LE MARI DE FRANÇOISE
Tours. La ligne large et claire des boulevards. Face au jardin de la préfecture, mademoiselle de Geirode, qui vient de quitter la gare, hésite.
— A gauche? Oui, je crois que Régine m'a dit : « A gauche. »
Elle se décide. Elle gagne, en quelques pas, la place semi-circulaire d'où partent, d'un côté, encadrée d'un quinconce d'arbres grêles, la longue avenue qui s'enfuit vers le Cher, de l'autre, entre le nouvel hôtel de ville et le palais de justice, la rue Royale qui concentre toute l'animation de la riante cité. Elle continue de suivre le boulevard Béraiiger, bordé de jolis hôtels dont les contrevents, en ce temps de guerre, sont clos. Un peu plus loin,
ayant demandé son chemin, elle s'engage dans Tune des rues de ce quartier tranquille. Elle sonne à une porte cochère surmontée du drapeau de la Croix- Rouge et de drapeaux français.
— Madame de Méan?
Un soldat la précède sous un porche, puis à travers une cour, l'introduit dans une remise transformée en bureau. Le médecin-major et l'ofTicier d'administration se lèvent, saluant, en hommes du monde, la jeune fille. Elle explique :
— Je suis attendue par madame de Méan. Je dois entrer ici comme inlirmière. Tout est arrangé, m'a-t-elle écrit.
— Mademoiselle de Gelrode, sans doute?
Un homme est envoyé quérir tout de suite Françoise. Quelques minutes d'attente, et celle-ci arrive, plus jeune que jamais sous le voile et le tabher blancs. Mais comme l'expression de son visage est changée ! Comme ils sont las d'avoir pleuré, les jolis yeux couleur de châtaigne mûre ! Comme ils sont agrandis par un cerne profond ! Comme le nez s'amincit, comme les joues sont pâles, comme les lèvres, naguère rieuses, ont aujourd'hui un pli amer !
— Ma pauvre amie !...
Elle tombe dans les bras de Ghislaine, et c'est un long soupir, semblable à un sanglot. Puis elle se ressaisit vite, honteuse d'avoir faibli devant des
hommes qui portent les galons et la tenue d'officier.
— Voulez-vous le voir? dit-elle, et puis je vous ferai visiter l'hôpital. Dès demain, vous entrerez en fonctions. N'est-ce pas, monsieur le major?
— Certainement, madame.-
Elle entraîne la jeune fille, jusqu'au premier étage, par un large escalier. Toutes les deux pénètrent dans une luxueuse galerie où sont rangés des lits étroits, dans une salle à manger qui sert aussi, aux officiers blessés, de salle do récréation. Puis ce sont deux salons transformés en dortoirs. Tout au fond de la dernière pièce, dans un grand fauteuil un homme est assis, un homme qui, debout, doit dépasser de la tête la petite Françoise.
Celle-ci dit, à voix basse :
— Le voilà. Surtout, ne lui parlez pas de ses yeux. Cela lui fait trop de peine.
Le blessé demeure immobile, ses longues jambes allongées, les paumes de ses mains osseuses posées sur les bras du fauteuil, sa tête appuyée au dossier dont la panne vieux rose fait ressortir ses traits réguliers et : a physionomie méditative et grave. Certes ce n'est plus un jeune homme. Les cheveux noirs, taillés en brosse, grisonnent aux tempes. La moustache est rude. Au front et au cou, dans la chair durcie, se creusent quelques rides. Mais cette figure devait être belle encore, quand le regard lui
27 j LA REFUGIEE
donnait la vie. Hélas ! un bandeau noir recouvre les deux yeux, et le pauvre homme n'aperçoit ni le salon doré qui lui sert de chambre, ni le gai soleil inondant les fenêtres, ni sa femme s'approchant de lui, avec Ghislaine.
Cependant Françoise lui a pris la main. Ce contact amène sur ses lèvres un demi-sourire, où se lit beaucoup de tristesse, avec beaucoup d'amour.
— C'est vous?
Elle se fait, près de lui, délicieusement câline.
— Oui, Charles. Et je vous amène Ghislaine de Gelrode, mon amie. Vous savez, je vous en ai parlé.
— Je sais... Soyez la bienvenue, mademoiselle. Je vous confie Françoise. Elle, si gaie d'ordinaire, s'attriste. Il faut l'aider à réagir. Et puis vous soignerez les autres. Pour moi, il n'y arien à faire...
— Oh! Charles! Ce matin, encore, le major m'affirmait qu'avec le temps...
Il se contente de soulever sa main droite qui, avec un bruit sec, sur le bras du fauteuil, retombe, comme pour dire qu'il n'est point dupe du pieux mensonge. Puis, continuant de s'adresser à la jeune fille, il reprend :
— Vous serez en bonne compagnie, mademoi- S(îlle. Nos infirmières sont admirablement dévouées. Elles nous comblent des soins les plus attentifs et (b'S jiliis ({(''litalcs pn-vcnances. 'rciicz, ces Heurs...
je ne sais pas où elles sont... mais c'est une attention pour moi. J'ai dit hier que, même sans les voir, j'aime à les sentir. On m'en apporte aujourd'hui.
— Et ce n'est pas moi, dit Françoise en essayant de rire.
— Alors, vous êtes un peu jalouse, madame? demande une voix chaude et jeune.
Ghislaine, qui regardait la gerbe magnifique posée sur la cheminée, se détourne. Dans l'encadrement d'une porte lui apparaît, grande, mince et souriante, une sœur. La blouse d'infirmière a recouvert sa robe de bure, mais autour du visage est éployée la blanche cornette dont la pointe des ailes seule remue, faisant ainsi songer au vol plané d'une hirondelle de mer.
— C'est vous, la coupable, ma sœur?
La jeune religieuse rit, d'un beau rire chiir, qui égaie, malgré tout, le grand salon doré.
— Non, madame, ce n'est pas moi. Dn ne donne pas de fleurs à une Fille de la Charité.
— C'est vrai. Alors?
— Une jeune fille dont le fiancé est au Iront et lui fait envoyer une gerbe comme celle-là, tous les huit jours, l'a apportée ici, pour les blessés. Je l'ai mise dans cette pièce. Vous m'aviez dit, madame, que le capitaine aime les fleurs.
Ghislaine les .aime, elle aussi, les fleurs. Elle aime leur jiarfum pénétrant et leur fragile beauté.
Elle voudrait remercier la religieuse comme si ce lieu de soulTrance avait été, par elle, ileuri pour l'accueillir.
Cette impression-là est, avec l'admiration que lui inspire aujourd'hui Françoise, la première qu'elle éprouve au seuil de sa nouvelle vie. Et cette impression lui est douce. La jeune fille est comme embaumée du parfum de charité qui flotte dans l'air, en cette maison. Madame de Versenne et l'humble servante formée à son image, on les pouvait croire, toutes deux, de rares échantillons d'une humanité peu commune. Mais dans ce luxueux hôtel du chef-lieu de la province, le même miracle se renouvelle, Ghislaine les retrouve, — et à combien d'exemplaires ! — maternelles au chevet do nos soldats, les femmes de France. Celles que voit la jeune Belge, en poursuivant la visite de cet hôpital improvisé, ne sont point des exceptions ; elles ne forment pas une caste à part. Nobles ou bourgeoises, femmes mariées, veuves, jeunes filles ou religieuses, toutes sont accourues avant même qu'on les appelât, toutes se disputent l'honneur de soigner les blessés. Mérite plus grand peut-être, toutes se soumettent à une disciphne, les unes en acceptant de se charger des soins les plus répugnants ou les plus difficiles, d'autres en sachant, avec abnégation, se contenter des tâches les plus modestes.
Au second étage, occupé par les simples soldats, voici des sœurs et des femmes du monde qui s'occupent des nerveux. Oh ! le triste spectacle, celui de ces jeunes hommes dont une commotion a troublé le cerveau, et qui ont perdu, au service de la France, plus que la vie peut-être, s'ils ne retrouvent pas, un jour, toute leur raison.
L'un d'eux, en marchant, croit qu'il va tomber. Il faut le forcer à marcher quand même ; ses jambes ne sont point malades. Il part, étendant les bras et cherchant un appui, de ses pauvres yeux fous. Il s'accroche enfin au mur le plus proche comme s'il échappait à un immense danger.
— C'est bien, c'est très bien, lui disent en chœur les infirmières. Il y a du progrès, je vous assure. Vous marcherez demain.
Et lui se rassied, exténué de cet effort d'avoir tenté trois pas.
Plus loin, c'est un autre, un tout jeune, qui sourit. Vu de près, ce sourire est tout à fait navrant, parce qu'il contredit l'atonie du regard et reste, sur les lèvres, inexpressif et gauche.
— Un éclat d'obus dans la tête, explique, à voix basse, Françoise.
