LIN ATTEND U
— Tl faut marcher. Il faut marcher.
— Mais, docteur, je marche, je vous assure.
— Pas assez. Chaque fois que je viens vous voir, je vous trouve assis à la même place. Il faut faire des promenades, des excursions.
— Je voudrais retourner me battre.
— Justement. Comment voulez-vous passer, sans transition, de la vie trop sédentaire que vous menez ici, à la vie plutôt active de là-bas?
C'était vrai. Guy. depuis le départ de Françoise,, ne prenait plus aucune espèce de distraction. La jeune femme semblait avoir emporté avec elle le secret de sa gaieté. Il restait inactif et silencieux durant des heures. Ni sa mère, ni sa sœur, ni même
Ghislaine, ne parvenaient à le tirer de cette torpeur morbide, bien qu'il témoignât à mademoiselle de Gelrode, avec beaucoup de respectueuse politesse, une sorte de gratitude émue. Rarement il lui exprimait un merci banal. C'étaient son attitude, sa manière de lui parler, et jusqu'au son de sa voix, lorsqu'il s'adressait à elle, qui semblaient dire : « Vous êtes trop bonne de vous occuper de moi. »
Mais, en dépit de cette reconnaissance dont elle était heureuse, Ghislaine sentait bien que, près de Guy, personne n'avait remplacé Françoise. Plus jamais d'éclats de rire, plus jamais de plaisanteries ni de bons mots. A table, on commentait les nouvelles de la guerre, ou bien les deux jeunes filles parlaient de leurs bleSwSés. La causerie n'avait pas cet entrain que la jeune femme lui donnait naguère, et le silence, parfois, après maints efTorts pour la ranimer, s'imposait, dur et lourd.
Cependant, depuis la dernière visite du médecin, madame de Souzay insistait pour que ses prescriptions fussent suivies.
— Promène-toi, Guy.
— Où voulez- vous que j'aille?
— Où?... Ce pays est le pays du monde le plus joli à parcourir, surtout à cette époque de Tannée. Les buts d'excursions y abondent.
— Je les connais tous.
Il avait dit cela d"un ton désabusé, qui eut été
presque mausstule si, en toute occasion, sa bonne éducation n'avait pas triomphé de sa mauvaise humeur.
Ghislaine's'aperçut que cette réponse désolait la mère et la sœur du jeune homme, en leur ôtant l'espoir de le voir reprendre goût à la vie. Elle eut une inspiration subite.
— Je ne suis pas comme vous, monsieur, ditelle un peu timidement, en se demandant à part soi ce que son intervention, trop audacieuse peutêtre, allait produire. Je ne connais rien de votre Touraine.
L'eiïet qu'elle avait espéré fut immédiat.
— Oh ! j'aimerais beaucoup vous la montrer, mademoiselle ! s'écria Guy.
Dans ses yeux brillait le plaisir éprouvé par tout homme qui, soufTrant de son oisiveté, entrevoit soudain le moyen d'en sortir.
— Nous ferons de ravissantes promen-ades, reprit-il, tout à fait séduit par cette idée.
Madame de Souzay et Régine remerciaient Ghislaine du regard. Un obstacle restait encore à vain-cre. Le visage dû jeune homme, un instant éclairé, se rembrunissait.
— Avec quoi? demanda-t-il à voix haute, mais on s'adressant plus à soi-même qu'aux autres. Ah I si j'avais encore l'auto !,.. Même une bonne paire de chevaux !... Mais, plus rien.
LA RKFUGIEE 249
Madame de Suuzay étail tenace.
— Ne crois-tu pas que Domino?...
— Domino n'en peut plus. Il fait du dix à l'heure.
— Inutile d'aller vite, insinua Ghislaine.
— Plus lentement on va, mieux on voit le pays, reprit Régine, à son tour.
Son frère se taisant, elle le jugea à demi vaincu, elle continua :
— Il y a des endroits charmants qui ne sont pas loin d'ici. La forêt...
— Commence à une lieue de Ghinon, mais elle est grande.
— .\zay-le- Rideau.
— Vingt et un kilomèlres,
— L'Ile- Bouchard.
