‹ La régenceChapitre 8 sur 15 · SI · texte numérisé non relu

SI

de Montpensier vers Madrid, l’infante vers Paris.

En arrivant à Paris, M. le duc d’Ossunafut comme chevalier du Saint-Esprit, et, de son côté, M. de Saint- Simon reçut, des mains de Philippe V, deux colliers de la Toison, l’un pour lui, l’autre pour l’aîné de ses fils, et deux brevets de grandesse, l’un pour lui, l’autre pour un de ses fils à son choix.

Ce fut en ce moment que s’agita à la cour une affaire de la plus haute gravité.

Le père d’Aubanton, confesseur du roi Philippe V, avait non-seulement obtenu de son pénitent que l’infante eût un confesseur jésuite, — l’infante, on se le rappelle, avait trois ans, — mais encore il était autorisé à demander à M. de Saint-Simon que le jeune roi eût un confesseur du même ordre.

M. de Saint-Simon ne voulut s’engager à rien, et en écrivit au régent, qui en référa à Dubois.

Cette proposition entrait dans les vues du nouveau cardinal.

On détermina donc l’abbé Fleury à se retirer, et. l’abbé Fleury retiré, on proposa le père de Linières, qui était déjà confesseur de Madame.

La proposition trouva trois opposants : le cardinal de Noaillês, le maréchal de Yilleroy et l’évêque de Fréjus.

LA IîÉGENCS

Le cardinal de Noailles, sans présenter personne, se bornait à exclure les jésuites.

M. de Villeroy proposait trois sujets : le chancelier de Notre-Dame, Benoît, curé de Saint-Germain en Laye, et l’abbé de Yaurouy, qui venait de refuser l’évêché de Perpignan.

L’évêque de Fréjus en proposait deux: Paulet, supérieur du séminaire des Bons-Enfants, ou Champigny, trésorier de la Sainte-Chapelle.

Le crédit de Dubois l’emporta en faveur du père de Linières, et la direction de la conscience du roi de France fut de nouveau remise aux jésuites.

Il va sans dire que MM. de Fréjus, de Villeroy et de Noailles furent profondément blessés de ce peu d’attention qui avait été fait à leurs remontrances.

Le régent était brouillé avec le parlement.

Il fallait en arriver à le brouiller avec le conseil de régence. — On sait que les autres conseils avaient été supprimés.

Dès lors, on s’aperçut où tendait Dubois, et l’on reconnut que, soit par conviction, soit par indifférence, M. le duc d’Orléans l’encourageait dans son ambition.

Mais cela ne suffisait point. Le maréchal de Villeroy

et le duc de Noailles boudaient, il est vrai, mais ne se

retiraient pas; Dubois inventa un nouveau moyen d’arriver à son but.

Dubois, depuis qu’il était cardinal, n’assistait plus au conseil à cause de la préséance à laquelle il avait droit, et que cependant lui interdisaient et ses antécédents et l’humilité de sa naissance ; il pensa donc à y faire entrer le cardinal de Rohan, et à s’y glisser à sa suite.

Le cardinal de Rohan, on s’en souvient, était le même qui, lors de la mort de Clément XI et de l’élection de Conti, était parti pour Rome avec un crédit illimité.

Le cardinal de Rohan, à qui Dubois avait promis un ministère, et qui, dans son entrée au conseil, voyait un acheminement à ses ambitions, ne demanda pas mieux que de seconder les désirs de Dubois, dans lesquels, d’ailleurs, sa vue courte ne distinguait qu’un honneur personnel rendu à son mérite.

Il arriva ce que Dubois avait prévu.

A son entrée au conseil, le chancelier et les ducs se retirèrent à l’instant; quant au maréchal de Villeroy, il quitta la table et alla s’asseoir sur un tabouret, derrière le roi.

A cette sortie, d’Aguesseau, si méticuleux sur la préséance, perdit les sceaux.

D’Armenonville les reprit et fit passer à son fils Fleurieu la place de secrétaire d’État.

Un autre moyen qui ne manquait pas d’efficacité, et que Dubois mit en usage, fut la translation du roi à Versailles.