Guidée par elle, Ghislaine voit défiler, dans le décor somptueux, toutes les humaines misères. Et son cœur se partage entre deux sentiments qui lui sont famihers : l'admiration et la pitié. Elle ne
songe même pas à s'étonner que ce soit Françoise qui la conduise dans cet asile de la souffrance, Françoise qui, quelques semaines plus tôt, ne savait que' plaisanter ou rire, dont les manières et le langage, par instants, scandalisaient Ghislaine. La jeune femme lui apparaît, au milieu des blessés et des autres infirmières, auprès de son mari aveugle, si différente de ce qu'elle l'a jugée ! On ne peut pas dire que tout son entrain sot disparu, mais ce qui lui en reste n'est plus qu'un moyen de garder son courage, une sorte de crânerie en face de la douleur, comme est la crânerie de nos hommes devant le danger.
— Voulez-vous voir la salle d'opérations? - — Volontiers,
Elle entraîne la jeune fille dans cette pièce qui ressemble à toutes celles que l'on destine au même usage, claire, propre, blanche, nette, capable d'évoquer peut-être des souvenirs de nursery, si l'on ne songeait pas plutôt, près des pieds de nickel de cette table étroite, à l'éclair du scalpel d'acier et, parmi tant de blancheurs, à la blancheur des suaires.
— Maintenant l'administration, Ghislaine, c<) sera plus gai.
Françoise cherche encore la gaieté, comme un
oiseau qui, par un jour sombre, cherche le soleil.
Elles montent au grenier, elles descendent aux
caves. Avec entente on a aménagé les combles. C'est là que couchent les infirmiers militaires.
— Venez voir la chambre du caporal. Pas banale du tout.
Pas banale, en effet, la chambre du caporal. Elle est faite avec des décors de théâtre. On s'y croit transporté sur une scène de patronage. Et puis, ce caporal doit être un homme lettré, instruit, car voici sur la table un encrier, une plume, du papier, des livres. Ce doit être aussi un homme pieux, car, à l'un des portants servant de cloison, un crucifix est suspendu.
— C'est un prêtre, le caporal, explique Françoise. C'est même le curé d'une importante paroisse, un archiprêtre, je crois.
Tout à l'heure, en eiïet, elles ont rencontré, dans l'escaher, un militaire en pantalon de treillis et en bourgeron. Il avait des moustaches, trop longtemps rasées, qui repoussaient rudes. Sur le sommet de la tête, la trace de la tonsure n'était point effacée.
L'escalier de service mène des mansardes aux sous-sols. Les visiteuses ont bientôt atteint les cuisines, admiré l'ordre, la propreté, la sage économie, et, en même temps, le souci d'une alimentation abondante et saine, qui régnent là.
Ensuite, c'est le jardin, la serre, où les convalescents viennent s'étirer au soleil.
— Que tout cela est bien organisé ! s'écrie la jeune Belge comme conclusion à la visite qu'elle vient de faire. Et elle avoue son admiration pour le propriétaire de Tliotel, les médecins, l'administrateur, les infirmières.
Alors Françoise de lui répondre, en retrouvant un instant son ton drôle de gavroche :
— Qu'est-ce que vous voulez? On ne peut pas faire autrement. Les dames et les bonnes sœurs sont créées pour soigner les blessés, en cas de guerre. Quant aux gens qui possèdent des maisons comme celle-ci, ils n'ont rien de mieux à faire que de les changer en hôpitaux temporaires, comme on dit. Je trouve ça tout naturel.
Oui, elle trouve ça tout naturel. Il y a là un trait de caractère que mademoiselle de Gelrode a déjà plusieurs fois observé, qui lui apparaît comme tout à fait particulier, tout à fait français. On n'est pas surpris ici que soi-même, que les autres se' dévouent. Ce serait le contraire qui étonnerait.
Le lendemain matin, la jeune fdle était à son poste. Elle fut tout de suite affectée au service de la lingerie. Les fonctions qui, là, lui furent, confiées, lui plurent. Il convenait à ses goûts d'ordre et de propreté d'avoir à repriser, plier, ranger soigneusement le linge, draps et chemises des blessés, longues bandes de toile destinées aux
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pansements. Elle était dans son élément en accomplissant cette humble tâche de ménagère. Elle était heureuse aussi de la partager avec des jeunes tilles et des femmes qu'elle allait apprendre peu à peu à connaître, qui bientôt deviendraient pour elle des amies. Car la sympathie que lui avait d'abord inspirée Régine, puis madame de Versenne, s'étendait maintenant à tous les dévouements féminins qu'elle voyait à l'œuvre. Elle les jugeait d'autant plus dignes d'estime qu'aucune de celles qui les exerçaient n'en faisait étalage. Ces Françaises cachaient leur mérite ; cela le rehaussait. Une femme ne semble-t-elle pas plus charmante quand, sous le voile de sa modestie, transparaît plus discrète sa beauté?
Mais si Ghislaine se sentait portée à se créer, parmi ses compagnes, des amitiés nouvelles, vers Françoise allait, avec une ferveur chaque jour grandissante, tout son cœur. Le reproche qu'elle s'adressait de l'avoir mal jugée contribuait à faire plus vif cet affectueux élan. Elle l'avait crue frivole ; elle la découvrait sérieuse. Elle l'avait soupçonnée de cacher, sous ses manières enjouées, parfois hardies, le regret d'une idylle ancienne à quoi avait mis fin une question d'argent, et d'être devenue madame de Méan sans que Guy de Souzay eût cessé de lui plaire. 11 n'en était rien ; Ghislaine le savait maintenant. L'amour profond, l'amour
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caché de la trop désinvolte jeune femme, il avait pour unique objet celui dont elle portait le nom.
Elle-même, un jour, à Ghislaine l'avoua.
Le matin, elles quittaient, à la même heure, le modeste logement qui les abritait toutes deux. A midi et le soir, elles y rentraient ensemble. C'était durant le frugal et bref déjeuner, durant le dîner, bien simple aussi, que, servies par une vieille femme de ménage, elles causaient.
A ces heures-là, leurs entretiens ne pouvaient guère avoir un caractère d'intimité. Mais, quelquefois, en sortant de l'hôpital, elles erraient par les rues tranquilles de la capitale tourangelle.
— Allons jusqu'à la Loire, Ghislaine, je n'ai pas faim.
Elles marchaient côte à côte, et d'abord silencieuses. On les regardait passer, à cause de leur jeunesse et parce qu'elles étaient différemment joHes : Ghislaine grande. Françoise petite ; celle-ci vive, ayant le visage menu, sous la mousseuse parure des cheveux ébouriffés; celle-là plus grave, avec les traits à la fois plus forts et plus réguliers, la chevelure d'un blond pâle, et la carnation d'une éclatante blancheur.
Par des rues transversales, elles gagnaient la rue Royale, puis le pont jeté sur le fleuve. Elles allaient jusqu'au bout, ayant en face d'elles la ligne rigide de la Tranchée, les maisons, les villas, les jardins
étages, de Saint-Symphorien et de Saint-Cyr. En amont, l'île Aucard se rangeait presque au long (le la rive droite dont la séparait un mince bras de Loire. En aval, l'île Simon s'allongeait, au contraire, sinueuse et fusiforme, au vif même du courant. L'eau du fleuve était bleue. Les coteaux et les îles se paraient de verdure tendre, sertissant d'émeraude la pierre blanche des maisons. Les sables, trop souvent envahissants, n'étaient, grâce aux masses d'eau roulées par les crues printanières, qu'un liséré d'or pâle soulignant combien du paysage étaient douces les nuances et délicatement harmonieux les contours.
Quand les deux compagnes revenaient, c'était la ville qui se montrait à elles, la ville que, du côté de Notre-Dame-la-Riche, incendiait le couchant, où se dressaient, à gauche, au-dessus des maisons, le clocher de Saint-Julien et la tour de Guise, plus loin les deux dômes légers dont se couronne la cathédrale.
Un soir, elles s'en retournaient ainsi vers leur modeste logis. C'était l'heure charmante où le soleil de mai, avant de s'abîmer dans cette brume mauve qui monte très lentement au-dessus de l'horizon, met au ciel des teintes pareilles aux teintes de l'aurore.
On voyait des vitres, çà et là, briller, des toits s'fijil)r;is('r di' liuMirs fulgiuantes, mais il y avait
aussi, déjà, des taches d'ombre, et, par endroits, sur les arbres du quai, sur l'eau du fleuve, sur les maisons lointaines, des reflets doux au regard, comme Test au toucher le velours.
— Heure exquise, dit seulement Ghislaine. Les yeux de Françoise s'emplirent de larmes.
— Oui, répondit-elle, autrefois je l'aimais beaucoup. Maintenant...
Elle se tut. C'était chose navrante de voir bouleversé ce joli visage. Cette douleur de femme, par la manière primesautière et un peu naïve dont elle s'exprimait, comme par l'étrange privilège qu'elle gardait de s'éclairer parfois d'un sourire, ressemblait un peu à une douleur d'enfant.