— Seize ou dix-sept.
— Richelieu, et les splendides vitraux de la chapelle de Gharapigny.
— Vingt... au moins.
— Gandes, sa curieuse église, le confluent de la Loire et de la Vienne, et, tout près de là, le vieux château de Montsoreau.
— Dix-huit.
— G'est faisable, tout cela.
— Peut-être, en y mettant le temps.
Il était ébranlé. Les noms que venait de prononcer Régine faisaient devant lui surgir sa Ton-
Zb^l I.A HKFUGIEE
raine aimée. Il la revoyait, cette contrée riante que nos rois jadis préférèrent à toute autre, pays de soleil où le ciel pur se mire dans la clarté des eaux, où le Cher, l'Jndre, la Vienne, vers la grande Loire accourent, où les collines, les vallées, les rivières par leurs gracieux contours savent charmer les yeux, où la noblesse de France, à la suite des princes, bâtit tant de châteaux, pays de Chenonceaux et d'Amboise, de Plessis-lès-Tours, de Villandry, de Luynes, d'Azay, de Langeais et d'Ussé, pays où sont debout tant de merveilles de pierre, où à chaque pas s'évoque une page de notre histoire, qui la rappelle toute, depuis l'apostolat glorieux de saint Martin jusqu'au règne tourmenté des Valois.
Dans sa province natale, le coin de terre où il vivait lui était particulièrement cher. Plus que les coteaux boisés de la Gâtine tourangelle, plus que les falunières du plateau de Sainte-Maure, plus que la Champeigne ou la Brenne, plus même que le riche val de Loire, il aimait son petit pays du Véron. C'est une bande étroite de terrain descendant des hauteurs où s'étendent les landes du Ruchard et que la forêt de Chinon couronne, jusqu'à la pointe formée par le confluent de la Vienne et du grand fleuve. C'est une région fertile égayée par la calme rivière, les grands prés verts et les peupliers blonds* où. sur les cotenux. volontiers
pousse la vigne, où les blés et les fruits mûrissent aisément, où, dès les premiers jours du clair soleil de mars, les amandiers sont en fleur. Il en est tant, en France, de ces petits morceaux de la grande patrie, englobant une modeste ville, quelques villages, en tout un, deux, ou trois cantons au plus, qui ne correspondent à aucune division administrative et que rien ne délimite exactement, qui existent, cependant, très distincts des autres, qui ont leur physionomie propre, leurs traditions, leurs coutumes, et qui sont chéris de leurs fils.
Guy, maintenant, songeait à cela. Il ne sortit de sa rêverie que pour se tourner vers Ghislain(> et lui demander :
— Où voulez-vous aller demain?
La jeune lîlle rougit.
— Mais, demain, je suis de service chez madame de Versenne.
Il réprima un geste de contrariété.
— Alors, après-demain?
— Après-demain, c'est Régine.
— Je la remplacerai, s'empressa de proposer madame de Souzay qui voulait, atout prix, empêcher d'échouer le projet conforme à l'avis du médecin.
Cette combinaison fut adoptée. Le surlendemain, Guy et les deux jeunes tilles montaient dans la charrette anglaise que Domino, pourvu d'une double rotion, ontraînnit allègrement.
.Jo2 LA UEFUGIiiE
Ils dirigèrent leur première promenade vers les villages et les châteaux du Véron. Ils visitèrent les vieux manoirs, la Gourtinière, Danzay, Rasilly, les hameaux bâtis au bord de la Vienne, et, plus loin, en atteignant la Loire, ils admirèrent les coteaux qui portent Montsoreau et Candes.
— Ici, expliqua Guy, nous touchons à l'Anjou. Candes est encore de la Touraine ; Montsoreau est angevin.
— Et ces deux villages sont très près l'un de l'autre.
— Si près qu'un vieux proverbe dit :
Entre Candes et Montsoreau Ne paissent ni vache, ni veau.
Proverbes, légendes, histoire, tout ce qui accroît le charme des pays que l'on parcourt en leur donnant, pour ainsi dire, une âme, Guy le rappelait, s't'fforçant de faire aimer à Ghislaine la contrée que lui-môme aimait.