A Paris, au centre de la capitale, le roi avait une cour composée de tous les grands seigneurs ayant leur établissement à Paris; à Versailles, à moins de grands sacrifices de fortune, les courtisans ne pouvaient être aussi assidus, et, par conséquent, le roi s’isolait peu à peu.

Le roi fut donc établi à Versailles, d’où il ne revint à Paris que rarement, soit au retour d’une campagne, soit pour tenir quelque lit de justice.

Alors, Dubois commença à solliciter le régent de le nommer premier ministre.

A cette ouverture, le régent se débarrassa de Dubois, en reprenant à M. de Torcy la surintendance de la poste et en la lui donnant.

Dubois prit toujours cette proie en attendant mieux. Du reste, au conflit du pouvoir et des amours-propres, les affaires languissaient; chacun réclamait près du régent ; le régent réclamait près de Dubois, réclamation à laquelle Dubois répondait :

— Monseigneur, il est impossible que la machine

LA KÉGENCE

gouvernementale puisse fonctionner, si tous les ressorts ne sont pas dirigés par une même main. Les républiques mêmes n’esisteraient pas trois mois, si toutes les volontés particulières ne se réunissaient pour former une volonté unique et agissante. Il faut donc que le point de réunion soit vous ou moi, ou plutôt vous et moi, attendu qu’étant votre créature, je n’aurai jamais que votre volonté. Nommez- moi donc premier ministre, ou votre régence tombera dans le mépris.

— Mais, répliquait le régent, ne te laissé-je pas tout pouvoir ?

— Non.

— Que te manque-t-il donc pour agir?

— Un titre, monseigneur ; le titre fait l’autorité du ministre; s’il n’a le titre, on se moque de l’homme; at-il le titre, on lui obéit sans murmurer. Le titre est la consécration de la puissance. La puissance sans titre est une usurpation.

Mais, à toutes ces demandes poussées plus loin qu’il ne voulait, le duc d’Orléans finissait par répondre en lançant quelque épigramme faite contre le cardinal, ou en chantant quelque noël fait contre lui-même. Dubois résolut alors de faire dire par quelque autre au régent, ce que lui-même lui disait inutilement.

espérant que son éloge aurait plus d’influence sur le prince, fait par une bouche étrangère.

Il jeta les yeux sur son affidé Laffltteau, qu’il avait fait évêque de Sisteron, pour le récompenser de son travail, et qui venait d’arriver de Rome.

Laffltteau était un coquin fieffé, aussi mauvais prêtre que Dubois, ce qui n’était pas peu dire, effronté, libertin, scandaleux au suprême degré ; mais de là venait la confiance que Dubois avait en lui; car, Dubois seul pouvant soutenir Laffltteau, il était évident que Laffltteau ferait tout ce qu’il pourrait pour grandir la fortune de Dubois.

Laffltteau allait être reçu en audience particulière du régent.

Dans cette audience, Laffltteau devait s’étendre sur la considération dont jouissait Dubois à Rome, et dire deux mots de l’amélioration qui se ferait dans les affaires de la France, si Dubois était premier ministre.

Mais, aux premières paroles que l’évêque de Sisteron hasarda sur cette matière, le régent l’interrompit.

— Eh ! que diable veut donc le cardinal ? s’écria-t-il. Il a toute l’autorité d’un premier ministre et n’est pas content; il en veut le titre, et qu’en fera-t-il ?

— Monseigneur, il en jouira.

— Combien de temps ? Chirac l’a visité, et m*a dit qu’il n’avait pas six mois à vivre.

— Est-ce bien vrai ? demanda Laffitteau.

— Pardieu ! et, si tu en doutes, je te le ferai dire par Chirac lui-même.

— Eh I monseigneur, cela étant, répondit Laffitteau, je vous conseille de le déclarer premier ministre à l’instant même.

— Comment cela?

— Sans doute; comprenez donc, monseigneur: nous approchons de la majorité du roi, n’est-ce pas?

— Oui.

— Vous conserverez, sans doute, la confiance du roi?

