CHAPITRE XI
LSTE au moment où celte peste allait éclater, mademoiselle tïe Valois, celle belle Charlotle-Aglaé, qui avait eu le privilège d'enlever M. de Piiclielieu à mademoiselle de Cliarolais, et son père à madame de Berry, traversait Marseille pour se rendre dans les états de son époux, M. le duc de \(^% Modène.
Ce n'avait point été chose facile que de décider la jeune princesse à ce mariage. Comme nous l'avons dit elle adorait le duc de Richelieu.
Mais c'était une raison pour que le régent désirât pour elle un établissement qui l'éloignàt de la France. 11 avait d'abord été question de la marier avec le prince do Piémont; mais Madame, grandmère de mademoiselle de Valois, ne voulant pas qu'on pût lui reprocher d'avoir trompé une amie , avait écrit à la reine de Sicile avec laquelle elle était en grande correspondance : « Je vous aime trop pour vous faire un si méchant cadeau. »
Le premier mariage échoua donc, à la grande joie de mademoiselle de Valois, à la grande douleur de sa mère qui avait rêvé cette union, et à la grande satisfaction de Dubois et du régent qui, sachant que le royaume de Sicile devait être enlevé à la Sardaigne, avaient plutôt laissé faire qu'ils ne faisaient cette alliance.
Ce fut alors qu'on lia des négociations avec la cour de Modène. Le 28 novembre 1719, le courrier arriva, annonçant que sur la simple vue du portrait de la princesse, le duc de Modène en était devenu amoureux. C'était un beau triomphe.
Avant de partir, mademoiselle de Valois voulut aller voir sa sœur à Chelles.
Madame la princesse Palatine ht tout ce qu'elle put pour s'opposer à cette visite, disant à la princesse que la rougeole était à ra])baye et qu'elle risquait sa vie en y allant.
jQC I.A l'.lh.lAr.l'.
'l'aiil mieux, irpondil luacUMUoisclle de Valois, c esl ce que
je elierclie.
i:u ellel , niademoisellc de Valois gagna la rougeole et fut très malade; mais si malade qu'elle lïit, elle béiiissail sa maladie qui relardait son mariage.
Enfin, le jour Iké pour le déi^arl arriva. 11 lallut obéir.
Le duc de Modèiie devait se rendre à Gènes incognito.
C'est dans cette ville que la première entrevue entre les fiancés
devait avoir lieu.
Mademoiselle de Valois s'arrêtait où elle pouvait. De Lyon, elle envoya une harangue grotesque que lui avait adressée un curé, et qui réjouit fort toute la cour. Elle demandait en même temps la permission de voir la Provence, Toulon, la Sainte-Baume. Elle voulait tout voir, pauvre princesse, excepté son mari.
Enfin, elle mit tant de lenteur dans son voyage que le fiancé se plaignit d'attendre et de ne rien voir venir. Le régent se lâcha cl ordonna à sa fille de s'embarquer sans nouveau retard. L'embarquement eut lieu à Antibcs.
Cependant, après l'entrevue, des lettres de la princesse arrivèrent, annonçant qu'elle avait trouvé le prince de Modène mieux qu'elle ne s'y attendait, et qu'elle espérait s'habituer à lui.
11 y avait, en effet, une grande différence entre ce que quittait mademoiselle de Valois et ce qu'elle allait chercher, comme l'attestent les vers suivants qui coururent au moment de son départ : J'épouse un des plus petits princes, Maître de très petits États, Quatre desquels ne vaudraient pas Une de nos moindres provinces.
Nul jeu ; finance très petite.
Quelle différence ! grand Dieu !
Entre ce pauvre et triste lieu, Et le Richelieu que je quitte.
Tandis que mademoiselle de Valois tâchait de s'habituer à son mari, le roi signait une déclaration qui faisait grand bruit.
C'était la défense de rien dire , soutenir ou débiter contre la Constitution Unigenitiis.
Nous avons déjà ailleurs parlé de cette Constitution Unigenitus. Disons en peu de mots ce que c'était. L'explication n'en sera pas amusante , aussi l'avons-nous retardée autant que nous avons pu. Maintenant , nous ne pouvons plus reculer et il nous faut en finir avec elle.
LA RlîGK.NCli;
La bulle U m ffenif lis (\aiixil du règne de Louis XIV; c'élait l'œuvre du pape Clément XI qui lui avait donné naissance en 1700.
