CHAPITRE III
Dans k-s doux chapitres préoédiaiLs, nous avens tracé le portrait des principaux |)crsonnagcs qui servent de transition à ces deux éimqucs bien distinctes, qu'on appelle le siècle de LouisXlV et la Régence. Nous avons dit ce qu'étaient M. le due du Maine, madame la duchesse du Maine et M. le comte de Toulouse. Nous avons esquisati la silhouette de Philippe II d'Orléans ; nous avons dit un mot de la seconde mademoiselle de Blois, sa femme; mais nous n'avons aucunement parlé du reste de la famille; c'est-ii-dire de .Mad.vme, seconde femme de .Monsieur et mère du régent; c'est-à-dire de madame de Berry, fille aînée de Philippe, de mademoiselle Louise-Adélaïde de Chartres; de M. Louis d'Orléans ; de mademoiselle Charlotte- Aglaé de Valois, qui jouent un rôle important dans 1a vie de leur père.
Les trois autres lilles qui furent, l'une mariée au prince des Asturies, la seconde fiancée à l'infant don Carlos, et la troisième qui devint la femme du prince de Conti, n'ont ni inqavrtance politique, ni réputation scandaleuse; nous ne nous en occuiverons donc que suivant les besoins de notre narration.
Le terrain politique déblayé par le double arrêt du Parlement, madame de Maintenon relèguè'e à Saint-Cyr, .M. du Alaine et M. de Toulouse, retirés, l'un à Sceaux, l'autre à Rambouillet, le père Le Tellicr, exilé à la Flèche, le roi mort, enterré à Saint-Denis, le jeune roi installé à Vincennes, isolent le Palais-Royal, cette halte que fait la Régence entre Vcisvaillcs et tes Tuileries, et nous |>ermettent de changer les murailles muettes du cardinal de Richelieu, en transparentes cloisons de verre.
Comme âge et comme inqHirtance de personne. Madame vient d'abord. Madame, que son fils aimait si tendrement, écoutait si patiemment et à la(|uelle il désobéissait si régulièrement.
Charlotte-Elisabeth de Bavière avait succédé, comme seconde femme de Monsieur, à ta belle et coquette madame Henriette d'Angleterre, morte en 1670, cmpoisonné’e selon toute probabilité , jiar le chevalier de Lorraine et le manpiis d'Et'tiat,
Li nouvelle Madame étail née à ileidelhcrg, le 7 juillet 1052, pendant le se|itièmc mois de la grossesse de s;i mère.
Laissons lu sincère princesse l'aii e elle-même son iHirtrait plnsique. Nous eni|)rnnlerons" le portrait moral au duc de Saint-Simon, à Diiclos et aux autres auteurs du teni|)s. Voici le premier :
« Il faut lùen (pie j'avoue (]ucje suis aliominaldement laide, ce (|ui d’ailleui's ne me coûte pas beaucoup à dire. Je n'ai pas de traits, j ai des |>etits yeux, un nez court et gros, des li‘vres longues et plali.'s, tout ceci ne peut former une pliysionomie. J'ai de grandes joues pendanUset un grand visage, avec cela je suis trisi-iictitc de taille, courte et grosse. Pour savoir si mes yeux annoncent de l'esiirit, il faudrait k's examiner nu micrnscojic ou av»!C des cons(.Tves, autrement il serait difficile d'en juger. On ne trouverait prohalilemciil pas sûr toute la terre des mains plus vilaini.s ipie les miennes.
n Dans ma jeunesse, j'aimais mieux les épées et les fusils que les poiqiéi»; j'aurais bien voulu être ganain, ce (pii a failli me coûter la vie. En effet, ayant entendu raconter ipi'û force de sauter, .Marie (icrmain était devenue bomiiic, j'ai fait des sauts si terribles, pour ipie. le même changement s'opérflt en moi , ([uc c'est un miracle (jue je ne me sois [xis cassé le cou. »
Au milieu de tout cela, la princesse Cliarlollc avait grandi, et en grandissant, était devenue un affreux |«'lit laideron, comme elle le dit elle-même.
