‹ La regence et Louis 15Chapitre 2 sur 88 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Pendant les trois derniers jours de la maladie du roi , les salons du duc d’Orléans s'étaient vidés et remplis, selon les alternatives de bien et de mal de l’illustre malade.

Outre la nouvelle de la mort de Louis XIV, la conversation de ses salons roul.nt sur une des dcniiércsexccntririlés du prince de Conti qui avait éjiousé une princesse de Condé.

C’était un singulier cor|B au physique et au moral, que monseigneur Louis-Armand , prince de Conti , et ses excentricités, comme on dirait aujourd’hui , faisaient alternaliveraent les joies et les terreurs de la cour.

C’était un petit homme horriblement contrefait, qui pouvait encore iwsser pour la ligure, mais repoussant du reste de sa personne, et auquel sa distraction continuelle donnait un air égaré qui , lorsqu’on connaissait son caracliirc , n’avait rien de rassurant.

Sa femme était une charmante personne qui jouait à la beauté , dit la princesse Palatine.

Le prince de Conti n’avait jiunais aimé personne que sa mère , mademoiselle de ISIois, fdle de mademoiselle de La Valliére , et qu’on apiielait la grande princesse de (ionli , et ceiiendant la mère et le fils étaient toujours en dispute. Dans un moment de bouderie , la grande princessedécidadesefaire Iwtir une maison loin deriiùlel de son fils cl y mit les ouvriers ; malheureusement les fondations à peine posées elle se raccommoda avec son mmjot, comme elle l’api>elait, et les ouvriers furent congédiés. Mais Iclvcau tempsétait rare dansk maison de Conti. Une nouvelle brouille survint, elavec elle les ouvriers ; cela ékit devenu une habitude : à chaque dispute elle les rap(ielait, de sorte qu’on pouvait savoir, à la seule inspection des travaux, comment lu grande princesse et son fils vivaient ensemble : la maison avan-

çait-elle, Us étaientchien et chat; la maison était-elle abamUmnée, tout ;illait le mieux du monde dans rintérienr filial et materjiel.

Outre ces défauts, le prince de (x)nti en avait un bien pins grave, défaut qui eût menacé d’extinction la race des Condé-Conti s’il n'y avait eu (jue lui pour la per|)i'luer, défaut que nous ne pouvons que laisser deviner, et (pii ceiicndant ne l’empéeliait pas d'étrc jaloux de sa femme et de hanter assidûment les mauvais lieux.

C’était avec les suites d’une visite dans une des localités que nous venons de dire, qu’on égayait sourdeiiMint bi visite de condoléances que les courtisans faisaient à l’hilippc 11 , i<endant la soirée du 1 " septembre 1715.

Le lendemain avait lieu la séance du Parlement qui devait décider de la validité du tcslamenl de I/)uis XIV.

Le futur régent était en train d'acheter la n’‘gence.

Le premier président de Mesmes était une créature de madamede Maintenon , il ne fallait pas songer à l’avoir.

M. de Giiiche passait pour être fort attaché aux bâtards.

M. de Guiche était colonel aux gaides françaises; M. deGuiche était un homme important; M. de Guiche reçut six cent raille livres et rci>ondit de ses hommes.

I.es simples gardes françaises devaient occuper sourdement le Palais, tandis que les officiers avec les soldats d’élite, mais sans uniforme, se répandraient dans la salle.

Quant aux présidents Maison et Ijepellclier, ils étaient au duc d’Orléans ; le ]irincc les apisdait ses pigeons privés.

D’Aguesseau lui était dévoué; Joly-de-Fleury lui avait promis de parler en sa faveur.

Les jeunes conseillers ne devaient pas hc-siter entre la vieille, c’était ainsi qu’on nommait madame de Maintenon, et le dnc d’Orléans.

Les vieux conseillers ne tiendraient pas devant le droit de remontrances (pie l’on promettait de leur rendre.

