L\ RÉGENCE
En arriviintà Paris, M. le duc d’Ossuna fat nommé chevalier du Saiiit-Esiirit, et de son côté M. de Saint-Simon reçut, des mains de Phili|)))e V, deux colliers de la Toison, l’un pour lui, l’autre pour l’aîné de scs lils , et deux brevets de grandesse, l’un pour lui, l’autre pour un de ses fds à son choix.
Ce fut en ce moment que s’agita à la cour une affairo de la plus haute gravité.
Le père d’Aubanton, confesseur du roi Philippe V, avait nonseulement obtenu de son pénitent que l’infante edt un confcs.seur jésuite; — l’infante, on se le rappelle, avait trois ans ; — mais encore il était autorisé à demander à .M. de Saint-Simon que le jeune roi eût un confesseur du même ordre.
M. de Saint-Simon ne voulut s’engager à rien, et en écrivit au régent qui en référa à Dubois.
Cette proposition entrait dans les vues du nouveau cardinal.
On détermina donc l’abbé Fleury à se retirer, et l’abbé Fleury retiré , on proposa le Père de Linières qui était déjà confesseur de Mxdaxe.
La proposition trouva trois opposants : le cardinal de Noailles, le mari'cbal de Villeroy et l’évêque de Fréjus.
Le cardinal de Noailles, sans présenter personne, se bornait à exclure les jésuites.
M. de Villeroy proposait trois sujets.
Le chancelier de Notre-Dame.
Benoit , curé de Saint-Germain-en-Laye.
Et l’abbé de Vaurouy qui venait de refuser l’évêché de Perpignan.
L’évêque de Fréjus en proposait deux.
Paulet, supérieur du séminaire des Bons-Enfants, ouCbampigny, trésorier de la Sainte-Chapelle. ,
Le crédit de Dubois l’em|X)rta en faveur du Père Linières, et la direction de la conscience du roi de France fut de nouveau remise aux jésuites.
Il va sans dire, que MM. de Fréjus, de Villeroy et de Noidiles furent profondément blessés de ce peu d’attention qui avait été fait à leurs remontrances.
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Le régent ébit brouillé avec le Parlement.
Il fallait en arriver à le brouiller avec le conseil de régence.
On sait (juc les autres conseils avaient été supiii iiné's.
Dès lors, on s’ai)erçul où tendait Dul)ois, et l'on reconnut que soit |nr conviction, soit par indilTérence, le duc d’Orléans l'encourageait dans son ambition.
Mais cela ne suffisait point. Le maréchal de Villeroy et le duc de Noailles boudaient , il est vrai, mais ne se retiraient pas; Dubois inventa un nouveau moyen d'en arriver à son but.
Dubois, depuis qu'il était cardinal, n'assistait plus au conseil à cause de la préséance à laquelle il avait droit, et que cependant lui interdisaient et ses antécédents et l'humilité de sa naissance; il pensa donc à y faire entrer le cardinal de Rohan, et à s'y glisser à sa suite.
Le cardinal de Rohan, on s'en souvient, était le même ipii, lors de la mort de Clément XI et de l’élection de Conti , était (wrli pour Rome avec un crévlil illimité.
Le cardinal de Rohan à (|ui Dulmis avait promis un ministère, et qui, dans son entrée au conseil, voyait un acheminement à ses ambitions, ne demanda pas mieux que de seconder les déwii’S de Dubois, dans lesquels d'ailleurs sa vue courte ne distinguait qu'un honneur personnel rendu à son mérite.
Il arriva ce que Dubois avait prévu. '
A son entrée au conseil , le chancelier et les ducs se retirèrent à l’instanl; quant au maréchal de Villeroy, il quitta la table et alla s’asseoir sur un talmuret, derrière le roi.
A cette sortie, d'Aguesseau, si méticuleux sur la préséance, perdit les sceaux.
D’Armenonville les reprit et fit passer à son fils Fleuricu, la place de secrétaire d'état.