Mais elle ('lait princesse, ce qui lit qu'on avait toute certitude de la marier, si laide qu’elle fût.
D'ailleurs, malgré sa laideur, elle avait inspiré une véritidde |kission. Cet étrange amoureux était Fn'idi'Tick, manpiis de Bade-Dourlacli. Il lit tout ce ipi'il put pour se faire aimer de la princesse, mais chose siiigulière, quoiipi'il fût jeune et [M'ai!, l’affreux laideron ne voulut pas de lui. Le pauvre marquis fut un temps énorme à se consoler de cet tehec, et il n’épousa le princesse de Holslein que contraint et forcé pir ses parents, et lorsqu'il eut perdil tout espoir d’épouser la princesse Palatine.
Ce ne fut pas le tout. On voulut encore la marier avec Fr(''dcric-Gisimir, duc de Courlande. Celui-là était amoureux d'une autre
LA RI^GRNCE
fommo, co(tp àiiliv reiiinio iM.iil l;i J)riiii'psM? Marianne, lille du duc L’iricli efe Wurtemberg ; mais les («rciits du duc de Ck>urlaudc uvaieul jeté les yciiA sur la jirincosse l’alaline, cl reliisjiut leur conseiilemrail au mariage déliré, ils exigeaieid que leur fils fit une visite à lleiitcllierg, csjKa-aiit que les attraits de la yiriiicessc Charlutte militeraient victurieusemeiit en su laveur; mais à \ieine eut-il jeté les yeux sur elle, ((u'il se sauva , demanda a partir [mur l’amiée, aimant mieux se faire tuer ipie d'c[»ouser un pareil monstre.
Le [H’iiice Casimir courait loujoui's, et la princesse Palatine riait encore de relTet qu’elle avait produit sur son prétendant, lorsque les messiigeiii du roi Louis XIV arrivèrent, la demandant en mariage [M)ur MoNStECB.
Quel motif avait déterminé le grand roi à cette alliance, c’est chose facile à expliquer. Par son mariage avec la fille de Plnli|)|ie IV, il avait mis nu pied en Ks|ngnc; [«r le mariage de madame llenrictle avec .Moxsieub, il avait mis un [ned en Angleterre; par son alliance avec l’avant-dernier électeur de la branche Palatine, il mettait un [lied en Allemagne.
C'était chose triste pour la princesse que ce mariage; elle succédait à une princesse morte de mort violente ; elle èpousiiit un prince dont les goùLs étranges étaient connus; enfin, elle allait [wraître au milieu d'une cour où, comme elle le dit elle-même, la fausseté pass;nt jionr de l’esprit, et la franchise [mur de la simplicité.
Aussi fit-elle toutes les difficultés possibles, unds la raison d’Ëtat était là, il fallut obéir.
Aussi, arrivée à Saint-Germain, lui sembla-t-il être tombée des nues. Fille fit son effet sur Moxsiel'r, c’est-à-dire qu’elle lui [xnait hideuse. Monsieeb s’enfuit en l’apercevant, comme avait fait le duc de Courlande.
Le roi Imuis XIV, qui n’épousait pas, fut au contraire charmant [mur Madame. Il la vint chercher, la conduisit chez la reine en lui disant : Soyez trampnlle, elle aura plus peur de vous que vous d’elle, et pendant toutes les cérémonies, il s’assit prés d’elle, lui indiquant lorsqu'il fallait se lever, lors(|u'il fallait s’asseoir.
Monsieur n’avait pas eu de garçon de sa première femme, mois
LA BÉGEKCE
Louis XIV voulait qu’il en eûl un de la seconde, force fut donc à MoNSUiUR de se mettre à l'œuvre.
Après trois ans de répugnance, Philippe d’Orléans naquit en 1674, et Élisalxdh-Charlotte d'Orléans en 1676.
Aussitôt ce devoir accompli, Monsieur demanda à Madame la permission dé faire lit à part, ce que lui accorda de grand cœur la princesse qui avait très-peu d’inclination pour le mariage.