Elle prononçait la suprénialle du pape sur les évoques ; suprématie fondée sur ce que le pape dérivait de Jésus-Chrisl, et que les autres prélats relevaient du souverain ponlife.
Cette bulle avait été rendue en opposition , surtout contre un livre publié un an ou deux auparavant, par le père Cuesnel, chef du parti janséniste, lequel livre intitulé : Réflexions morales sur le Nouveau Testament, liiisait au contraire descendre directement les évoques de Jésus-Christ.
M. de Noailles et huit évéques jansénistes et amis dupèreOuesnel, attaquèrent la bulle ; déclarant que, d'après le texte clair et formel de l'Évangile, ils tenaient leur autorité, non du souverain pontife, mais de Jésus-Christ.
C'était l'époque à laquelle on ne savait comment amuser Louis XIV, on l'amusa avec cette querelle.
Bientôt toute la France fut divisée en jansénistes et en molinistes. Le mot de jésuite s'était fondu dans ce dernier mot.
Au moment de mourir, les persécutions que le roi avait fait subir aux jansénistes lui revinrent à l'esprit. Il refusa au cardinal de Bissy de donner une dernière déclaration contre le jansénisme.
— J'ai fait, dit-il, tout ce que j'ai pu pour mettre la paix entre vous, je n'ai pu en venir à bout, je prie Dieu qu'il vous la donne.
Quelque temps avant sa mort Louis XIV avait renvoyé l'affaire au pape , en lui demandant une Constitution qui condamnât sévèrement les propositions du père Quesnel, soutenues par M. de Noailles. Le roi assurait le pape de l'entière obéissance du clergé français à ses décisions. Le pape lança la Constitution demandée , mais loin de trouver dans le clergé français cette obéissance aveugle, promise par Louis XIV, Clément XI y trouva une formidable opposition; opposition qui venait, malheureusement pour le pape et pour le roi, des hommes les plus distingués par leurs vertus et leur science.
Le roi mourut, comme nous l'avons dit, sans que cette grande affaire fût terminée, de sorte que sous la régence, elle reprit avec plus d'activité que jamais.
Le parti de madame du Maine, le ducdeVilleroy, Besons, Bissy, Dubois lui-même, qui visait au cardinalat, se déclarèrent pour le pape.
ion I.V r.l'.CKNCR
La Sorhoniio cl quatre évcquos, voyant los liborli's de l'rglisc i^jillicaiic iiienacéos, (Icmaiuli'iviit un concilo général.
Ce l'ut dans ce nionKMil que lo ivgonl, comme nous l'avons dit, défendit de rien dire, écrire ou publier contre la bulle Unigcnîtiis.
Tout à coup, au milieu de tous ces scandales religieux, un scandale bien plus grand éclata.
ï)ubois visait au cardinalat, M. de Tencin n'avait été envoyé à Uome que pour aplanir les voies. Dès l'année 1718,lcrrélendanl, exilé ù Rome, où il mourait de faim, avait fait offrir à Dubois le chapeau de cardinal s'il lui faisait payer la pension que le régent lui avait ordonnancée. Mais Dubois avait compris qu'accepter le chapeau de Jacques 111, c'était se discréditerauprès du roi Georges, il avait donc refusé , tout en gardant la lettre pour s'en servir au besoin.
Sur ces entrefaites l'archevêché de Cambray vint à vaquer par la mort de M. le cardinal de la Trémouille, Cet archevêché rapportait cent cinquante mille livres et c'était en outre un grand degré pour la pourpre.
Dubois jugea que c'était le moment d'utiliser la lettre qu'il avait reçue du Prétendant, il l'envoya à Néricault Destouches, chargé des affaires de France à Londres , en lui ordonnant de montrer cette lettre au roi Georges et de le prier de le recommander, lui Dubois, auteur de la quadruple alliance, au régent pour le susdit archevêché. Destouches se présenta à l'audience, remit au roi Georges la lettre du Prétendant et exposa à Sa Majesté la demande de Dubois.
Le roi Georges se mit à rire.
— Sire , dit Destouches, je sens comme Votre Majesté tout ce qu'il y a de singulier dans cette demande, mais il est du plus grand intérêt pour moi qu'elle réussisse, attendu que si elle réussit, ma fortune est faite, tandis qu'au contraire si elle échoue, je suis perdu. — Mais, répondit le roi Georges, comment veux-tu qu'un prince protestant se mêle de faire un archevêque en France, le régent rira de la recommandation ei la mettra de côté. — Pardonnez-moi, Sire, dit Destouches, le régent rira, c'est vrai, mais il accordera : premièrement, par respect pour Votre IMajesté ; secondement parce qu'il trouvera la chose plaisante. — Cela te fera-t-il plaisir? demanda le roi. — Oui, Sire. — Donne donc.
