CHAPITRE XXVII
Depuis Henri IV jusqu’à madame de Pompadour, c’est-à-dire de loto à 1734, la France a conservé avec le même soin que Rome conservait le feu des vestales, le système diplomatique créé par le Bi'arnaiset poursuivi par Richelieu, Mazarin et Louis XIV, c’est-àdire rabaissement de la maison d’Autriche.
En elfct, la m.aison d'Autriche, qui au temps de Charles-Quint ne voyait pas le soleil se coucher sur scs vastes jxissessions, a depuis deux cents ans perdu le Roussillon, la Bourgogne, l'Alsace, la Franche-Comté, l’Artois, le Hainaut, le Cambraisis, l'Espagne, Naples, la I.orraine, le Banois, la Silésie et les Indes.
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Qui lui a pris tout cela? Pour elle, pour ses princes ou pour ses alliés : la France.
haine doit donc être vivace entre les deux rojaumes, surtout si nous considérons de quelle façon l’Autriche s’est vengée, se venge et se vengera.
Philippe n a conçu le plan de faire de l’Espagne, de la France, de l’Angleterre et de l’Autriche, ce qu’il appelle la monarchie chrétienne; c’est pour cela qu’il épouse la sanglante Marie, fille de Henri MU, et (ju’il soudoie la ligue en France. En Angleharc, il échoue et ne peut parvenir à se faire couronner roi de la Grande- Bretagne. En France, il échoue encore, car Henri 111 va traiter avec le Béarnais.
l'n jeune ligueur, nommé Jacques Clément, assassine Henri 111.
Beste Heuri IV; mais Henri IV est protestant, Henri IV ne tient point Paris. Henri IV se convertit, Paris se rend, Henri IV est roi de France.
Trois fois les ligueurs, sans y réussir, essaient d’as.sassiner le vainqueur d Arques et d’ivry. Eulin, au moment où Henri IV vient de concevoir le plan d’une contre-ligue, au moment où il médite l’expédition Juliers, qui est la perte de l’Autriche, le couteau de Ravaillac le couche sanglant entre les bras de M. d’Épernon , qu’on accise, avec Marie de Médicis, fille d’une Autrichienne, de ne jias ètie étranger à sa mort.
Combien cette ligue entretenue vingt ans en France a-t-elle coûté à Philippe II? Les papiers que l’on trouvera après sa mort dans son portefeuille particulier vous répondront : Cinq cent qualnivte niillioiis d’or. Henri IV mort, que fait sa veuve? Elle congédie Sully, dila|iide les vingt-ipiatre millions ipie son mari a enfermés à la Bastille et à l’Ai’seual, elle marie sa fille au roi d’Espagne, elle marie son lils A Anne d’Autriche; oh! alors, toute l’ancienne cour de Henri FV se soulève, Louis XHI le premier. On décide dans le conseil du Ixiuvre que l’on poursuivra le système de Henri IV; et Marie de Médicis, exilée par l’implacahlc Richelieu et par l’insouciant Louis XHI, va mourir à Cologne, dans la maison de son (leintre Ruliens.
C’est im e.\emple pour la femme de Louis XIV. Marie-Thérèse au
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lieu de se répindre en inlrigucs comme Marie de Médicis, ou en plaintes comme Anne d'Aiilriclic, Mario-Tliérèse est triste, résignée, silencieuse, et pendant tout le régne du grand roi, l’Espagne autrichienne est prestpie une province française.
Louis XV, jusfiu’à l'an 1736, aUérité de la politique de son aïeul. Cest lui ([ui , secondé par l'Espagne, enlève à l’Aulriclie le royaume de Naples, et qui aide Frédéric à lui prendre la Silésie, qu'il essaiera vainement de lui repieudre plus tard.
C’est aloi-sque Marie-Thérés<! , qui ainsi qu’elle l’écrit à la duchesse de Lorraine, ne sait plus s’il lui restera une seule ville pour y faire ses couches; c’est alors que Marie-Thérése s’ahaisse à flatter madame de PonqKidour; c’est alore qu’elle ap|ielle s;> cousine, celle que Fi-édéric apyiclle Cotillon II ; c’est alors qu’elle fait M. de Choiseul duc, et Tahhe de Remis airdinal.
Nous nous allions avec l’Autriche, cette alliance nous vaut la guerre desepi ans et nous coûte deux cent mille hommes, huit cents millions, nos possessions dans l’Iude, quinze cents lieues de terrain dans le Canada.