Enfin les ducs et (vairs devaient être séduits par la prérogative (|ui leur serait difinilivement accordée de rester couverts pendant (pic le premier président leur demanderait leur voix.

L'Espagne menaçait bien, à cause de lu vieillo rancune que le roi

DigilizecTby tjnfjgle

LA ataKHCB 1 <

gardiiil au duc d’Orléans, qui avait été en coquetterie avec sa femme ; l’Kspiigiie, disons-nous, menaçait l)icn, par l'organe du prince de Cellamarc, de ne point reconnaître la régence de M. le duc d'Orléans; mais lord Stairs, au nom de l'Angleterre, s'était engagé à la reconnaitre, et l’arnhassadcnr, |x;ndant la séance, consentait à se montrer dans une tribune avec l’ablié Dubois.

Lord Staii-s était en bonne position à la cour du feu roi , et il devait cette bonne position à un fait trop caractéristique pour que nous ne le fassions pas counaitre.

Un jour on disait à Louis XIV que lord Stairs était, de tous les membres di|>lomatiques, relui qui savait peut-être le mieux ce qui était dû de respect aux têtes couronnées.

— Je le verrai bien , dit Louis XIV.

Le soir même, lord Stairs devait monter dans la propre voiture du roi.

Arrivé au marche-pied , et comme lord Stairs attendait humblement, le chapeau à la main, que le roi prit place,

— Montez, monsieur Stairs, dit brusquement le roi.

Lord Stairs passa aussitût devant le roi et monta le premier.

— On avait raison , Monsieur, dit Louis XIV, et vousêtes l’homme le pins jKili ((ue je connaisse.

On conçoit que cette politesse consistait à avoir obéi sans aucune observation au roi, quoiqu'il fût inouï ipi'un homme passât devant Louis XIV, et montât le premier dans sa voiture.

Lord Stairs savait obéir sans observation, l'ordre fùt-il inattendu, étrange, inouï. Lord Stairs fut donc, à partir de ce moment, aux veux du grand roi , l'homme le plus poli de l’Europe.

Parfois, les anecdotes nous écarteront de notre récit, mais non pas de notre sujet , l’histoire de la Régence n’est en réalité qu'un grand recueil d'anecdotes.

Tout en causant à droite et à gauche, tout en achetant M. de Guiche, tout en caressant MM. d'Aguesseau et Joly-dc-Fleury, tout en serrant la main à lord Stairs, tout en rudoyant le prince de Conti, tout en cherchant des veux le jeune duc de Fronsac, qui était déjà une puissance , tout en échangeant tout bas quelques mots avec M. de

Saint-Simon, le duc d’Orléans prenait toutes ses précautions pour le lendemain.

I.e duc d'Orléans iwssa urœ partie de la nuit dans son cabinet avec le cardinal de Noailles, le même qui avait été chargé de remcUre lo cœur du feu roi aux jésuites, et (jui leur avait dit en le leur remettant :

— Mes [XTes, vous possédez ce cœur (jui vous a honorés constamment de son amitié et de sa confiance : le grand roi dont nous pleurons la mort vous ayant toujours aimés tendrement.

Avec le cardinal, les dernières mesures pour le lendemain avaient été prises.

Ce lendemain tant attendu arriva.

Le jour trouva M. le duc d'Orléans parfaitement préparé à la lutte qui allait avoir lieu.

A huit heures du malin , le Parlement était assemblé sous la présidence de Jean-.\ntoine de Mesmes.

La lettre de cachet, portant l'annonce officielle de la mort de Louis XIV, fut lue.

Puis, le duc d'Orléans fut introduit avec tous les honneurs dus à un fils de France.

M. le duc du Maine entra un instant apres, suivi de M. le comte de Toulouse.

Le duc d'Orléans à son tour traversa le parquet, et alla se placer au-dessus du duc de Bourbon.

Eu passant, .M. de Guiche lui avait montré ses hommes.