— Je l’espère,

— Elle est due à vos services, à vos talents supérieurs, je sais cela; mais enfin vous n’aurez plus d’au torité propre. Un grand prince comme vous êtes s toujours des ennemis et des jaloux; ils chercheront à vous aliéner le roi; ceux qui l’approchent de plus près ne vous sont pas les plus attachés : vous ne pouvez pas, àlajin de votre régence, vous faire nommer premier ministre, cela est sans exemple. Eh bien, faites

cet exemple dans un autre. Le cardinal Dubois sera premier ministre , comme l’ont été les cardinaux Richelieu et Mazarin ; à sa mort, vous succéderez à un titre qui n’aura pas été établi pour vous, auquel le public sera accoutumé, que vous aurez l’air de prendre par modestie et par attachement pour le roi , et vous aurez en même temps toute la réalité de la puissance.

Le duc d’Orléans réfléchit, trouva bon le conseil du jésuite, et fit Dubois premier ministre.

Le soir, il y avait souper au Palais-Royal; on y parlait naturellement de la nomination de Dubois, et le duc d’Orléans, tout naturellement encore, défendait son ancien professeur en disant qu’on pouvait tout faire d’un homme doué d’une pareille capacité.

— Monseigneur, dit Nocé, vous en avez fait un secrétaire d’État; vous en avez fait un ambassadeur; vous en avez fait un archevêque ; vous en avez fait un. cardinal; vous en avez fait un premier ministre; mais je vous défie d’en faire un honnête homme I

Le lendemain, Nocé était exilé.

On l’a vu, et nous avons, d’ailleurs, eu le soin de le faire remarquer à nos lecteurs, depuis plus d’un an toute la politique intérieure du régent tendait à la concentration des pouvoirs et au bris des oppositions

publiques et privées. Les conseils faisaient de l’opposition, ils avaient été dissous. Le parlement faisait de l’opposition, il avait été exilé à Pontoise. M. d’Argenson faisait de l’opposition, il avait été disgracié. Nocé avait fait de l’opposition, il avait quitté Paris.

Restait le maréchal de Villeroy, qui faisait nonseulement de l’opposition, mais encore de l’insolence.

Dubois, avant de prendre contre lui des mesures violentes, tenta de le séduire.

Comme il avait fait pour le roi, comme il avait fait pour Madame, comme il avait fait pour les princes, Dubois essaya, vis-à-vis du maréchal, de l’humilité ; mais le maréchal était si puissamment orgueilleux, que ce qui avait suffi aux premiers de l’État, ne lui suffit pas, à lui.

Plus le cardinal redoubla de soumission, plus le maréchal redoubla de hauteur.

Dubois s’adressa au cardinal de Bissy, ami du maréchal, et le pria, désirant rester en bonnes relations avec M. de Villeroy, d’être son médiateur près de lui.

Le cardinal de Bissy, qui avait vu son confrère le cardinal de Rohan entrer au conseil pour un bon office rendu à Dubois, ne demandait pas mieux que d'être agréable au cardinal, espérant entrer par la

même porte que M. de Rohan, il se chargea donc de la négociation.

M. de Bissy n’eut pas de peine à faire accroire au maréchal que l’admiration que lui témoignait Dubois était réelle.

Ce qui étonnait M. de Villeroy, dans ceux qui l’entouraient, c’était, non pas la présence, mais l’absence de cette admiration. Quant à l’humilité de Dubois, à l’avis du maréchal de Villeroy, c’était bien le moins qu’un si petit compagnon fût humble devant les grands seigneurs. Ces deux points furent donc acceptés sans conteste par le maréchal et le disposèrent, au reste, à bien accueillir le troisième, qui était un rapprochement.

Le maréchal déclara qu’il était prêt à sacrifier ses antipathies personnelles au bien de l’État, et permit à Bissy de porter des paroles de paix au premier ministre.

Bissy courut rendre compte à Dubois de sa mission, et revint à l’instant même, chargé par Dubois de demander à M. de Villeroy quel jour et à quelle heure il pourrait lui présenter ses respectueux hommages.

Soit que le maréchal ne voulût point recevoir Dubois chez lui, soit qu’il voulût être un galant homme

jusqu’au bout, il lit répondre à Dubois de l’attendre.

Bissy fit entendre à Dubois qu’il ferait tout son possible pour lui amener le maréchal le lendemain, jour de réception des ambassadeurs.

