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M. Van den Berghe était, pour sa nièce, très généreux, d'une générosité de millionnaire. Afin que, chez lui, elle se sentît chez elle, il avait fait construire, attenant au château, un petit pavillon où elle logeait avec sa dame de compagnie et sa femme de chambre, où elle possédait un joli boudoir, bien à elle, pour y recevoir ses amies.
Ces appartements communiquaient, au rez-de- < haussée seulement, avec le reste de l'habitation, (."no galerie y donnait accès, suite de larges baies ogivales, vitrées, dont l'extérieur rappelait un cloître, dont l'intérieur était orné, comme une orangerie, de plantes vertes et d'arbustes.
Rarement le maître de céans parcourait cette
galerie. Tout le jour enfermé dans sa bibliothèque, située à l'autre extrémité du château, il ne voyait guère sa nièce qu'à l'heure des repas. Quand la cloche sonnait, chacun s'acheminait vers le point central qu'était la salle à manger. Une gaieté cordiale y régnait, durant la demi-heure où, d'un bel appétit, M. Van den Berghe faisait honneur aux talents culinaires do son chef. Puis l'on se séparait, et, sauf le cas d'une visite reçue ou faite ensemble, l'oncle et la nièce vivaient, chacun à sa guise, dans une complète indépendance.
Aussi mademoiselle de Gelrode fut-elle un peu émue quand elle reconnut, un matin, d'assez bonne heure, le pas de M. Van den Berghe sur le dallage en mosaïque de la galerie. Elle pressentit qu'il s'agissait d'une communication grave, concernant son avenir.
Son oncle, en effet, lui apportait une lettre qu'il venait de recevoir.
— Vous êtes seule, Ghislaine?
— Oui, mon oncle. Madame Xhoffer est au village et Ursule travaille dans la lingerie.
— Bien, nous pouvons causer.
Il commença par lire. D'une voix nette, bien timbrée, sans se permettre ni une réflexion, ni même un jeu de physionomie capable de laisser soupçonner quelles étaient ses impressions, il donna connaissance à sa nièce de tout ce que la lettre
< ontenait. Impassible, Ghislaine, continuant de travailler à sa tapisserie, écoutait.
La lettre, écrite sur du papier de format commercial, à en-tête d'hôtel, était longue et conçue '■a ces termes :
« Saumur, le 10 juillet 1914.
'( Mon cher Monsieur Van den Berghe,
)) J'ai consciencieusement rempli la mission que vous m'aviez fait l'honneur de me confier. Voici les renseignements précis qu'après de minutieuses recherches, j'ai été assez heureux pour obtenir.
» Arnaud- Dieudonné-Timoléon-Fo^^Z^Me5, marquis de S..., est né le 15 octobre 1853, au château de Fréteval, commune de Bellevigne-sur-Vienne, près Chinon (Indre-et-Loire). 11 a épousé, le 12 juin 1884, àQuimperlé (Finistère), Sophie-Anne-\'alentine Le (]orre de Kervern. De ce mariage sont nés trois infants morts en bas âge et deux actuellement vivants : Arnaud-Charles-C«?y, né le 10 mai 1887, it Anne-Marie-/^é^i>ze, née le 5 janvier 1893.
» Le château de Fréteval est la résidence la plus habituelle de cette famille qui, cependant, s'absente assez souvent pour passer quelque temps à Paris, à Nice, sur une plage normande ou bretonne.
» Le marquis possédant un équipage qui chasse .Il iorci de (lliiiion, l^n'-leval est sinloiit îiiiimé à J\'iut(iiinie. ( )n y reroil, beaucoup.
» Malgré ces signes extérieurs de richesse, j'ai tout lieu de penser que la fortune est très compromise. Je me suis, par moi-même, assuré que la terre de Fréteval est grevée d'hypothèques. Il y a une autre propriété en Bretagne, dans le pays de madame de S..., mais Ce ne sont guère que des landes. Il y avait un vieil hôtel à Paris, rue de Grenelle ; on Ta vendu. Quant aux valeurs mobilières que monsieur et madame de S... possédaient au moment de leur mariage, ou qu'ils ont acquises depuis, par héritage, elles ont dû, en grande })arlio, disparaître dans les diverses entreprises, toutes plus ou moins malheureuses, auxquelles s'est intéressé le marquis.
» Tant pour faire face aux dépenses excessives de sa maison que pour satisfaire ses goûts de spéculateur, il a placé des fonds dans les industries ou les commerces en apparence les moins compatibles avec son titre et sa situation mondaine. Châtelain et maître d'équipage en Touraine, à Paris membre de cercles aristocratiques, il commanditait en même temps un cirque ambulant et des manèges de chevaux de bois ; il vendait, sous une raison sociale empruntée à quelque prête-nom, de la poudre dentifrice, un apéritif ou des pilules purgatives. Tous ces moyens, un peu puérils, de rétablir sa fortune ont piteusement éclioué. On ne compte plus que sur de riches mariages. Celui de la jeune lille est,
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paraît-il, décidé. Elle doit épouser un propriétaire voisin, qui a quatre-vingt mille livres de rente et une cinquantaine d'années, vieux garçon fatigué d'une vie irrégulière, bourgeois aiïubié d'un titre de comte et désireux de s'allier à la noblesse du pays. Pour le jeune homme, on cherche !...
» Celui-ci, comme son père, n'a jamais rien fait. Il monte merveilleusement à cheval, s'habille avec élégance et sait conduire un cotillon. Tl est, dit-on, la coqueluche de toutes les jeunes filles du pays. Parmi elles, une de ses cousines n'eût pas mieux demandé que d'accepter, de sa part, une bague de liançailles, comme conclusion du ilirt prolongé, dont chuchotait le voisinage. Les parents du jeune lomte, trouvant la dot trop mince, n'y voulurent point souscrire. Lui, comprenant qu'il lui fallait une riche héritière, se résigna. La cousine, dûment ( hapitrée, en fit autant. Elle est au loin, avec un vieux mari.
» Cette histoire a fait du tort aux de S... dans l'esprit des braves gens de la contrée. On leur reproche d'avoir sacrifié l'amour à l'argent. J'ai pu, d'ailleurs, me convaincre qu'ils ne sont pas très populaires. La marquise est regardée comme fière, acariâtre, dure au pauvre monde, le marquis comme ne sachant pas gérer son bien. Le jeune liomme est généralement moins blâmé, bien que les paysans disent de lui : « Il n'est bon qu'à
monter à cheval quand il est las d'aller .en auto. »
» Voilà, mon cher monsieur Van den Berghe, tout ce que j'ai appris. Etranger au pays, possédant peu de moyens d'investigation, tenu à une extrême réserve pour no point laisser deviner la mission délicate que je remplissais, il m'était difiicile d'en apprendre davantage.
» Maintenant notre ravissant voyage se poursuit. Mes filles et moi, nous y prenons un plaisir colossal.
» Partis de Chinon ce matin, nous avons visité la vieille église de Candes, la célèbre abbaye de Fontcvrault, et nous venons d'arriver à Saumur où, séduits par la grâce «lu site, nous comptons rester quelques jours. L'École de cavalerie vaut aussi, dit-on, d'être visitée en tiétail.
» De là, nous irons vers Angers et vers Nantes, toujours sur les rives de cette jolie Loire que nous voulons suivre jusqu'à l'Océan.
» Gertrude et Flora envoient leurs souvenirs affectueux à mademoiselle Ghislaine. Et je suis, mon cher monsieur Van den Berghe, votre très dévoué voisin et ami.