I.V IlIÎGli.NCE
L'essai était faible, eireclivcment, mais la critique était sanglante, elle répondait à l'esprit d'opposition du moment. La pièce fut jouée, sans interruption , pendant quarante-cinq représentations.
Le régent fit semblant de ne rien voir de blessant pour lui dans Œdipe, et après la première représentation, il fit parvenir à son auteur une somme assez considérable.
— Monsieur, dit Voltaire à celui qui la lui remettait, dites à Son Altesse que je la remercie de se charger de ma nourriture, mais que je la prie de ne plus se charger de mon logement.
C'était au milieu de ces préoccupations qu'Albéroni , le prince de Cellamare et madame du Maine avaient dressé leur plan.
Or, voici ce qu'Abéroni rêvait, il voulait faire enlever Philipped'Orléans, l'enfermer dans la citadelle de Tolède ou de Tarragone; le prince en prison, il faisait reconnaître M. du Maine pour régent, enlevait la France à la quadruple-alliance, jetait Jacques IH, avec une flotte, sur les côtes d'Angleterre, mettait la Prusse, la Suède et la Piussie avec lesquelles , de son côté , il avait signé un traité d'alliance , aux prises avec la Hollande. L'empire profitait de la lutte pour reprendre Naples et la Sicile; alors, Albéroni assurait le grand duché de Toscane , prêt à rester sans maître par l'extinction des Médicis, au second fils du roi d'Espagne, il réunissait les Pays-Bas à la France , il donnait la Sardaigne au duc de Savoie , Commachio au Pape , Mantoue aux Vénitiens ; il se faisait l'ame de la grande ligne du Midi et de l'Occident, contre l'Orient et le Nord ; et si Louis XV venait à mourir, couronnait Philippe V roi de la moitié du monde.
Le plan ne manquait pas d'une certaine grandeur, on en conviendra, quoique sorti de la cervelle d'un faiseur de macaroni.
Un de ces événements, qui déjouent par leur infimité toutes les prévisions humaines, vint renverser cette gigantesque combinaison.
Ceux que la Providence fit pour cette fois les agents de sa volonté, furent un pauvre employé à la bibliothèque , et la maîtresse d'une maison de filles.
L'employé se nommait Jean Buvat.
L'appareilleuse se nommait la Fillon.
Tous deux se présentèrent presqu'en même-temps chez Dubois.
Voici ce qui était arrivé pour Jean Buvat.
Le pauvre employé, avec lequel l'administration de la bibliothèque était restée en arrière de cinq ou six mois, vu l'embarras des finances, allait, pour faire face à ses besoins, demandant des copies
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(le tous côtôs : un fau\ i)riucc de Lisllincy, qui u'élail autre qu'un valet de ehainbre du prince de Gelianiare , l'oeeupail à faire les ehoses de seconde importance, et jamais Buvat ne s'était préoccupé de ce qu'il copiait, quand une note, laissée imprudemment parmi les papiers confiés au pauvre calligraphc, éveilla ses soupçons.
Voici cette note, textuellement copiée aux archives des alTaires étrangères :
« Confidentielle,
« Pour son Excellence monseigneur Albéroni, en personne...
« Rien n'est plus important que de s'assurer des places voisines des Pyrénées et des seigneurs qui font leur résidence dans ces cantons. »
Jusque là, Buvat n'avait pas trop compris, et, comme il copiait au fur et à mesure qu'il lisait, il avait continué à copier et à lire :
« Gagner la garnison de Bayonne, ou s'en rendre maître. »
A partir de là, la chose avait commencé à paraître plus sérieuse à Buvat, et, cessant d'écrire, il avait lu avec une attention qui n'avait fait que s'accroître, selon qu'il avançait dans le précieux document.
« Le marquis de T est gouverneur deD.... , on connaît les
intentions de ce seigneur; quand il sera décidé, il doit tripler sa dépense pour attirer la noblesse; il doit répandre des gratifications.
« En Normandie, Carentan est un poste important : se conduire
avec le gouverneur de cette ville comme avec le marquis de T ,
aller plus loin , et assurer à ces officiers les récompenses qui leur conviennent.
« Agir de même dans toutes les provinces. »
Il n'y avait plus de doute pour Buvat, il était sur les traces d'une vaste conspiration.