— Maintenant, reprit-elle après un silence, , maintenant je ne puis plus voir certaines choses qui évoquent dans ma mémoire trop de souvenirs. Or, c'est un soir comme celui-ci, un joli soir de printemps que Charles...
Elle s'interrompit.
— Vous allez me trouver ridicule de vous raconter ça. Mais, en temps de guerre, n'est-ce pas?... Ça fait du bien de penser "quelquefois à des choses moins tristes... Savez-vous comment notre mariage s'est fait?
— Non.
— A Fréteval, ils ne vous l'ont pas raconté?...
Rien d'étonnant. Mon oncle et Guy n'aiment pas à en parler ; ils étaient contre. Je n'ai été soutenue que par ma tante. Je vous le disais l'autre jour, c'est une brave femme, ma tante, bien que pour Régine... Passons !... Figurez-vous, ma petite Ghislaine...
Ce n'était évidemment là qu'un terme d'amitié, car Françoise était obligée de se hausser sur la pointe des pieds et de lever la, tète pour parler à la jeune iille.
— ■ Figurez-vous, ma petite Ghislaine, que l'on voulait me marier avec Jean.
— Qui, Jean?
— Jean de Versenne, voyons, le troisième fils de notre vieille amie.
— Vraiment?
— - Oui. C'est une histoire curieuse et compliquée. Vous allez voir...
Elles venaient de passer entre la statue de Rabelais et celle de Descartes. Elles entraient dans la rue Royale.
— Je n'étais pas sans le sou, moi, vous savez.. Mes pauvres parents m'avaient laissé deux cent vingt-cinq mille balles environ, ma marraine une petite ferme dans la Sarthe, plus le meuble de sa chambre à coucher, tellement laid, d'ailleurs, que je l'ai fait coller au sixième dans la chambre de ma cuisinière. Alors on disait : « Jean de Versenne
n'a que sa solde. La petite fortune de Françoise lui convient. Elle a des goûts simples... »
— Et qu'est-ce que vous disiez, vous? demanda Ghislaine iniéressée.
— Je ne disais rien. Jean ne me déplaisait pas. Il est bien. Assez joli garçon. Et puis, l'uniforme, vous savez... Eh bien, un jour, j'ai pourtant dit « non » carrément.
— Pourquoi?
— Pourquoi ! Vous me demandez pourquoi ! Vous qui avez vécu à Fréteval !
— Je ne sais pas ce que vous voulez dire.
— Régine, voyons...
— Régine est demandée par M. Clermault...
— Mais c'est Jean qu'elle aime.
Il y eut un instant de silence. Puis Ghislaine questionna, naïve :
— Vous en êtes sûre?
Françoise, qui ne riait plus, ne put s'empêcher de sourire.
— Oh ! très sûre... très, très sûre. Il n'y a que Guy qui ne s'en soit point aperçu, et qui me boude encore d'avoir refusé son ami Jean.
— Vraiment! C'est pour cela que...
— Qu'il ne peut pas supporter mon mari?... Oui, c'est pour cela, tout simplement.
Ce « tout simplement » fut un baume à Pâme de Ghislaine. Mais elle ne. lit que demander :
— Alors?
— Alors, naturellement je n'ai pas voulu du jeune homme que ma cousine aimait. J'ai attendu qu'un autre vînt. Cet autre est venu, Ghislaine... Ah ! vous connaissez Charles, maintenant. Et, bien que ses yeux, ses pauvres yeux éteints, ne vous permettent plus, aujourd'hui, de juger quel fut le charme grave de sa physionomie, vous avez pu vous rendre compte de ce qu'est son esprit et de ce qu'est son cœur. On a dit que je faisais un mariage de dépit, rien n'est plus faux, je n'ai jamais aimé Jean de Versenne ; un mariage d'argent, j'étais plus riche que Charles ; il n'a guère que sa place de bibliothécaire ; un mariage de raison... oui, peut-être, car il est raisonnable d'épouser un homme doué de telles qualités, même plus âgé que soi,... surtout quand on l'aime.
Elle baissa la voix. Quittant la rue Royale, elles venaient d'en prendre une autre, moins fréquentée.
— Je vous dis d'étranges choses, ma petite amie, Mais je suis, ce soir, en veine de confidences... Oui. Charles me plut tout de suite. J'étais flattée, moi petite ignorante, d'être recherchée par cet homme distingué, qui savait tant de choses... Mon mariage de raison fut un mariage d'amour.
Elles atteignaient l'étroit logement. Une émotion contenue faisait trembler un peu la voix de Françoise, et Ghislaine, charmée, découvrait l'âme
délicatement tendre de la jeune femme. Marchant près d'elle, en silence, elle se demandait : « Est-ce donc là cette Françoise que j'ai crue évaporée, inconséquente, que j'étais sur le point de juger presque coupable ? »
Le quartier, tout le jour tranquille, était, à cette heure, complètement désert. A peine enten^ dait-on le roulement, lointain déjà, des voitures qui passaient dans la rue Royale, l'appel des tramways, et, par instants, le sifflet, moins proche encore, des locomotives sortant de la gare.
Ghislaine, tout en songeant à ce que venait de lui dire Françoise, songeait aussi à la riante cité qu'elles venaient de parcourir ensemble. Et son esprit observateur faisait soudain des rapprochements inattendus. Elle se rappelait que, quelques jours plus tôt, elles avaient fait une autre promenade à travers cette ville, vraie capitale du pays où jadis s'amusaient des rois. Ce jour-là, pourtant, Françoise ne lui avait montré ni les pimpantes boutiques, ni les jolis hôtels, ni la Loire indolente entre les coteaux et les îles. Françoise avait conduit Ghislaine dans une rue paisible, lui avait fait traverser une cour, et, tout au fond, dans le couloir d'une maison banale, avait ouvert une porte. Une petite chapelle était apparue. Des centaines de lampes, aux lueurs pâles de veilleuses, en trouaient la pénombre. Des pèlerins y étaient agenouillés.
C'était l'oratoire dédié à la Sainte Face du Christ, dans la demeure oii vécut le « Saint homme de Tours ».
La jeune Belge songeait : « Est-ce toujours et partout, en France, la même chose? A l'extérieur, du bruit, de la fanfaronnerie dans les attitudes, dans les mots. Quand on pénètre au fond, des vertus qu'une sorte de pudeur veut ignorées? » Et elle continuait de marcher, silencieuse, près de Françoise, en pensant au sanctuaire caché.
revenez!
Plusieurs semaines passèrent. Ghislaine s'accoutumait à vivre, près de sa nouvelle amie, cette vie commune où chaque jour mettait un peu plus d'intiïnité.
M. de Méan ne souffrait plus. Mais, bien que les médecins fussent décidés à tenter un nouveau traitement, il avait, lui, depuis longtemps, perdu tout espoir de recouvrer jamais la vue. 11 supportait avec un courage admirable cette horrible épreuve. Françoise l'y' aidait, ayant gardé tout juste ce qu'il fallait d'entrain pour égayer l'aveugle sans le fatiguer.
De Fréteval, pas de nouvelles. On en recevait seulement quelques lettres brèves renseignant la
jeune femme sur la santé de ses enfants, mais contenant peu de détails sur les autres habitants du château. De Guy surtout, ni madame de Souzay, ni Régine ne parlaient.
— Il est peut-être parti, dit un jour Françoise, qui venait do remarquer une fois de plus que, dans les lettres de sa tante, il n'était jamais question de son cousin.
— Croyez- vous? s'écria Ghislaine sans pouvoir dissimuler que cette supposition la troublait.
La jeune femme s'en aperçut. Mais, avec un léger battement de cils, elle dit seulement :
— Dame, vous" savez, il est brave, Guy. Et puis elle parla d'autre chose.
Un matin que Françoise était partie pour l'hôpital et que Ghislaine, n'ayant pas ce jour-là un service très actif, s'était attardée dans leur petit appartement, une lettre arriva. Elle était adressée à mademoiselle de Gelrode. Elle venait de Ghinon. Elle était écrite de la main de Régine.
Pourquoi la jeune fdle, en déchirant l'enveloppe, eut-elle l'intuition que cette enveloppe contenait quelque chose de grave qui allait influer sur sa destinée?... Il y a de ces pressentiments. Aussi fut-elle à peine surprise quand, ayant déplié le papier, elle lut :
« Ma chère Ghislaine,
» Revenez, je vous en prie. Guy est plus souffrant, depuis quelques jours. Il ne mange pas. Il ne dort pas. Il dit que sa jambe le fait souffrir. Ma mère et moi nous sommes inquiètes. Le médecin consulté nous a rassurées un peu, mais il me répétait hier : « Chez votre frère, le moral est atteint. Déprimé par de longues et cruelles souffrances, par une immobilité forcée de plusieurs mois, il a une sorte de neurasthénie qui, longtemps, I) entravera la guérison, si l'on ne parvient pas à I) le distraire. C'est autant pour cela que pour ramener dans le membre plus d'élasticité que .) j'avais conseillé les promenades. Il n'en fait plus?... » Il n'en fait plus, Ghislaine, j'ai dû le dire au docteur, sans pouvoir lui expliquer pourquoi. Mais vous, mon amie, il faut que vous la connaissiez, la cause de cette mortelle tristesse qui envahit mon frère et qui nous désole. Elle date du jour de votre départ. Il avait tant de joie à vous montrer sa chère Touraine ! Il a eu tant de chagrin quand vous nous avez quittés !... Oh 1 revenez, revenez tout de suite, chère Ghislaine. Je vous le demande au nom de notre vieille amitié. Vous avez entre vos mains la santé de mon frère, sa vie peutêtre. Vous qui no songez qu'à vous dévouer, n'en aurez- vous pas pitié?... »
Mademoiselle de Gelrode avait fini de lire. Elle restait pensive, émue, comme incapable de former un projet ou de faire un mouvement. Elle se trouvait en face de Tun de ces événements qui nous saisissent sans nous laisser la force ni de les juger, ni même de tenter un raisonnement quelconque, sortes de coups de massue qui soudain nous terrassent.
