. Il baissa la tête.

— Vous n'osez pas me le dire?...

Elle hésita encore. Et puis, très posément :

— Ce n'est ni oui, ni non. J'y réfléchirai.

II entendit sans broncher cet arrêt, trop peu flatteur et trop peu définitif pour lui plaire. Mais, levant les yeux, il les fixa, respectueux, étonnés, sur celle qui tenait en mains sa destinée.

Elle était encadrée comme à souhait par la brume flamande, la vieille ville silencieuse, l'onde tranquille du lac.

Ce n'était point une sémillante beauté. Elle apparaissait grave et pure, presque immatérielle avec son blanc visage, ses yeux très clairs et ses cheveux pâles. On eût dit l'une des Vierges contemplées tout à l'heure, l'une des Vierges que Memling a peintes, et que Guy avait trouvées belles, sans les comprendre tout à fait.

— Nous sommes d'accord, dit joyeusement

Régine, quand, aux côtés de M. \'an den Berghe, elle eut rejoint son frère et son amie.

— Sur quoi? demanda Ghislaine, avec une nuance d'inquiétude et un demi-sourire.

— Voici. Monsieur votre oncle et vous, ma petite amie, vous viendrez nous rendre notre visite... Vous ne voulez pas?

— Je n'ai pas dit non.

— Ni oui, fit Guy, taquin.

Elle rougit un peu.

— C'est mon oncle qui décide, dit-elle, et j'obéis. J'aurai d'ailleurs, Régine, grand plaisir à vous revoir. Êtes-vous à Ostende pour toute la saison?

— Mes parents ne font jamais de projets à l'avance, répondit mademoiselle de Souzay, évasivemont. Mais nous sommes libres jusqu'aux chasses.

— Vous chassez beaucoup?

Régine avait voulu provoquer cette question qui allait permettre à son frère de traiter un sujet par lui connu, par lui aimé. Pour le jeune comte de Souzay, en effet, comme pour son père, l'art de la vénerie n'avait pas de secrets. Il retrouva vite, en parlant de son plaisir favori, l'entrain que ne lui pouvaient donner des remarques d'archéologie. Sa sœur se réjouit du tour que prenait l'entretien. Guy n'élait phis le candidat un peu inquiet qui

pèse ses réponses, craignant que son ignorance n'amène une sottise Sûr de soi, maintenant, il redevenait gai, spirituel. Il contait drôlement d'amusantes anecdotes. Mademoiselle de Gelrode et son oncle riaient.

Quand le frère et la sœur furent partis, M. \'an den Berghe demanda :

— Eh bien, Ghislaine?

— Je suis très indécise.

— Je le comprends.

— N'est-ce pas?

— Oui. Très joli garçon, distingué, racé, comme dit maintenant leur littérature. Et puis, sa sœur est charmante.

La jeune fille sourit.

— J'aime IxMiiconp sa sœur. Nous (H ions très liées, au Val-Sainitî-Madohàne,

— Elle y a fait toute son éducation?

— Depuis que les rehgieuses sont venues s'y établir, n'ayant pins W droit d'enseigner en France.

— C'est pour cela, sans doute, qu'elle aime tant la Belgique, qu'elle s'intéressait à ce que je lui racontais... Et le jeune homme, lui, on a-t-il fait ses études?

— Je ne me le rappelle plus. Pourtant madame Marie-Alice me l'a dit.

— En tout cas, on ne lui a pas appris ce que

c'était que Memling, ni Fourbus, ni Janssens, ni même les van Eyck. Je ne sais pas s'il distingue le gothique flamboyant du style Louis XIV, mais en autos, en chevaux, en chiens, il s'y connaît.

Peu de jeunes filles sont insensibles aux railleries atteignant l'homme qu'il est question, pour elles, d'épouser. 11 eût été particulièrement pénible à mademoiselle de Gelrode d'accepter un prétendant incapable d'obtenir toutes les sympathies du frère de sa mère, seul parent qui lui restât.

