‹ La regence et Louis 15Chapitre 31 sur 88 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Le commencement de l'année 1729 fut signalé par un grand événement dont Paris avait bien besoin pour sortir de la torpeur où il se trouvait. M. le duc de Richelieu revint de son ambassade de Vienne.

Déjà depuis trois mois, en récompense des grands services que le duc avait rendus au roi près de l'empereur, le roi l’avait autorisé à porter le cordon du Saint-Esprit. Le 1*' de janvier, il fut reçu au chapitre, et le roi lui donna la plaque.

Excepté cela, les seuls événements importants continuent à être des morts et des naissances.

Madame la marquise deNesle meurt, et sa fille, madame la comtesse de Madly, à laquelle nous allons bientôt voir jouer un râle important, est nommée dame du palais à sa place. Le maréchal d'Uxelles meurt, mademoiselle Adrienne Lecouvreur meurt. Les trois premières morts ne firent pas grande impression, madame de Nesie était malade depuis longtemps, M. d'Uxelles avait 79 ans, et H. de Villeroy 76 ou 77.

lOUB XV

Mais mademoiselle Lecouvreur élait dans tout l’éclat de sa jeunesse, de sa beauté et de son talent, puis des circonstances étranges environnaient cette catastrophe.

Voilà ce qu'on raconta à celte époque.

Mais d'aboixl quelques mots sur sa vie avant d'en arriver à sa mort.

Adrieune Lecouvreur élait fille d’un pauvre chapelier de Fisnie, en Champagne , qui élait venu s'établir ù Paris ; il avait choisi le lieu de son établissement dans le voisinage du Théâtre-Franc lis et ce voisinage avait mis dans la U'te de la petite Adrienne des idées de comédie qu'elle réalisa, en débutant, le 1-t mars 1717, dans le rôle de Moniine, puis dans ceux d'Électre et de Bérénice. Un mois apris scs débuts elle était reçue comédienne ordinaire du roi pour les rôles liagiques et comiques. Sa carrière dramatique avait été de treize ans et les treize ans elle les avait vus s'é-couler au milieu de succès croissants et incessamment encouragés par la faveur du public. Elle appartenait à cette rare école d'artistes dramalirpies qui jiarle la tnigôdie, et c|ui tout en rompant la mesure du vers, sait conserver à la période son harmonie poétique. Sans être d'une taille élevée elle savait si bien se grandir qu'elle semblait toujours dépas.scr les autres femmes de toute la tète, aussi disait-on d’elle, que c’était une reine égari'ai parmi les comédiennes.

Son répertoire le plus familier, celui qu’elle jouait avec une supériorité marquée , c’étaient les rôles de Jocaste, de Pauline, d’Alhalie, de Zénobie, de Roxane, d’Hermione, d'Ériphile, d’Emilie, de Marianne, de Gornélie et de Phèdre.

Une des aventures d’Adrienne avait fait grand bruit dans le monde. Lorsque le 28 juin 1726, le comte de Saxe son amant, d’une voix unanime avait été fait duedeCourlande, elle avait mis pour l’aider à conquérir son duché que lui disputaient la Pologne et la Russie, sa vaisselle en gage pour une somme de 40,000 livres. Et le comte de Saxe qui réunissait en ce moment toutes scs ressources personnelles et toutes celles de scs amis, avait non-seulement accepté, mais encore avait raconté, dans les mcillevires maisons, ce devouomeiit de sa maîtresse. RLilheureuscment pour .4driennc l'entreprise n’avait pas réuÆi. Foreé de quitter la Courlaïule en 1727, le comte

de Saxe était revenu à Paris, et duc manqué il avait repris ses relations avec une princesse dont la royauté quoique plus, éphémère était plus durable que la sienne.

Jusqu’ici voilà les faits : maintenant voici les conjectures.

Un ou deux mois avant la mort d'Adrienne Lecouvreur, Loiiise- Henriette-Françoise de Lorraine, quatrième femme d'Eininniiiicl- Théodore de La Tour d’Auvergne, duc de Bouillon, s’était éprise du comte de Saxe. I.a duçhcsse de Bouillon, alors âgée de 23 ans, était une femme violente, emportée, capricieuse et surtout excessivement galante, la chronique scandaleuse prétendait que ses goûts n’avaient point de limites et s’étendaient des princes aux comédiens. La duchesse, comme nous l’avons dit, s’était donc prise d’amour pour le comte de Saxe, mais celui-ci , on ne sait pourquoi, fit l’Hippolyte et ne voulut point répondre à celte fantaisie, non point qu’il se piquât de fidelité envers Adrienne, mais sans doute par un caprice pareil à celui qui attirait à lui madame de Bouillon.