Paie, défaite, la jeune lille se rendit machinalement à l'hôpital.
— Vous avez reçu de mauvaises nouvelles? lui demanda Françoise.
Et, tout de suite, une angoisse maternelle la poignant :
— Pas des petits, au moins?
— Non, pas des petits. Régine n'en parle pas.
— C'est une lettre de Régine?
— Lisez.
Tendre à Françoise la lettre fut, de la part de Ghislaine, un mouvement spontané. A la réflexion, elle le regretta. Ne livrait-elle pas ainsi son cher secret? Un secret dont peut-être allait se gausser Françoise?... Elle se tenait confuse et rougissante devant la jeune femme qui, des yeux, parcourait les lignes tracées par Régine, et cela, sans que son visage exprimât ni moquerie, ni blâme, ni surprise. Une question seulement quand la lettre fut lue :
— Par quel train partez-vous?
— Mais je ne sais pas... J'hésite... Dois-je vraiment partir?... C'est délicat... Conseillez-moi.
— Partez.
Ghislaine «discuta.
— Mais enfin est-ce que mon retour à Fréteval ne risquerait pas de donner lieu à des suppositions... Vous comprenez ce que je veux dire?
— Oui, oui, je comprends, affirma Françoise, en riant cette fois.
Cette affirmation n'était pas de sa part une vantardise. Mieux que ne le pouvait croire Ghislaine, Françoise comprenait tout ce qu'éprouvait ce cœur de jeune fille, car elle était, plus que toute autre, douée, en ce qui concerne les questions de sentiment, d'une sorte de divination.
Il y avait cependant une circonstance, — et pour Ghislaine c'était la plus, douloureuse, — une circonstance que Françoise ignorait. Elle ne savait pas, elle ne pouvait pas savoir que mademoiselle de Gelrode eût été fiancée à Otto von Rednitz, ni que le souvenir de cette promesse la hantât, lancinant parfois comme un remords.
Alors, que valait son conseil? En disant à Ghislaine : « Partez », elle ne se rendait pas compte que la jeune fille n'avait le droit d'écouter ni l'amour de Guy, ni son propre amour.
Sans rien révéler d'un passé qui lui était odieux, la jeune Belge interrogea encore :
— Je crains, dit-elle avec franchise, je crains beaucoup qu'il n'y ait, au fond, un malentendu. Je préfère m'en expliquer en toute loyauté. Régine croit que j'épouserai son frère. Vous-même le pensez en me conseillant de partir.
— Et Guy, le pense-t-il? questionna malicieusement Françoise.
Ghislaine répondit d'une voix grave :
— Je ne serai jamais sa femme.
Françoise regarda fixement son amie, avec ses grands yeux étonnés. Puis, sur ses lèvres, erra un vague sourire. Fniin, de sa voix flùtée, d'un ton très innocent :
— Mais, sa garde-malade?... En temps de guerre, vous savez, pas du tout la même chose.
— Vous croyez?
— J'en suis sûre.
En dépit de cette assurance, la jeune fille hésitait encore. Quelle que fût, maintenant, son intimité avec Françoise, elle ne pouvait oublier que celle-ci l'avait, bien des fois, choquée par ses hardiesses. Elle n'en pouvait point faire comme le parangon de la correction qu'elle-même voulait garder. Aussi de plus en plus était-elle indécise.. Il lui semblait entendre deux voix qui l'appelaient : l'une à répondre à Régine et à Guy : « J'accours », l'autre à sacrifier, au scrupuleux respect de la parole donnée, la joie de consoler et de guérir celui qui la demandait.
Cette voix austère l'emporta. Élevée dans le culte du devoir, ayant recueilli sur les lèvres de son père et de sa mère, de son oncle, plus tard, et des vertueuses femmes à qui avait été confiée son éducation, des maximes et des exemples d'abnégation, se rappelant, entre autres choses, que M. Van den Berghe disait souvent : « De deux partis à prendre, celui qui coûte le plus est presque toujours le meilleur », elle se décida contrairement à ses plus chers désirs. Oui, de toute son âme, doublement émue d'amour et de pitié, elle eût voulu aller vers Guy, et elle resta.
Quand, après avoir tout le jour rempli à l'hôpital son humble tâche, elle put enfin trouver le loisir d'écrire, elle écrivit :
« Je suis désolée, ma chère Régine, de ne pouvoir répondre à votre appel. J'ai gardé de Fréteval un si bon souvenir et je serais si heureuse d'y retourner ! Mais je ne puis abandonner le poste que l'on m'a confié ici. Il m'y faut donc rester, quelque désir que j'aie d'aller vers vous, de vous aider à distraire et à guérir votre blessé... »
Couvrant de sa haute écriture quatre pages, elle continuait ainsi. Cette lettre lui avait paru d'abord bien difficile à écrire. Maintenant qu'elle avait commencé, son cœur, tout spontanément, lui dictait ce qu'elle y devait mettre de discrète réserve en même temps que de gratitude et de douceur
affectueuse. Sa belle àme tendre et pure, délicate et vaillante, sachant aimer, mais sachant sacrifier l'amour même au devoir, tout entière était là.
Le soir, un peu tard, elle demanda à Françoise de l'accompagner jusqu'à la poste.
— Certainement. Je remets tout de suite mon chapeau. Il faut que Guy, qui se morfond en votre absence, sache le plus tôt possible que vous arrivez.
— Il saura que je reste ici, répondit d'un ton ferme la jeune lille.
— Ça, c'est trop fort pour moi. Je n'y comprends plus rien, dit à part soi Françoise.
Puis, tout haut, moitié grondeuse, moitié plaisante :
— Faut pas achever les blessés, Ghislaine. Il n'y a que les Boches qui font ça.
En dépit de cette boutade, la lettre fut envoyée.
Trois jours après, mademoiselle de Gelrode, préposée à l'ofiice, était assise dans la salle des soussols qui contenait les provisions. Les cuisiniers devaient s'adresser à elle pour obtenir les vivres nécessaires aux repas qui leur étaient commandés. Cette charge lui avait été confiée parce qu'on l'avait jugée conforme à ses aptitudes, à ses goûts d'ordre méticuleux, et aussi parce que, dans cet hôpital
modèle, les jeunes filles étaient employées de préférence aux postes administratifs, les femmes mariées et les religieuses au soin des blessés.
Ghislaine n'en éprouvait que plus de regrets de n'avoir pu répbndre à l'appel de Guy. Elle songeait : '■<■ Je n'apporte ici qu'un concours indirect à l'œuvre à laquelle je me suis vouée. Je ne puis ni consoler ni soulager les pauvres soldats qui souffrent. Tandis que là-bas... »
Elle évoquait de chers souvenirs. Elle se revoyait au pied de la chaise-longue où Guy, tout l'hiver, était resté étendu. Elle revivait les heures, mêlées de joies très douces et de poignantes angoisses, où, insensiblement, s'était à l'amour laissé prendre son cœur. Elle revivait surtout l'heure, entre toutes bénie, où il lui avait fait l'aveu inattendu, aveu après lequel elle s'était crue obligée de partir, qu'à cause de cela elle eût dû détester, dont le souvenir pourtant, rien que le souvenir, restait un doux émoi.
— On vous demande, mademoiselle.
— Qui?
— Une jeune fille... Elle est au bureau... Si vous voulez y aller, je vais vous remplacer.
Ghislaine accepta. Intriguée, elle gagna le bureau où la visiteuse, dont elle n'avait point songé à demander le nom, l'attendait.
— Comment, c'est vous, Régine !
Tremblante et pâle, elle s'approcha de la sœur de Guy :
— Est-ce une mauvaise nouvelle?... Parlez !... Je vous en prie.
— Il faut que vous veniez.
Régine l'entraîna d'un geste dans la cour. Et là, à mi-voix :
— Si vous aviez vu, quand je lui ai lu votre lettre, son désespoir ! Non, vous ne pouvez pas, vous ne pouvez pas refuser de venir.
