‹ La régence et Louis QuinzeChapitre 12 sur 72 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

E résullat naturel de tous cos évcncmciUs fut la guerre avec l'Espagne.

Le 2 janvier la France publia son manifeste.

11 contenail l'état de la Franceàlaniorl de Louis XIY ; le besoin qu'elle avait de la paix, la nécessité pour chacun de se réunir contre celui qui la troublait. Il exposait les avantages faits au roi d'Espagne par le traité de la quadruple alliance : tels que la renonciation absolue de l'empereur au royaume d'Espagne, renonciation qu'il n'avait jamais voulu accorder jusqu'alors; l'assurance et l'investiture des duchés de Toscane, Parme et Plaisance pour les enfants de la reine , et la reversion du royaume de Sardaigne accordée au roi d'Espagne eu échange de la cession qu'il faisait de la Sicile. Le manifeste de la France appela celui de l'Espagne. Philippe V exposait de son côté les motifs qui l'avaient déterminé à faire la guerre à l'empereur ; c'étaient les mauvais procédés des impériaux dans l'exécution des traités lors de l'évacuation des places de la Catalogne et des lies de Mayorque et d'Iviça, dans lesquelles ils avaient jeté, en partant, des semences de rébellion, et auxquelles ils avaient fait passer des secours pour les empêcher de se soumettre ; de plus, il rappelait l'attentat commis par le gouvernement de Milan sur le grand inquisiteur d'Espagne, arrêté contre le droit des gens lors de son passage dans cette ville. Et enfin les négociations qui se faisaient à Londres et à Vienne pour rendre la Sicile à rempcreur et priver la couronne d'Espagne du droit de reversion stipulée par les traités.

Or, comme d'après les manifestes, chacune des deux puissances avait raison, elles en appelèrent à l'arbitre invoqué en pareil cas, au Dieu des armées.

Le 10 mars les troupes françaises commandées par le général

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(le Bonvirk, campèrent outre Bayonne et Saint-Jean-Pied-de-Port, prêtes à coniinencer les hoslililés contre T Espagne.

Le 15 mars, le prétendant arriva en Espagne prêt h faiçe, avec l'aide du cabinet de Madrid, une nouvelle tentative sur les côtes d'Angleterre afin d'y opérer une diversion qui pût empêcher celte puissance de prendre parti pour renipercur.

Le 121 avril, le manjuis de Silly passa la Bidassoa et s'empara du château de Béhobic.

Le 27, Philippe V, qui s'était décidé à quitter la jeune reine pour prendre en personne le commandement de son armée, fit publier une proclamation déclarant que son amitié pour le roi de France et son zèle pour la nation française , le déterminaient à prendre, lui-même, le commandement des troupes pour les tirer de l'oppression.

Le roi Philippe V croyait voir à cette déclaration la France se soulever tout entière et une portion de l'armée française passer dans les rangs de l'armée Espagnole.

Mais la France avait bien autre chose à faire que de s'occuper de la proclamation du roi Philippe V. Elle s'occupait de la captivité de M. de Richelieu.

Le 28 mars 1719, longtemps après les autres conspirateurs, M. de Richelieu avait été arrêté, comme nous avons dit, dans sa chambre à coucher et conduit à la Bastille.

Le régent qui en voulait depuis longtemps à Richelieu, avait dit que le duc, eût-il quatre têtes, il avait de quoi les lui faire couper toutes les quatre ; mais comme les preuves de la culpabilité du duc n'avaient pas été rendues publiques, qu'une seule lettre par laquelle M. de Richelieu essayait de faire rester son régiment à Bayonne, courait les salons, on donnait une autre cause, une cause toute personnelle à l'arrestation de l'homme à la mode.

Quoiqu'il en fût de la cause de cette arrestation, le fait n'en fut pas moins un grand événement pour les femmes; le duc de Richelieu semblait être leur chose à elles, en leur prenant le duc, on leur prenait un bien qui leur appartenait ; on eut dit que les salons de Paris, depuis ceux de la cour jusqu'à ceux de la bourgeoisie, vivant par le duc, s'en allaient mourant depuis que le duc était en prison.

Une autre personne partageait en ce moment, avec l'homme à la mode, le privilège scandaleux de préoccuper Paris, c'était madame la duchesse de Berry; madame la duchesse de Berry qui n'avait pas

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voulu faire, disait-on, une seule démarche en faveur du prisonnier, son ancien aiiiant, et cela par jalousie contre mademoiselle de Valois.

A l'époque de la semaine sainte, madame de Berry, toute grosse qu'elle était, s'était, comme d'habitude, retirée aux rilIcs-du-Calvaire, dans un appartement qu'elle habitait à l'époque des dévolions de Pâques ou pendant les caprices religieux qui lui prenaient quelquefois.