Une femme méprisée citerche toujours, au mépris dont elle est l’objet, la raison la moins humiliante possible; celle qu'adopta la duchesse de Bouillon fut que les engagenieiiLs que le comte de Saxe avait pris avec Adrienne ne lui laisseraient pas la liberté d’avoir une autre maîtresse. Elle vit donc dans Adrienne l’olntacle qui empêchait le comte de Saxe de venir à elle, et elle résolut de se venger en se défaisant de sa rivale.

Nous ne sommes pas de ceux qui croient à la culpabilité des princes, par la seule raison qu’étant princes ils doivent être coupables. Non, nous sommes de ceux qui enregistrent tous les bniits retentissants, et par conséquent, nous répétons ce qui fut dit à cette époque, non pas à la façon d’un accusateur public, mais àcelle d’un simple narrateur.

La Bastille dévoilée, signale au nombre des personnes incarcé* rées en 1730, le sieur abbé Bouvet, pour \' affaire de la ducheeee de Bouillon et de la Lecouvreur, comédienne.

Voici l’affaire pour laquelle était incarcéré l’abbé Bouvet. Nous prenons les détails qu’on va lire dans une lettre de mademoiselle Aïssé à madame de CaUudrine. (iette lettre est datée : mars <739.

Les nouvelles qu’elle contient avaient donc toute la fraîcheur de la nouveauté, puisque mademoiselle Lecouvreur est morte le 20 de ce mois.

Décidé à supprimer l'obstacle qui la gênait, la duchesse de BouiL Ion fit faire des pastilles empoisonnées; puis, commeV fallait trouver un moyen de faire remettre les pastilles à mademoiselle Lecouvreur, elle choisit un jeune abbé qui avait la réputation de peindre agréablement, pour être l’instrument de sa vengeance.

L’abbé était pauvre , et un jour qu’il se promenait aux Tuileries sons savoir comment il dînerait, il fut abordé par deux hommes, qui , après une assez longue conversation , lui proposèrent un moyen de le tirer de la misère : ce moyen était de s’insinuer à la faveur de son talent de peintre, chez la Lecouvreur, et de lui faire manger des pastilles qu’on lui donnerait; le pauvre abbé refusa, se défendit contre les instances devenues plus pressantes, objecta la grandeur du crime ; mais les deux hommes lui répondirent que puisqu’il avait reçu la confidence, il n’y avait plus moyen de reculer, et que s’il n’exécutait point ce que l’on attendait de lui , il était un homme condamné. L’abbé effrayé promit tout. Alors on le conduisit chez madame de Bouillon , qui lui répéta promesses et menaces et lui remit les pastilles ; l’abbé s’engagea de là à huit jours à avoir mis son projet à exécution.

Dans l’intervalle, mademoiselle Lecouvreur reçoit une lettre anonyme; cette lettre la supplie de venir seule ou avec une personne dont elle soit sàrc comme d’elle-méme hu jardin du Luxembourg. Au cinquième arbre d’une ailée qu’on lui désigne elle trouvera un homme qui a des choses de la dernière conséquence à lui communiquer. Comme la lettre arrivait, ou plutôt était reçue, car mademoiselle Lecouvreur, sortie depuis le matin, rentrait chez elle avec un ami et mademoiselle Lamothe sa camarade, comme la lettre, disons-nous, arrivait à l’heure même du rendez-vous, elle monta en voiture avec les deux personnes qui l’accompagnaient, et ordonna au cocher de toucher au Luxembourg.

Une fois au Luiemlwurg, elle trouva l’allée indiquée, et au |)ied du cinquième arbre, l'obbé Bouvet qui s’avançant vers elle, lui ra-

LOUIS XV

conta la fatale mission qu’il avait reeue, déclarant qu'il est incapable d'un pareil crime, mais ajoutant que ne le commettant pas lui-mcme il est certain d’étre assassiné.