— Je suivrai vos conseils, mon oncle, dit-elle, un peu piquée de la critique qu'il avait émise.

II se récusa.

— Je n'ai pas de conseils à donner. Cette famille est recommandée par les religieuses qui vous ont élevée. D'après ces dames, le jeune homme a une bonne conduite. Il porte un beau nom. Il est... bien.

— Il vous déplaît?

— Non... Ah ! Je ne dis pas que ce soit, à mes yeux, le type rêvé... Je lui reproche surtout de ne rien faire.

— Mais, mon oncle, en France, la noblesse...

— Je sais... Je sais... Mais je dis que c'est un malheur.

De cet entretien la jeune fille voulut tirer une conclusion. Elle demanda :

— Vous n'êtes pas d'avis que nous allions à Ostende?

— Au contraire, Ghislaine, je vous y engage. Nous verrons là les parents. C'est beaucoup.

Ostende. Ses rues larges, droites, claires, luxueusement bâties, et un peu banales. Plus loin, les restaurants, les cafés, les hôtels, la masse moresque du Kursaal, la digue, et, par delà, l'horizon lumineux de la mer.

Ghislaine de Gelrode n'avait rien vu de tout cela. Elle était trop préoccupée de la rencontre décisive qui, aujourd'hui, se préparait. Elle sentait que d'une attitude, d'un mot, d'un sourire peut-être, allait dépendre son avenir, et elle avait peur.

Plusieurs motifs concouraient à la rendre, plus que toute autre en pareille circonstance, craintive. Elle était orpheline. Pas de mère pour lui dire : « Sois confiante... » ou bien : « Crois-moi, réponds-lui non. » Pas d'enveloppante tendresse, premier besoin d'un cœur qui tremble à la veille de se donner. M. \"an den Berghe était un très brave homme; mais on ne supplée pas aux délicatesses maternelles.

Et puis Ghislaine était de cette race, calme et sage, qui se défie d'un entraînement, qui mesure et pèse toute chose, qui réfléchit même pour aimer. Elle gardait, nnliii, de la première entrevue cette souffrance que nous laissent des impressions con-

tradictoires, partant incapables de nous déterminer. Guy de Souzay l'attirait, l'effrayait en même temps. Elle eût voulu indéfiniment ajourner une résolution, le revoir souvent et ne lui rien répondre.

Cette indécision allait s'accroître de l'effet produit sur Ghislaine par les parents du jeune homme.

Dans le banal salon d'hôtel où l'on avait fixé rendez-vous, le marquis de Souzay, accompagnant Régine, apparut le premier. Il avait belle allure. Mince et grand comme son fils, il devait aux exercices physiques de ne s'être point alourdi. L'âge ajoutait encore au charme de sa personne. En le regardant, on ne regrettait ni la moustache ni les cheveux blancs, ni les rides légères qui se creusaient aux tempes. Car le teint restait coloré, le regard jeune sous les sourcils ne grisonnant qu'à peine. Et l'exquise distinction s'augmentait en empruntant aux soixante ans sonnés l'air déjà vénérable qu'ils donnent. Il n'avait pas vieilli et il faisait figure d'ancêtre.

Il fut, pour mademoiselle de Gelrodeet pour son oncle, fort aimable, ayant cependant le bon goût d'éviter une obséquiosité maladroite, gardant même une certaine réserve qui, sans être de la hauteur, demeurait de la dignité.

Cette attitude plut à Ghislaine. Dans des riens, dans la inrmière de saluer, dans le ton détaché de

la causerie, elle saisit cette nuance délicate : le marquis de Souzay laissait entendre qu'il la savait riche, qu'il la trouvait charmante, qu'il ne ferait point de bassesses pour que son fils l'obtînt. Il semblait dire : « Nous voici ; prenez-nous comme nous sommes. » C'était là un discret et loyal hommage que la jeune fille joyeusement accueillit.