En prenant place au milieu des ducs et pairs, M. de Saint-Simon lui avait fait un signe.

En entrant, lord Stairs l’avait salué respectueusement de la tribune, où derrière lui, dans la pénombre, on pouvait aixircevoir la figure grimacvmlc de l'abbé Dubois.

Chacun , comme on voit , éUùt à son poste.

La bataille s’engagea p;ir un discours de M. le premier président.

On commit les détails de cette mémorable séance dans laquelle fut détruit en quelques heures, pierre à pierre, l'édilice <pic madame de Maiiilenon, le Père Iæ Tellier cl les bâtards avaient si laborieusement élevé, pendant dix uns de patience et d’habileté. Comme l’a-

-OiqrtiTM by tii >nglc

vaitprévu Louis XIV, tesUunent et codicille, tout fut détruit. — Nous sommes tout-puis.saiits tant ({ue nous vivons , avait dit le grand roi ; morts, nous sommes moins que de simples |>arliculiers.

Autorité politiijue, autorité militaire, tout fut remis nu duc d'Orléans. Il devait être seulement président du conseil do régence, il fut nommé régent ; le commandement des troiqies de la maison du roi devait cire donné à .M. du Maine, il futdounéàlMiilipiicll; .M. du Maine devait disposer des emplois, bénéfices et charges de rfitul, ce fut le duc d'Orléans qui hérita de ce privilège. En outre, le duc d'Orléans eut le <lroit de former le conseil de régence comme il l'cntendrait, et meme tous conseils inférieurs qu'il lui plairait d'établir. M. le duc du Maine conserva seulement la surintendance de l'éducation royale.

Quant à M. le duc de Bourbon , qui ne devait être admis au conseil de régence qu’à l’àge de 24 ans, M. le duc d’Orléans demanda sou admission immédiate, et l'obtint.

Ixs seuls articles du testament maintenus furent ceuv qui donnaient au maréchal de Villeroy le titre de gouverneur du jeune roi lajuis XV, et à la duchesse de Ventadour, celui de sa gouvernante.

Au reste, il n’y avait rien d'étonnant dans le maintien de ces dispositions à l’égard de la duchesse de Ventadour. On ne pouvait , destituer la gouvernante du roi sans lui faire son procès.

La gouvernante du roi était revêtue d'une charge de la couronne.

Le gouverneur n’avait qu'une commission.

Ce premier arrêt du Parlement fut à peine répandu dans Paris, que la joie y éclata. Le duc d’Orléans, c’était l'avenir, c'est-à-dire l'inconnu ; or, l'inconnu, Dieu l’a voulu ainsi pour le bonheur de riuimanité, c’est l'espéTance. Le duc du Maine, c’était le passe, c'cst-ii-dire, madame de Maintcuon, le Père LeTellier, c’étaient les désastres de la guerre de succession , la sombre famine , la morne tristesse; le passé, enfin, c’était la mort, l'avenir, c'était la vie.

Un second arrêt du Parlement , rendu le 12, confirma le premier. A cette seconde séance , le jeune roi assista, dans les bras de sa gouvernante , et prononça un discours de trois lignes ;

— Messieiu's, dit-il de sa petite voix lldtée, je suis venu ici pour

14 LA BÉGENCE

VOUS assurerde mon afTecliun. Mon chancelier vous dira ma volonté.

Ce furent les premières paroles politiques que prononça Sa Majesté ; elles lui furent payées en bonbons par sa «(ouvemanlc.

Les dernières lui furent (vayées en lilAniesevère par la France.

Une des particularités de ce lit de justice, dit le journal historique du règne de Louis XV, par M. de Lévi, prè-sidenlà la cour des Aides, fut que la duchesse de Venladonr y assista, assise; au bas du trône de Sa Majesté; avantage (pi’aucune femme, avant elle, n’uvait jamais eu, et dont elle aurait clé privée s' il y avait eu une reino-régeide pour conduire elle-même le roi , son fds, à cette auguste fonction.