•Adricnne remercia le jeune homme, et lui dit que son avis était, puisqu'il avait choisi le cété honorable de la chose, de pousser l'affaire jusqu'au bout en venant dénoncer à l'instant même le crime au lieutenant de police. L’abbé répondit qu'il avait d'abord eu cette intention , seulement il avait été arrêté par la puissance des ennemis qu’il sefaisait, mais puisque elle-même lui donnait un conseil en harmonie avec ses premières inspirations, il était prêt à revenir à elle et à suivre le conseil.

Adriennc profile de cette bonne disposition, donne une place dans sa voiture à l’abbé, et le conduit chez M. Hérault, alors lieutenant de police. Le motif de la visite lui est exposé. M. Hérault demande à l'abbé s'il a les pastilles qu'on lui a remises; pour toute réponse l'abbé les tire de sa poche et les remet au lieutenant de police. On appelle un chien, on lui donnCi une de ces pastilles, et le chien crève au bout d’un quart d'heure.

— Laquelle des deux Bouillon vous a fuit remettre ces pastilles? demanda alors le lieutenant de police. — C'est la duchesse, répondit l'abbé (I). — Cela ne m’étonne pas. Quand la proposition vousa-t-clle été faite? continua-t-il. — Avant-hier. — Où cela? — Aux Tuileries. — Par qui? — Par deux hommes que je ne connais pas. — Et ils vous ont dit qu'ils parlaient au nom de madame de Bouillon? — Ils ont mieux fait que cela, ils m'ont conduit chez elle. — ' Et la duchesse vous a confirmé ce que ces deux hommes vous avaient dit? — De point en point. — Oseriez-vous soutenir cette aflaire? — Faites-moi mettre en prison et confronfez-moi avec madame de Bouillon. Le lieutenant de police réfléchit un instant

— Non, dit-il, il sera toujours temps d'en venir là.

Puis, lui ayant demandé son adresse, il le renvoya chez lui en disant à mademoiselle Lecouvreur cette phrase sacramentelle do tous les lieutenants de police, passés, présents et à venir:

(t) La seconde était Maried^hariotte Sobieski, mariée en <7S1 à Charles Godetroy de Ui Tour d'Auvergne, prince de Bouillon.

LOUIS XV

— Soyez tranquille, je veille sur vous.

A peine mademoiselle Lecouvreur et l’abbc Bouvet furent-ils partis, que le lieutenant de police fit instruire le cardinal de Bouillon de cette aventure. Le cardinal accounit furieu.x, insista d'abord pour la publicité; mais les amis et les parents de la maison de Bouillon furent d'avis de ne point mettre au jour cette scandaleuse affaire. Nais au bout de ((uelque temps, on ne sait par où ni comment l'affaire devint publique et fit un bruit horrible.

Le beau-frère de madame de Bouillon en parla à son frère et lui dit qu'il fallait absolument que sa femme se lavitt d'un pireil soupçon , qu’il devait demander une lettre de cachet pour faire enfermer l’abbé. La lettre de cachet fut facile à obtenir. On arrêta le malheureux et on le conduisit à la Bastille. Là, on le questionna, mais il ne fit que ré|icter ce qu’il avait déjà dit. On le hienaça , mais il persista dans sa déclaration. On lui fil de magnifiques promesses, mais il ne voulut pas se laisser corrompre. On le garda donc en prison sans que l’alTaii'c fit un pas de plus en avant ou en arrière.

Alors Adrienne écrivit au père qui demeurait en province et qui ignorait le malheur arrivé à son fils. Le pauvre homme accounil à Paris, sollicita l’instniction de l’affaire, et demanda comme une grâce qu’on fit le procès de son fils. Voyant que toutes ses réclamations étaient inutiles, il alla droit au cardinal, qui demanda à madamede Bouillon si elle voulait qu’on instruisit cette affaire, attendu que sa conscience lui défendait de laisser un innocent en prison. Madame de Bouillon préféra l’élargissement au procès; l’abbé sortit de la Bastille. Pendant deux mois encore le père resta à Paris et veilla sur son fils; mais au bout de deux mois, étant parti et l’abbé ayant eu rimprudeiK3e de rester à son logement, il disparut tout à coup et l’on u’en entendit plus (larler.

En apprenant cette disparition, Adrienne comprit que la vengeance de la duchesse de Bouillon n'avait fait que s’endormir et qu’elle s’éveillait.