Elle ressentit une impression tout autre en face de madame de Souzay. Il était difficile de trouver une femme plus différente de son mari. La marquise n'avait jamais dû être belle. Depuis que toute grâce juvénile l'avait fuie, elle était vraiment peu agréable à voir. Sa toilette démodée y contribuait sans doute. Mais elle avait aussi des traits, comme des manières, rigides et manquant de charme féminin.

D'un regard, plus inquisiteur qu'indulgent, elle toisa la jeune Belge sans cherchera dissimuler cette curiosité qui se mêle, chez certaines mères, d'une instinctive défiance envers celles aux mains de qui.il s'agit de remettre le bonheur de leurs fils. Et ce ne fut plus Ghislaine qui interrogea. Ce fut la mère de Guy, qui, d'un ton un peu sec, presque cassant parfois, posa à la jeune fille une série de questions sur ses habitudes et ses goûts.

Étrange contradiction : mademoiselle de Gelrode avait reproché au jeune homme de se montrer superficiel ef léger. Elle jugea la mère trop austère.

16 LA REILGIEE

Et quand Guy, à son tour, vint prendre part à la conversation, elle fut heureuse de voir finir l'interrogatoire subi.

Régine, qui semblait être la cheville ouvrière du projet, par elle-même conçu, d'unir son frère à son amie, s'ingéniait maintenant à ménager aux jeunes gens un nouveau tète-à-tête. Elle proposa une promenade sur la digue. Le jeune homme appuya cette proposition avec une insistance qui flatta Ghislaine. Elle accepta, sortit en compagnie de Régine que Guy suivait. M. Van den Berghe, le marquis et sa femme restèrent tous trois dans le salon de l'hôtel.

La journée finissait. C'était l'heure où l'on va respirer la brise fraîchissante et voir le couchant incendier la mer.

Il ne s'agissait plus, pour Ghislaine et pour Guy, de regarder ensemble de vieux tableaux, de vieilles maisons, ni même ces eaux mortes du lac d'Amour qu'ils n'avaient pas pu voir du même regard. Maintenant ils étaient devant la mer vivante, presque pareille partout, et qui n'a point de patrie. Ce pur et grand spectacle allait-il les unir? Sentant, en face de lui, leurs âmes différentes, allaient-ils au contraire se quitter pour ne plus se revoir?

Cette (|uostion les troublait. En dépit des efforts (lt! KégiuG, ils restaient l'im et l'autre silencieux.

— Tu n'es guère aini.iblc, Guy, dit en riant

LA KKFlit.lEK l./

mademoiselle de Souzay. La vue de . la mer t'inspire donc le goût d'être muet comme un poisson ?

Cette boutade dérida le jeune homme. Il tint tête à sa sœur avec enjouement, Ghislaine les écoutait, amusée, mais sans se mêler autrement que par quelques monosyllabes à leur causerie.

— Et vous, ma petite amie, reprit Régine, impitoyable, voulez-vous laisser croire à mon frère que les Belges sont moroses ? Rappelez-vous, pourtant, que vous saviez rire, et même que vous étiez assez bavarde, au Val-Sainte-Madeleine !

Ghislaine ne résista pas à ce souvenir. L'insouciance heureuse des années de pension fut évoquée. Les deux jeunes filles se crurent bientôt revenues au temps joyeux de leur intimité. Le tour donné à la conversation devait aussi permettre à Guy d'y prendre part. 11 excellait à plaisanter, ayant naturellement de l'humour, joint à ce tact qui sait garder la mesure.