Un autre moyen qui ne manquait pas d’efficacité, et que Dubois mit en usage, fut la translation du roi à Versailles.
A Paris, au centre de la capitale, le roi avait une cour compos«;e de tous les grands seigneurs ayant leur établissemetit à Paris : à Ver sailles, à moins de grands sacrifices de fortune, les courtisans ne
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pouvaient être au8» assidus, et par conséi| lient le roi s'isolait peiiê peu.
Le roi fut donc établi à Versailles, d'où il ne revint à Haris iiue rarement, soit au retour d'une camiiagne, soit pour tenir quelque lit de justice.
Alors Dubois commença à solliciter le régent de le nommer premier ministre.
A cette ouverture, le régent se débarrassa de Dubois, en reprenant à M. de Torcy la surintendance de la poste et en la lui donnant.
Dubois prit toujours cette proie en attendant mieux : du reste, au conflit du pouvoir et des amours-propres les affaires languissaient, chacun réclamait près du ré'gent, le régent réclamait près de Dubois , réclamation à laquelle Dubois répondait :
— Monsei^eur, il est impossible que la machine gouvernementale puisse fonctionner, si tous les ressorts ne sont pas dirigés par une même main. Les républiques mêmes n'existeraient pas trois mois, si toutes les volontés particulières ne se réunissaient pour former une volonté unique et agissante. Il faut donc que le point de réunion soit vous ou moi, ou plutôt vous et moi, attendu qu'étant votre créature, je n'aurai jamais que votre volonté. Noramezmoi donc premier ministre ou votre régence tombera dans le mépris. — Mais, répondait le régent, ne te laissé-jê pas tout pouvoirî — Non. — Que le manque-t-il donc pour agir? — Un titre. Monseigneur,* le titre fait l’autorité du ministre, s'il n'a le titre on se moque de l'homme. A-t-il le titre? on lui obéit sans murmurer. Le titre est la consécration de la puissance. La puissance sans titre est une usurpation.
Mais à toutes ces demandes poussées plus loin qu'il ne le voulait , le duc d'Orléans finissait par répondre par quelque épigrarame faite contre le cardinal, ou en chantant quelque nocl fait contre lui-mèine.
Dubois résolut alors de faire dire par quelque autre au régent, ce que hii-même lui disait inutilement, espérant que son éloge aurait plus d'influence sur le prince , fait par une bouche étrangère.
Il jeta les yeux sur son affîdé LafTitteau qu’il avait fait évêque de Sisteron , pour le récompenser de son travadl, et qui venait d’arriver de Rome.
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LufnUca'j était un rm)uin licfTé, aussi tnaiivais prêtre que Dubois, ce qui n'était pas [icu dire, effronté, lil>erlin, scandaleux au suprême degré; mais de là venait la confiance que Dubois avait en lui, car Dubois seul pouvant soutenir Lal'litteau, il était évident que Laflittcau ferait tout ce qu'il pourrait pour grandir la fortune de Dubois.
Laflitteau allait être reçu en audience |>articuliére du régent.
Dans cette audience, laiflitteau devait s'étendre sur la considération dont jouissait Dubois à Rome, et dire deux mots de l'amélioi'ation ijui se ferait dans les affaires de la France, si Dubois était premier ministre.
Mais aux premières paroles que l’évêque de Sisleron hasarda sur celle matière, le régent l’interrompit.