Alors le cardinal de Remis reconnaît son erreur; Louis XV hésite; le dauphin se déclare hautement contre l’alliance autrichienne.
Le cardinal de Remis est exilé : Louis XV échappe comme par miracle au couteau de Damiens; le dauphin meurt empoisonné.
Enfin, la politique de M. de Choiseul l’emporte, et l'alliance avec l’Autrichese resseme du mariage de Marie-Antoinette avec le dauphin.
A cette époijue , Dieu seul savait ce que devait coûter cette alliance à la France et à son roi.
Ce fut un vertige, qui, quarante ans plus tard passa sur les yeux de Napoléon, loisrpi’à son tour il prit pour femme une tille des Césars , ipi’en 1 8 1 0 il acheta de sa popularité , et en 1 8 1 4 de son trûne, le plaisir de pouvoir dire : Mon i>auvrc oncle ImuLs XVI.
Voilà donc ce qu’était la France politiquement, diminum de ses possessions de l'Inde et do scs possessions d’ .Amérique. Mainletiant disons ce qu’elle était nioralcment.
Moralement, le roi, la nohhsse et le clergé avaient déimit la royauté; les philosophes, la religion.
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Louis XV avait (loiiiK! l'exemple des basses amoins; jusiiu’à lui, les rois de France s’élaieiit rcs|)eelés dans leins niadrcsscs.
Henri IV a prisGabricIle d'Esti-ées, la duchesse de Verneuil, Charlotte de Montmorency.
Louis XIV mademoiselle de La Vallièrc, madame de Monlespan, madame de Maintenon.
Louis XV débute comme eux; mais de la duchesse de Cliàleauroux il passe à madame d’Éüoles, et de, madame d'Elioles à Jeanne Vaulxirnicr.
Pauvre France! livrée aux Poisson et aux du Barry.
De son côté, voyez où en est la noblesse. Elle compte encore, c’est vrai, quarante-trois sièges de duchés-pairies au parlement de Paris. Ixs Uichelieii seuls en ont trois : Itichelieu, F'ronsac, Aiguillon; les llohan trois : Monibazon, Chabot et Soubise; les Chevreuse deux : Luyncs et Chaulnes. ^lais comment soutiennent-ils leurs rangs, ces derniei's héritiers des grands noms de la France? En éimusanl des filles de linanccs. Cela s’appelait fumer scs terres. Ou bien on se jetait dans le commerce. On se rappelle sous la Bégcuce les proci's du duc de La F'orce, qui avait trois lioutii|ues d’épiceries. Le comte de Laumguais était fabricant de porcelaine; un Praslin était marchand de Iwudriei's et de casques ; M. de Maillebois avait un chantier; M . de Guémenée faisait mieux, il faisait banqueroute.
Mais on entretenait des courtisanes à mille louis par mois; mais ou couvrait de diamants les artistes en renom.
11 y a plus, le grand reproche que la noblesse fit à Louis XV, ce ne fut point d'avoir pris scs maîtresses parmi les femmes de la bourgeoisie, parmi les tilles du |)euplc et mémo parmi les lilles publiques, ce fut de ne pas les avoir prises dans les familles de la noblt*sse, et de la priver ainsi d’une prérogative qu’elle se croyait acquise.
Aussi, (piand on apprit la fondation du Parc-aux-Cerfs, les demandes plurent-elles de tous côtés, de la part des mi'res, des fièr&s, des pères. Ils recommandaient leurs sœurs, ils recommandaient leurs filles.
Calcul fait, on a reconnu que mille jeunes lilles, à peu prés de toutes classes, de tous rangs, y ont été renfermées.
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Ce (ju'elles ont coûté à l'État, nous le verrons au chapitre des économistes.
' .\u milieu de toute cette noblesse, rpicls hommes restaient ayam iinehiue valeur.
Ils sont faciles à compter.
Le duc do Piichclieu, brave, mais dont la galanterie a fort contribué pour son compte, à la démoralisation du siècle.
Le imiréehal de llrissac, original par esprit de chevalerie antiipie, ipii voit le goutîre où l'on va et qui prétend que le chancelier Maupeou nous démonarchise.
Le duc de Noailles, qui avait le privilège de dire au feu roi les vérités les plus dures.