— Non seulement ce petit coin de terre est attachant et pittoresque, disait-il, mais les gens qui l'habitent sont d'une race à part..
— • Vraiment?
— Oui. Vous vous rappelez combien je vous paraissais ignorant, à Bruges...
— Oh ! ignorant !
— Si... Eh bien, aujourd'hui, c'est moi qui vais
VOUS instruire. Je ne sais bien que ce qui regarde mon pays... Vous savez qu'entre Tours et Poitiers Charles Martel remporta sur les Sarrasins une éclatante victoire.
— Qui, pour toujours, les chassa de France.
— Pas tous, dit la légende. Quelques-uns restèrent dans cette contrée voisine du champ de bataille, dans cet étroit triangle que nous parcourons, dont la Loire et la Vienne forment deux des côtés. Peut-être leur fut-il impossible de franchir les rivières. Peut-être le vainqueur ne les poursuivit-il pas jusque là. Quoiqu'il en soit, une tradition locale rapporte que les Véronais sont les descendants d'une petite colonie de Sarrasins.
— Des réfugiés de ce temps-là.
— Justement.
Ghislaine et Guy et Régine rirent ensemble. Remontant son cours, ils avaient côtoyé la Loire. Ils revenaient maintenant vers Frétcval en passant par le bourg d'Avoine et en suivant la route qui laisse, un peu à gauche, Beaumont-en-Véron.
— Cette promenade t'a fait plaisir, Guy ? demanda madame de Souzay, quand Domino, blanc d'écume, s'arrêta devant le perron du château.
— Beaucoup, répondit le jeune homme, d'un ton qui contrastait avec son ton, las et désabusé, des jours précédents.
Il sauta, assez lestement, à terre. Et, tendant la main à Ghislaine pour l'aider à descendre :
— N'est-ee pas, mademoiselle, que c'était une jolie promenade?
— Charmante.
— Nous en ferons d'autres.
— Quand vous le voudrez, aerepta-t-elle. en appuyant très légèrement ses lins doigts gantés sur la main qu'il lui offrait.
Ils en lirent d'autres. Chaque fois que madame de Souzay pouvait remplacer, près de son amie de Versenne, l'une des deux jeunes filles, celles-ci partaient avec Guy, soit dans la charrette anglaise, soit par le chemin de fer qui, en certains cas, permettait de ne pas trop fatiguer le vieux cheval et d'entreprendre quelques excursions plus longues.
Ils allèrent ainsi voir le site enchanteur et le curieux dolmen de l' Ile-Bouchard. Un autre jour, par les allées ombreuses de la forêt de Chinon, ils se dirigèrent vers les ruines de l'abbaye de Turl)enay. Ils consacrèrent un après-midi à l'étrange petite ville qui, par son plan symétrique, ses rues rectilignes, ses portes monumentales et les vestiges de son château somptueux, rappelle, autant que par son nom, le cardinal-ministre. Entre deux trains, ils visitèrent Loudun, cité vieillotte et morne dont les rues tortueuses longent de hautes murailles, que
dominent, un peu frustes, la flèche aiguë de vSaint- Picrre-du-Marché, la tour quadrangulaire, unique reste du cliàteau-fort détruit. Langeais, l'ssé, Azay-le- Rideau leur rappelèrent comment Fart français passa progressivement des forteresses féodales aux élégantes demeures bâties par la Renaissance.
— Quelle merveille ! dit Ghislaine. Pour moi, je ne crois pas avoir rien vu d'aussi joli.
— Oh ! mademoiselle, Bruges. L'hôtel de ville, la chapelle du Saint-Sang. Certains pignons du béguinage...
— Ce sont de belles choses. Je m'explique, cependant, que vous les ayez trouvées un peu tristes. Ici, tout est gai, tout est charmant : ce château, ce parc, cette vallée, cette rivière et ce ciel...