Dubois, au comble de la joie, se ruina en promesses pour Bissy, dans le cas où Bissy lui rendrait un pareil service.

Bissy s’employa de son mieux pour réussir, et réussit en effet.

Le lendemain, au moment où Dubois donnait audience à l’ambassadeur de Russie, et où le salon qui précédait le cabinet était rempli de ministres étrangers et des personnages les plus importants de la diplomatie, on annonça M. le maréchal de Villeroy.

Il n’était pas d’habitude que les audiences fussent coupées par qui que ce fût. Cependant les laquais, qui avaient l’ordre, voulaient prévenir, à l’instant même, le premier ministre ; mais le maréchal s’y opposa et attendit au salon avec tout le monde.

En reconduisant l’ambassadeur de Russie, Dubois aperçut le maréchal; alors, oubliant le reste de la terre, il s’élança vers lui, se courbant comme devant une majesté, et l'entraînant respectueusement dans son cabinet.

Là, Dubois se confondit en remercîments sur l’honneur que lui faisait le maréchal.

Le maréchal le laissa se confondre, écoutai?*, toutes ses protestations d’un air superbe, et répondant par de légers signes des lèvres, des yeux et de la tête. Après quoi. Dubois s’étant calmé , le maréchal, de ce ton doctoral qui lui était propre, lui donna quelques conseils, puis, se laissant entraîner par son éloquence, passa des conseils aux admonestations, et des admonestations aux reproches.

Dubois était comme le serpent, il voulait bien ramper, mais à la condition qu’on ne marcherait pas sur lui. Au premier contact de ce pied qui profitait de son humilité pour tenter de l’écraser, il se releva. Le cardinal de Bissy vit où tendaient les choses et voulut se mettre en travers; mais il était déjà trop tard, la colère avait déjà gagné le cœur du maréchal et lui montait au cerveau. Il frappait du pied, relevait la tête, piaffait enfin, comme dit Saint-Simon; Dubois, au contraire, pâlissait, se repliait en lui-même comme pour s’élancer. Au bout d’un instant, étourdi par le bruit de ses propres paroles, le maréchal ne se connaissait plus, il menaçait Dubois ; enfin il s’emporta jusqu’à lui dire:

— Oui, monsieur, c’est comme cela, il faut que l’un de nous deux tombe, et, si vous voulez recevoir un dernier conseil de moi, faites- moi arrêter.

Le cardinal de Bissy |vit l’œil de Dubois étinceler; il comprit que toute son influence personnelle était perdue s’il laissait aller les choses plus loin : il prit le maréchal par le bras, l’entraîna de force et le fit sortir.

Mais le maréchal n’était pas homme à faire une retraite paisible : tout en sortant, il continua de railler, d’injurier et de menacer Dubois. L’audience fut suspendue; et, furieux, essoufflé, bégayant de colère, Dubois se précipita chez le régent.

Dubois suivait le conseil du maréchal, il venait proposer au régent d’arrêter M. de Villeroy.

Le régent n’avait aucun motif de soutenir le maréchal, le maréchal était un de ses plus acharnés calomniateurs. A chaque indisposition du roi, on entendait siffler la voix du maréchal , et cette voix disait : « Poison ! »

Mais, comme il était de sang-froid, il pria Dubois de se calmer, lui dit que, pour ne pas le laisser écraser, lui, Dubois, sous les haines qui le menaçaient, et que l’arrestation d’un homme comme le maréchal ne ferait qu’enfler encore, il voulait prendre l’arrestation pour son compte, et que cette arrestation aurait lieu, ce qui ne pourrait tarder, à la première insulte que lui ferait le maréchal.

\ tout hasard , on envoya chercher M. de Saint-Si=j mon pour préparer, comme il le dit lui-même, la mécanique où prendre M. de Villeroy.

Le duc de Saint-Simon fut de l’avis du régent, et pensa qu’avec son insolence bien connue le maréchal ne tarderait pas à fournir l’occasion belle, pleine et entière à Son Altesse.

M. le duc, qui assistait à la conférence, fut de l’avis de M. de Saint-Simon; mais il proposa de ne pas s’en rapporter au hasard et de préparer le piège.

Ce piège, ce fut M. de Saint-Simon qui le trouva.