En cherchant, au bout de quelque temps, à analyser ce qu'elle éprouvait, mademoiselle de Gelrodc dut s'avouer qu'elle était à la fois contente et un peu choquée de se trouver si tôt, avec ce jeune homme qui sollicitait sa main, sur le pied d'une sorte de camaraderie. Cela lui semblait devoir exclure des sentiments plus profonds. En niéiin' IfMiips ([u'i'll*.' >'\\ ftHil, rb;irrin'(', «^ll»' IroiivaiL

hors (le propos co ton léger. De nouveau luttaient, en elle, un attrait et un eiïroi. Elle songeait : « Il me plaît et m'amuse. » Elle se demandait : « Est-il sérieux? »

Spontanément, elle lui posa cette question à lui-même, dès qu'ils furent seuls, Régine ayant su trouver un prétexte pour rentrer à l'hôtel un peu avant eux. <

Il en fut interloqué.

— Vous me demandez si je suis sérieux ?

— Oui.

— Mais, mademoiselle, c'est très difiicile de vous répondre.

— Pourquoi?

Il réfléchit un instant.

— Parce que... parce que je ne me le suis jamais demandé à moi-même.

— Vous ne cherchez pas à vous connaître?

— Je n'ai pas le temps...

— Ali ! vous êtes très occupé?

— Mais, oui. I/automne et l'hiver, les chasses, les déplacements. Au carnaval, Nice. Au printemps, Paris. L'été, les eaux, les voyages, la mer...

— Vous aimez la mer?

— Ça dépend. Beaucoup Deauville, à cause des courses... Ditiard aussi... Très gai.

— Ali ! El. lu mer... la mer. pour la mer?

Il comprit et se mordit les lèvres. Puis avec une humilité, moitié drôle, moitié touchante :

— Pardonnez-moi. dit-il, j'ai encore aujourd'hui très mal répondu.

Ghislaine sourit.

— Vous l'avouez avec beaucoup de franchise. Instinctivement il se redressa.

— Ah ! mademoiselle, je ne sais pas trop si je suis sérieux, mais je suis très franc.

— Vous ne craignez pas que cela ne vous nuise ?

— Quand ça mo nuirait !... En tout cas, p;is près de vous.

— C'est vrai. Et jiourtaut je veux être, moi aussi, très franche...

— Alors, c'est non?...

— Pas tout à fait. Mais je demande encore à réfléchir, je ne puis me résoudre à dire oui, tout de suite. C'est une chose si grave !

— r Vous croyez?

— Pas vous?

— Moi, dit-il, je crois que c'est une chose charmante, et très simple, de s'aimer.

Elle ne répondit pas. Elle comprit que ces mots l'attiraient encore, tout en lui faisant craindre {[u'elle et lui, comprenant difTéremment la vie, ne dussent être à jamais séparés...

Et tandis qu'ils revenaient, à pas lents, vers

l'hôte], la jeune fille, tristement, laissait errer son regard sur la plaine mouvante, qu'égayaient, au loin, quelques voiles, que le soleil, en «'abaissant, dorait, de Blankenberghe jusqu'à Nieuport.

M. REIGHENBACH

D'origine flamande, M. Van den Berghe habitait Bruxelles, et, pour l'été, s'était fait construire un château en pays wallon. Ayant des intérêts à Anvers dans une entreprise de transports maritimes, à Verviers dans une lilature, à Mons dans l'une des plus importantes houillères du Hainaut, il était chez lui dans toute la Belgique, il l'aimait toute. Cependant son séjour préféré était cette demeure qu'il avait lui-même bâtie, après avoir choisi l'un des sites les plus beaux de la pittoresque et vivante contrée qui s'étend de Liège à Namur. Usines et châteaux, petites villes et bourgs blottis dans la vallée, étages sur les pentes, modernes villas, donjons du moyen âge, sauvages rochers.

grasses prairies, carrières, champs de blé, houblonnières et vergers, loiit est rassemblé là, comme en un coin de terre privilégié de Dieu et chéri par les hommes»