Ils étaient assis sur un banc que les fleurs du marronnier voisin jonchaient de pétales roses. A leurs pieds l'Indre s'étalait, calme sous les vertes feuilles des nénuphars. Us l'eussent pu croire stagnante si le murmure d'une chute d'eau, qu'ils n'apercevaient pas, n'avait égayé le silence. Par delà l'onde tranquille, encadré de verdure, plus coquet qu'imposant, se dressait le château. Ses pierres restées blanches, ses ardoises aux teintes* fanées, les chevaliers debout sur les hauts épis qui
dominent le toit, tout brillait au soleil, tandis que quelques nuages, floconneux et légers, au souille de la brise s'écartaient.
Ils étaient là tout seuls. Régine, pour quelque emplette à faire dans la petite ville d'Azay-le- Rideau, les avait laissés la devancer dans le parc où ils l'attendaient.
— Je suis heureux, reprit Guy, que vous trouviez très joli ce château. Par ses proportions relativement modestes, l'impeccable beauté de son architecture, l'oasis de verdure et d'eaux murmurantes où il fut bâti, il est peut-être celui qui résume io mieux la grâce mesurée, fine, de notre Touraine.
— C'est vrai.
— Vous le trouvez comme moi?
— Oui.
Il la regarda. Sous ce regard, ses longs cils, d'im blond pâle, s'abaissèrent. Elle fixa les lleurs tombées du marronnier, éparses, autour du banc, sur le sol. Elle sembla s'absorber dans la contemplation de leurs fraîches corolles, et aussi de l'ombre projetée par les arbres, ombre que les feuilles, doucement remuées, faisaient vivante.
Guy poursuivit :
— Je suis heureux que vous compreniez si bien mon pays. Car, depuis que nous le parcourons ensemble, nous partageons, n'est-ce pas, les mêmes admirations et les mêmes émois?
— Peut-être, répondit-elle, se demandant soudain où il voulait en venir.
Il évoqua le passé :
— L'année dernière, vous me reprochiez, je le sentais bien, de n'être pas en état de vous comprendre. Vous me trouviez moralement, et comme savoir, très inférieur.
— Oh ! monsieur...
— Ne m'appelez pas « monsieur «. Nous sommes des amis.
— Nous sommes des amis, c'est vrai, ou plutôt je suis un peu votre infirmière. Je tâche de vous distraire, puisqu'il faut cela pour vous guérir.
— Vous réussissez.
— Croyez-vous?
— J'en suis sûr.
— Ces excursions vous font du bien. Vous n'avez pas repris, cependant, toute votre gaieté.
— J'ai été plus gai que je ne le suis maintenant?
— Oh!...
— Quand?
— Quand madame de Méan était là.
Elle avait prononcé ces mots sans amertume. Guy, pourtant, de nouveau, la regardait ; ce regard exprimait une surprise profonde.
— Vous trouvez que François»» iirriuonstille?.,. C'est vrai qu'elle est drôle.
— Vous n'êtes plus le même, avec elle.
— C'est à ce point?
— Son arrivée vous avait, pour ainsi dire, rendu la vie. Son départ vous a laissé morne, abattu, et, si je ne craignais pas d'avoir l'air de vous faire un reproche, j'ajouterais presque maussade.
— C'est affreux. Je ne m'en étais pas aperçu, je vous assure.
Il réfléchit quelques instants. Il reprit :
— Mais, alors, vous pouvez supposer...
— Quoi?
Elle tremblait de ce qu'il allait dire... Il rit.
— Françoise !... Une cousine amusante, voilà tout.
Puis, devenant grave :
— Si vous saviez comme elle ressemble peu à...
— A qui?
A peine avait-elle formulé cette question que Ghislaine rougit de s'être montrée indiscrète. Guy déjà répondait :
— A celle à qui je dirai, quand la guerre sera finie, si jamais je guéris, si jamais je reviens : « Je vous aime. »
Et, après un silence :
— Ma cousine est très gaie. Cette gaieté cache des qualités sérieuses. Mais je préfère qu'une femme soit moins gamine et que, sans devenir ennuyeuse, elle ait des manières, des paroles, un visage qui reflètent mieux son âme...
Ghislaine se taisait. Une paix ineffable dilatait son cœur.