— Eh! que diable veut donc le c;u-dinalî s’êcria-t-il ; il a toute l'autorité d'un premier miiiislre et n’est pas content; il en veut lé titre, et qu’en fera-t-il? — Monseigneur, il en jouira. — Combien de tcnqis? Chirac l’a visité, et m’a dit qu'il n’avait pas six mois à vivre. — Est-ce bien vrai? demanda Liffitteau. — Pardieu! et si tu en doutes, je te le ferai dire )var Chirac lui-même. — Eh, Mon- R-igneur, cela étant, répondit Laflitteau, je vous conseille de le d(> clarer premier ministre à l’instant même. — Comment cela? — Sans doute; comprenez donc, MonRugneur, nous approchons delà majorité du roi, n'esl-ce pas? — Oui. — Vous conserverez, sans doute, la confiance du roi? — Je l'csiière. — Il la devra à vos services, à vos talents supérieurs, je sais cela, mais enfin vous n'avez plus d'autorité propre. Un grand prince comme vous êtes a toujours des ennemis et des jaloux, ils chercheront à vous aliéner le roi, ceux qui l'approchent de plus prés ne vous sont pas les plus attachés : vous ne pouvez pas à la fin de votre régence vous faire nommer premier ministre, cela est s;ms exemple. Eh bien! faites cet exemple dans un autre. Le cardinal Dubois sera premier ministre, comme l'ont été les cardinaux Richelieu et Mazarin, à sa mort vous succéderez à un tilj-e qui n’aura pas été ébibli pour vous, auquel le public sera accoutumé, que vous aurez l'air de prendre par modestie et par attachement pour le roi, et vous aurez en même temps toute la réidilé de la puissance.
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Le duc d’Orléans réfléchit, trouva le conseil du jésuite bon, et fit Dubois premier ministre.
Le soir, il y avait soujier au Palais-Royal , on y parlait naturellement de la nomination de Dubois, et le duc d'Orléans, tout naturellement encore, défendait son ancien professeur en disant qu'on pouvait tout faire d’un homme doué d'une pareille capacité.
— Monseigneur, dit Nocé, vous en avez fait un secrétaire d’état; vous en avez fait un ambassadeur; vous en avez fait un archevêque; vous en avez fait un cardinal; vous en avez fait un premier ministre; mais je vous défie d’en faire un honnête homme.
Le lendemain , Nocé était exilé.
On l’a vu, et nous avons d’ailleurs eu le soin de le faire remarquer à nos lecteurs, depuis plus d’un an toute la politique intérieure du régent tendait à la concentration des pouvoirs et au bris des oppositions publiques et privées. l.es conseils faisaient de l’opposition, ils avaient été dissous. Le Parlement faisait de l’opposition, il avait été exilé à Pontoise. M. d’Argenson faisait de l’opposition, il avait été disgracié. Nocé avait fait de l'opposition , il avait quitté Paris.
Restait le maréchal de Villeroy qui, non-seulement faisait de l’opposition , mais encore de l’insolence.
Dubois, avant de prendre contre lui des mesures violentes, tenta de le séduire. *
Comme il avait fait pour le roi, comme il avait fait pour Madame, comme il avait fait pour les princes, Duluiis essaya , vis-à-vis du maréchal , de l’humilité ; mais le maréchal était si (luissamment orgueilleux , que ce qui avait suffi aux premiers de l'Êtat, ne lui suflit pas. à lui.
Plus le cardinal redoubla de soumission, plus le maréchal redoubla de hauteur.
Dubois s’adressa au cardinal de Bissy, ami du maréchal, et le pria, désirant rester en bonnes relations avec M. de Villeroy, d’être son médiateur près de lui.
Le cardinal de Bissy, qui avait vu son confrère, le cardinal de Rolian, entrer au conseil |»our un bon oftice rendu à Dubois, ne demandait pas mieux que d’étru agréable au cardinal, espérant en-
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trer par la même porte que M. de Rohan, il se chargea donc de la négociation.
M. de Bisey n’eut pas de peine à fhire accroire au maréchal que l'adniiration que lui témoignait Dubois était réelle.
Ce qui étonnait M. de Villeroy, dans ceux qui l'entouraient, c'était, non pas la présence, mais l'absence de cette admiration. Quant à l'humilité de Dubois, à l’avis du maréchal de Villeroy, c'était bien le moins qu’un si petit compagnon fût humble devant les grainls seigneurs. Ces deux points furent donc accejités sans conteste par le maréchal et le disposèrent, au reste, à bien accueillir le troisième, qui était un rapprochement.