Le duc de Duras enfin, et le duc de Bcauvau, qui viennent de piéfércr la perle de leur gouvernement à l'adhésion au système du chancelier, et qui protestent contre le lit de justice.
Écoutez ce que Voltaire dit, du reste, des courtisans qui
Vont en p<iste à Versailles («Aiiyer les roépris
Ott'iU reviennent soudain rendre en poste à Parts. ,
Par noblesse, nous entendons toujours, bien entendu, la haute noblesse, c'est-à-dire les geiililshomiiies illustrés |>ar les honneurs militaires ou par les grandes charges de la cour. Tout ce qui était robe, remontàt-il à la création du monde, ne peut être compris dans cette classe. Les robins dans aucun cas ne pouvaient manger avec les princes du sang, et leurs femmes ne pouvaient être présentées.
Le moindre lieutenant d'infanterie, pourvu qu'il fût genUlhommc, passait devant le chancelier de France.
Quant aux titres de marquis , vicomte et baron , ils ne signifiaient plus absolument rien. Le litre ne faisait pas la noblesse, car tout le monde prenait impudemment te titre. Exemple ;
« Vous ôtes prié d'assister aux convoi, transport et enicrreraent de très-haute et très-puissante dame Élis.vbktii Doxte.ms, femme de très-haut et très-puissant seigneur Nicolas De.vujon, conseiller d'Élat, secrétaire du roi, maison, couronne de France et de ses finances de La Rochelle. »
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Qu’osl-cc que miiitre Kicolas Beimjon ? un financier parvenu. Aussi rablK'Terray, qui utilisait tout, trouvait moyen d'utiliser cette vanité.
Toujours préoccupé d'accroître les impéts et d’aufrmenter la capitatiiui de Paris, il ordonna aux recevcui's de taxer les gens, non plus d'après la fortune, mais d'après les titres. Tous les marquis, comtes et vicomtes de contrebande, furent taxés comme de véritables barons, vicomtes, comtes et marquis. Trois jours après, les bureaux des publicains n’étaient remplis que de gens qui venaient se détitrer et demander gi-àce, mais inutilement; ils furent inscrits sur les rôles et purent désormais mettre leuis contributions parmi leurs preuves.
Pîous avons dit le mot de la marquise de Qiaulnes à son fils, ipii refusait d'épouser la tille du sieur Bonnier, homme de rien, mais puissamment riche :
— Vous ave?, tort, mon fils, les terres ruinées s’engraissent avec du fumier. Aus.si à l’heure^ où nous sommes arrivé>s, c’est-à-i!ire en 1774, pas une maison peut-être ne peut faire des chevaliers de .Malte sans dis[iense.
[>e duc de Nevers avait épousé mademoiselle Quinaailt.
Le comte d’IIérouville avait é|X)usé mademoiselle Lolotte, maîtresse (te l’arabassadeur d’Angleterre, te comte d’.Aliermale.
Le marijtiLs de Moutiers avait épousé madenwiselle de Varennes, élève de madame Paris, une des premii-res entremetteuses de France.
Un gentilhomme, un vrai, un représentant de la meilleure et de la plus antique noblesse, M. te marquis de Langeac, avait épousé madame Sabattin, maîtresse du duc de La Viillière, à Is conditioir expi-esse qu’il n’y toucherait pas.
Enfin nous avons vu Guillaume du Barry épouser mademoiselle Linge pour faire une maîtresse titrée à Louis XV.
L’honneur militaire est tombé dans le même discrédit. M. le comte
de La Lu?ernc et M. de La Maugerie s’accusent d’avoir voulu réciproquement s’assassiner, mais ils se gardent bien de se bidtre.
Le comte de Maillebois est créé directeur général de la guerre, en récompense de ce qu’un proct’S sciuidalenx, don» on peut voir les détails dans toutes les gazettes du temps, prouve qu’il a trahi l’Etat.
Le comte de Laiigeac est nommé chevalier de Suint-Louis quoi-
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([ii’il ait à |ieinc les années de services nécessjiires à cette récom- (lensi!, pai'ce iinc le sieur Guérin , chirurgien du prince de Cunti, l’a insulté en sortant de l'Opéra et qu'il a gardé l’insulte.
Un autre chevalier de Saint-Louis porte la queue du cardinal de Luyncs.