Il continua :
« Pour fournir à cette dépense , ou doit compter au moins sur trois cent mille livres le premier mois , et dans la suite cent mille livres par mois payés exactement. «
Ces cent mille livres par mois, payés exactement, firent venir l'eau à la bouche du pauvre Buvat; il n'avait, lui, que neuf cents livres par an , et on ne les lui payait pas.
Aussi reprit-il avec une nouvelle ardeur :
« Cette dépense , qui cessera à la paix , met le roi catholique à même d'agir sûrement en cas de guci-re.
c L'Espagne n'est qu'une auxiliaire; la véritable armée de Philippe V est en France. Dix mille Espagnols sont plus que suffisants avec la présence du roi.
« Mais il faut compter d'enlever au moins la moilié de l'armée du duc d'Orléans. C'est ici le point décisif, cela ne peut s'exécuter sans argent. Une gratification de centmille livres est nécessaire par bataillon et par escadron.
« Vingt bataillons, c'est deux millions. Avec cette somme, on forme une armée sûre, on détruit celle de l'ennemi.
« Il est presque certain que les sujets les plus dévoués du roi d'Espagne ne seront pas employés dans l'armée qui marchera contre lui ; qu'ils se dispersent dans les provinces; là, ils agiront; il faut seulement, les revêtir d'un caractère s'ils n'en ont pas ; dans ce cas, il est nécessaire que Sa Majesté catholique envoie des ordres en blanc que son ministre, à Paris, puisse remplir.
« Attendu la multiplicité des ordres à donner, il convient que l'ambassadeur ait pouvoir de signer pour le roi d'Espagne.
« Il convient encore que Sa Majesté catholique signe ses ordres comme fils de France ; c'est là son titre.
« Faire un fonds pour une armée de quatre-vingt-dix mille hommes que Sa Majesté trouvera ferme, aguerrie, disciplinée.
« Ce fonds arrivé en France à la fin de mai ou au commencement de juin, doit être distribué immédiatement dans les capitales des provinces : telles que Nantes, Bayonne, etc.
« Ne pas laisser sortir d'Espagne l'ambassadeur de France; sa présence répondra de la sûreté de ceux qui se déclareront. »
Si copiste que fût Buvat, il n'y avait pas de doutes à conserver ; il copia la pièce que nous venons de transcrire comme il avait copié les autres; il la copia même mieux , car au lieu d'une, il en fit deux copies.
Une- qu'il remit au faux prince de Listhney, l'autre qu'il garda.
Puis en sortant de chez le prince de Listhney, il courut chez Dubois à qui il remit la copie qu'il avait conservée.
Le lendemain , Dubois reçut une autre visite non moins importante que celle-ci ; c'était celle de la Fillon.
Buvat était venu dénoncer le message.
La Fillon venait dénoncer le messager.
go LA UriGENCli
Voilà ce qui s'était passé la veille dans sa maison.
Un (les secrétaires du |)rince de Cellamare avait un rendez-vous à huit heures du soir avec une des pensionnaires de l'iionorable dame.
Au lieu de venir à huit heures du soir, il était venu à minuit.
Ce retard avait amené une explication entre les amoureux.
Le secrétaire avait donné pour raison de ce relard que , l'abbé Porto-Garrero, partant pour l'Espagne, et étant chargé parle prince de Cellamare de pièces fort imi)ortantes, il avait été forcé de prolonger son travail jusqu'à onze heures et demie.
La Fillon avait entendu toute l'explication et se doutant qu'il y avait quelque mystère là-dessous, elle était venue la transmettre à Dubois.
Dubois agrafa les deux affaires l'une à l'autre.
Ces pièces, qu'avait copiées Buval , c'était Porlo-Carrero qui en était chargé.
En effet, Porto-Carrero était un jeune abbé, neveu du cardinal de ce nom ; il ne s occupait pas le moins du monde de politique ; il était impossible quon soupçonnât l'importance du message dont il était chargé.
Seulement, il avait douze heures d'avance sur Dubois.
Dubois ordonna de courir après lui ; mais Porto-Carrero courait presqu'aussi bien que les coureurs de Dubois, et peut-être fùt-il arrivé en Espagne avant eux si, à Poitiers, sa chaise de poste n'avait versé en passant un gué.