Ce second arrêt prononcé , aucun espoir ne restait plus aux princes légitimés.

M. de Toulouse , sans ambition avant comme après , s'en retourna chasser dans les bois de UamiKvuillel , où sa femme, sans ambition, comme lui , le reçut avec son sourire habituel.

M. duMaiite, faible comme toujours et boideux de sa faiblesse, s'en retourna s'enfermer à Sceaux , pour achever sa traduction de Lucrèce.

— Monsieur, lui dit sa femme en le recevant, grôce à votre lâcheté, M. le duc d'Orléans est inaitre du royaunu;, et vous, avec votre Lucrèce, vous ne serez pis même de l'Académie.

M. le duc d'Orléans, après avoir reçu ksi félicitations de ses amis, courut à Sainl-Cyr, faire une visite à sa vieille ennemie, madame de Mainteuon , qui le reçut avec une feinte humilité.

Il venait lui annoncer qu'il lui continuait la pension que lui avait faite le feu roi , et comme elle le remerciait :

— Je ne fais que mon devoir, répondit M. le duc d'Orléans, vous savez ce qui m’a été prescrit, je n'ai garde d'y manquer par cette raison , je le fais aussi par estime iwur vous.

la; lendemain de cette visite, madame de Maintenon écrivait à madame de Caylus :

a Je voudrais de tout mon cœur que votre état fût aussi heureux a que le mien. J'ai quitté le monde , que je n'aime pas , et suis dans a lu plus aimable retraite. »

Ce fut un des di rniere soupii's (lud'oii entendit s'exhaler de Saint- Cyr, madame de .Maiidcnon n'était plus qu'à l'état d'agonisante.

LA BËGENCB

Pendant ce temps, M. le duc d'Orléans orfKinisait son conseil de régence, qui demeurait tel que l'avait indiqué le feu roi.

Outre le conseil de régence, il créait encore six autres conseils :

Un conseil desall'airesétrangèrea, présidé par le inaréclial d'Uxelles.

Un conseil de guerre, présidé |)nr le marrélial de V'illars.

Un conseil des linances, (irésidé p;ir M. le duc de Niviillos.

Un conseil de la marine, présidé jvir le maiéclml d'Esli-ées.

Un conseil d'Etat, présidé par M. le duc d'Aulin.

Un conseil de conscience, jH-ésidé par le cardinal de A'oaillcs.

Ces conseils créés, il s'occupa de tenir les promesises faites, ce qui est chose rare de la part de ceux qui arrivent au pouvoir.

Le Parlement eut son droit de remontrances , qui lui avait été enlevé sous Louis XIV.

M. de .Mesmes , premier président, qui avait su tourner à temps de M. le duc du Maine à M. le duc d'Orléans, fut fait grand maître des ponts et chaussées du royaume, charge qui, créée pour lui, devait mourir avec lui.

Jolv-de-Kleury et d’Aguesseau entrèrent au conseil de conscience.

Le marquis de Ruffe, lieutenant général des armées du roi, fut nommé sous-gouverneur de Sa Majesté.

Le marquis d’AsfcId fut menihre du conseil de la guerre et fut nommé contrôleur général des forlilîcations.

Le marquis de Simiane fut nommé lieutenant général du roi en Provence.

L'ahlié de Fleury, auteur de Y Histoire Ecclésiastique, fut nommé confesseur du roi.

Cette dernière nomination, quoiqu’elle fût une sinécure, l’auguste pénitent ayant cinq ans à peine , n’en était pas moins significative. Depuis Henri IV, cette place ayant été constamment tenue par des jésuites.

Le Père Le Tellier, se voyant sans fonction , demanda au régent quelle était sa dcslinalion présente.

— Cela ne me legardc pas , dit le prince , informez-vous à vos supérieurs.

Quant à l'ordre qui avait été donné par Louis XIV, à son lit de

Page 1