Quinze jours s’écoulèrent cependant sans qu' Adrienne entendit parler de rien. Enfin, un soir, après la grande pièce, Adrienne avait joué Phèdre, madame de Bouillon la fit inviter de venir la h'ouier

LOOIS XV

dans sa loge. Surprise d’une pareille invitation, l'actrice répondit qu'elle était dans un déshabillé qui ne lui permettait pas de paraître devant elle. Mais la duchesse ne se tint point pour battue, elle lui fit dire que, quelle que fût sa toilette , elle lui pardonnait d’avance.

— Madame la duchesse est trop indulgente, dit Adrienne, et si elle me |iardonnait de paraître ainsi dans la salle, le public ne me le pardonnerait pas. Cependant, dites-lui que pour lui obéir autant qu’il est en moi , à la sortie, je me trouverai sur son passage.

Force fut à la duchesse de Bouillon de se contenter de cette réponse, et, à la sortie, elle trouva en effet mademoiselle Lecouvreur qui l’altendajt. La duchesse lui fit toutes sortes de compliments sur son jeu et de louanges sur sa grâce et sur sa beauté ; sans doute voulait-elle pur cette marque publique de sympathie , comme il n’était point rare que les grands seigneurs en donnassent aux artistes, faire tomber les bruits qui avaient couru.

Le surlendemain , Adrienne se trouva mal au milieu de la pièce qu’elle jouait et ne put l’achever. On fut obligé de faire une annonce, et le public , qui n’avait pas été parfaitement rassuré par la gracieuseté que la duchesse de Bouillon avait faite à l’artiste , demanda avec la plus grande anxiété de ses nouvelles à la fin du spectacle. Celles qui lui furent données étaient fàclieuses : on avait été obligé de porter Adrienne jusqu’à sa voiture tant elle était faible.

A partir de cette soirée, mademoiselle Lecouvreur dépérit visible ment; cependant elle essaya de lutter contre le mal, et, le 1 fi mars, reparut dans Jocaste.

Alors le public put juger du changemoit qui s’était fait en elle, i peine pouvait-elle parler et se soutenir; on crut qu’elle n’achèverait pas la tragédie.

Après OCdipe venait le Fforentin. On regarda comme impossible qu’ Adrienne remplit son réle dans cette comédie, quand, au grand étonnement de tous, elle reparut. Là, on la vil lutter et vaincre le mal , elle fut charmante. C’étaient ses adieux au pul>lic. Quatre jours après, elle mourut dans des convulsions horribles. On l’ouvrit, elle avait les entrailles gangrenées. Le bruit se répandit qu’elle avait été empoisonnée dans un lavement.

Louis xv

Mais ce n'est pas le tout : Les malheurs d'Adrienne ne devaient pas s’arrêter là : ils survécurent à sa mort. La sépulture «’clésiastique fut refusée à l'artiste, et des portefaix, à une heure du matin , l'enterrèrent clandestinement près des bords de la Seine, au coin de la rue de Bourgogne.

Il existe un très-beau portrait d’elle, en cornélie; le portrait est de Doypel et gravé par Brevet fils.

M. le duc de Bouillon , mari de la duchesse , qu'on accusait hautement d’avoir empoisonné mademoiselle Lecouvrcur, ne survécut à l'artiste que de deux mois.

&! fut vers le même temps que les Corses tentèrent leur première révolte contre les Génois, révolte qui devait alioutir à la réunion de la Corse à la France, deux ans avant la naissance de Napoléon.

Nous avons dit la joie universelle qui avait accueilli la nouvelle de la naissance de M. le dauphin, la joie ne fut pas moins grande quand on annonça la naissance d'un second prince, qui fut appelé M. le duc d'Anjou.

Dès lors, à moins d'une de ces fatalités pareilles à celle qui avait poursuivi la ]>ostérilé de Louis XIV, la branche aînée ne risquait plus de manquer.

Cependant, la guerre contre les jansénistes et les molinistes continuait, la bulle Unigenitus, dont les convulsionnaires de saint Médard n'étaient qu’un épisode , occupait les esprits à défaut d'événements plus importants. Les appelants faisaient rage contre elle et publiaient, comme nous avons dit, contre les acceptants un recueil hebdomadaire, plein d'esprit, de finesse et d’amertume, intitulé les Nouvelles ecclésiastiques.

Au reste, cette étrange secte des convulsionnaires, dont tous les historiens enregistrent l’extinction vers l'an 1756, existe encore de nos jours.