D'ordinaire, quand un voyageur verse, c'est de lui d'abord qu'il s'occupe, ses effets ne viennent qu'ensuite ; mais il cnavait été tout autrement de Porto-Carrero, qui ne s'était occupé que de sa valise, laquelle suivait le cours de l'eau, et après laquelle il s'élança sans s'inquiéter de ce que la rivière cessait d'être guéable. Cet acharnement à sauver sa valise au risque de sa vie donna des soupçons au postillon. Au prochain relais, il fit part de ses soupçons à l'autorité. Tout ce qui allait en Espagne ou qui en revenait flairait la rébellion. On arrêta à tout hasard Porto-Carrero , et quand les courriers de Dubois arrivèrent , ils trouvèrent Porto-Carrero tout arrêté.
On s'assura doublement de sa personne , et l'on envoya par un cavalier, courant à fond de train, la valise à Dubois, qui la recevait le jeudi 8 décembre , au moment où le régcut partait pour l'Opéra.
r,v r.i;(;i;\(;i': SI
Une Ibis six hoiiros voniios, nous l'avons dit, il n'y nvail plus moyen de ])arl('r aiïaircs au rés^^nl-
En sorlanL de l'Opéra, le régent avail conini.indé un pclil souper, et il était encore bien plus ina])ordal)le à table qu'au spec- (acle.
Dubois eut donc jusqu'au lendemain midi pour arranger sa conspiration comme il l'enlendaii.
Nous disons jusqu'au h'ndemain midi, car chaque fois que le régent faisait un de ces soupers que nous avons essayé de décrire, les fumées du vin lui rendaient la tête si lourde, qu'avant midi il lui était impossible de s'occuper de politique.
Dubois s'était emparé de l'affaire avec un grand empressement. Dubois avait ses amis et ses ennemis; Dubois n'était pas fâché de se conserver quelque haute protection, an cas où son étoile ne lui amènerait pas toujours des Buvat et des Fillon , il brûla donc ou cacha une partie des lettres, ne livrant au régent que les coupal)les qu'il trouvait bon de lui livrer.
Cependant le prince de Cellamare avait , par un courrier particulier, été averti de l'arrestation de Porte-Garrero ; mais comme il ne pouvait supposer que son secret eût été éventé , il se présenta le 9 décembre au matin à Leblanc, secrétaire d'état de la guerre, pour réclamer la mise en liberté de son messager, qui voyageait avec un passeport espagnol, ou tout au moins la remise d'un paquet dont il l'avait chargé. Leblanc, prévenu par Dubois, répondit au prince, que non-seulement son messager ne serait pas mis en liberté, que non-seulement son paquet ne lui serait pas rendu, mais encore qu'il avait l'ordre de reconduire le prince à son hôtel, et de saisir les papiers qui se trouveraient dans son cabinet. Le prince de Cellamare essaya d'arguer de son titre d'ambassadeur, mais sur ces entrefaites Dubois entra, et sur l'invitation plus pressante de ce dernier, le prince ne fit plus de dilTiculté de revenir à l'ambassade avec ses deux accolytes.
L'ambassade était déjà occupée par un détachement de mousquetaires.
On fit la visite des papiers du prince, et partout on mit le sceau du roi et le cachet de l'ambassadeur.
Pendant cette visite, Leblanc, pour lequel le prince affectait de conserver une grande politesse , tandis qu'au contraire il traitait Dubois avec le dernier mépris, Leblanc mit la main sur une petite cassette de Boule pleine de lettres.
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Le prince la lui tira des mains.
— Monsieur Leblanc, dil-il, ceci n'est point de votre ressort; la cassette que vous tenez ne renlerme que des lettres de femmes; passez cela à l'abbé.
Le soir, le contenu de la valise, ou plutôt ce que Dubois en avait laissé, fut lu au conseil. On reconnut que les principaux coupables étaient : le princô de Cellamare, madame la duchesse et M. le duc du Maine, le duc de Richelieu, le marquis de Pompadour, le comte d'Aydie, Foucault de Magny, introducteur des ambassadeurs, un abbé Brigaut et un chevalier du Mesnil.
Le chevalier du Mesnil fut arrêté le 9, mais il avait déjà brûlé ses papiers, ce que le régent regretta fort, attendu qu'il était un des confidents intimes de madame du Maine, et passait même pour l'amant de mademoiselle de Launay, qui avait, disait-on, toute la confiance de la princesse.