L'habitation de M. \'an den Berghe était en harmonie avec ce pays, à la fois tourmenté, riche et fertile, que baigne la Meuse. Il avait copié, en la modernisant à peine, quelque irrégulière et gothique façade ornée de créneaux, d'entrelacs et d'encorbellements. Le ton rougeâtre de la brique jouait la patine du temps. Des plantes grimpantes ressemblaient aux parasites séculaires soutenant les murs qui s'écroulent. Dominant la vallée, encadrée d'un parc aux futaies ombreuses, cette maison, d'aspect romantique, contenait de vraies richesses. M. Van den Berghe était l'un de ces « amateurs d'art » qui dépensent sans compter en tableaux, statues, reliures anciennes, faïences, bibelots ou meubles, l'argent gagné par leur génie pratique d'hommes d'aiïaires. De même que son hôtel du quartier Léopold, à Bruxelles, son château était un musée.

Il se tenait de préférence dans la bibliothèque, une vaste pièce, éclairée de cinq fenêtres et où il avait réuni, avec ses livres les plus chers, ses objets les plus précieux. Dans les rares espaces laissés libres par les rayons courant le long des murs, se voyaient, en effet, là une curieuse estampe, ici

quplqnc triptyque peint par un maître, quelque miniature ou quelque statuette. Devant les croisées, (les vitrines, disposées horizontaitMiienl. contenaient d'intéressantes collections de médailles. Et, dans un angle, un meuble, soigneusement fermé, recelait de vieux manuscrits aux inimitables enluminures, et des incunables.

Malgré son plaisir de se trouver au milieu de ces cboses, par lui laborieusement rassemblées et qu'il aimait, M. Van den Berghe était soucieux depuis qu'il s'agissait du mariage de sa nièce. Il avait accueilli avec répugnance l'idée émise, quelques semaines plus tôt, par les religieuses du \'al-Sainte- Madeleine comme si cette idée fût venue contrarier un autre projet, nourri par lui depuis longtemps, sans qu'il en eût jamais parlé.

Il avait consenti, cependant, aux entrevues de Bruges et d'Ostonde, d'abord parce qu'il ne se reconnaissait le droit d'influer que très discrètement sur les décisions matrimoniales de Ghislaine, ensuite parce qu'il craignait, lui, célibataire endurci, de n'y point voir clair dans ces affaires de sentiment. L'affection qu'il portait à la tille de sa sœur, unique objet de ses tendresses familiales, unique héritière de ses biens, n'en continuait pas moins de lui inspirer une sorte de terreur, à la pensée que le comte Guy de Souzay serait peut-être le mari choisi par mademoiselle de Gelrode. Tout lui déplai-

sait dans oc mariage : la perspective de voir sa nièce s'éloigner, le péril plus grave de confier le bonheur de cette jeune fille à un jeune homme en qui semblaient se trouver réunis tous les défauts que M. Van den Berghe avait coutume de reprocher aux Français. Car, bien qu'ami de cette nation voisine, et, pour apprécier la valeur des liens qui l'unissÊfient à sa patrie, sachant assez l'histoire, l'oncle de Ghislaine se montrait, pour les Français en général, un peu sévère.

Il leur reconnaissait des qualités brillantes. Il les accusait d'être insouciants, légers, de changer aisément d'avis, de savoir mieux parler qu'agir, de se fier trop souvent aux ressources d'une intelligence très vive en négligeant le travail qui la développe et l'accroît. Au milieu dont le marquis de Souzay et son fils lui semblaient être de caractéristiques représentants, il reprochait, plus qu'à d'autres, le manque de sens pratique, le goût trop fréquent de l'oisiveté ou d'une vie gaspillée en d'inutiles plaisirs, le rôle trop facilement accepté de non-valeurs politiques et sociales résignées à n'être plus que le désuet ornement d'une société nouvelle en y rappelant un passé aboli.