Au milieu de tout cela Madame avait inspiré une amitié étrange par son exaltation à la princesse de Monaco , Cathei ine-Charlolle de Grammont. On comprend comment avec son rigorisme allemand Madame i-egut les avances de cet allacliement si peu en harmonie avec sa froideur. La pauvre madame de Monaco fut inconsolable et dans son désespoir elle disait à la princesse : — Mon Dieu, de quoi êtes-vous faite, madame, que vous ne soyez sensible ni à l’amour des hommes ni à l’amitié des femmes?
Il va sans dire que la bonne princesse fut en haine avec madame de Mainleiion qui lui aliéna la dauphine. Lorsipie Madame vit que la dauphine la recevait mal, elle alla droit à madame de .Mainleniiii.
— Madame, lui dit-elle, madame la dauphine me reçoit mal, cela va bien tant qu’elle gardera des formes vis-ii-vis de moi , et ce n’est jamais avec elle que je me querellerai : mais si elle devient trop grossière, j’irai demander au rci si c’est lui qui le veut ainsi.
Cette menace ramena à Madame, non (vas le cœur, mais le vis;ige de madame de Maintenon et de madame 'de Dourgogiie.
Madamcdc Fieunes, femme de r('!cuver ordinaire de .AIadame, avait beaucoup d’es(>ril ; mais elle était railleuse, et su langue n’é|>argnail [Xirsonue, pas même le roi, pas même Monsieur, à (vins forte raison Madame; mais Madame la prit un jour (>ar lu main, et la conduisant dans un coin, elle lui dit :
— Madame, vous avez beaucoup d’esprit , vous êtes aimable, seulement vous avez une manière de (wrler dont le roi et Monsieur s’accommodent (larce qu’ils y sont accoutumé's ; pour moi qui arrive d’Allemagne, je n’y suis (xiiiit faite, et comme il est probable que je ne m’y ferai |Ms, comme je me filchc tout rouge (piand on se moque de moi , je veux bien vous donuer un [letit avis. Si vous m’é[»aignez,
LA RÉr.KtfCE
nous serons trtVbien ensemble; mais si vous me Iraitez comme les autres, je ne vous dirai rien, mais je me plaindrai à voire mari, et si votre mari ne vous corrige pas , je le ferai chasser.
Madame de Fienues comprit parfaitement le danger qu’il y avait à plaisanter sur une [Kireille femme, et retint sa langue, moyennant quoi elle demeura au mieux avec la princesse, au grand étonnement de la cour et du roi lui-mcme qui se demandait comment madame de Fiennes , qui disait du mal de tout le monde , meme de lui , [)ouvait se taire aussi absolument à l'égard de Madame.
Ce mutisme l'étonna tellement qu’un jour il s’informa près de sa belle-sœur, laquelle lui dit tout naïvement son secret.
La princesse |)assait sa vie à écrire, racontant les aff.iircs les plus secrètes de I Ftat à toutes les amies qu’elle pouvait avoir de par le monde, et surtout à ses amis d'outre-Rhin.
On comprend qu’avec cette rigidité ; madame de Berry devait être pour elle ce que Julie cüiit pour Auguste, son ulcère.
Madame de Berry était la fille aînée du due d’Orléans; à l’âge de sept ans, elle avait été prise d'une maladie que tous les médecins jugèrent mortelle ; aussi l’abandonnèrent-ils. Alors M. le duc d’Orléans fit porter chez lui le berceau de la (lauvre petite , la soigna à sa manière et la guérit. Aussi Marie-Louise d'Orléans était-elle la fille bien-aimée de Philippe U ; trop aimée, disent certains historiens.
Ce fut surtout lorsqu’il fut question de marier mademoiselle d’Orléans avec M. le duc de Berry, que les bruits auxcpiels nous venons de faire allusion se répandirent,. mais ils n’eurent point de prise sur Louis XIV, et le mariage eut lieu. Aussitôt le mariage fait, le duc d’Orléans gagna l’amitié de son gendre qui le laissa aus.si libre avec sa femme que lorsque la princesse était au Palais-Royal. Us man geaient souvent tous deux ensemble, servis par mademoiselle de Vienne, confidente de la duchesse, et cspfîce de dévergondée bonne à toute chose, apte à toute commission.