Et il signa la demande qu'à tout hasard Destouches avait préparée, et qui le jour môme fut adressée au régent, en même temps que Dubois recevait avis de l'envoi.
Le lendemain du jour où le régent avait dii recevoir la recommandation du roi Georges, Dubois se présenta souriant au lever du duc d'Orléans.
— Ou'as-lu donc, et qui te donne cette joyeuse humeur? demanda le prince. — IMa foi , Monseigneur, un drôle de rêve que j'ai fait. — Et qu'as-tu rêvé ? — j'ai rêvé que vous m'aviez donné l'archevêclié de Cambrai qui est vacant. — Par Dieu, l'abbé, dit le régent en lui tournant le dos, il faut avouerque tu fais des rêves bien ridicules. — Tiens , et pourquoi donc ne me feriez-vous pas archevêque comme un autre. — Alors c'est sérieusement que tu me fais cette demande. — Très sérieusement, Monseigneur. — Eh bien, l'abbé, voici ma réponse : ce n'est pas cette nuit que tu as rêvé, c'est maintenant que tu rêves.
Et il tourna une seconde fois le dos à l'abbé. L'abbé s'était trop pressé d'un jour, la dépêche du roi Georges adressée au régent avait été retardée, et n'arriva que le soir. Le lendemain Dubois se présenta comme la veille.
— Eh bien. Monseigneur, que concluons-nous à l'égard de cet archevêché que je vous ai demandé hier. — Ecoute, dit le régent, tu m'as bien étonné en me le demandant, et bien moi je vais t'étonner plus encore, je te l'accorde.
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Dubois prit la main du régent et la lui baisa. Cependant , une chose préoccupait Dubois au moment de recevoir les ordres. Dubois était marié. Demander le divorce à Clé-
110 i.\ iu':gk\ci-:
incnl XI, à qui Ton comptait domandor plus tard un chapeau do cai'dinal. c'clail ('()iupli(pi('r la situation; Dubois pensa (piMl serait plus court et plus facile de l'aire disparaître les preuves de ce mariage.
Dubois confia son embarras à M. de Brcteuil , intendant de Limoges. M. de Brcteuil, enchanté de rendre service à un homme qui tenait sa fortune entre ses mains, reçut de Dubois tous les renseignements dont il avait besoin, sur le nomdelafemme, sur le nom du village où le mariage avait été contracté; enfin, sur l'année et le jour du susdit mariage.
Bien ferré sur tous les points, M. de Brcteuil se mit en tournée, et prit si bien ses mesures, qu'il arriva à une heure fort avancée de la nuit dans le village où le mariage avait été célébré, et descendit chez le curé, successeur de celui qui avait marié Dubois.
Le curé, auquel M. de Brcteuil demanda amicalement l'hospitalité, fut enchanté de recevoir chez lui l'intendant de la province, et mit tout sans dessus dessous au presbytère. 11 s'ensuivit un souper que M. de Brcteuil trouva excellent; à son avis siurtout, les vins de son hôte étaient exquis. 11 en résulta que les libations se succédèrent assez rapidement, de la part du curé du moins, pour qu'au dessert celui-ci n'eut plus la vue parfaitement nette. En ce moment, M. de Brcteuil revenant aux affaires du bon curé, dit qu'il ne doutait point que ses registres fussent en ordre ; mais que, cependant, pour la forme, il ne serait point fâché de les voir. Le curé, sûr de son exactitude à tenir ses livres au courant, se leva et posa ses registres près de M. de Brcteuil, qui remit la visite après la première bouteille bue ; on déboucha la bouteille , mais en arrivant à la fin, les yeux du curé, qui étaient déjà troublés, se fermèrent tout à fait.
Ce que voyant M. de Brcteuil, il chercha dans le registre l'année du mariage; trouva l'année, puis l'acte qu'il détacha et mit dans sa poche ; puis, comme on était dans les beaux jours de l'été, et que le jour commençait à poindre, M. de Breteuil réveilla la servante, lui donna quelques louis, la chargea de remercier en son nom le curé, et partit.
Le tour était fait quant à l'acte de mariage.
Restait le contrat.