Mais, que faire? Il comprenait bien que c'étaient ses idées, à lui, souvent exprimées devant Ghislaine, qui la faisaient hésitante et troublée, que le jeune Français, par les qualités que M. Van den Berghe

accordait à la plupart de ses compatriotes, par les défauts mômes dont il les chargeait, avait plu à la jeune fille. Et il était trop préoccupé du devoir de faire sa nièce heureuse pour opposer à cet attrait une crainte, peut-être injustifiée.

Il résolut de s'éclairer. Certes, il avait confiance dans le jugement et l'affectueuse sollicitude des pieuses femmes qui avaient élevé Ghislaine. N'était-il pas permis de redouter, cependant, un peu trop d'optimisme de la part des religieuses et le désir qu'elles pouvaient avoir de rendre service au frère de leur ancienne élève? Il serait sage de prendre d'autres renseignements.

Qui les pourrait fournir?

M. Van den Berghe ne connaissait personne en France. Peut-être était-ce une des raisons qui le faisaient se défier autant des Français. Il lui répugnait de s'adresser aux agences, ou même à des hommes d'affaires de Paris avec qui il lui eût été facile de se mettre en relation. Car, plus encore que sur la fortune des Souzay, il aurait voulu être renseigné sur leur manière de vivre, apprendre si le jeune homme était vraiment capable de faire le bonheur de Ghislaine, et aussi de ne pas laisser péricliter les importants intérêts que le mari de mademoiselle do Gelrode était destiné à avoir entre les mains, un jour.

a Ne ferais-je pas mieux d'y aller moi-même? »

2H LA RKFTJGIEE

se demandait M. Van den Berghe. Ce rôle inquisitorial ne lui souriait pas. Et puis il était si loyal avec soi-même qu'il avait peur de n'y pas apporter assez d'impartialité. De plus, il était retenu en Belgique par des affaires pressantes. Enfin Ghislaine se serait étonnée de le voir partir seul, et il ne pouvait pas, pour accomplir pareille besogne, l'emmener. Que n'avait-il sous la main un ami sûr, disposé, à cette heure, à faire un voyage en France ?

Depuis plusieurs jours, il se demandait anxieusement qui serait en mesure de lui rendre ce service, quand, un après-midi, Ghislaine entra dans la bibliothèque, son chapeau sur la tête et son ombrelle à la main.

— Vous ne venez pas, mon oncle?

— Où?

— Mais, à Bon Accueil. Monsieur Reichenbach vous a invité hier. Vous avez accepté.

— Ah! c'est juste. J'oubliais... Suis-je assez proprement mis, Ghislaine?

— Je crois bien, mon oncle. Vous êtes toujour? proprement mis.

C'était vrai. Sans rechercher une élégance qui n'était plus de son âge, M. Van den Berghe, comme tout bon Flamand, avait, pour ses vêtements et pour sa personne, les soins d'une méticuleuse propreté. 11 n'eut qu'à prendre ses gants, sa canne et

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son chapeau, et put, sans aucun retard, accompagner sa nièce.

La distance était brève qui séparait la propriété de M. Van den Berghe de la villa Bon Accueil. Ghislaine et son oncle la franchirent rapidement.

Dès qu'ils eurent atteint la grille dont le fronton portait le nom choisi pour sa maison par leur accueillant voisin, ils aperçurent celui-ci qui venait, souriant, au-devant d'eux.

— Che fous adentais afec imbazienze, mon ger monzieur fort ten Perque, prononça-t-il avec de violents clîorts de mâchoire qui secouaient sa barbe rouge et faisaient, sur son nez, danser ses lunettes d'or.

Il serrait dans ses deux mains celle que lui avait tendue le visiteur. Et il reprenait avec effusion :

— Gomme z'est pan à fous t'èdre jenii malgré zette jaleiir.

Puis, se tournant vers Ghislaine, et de plus en plus épanoui, comme par une débordante bienveillance :

— Foulez-fous aller chouer au dennis, matemoisselle? La cheunèze gompte zur fous.