Au prochain conseil, M. le duc d’Orléans parlerait bas au roi, et, si le maréchal, comme c’était son habitude, venait fourrer son oreille entre eux deux, M. le duc d’Orléans emmènerait le roi dans son cabinet ; alors, sans aucun doute, M. de Villeroy voudrait suivre le roi; le régent le lui défendrait, M. de Villeroy se porterait alors, probablement, à quelque extrémité dont profiterait Son Altesse.

Tout serait, en conséquence, préparé pour l’arrestation du maréchal.

Les choses se passèrent comme l’avait prévu M. de Saint-Simon : le maréchal voulut écouter ce que le régent disait au roi, le maréchal voulut suivre le roi dans le cabinet du régent; alors, le régent dit positi-

veinent au maréchal qu’il avait quelque chose de particulier à dire au roi et qu’il devait lui parler seul; ce à quoi le maréchal, prêtant de plus en plus le flanc, répondit que Sa Majesté ne pouvait pas et ne devait pas avoir de secrets pour son gouverneur; mais à cette observation le régent se retourna.

— Monsieur le maréchal, lui dit-il, vous vous oubliez, vous ne sentez pas la force de vos termes, et il n’y a que la présence du roi qui m’empêche de vous traiter comme vous le méritez.

Et, sur ces paroles, Son Altesse fit une profonde révérence au roi, et sortit.

Le maréchal courut après le régent pour s’excuser; mais celui-ci , d’un geste, lui fit comprendre qu’il n’accepterait aucune excuse.

La journée se passa pour le maréchal à se rengorger, disant qu’il avait fait son devoir, et rien que son devoir, mais que cependant, comme la conscience de son droit l’avait peut-être entraîné un peu loin, il se présenterait le lendemain chez le régent pour s’en exp'iquer avec lui.

Le lendemain, en effet, avec cette superbe épée qui ne l’abandonnait jamais, le maréchal traversa la cour et se présenta chez le duc : comme d’habitude, la foule s’ouvrii à son passage, et, comme il ne vit rien de

changé aux honneurs qu’on lui rendait, il demanda tout haut :

— Où est M. le duc d’Orléans?

— Il travaille, monsieur le maréchal, répondit l’huissier de service.

— Il faut que je le voie, dit le duc; qu’on m’annonce.

Et au même instant M. de Villeroy s’avança vers la porte, ne doutant pas qu’elle ne s’ouvrît devant lui.

Elle s’ouvrit en effet; mais ce fut la Fare, capitaine -des gardes de M. le régent, qui en sortit, et qui, s’avançant vers le maréchal, lui demanda son épée.

En même temps, Le Blanc lui présenta l’ordre d’arrestation signé du roi, tandis que le comte d’Artagnan, capitaine des mousquetaires gris, faisait avancer une chaise toute préparée dans un coin.

En un tour de main, le maréchal fut poussé dans la chaise, et la chaise, refermée sur lui, emportée par une fenêtre qui s’ouvrait en porte sur le jardin.

Au bas de l’escalier de l’orangerie, un carrosse, entouré de vingt mousquetaires, attendait le maréchal pour le conduire à Villeroy, lieu de son exil.

Villeroy était à une dizaine de lieues de Versailles.

Restait le roi à instruire de l’exécution. Le ro.f, comme tous les enfants gâtés, aimait tous ceux qcî le

louaient : or, nul ne le louait plus que M. de Villeroy. Le roi aimait donc fort le maréchal.

Aussi, à la première nouvelle de son absence, sans vouloir entendre aucune des raisons qui avaient motivé cette arrestation, le roi se prit à pleurer : le régent essaya de le consoler ; mais, à tout ce qu’il put dire, le roi ne répondit point; ce que voyant le régent, il salua le jeune prince et se retira.

Le roi fut triste tout le reste du jour; mais, le lendemain, ce fut bien autre chose, lorsqu’il ne vit point paraître l’évêque de Fréjus, et qu’ayant demandé où il était, on lui répondit qu’il n’était plus à Versailles, et qu’on ne savait où il était.

En même temps, le bruit se répandit qu’il s’était fait, entre le maréchal et l’évêque, un pacte par lequel chacun s’était engagé, si l’autre était exilé, à s’exiler volontairement en même temps que lui.