— Mais, enfin, je ne puis pas, non plus...
- — Laissons cela, Ghislaine. Il s'agit seulement aujourd'hui de le guérir. Après, vous partirez, pour toujours, si vous le jugez utile. Mais maintenant c'est un malade, un mourant peut-être, à tenter de sauver. Il n'a qu'une idée, une idée fixe, vous revoir. Venez, Ghislaine, venez. Croyez-moi. Votre retour momentané à Fréteval n'aura aucune signification engageant votre avenir. Guy m'a chargée de vous en donner sa parole, parole de gentilhomme et de soldat français.
— Alors, demanda la jeune Belge, pourquoi veul-il me revoir?... S'il se veut soumettre à l'irrévocable décision que j'ai prise, ma présence ne peut être pour lui qu'une cause de trouble et de regret. S'il veut essayer de me faire revenir sur ma résolution, ce sera peine perdue et cela lui fera plus de mal encore.
— Vous auriez raison, répliqua mademoiselle de Souzay, si nous avions affaire à quelqu'un de bien portant. Mais mon frère est malade, très malade, Ghislaine. Des désirs de malade ne se raisonnent pas. Faites à Guy l'aumône de votre présence. Et, comme pour toutes les aumônes, plus celle-ci vous coiitera, plus votre mérite sera grand. Elle avait tout dit. Elle se tut.
Ghislaine, silencieuse, réfléchit quelques secondes. En elle une dernière lutte se livrait. Elle jugea que ce n'était plus entre son amour et son devoir. Elle crut discerner que, dans Tobstination de son refus, se glissait un secret orgueil. Elle s'approcha de Régine. Elle lui dit simplement :
— Je pars avec vous.
Elles partirent. Deux heures plus tard, elles parcouraient ensemble la jolie route qui mène de Chinon à Fréteval. Tout avait bien changé depuis que Ghislaine l'avait quittée, cette hospitalière demeure. Mai finissant enrichissait les grâces printanières, en y mettant déjà d'estivales splendeurs. Dans les prés, les herbes, plus hautes, chatoyaient, prenant çà et là des teintes jaunissantes de foin mûr. De larges marguerites, des renoncules dorées, quelques grosses fleurs de trèfle y remplaçaient les mille fleurettes d'avril. Au pied des buissons d'aubépine, gros bouquets d'une éclatante blancheur, le revers des fossés s'égayait. Cette
fleur de lin sauvage, poétiquement nommée par le goût populaire « Sourire de la Vierge », y était épanouie. Près d'elle, charmantes aussi, se blottissaient euphorbes, véroniques, saxifrages. Parfois apparaissaient dans les ronces des halliers la feuille luisante et la fleur bleue d'une pervenche.
Le parc de Fréteval, plus encore que les prairies de la vallée, devait à la saison des embellissements. Au-dessus des allées se mariaient les nuances variées et somptueuses des frondaisons, et c'était dans un cadre admirable, parmi les chênes, les ormes, les tilleuls et les frênes aux verdures rajeunies, parmi les marronniers, les arbres de Judée, les acacias, les sureaux, les lauriers et les lilas en fleur qu'apparaissait le blanc château.
A l'intérieur de ce logis charmant il y avait aussi quelque chose de changé. Ce n'était pas, hélas! un changement heureux comme celui des prairies, des halliers et du parc. Guy était de nouveau cou- ( lié sur sa chaise longue, et plus que jamais pâle, émacié, défait.
Oh ! ce jeune homme malade et triste au milieu de la nature en fête, c'était plus douloureux à voir peut-être que ceux qui souffraient là-bas, à la ville, autour de qui n'éclatait pas le contraste des choses.
Il paraissait si profondément atteint que l'arrivée de Ghislaine, pourtant si désirée, ne produisit point le sursaut de joie attendu. Il sourit
faiblement, tendit à la jeune fille une main décharnée, dit avec eiïort :
— Merci d'être revenue.
Et puis, Soit lassitude, soit pour mieux savourer un bonheur qui ne pouvait se traduire par des mots, il se tut et ferma les yeux.
Ghislaine se tenait près de lui, désolée. Une subite angoisse l'étreignait à la gorge, à quoi se mêlaient les affres d'un remords.
— Oh ! pourquoi ai- je tant hésité à revenir? Pourquoi ne suis-je pas accourue plus tôt?... Je ne pouvais pas croire qu'il fût ainsi.
Elle eut cette pensée atroce que Guy, et par sa faute à elle, allait mourir.
Alors, bien loin d'elle fuirent les scrupules d'hier. Il ne s'agissait plus de savoir si la présence de Ghislaine pouvait donner à Guy quelque irréalisable espérance. Il s'agissait de le sauver.
GUERISSEUSE
Le sauver? Était-ce possible? Ghislaine, durant plusieurs jours, se le demanda. Car le jeune homme ne sortait pas de cette effrayante prostration qui, lors de son retour, avait bouleversé la jeune fille. La mère et la sœur du malade s'en affligeaient aussi. Seul le médecin gardait une sérénité de bon augure.
C'était un praticien de petite ville qui avait acquis beaucoup d'expérience dans l'étude de cas très divers. Modeste, consciencieux, appliqué à son art , autant par vocation médicale que par penchant naturel à se dévouer, il apportait, à l'examen des états morbides qui lui étaient soumis par sa clientèle chaque jour plus étendue, une
ciot) LA RLFL'GltE
attention aiguë et méticuleuse, valant le plus souvent la science d'un spécialiste. Presque toujours il formulait un diagnostic sûr. Aussi Ghislaine fut-elle rasaurée quand elle l'entendit affirmer :
— Monsieur Guy de Souzay guérira.
— \'ous en êtes sûr, docteur? insista Régine qui, en présence de soii amie et en l'absence de sa mère, interrogeait le médecin.
Celui-ci regarda mademoiselle de Gelrode. Puis ce fut à mademoiselle de Souzay qu'il répondit :
— Je n'ai rien caché à madame votre mère, Aucun organe n'est atteint . \'otre frère souffre d'une neurasthénie. C'est le moral qu'il faut soigner.
Et, comme toujours, pressé, il regagna la voiturette dont, sur tous les chemins du pays, ronflait nuit et jour le moteur.
Avec plus d'espérance Ghislaine et Régine retrouvèrent plus de courage. Toutes deux, près du malade attentives, s'ingénièrent à le guérir. C'était chaque jour, pour tâcher à le distraire, une invention nouvelle. Il en fallut d'abord qui n'obligeassent point à quitter la maison. A la faiblesse de Guy se joignait, pour empêcher de songer à des excursions comme celles faites naguère, l'intempestive rigueur de la saison soudainement maussade et refroidie. Avant de céder la place à juin qui s'annonçait, mai refusait un dernier sou-
rire. Le ciel de Toiiraine s'était assombri. Tantôt le vent soufflait avec une âpreté que l'hiver même avait rarement connue. Tantôt la pluie tombait, courbant l'herbe des prés, faisant éplorées les larges marguerites, flétries les fleurs des marronniers et des lilas.
Enclin aux réflexions moroses, Guy disait :
— C'est pire que l'automne.
La gaieté de Régine, et de Ghislaine la sérénité douce, répliquaient aux propos empreints de mélancolie :
— Après la pluie, le beau temps.
Plus optimiste encore que son amie, la jeune Belge soutenait que ces sautes d'humeur printanières n'étaient pas sans charme.
— Il y a, disait-elle, dans ces nuages amoncelés, comme une promesse de vie. Je préfère le contraste de cette passagère tristesse et des beaux jours prochains à la monotonie d'un ciel toujours bleu.
Et ses yeux, habitués à la brume flamande, regardaient s'écraser les larges gouttes d'eau sur les feuilles luisantes.
A l'entendre parler, même pour dire ainsi des choses insignifiantes, Guy se. rassérénait. Il goûtait pleinement le charme de Ghislaine, fait de gravité sans raideur et d'un calme qui ressemblait plutôt à de l'émotion contenue qu'à de l'indiflérence.
Elle avait repris le genre de vie, un instant abandonné. Elle allait, tous les deux jours, à (Ihinon soigner les blessés. Le reste du temps, elle restait près de madame de Souzay et de Guy comme si l'une avait eu, en elle, une seconde fille, l'autre une seconde sœur.
Et c'était une chaude et douce intimité dans la vieille demeure qu'avaient attiédie les hâtifs rayons actuellement voilés. Peu à peu le jeune homme quittait de nouveau sa chaise longue. Il marchait vers la fenêtre, il l'ouvrait. Il respirait l'odeur pénétrante et saine qui montait de la terre fécondée par les pluies. Il écoutait le silence, ce grand silence des champs qu'amènent les jours mouillés et les nuits orageuses, quand les hommes jugent vain de labourer la glèbe et que l'heure n'est point venue encore des moissons.
— Vous avez raison, mademoiselle, disait-il. Ce temps couvert, cette attente, où semblent dormir et s'alanguir les choses, a aussi sa beauté.