La jeune fille, avec plaisir, accepta.

— Vous avez fait installer ce tennis dernièrement? demanda M. Van den Berghe.

— Foui, foui. Et eh' ai foisi V entrait te la bro-

briédé Coà Von a la Uns cholie fue. Z^est fraiment drès acréaple.

Les deux hommes accompagnèrent mademoiselle de Gelrode jusqu'à la plate-forme bitumée, entourée d'un grillage, où déjà s'escrimaient, avec deux jeunes Belges, adroits et sveltes, les filles, un peu lourdes, du maître de la maison.

Par celles-ci Ghislaine fut accueillie avec d'enthousiastes démonstrations d'amitié. On l'invita tout de suite à prendre une raquette. M. Van den Berghe alla saluer les dames assises à l'ombre, non loin du tennis, puis continua de se promener en compagnie de son hôte.

Bien qu'il le connût depuis peu de temps, il éprouvait pour lui de la sympathie. D'abord il savait gré à cet ancien industriel de Cologne d'avoir préféré, pour fixer sa villégiature, les bords de la Meuse aux bords du Rhin. Cela flattait l'amourpropre national de M. Van den Berghe, si fervent admirateur de son pays. Et puis vraiment on avait, avec M. Reichenbach, de fort agréables relations de voisinage. Il était toujours prêt à faire un compliment ou à rendre un service. M. Van den Berghe ne lui reprochait que deux choses : son accent, tout de même trop peu francisé, et l'horrible style de sa villa toute neuve. C'était une horreur, en effet, avec ses toits couverts de tuiles vertes, ses terrasses en cimont armé, ses murs badigeonnés

LA RPJFUGIÉE 29

de couleurs tendres, comme ceux des maisons de Munich.

Sauf ce manque de goût et cette inhabileté à prononcer la langue aimée par les Belges qui la parlent, M. Reichenbach était, aux yeux de son voisin, un homme accompli.

Voulant lui faire plaisir, et n'ayant jamais eu le courage de parler contre sa pensées au point de louer l'architecture de la villa, le bon M. \'an dcn Berghe pouvait aujourd'hui se rattraper en parlant du site choisi pour le tennis.

— Vous avec eu une idée merveilleuse de le placer là.

— i\''cst-ze bas?

La vue, en effet, était admirable. On avait à ses pieds, au bas d'une falaise verticale, le cours sinueux de la Meuse, et, par delà, verdoyante autant que prospère et peuplée, une vaste étendue de pays.

— Vous savez qu'autrefois il y avait là un chî>teau fort, et qui a joué un grand rôle dans l'histoire du pays wallon.

— Fraiment !

M. Reichenbach paraissait si surpris et, en même temps, si naïvement heureux d'apprendre le glorieux passé de son domaine que M. Van den Berghe se plut à lui conter, pendant plus d'une heure, ce qui, d'après Ihistoiro et d'après la

légende, avait trait à l'antique donjon que le tennis de la villa Bon Accueil remplaçait.

Quand il eut fini, le narrateur, comme tant d'autres, était très satisfait de celui qui l'avait écouté : «* Ce gros homme est intelligent, pensait-il, les souvenirs historiques l'intéressent. » Et, inconsciemment désireux de s'assurer, au moins pour quelques semaines, un auditeur aussi complaisant, il demanda :

— Maintenant que vous y êtes si bien installé, vous allez passer toute la belle saison ici, cher monsieur?

M. Reichenbach poussa un gros soupir.

— Z'édait mon indenzion, répondit-il, mais il vaut gompder afec les envants.

— Mesdemoiselles vos filles ne se plaisent pas ici?

— Elles z'y biaisent, elles z'rj biaisent. Mais elles ni'ont tcmanté te vaire un joyache en Vrance.

— Et vous le leur avez accordé ?

— Foui, che zuis drès vaiple, mon ger monzieur fon ter Perçue, drès vaiple.