Villeroy avait si bien convaincu le roi qu’il n’était entouré que d’ennemis et que d’empoisonneurs, qu’il ne devait la vie qu’aux soins assidus de son gouverneur et de son précepteur, que, se voyant séparé de l’un et de l’autre en même temps, il entra dans un véritable désespoir.

Le régent n’avait point prévu le coup et était dans le plus mortel embarras. Dubois s’était imaginé, sans

raison aucune, que l’évêque était à la Trappe; et, sur ce simple soupçon, on allait y envoyer un courrier, lorsqu’on apprit que M. de Fréjus s’était tout simplement retiré à Bâville, chez le président de Lamoignon.

Dès que le régent sut à quoi s’en tenir sur la retraite de M. de Fréjus, il courut dire au roi que son précepteur serait de retour dans la journée ; ce qui consola un peu le jeune prince. Le courrier, déjà en selle pour aller à la Trappe, partit pour Bàville, et, comme l’avait promis le régent au roi, le précepteur revint dans la journée.

M. de Fréjus était quitte de son serment. Il s’était, en effet, exilé volontairement le même jour que M. de Villeroy. Ce n’était pas sa faute si le roi lui avait ordonné de revenir ; or, comme le premier devoir d’un sujet est d’obéir, M. de Fréjus avait obéi.

A partir de ce moment, le régent comprit que l’évêque était une puissance. Il lui expliqua longuement le motif qui l’avait fait se porter à cette extrémité visà-vis de M. de Villeroy, et finit par la lui faire approuver. Au fond, M. de Fréjus était enchanté d’être débarrassé d’un homme dont plus d’une fois, lui, avait eu aussi à supporter la jactance et l’orgueil.

Il en résulta que lui-même présenta et recommanda

au roi le duc de Charost, à qui le régent avait donné la place du maréchal.

Quant à ce dernier, comme on trouvait la terre de Villeroy trop près de Versailles, on l’envoya prisonnier à Lyon.

Dubois se trouva donc non-seulement premier ministre, mais encore débarrassé de ses deux ennemis les plus à craindre, Nocé et Villeroy.

L’Académie profita de la circonstance pour nommer Dubois académicien.

Pendant ce temps, un des hommes qui avaient fait le plus de mal à la France sous le règne précédent, mourait à Windsor. Nous voulons parler de Jean Churchill, duc de Marlborough. Une chanson nous vengea de lui, et, d’un nom terrible, fit un nom ridicule.

L’époque fixée pour le sacre arrivée, le 25 octobre la cérémonie eut lieu.

Les six pairs de France laïques y furent représentés par six princes du sang, ce qui n’avait jamais eu lieu: le duc d’Orléans représenta le duc de Bourgogne, le duc de Chartres y tint la place du duc de Normandie, le due de Bourbon celle du duc d’Aquitaine, le comte de Cha.alais celle du comte de Toulouse, le comte de Clermont celle du comte de Flandre, et le prince de Conti celle du comte de Champagne.

LA HÉGENCE

Le maréchal de Villars représenta le connétable de France, et le prince de Rohan le grand maître ois la maison du roi.

Lorsqu’on mit la couronne sur la tête du roi, au lieu de la garder, il l’ôta et la posa sur l’autel. On lui dit que ce n’était point dans le cérémonial du sacre; mais le prince répondit qu’il aimait mieux manquer au cérémonial et faire hommage de sa couronne à celui qui la lui avait donnée.

A son retour de Reims, le roi séjourna quelque temps à Yillers-Cotterets, où le duc d’Orléans lui donna des fêtes magnifiques; puis, de là, il fit étape à Chantilly chez M. le duc de Bourbon, qui dépensa un million pour le recevoir.

Aussi, voyant ce luxe, Canillac disait-il :

— On voit bien que le fleuve Mississipi a passé par

là.

Ce fut pendant son séjour à Villers-Cotterets et à Chantilly que le roi prit pour la première fois le plaisir de la chasse, plaisir qui devint chez lui une passion.