A peine mariée, madame de Berry entra en galanterie avec La Haye qui, de page du roi, était devenu écuyer de son mari.
C était, dit S<iint-Simon , un grand homme sec, à la taille contrainte, ayant le visage écorché, l’air sot et fat, de jieu d’esprit,
mais ttonhnmme. Elle lui [inniosa <lo fuir avec lui cl de l'ciiiiiiencr un lli>Uan(U>.; mais la proposition épouvanta La ILiyc, (pii alla tout dire au duc d'Orléans.
Il fallut riiitlnencc du |iérc sur la fille pour que ccllc-ci comprit ce ipi'il y avait d(^ dilTérunce à être princesse du sang en France, ou niaitrcs.se d'un |«tit gentilhomme en Holüinde.
Enfin , La duchesse de Berry se rendit , et cette petite fantaisie fut ouliliée.
Madame de Berry était bien faite avant que les excès gâtassent sa tiille, Ix'llc avant que sa peau fût marquiaï de taches rouges, elle manquait de grâce et avait le regard effronté. Comme son père et sa mère, elle [xissédait une grande facilité de parler, disi\nt tout ce qu'elle voûtait, et comme elle le voiiLiit dire, avec une netteté, une précision, une justesse, un choix de termes et une singularité de tour qui surprenaient sans cesse. Timiile d'un côté, mais seulement pour lis bagatelles, hardie de l'autre à effrayer, hautaine jiisipi'â la folie, libre jusqu'au cynisme; elle.élait, sauf l'avarice, dit Saint- Simon , un modèle de tons les vices, modi'le d'autant plus dangereux , qu'il n'en pouvait exister un seul au monde, ayant plus d'art et plus d'esprit.
Li stt'ur de madame la duchesse de Berry, la deuxième tille de M. le duc d'Orléans, mademoiselle Louise-Adélaïde de Chartres, était bien faite et la plus belle de toutes ses smurs. Elle avait un teint superlx?, une belle [leau, uiu! liclle taille, de beaux yeux, des mains (L'dicalcs, des dents comme un collier de ptu les, des gencives non moins bi lles, des jou<» oii le blanc et le rouge se mêlaient sans aucun art. Elle dansait bien, chanLait mieux, avait une belle voix, lisait sa musique à livre ouvert, seulement elle iK’gayait un i«'u en |Kirlant.
D’ailleurs, ayant les goûts très cavaliers, aimant les épées,' les fusils, les pistolets, les chiens et L's chevaux, maniant la poudre c<,imine un artilleur, faisant des feux d'artifices qu'elle tirait ellemême, n’ayant |>cur de rien au monde, dédiigneuse de La toilette, des bijoux, des lleui-s, détestant enfin tout ce qui d'ordinaire plaît aux femmes.
C’ùtail raidc-chimistc, l’aiilc-mécanicicn, l’aidc-chirurgicn de son |K‘re.
Sa sœur, madame de Valois , élail moins jolie iiu'cllc, rcpeiidant elle avait ce t(iic les femmes apindleiil des jours; car elle avait de beauvdievcux dorés, les dents blanches, le teint, la (ksiu et les jeux agieables; mais tout cela élail gâté |>ar un grand nez et par une dent siiillantc (pii semblait sortir de sa iMjuche , cliaipie lois (pi’elle riait. Sa taille était ramassée, sa télé dans ses éiianles ; elle inareliait eomme une vieille, (|uoi(prclle eut ipiinze ans à i>eine. .Madame la duchesse d'Orléans avait riiabiliide de dire :
« de serais la plus jiarcsseuse [lersonne de la terre , si je n’avais ma fille Charlolte-.4glaé, qui est encore |ilns (wresseuse (jue moi. »
M. de Uiehelieii était apjielé à guérir la princesse de ce dernier défaut.
lavi autres enfants du prince n’existaient point encore au point de vue de l'ini|iorlanee.
Louis d'Orléans, duc de Chartres, né le 2 septembre 1703, n’avait i|ue treize ans, et promettait d'être le prince froid, dévot et iiisigniliant ipi’it fut, comme sises trois sœurs avaient pris pour elles tout le sang des d'Orléans cl des Morlemart.