Sans presque remuer les lèvres, elle demanda :
— Ainsi, même autrefois, jamais vous n'aviez songé...
— A l'épouser? Jamais. Jamais entre nous lieux il n'y eut un mot, un regard, ni même une pensée d'amour. Deux camarades, n'est-ce pas?
Du marronnier fleuri, sous le vent qui grandissait, les pétales roses continuaient de tomber. D'un môme mouvement Ghislaine et Guy se levèrent.
— Vous avez froid? questionna la jeune fille.
— Non. Mais l'air est vif, un peu humide ici.
— Gagnons cet autre banc que chauffe le soleil. Ils marchèrent côte à côte, franchirent le petit
pont d'où ils regardèrent ensemble, quelques instants, l'eau glisser, luisante, avec un bruit de cascade, sur les grosses pierres qui barrent le lit de la rivière. Puis ils allèrent s'asseoir devant la façade tournée au couchant. L'Indre, là, entre deux murs crénelés, en étang s'élargit, baigne le pied du château dont les détails charmants, mieux éclairés, surgissent : encorbellement gracieux des tourelles d'angle, fins meneaux des fenêtres, guirlandes délicatement ajourées qui relient aux pinacles le fronton des lucarnes, joli dessin du faîtage doré,
— Nous sommes mieux ici, dit le jeune homme. Ghislaine approuva.
— Je crois aussi, ajouta-t-elle, que Régine nous y retrouvera plus facilement.
Elle commençait, en effet, d'être inquiète et de se demander pourquoi son amie ne venait pas. Ils l'attendirent quelque temps, en silence, regardant tous deux tantôt le château, tantôt, sur leur droite, les pelouses dorées de renoncules, et, par delà, une brume légère montant au-dessus de l'Indre et bleuissant les plis veloutés des frondaisons.
Il y avait entre eux une gêne grandissante qui les faisait muets, comme si chacun d'eux eût attendu que l'autre parlât.
Guy s'y décida le premier. Revenant au sujet tout à l'heure quitté, il questionna, un peu inquiet :
— Ainsi, vous pensiez que Françoise?...
— Je ne pensais rien. Gela ne me regardait pas. Il eût été, de ma part, fort indiscret...
Il ne tint pas compte de cette protestation. Il interrompit, et, tristement :
— Gomme vous me jugez mal !
— Je n'ai pas à vous juger, je ne vous juge pas.
Gette fois, il avait pâli. De ses lèvres devenues blêmes tombèrent ces mots dont l'amertume remua Ghislaine jusqu'au fond de l'âme :
— Vous n'avez pour moi que de l'indiiTértMice. Elle protesta, du geste. Il reprit :
— Je suis injuste. Pardon. Au blessé que je suis.
à l'infirme que je resterai sans doute, vous avez, mademoiselle, donné beaucoup de pitié.
Il se tut. Ses coudes s'appuyèrent à ses genoux. Son visage défait se cacha dans ses mains. Et Ghislaine crut voir une larme qui glissait, mal cachée par ses doigts. Comme, dans cet instant, elle eût voulu lui dire : « Vous ne devinez donc pas, Guy, qu'avec ma pitié, je vous ai donné mon amour? » Mais elle aussi se tut. Un pas, léger pourtant, venait d'éveiller un écho dans le parc silencieux.
— Voici Régine, dit seulement la jeune fille. Guy se leva, marcha vers sa sœur.
— Nous t'attendons pour visiter le château.
— Vous auriez pu sans moi...
Elle les regarda. Elle comprit presque tout. Réprimant un sourire, elle dit gaiement, de cette voix harmonieuse qui était l'un de ses charmes :
— Eh bien, allons !
L'instant d'après ils étaient tous trois, attendant le gardien, devant l'entrée principale de la belle demeure. Ils admiraient les deux portes jumelles, les bas-reliefs, les colonnes, les motifs sculptés aux allèges des fenêtres. Régine demanda :
— Aimez-vous, Ghislaine, cette devise gravée près de la salamandre que voici : « Nutrisco et exstinguo. Je nourris (la flamme) et je l'éteins? »
— Non, répondit sans hésiter la jeune Belge.