A son retour à Paris, M. le duc d’Orléans fit partir pour l’Espagne, accompagnée de madame la duchesse de Duras et du chevalier d’Orléans, mademoiselle de Beaujolais, sa fille, dont le contrat de mariage, avec

l’infant don Carlos, avait été signé le 26 novembre.

Ce mariage n’eut pas son exécution.

Huit jours après la signature de ce contrat, mourut la princesse palatine, mère du régent.

Les spectacles furent fermés pendant huit jours, le deuil fut de quatre mois.

Peu d’accidents de cette importance s’accomplissaient sans excercer la verve des faiseurs d’épigrammes.

On proposa cette épitaphe pour la défunte :

Cl-GIT L’OlSiyETÉ.

Un vieux proverbe dit, on se le rappelle, que l’Oisiveté est la mère de tous les vices.

Ce fut, avec le fameux tremblement de terre de Portugal, qui inspira une tragédie à maître André, le dernier événement de l’année 1722.

Majorité du roi. — Madame de Prie. — Madame de Pléneuf.

— M. de Prie ambassadeur à Turin. — Retour. — Disgrâce de

Le Blanc et de M. de Belle-Isle. — Maladie de Dubois. — Sa

mort. — Mort du régent. — Conclusion.

L’année 1723 s’ouvrit, en quelque sorte, par la majorité du roi. Le 16 février, Louis XY entra dans sa quatorzième année.

Le matin même de ce jour, le duc d’Orléans se trouva à son lever, lui rendit ses respects, et lui demanda ses ordres pour le gouvernement de l’État.

Le 22 février suivant, le roi tint un lit de justice où il déclara sa majorité et annonça que, selon les lois de l’État, il voulait désormais prendre le gouvernement de la France; puis, se retournant vers le duc d’Orléans, Sa Majesté le remercia des soins qu’il avait donnés aux affaires du royaume, le pria de les continuer, et confirma le cardinal Dubois dans ses fonctions de premier ministre.

Trois ducs et pairs furent faits dans cette séance: Biron, Lévis et la Yallière.

Il y avait, de la part du duc d’Orléans, un grand fait de justice dans cette restitution aux Biron de leur duché-pairie. Cette duché-pairie avait été enlevée à Charles de Biron, coupable de lèse-majesté. Elle était rendue à son descendant innocent; on avait fait à ce sujet quelques observations au duc, mais il avait répondu :

— Il est juste qu’une famille qui s’est perdue par des fautes puisse se relever par des services.

C’est à ce temps qu’il faut rattacher la disgrâce de Le Blanc et du comte de Belle-Isle, qui signala les commencements de l’influence de madame de Prie.

Madame de Prie était la fille de Bertelot de Pléneuf, riche financier, l’un des premiers commis du chancelier Voisin; il avait fait une fortune immense, et tenait une maison excellente, dont sa femme faisait les honneurs avec beaucoup de grâce et d’esprit. Parmi ses enfants, madame de Pléneuf avait choisi, pour en faire l’objet de ses plus tendres affections, la petite Agnès, qui devait être plus tard madame de Prie; mais, au fur et à mesure que l’enfant grandissait et se faisait jeune fille, au fur et à mesure qu’elle plaisan aux autres enfin, elle commençait à déplaire à sa mère; au bout d’un certain temps, ce profond amour de la mère était devenu une bonne et franche haine.

de rivale à rivale. On résolut donc de marier au plus vite mademoiselle de Pléneuf afin de ramener, par son absence, la bonne harmonie que sa présence chassait de la maison du pauvre traitant.

Plusieurs partis se présentèrent, et, entre autres, le marquis de Prie.

Le marquis de Prie, issu d’excellente famille, était parrain du roi, et tenait à madame de Yentadour; il est vrai qu’il n’avait pas de fortune, et que la paix avait arrêté sa carrière comme officier; mais, de la fortune, Pléneuf en avait; mais, au lieu de continuer la carrière de l’armée, le marquis de Prie pouvait se jeter dans les ambassades. L’affaire fut conclue, le mariage eut lieu. Madame de Prie fut présentée au roi, elle déploya toutes les séductions de son esprit; ces séductions étaient grandes quand elle voulait ; M. de Prie fut nommé à l’ambassade de Turin.