Les deux autres filles, Lmiise-Clisalieth, mademoiselle de Monlpensier, ((ni devait é[)ouscr le (irince des Asturies, éhml née seuleinciil le 1 1 décembre 1709, et mademoiselle de Beaujolais, le 1 8 di'/cembre 1714.
Quant à la dernière fille de M. le duc d'Orléai^ , elle n’était (las encore née.
CHAPITUE IV.
Fils de gouverneur de roi, gouverneur de roi hii-méme, le maréchal de A’illeroy était un grand homme, bien fait, de visage agréable, qui semblait bâti ex|)rcs (lour (irésidcr à un bal, ou être juge dans un Girrouscl , et (Niiir elianter à l’0|)i'ra les rijlesde rois et de héros. .Au reste, fort et vigoureux, faisant de sou grand cor(is tout
LA RfGKNCE
ce qu’il voulait sms l’incommodci', iic comptant pas avec les veilles ni avec les faligiitat, passant les Jours et les nuits à cheval, magniliqiic en tout, noble dans scs moindres manières, grand et l)eau joueur, sans SC soucier in de la perte ni du gain, ayant le langage cl les fayons d un gland seigneur longlcmiis iWdri à la cour, glorieux à l'excès, mais aussi humide et bas quand il croyait avoir besoin de se courtier à genoux devant le roi et devant madame de Maintenon.
D’ailleurs, |xmvre et mauvais général, incapable dans l’action. Feuquicres disait de lui et du prince de Vaiidcmont, à propos du siège de Namur ; « Il semblait que messieurs de Villeroy et Vaudemont di8pulas.scnt entre eux à qui ferait le plus de fautes, en quoi, pourtant, M. de Villeroy remporta sur M . de Vaiidcniont. Spectateur impassible de la belle défense de M. de Bouftlers, il resta l’épée au fourreau pendant un mois, tandis qu’il n’avait qu'un mouvement à faire pour le dégager. » C’est alors, comme .lit madame de Coulanges, que Villeroy fut chamarré de vaudevilles, en voici un des plus piquaiiLs :
Qu.in<l (Juirtcs Vjl oinlni t'An^lais N’avail plus (l’csjM rautT,
1K‘ d'Aro, Dieu (it lo rhoiv.
Four délivrer lu France.
Ne t’embnrra.sse pa.s, gran<l roi,
Ont fois plus sûre i{ti'ellu;
Dans le fourreau de Villeroy,
Il est une pucelle.
Pendant toute la cam(xigne suivante, il trouva moyen de rester parfaitement inayerçu, quoiqu il ci’it le commandement en chef de l’armée des Pays-Bas.
La paix de Riswick avait rendu Villeroy au repos, la guerre de la succession le remit nialbeureuseraent en campagne ; il entra en Italie, et ce fut imur forcer le prince de Savoie et Catinat à athupier le prince Eugène à Cbiari ; la bataille fut perdue et Catinat blcssi’-. Trois mois après, il laissait prendre Crémone , se laissait prendre avec elle.
Le prince Eugène rendit Villeroy à la France sans rançon, pinisant qu’il faisait assez de mal à la France en le lui renvoyant. En effet, Bonis XIV, qui s’entêtait à soutenir celui qu’il appelait son favori , parce que tout le monde l’attaquait , lui rendit le coraraande-
LA Bf.GRVCE
nioiil do l’amiée d'Italie. Ramillies fut le résultat de cette faiblesse, vingt mille hommes tués ou pris, toute l’artillerie, tous lesdraiicaux resté's sur le champ de bataille, douze places fortes du Brabant et de la France abandonnées par nous et prises par rcniicrai , donnèrent le mol de cette générosité du général ennemi, que personne n’avait comprise.
Louis XIV, en apprenant la défaite de Ramillies , avait , comme Auguste , redemandé ses légions à Varus.
Madame de Maintenon qui soutenait Villeroy, lui dit : — Sire, il faut offrir vos peines à Dieu.