L'auteur de ce livre a connu une famille de convulsionnaires où les crises se sont perpétuées, et il eût vu administrer ce que l’on nommait les grands secours , c’est-à-dire les coups de bâton et les coups de bûche à une pauvre vieille femme de 70 ans qui avait régulièrement des convulsions tous les trois mois, si, aux premiers

LOUIS XT

coups portes, il ne s’était sauvé , effrayé tout à la fois de la violence avec laquelle les tourmenteurs frappaient et de la volupté avec laquelle la oatiente recevait cette singulière préparation à l’extase. Il va sans dire que la Faculté n’était pour rien dans le traitement , et que l’application du terrible remède se faisait en famille.

Pendant ce temps, un roi suivait l’exemple de Charles-fjuint, de Christine et de Philipiie V, et se dégoûtait du trône qu’il devait regretter plus lard. Ce roi, c’était Victor-Amédée D, lequel quittait Turin pour Chambéry, où il comptait vivre comme un simple particulier, sous le nom de comte de Tende, laissant la couronne à son fils Charles-Emmanuel.

Mais, plus encore que les différentes vicissitudes de sa vie orageuse, son amour pour la belle comtesse de Saint-Sébastien avait déterminé sa retraite. Aussi, à peine arrivé à Chambéry, fit-il pour elle, mais publiquement, ce que, clandestinement, le roi Louis XIV avait fait pour madame de Maintenon : il l’épousa.

Au milieu des troubles qui lui enlevaient un duché et lui rendaient un royaume, la vie de Victor-Amédée s’était partagée entre deux amours. Celui de madame de Verrue, qui avait apporté en France le contre-poison qu’elle offrit à Louis XV, et celui de la comtesse do Saint-Sébastien, qui devait l’accompagner de sa prospérité dans sa retraite, et de sa retraite dans sa prison.

Puisque nous avons prononcé le nom de madame de Verrue qui, quelques années plus tard, devait quitter le monde, encore un mot sur cette curieuse existence, qui fut une des plus complètes de l’époque, qui finit par mourir avec le nom de dame de Volupté, après avoir mérité celui de dame de Vertu.

Madame de Verrue était fille du duc de Luynes et de sa seconde femme, qui se trouvait en même temps être femme et tante de sou mari, étant fille, étant sœur de père de sa mère, la fameuse duchesse de Chevreuse, à laquelle nous avons consacré tant de pages dans notre Histoire de Louis XIV. De ce second lit, le duc de Luynes ■ avait beaucoup d’enfants, et, comme il n’était pas riche, il s’étùt défait de ses filles comme il avait pu. Jfeanne d’Albert de Luynes, née le 1 8 septembre 1 670 , celle qui nous occupe , avait épousé M. dg

LOUIS XV

Vernie, dont la mère, veuve et fort considérée) était dame d'honneur de madame de Savoie.

Le comte de Verrue parut à la cour de Piémont avec sa jeune femme. Il était jeune, beau, bien fuit, riche, et de phi.s honnéle homme. Toutes ces qualités frappèrent réponse et lui inspirèrent un amour profond et réel pour son mari. Les premières années de leur union s'écoulèrent donc, dans un bonheur que rien ne vint troubler.

Le duc de Savoie vit madame de Verrue cliez sa mère, et en devint amoureux. L'amour d'un prince ne se cache pas longtemps, surtout à celle qui en est l'objet. .Madamede Verrue s’aperçutdes galanteries de M. de Savoie, et en prévint sa lielle-mèrc et son mari, qui SC contentèrent de la louer de sa sagesse, mais ne tinrent aucun compte de l'avis. M. de Savoie, voyant cette facilité, redoubla de soins, ordonna des fêtes contre sa coutume et son goût, faisant madame de Verrue la reine de ces fêtes. Celle-ci n'eut pas besoin de chercher longtemps à l'intention de qui ces fêtes étaient données. Elle inventa des prétextes et s'abstint d'y paraître deux fois de suite. Comme on le comprend , son absence fut remarquée, et, loin de lui savoir gré de ce sacrifice, son mari et sa belle-mère lui firent un crime de son absence. Alors, elle avoua à son mari que M. de Savoie était amoureux d'elle, que les attentions, les soins, les paroles même du duc ne lui laissaient aucun doute à cet égard, mais .M. de Verrue lui répondit que M. de Savoie fût-il amoureux d'elle, il ne convenait ni à son honneur, ni à sa fortune qu'elle en marquât rien. Alors, M. de Savoie voyant que rien ne s’opposait à son amour, devint plus hardi et s'en ouvrit directement à la jeune femme, qui recourut de nouveau à son mari et à sa belle-mère, les priant de l'emmener l'un ou l'autre à la campagne, ou tout au moins de lui donner la permission de s'y retirer. Mais à cotte demande, belle-mère et mari éclatèrent en disant qu'elle voulait leur ruine. Alors il ne lui restait plus qu'une ressource, elle feignit une maladie, se ht ordonner les eaux de Bourbon, et manda à son père qu'elle le priait instanunent de se trouver à Bourbon en même temps qu'elle , l'avertissant ({u'elle avait un secret de la plus haute importance à lui confier. Devant une ordonnance de médecin, il fallait s'incliner. Madame de Verrue la

