LA REGE\CE
porlaiU des torches de poix résine, firent un cercle autour de Téchafaud.
Prcsqu'en même temps , les quatre condamnés parurent; c'étaient quatre beaux jeunes gens , ayant cent quarante ans à eux quatre.
lis étaient calmes, fermes et doux à la fois.
Cependant, quand on coupa leurs beaux cheveux , cet antique signe de la liberté franque qui, de nosjours, s'est encore conservé en Bretagne intact, ils frémirent.
Montlouîs, le plus jeune de tous, versa une larme ; il faisait tout bas au bourreau la prière de porter à sa mère cette crinière fauve comme celle d'un lion.
A minuit , tous quatre avaient reçu en souriant le baiser de la mort.
Beaucoup restèrent en prison ; plus encore gagnèrent l'Espagne, et ceux-là c'étaient les plus malheureux. Ceux auxquels on avait tranché la tête, dormaient dans la tombe paternelle, ceux qu'on avait fait captifs, voyaient à travers les barreaux de la prison, le ciel de la patrie ; mais les exilés !
« On les voit, écrit en 172/i , le maréchal de Tessé, errer dans les rues de Madrid, avec une figure à faire croire qu'ils ne feront pas révolter la Bretagne, »
Encore aujourd'hui, au fond de la Bretagne, à Saint-Malo, cet antre de pirates si fatal à l'Angleterre, à Lorient, à Villeneuve, à Brest, où finit la terre, finis terrœ, légués par leurs pères aux enfants, on voit dans les plus pauvres chaumières les portraits de du Couëdic, de Talhouet, de Pontcalec et de Montlouis, et lorsque vous demandez à vos hôtes les maîtres de ces chaumières, quels sont ces hommes dont ils conservent si religieusement l'image ; dans leur ignorance pleine de foi, les uns vous répondent : — ce sont des saints; les autres, — ce sont des martyrs.
Cependant, ce moment tant prédit de la chute du système était arrivé. Les actions du Mississipi , du Sud et du Sénégal , créées à cinq cents livres, étaient montées jusqu'à quatorze et quinze mille livres. Chacun comprenait qu'une nouvelle progression était impossible, que le maintien des actions à ce taux était improbable, et que le discrédit était prochain.
On a vu l'édit prononcé dans le courant de l'année 1719, qui ordonnait à tout propriétaire d'une somme en numéraire dépas-
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sanl 500 livres, do porlor celte soiiinie à la jjauqiio poiii- la tro-
(|uer contre du papier.
L'édit avait bien été rendu , mais Tédil avait été mal evéciité. On comptait sur une rentrée d'un milliard , les versements ne montèrent pas à vingt millions. Dès lors, non seulement l'argent ne se trouve plus en balance avec rémission des billets, mais l'émission dépassait des deux tiers toutes les espèces d'or et d'argent qui se trouvaient dans le royaume.
Enfin, le "li mai, jour mortel, un édit parut qui ordonnait la réduction des billets de banque et des actions de la Compagnie. Cette réduction devait avoir lieu graduellement, mois par mois, jusqu'au 1" janvier 1721 , époque à laquelle les billets se trouveraient réduits à la moitié de la valeur qu'ils avaient le jour où l'édit avait été rendu.
A partir de ce moment, le système fut ruiné. On eut beau, le 22, révoquer par un autre édit, l'édit du 21 , les actions étaient discréditées, et leur cluite fut plus rapide encore que leur élévation.
On comprend la consternation que ces deux édits répandirent dans Paris. Le premier discréditait les actions , le second maintenait dans le commerce un papier discrédité. Ce fut un coup porté à toutes les fortunes, à part quelques hommes sages qui avaient enfoui leur or dans leurs caves, le papier monnaie avait pénétré partout. La valeur fictive de ce papier avait monté par la hausse des actions jusqu'à six milliards; mais le chiffre réel de l'émission avait monté à deux milliards six cent millions, somme énorme. Ce fut par toute la France une de ces secousses comme on en éprouve dans les tremblements de terre. La stupéfaction dont chacun avait été frappé , se convertit en rage. Partout on afficha des placards séditieux. Paris fut près de se soulever.
Le duc d'Orléans, avec ce courage téméraire dont il avait donné tant de preuves dans la vie publique, dans la vie privée et sur les champs de batailles , le duc , disons-nous , riait fort de tous ces mouvements populaires qui épouvantaient Law au dernier point.
Aussi Law, qui s'était réfugié au Palais-Fioyal , se hàla-t-il de donner sa démission de contrôleur-général des finances. Il voulait fuir à l'instant même et. (juittantla France, disparaître de l'horizon financier et politique.
Le régent, que ses terreurs amusaient fort, lui donna des gardes ([ui, tout en ayant mission de le protéger contre le peuple, avaient en même temps Tordre de s'opposer à sa fuite.
LA niÎGENCE 108
Fjifin le 10 (l(''c(Mii])ro, npiès avoii* coiUlimé à proiulro part à toulcs les opéra lions liiiaiicièivs qui s'cxcculèrculeuUe k; mois de mai et la fin de raiinéc, Law quilla le Ihéalrc de ses exploits cts(î réfugia dans une de ses terres située à trois ou quatre lieues de Paris.