Ce fut encore M. de Breteuil qui fut chargé de cette négociation difficile.
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Lg labcllioii qui avait passé l'acte était luorl depuis vini^l ans, on fit venir son successeur, on lui laissa l'option entre une somme de 50 mille livres ou une i)i'ison perpétuelle.
Le notaire n'hésita pas, il remit la mimite à M. de Breteuil qui la joignit à l'acte de l'état civil. Les deux pièces furent aussitôt envoyées à Dubois qui les anéantit.
Enfin, pour ne laisser aucune inquiétude au nouvel archevêque, M. de Breteuil envoya chercher madame Dubois, et dans les termes qu'il avait employés vis-à-vis du notaire, il lui laissa l'option toujours d'une somme de cinquante mille livres ou d'une prison perpétuelle. Elle prit les cinquante mille francs et promit de garder, pour l'avenir, le même secret qu'elle avait gardé dans le passé.
Tout était donc arrangé pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles , comme devait dire plus tard Voltaire.
L'abbé se préoccupa de recevoir les ordres.
On s'adressa au cardinal de Noailles. ]Mais sans hauteur, sans affectation, sans scandale, le cardinal refusa purement et simplement , sans que ni promesses ni menaces pussent le déterminer à revenir sur ce refus.
On s'adressa alors à M. de Besons, frère du maréchal, qui, de l'archevêché de Bordeaux avait été transféré à celui de Rouen; celui-ci y mit plus de complaisance que M. le cardinal de Noailles et donna les permissions nécessaires pour que Dubois reçût les ordres dans le grand vicariat de Pon toise qui appartient au diocèse de Rouen.
Dubois, sous prétexte des affaires importantes dont il était chargé, s'était fait donner un bref, pour recevoir à la fois tous les ordres. Il alla donc un matin dans une église paroissiale du grand vicariat de Pontoise, où M. l'évêque de Nantes, ainsi qu'il s'y était engagé, lui conféra, dans la même messe-basse, le sous-diaconat, le diaconat et la prêtrise. A cette occasion le régent lui fit cadeau d'un anneau pastoral qui valait plus de cent mille livres.
Puis il le nomma plénipotentiaire au congrès de Cambray avec MM. de Morville et de Saint-Contest.
LA RlÎGlîNCTï
CIlAPlTRi: XII
E syslcnic renversé et Law en fuite, il fallait songera remettre les choses dans l'élal où elles étaient auparavant.
La première chose qui fut faite, fut cl' ért\ riger une chambre de justice, chargée d'un ^^ travail à peu près pareil à celui qui avait déjà été fait sur les traitants, au commencement de la Piégence.
L'investigation devait porter sur 5 ou GOO millions d'actions qui, disait-on, avaient été émises sans autorisation royale.
En attendant que cette chambre fonctionnât, une première satistiiction fut donnée au peuple.
Les meubles de Law furent vendus à la criée publique , et ses terres confisquées : Il en avait quatorze de titrées.
Le 26 janvier 1721, parut un arrêt qui ordonnait un visa général de tous les effets de banque émis depuis un an. Les propriétaires de ces effets étaient obligés de déclarer de qui ils les tenaient et à quel prix ils les avaient achetés.
11 se fit alors d'effrayantes découvertes. La fortune de M. Leblanc montait à 17 millions ; celle de M. de la Paye à 18; celle de M. de Farges à 20 ; celle de M. de Verrue à 28 ; enfin , celle de M. de Chaumont à 127.
Les hommes d'état considérables poursuivis à cette occasion , furent le secrétaire Leblanc, le comte et le chevalier de Belle-Isle, fils et petit-fils de Fouquet, et un sieur Moreau de Séchelles.
En outre, d'Argeuson y avait perdu sa place de chancelier, rendue à d'Aguesseau, homme essentiellement populaire.
Il est vrai que sa disgrâce fut accompagnée de toutes sortes de distinctions : on lui conserva le titre de garde-des-sceaux , il eut la liberté de venir aux conseils quand il voudrait , il resta l'ami et le conseiller du duc d'Orléans.
Mais, quelque soin que l'on prît d'adoucir la disgrâce de l'ex-
chancelier, ce n'était pas moins une disgrik'C, d'Argenson on fut prolondémeut affecté, si profondément qu'il en tomba malade, traîna pendant un an, et mourut enfin le 8 avril 17'il.
La mort du pape Clément XI, auteur de la bulle Unigenilus, avait précédé de quelques jours celle de M. d'Argenson.