Dans le domaine du sentiment auquel il est fait ici, sans nul doute, allusion, je trouve coupable d'alimenter ce que l'on est disposé à détruire. Aux mots écrit's près de la salamandre, je préfère ceux tracés près de l'hermine qui lui fait face : « Un seul désir. »
LHOLOCAUSTE
Un seul désir était au fond de l'âme de Ghislaine : pouvoir dire à Guy qu'elle l'aimait, ne pas le laisser croire à son indifférence, ni l'en voir souffrir. Mais ce désir, hélas ! était irréalisable. Il fallait que la jeune fille, sans en rien laisser transparaître, l'enfermât en soi-même. 11 fallait que l'émoi de son cœur restât secret.
Lorsque, quelques semaines plus tôt, elle avait compris quel était le motif de sa jalousie soudainement éveillée, lorsqu'elle s'était dit : « Je souffre parce que je l'aime », assez volontiers elle s'était résignée à vivre tout une vie d'amour caché autant que fidèle. Mais alors elle n'avait point prévu que cet amour serait un amour partagé, que, de son
silence, elle ne serait pas seule à souffrir. Oh ! ces larmes de Guy, glissant entre ses doigts sur son visage hâve !... Cette douleur virile qu'elle n'avait' pourtant, eiitrevue qu'une minute !... Quelle torturante vision, et qui la poursuivrait !...
Déjà c'était une obsession pénible : « Il m'aime. Sans me le dire, il me l'a fait deviner. Il me croit, pour lui, froidement indifférente... Et je dois me taire, je dois, de cette froideur qui le fait pleurer, garder les apparences... Et cela... Et cela, toujours... »
Son âme virginale, sous ce coup, défaillait. Elle avait tant de chagrin de songer que Guy était et resterait malheureux à cause d'elle, qu'elle en oubliait la joie, — cette joie que d'autres phis égoïstement eussent savourée peut-être, — de se pouvoir dire : « Je suis aimée. »
Mais il y avait un ^ chose que jamais Ghislaine n'oubliait : c'était de se demander quel était son devoir. Le cherchant avec cette bonne foi résignée d'avance aux nécessaires sacrifices, elle obtenait la récompense de toutes les âmes généreuses et loyales : elle le discernait vite, et s'il lui inspirait parfois la force de s'imposer de cruels renoncements, du moins elle ignorait le trouble des consciences hésitantes.
Dès qu'elle fut revenue d'Azay, dès qu'elle eut pu. quelques instants, dans la solitude de sa cham-
bre, réfléchir à la situation nouvelle que lui créait l'aveu, très voilé mais très clair, échappé des lèvres de Guy, elle se dit nettement, sans vouloir songer à ce qu'il lui en coûterait : « Je dois partir. »
Oui, elle devait partir. Elle devait partir sans même tenter d'avoir, avec celui qu'elle aimait, une décisive explication. La candeur et la droiture donnent parfois plus de clairvoyance que l'expérience des périlleuses faiblesses. Cette jeune lille était étrangère aux féminines coquetteries de tant d'autres, elle ne savait rien des surprises ni des détours du cœur, mais ne voulant point trahir une parole donnée, elle ne s'y exposerait pas, elle irait jusqu'à sacrifier la mélancoHque douceur d'un adieu.
Cette résolution prise, Ghislaine se heurta tout de suite à la difficulté de la mettre en pratique. 11 était aisé de décider de partir, moins facile de savoir où aller.
Elle eut d'abord l'idée de demander asile à madame de Versenne. Maiï outre qu'il lui déplaisait de confier, même à cette vieille amie, le secret de son cœur, il y avait à rester si près de Fréteval un danger presque aussi grand qu'à ne le point quitter. Guy voudrait savoir pourquoi Ghislaine s'était ainsi éloignée. Il viendrait à Chinon. Il l'interrogerait. Et elle devrait ou mentir ou laisser
2bO LA REFUGIEE
connaître la vérité qu'elle voulait, à tout prix, cacher.
Alors, que faire?... Elle vécut plusieurs jours dans une incertitude cruelle, craignant que, par Guy, ne fussent prononcées d'autres paroles auxquelles il faudrait répondre.