Mais ne se croyant plus en sûrelé bientôt dans celle espèce d'exil, après avoir quitté Paris, il voulut quitter la l'rancc; par malheur, à V^alenciennes une dernière (erreur l'attendait. Le gouverneur de la province, le fils du garde-des-sceaux, le marquis d'Argcnson le fit arrêter, le retint deux fois vingt-quatre heures, et ne le relâcha que sur un ordre formel du régent.
De Valenciennes, Law se rendit à Bruxelles; puis de là à Venise où il mourut. 11 avait laissé à Paris des dettes énormes que sa femme paya.
Pendant la première période de l'année , quelques événements que nous avons passés sous silence, pom' nous occuper de la chute du système et de son auteur, s'étaient accomplis.
A peine la paix conclue entre la France et l'Espagne, à la suite de la disgrâce d'Albéroni, M. de Maulevrier, nommé ambassadeur par le roi Louis XV, était parti pour se rendre à Madrid, portant le cordon bleu au dernier infant d'Espagne, et chargé de négocier le double mariage du roi avec l'inûinte, et celui de mademoiselle de Montpensicr, fille du régent , avec le prince des Asturies.
Le 18 février, le roi était entré au conseil de régence , la première séance l'ennuya fort. Au retour, il déclara à son précepteur, M. de Fleury, qu'il n'y voulait plus retourner.
— Prenez garde, Sire, répondit le précepteur au roi, si vous ne voulez pas apprendre les affaires publiques, vous resterez ignorant, et si vous avez jamais un dauphin plus instruit que vous, il pourra bien prendre votre place et se contenter de vous faire une pension.
— La pension scra-t-elle bien forte? demanda le roi.
Enfin, par une belle journée de mai, la vigie de Notre-Dame-dela-Garde avait signalé un navire. Ce navire, capitaine Château, portait le nom du Grand Saint- Antoine.
11 était parti de Sidon avec patente nette le 31 janvier. Il avait grand besoin de se ravitailler, car à Cagliari, ayant voulu faire de l'eau et prendre quelques provisions, il avait été reçu à coups de canon par le gouverneur de l'île , lequel avait vu dans un rêve la peste s'abattre sur la Sardaigne , et décimer la population. Deux hommes étaient morts pendant la traversée. Un troisième mourut
10/i LA RÉGENCE
le jour niônio do rarrivéo. Le bâtiment onlro on (luaranlaino à Pomègiie. Le surlendemain de Tenlrée en quaranlaine, le chirurgien qui avait soigné les malades, tomba malade lui-même et mourut à son tour.
Le bruit de cette singulière mortalité commençait à se répandre dans la ville, et à y inspirer une vague terreur, lorsqu'un des chirurgiens de la ville vint déclarer qu'il traitait à la place du Linche un marin qui avait tous les symptômes de la peste Orientale. Le soir le marin était mort. La peste était à Marseille.
Le 10 août, jour de la lèle de Saint-Rocli, sept cents personnes mouraient de la contagion, et deux médecins, par ordre du régent, partaient poiu' aller étudier le fléau, qui ayant déjà mis un pied à Aix, pouvait bien un jour ou l'autre venir jusqu'à Paris.
Ces deux parlementaires envoyés à la mort étaient les docteurs Lemoine et Bailly.
11 suflit de prononcer un nom pour faire l'éloge de ce nom, M. de Belzunce. Mais il est d'autres noms aussi que les habitants de Marseille conservent dans leurs cœurs, et qu'ils répétaient encore à la Tète séculaire qui consacre la disparition de la peste. C'est celui du chevalier Rose, qui, au milieu des cadavres, un jour où quatre mille personnes tombèrent comme frappées de la foudre, calme, son bâton de commandement à la main, faisait enlever les morts par les galériens d'Alger et de Tunis aux visages bronzés et aux cheveux ras, partageant les dangers de ces hommes qu'on ne regardait pas comme des hommes.
Ce sont ceux des échevinsMoustier, Dieudé, Audemar, Pichatté de Croissante, Estelle, et du bailly de Langeron.
Nous allions dire, ce sont ceux des capucins qui se sacrifièrent pour porter du secours aux malades, et pour enterrer les morts , mais les capucins n'ont pas de nom, et l'on dit seulement à Marseille. « Au commencement de la peste, il y avait à Marseille deux cent soixante-dix moines de l'ordre de Saint-François , à la fin de la peste il en restait trois. »
Quelque chose de pareil arriva après la bataille d'Eylau. L'empereur donna au colonel d'un régiment qui avait fait des merveilles, douze croix de la Légion-d'Houneur, à distribuer à sa volonté.
Le colonel les prit d'un air embarrassé.
— Eh bien l demanda Napoléon, qu'avez-vous ? — Sire, répondit le colonel , j'ai que Votre Majesté me donne douze croix , et qu'il ne me reste que six hommes.
L\ RliGENCE