L'abbé Brigaut, après trois ou quatre jours de recherches, fut arrêté à Montargis, ramené à P^ris, et écroué à la Bastille.
Foucault de Magny se sauva. C'était une espèce de fou, dit Duclos , qui dans toute sa vie ne fit qu'une action sage , ce fut de s'enfuir.
Le chevalier d'Aydie, cousin et beau-frère de Riom, se trouvait dans une maison où il devait souper, et était occupé à regarder une partie d'échecs, lorsqu'il apprit que le prince de Cellamare était arrêté. D'Aydie très attentif à une nouvelle si intéressante , n'en parut pas moins attentif à sa partie. Au bout de dix minutes, un des joueurs s'avoua vaincu. Alors d'Aydie offrit de prendre la partie, la prit et gagna. Après quoi, au moment où l'on annonçait que le souper était servi, il profita du mouvement qui se faisait et sortit. Une fois dehors , il se hâta de descendre chez lui , envoya chercher des chevaux de poste et partit.
Le 10 au matin, le marquis de Pompadour fut arrêté chez lui. C'était le père de la belle madame de Courcillon, et l'aïeul de la princesse de Rohan.
Lorsqu'on se présenta chez M. de Richelieu pour l'arrêter , il était encore couché. Il entendit du bruit dans son salon. Mais avant même qu'il eût eu le temps de demander ce que c'était, Duchevron, prévôt de la connétablie, était dans sa chambre avec une trentaine d'archers. Le duc avait eu la veille au soir une lettre d'Albéroniet l'avait fourrée sous son traversin. Celte lettre, on ne
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pont plus compromettante, perdait le duc si elle était saisie. Le duc conserva son sang-froid et sautant à bas de son lit :
— Messieurs, dit-il, je suis prêt à vous suivre , laissez-moi seulement le temps de pisser.
En disant ces mots, il ouvre sa table de nuit , se penche pour prendre le pot de chambre ; et tandis que par un mouvement naturel, les gardes se détournent, il saisit la lettre, la porte à sa bouche, et l'avale sans que personne s'en soit aperçu.
M. le duc du Maine fut arrêté à Sceaux, par la Billarderie, lieutenant des gardes-du-corps , conduit au château de Doullens en Picardie, et laissé sous la garde de Favancourt, brigadier des mousquetaires.
Quant à la duchesse du Maine, ce fut le duc d'Ancenis, capitaine des gardes-du-corps , qui l'arrêta dans une maison de la rue Saint-IIonoré , qu'elle avait prise pour être plus à portée du château des Tuileries. Le duc d'Ancenis la conduisit à Lyon, d'où un lieutenant et un exempt des gardes-du-corps la conduisirent au château de Dijon.
Après la visite faite chez lui, par Leblanc et Dubois, M. le prince de Ccllamare fut acheminé sur l'Espagne. Il voulut réclamer, invoquer le droit dos gens, mais il lui fut répondu que le droit des gens n'cvislait point pour les conspirateurs. Il partit en conséquence de
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Paris, acronipni^iiô do Diilil)ois ot do doiixcai)ilaiiios i]o cavalorio, qui s'airôlôroiU à Jilois avoc lo pi'iiioo, en allondanli'arrivôo do M. de Saint-Aignan , notre ambassadeur à Madrid , après quoi on le laissa continuer librement sa route.
M. de Saint- Vignan arriva plus vite qu'on nes'y allendait. Juste au moment où on arrêtait le ])rince de Cellamare , il rooevait luimême Tordre de quitter Madrid. On ignora toujours la cause de celte brutalité, que quelques personnes attribuèrent à un propos tenu par M. de Saint-Aignan. — M. de Saint-Aignan aurait dit à propos d'un testament que venait de faire Philippe V, et dans lequel, en cas de mort, il nommait la reine régente et Albéroni premier ministre :
— Il pourrait bien en être du testament du petit-fds comme il on a été du testament du grand-père.
L'année 1718 se ferma parla nouvelle delà mort de Charles Xll, qui depuis dix ans occupait l'Europe de ses chevaleresques folies.
Il fut tué d'un coup de fauconneau, tiré de la forteresse de Frédéricks-Hall qu'il assiégeait : voici l'opinion commune.
Seulement, sans prendre consistance, le bruit courut qu'il avait eu la tête cassée d'un coup de pistolet, tiré par un oflicicr, que le service de ce prince moitié fou avait lassé.