Elle fut tirée de peine par une circonstance imprévue.
— Une lettre de Françoise, dit, un soir, Régine en revenant de la ville.
Madame de Souzay, à qui cette lettre était adressée, la lut, tandis que Guy et les deux jeunes filles épiaient sur son visage calme l'expression des sentiments que faisaient naître les nouvelles reçues.
— Ça va mal? interrogea le jeune homme.
— Il est sauvé, mais...
— Quoi?
Redoutant pour son fils les émotions trop vives, la marquise atténua la gravité du malheur que Françoise annonçait.
— On craint... un peu... pour les yeux, dit-elle.
— Il va rester aveugle !
— Espérons, au contraire, que des soins intelligents, dévoués... Et puis Françoise va être tout près de nous. Elle a obtenu que son mari fût mis en traitement à Tours. C'est de Tours qu'elle m'écrit.
- — J'irai l'y voir dès demain, s'écria Régine.
Le lendemain, en effet, elle partait pour Tours. Ghislaine, qui allait passer sa journée chez madame de Versenne, l'accompagna jusqu'à Cliinon. Madame de Souzay, restant près de Guy, avait prié madame Xhoiïer de chaperonner sa tille. Mais mademoiselle de Gelrode était décidée à tenter l'exécution d'un projet auquel, toute la nuit, elle avait songé.
— Vous êtes très en avance pour le train de huit heures neuf, dit-elle à Régine, quand la charrette anglaise où toutes trois étaient montées, atteignit les premières maisons du quai Charles- VII.
Et, plus bas :
— Je voudrais bien en profiter pour vous entretenir confidentiellement d'une affaire grave.
Pour répondre au désir de son amie, mademoiselle de Souzay <léposa devant l'hôtel de France madame Xhotîer, en lui persuadant d'aller en omnibus à la gare.
— Gela vous fatiguera moins, et nous nous y rendrons, Ghislaine et moi, à pied. Nous préférons marcher.
La brave femme, qui était loin d'avoir la même préférence, se laissa très aisément convaincre. Les deux jeunes filles parcoururent seules la distance qui sépare la gare de la place de l'Hôtel-de-Ville. Encore l'allongèrent-elles, se plaisant à suivre la
rivière au lieu de s'engager entre les façades neuves de la rue Solférino.
— Quand le train passera sur le viaduc, nous aurons plus que le temps de le rejoindre. Il a ici une demi-heure d'arrêt.
Elles marchèrent, à pas lents, sous les arbres de la promenade qui, en amont de la ville, prolonge la ligne des quais. L'endroit était charmant, à cette heure matinale. La solitude dont Ton y jouissait était pour inciter aux confidences. Celles de Ghislaine ne se firent point attendre.
■ — Voici, Régine, ce que je voulais vous dire. Puisque vous allez voir madame de Méan, je vous prie de lui demander si l'on m'accepterait comme infirmière dans un hôpital, à Tours.
Régine eut un sursaut.
— Vous voulez nous quitter?
— Oui.
La jeune Belge s'était effrayée d'avoir à annoncer cela. Elle avait craint des questions, des prières, des récriminations peut-être. Elle pouvait maintenant être rassurée. Après le cri de surprise qui lui avait tout d'abord échappé, Régine se taisait. Ayant en partie deviné, l'autre jour, le secret de son frère et celui de son amie, par un sentiment d'exquise discrétion ses lèvres restèrent closes.
— Je ferai la commission, dit-elle tout simplement. Je vous le promets.
D'un geste câlin qui voulait exprimer tout ce qu'elle ne disait pas, elle prit, sous son bras, le bras de celle qui fuyait Guy.
— Chère Ghislaine, dit-elle encore.
Puis toutes deux, en silence, continuèrent de marcher, tendrement enlacées. Elles regardaient ensemble leur gracieuse image se refléter dans la Vienne limpide comme est l'eau d'une source. Plus loin, dans la rivière, se miraient aussi les peupliers de l'île et jusqu'au frisson de leurs feuilles légères, la fine dentelle bleue du viaduc ajouré, les vapeurs mauves ou grises traînant sur la vallée, voiles diaphanes dont le pur matin s'enveloppait un instant, qu il déchirait ensuite, qui, frôlant les cimes des coteaux et des arbres, s'en allaient par lambeaux.