— N'est-ce pas?
— Gui. Cela ressemble un peu au convalescent qui sent ses forces croître et sa santé revenir.
Le visage sombre de madame de Souzay, quand Guy dit ces mots, s'éclaira :
— Tu te trouves mieux? demanda-t-elle.
— Beaucoup mieux, c'est vrai. Surtout j'ai
quelque chose que je n'avais plus : la volonté, partant la certitude de guérir.
Il parlait d'un ton ferme, d'une voix calme. Ce n'était plus l'entrain factice qu'avait déterminé naguère la présence de Françoise. C'était comme une lente et sûre ascension, un retour progressif des énergies passées, et cela certainement ressemblait à la paix recueillie dont s'enveloppe la terre, avant la vie intense et splendide de l'été.
Quand les beaux jours revinrent, on sortit. Bientôt, de temps à autre, les longues promenades recommereèrent, mais avec moins d'activité fiévreuse. Il y eut aussi de douces heures vécues sous les ombrages du parc de Fréteval, que Guy, certains jours, paraissait découvrir.
— Figurez-vous, mademoiselle, que, .depuis mon enfance, je ne m'étais pas une fois assis sur ce banc, je n'avais jamais remarqué la courbe gracieuse de cette allée, ni l'échappée jolie qui se présente au sortir du bois.
— Vous ne restiez pas chez vous?
— Rarement. Les déplacements, les chasses, les villes d'eaux, les bains de mer, Paris... C'est vrai que je connais peu notre propre domaine, surtout que j'ai eu bien peu souvent l'idée de m'y promener... Vous vous moquez de moi?...
— Non.
— \'ous me plaignez, alors, me trouvant, encore absurde et peu sérieux.
— Je vous trouve tout simplement pareil à beaucoup d'hommes de votre pays, de votre monde, de votre temps.
— Que vous méprisez ?
— ■ Oh !... que j'espère seulement voir changer un peu.
— Quand cela?
— Après la guerre.
— Vous croyez que nous changerons?
— Vous êtes déjà changés.
— • Qu'en savez-vous?
— Je sais que vous avez quitté la vie un peu... oisive.
. — Oisive !... Je n'avais jamais une minute à moi.
Elle sourit, de son beau sourire grave.
— Je veux dire la vie un peu... en dehors, un peu frivole que l'on vous reprochait, — et pas tout à fait sans raison.
— En un mot, vous pensez que parce que nous avons su nous battre, nous saurons rester au coin de notre feu, et dans notre jardin.
— Je ne pense pas que vous sachiez jamais parler autrement qu'en plaisantant, et... avec esprit.
Il salua.
Les petites discussions de ce genre étaient, entre eux, fréquentes. Guy oublia, un jour, de s'y maintenir sur le terrain qu'ils avaient l'un et l'autre tacitement conclu de n'abandonner jamais : celui des généralités.
— Je crois, dit-il, que vous jugez un peu trop tous les Français d'après moi.
— Je ne vous juge pas...
Il y eut un court silence. Le visage du jeune homme soudain se crispa. Il dit tristement :
— Voilà revenus les mots qui m'ont causé tant de peine.
Ce reproche alla droit au cœur de la jeune fille.
— Ah ! mon Dieu, songea-t-clle, lui ai-je fait mal encore?
Et, très doucement, s'appliquant, comme pour panser une plaie, à ne point trop appuyer, d'une voix compatissante où perçait tout de même un peu de la tendresse qu'elle eût voulu celer :
— Je suis désolée de vous avoir affligé. Je vous assure...
Il se redressa, et s'eiïorçant de sourire :
— Oh ! mademoiselle, ne vous excusez pas. C'est moi qui ai eu tort.
Ils se turent, se sentant tous les deux condamnés à ne point poursuivre l'entretien. Du salon de verdure où ils étaient assis, ils revinrent sans parler vers le château tout proche. La cloche du diner,
d'ailleurs, venait de sonner. La journée finissait. Dans les champs, on entendait les quelques mugissements et les quelques appels qui précèdent le retour des bêtes à l'étable et des gens au logis. Les oiseaux chantaient, plus sûrs d'être entendus, puisque tous les bruits s'atténuaient peu à peu. Un rossignol, à de longs intervalles, essayait les notes qu'il jetterait dans la nuit. Il avait pour réponse un roucoulement sonore, monotone, langoureusement tendre, et semblant exprimer une plainte ou un amour.
Gomme ils atteignaient le seuil du vestibule, le trot d'un cheval résonna sur la route, puis brusquement cessa. D'un mouvement machinal Guy prêta l'oreille.
— Ecoutez ! Une voiture. Et elle s'arrête ici. Pour lui donner raison, sur le sable de l'allée, le
cheval, l'instant d'après, recommença de marcher. Une Victoria de louage apparut.
— Françoise !
C'était Françoise. Mais, près d'elle, dans cette immobilité de statue qu'ont seuls les hommes dont rien ne frappe plus le regard, son mari était là.
La voiture au perron, la jeune femme sauta, comme toujours légère, puis, avec de tendres précautions, elle aida l'aveugle à descendre.
— Bonsoir. Nous étions ennuyés d'être loin de nos petits, de vous tous. Nous revenons.
— A l'improviste, comme toujours.
— J'ai, à ce propos, mille excuses à vous faire, mon cousin, dit J\I. de Méan qui avait reconnu la voix de Guy. Je voulais que Françoise prévint. Impossible de l'y l'aire consentir.
— N'est-ce pas plus amusant?
Elle entra, en lui donnant le bras, laissant Ghislaine et Guy un peu abasourdis de cette apparition soudaine.
Deux heures plus tard. Le dîner est achevé. Dans le grand salon du château de Fréteval, M. de Méan cause, d'une voix grave et calme, avec madame de Souzay. Ghislaine, Régine et Guy, près de la fenêtre ouverte, regardent les étoiles et respirent l'air du soir qui, ayant traversé les arbres, les buissons, caressé tant de feuilles, frôlé de son haleine tant de fleurs odorantes, leur arrive embaumé.
Françoise est allée coucher ses enfants et défaire ses valises. Elle revient, tenant à la main une feuille de papier qu'elle déplie :
— Savez-vous, dit-elle, que nous avons eu à soigner des Boches, depuis votre départ, Ghislaine?
— Je ne le savais pas. Je vous plains.
— Vous avez tort. Cet acte de charité est parfois plus instructif que méritoire.
— Vraiment?
— Écoutez !
Elle lut le papier qu'elle tenait à la main :
« Mon cher ami, » Je suis blessé et prisonnier. Je suis soigné dans une ambulance française, à Tours. Je me sens très mal, et je crois que je vais mourir. Je veux vous écrire, vous remercier de ce que vous avez fait pour moi, en même temps que pour la patrie allemande. Quand vous avez construit votre villa « Bon Accueil » vous ne songiez évidemment qu'à permettre aux chefs de notre armée d'étudier une contrée qu'il leur était si utile de connaître et à nous assurer une forte position stratégique. Je me rappelle le fameux tennis si bien bétonné d'où l'on pouvait contempler une vue admirable, mais qui était surtout destiné à servir de plate-forme pour installer nos canons en un point qui dominait le cours de la Meuse. Tout en agissant par patriotisme, vous avez, dans certains cas, agi pour moi en ami. Moi aussi, je travaillais pour la patrie allemande. J'avais mis à son service ma science d'ingénieur. La situation que j'avais acquise me donnait l'occasion d'apprécier tout ce que nous pourrions retirer des richesses houillères du Borinage. Grâce à vous, grâce aux renseignements que vous aviez su donner sur la famille française dont les projets faisaient obstacle aux miens, vous m'assuriez la
réalisation de l'excellente affaire qui se fût sans doute conclue, si la guerre avait éclaté quelques semaines plus tard. Je n'avais pas reçu le « oui » définitif, mais tout me donnait à penser qu'après quelques hésitations, peut-être ce « oui » viendrait. Recevez donc, mon cher ami, tous mes remerciements, en même temps que mes adieux. »
— Et cela est signé Otto von Rednitz, ajouta Françoise.
— Comment avez- vous cette lettre? demanda Ghislaine frémissante.
La jeune femme répondit :
— C'est bien simple. L'officier allemand qui l'a écrite est mort. On a trouvé, sur sa table, cette lettre, et près d'elle une enveloppe dont voici la suscription : « Herr Ernst Reichenbach, Hochstrasse, 109, Kôln, Deutschland. » Les autorités militaires ont voulu que cette missive fût saisie, traduite, et l'on nous en a communiqué, à nous infirmières, la copie, pour nous édifier sur le cynisme de ces gens-là.
— C'est malheureux, remarqua Guy, que cet excellent jeune homme n'ait pas indiqué le genre d'affaire où il était en concurrence avec des Français que son compère a roulés,
— Je vais vous le dire, fit posément Ghislaine. Cette « affaire » était un mariage.
— Vous connaissez les personnes que?...
