Voir la note K, à la fin du volume
LA RÛGENCE
La société avait déjà subi une grande transformation depuis la fin du règne de Louis XIY, et cette transformation avait commencé à se faire sentir au commencement du siècle.
Les événements, plus forts que les hommes, avaient brisé la puissance politique aux mains du vieux roi. Les hommes, plus forts que la volonté royale, avaient échappé à la pression de cette volonté.
Charlemagne, à son lit de mort, pleura sur la future invasion des barbares qui venaient détruire l’œuvre de toute sa vie. Louis XIV dut pleurer sur la transformation d’une société qui allait anéantir l’œuvre de tout son règne.
Le but politique de Louis XIV avait été le pouvoir unique, l’autorité royale ; il avait voulu dire et il avait dit : L'État, c’est moi.
Il eût pu dire la même chose de la société. Un instant, la société, ce fut lui.
Mais, de même que les rois se lassèrent de subir sa tutelle, de même la société se lassa de suivre son exemple.
Les rois échappèrent à son influence, par ses défaites.
La société échappa à sa tyrannie, par sa mort.
Pendant les dernières années de son règne, toute
une génération grandissait, qui, se séparant des mœurs du xvue siècle, allait inaugurer les mœurs du xvme. Cette génération, Richelieu fut son héros ; le duc d'Orléans, son apôtre; Louis XY, son roi; Nocé, Canillac, Brancas, Fargy, Ravannes, ses modèles.
Le xvii6 siècle est ,1a construction laborieuse de l’autorité politique et religieuse. Henri IY y use son esprit; Richelieu, son génie; Louis XIV, sa volonté.
Le xvme siècle, c’est la démolition de ce principe, c’est la chute du trône, c’est la profanation de l’autel.
Au xvîie siècle, Corneille, Racine, Molière, Montesquieu, Bossuet, Fénelon, Fouquet, Louvois, Colbert.
Au xvme siècle, Voltaire, Rousseau, Grimm,d’Alembert, Beaumarchais, Crébillon fils, le marquis de Sade, Law, Maurepas et Calonne.
Et remarquez que ce fatal xvme siècle n’est pas un accident au milieu de la série des âges ; il est selon les dessins de Dieu, il est préparé par la révocation de l’édit de Nantes, par l’ouverture des écoles de Genève, de Hollande, d’Angleterre, par Newton comme par madame la marquise de Maintenon, par Leibnitz comme par le père Le Tellier.
Qu’est-ce que cet antagonisme du roi contre le duc d’Orléans, cette haine que l’oncle porte au neveu et que le neveu porte à l’oncle? C’est la lutte du génie
du passé contre l’esprit de l’avenir. Pourquoi, de toute cette postérité de Louis XIV, ne reste-t-il que Louis XV ? C’est qu’à cette société qui se corrompt, il faut un roi corrompu, afin que roi et société tombent dans le même abîme, et que tout se ravive et se renouvelle à la fois. C’est l’histoire de toutes les vieilles monarchies.
Aussi, voyez comme Philippe d’Orléans prépare bien Louis XV; dites, Richelieu a-t-il mieux préparé Louis XIV? — Non. — Le duc d’Orléans est spirituel, athée, blasphémateur, débauché; il ne croit à aucun sentiment humain, il ne respecte aucun lien de famille; mais il a mission de conserver Louis XV, de le faire traverser sain et sauf toutes les maladies de l’enfance, toutes les phases d’une mauvaise santé ; Dieu, dans ses secrets immuables, a besoin de Louis XV, c’est le dissolvant à l’aide duquel il va ôter l’âme à cette société qu’il veut détruire; aussi met-il au cœur du duc d’Orléans cette sublime probité de l’homme qui répond de l’enfant, et, quand la santé de cet enfant s’est raffermie, quand, aidé par le ministre que la Providence a fait pour lui, complaisant à la fois de son génie et de ses débauches, quand de l’enfant il a fait un jeune homme, et du jeune homme un roi, il meurt comme s’il n’eût attendu que
ce moment pour mourir. Il meurt comme il a vécu, sans avoir le temps de se repentir de toutes ses fautes dont quelques-unes sont presque des crimes, tant il est sûr qu’une seule parole suffira pour désarmer le Seigneur et qu’il n’aura qu’à dire à Dieu :
« Tu m’avais donné le dauphin, je t’ai rendu Louis XV. »
Et, alors, tout lui sera pardonné.
Aussi le duc d’Orléans, malgré tous ses vices, est-il un grand et noble cœur, et l’histoire, oubliant les désordres du père, les orgies du prince, les faiblesses de l’homme, le représentera-t-elle veillant la main étendue sur le berceau de celui qu’on l’accusait de vouloir empoisonner.
Et, maintenant, voyons ce que va devenir cet enfant que la voix du peuple a déjà proclamé le Bien-
Aimé'.