Elles n'avaient point recommencé de parler quand un bruit d'ouragan éveilla le vallon, comme elles silencieux. Ondulant avec le remblai qui le porte au-dessus des prairies, le train accourait, et sa blanche fumée flottait en long panache sur les têtes orgueilleuses des plus hauts peupliers. Il atteignit le pont. Il passa, fantastique, sur le mince tablier, derrière le parapet aux arabesques fines. On avait l'impression que le frêle viaduc, sorte de passerelle aérienne, devait, sous cette masse énorme, s'effondrer,
Le^ deux jeunes tilles gagnèrent alors la gare où
madame Xhoffer s'effarait, à la pensée de voir Régine manquer le train.
— Ce soir, à six heures, n'est-ce pas?
— Oui. •
— Je viendrai vous chercher.
A six heures, Ghislaine attendait son amie. Celle-ci lui confirma les tristes nouvelles que la lettre de Françoise avait données. Puis, comprenant que la réponse au message dont elle avait été chargée devait être secrète comme ce message même, elle mit de nouveau madame Xhoffer dans l'omnibus et revint avec Ghislaine à pied.
Dès qu'elles eurent fait quelques pas, sans se permettre aucune remarque, mademoiselle de Souzay rendit compte de sa mission :
— • Vous pourrez être admise dans l'hôpital où Charles de Méan est soigné, où Françoise elle-même est infirmière. Elle vous attend.
Répondant aux questions de son amie, Régine lui donna toutes les explications dont elle avait besoin : le nom de la rue où se trouvait l'hôpital, le chemin que, pour s'y rendre, il fallait suivre, les détails matériels dont elle s'était, avec Françoise,, entretenue. Il était convenu que mademoiselle de Geirode logerait avec la jeune femme dans le petit appartement que celle-ci avait loué, à deux pas de l'hôpital, et qu'elles y prendraient ensemble
leurs repas. Tout était réglé : il n'y avait plus qu'à partir.
— Je partirai demain matin.
— Si tôt !...
— Oui, Régine, et sans qu'à Fréteval nul autre que vous le sache. Épargnez-moi, je vous en conjure, des adieux. Vous direz ce que vous voudrez quand je serai partie. Vous direz...
Elle n'acheva pas. Elle ignorait ce que Régine pourrait dire. Voyant approcher l'heure où le sacrifice qu'elle avait voulu allait se consommer, elle se donnait enfin, et tout entière, à sa douleur. Ses yeux, par les pleurs obscurcis, se fixaient sur les choses que, demain, elle devait quitter : la ville entre les quais et le château groupée, la Vienne qui l'enserre comme pour la caresser, et ce mélange, unique peut-être, de douceur et de grâce dans un site évocateur de fiers souvenirs.
A l'heure du départ, le lendemain, elle se sentit plus brave. Elle fit en hâte sa valise, la porta ellemême jusqu'à la voiture, afin que les domestiques ne remarquassent point ces préparatifs qui leur eussent annoncé une absence. Elle était censée accompagner seulement Régine qui, chez madame de Versenne, était de service aujourd'hui.
Elle l'attendit un peu. Ces quelques moments lui suffirent pour embrasser la chère demeure d'un
long regard. Les adieux qu'elle s'était, par prudence, refusés, sans qu'elle remuât les lèvres, son cœur les balbutiait :
— Adieu, blanches tourelles., porte basse... rosier fleuri qui grimpe au long du mur. Adieu, sous-bois aimés... petite chapelle au clocheton qui penche... claire échappée sur les prairies fléchissant, au loin, vers la Vienne entrevue... Adieu, nid de verdure où se blottit la maison... toits pointus qui dominent les frondaisons nouvelles et montent vers l'azur... croisée, qu'à cette minute ses volets closent encore, que, pour respirer l'air léger du matin, sans me savoir partie, Guy tout à l'heure ouvrira...