Le 18 mai suivant, le cardinal Conti fut élu comme son successeur et prit le nom d'Innocent XIII.
La mort de Clément XI arrêta court les poursuites faites contre Albéroni, auquel, sur les demandes du roi et de la reine d'Espagne, on voulait ôter le chapeau. Un tribunal de cardinaux avait été établi pour juger cette affaire, mais le tribunal, par esprit de corps, avait résolu de traîner l'affaire en longueur, espérant que Clément XI, qui avait vingt ans de pontificat, mourrait avant que le jugement ne fût rendu. Il arriva, selon les prévisions du tribunal, et non-seulement Albéroni se trouva débarrassé d'un procès, dont trois ennemis terribles, le roi, la reine d'Espagne et le pape, poursuivaient le résultat ; mais il fut encore invité , par ceux qui avaient été ses juges, à siéger au conclave, attendu qu'il était toujours cardinal, et que son absence pouvait amener une protestation, et même pouvait invalider la nomination du nouveau pape.
Ce nouveau pape, la France désirait que ce fût le cardinal Conti.
Dubois ne comptait pas s'arrêter à l'archevêché de Cambray, il lui fallait le chapeau de cardinal , et encore , au-delà du chapeau de cardinal, entrevoyait-il la tiare.
Deux affidés à lui négociaient le chapeau à Rome ; l'un des deux étaient le jésuite Lalïitteau, évêque de Sisteron ; l'autre était l'abbé de Tencin.
Mais, quelques instances qu'ils déployassent, on trouvait dans Clément XI une sourde opposition qui faisait croire que la négociation serait plus difficile qu'on ne l'avait jugée d'abord. En conséquence, Dubois proposa au cardinal de Rohan d'aller presser sa promotion à Rome, lui promettant en échange le])remier ministère vacant à son retour. Le cardinal de Rohan se disposait à partir quand on apprit la mort de Clément XI. La mission du cardinal de Rohan fut maintenue, seulement, elle doubla d'importance, le cardinal partit dans le double but de faire nommer Conti pape et Dubois cardinal.
Le cardinal de Rohan avait un crédit illimité.
Chaque cardinal a ledroitde prendre un conclaviste, le cardinal
Xll^ L\ RÉGENCE
prit T(Micin qui, avant de s'cnformcr avec lui, passa un traité avec le cardinal Conti.
Le cardinal serait élu pape, grâce à l'inHucucc de la France, et le pape ferait Dubois cardinal.
Ce traité fait, les lettres échangées, Tencin et le cardinal de Rolian furent enfermés dans le palais de l'élection.
LallUteau resta dehors pour recevoir les lettres de Dubois.
On sait la rigueur de la captivité pour les membres du conclave ; mais cette rigueur s'adoucit devant les millions apportés par le cardinal de Rohan. Le 5 mai, le jésuite Lallitteau écrivait à Dubois que malgré la prétendue impénétrabilité du conclave, il y entrait toutes les nuits au moyen d'une finisse clé et pénétrait jusqu'au cardinal de Rohan et jusqu'à Tencin, quoiqu'il fallût pour parvenir jusqu'à eux traverser cinq corps-de-garde.
Le 8 mai, Conti fut élu pape et s'imposa le nom d'Innocent XI IL
Le procès d'Albéroni était terminé par cette élection. Innocent XIII n'avait pas, pour poursuivre Albéroni, les mêmes motifs que Clément XL Albéroni au lieu d'être dépouillé de la pourpre et de subir l'exil, ce qui lui fût probablement arrivé si Clément XI eût vécu , Albéroni loua dans Rome un magnifique palais, s'y installa avec une dépense et une hauteur que soutenaient les millions qu'il avait mis de côté pendant le temps de sa grandeur en Espapagne. Là, il vit mourir, l'un après l'autre, le cardinal del Gindice et la princesse des Ursins, ses ennemis, habitant Rome comme lui. Nommé légat de Ferrare , Albéroni mourut honoré de ce titre à l'âge de 90 ou de 92 ans.
Revenons au cardinal de Conti, c'est-à-dire au nouveau pape.
Il avait 66 ans, etili ans de cardinalat. Il avait été nonce en Suisse, en Espagne et en Portugal ; enfin il était issu d'une des quatre premières maisons de Rome, et marchait de pair avec les Ursins, les Colonne et lesSavelli. C'était un homme doux, bon, timide, qui aimait fort la maison dont il était sorti, et chez lequel le rang avait bien fait de suppléer au mérite.