Cet appartement était une pauvre cellule dans laquelle elle vivait comme une simple religieuse , couchant sur un lit aussi dur qu'une pierre et faisant ses prières sur la dalle humide, sans vouloir accepter pour mettre sous ses genoux, ni nattes, ni coussins.

Aussi quand les saintes filles voyaient la royale pénitente pleurer et prier ainsi, ne comprenaient-elles rien à toutes les rumeurs du monde qui pénétraient jusqu'au fond du couvent , et qui prétendaient que les péchés de la Madeleine antique n'étaient que des peccadilles près de ceux de la Madeleine moderne.

Cette fois la duchesse de Berry fit des Pâques encore plus sévères que de coutume; elle était sous le poids d'une prophétie qui avait produit sur elle une vive impression. Avant d'entrer en retraite, la princesse, déguisée de façon à ne pas être reconnue, avait été visiter une espèce de bohémienne fort en réputation à cette époque, laquelle, à l'inspection de sa main lui avait dit :

Votre accoiicliement sera périlleux, mais si vous m rét happez vous vivrez longtemps. »

Cette prophétie avait d'autant plus frappé la princesse , qu'elle coïncidait avec une autre qui lui avait été faite dans sa jeunesse et qui lui annonçait qu'elle ne dépasserait pas sa vingt-cinquième année.

Quelque précaution que prît la princesse , le hasard ou la fatalité donna raison à la bohémienne ; dans le huitième mois de sa grossesse , la princesse fit une chute qui tua son enfant.

A l'instant même de la chute, la fièvre prit la princesse ; la nuit suivante elle eut le transport , au bout de quelque temps elle se trouva si mal que le bruit de sa mort prochaine s'était répandu dans Paris.

En cet état, madame la duchesse de Berry était abandonnée des médecins. Alors, afin de tout tenter, l'empyrisme après la science, on parla de l'élixir de Garus, qui était fort à la mode à cette épo-

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,|ii(\ (îarus fut inaïuU'; il examina la princesse el la lions a si mal, (lii'il ne vonlnt répondre de rien.

Comme il n'y avait plus d'espoir, le duc d'Orléans , malf>ré la colère de Chirac, ne décida pas moins de pousser la chose à bout, (îarus fit ses conditions, c'est-à-dire qu'à partir du moment où la princesse aurait pris son élixir jusqu'à l'heure de la guérison ou de sa mort, elle lui appartiendrait enlièrement. 11 demanda que lui-même et deux gardes ne quillassenl point la chambre de la princesse, afin que les deux gardes-malades pussent veiller, quand lui prendraitun instant de repos. Tout lui fut accordé, promis, juré. La princesse prit l'élixir, et Carus et ses deux gardes s'établirent dans sa chambre.

Le remède réussit au-delà de toute espérance. A l'instant même la duchesse se sentit soulagée. Pendant quelques instants, on craignit que ce soulagement, comme celui qu'avait éprouvé le roi Louis XIV, ne fût que momentané. Mais, le son% le mieux augmenta, se soutint le lendemain toute la journée, de sorte que vingt-quatre heures après avoir administré le remède, Garus croyait pouvoir répondre du salut de la princesse.

Mais Garus avait compté sans Chirac. Chirac était furieux de voir qu'un charlatan réussissait là où la médecine avait échoué. 11 savait que Garus avait dit que dans l'état où se trouvait la princesse , c'est-à-dire après avoir pris son élixir, tout purgatif était mortel. Il guetta l'instant où Garus, écrasé de fatigue, dormait sur une ottomane, se présenta à la porte, et, d'un geste impérieux, il commanda le silence aux deux gardes, qui, sachant l'influence que Chirac avait sur le duc d'Orléans, n'osèrent s'opposer à son action; et, s'approchant du lit de la princesse, il lui présenta un

breuvage.

La princesse, à moitié endormie, prit ce qu'on lui présentait sans s'informer ni quelle était la potion , ni quelle était la main qui la lui offrait, et Chirac disparut avec sa tasse vide.

Au bout de cinq minutes, la princesse se dressa sur son lit en poussant des cris affreux , se plaignant d'éprouver tous les symptômes de V empoisonnement.

A ces cris, Garus se réveilla, demandant ce qui était arrivé. 11 fallut bien le lui dire. Alors , tout furieux , il courut au salon , où étaient le duc et la duchesse d'Orléans, attendant l'effet du remède , et à grands cris leur dénonça Chirac.

Alors, on se précipita dans la chambre de la malade, que dix

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minutes avaient sufli pour replonger dans un état désespéré. Mais en ce monieni, impudence étrange, apparut Chirac, qui se vanla tout haut et en riant de ce qu'il avait lait, et, avec une révérence ironique, souhaita à madame la duchesse de Berry un bon voyage et sortit.