Le maréchal déclara qu'il était prêt à sacrifier ses antipathies personnelles au bien de l'Ëtat, ét permit i Bissy de porter des paroles de paix au premier ministre.
Bissy courut rendre compte à Dubois de sa mission, et revint è l'instant même, chargé par Dubois de demander à M. de Villeroy , quel jour et à quelle heure il pourrait lui présenter ses respectueux hommages.
Soit que le maréchal ne voulût point recevoir Duboischez lui, soit qu'il voulût être un galant homme jusqu’au bout, il fit répondre à Dubois de l'attendre.
Bissy fit entendre à Dubois qu’il ferait tout son possible pour lui amener le maréchal le lendemain , jour de réception desambassadeurs.
Dubois, au comble de la joie, se ruina en promesses pour Bissy, dans le cas où Bissy lui rendrait un pareil service.
Bissy s'employa de son mieux pour réussir, et réusaiten effet.
Le lendemain , au moment où Dubois donnait audience à l’ambassadeur de Russie, et où le salon qui précédait le cabinet était rempli de ministres étrangers et des personnages les plus importants de la diplomatie, un aiiuoii(a ; M. le maréchal de Villeroy.
Il n'était pas d’habitude que les audiences fussent coupées par qui que ce fût. Cependant les laquais, qui avaient l'ordre, voulaient prévenir, à l'instant même, le premier ministre; mais le maréchal s’y opposa et attendit au salon avec tout le monde.
En reconduisant l'ambassadeur de Russie, Dubois aperçut le ma-
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réchal; alurs, oubliant le reste de la terre, il s’élança vers lui, se courbant romnie devant une majesté, et rcntrainant respectueusement dans son cabinet
Là, Dubois se confondit en remercimenis sur l’honneur que lui faisait le maréchal.
Le maréchal le laissa se confondre, écoutant toutes ses protestations d’un air superbe, et répondant par de légers signes des Icvi-es, des yeux et de la tête. Apres quoi, Dutwiss’étint calmé, le maréchal, de ce ton doctoral qui lui était propre, lui donna quelques conseils, puis, se laissant entraîner par son éloquence, piissa des conseils aux admonestations, et des admonestations aux reproches.
Dubois était comme le serpent, il voulait bien ramper, mais à la condition qu’on ne marcherait pas sur lui. Au premier contact de ce pied qui profitait de son humilité pour tenter de l'écraser, il se releva. Le cardinal de Bissy vit où tendaient les choses et voulut se mettre en travers, mais il était déjà trop tard, la colère avait guigné le cœur du maréchal et lui montait au cerveau. Il frappait du pied, relevait la tète, piatVail enfin, comme dit Saint-Simon; Dubois, au contraire, pâlissait , sé repliait en lui-mème comme pour s’élancer. Au bout d’un instant, étourdi par le bruit de ses propres [laroles, le maréchal ne se connaissait plus, il menaçait Dubois; enfin il s’emporta jusqu’à lui dire :
— Oui, Monsieur, c’est comme cela, il faut que l’un de nous deux tombe, et si vous voulez recevoir un dernier conseil de moi, faitesmoi arrêter.
Le cardinal de Bissy vit l’œil de Dubois étinceler ; il comprit que toute son influence personnelle était perdue s'il laissait aller les choses plus loin : il prit le maréchal par le bras, l’entraina de forae et le fit sortir.
Mais le raaréclial n’était pas homme à faire une sortie ordinaire, tout en sortant il continua de railler, d’injurier et de menacer Dubois. L’audience fut suspendue; et, furieux, essoufflé, bégayant de colère. Dubois se précipita chez le régent.
Dubois suivait le conseil du maréchal, il venait proposer au régent d’arrêter M. de Villeroj.