— Ah ! Madame ! trente bataillons prisonniers de guerre , quel sacrifice 1
Cependant , madame de Maintenon l’emporta sur la colère du roi , et Louis XIV n’en fut que plus tetulre pour Villeroy, alla au-devant de lui jusqu'à la porte de sa chambre , et comme on s’attendait à un éclat terrible,
— Monsieur le maréchal , dit-il , on n’est plus heureux à notre âge.
Le roi s’entêta jus(|u’à la fin , et mourut nommant M. de Villeroy
gouverneur du jeune roi I>ouis XV.
Le maréchal de Villars , ([ui venait immévlialcment après le maré> chal de Villeroy, était iielil-fils d'un greffier de (iondrieux : son père était l'homme le mieux fait et de meilleure minequ'il y eût en France, fort brave et fort adroit aux armes; or, comme on se battait fort de ce temps, il s’était fait, dans les duels, une réputation à laquelle l'honneur qu’il eut de servir desecond à M. de Nemours, dans son combat avec M. deBeaufort, vint mettre le sceau. Li réputation de M. de Villars, apri-s cette rencontre, fut d’autant plus grande (pic, tandis (pie M. de Nemours était tué, il renversait, lui, son adversaire. L’éclat(pj'il pritdeson aventure, fit cpie M. le prince de Conti se l'attacha. De sorte que, lorsque le cardinal de Mazarin songea à lui donner sa nièce , il se servit de Villars comme de son représeii- '
tant, situation qui le mit tout à fait dans un monde fort au-dessus de lui , parmi lequel il ne se méconnut jam,ais , restant galant et discret , en même temps que sa jolie figure et sa belle taille lui donnaient entrée chez les dames. A une époque où la veuve Scarron était
LA KËGBNCE
pauvre, il lui fut utile. Madaraede .Maiiitcnon, qui n'oubliail pas scs amis, SC souvint de Villars , cl sa position faite auprès de Louis XIV, ménagea la [tosition de son (ils.
I>e second raari’clial de Villars, celui dont nous nous occupons , tout au contraire de Villeroy, avait eu la chance de sauver, à Deiiain, la France que Villeroy avait |ierdue è Raniillies. On disait bien que ce n'était pas à son génie anilitaire, mais au hasard que cette victoire mémorable était due. Mais Vilhirs n'eu croyait rien, il avait assez d'esprit pour en inqwseraux sots, par la counaiico (pi'il avait en lui-même, et il était aidé, en cela, par une l'açilité d'élocution, par une abondance et une continuité de paroUs, d’auliiil plus rebuhmtes (jour les hommes supérieurs, que c'éUtit (oujoui’s avec l’art de revenir à soi , de se vanter, de se louer d’avoir tout prévu et d'avoir tout consulté.
11 avait été fait duc après k bataille d’HochsIctl, et pair aprè's celle de Malplaquet. Ce qui étonna tout le monde, ces deux bataillesélant deux défail(s.
C’était un grand homme brun, bien fait, devenu gros en vieillissant, sans être ap|iesaidi autrement par l'Age, avec une plnsioiminic vive, ouverte, un juiu folle, physionomie à laipielle s;i contenance et ses gestes répondaient.
Il était d’une ambition déiftesurée qui ne s’arrêtait pas aux moyens, d’une grande opinion de lui, (pi'ilékit parvenu à communiquer au roi, d'une valeur brillante avec une grande activité, d’une aud.ice sans (Kireille, d'une ctfronlerie qui soutenait tout et ne s’arrêtait à rien. Joint à une fanfaronnade et à une avarice pousst’es aux dernières limites, et qui ne le quittaient jamais.
Les lauriers de Denain n'avaient jvoint, au reste, préservé M. de Villars d’un malheur assez comroun en tout tenqis, mais moins rai'C que jamais à cette éiHique. La raiiréehale, pour s’excuser, quand elle s'excusait, rejetait la faute sur certaines habitudes que le marpclud avait prises au camp: Elle l’accusait d'un libertinage de mauvais ton ; il est vrai qu’elle-même choisis.sait mieux ses idoles. Elle courait après M. le régent, après M. le comte (le 'Toulouse, après M. de Rkbelieu.