— Quand partez-vous?

— La zemaine brojaine.

— Vous allez à Paris?

— Non. Elles le gonnaizent tècha. Elles feulent fissider les jadcaux de la Loire.

— Elles ont raison, s'écria M. \ an den Berghe

dont le mécontentement cédait devant son approbation d'archéologue et d'artiste. Vous verrez de très belles choses.

Et, comme il connaissait aussi bien la France qu'il connaissait peu les Français, il commença de décrire les magnificences de Chambord. les curieux contrastes architecturaux de Blois. les bases massives et les sommets flamboyants d'Amboise.

— Et puis, ajouta-t-il, croyez-moi, ne vous contentez pas de voir les plus classiques monuments de cette contrée si riche en chefs-d'œuvre. Ne pensez pas, par exemple, connaître la Touraine quand vous aurez vu Ghenonceaux et la cathédrale de Tours. Voyez aussi d'autres châteaux et d'autres villes : Ussé, Villandry, Azay-le- Rideau, Loches, Chinon...

Brusquement, il s'interrompit. Une idée venait de naître dans son cerveau. Silencieux, le regard lixé à terre, il rélléchit durant quelques instants. Enfin, s'étant décidé, il reprit, sur un ton différent :

— Serait-il indiscret, cher monsieur, de vous demander un service ?

M. Reichenbaeh protesta, avec une énergie très douloureuse pour sa mâchoire, qu'il attendait impatiemment l'occasion de prouver son « amiâié » et son II tcfûiicuicni ».

32 LA UKFUGIEE

— Au fait, conclut M. Van den Berghe, vous êtes père de famille, vous comprendrez combien l'alTection que j'ai pour ma nièce me fait désirer des précisions, des éclaircissements.

Passant son bras sous le bras de M. Reichenbach, il lui raconta, sans lui rien cacher, et dans tous les détails, de quel projet de mariage l'avaient entretenu les religieuses du Val-Sainte-Madeleine, quelles démarches aA^ait faites la famille de Souzay, quelles avaient été, lors des deux entrevues, ses propres impressions et celles de Ghislaine.

— Je vous confie tout cela, cher monsieur, en ami. Puisque vous allez dans le pays, peut-être vous sera-t-il facile d'apprendre tout ce que je voudrais savoir.

l'^t longuement il énuméra quels étaient les points restés, pour lui, obscurs.

Quand la partie de tennis fut achevée, mademoiselle de Gelrode chercha son oncle. Elle le trouva donnant toujours le bras à M. Reichenbach, lui parlant en même temps avec animation et sur le ton d'une confidence. Elle surprit ces derniers mots :

— Merci, c'est entendu, je compte sur vous.

I)ix jours plus tard, une automobile de marque étrangère s'arrêtait, à (Ihinori, dcviint, Thôtel do France.

Deux jeunes filles aux cheveux rouges, un gros monsieur portant des lunettes d'or, en descendirent.

— Cest des Anglais.

— Non, des Américains.

— Non, des Russes.

— Je te dis que c'est des Anglais.

Cette discussion, engagée entre trois gavroches qui, oisifs, fumaient de vieux bouts de cigarettes, près de la fontaine dont les trois Grâces soutiennent la vasque en ^()lllt^ cessa comme par enchantement.

Laissant ses filles parlementer avec l'hùtcsse, le gros monsieur aux lunettes d'or s'avançait, souriant et cordial, vers les fumeurs ébahis. Quand il fut près d'eux, il s'inclina avec la même obséquieuse politesse qu'il nul mise à saluer la persnime la plus vénérable.

— Barlon, messieurs, hourricz-foiis m'inlii^uer où est la Gonzerjazion les hi/bodègues?

L'un des gamins, parvenant à garder son sérieux, donna l'indication deinanth'e. Les iiulres se sauvèrent en éclatant de rire.

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