LOUIS XV

mère et son fils consentirent donc que la malade quittât le duché de Savoie, mais accompagnée de son oncle, l'abbé de Scaglia. Rien n’était mieux qu’une pareille tutelle, l'abbé ayant près de soixantedix ans, et passant pour un saint homme. '

âlais madame de Verrue était belle à damner un sabit. Le vilain vieillard, comme dit Saint-Simon, devint amoureux de sa nièce, de sorte que quand celle-ci eut vu son père et se fut ouverte à lui du danger qu’elle courait de revenir en Piémont , l’abbé Scaglia pruinit de veiller sur sa nièce, et de se mettre en travers de toute tentative qui serait faite contre son honneur.

La promesse rassura M. de Luynes et madame de Verrue ellemême. M. de Luynes retourna à L’aria, et après trois mois d'at>sence, madame de Verrue revinten Piémont. âLaispendant le voyage, l’abbé avoua à son tour à sa nièce que tout ce qu’il avait fait pour la garder près de lui , tenait à l’amour qu’il avait pour elle, de sorte qu’ayant repoussé cet amour presque avec horreur, madame de Verrue s’aperçut que loin d’avoir un défenseur dans son oncle, elle venait d’en faire son plus cruel ennemi. Ein arrivant à Turin, elle trouva M. de Savoie plus amoureux, et M. de Verrue et sa mère plus complaisants que jamais. Alors, la pauvre femme repoussée par sa belle-mère, abandonnée par son mari, penséCutée par son oncle, n’eut plus qu’une seule ressource, ce fut de se jeter dans les bras du duc. l.’éclat fait, le mari, la mère et l’oncle furent au désespoir et jetèrent les grands cris, mais il était trop tard; d'ailleurs le duc leur imposasilencc. 11 était fou de madame de Verrue. En un instant elle jouit, auprès de M. de Savoie, d’une faveur égale à celle dont madame de M.aintenon avait joui près de la>uis XIV. M. de Savoie tenait conseil des ministres cliez elle, la comblant en toutes façons, devinant ses désirs et allant au-devant d’eux , lui donnant pensions, pierreries, meubles, maisons, maison écliange, jaloux d'elle comme un tigre, et la tenant fort enfermée, comme au reste il se tenait luP même. Au milieu de tout cela, madame de Verrue tomba malade, elle était empoisonnée. Heureusement, M. de Savoie avait uu contrepoison, il le lui donna à tout hasard. Le contre-poison sc trouva être l’antidote du poison, et madame de Verrue guérit. Quelque

LOUIS XV

tcm|)s après, elle tomba malade de la petite vérole. Le duc ne voulut point qu'elleeùt d'autre garde-malade que lui, la veillant toutes les nuits jusqu'à ce qu'elle fût hors de danger. Mais la preuve d'amour que madame de Verrue eût désiré avant toutes celles-là, eût été un peu de liberté. Or, chaque jour son illustre amant devenait plus jaloux d'elle, quoiqu'elle ne lui donnât aucun motif de jalousie, et la renfermait davantage. Cette existence finit par devenir insupportable à la pauvre favorite. Elle avait un frère qu'elle aimait fort, le chevalier de Lujnes. Elle lui écrivit de la venir voir à Turin, lui donnant rendez-vous pour l'époque précise où le roi devait faire un voyage à Chambéry.