Là, madame de Prie vit le grand monde, et y prit ces grandes manières qui ont fait d’elle une des femmes les plus dangereuses, mais, en même temps, les plus distinguées de l’époque dans laquelp* ^ous venons d’entrer.

En 1719, madame de Prie était revenue a Paris. C’était alors une femme complète, une créature enivrante; elle avait une figure charmante, plus de grâce

LA JiÉG EN'CE

encore que de beauté, un esprit vif et délié, du génie, de l’ambition, de l’étourderie; avec cela, une grande présence d’esprit, et l’extérieur le plus décent du monde.

M. le duc la vit et en devint amoureux; madame de Prie comprit l’importance de la conquête et ne le fit pas languir. Leur liaison s’établit mystérieusement d’abord ; ils eurent une petite maison rue Sainte-Appoline, un carrosse gris de bonne fortune, boudoir au dedans, fiacre au dehors. M. de Bourbon fut jaloux, comme il convient à un amoureux dans la lune de miel, et M. d’Alincourt, fils du maréchal de Villeroy, qui tenait la place avant le prince, fut renvoyé

Les femmes du génie de madame de Prie ne font rien pour rien; la marquise avait à se plaindre, ou croyait avoir à se plaindre de Le Blanc et du comte de Belle-Isle, petit-fils de Fouquet : elle saisit, pour perdre Le Blanc, l’occasion de la banqueroute de la Jonchèie, trésorier de l’extraordinaire de la guerre, qui îut mis à la Bastille; et, comme de la Jonchère était une créature de Le Blanc, elle accusa Le Blanc d’avoir puisé dans sa caisse et d’avoir ainsi déterminé la banqueroute. M. le duc, poussé par madame de Prie, s’adressa au duc d’Orléans, demandant que l’on fit justice de cette concussion. Le duc d’Orléans renvoya à

Dubois. Dubois n’avait aucun motif de soutenir Le Blanc, qui n’était pas un homme à lui; il avait des engagements avec M. de Breteuil, lequel avait si adroitement déchiré cette feuille des registres paroissiaux qui, en disparaissant, avait fait l’abbé célibataire : Le Blanc et M. de Belle-Isle furent envoyés à la Bastille, où la chambre de l’Arsenal eut l’ordre d’instruire son procès, et le département de la guerre fut donné à Breteuil.

Cette affaire terminée à la satisfaction de madame de Prie et de M. le duc, le cardinal Dubois s’occupa de présider l’assemblée du clergé, qui ne s’était pas réunie depuis 1715.

Ce fut le dernier honneur qui couronna cette vie étrange : la prédiction de Chirac, qui ne donnait pas au premier ministre six mois d’existence, était sur le point de s’accomplir.

Depuis quelques jours, on se doutait que Dubois était souffrant. Il avait fait transporter la cour de Versailles à Meudon, sous prétexte de procurer au roi le plaisir d’un nouveau séjour, mais, en réalité, pour diminuer de moitié le chemin qu’il avait â faire ; attaqué depuis longtemps d’un ulcère à la vessie, il ne pouvait plus supporter le mouvement du carrosse, et même à peine celui de la chaise.

Le samedi 7 août, il se trouva si mal, que les médecins lui déclarèrent qu’il lui fallait subir une opération très-grave et très-douloureuse, mais tellement urgente, que, si on ne la lui faisait, il était probable qu’il serait mort avant trois jours; ils l’invitaient, en conséquence, à se faire transporter à Versailles, pour que cette opération fût faite le plus vite possible.

A cette nouvelle, le ministre entra en fureur et envoya promener très-loin les médecins et les chirurgiens; l’opération se fit néanmoins; mais, le lendemain à cinq heures, — vingt-quatre heures, minute pour minute, après l’opération faite , — Dubois mourut, tempêtant et jurant '.

Il était temps que Dubois mourût : il avait fait son oeuvre, pesait à tout le monde et surtout au régent. Le jour de l’opération, l’air, extrêmement chaud, tourna à l’orage. En effet, au bout de quelques instants, le tonnerre éclata.

— Allons, allons, dit le régent en se frottant les mains, voilà, je l’espère, un temps qui fera partir mon drôle 1

Le soir même de la mort, il écrivit à Nocé, exilé du fait de Dubois :

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