— Très bien. Puisque la jeune fille qu'Otto von Rednitz, pour mieux servir la patrie allemande, voulait épouser, c'est moi ; puisque les Français que son an'ii Reichenbach a odieusement calomniés près de mon oncle, c'est vous.
Tout cela était dit avec calme, avec simplicité. Nul n'en paraissait, outre mesure, surpris. Chacun éprouvait un sentiment analogue à la satisfaction qu'exprimaient quelquefois madame de Souzay ou l'une des jeunes filles quand, tricotant pour nos soldats, elles parvenaient à débrouiller la, laine de leur écheveau,
— C'est très drôle, déclara seulement Françoise. Je suis enchantée d'avoir apporté une si bonne nouvelle.
— Bonne... pour qui? demanda Guy naïvement. Nous apprenons une fois de plus que les Boches sont des menteurs et des espions, que nous avons été personnellement victimes de leur perfidie. Et puis après?... Cela me donne envie de retourner plus tôt me battre, voilà tout.
— Eh bien, mon vieux, s'écria la jeune femme, — qui, dans les grandes circonstances, eût trouvé trop solennel, trop pompier, de garder un langage correct, — je te retiens comme perspicacité.
Il regarda sa cousine, puis Ghislaine. Celle-ci, le fixant de ses beaux yeux clairs, d'un air de tendre reproche lui sourit.
Il comprit, cette fois. A l'allège de la fenêtre il s'accouda près d'elle.
— Vous ne vouliez pas... parce que?...
— Parce que, loyal, mon oncle croyait à la loyauté de ces Allemands, de celui qui donna sur vous des détails mensongers, de celui qui disait vouloir faire mon bonheur. Et...
Elle baissa la tête, comme pour une confession.
— Et, alors, un jour, hésitant entre vous et lui, j'ai choisi celui que l'on me vantait comme le plus laborieux, le plus sage.
— Vous avez consenti?...
— J'ai dit un « oui » que mon oncle, sous ma dictée, lui a écrit..., nxais qu'il n'a jamais reçu, nous en avons la preuve.
— Qu'il l'ait ou non reçu, vou.s n'étiez point liée envers ce...
— Je suis d'un pays où la parole donnée est toujours tenue, en coutât-il la vie... ou le bonheur.
Ils se turent un instant. Ils respirèrent ensemble l'air parfumé de la nuit.
Puis, Guy, soucieux de connaître tout ce qu'avait voulu, pensé, souffert Ghislaine, doucement l'interrogea.
— C'est pour cela que vous étiez partie?
— Pour cela.
Il lui prit la main. Il allait la porter à ses lèvres. Un scrupule de délicatesse l'arrêta.
— Moi aussi, j'ai donné ma parole, ma parole de gentilhomme et de soldat. J'ai chargé Régine de vous dire que votre retour à Fréteval n'engagerait pas votre avenir. Et voilà...
— Et voilà, interrompit Ghislaine, voilà qu'il l'engage irrévocablement.
D'un même mouvement ils se retournèrent. Ils allèrent tous deux vers madame de Souzay. Celle-ci, sans dire un mot mais tout maternellement, attira la jeune fille et mit sur son front un baiser.
— Ma tante y va de sa larme, observa comiquement Françoise.
Et moitié rieuse, moitié émue, la jeune femme ajouta :
— Ma tante a raison. C'est une chose touchante.
— Et grave, remarqua Régine, à son tour. Ghislaine, au bras de Guy, s'appuya, confiante,
déjà presque câline.
— Vous souvenez-vous que l'année dernière à Ostende, sur la digue, je vous ai dit, moi aussi : « C'est une chose grave? »
— Oui, je m'en souviens.
— Vous rappelez-vous, Guy, ce que vous m'avez répondu?
— Parfaitement. Et je suis toujours du même avis.
Ils répétèrent ensemble les mots que, ce jour-là, Guy tout seul avait dits :
« — Je trouve surtout que c'est une chose charmante, et très simple, de s'aimer. »
LE DROIT D 'aimer
Le marquis de Souzay, engagé depuis le mois de novembre, venait d'être promu brigadier. Il portait fièrement ses galons de laine rouge. Il les avait bien gagnés. Gaiement, et avec une extraordinaire endurance pour un homme de plus de soixante ans, il avait supporté toutes les fatigues de la campagne d'hiver. Il n'avait reculé ni devant les postes périlleux, ni devant les humbles besognes. On l'avait vu, agent de liaison, traverser au galop de son cheval une plaine où sifflaient les obus. On le voyait, depuis qu'il avait conquis son grade modeste et glorieux, remplir à son tour les fonctions de brigadier d'ordinaire, dépouiller un lapin ou peler des patates.
Tous raimaient, au régiment. Tous admiraient ce grand exemple de renoncement et de bravoure qu'il avait donné. Les simples cavaliers disaient de lui : « C'est un chic type. » L'un de ses officiers écrivait : « En face de tels hommes, on ne peut que se mordre la moustache et crier : Vive la France ! »
Il venait d'être blessé. Uh ! une blessure légère, ou du moins il la déclarait telle, traitant son mal avec le superbe dédain d'un duc et pair d'ancien régime pour quelque maraud importun. Tout en parlant en termes méprisants de cette blessure, il n'était point sans en éprouver de la fierté. La ballo qui l'avait atteint à l'épaule l'obligeait à porter le bras droit en écharpe, et avec raison il jugeait y gagner de faire un peu plus figure de héros. Il tirait aussi vanité de ce que cette « égratignure » lui permît de montrer ses talents équestres hors de pair. Il poussait la coquetterie jusqu'à s'immobiliser aussi la main gauche, afin de prouver que les jambes d'un cavalier émérite suffisent à gouverner un cheval.
L' égratignure qu'il méprisait et ne soignait pas fut cependant, un jour, trouvée, par un médecinmajor du front, assez sérieuse pour que le brigadier de Souzay fût évacué. Il protesta. On Vévacua quand même. D'une ambulance de l'arrière il fut dirigé sur un hôpital de Vichy. Il y fit gaiement une
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saison de trois semaines, puis, sur ses instances, on le renvoya à son dépôt où il obtint quinze jours de permission de convalescence. Il l'avait demandée, cette permission,^ comme la demandaient les camarades, mettant même quelque affectation à employer leur langage. Et l'on avait ri, mais avec une petite pointe d'émotion, en entendant le vieux et brave marquis déclarer :
— Je ne demande pas mieux que de retourner me battre. Je voudrais tout de même, auparavant, embrasser la bourgeoise.
Cette douceur lui fut accordée. Sans avoir prévenu, il débarqua, un matin, à Chinon, le bras droit toujours en écharpe, le képi sur l'oreille, un grand manteau de drap gris-bleu sur les épaules, martial, crâne, superbe, ayant retrouvé, sans rien perdre de son élégance native, et tout naturellement, comme par un privilège de race, l'allure conquérante des aïeux militaires. Ce qui rehaussait encore son prestige, c'était peut-être de n'avoir pas les distinctions honorifiques dues à un chef. Il y avait un joli contraste, et bien français, entre la simplicité du costume voulue par la modestie du grade et les délicates supériorités de l'aristocratique vieillard. Sans décoration, sans dorure, sans un signe extérieur quelconque, on devinait le grand seigneur sous l'humble brigadier.
Il quitta la gare à pied, fumant sa pipe, heureux
(le rencontrer dans les rues de Chinon des gens qui le reconnaissaient, qui, après le premier mouvement de surprise, le saluaient avec respect.
C'était un jeudi, jour de marché. Sur le vaste champ de foire qu'orne la statue de Jeanne d'Arc, ■de rares paysannes déchargeaient de leurs carrioles les longues mannes où s'entassaient, remuants et criards, de petits cochons roses. La plupart de ces femmes, silencieuses et tristes, avaient au blanc linon de la coiffe tourangelle fixé le voile des veuves.
Plus loin, sur la petite place ombragée qui s'étend devant les fenêtres de la sous-préfecture, s'alignaient des veaux amenés par des marchands ou des bouchers des environs, depuis Loudun jusqu'à Azay-Ie-Rideau, depuis Sainte-Maure jusqu'à Bourgueil.
Enliu, sur le terre-plein rectangulaire longeant l'hôtel de ville, les marchands de légumes, de fruits et de volaille, de bimbeloterie ou d'étoffe, s'installaient, dressant leurs tréteaux ou fichant en terre leur parapluie rouge.
Par le pont, qu'elles avaient atteint en traversant le faubourg Saint-Jacques, où en suivant le quai de Pile Sonnante, arrivaient des fermières chargées de paniers d'où émergeaient la, tête stupide et le bec vert d'un canard. Près d'elles mar- <liaient, d'un pas plus alerte, des jeunes filles portant sur leurs épaules un chevreau.
M. de Soiizay jouissait de ces spectacles familiers. Il lui était doux de surprendre la vie de sa petite cité chinonaise, le jour surtout qu'elle attire à soi toute Fanimation de la contrée. 11 éprouvait, à se retrouver là, un vrai plaisir d'écolier en vacances, ou plutôt de tourlourou revenant au pays.