L'histoire ne nous garde pas son nom, mais elle nous conserve le mot du marquis de Conllans. Un jour, le marquis se récrie contre cet usage qu'un cardinal puisse faire porter la queue de sa robe [var un gentilhomme.
— Vous deviez pourtant savoir que cet usage existe, marquis, répond l’éminence, puisque j’ai eu autrefois un Conllans pour gentilhomme caudataire.
— Cela se peut , répondit le marquis , il y a toujours eu dans notre famille de [rauvres hères qui, pour vivre, ont clé forcés de tirer le diable parla queue.
Quant au clergé , il tenait école d’athéisme et de débauche. Comme les hautes prélatures étaient réservées à la noblesse, le clergé suivait la dissolution de la noblesse. L’évèque de Beauvais, qui fut depuis évcVjue de Sens , et qui avait prêché d’une manière si distinguée et si courageuse le carême devant le roi , révê(iue de Beauvais se trouvait exclu de l’épiscopat parce qu’il était fds de chapelier, tandis queM. de Li Roche-Aymon avait été fait cardinal sans difficulté, quoiqu’il vécût avec une femme qui l’avait fait père de sept enfants. Le cardinal de Bernis avait commencé par être un abbé fort mondain et un poète fort léger.
On sait comment il était arrivé , en se faisant le complaisant de madame de Pompadour.
M. de Montazet, archevêque de Lyon, qui, en sa qualité de primat des Gaules, avait réforme M. l’archevêque de Paris, avait vécu publiquement avec madame la duchesse de Mazarin.
M. l’archevêque de Toulouse, Brieiine, que nous retrouverons plus lard, était athée ou à peu près.
M. l'évêque de Senlis, académicien, quoiqu’il n'ait jamais écrit, ni lu, même scs maniloments, était parvenu par madame du Barry, comme .M. de Bernis par madame de Pompadour.
Tout cela délriiisait la société à l’envi, comme les vers détniisciit la carène d’un lv\liinenl, mordani, rongeant, [x;rçantjusiiu'à ce qu’ils aient fait chacun son trou , et que le bâtiment prenant l’eau, sombre et s'engloutisse.
Au reste, la dissolution de la royauté, des princes, des nobles, du clergé et de la robe, était descendue aux basses classes; elles avaient, elles aussi, dans le Palais-Royal, leurs petits appartements; elles lisiiient le Sottisier, recueil de sales chansons du dix-huiliènic sUM'Ie; elles aehetaienl les brochures des sommateurs-ccrivains, dont le métier consistait à rançonner les grands, sous peine de divulguer leur conduite; enfin, elles feuilletaient les livres obscènes, et leur nondire était grand, étalés chez les bouquinistes.
En effet, de 1700 à 1774 seulement, avaient paru Saturnin ou le Portier des Chartreux, sans nom d’auteur, public en 1760.
L'Arélin moderne, par l’abbé Dulaurens, qui, tout en publiant VArétin moderne, en 1763, sous la rubrique de Rome, travaillait déjà au Compère Mathieu.
Félicia ou mes Fredaines, publié vers 1770, par le chevalier de A'ereiat , sous la rubrique d’Amsterdam.
t'énus en rut nu la l'ie d’une célèbre libertine, publié en T771 .
L’Académie des Dames, Imitation de l'Aloisia, de Meui'sius : trois impressions.
Le Sofa, de Crébillon fils.
Les bijoux indiscrets et la Religieuse, de Diderot.
Disons à notre gloire que, depuis le commencement du siècle, pas un livre pareil à ces livres n’a été publié.
Mais alors on les publiait, mais alors le peuple les lisait, et le peuple, copiste des grands, en attendant qu’il fût leur ennemi , fais;nt parade de débauche, d’athéisme et d’incrédulité, riait de tout, des choses saintes, du patronage des nobles, débibiit de gros lazzis sur les monastères et les couvents, poursuivait de scs railleries un ecclé'siastiquc qui passait dans la rue, fréquentait jx:u les églises, mais fort les maisons de jeu, les restaurateurs, les guinguettes et les billards; enlin , commençait à déb,iptiser ses enfants de noms de saints, pour leur donner les noms des héros de la Grèce et de Rome.
LOL'IS XV
En milre, on vcnnil d’établir iiuur lui la loteriect le Mont-de-l’iété’, ct‘s doux abimos ou plutôt cos deux égouts dans losquels j)cuvent s'engloutir à la lois l'argent et la moralité d'un peuple.