M. le chevalier de Luynes fut aussi exact à venir à Turin que son père l'avait été à aller à Bourbon. Comme elle avait fait à son père, sa sœur lui avoua tout. Alors il fut convenu entre eux que l'on essaierait de fuir et de gagner la France. Madame de Vernie commença par faire sortir du duché son argent et ses bijoux, puis elle réalisa par des ventes de différents biens, des sommes considérables qui prirent le même chemin que les premiers envois qu'elle avait faits. Enfin, elle-mèrae, par une belle nuit, sous la conduite de son frère, elle quitta Turin à cheval , gagna Gènes, s'embarqua pour Marseille et y arriva sans accident.

Le duc fut furieux , mais son pouvoir ne dépassait pas la frontière de son duché; et tandis qu'il faisait rage contre la fugitive, celle-ci gagnait Paris et s'enfermait dans un couvent.

Mais, comme on le comprend bien, madame de Verrue n’avait pas quitté une prison forcée pour s'imposer une prison volontiirc. Elle sortit de son couvent, s'acheta une maison, donna des dinei's où l'on faisait grande chère; et comme c'était une femme charmante, pleine d'esprit, rayonnante encore de jeunesse et de beauté, elle eut bientôt une cour au milieu de laquelle elle fut bien autrement reine qu'elle ne l'était en Piémont. Le service iprelle rendit au roi, en a]>portant un contre-poison pareil à celui qui l'avait sauvée cllo-mèmc, acheva de la poser dans le monde. Cent mille francs qu'elle dépensait par an en tableaux, en curiosités, en gratifications qu'elle donnait aux artistes pauvres, ou aux pauvres

LOUIS XV

hommes de lettres, lui valurent les louanges de Lafaye et de Voltaire. Cette vie charmante dura jusqu’en 17S6, époque à laquelle elle mourut.

Elle laissait un fils et une fdle, tous deux reconnus par M. de Savoie. Le fds mourut jeune et sans alliance; la fille épousa le prince de Carignan, dont la descendance règne aujourd’hui sur la Sardaigne.

Nous avons dit, à propos de la comtesse de Saint-Sébastien, que son amour devait accompagner le roi Victor-Amédée dans sa retraite, et de sa retraite dans sa prison. Oisons comment , régnant encore le f" septembre 1730, Victor-Amédée était prisonnier le 8 octobre 1731, c’est-à-dire une année après être descendu du trône, et avoir abdiqué volontairement en faveur de son fils Charles-Emmanuel.

C’est que Victor-Amédée, comme Charles-Quint et comme Christine, ne fut pas plutôt descendu du trône, qu’il regretta ce trône dédaigné, et tenta de le reprendre à celui auquel il l’avait donné; mais un trône ne se rend pas ainsi, même à son père. Une nuit, c’était celle du 28 au 29 septembre, Victor-Artiédée fut arrêté au château de Moncalier, par ordre de son fils, et conduit au château de Rivoli. Quant à sa femme, la comtesse de Saint-Sébastien, elle fut i-eleguée sur les frontières du Piémont.

Pendantqu’un fils faisait arrêter son père en Sardaigne, en Prusse un père faisait arrêter son fils.

Le 13 septembre 1730, Frédéric-Guillaume O, fils de cet électeur de Brandebourg, qui avait fait ériger la Prusse en royaume, et en avait été reconnu roi le 18 janvier 1701, Frédéric-Guillaume 11 donna l’ordre d'arrêter son fils, qui, de concert avec le comte de Katte, avait voulu sortir des états de son père contre son gré. L’ordre fut exécuté contre le prince et son complice.

Ce fut vers cette époque que H. le duc d’Orléans, las de la lutte inutile qu’il soutenait contre M. de Fleury, résolut de se retirer des affaires pour se donner entièrement à la dévotion. En consé<|uence, il donna sa démission de la charge de colonel général de l’infanterie. Le roi accepta la démission et supprima la charge.

Cette même charge, déjà supprimée en 1639, après la mort du duc d'Ëpernon, avait été rétablie en 1721 pour M. le duc d'Orléans, alors duc de Chartres.

Quant à Louis XV, pendant tous les événements que nous ve- . nons de raconter, son plus grand plaisir, après la chasse, le cérémonial, les officesd'église et l'étiquette, c'était de planter des laitues dans un petit jardin que lui avait donné M. de Fleury, et de les regarder pousser.

A propos de M. de Fleury, nous avons oublié de consigner en terni» ^ promotion au cardinalat. Cette promotion date du

11 septembre 1726.

Page 1