Deux jours après, la duchesse était morte sans avoir un instant repris connaissance.

Pendant l'agonie de sa fdle, le duc d'Orléans était resté longtemps à son chevet. Mais enfin, entraîné par le duc de Saint-Simon, il l'avait suivi dans un petit cabinet, où, la fenêtre ouverte et appuyé sur le balcon , il pouvait pleurer tout à son aise.

Sa douleur était si profonde, ses sanglots si violents, qu'un instant, disposé comme était le duc à une attaque d'apoplexie , on craignit la suffocation. Enfin, comme il fallait, pour sortir, repasser par la chambre de la princesse, on obtint du duc qu'il repasserait avant qu'elle fût morte. Mais, quand ce père désolé revit étendue sur son lit d'agonie cette fille qu'il avait tant aimée, il ne put faire un pas de plus : il alla tomber à son chevet et ne se releva que lorsqu'elle fut expirée.

Alors seulement il revint au Palais-Royal, chargeant M. de Saint-Simon de veiller à tout, et disant tout haut que la maison de la princesse, et même la sienne, étaient invitées à ne recevoir d'ordres que du duc.

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Les détails de l'aiitopsic demeurèrent secrets. Le bruit courut qu'accoucliée à peine depuis trois mois, le corps avait présente l'aspect d'une nouvelle grossesse.

La duchesse de Berry fut enterrée sans gardes-du-corps, ni eau bénite , ni oraison funèbre , ni aucune cérémonie ; son cœur fut porté au Val-de-Grace.

Le convoi fut celui d'un riche particulier, et le seul honneur royal qui fut rendu à ce pauvre corps fut de reposer dans l'antique basilique de Dagobert.

Le roi porta le deuil six semaines et la cour trois mois.

La duchesse de Berry laissa une seule fille.

Un jour, un inconnu se présenta au couvent des Hospitalières du faubourg Saint-Marceau, et pria la supérieure de recevoir dans sa maison une petite fille d'environ deux ans, accompagnée de sa gouvernante. Le prix de la pension arrêté , cet inconnu piiya d'avance les cinq premières années.

Puis il retourna chercher l'enfant qu'il amena au couvent avec sa gouvernante. Le carrosse était plein de ballots de linge orné de dentelles et d'étoffes pour robes. Il y avait en outre un petit service de vaisselle tout en argent.

Quelque temps après la mort de la duchesse de Berry, mademoiselle de Chartres , devenue abbesse de Chelles , fit réclamer l'enfant comme étant sa nièce ; ce fut alors seulement que l'on connût le secret de sa naissance.

Vingt ou vingt-cinq ans après, Duclos dit avoir vu cette religieuse dans un couvent de Pontoise. Toute sa fortune alors était réduite à une pension de trois cents francs.

Presqu'en même temps que cette mort, qui eut lieu le 21 juillet 1719, à minuit, deux autres morts, qui dix ans auparavant eussent remué le monde, arrivèrent sans faire plus de sensation que si ceux qu'elles frappaient eussent été des personnages ordinaires.

La première de ces deux morts fut celle de madame de Maintenon.

Madame de Maintenon était à Saint- Cyr depuis la mort du roi. Elle y demeurait avec une espèce d'étiquette de reine-douairière. Lorsque la reine d'Angleterre allait dîner chez elle, chacune avait son fauteuil. Les jeunes élèves de la maison les servaient, et tout se passait entre elles sur le pied de l'égalité.

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M. du Maine seul pouvait aller la voir sans le lui faire demander. 11 lui rendait de fréquents devoirs, et elle, de son côté, le recevait toujours avec une tendresse de mère. Mile fut plus sensible à la dégradation de son fds adoptif qu'elle ne l'avait été à la mort du roi. Et, pour mourir en quelque sorte comme elle avait vécu, elle s'alita le lendemain du jour où elle apprit son <irresta lion; et, après trois mois de fièvre et de langueur, elle mourut le samedi 15 avril 1719, à l'âge de quatre-vingt-trois ans.

Cette autre mort, si importante dans une autre époque, si ignorée à l'époque où nous sommes arrivés, fut celle du père Le Tellier, confesseur du roi , qui mourut le 2 septembre de la môme* année.

Pendant ce temps, la guerre d'Espagne se continuait, et le 16 juin nous prenions Fontarabie, le 11 août Saint-Sébastien.

Enfin, dans le courant de ce dernier mois, le chevalier de Givry, avec cent hommes montés sur une escadre anglaise , surprenait la ville de Centena et y brûlait trois vaisseaux espagnols, tandis que le maréchal de Berwick entrait en Catalogne et s'emparait de la ville d'Urgel et de sou château.

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