Le doute où il avait été de ce mérite insuffisant pour le porter au pontificat, lui avait fait passer avec Tencin le marché que nous avons dit et qui maintenant lui était une chaîne.
La lutte fut longue, elle dura du 18 mai au 16 juillet. Conti, élu pape, y regardait à deux fois d'inaugurer son pouvoir pontifical par une pareille simonie, mais son traité à la main, Tencin le força de tenir sa parole. Une bibliothèque de douze mille écus que dési-
rait le pape, et qui lui fut oflertc au nom de Dubois, leva les derniers scrupules de Sa Saiiilelé.
Le IG juillet, au grand scandale de la chrétienté, Dubois fut nommé cardinal.
Ce futl'abbé Passcrini, aumônier du pape, qui apporta la barrette.
On s'occupait fort de celte promotion , les jeux de mots et les quolibets pleuvaient autour du nouveau cardinal quand un événement inattendu, qui évoquait tout à coup loutesles vieilles calomnies répandues autrefois contre le régent, fit tressaillir la France.
Le 31 du mois de juillet, le roi qui s'était endormi jouissant d'une santé parfaite, se réveilla avec un grand mal de tête et de gorge, un frisson survint, et vers trois heures de l'après-midi , le mal de tête et de gorge ayant augmenté, l'enfant, qui s'était levé pendant deux heures, fut obligé de se remettre au lit.
La nuit fut mauvaise : à deux heures du matin, il y eut un redoublement assez fort, la consternation se répandit aussitôt dans le palais, et du palais dans la ville.
Vers midi, M. de Saint-Simon , qui avait ses grandes entrées à la cour, pénétra jusqu'à la chambre du roi, elle était vide, M. le duc d'Orléans seul était assis au coin de la cheminée et fort triste.
En ce moment Boulduc, un des apothicaires du roi , entra avec un breuvage , madame de la Ferté , sœur de madame la duchesse de Ventadour, gouvernante du roi, le suivit. En apercevant M. de Saint-Simon qui lui cachait le régent :
— Ah ! monsieur le duc , s'écria-t-elle , le roi est empoisonné.
— Mais taisez-vous donc, Madame, répondit le duc de Saint- Simon.
— Je vous dis qu'il est empoisonné, répliqua-t-elle. Saint-Simon alla à elle.
— Ce que vous dites-] à est horrible. Madame, dit-il; taisez-vous. Et comme dans ce mouvement qu'il avait fait, il avait démasqué
le régent elle se tut.
Quant au duc d'Orléans, il se contenta de hausser les épaules en échangeant un regard avec Saint-Simon et Boulduc.
Le troisième jour, la tête du jeune roi commença de s'embarrasser, et les médecins commencèrent à la perdre eux-mêmes. Hclvétius, le plus jeune de tous, qui fut depuis le médecin de la reine, et le père du fameux Helvélius , proposa alors une saignée aux pieds; mais tous les médecins se récrièrent, et Maréchal, premier
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n,e«ro, o,aie„l présen.s à la ^^^2^^<X^«' ^1«pas voir plus d'unanimité parmi ces hommes qu
leurs mains la vie du roi. Dumoulin ,
On appela des modocins de la ville, c tlaiont
S " c,«el<l"es instanls do disoussion . ceux-ci furent ramenés à l'avis d'IIclvétms.
Mais les médecins du roi tinrent bon.
^Messieurs, dit alors Ilelvé.ins <^[:;;^^^^XZ^^ „,„jen de faire prévaloir son opm.on, ••^'P«""^Yn ;U„„di,.e,H les dc\a vie du roi si on ne le --8'- '>--«; ,^ ^,^,
'^^r;::::t:ne tS^^^^^^^ <- ^^ vol. du cé.bre médodu,
que M. le régent prit la parole et dit :
Faites monsieur Helvélius. ,
ûs rùSs médecins se retirèrent; Ilelvétius resté senl sai.ua
'" te heure après, la fièvo diminua; lo soir, le danger avait disp.i eue sur endemain do la saignée le ro. se leva, paiu, ti ic ...ktosso la nUis profonde, éclata
raris, .,ni était tombe «^ ^ », ' ^f^ , /.anslutes les églises : ?r eWTi^n,':— ont sauvé, alla remercier Dion de sa g^Iri^on à Not;e-Damo et à Sainte-Geuev.eve. T ■> SMnt-Louis arriva sur ces entrefaites.