11 avait d'abord songé à se rendre pédestrement jusqu'à Fréteval. Mais plus il en approchait, plus se manifestait sa hâte d'arriver.
Loin des lieux et des êtres chers nous ressentons, de leur absence, une sourde douleur que l'impossibilité de la voir cesser fait résignée. Quand nous revenons vers eux, les dernières minutes de séparation nous semblent intolérables et c'est une torture aiguë que notre impatience de les voir finir.
Devant le bureau d'octroi, le marquis héla un boucher qui, sa carriole vide, s'en retournait, au trot allongé, vers Avoine.
— Allez-vous loin?
— A Restigné.
— Sapristi !... Je ne vais qu'à Fréteval. Je ne vous dérangerai pas?...
L'homme arrêta son cheval. Le brigadier de Souzay franchit le marchepied et se hissa dans la voiture.
— Hue !... Vous revenez du front?
— Oui.
— Ça chauffe dur, là-bas. Il s'abat des bonhommes.
— Quelques-uns.
Le boucher, qui demeurait à vingt-cinq kilomètres de là, ne connaissait pas le châtelain de Fréteval.
— Vous portez l'âge, dit-il après avoir jeté un regard furtif sur les moustaches et les cheveux blancs du militaire qu'il voiturait. De quelle classe donc que vous êtes ?
— Soixante-treize.
— Soixante-treize ! Moi aussi. Engagé volontaire alors? C'est joli ça.
Tous deux, cordialement, continuèrent de causer. Quand on s'arrêta devant Fréteval, le boucher demanda :
— C'est à vous le château?
— Mais... oui. lit le marquis, un peu timidement, comme quelqu'un qui s'excuse.
Et l'autre, en lui serrant la main :
— Ah ! je le pensais bien, que vous étiez de la haute. Cette conversation avait distrait un peu l'esprit
mobile de M. de Souzay de la fiévreuse joie du retour. Maintenant qu'il se trouvait seul sur la route, en face de la chère demeure dont il allait, dans un instant, franchir le seuil, une émotion l'étreignait à la gorge et. lui aussi, se mordait la moustache pour ne point pleurer.
326 LA nÉFlGIEE
Il entra dans Pavenue dont il lui semblait reconnaître chacun des grains de sable qui craquaient sous ses pas, chacune des feuilles qu'une brise légère inchn^it comme pour le saluer.
Il longea Forangerie où les Belges étaient installées, la petite chapelle au clocheton penché. Il arriva face au château. Là, une minute, il s'arrêta. Il voulait comprimer les battements précipités de son cœur, car il avait peur aujourd'hui pour la première fois, peur de sa joie...
— Madame la marquise est à Chinon, à soigner les blessés de madame de Versenne.
— Et je n'ai pas eu l'idée d'y regarder en passant !
— Mademoiselle Régine et monsieur Guy sont là, et aussi mademoiselle de Gelrode.
— Dans leurs chambres?
— Non, monsieur le marquis, tous les trois sont sortis et doivent être dans le parc. Je les ai vus tout à l'heure.
Quittant la femme de basse-cour rencontrée par lui au moment qu'elle portait au château le •lait des vaches qu'elle venait de traire, M. de Sou: , zay partit à la recherche de ses enfants.
Il approchait d'un massif d'arbres verts quand des voix lui parvinrent. Il eut la curiosité d'écouter. C'étaient, assis dans le salon de verdure q^y^^ Ig
LA RtFUGIEE 327
massif formait, Ghislaine et Guy s'entretenant à voix haute. Le jeune homme disait :
— Je ne puis accepter de vous ce sacrifice. Si je ne revenais pas...
— \'ous reviendrez, Guy, réphquait la jeune fille. Mais, quoi qu'il arrive, je veux avoir le droit, devant tout le monde, d'être en même temps inquiète et fière de vous, d'être à vous, malgré votre absence...
Elle ajouta plus bas ce que le marquis devina autant qu'il l'entendit :
— Le droit de vous aimer.
Alors, sur le fond lumineux des pelouses fraîchement fauchées, dans l'encadrement des branches, aux yeux des deux jeunes gens M. de Souzay parut.
— Mon père ! s'écria Guy.
D'un geste de son seul bras hbre, le grand vieux brigadier à son fils imposa silence.
— Pas d'effusions, dit-il. Tu me diras bonjour quand j'aurai réglé la question entre vous pendante. Si j'ai bien compris le sujet de votre discussion, ta fiancée désire t'épouser avant que tu ne retournes te battre. Eh bien, mon cher, elle a raison.
— N'est-ce pas ? lit Ghislaine triomphante.
. — Certainement. D'abord, moi, je n'ai que
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quinze jours de permission. Et je veux assister à la noce.
Oh ! la noce touchante et simple. C'était ce matin, dans la petite chapelle du château de Fréteval, ornée seulement de fleurs champêtres, tandis que les violons, les harpes et les orgues avaient pour remplaçants les sons harmonieux qui, par la porte ouverte, venaient des nids voisins. Blanches marguerites, renoncules fragiles, véroniques des prés, polygales à la fleur charmante, se joignaient, pour parer l'autel, aux pivoines et aux roses, aux branches de genêts et d'églantiers. Et dehors, le sifflet du merle, les trois notes du loriot, le cri de rappel du bouvreuil, se mêlant aux roulades du rouge-gorge et du rossignol, donnaient un mélodieux contîert.
Maintenant c'est fini. Devant un vieux prêtre, — qui n'a point fait de discours, — Ghislaine et Guy ont prononcé le « oui » qui forme entre eux un infrangible lien. Dans la salle à manger, aux membres de la famille sont réunis les invités. 11 n'y en a que deux : M. d'Arzilly et madame de Versenne.
— Ça nous change, dit Françoise, de la cohue des mariages parisiens.
— Le regrettez- vous?
— Non. La petite fête d'aujourd'hui a quelque chose de bucohque et d'intime qui me plaît.
Et, se tournant vers la sœur de Guy :
— Est-ce ainsi que tu te marieras, Régine? Le frais et pur visage de la jeune fille prend la
teinte des roses qu'elle-même a, sur la table, disposées.
— Oh ! moi...
Son père a entendu.
— J'ai à faire, dit-il, une communication pour laquelle j'attendais l'heure des toasts. Françoise, malicieusement peut-être, me provoque à la faire plus tôt. La voici. C'est une histoire de guerre. Il faut bien, n'est-ce pas, que, comme tout vieux grognard, je raconte mes campagnes.
« J'étais, un soir d'hiver, au fond d'une tranchée. Car, vous le savez, nous cavaliers, nous y allons quelquefois comme les autres. Et ce n'est pas le plus gai. Mon lieutenant me fit demander. 11 était seul dans le gourbi à quoi aboutissait le boyau plein d'eau, où, les pieds enveloppés de paille, j'essayais vainement de me réchauffer. C'est un brave, mon lieutenant. Il a, dès le mois d'août, gagné la croix d'honneur.
« Vous savez, me dit-il, ça va chauffer, cette nuit.
» Je répondis :
» — Tant mieux, car j'ai diablement froid.
» Sans prendre garde à cette réplique, il ajouta :
cioO LA REFUGIEE
» — Nous devons sortir, et, à la faveur des ténèbres, gagner la ligne de tranchées ennemies, en déloger les Boches. Je puis y rester.
» — Moi*aussi.
» — Eh bien, si j'y reste, vous direz à ma mère que je la remercie d'avoir fait de moi un homme sachant aimer Dieu et servir mon pays, que je suis tombé en pensant à elle.
)) Il avait dit cela d'un ton ferme. Pour le reste, sa voix trembla un peu. Il reprit :
» — Quant à la jeune fille que j'aime, il m'eût été doux de songer, avant de mourir, que j'étais son fiancé ! Mais, vous le savez bien, je n'ai que ma solde, je suis pauvre. Elle, par piété filiale et pour sauver sa vieille maison...
» Je l'interrompis. Je suis très vif. Je lui dis :
« — Plus de calculs. On fera comme on pourra. On vivra simplement. Mais vous êtes, mon lieutenant, le fiancé de ma fille...
» Voilà ce que j'ai dit. La nuit, on est parti. On s'est précipité sur les tranchées ennemies; on a fusillé les Boches à bout portant. Mon lieutenant s'est battu comme un lion, mais il n'est pas mort.
Françoise applaudit et se penche vers sa cousine :
— Eh bien, tu l'as, ton Jean !
Régine est trop franche pour ne se pas montrer
moins confuse qu'heureuse. Madame de Versenne parvient à triompher de son émoi, à répondre :
— De tout mon vieux cœur de mère et d'amie, merci d'avoir promis à ces enfants le bonheur.
— Je ne pouvais pas faire autrement, chère madame, c'était presque un ordre que votre Jean me donnait. Et devant l'ennemi, une désobéissance !... Après tout, il est mon lieutenant.