LA B^ENCE
Le maréchal, dit-on, riait des accusations de sa femme et se souciait assez peu de ses galanteries, ils avaient beaucoup à se pardonner mutuellement.
Le mai-éelial d'Uxelles, dont le nom était de Blé, dut toute sa fortune à son alliance avec ce Béringlien qui était écuyer de la reinemère, et dont nous avons parlé longuement dans notre Histoire de Louis XIV.
R(iringhen et sa femme étaient fort aimés de mademoiselle Choin, (jui s’était fait épouser par le grand Dauphin', comme madame de Maintenon par le roi; elle consentit sur leur demande à le recevoir.
On arrivait à Monseigneur («r mademoiselle Choin, on arrivait à mademoiselle Choin (>ar sa chienne. Cette chienne était un méchant petit animal fort hargneux et toujours irrité, qu'on n’amadouait qu'avec des tètes de lapin, friandise qu’elle estimait par-dessus tout.
M. d’Uxelles qui n'était pas encore maréchal, mais qui voulait le devenir, entreprit de séduire Monseigneur par ricochets.
En conséquence, deux ou trois fois jiar semaine, il apportait luiméme, dans un mouchoir brodé, des têtes de lapin à la chienne de mademoiselle Choin, et les jours où il ne les apiwrtait pas, il lei envoyait par un l.aquais à sa livrée.
Monseigneur mort, M. d’Uxelles, non-seulement ne reparut plus, •mais encore, il lit semblant de n'avoir jamais vu ni mademoiselle Choin ni ai chienne. Quand on lui parlait de l'une ou de l’autre, il répondait qu’il ne savait pis ce qu’on lui voulait dire, qu'il n’avait jamais connu ces espcces-là.
C’était un grand et gros homme tout d’une venue, qui marchait lentement et comme en se traînant, un grand visage tout coiqierosi' et ceiiendant assez agréable, quoique renfrogné par de gros sourcils sous lesquels deux petits yeux vifs défendaient à leurs regards de rien laisser échapi>er. Son premier aspect était celui d’un marchand de bœufs en foire : avec cela, voluptueux à l’excès, gourmand de chère exquise rehaussée de débauches antiques, et tout cela impudemment , sans voiles, entouré sans cesse de jeunes officiers, qu'il adomesliquait, comiuc dit Saint-Simon, bas, souple et tlatteur auprès
des "CHS dont il croyail avoir à craindre ou à espérer, dominant sur tout le reste sans nul ménagement.
yiiant à M. de Tallard, c'était un tout autre homme. Le comte d'Harcourt cl lui (w.ivaient seuls se disputer d'.esprit, de finesse, d'itidustric, de manège, d’intrigues, de désiie d'être et de charmer dans le commerce de la vie et dans le commandement. Tous deux avaient une grande ap|iliealion, une grande suite, une grande aisance dans le travail. Jamais ni l'un ni l'autre ne fil, sans un but réel et positif, le pas le plus indifférent. Chez eux, ambition pareille; chez eux, même désir de réussir, n’importe par (jucl moyen. Tous deux doux, |)olis, alTables, accessibles en tout tcm|)s, tous deux adorés de leurs généraux, tous deux arrivés par un service continuel sur les champsde bataille ou dans les ambassades. D'Harcourt, portantpius haut, car il senhiit qu'il avait madame de Maintenon en croupe; Tallard, plus souple, car il avançait n'ayant pour tout aide avec son mérite, que sa mère, sirur du premier maréchal de Villeroy, qui était fort du grand inonde, et qui dré sa jeunesse y poussa son fils.
Au physique, Tallard était un homme de taille médiocre, au regard jaloux , plein de feu et de finesse, mais qui exprimait toutes ces choses, sans y voir goutte; maigre cl hâve de corjis, ayant beaucoup d'esprit et de grâce dans l'esprit; mais, comme dit Saint-Simon, sans cesse battu du diable à cause de son ambition.
Quant au comte d'Harcourt, pour achever son portrait, c’était un beau et vaste génie, un esprit charmant; mais comme Tallard, une ambition sans bornes, une hauteur, un mépris des autres, une domination insupportable, tous lesdeliors de la vertu dans son langage, sans qu’au fond rien lui coûtât pour arriver à ses fins. Au reste, plus honnêtement corrompu que d’Uxclles et même que Tallard , mêlant avec grâce un air de guerre et un air de cour. Gros, point grand, d’une laideur particulière qui surprenait au premier abord ; mais avec des yeux si vifs, avec un regard si perçant, si haut et pourtant si doux; toute une physionomie si pétillante d’esprit, qu’â peine le trouvait-on laid ; en outre il boitait fort bas , s’étant démis la hanche dans une chute qu’il avait faite en tombant du haut du rempart de J.,uxcmbourg, dans le fossé. H prenait presqu’autant de tabac que le
maivciml dTxelles; mais quoif'ue ce fût moins salement, s'étant aïK-Tçu un jour de la répugnance qu’avait inspirée au roi la vue de ce tabac répandu sur toute sa iiersomie, il le cessa tout à coup; cessiition à laquelle on attribue les aiwplexies qu’il eut dans la suite et qui lui ib'cnt une si terrible mort.
Ix‘ duc de Xoailles était fait pour la plus grande fortune, quand même il ne l’eût pas trouvée toute faite chez lui. Sa taille était grande, mais épaisse, sa démarche lourde et forte, son vêlement uni, sinqde costume d’officier tout au plus.
Il était difficile d’avoir plus d’esprit que le maréchal de Noailles , plus d’art et de souplesse à accommoder cet esprit à celui des autres, et à leur persuader, quand cela |K>uvait lui être bon, qu’il était pressé des mêmes désirs et alîcctions qu’ils l’étaient eux-mêmes. Doux, gracieux, affable, ne paniis.sant jamais importuné, même quand il l’était le plus; gaillard, amusant, plaisant, plein de celte bonne et fine plaisanterie qui n’offense jamais, fécond en saillies charmantes, bon convive, musicien; Iwn à revêtir comme siens tous les goûts dfs autres; sans jamais la moindre humeur, ayatit le talent de dire tout ce qu’il voulait; la faculté de parler toulç une journée sans qu'on puisse recueillir rien d’important dans les paroles qu’il avait laisse tomber;- aisé, accueillant, sachant un |ieu de tout, causant de tout, mais, à la superficie, montrant le tuf aussitôt que l’on creusait. Voilà pour celui qui voyait M. de Noailles un instant , une heure, un jour.
Mais pour celui qui , devant lutter contre lui, avait à l’étudier à fond, c’était autre chose. Tout cet art, tout cet esprit, tout ce monde, tout ce commerce de pièges, d’amitié, d’estime, de confiance cachaient une profondeur d’abime h donner le vertige; une fausseté à toute épreuve, une perfidie aisée et naturelle accoutumée à se jouer de tout, une noirceur d’àmc à faire douter qu’il en eût une, un mépris complet de toute vertu, la constante fatigue de l’hypocrisie la plus ouverte et la plus suivie qui , prise sur le fait ; ne rougit point, pousse plus vivement sa pointe, qui se trouvant à découvert et dans l’impuissance, se replie comme un serpent dentelle conserve le venin, et tout celasims humeur, sans haine, sans colère, à des amis