LA RIÎGENCI3 117
Carrousel pleines de monde, les loits jonchés de curieux, il mena le roi au balcon. Aussitôt, cette innombrable Ibule jjoussa le cri de : vive le roi, qui s'étendit dans les rues et sur les places en une acclamation universelle.
— Sire, dit alors M. de Vllleroy à Louis XY, vous voyez tout ce monde, tout ce peuple, toute cette foule, tout cela vous appartient, tout cela est à vous, vous en être le maître, vous pouvez en faire tout ce que vous voudrez.
Hélas ! ces imprudentes paroles de son gouverneur ne se gravèrent que trop bien dans l'esprit du jeune prince. De ce peuple qui criait vive le roi en 1721, il avait fait un peuple qui, 72 ans après, criait vive la guillotine.
Pendant ce temps, on faisait à Londres, sur des condamnés à mort l'expérience de l'inoculation. Cinq furent inoculés et tous les cinq échappèrent à la mort.
De son côté, M. de Maulevrier, envoyé à Madrid pour porter le cordon bleu au dernier infant d'Espagne, et pour négocier le mariage du roi avec l'infante, et celui du prince des Asturies avec mademoiselle de Montpensier, n'avait pas perdu de temps.
Le \li septembre tout était décidé, cl une lettre du roi Philippe V au roi Louis XV était arrivée, qui annonçait non-seulement le consentement de Sa Majesté Catholique à celte alliance, maisencorela joie qu'elle en éprouvait.
JlS LA Rl'GENCE
Rcsiail à annoncer le mariage au roi, à (|ni on n'en avail pas encore louelié le moindre mot, el qui, malgré ses onze ans, ne sérail pcul-èlrc pas disposé à épouser une petite fdlc de trois.
On choisit un jour du conseil de régence , afin que la nouvelle annoncée au roi, le fut presque en même temps au conseil et qu'il n'y eût plus à revenir là-dessus.
Il fidlait surtout, dans cette négociation, se défier de M. de Yilleroy,qui, ennemi déclaré du régent, ferait sans doute son possible pour imprimer au roi de la répugnance contre la petite infante.
Aussi le régent commença-t-il par s'assurer deux auxiliaires : Le premier, dans M. le Duc surintendant de l'éducation royale.
Le second, dans M. de Fréjus, précepteur du roi.
M. le Duc reçut sa confidence à merveille et approuva fort Talliance.
L'évèque de Fréjus fut plus froid. Il objecta l'âge de l'infante qui faisait de ce mariage un acte dérisoire. Mais cependant il dit qu'il ne croyait pas que le roi résistât, promit de se trouver là quand on ferait la proposition au roi, et s'engagea à user de toute son influence sur le jeune prince pour le décider à seconder les vues du régent.
La communication fut remise au lendemain.
A l'heure convenue, le régent se présenta chez le roi; mais dans les antichambres, son premier soin kd de demander si M. de Fréjus était près de son élève.
Contrairement à sa promesse, M. de Fréjus était absent. Le régent l'envoya chercher, bien décidé à n'entrer chez le roicioe lorsque le précepteur serait arrivé. Un instant après il le vit accourir comme un homme qui, s'étant trompé sur l'heure , s'empresse de réparer son erreur. Le régent entra aussitôt avec M. de Fréjus, et trouva près du roi M. le Duc, le maréchal de Villeroy et le cardinal Dubois.
Alors le régent, de l'air le plus gracieux qu'il put prendre , annonça au roi la grande nouvelle, vantant les avantages de l'alliance et suppliant Sa Majesté d'y donner son consentement. Mais le roi surpris garda le silence, son cœur se gonfla et ses yeux devinrent humides. Le régent avait les yeux fixés sur l'évoque, car il sentait bien que c'était de lui que tout allait dépendre. L'évèque tint sa promesse et insista, après le régent, sur la nécessité que le roi tînt les engagements pris en son nom, ce que voyant le maréchal, il se mit à presser le roi de son côté, disant :
LA RliGENCE 519
— Allons, Slrc, il faut faire la chose de bonne grâce.
Mais aucune instance ne pouvait rompre le silence obstiné du roi. M. de Fréjus lui parla tout bas, l'cxliorlant avec tendresse à ne point dliïérer de venir au conseil déclarer son consentement. Mais le roi demeura, non-seulement silencieux, mais immobile. Cependant, sans doute à la fin, fit-il un geste, un signe, un mouvement, car M. de Fréjus dit :
— Monseigneur, Sa Majesté ira au conseil , mais il lui faut un peu de temps pour s'y disposer.
Le régent s'inclina, répondit qu'il était fait pour attendre le bon plaisir du roi, et fit signe à Dubois et à M. le Duc de le suivre.
En effet une demi-heure après, le roi entra au conseil, et sur la lecture qui lui fut faite de la lettre de Philippe V, déclara quil donnait avec plaisir son consentement à ce mariage.
11 approuvait en même temps le mariage de mademoiselle de Montpensier avec le prince des Asturies.
Les ennemis les plus acharnés du régent furent étourdis de ce coup inattendu. Par un chef-d'œuvre de politique, le duc d'Orléans, non-seulement devenait l'allié le plus proche de celui qui un an auparavant demandait sa tête, mais sa fille mettait le pied sur les marches du trône d'Espagne.
Aussitôt ce double mariage approuvé par le roi, M. le duc de Saint-Simon fut nommé ambassadeur en Espagne pour aller faire la demande officielle de l'infante. Madame de Ventadour fut nommée sa gouvernante et chargée d'aller la prendre à Madrid et de l'amener à Paris. Enfin, le duc d'Ossuna et le marquis de La Fare, se croisèrent à Bayonne, l'un venant présenter les compliments de Philipi)e V à Louis XV, l'autre allant présettter les compliments de Louis XV à Philippe V.
Pendant que l'aristocratie était toute à ces événements, le peuple-et la bourgeoisie avaient aussi leur spectacle :
On leur rouait Cartouche en Grève.
Emprisonné au Chruelet, d'abord, puis conduit à la Conciergerie, Cartouche fut jugé et condamné le 26 novembre 1721 , le 27 on l'appliqua à la question qu'il souffrit sans rien avouer, le 28, il fut conduit à l'échafaud.
Arrivé sur la place de Grève, Cartouche qui n'avait fait aucune révélation, dans la conviction que sescomplices feraientau dernier moment une tentative pour le délivrer, Cartouche fouilla du regard la foule, les ruelles des rues, les portes des allées, et n'ayant rien
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vu tic ce qu'il espérait voir, mais seulement l'écliafaud terrible domiiianl loule celle population avide de son su])plice; Carlouclie, au inonieul où le bourreau lui mellaii la main sur l'épaule, l'arrèla l)ar celle parole :
J'ai des révélations à faire.
On s'empressa de conduire Cartouclie à l'ITcMel-de-Ville, el là, outre l'aveu de ses crimes qu'il n'avait jamais l'ail, el qu'il (il, (lartouche dénonça trois cent soixante-dix personnes, dont cent trentequatre femmes.
A l'instant même, des ordres furent donnés, et comme Cartouche avail, en dénonçant ses complices, indiqué les repaires où ils étaient cachés ; ils furent arrêtés presque tous et conduits sur riieurc à l'Hotel-de-Yille.
Là, Cartouche les attendait plutôt pareil à un juge qu'à un condamné.
Ils s'approchèrent pfdes et suppliants.
— Écoutez-moi, un tel, un tel, dit Cartouche en les nommant chacun par son nom. Voici quelle a été ma conduite en vers vous, je vous ai enrichis et soutenus tant que j'ai été libre. Prisonnier, j'ai subi une torture douloureuse, sans vouloir rien avouer, selon le serment que nous nous étions faits les uns aux autres. Enfin je suis monté sur l'échafaud, confiant en vos promesses ; vous, au contraire, voici quelle a été votre conduite envers moi. L'un d'entre vous m'a vendu; vous vous êtes cachés lors de mon arrestation, et le jour fixé pour mon exécution, vous m'avez abandonné. A mon tour je vous dénonce, nous voilà quittes. Quant à ceux qui matériellement n'ont pu me secourir, je les absous et ne les dénonce pas. Ceux-là j'en suis sûr, me vengeront assez.
11 était tard, Cartouche fut reconduit à sa prison et le supplice remis au lendemain.
Le lendemain, Cartouche fut rompu vif de onze coups de barre de fer; un des archers alors, au lieu de le laisser souflrir sur la roue, comme l'enjoignait l'arrêt, un des archers se glissa sous l'échafaud, et passant sa main par les interstices des planches, attira la corde qui attachait le cou du patient, la serra et l'étrangla.
Ce fut l'événement important qui termina l'année 1721.