‹ La régence et Louis QuinzeChapitre 28 sur 72 · I-OLIS W · texte numérisé non relu

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Jusqu'aux portos de Berlin tout alla bien, mais aux portes de la capitale de la Prusse eonimenea un loiii,^ interrogatoire dont le marchand et son homme de confiance sortirent à leur honneur.

A Francfort, sur l'Oder, ils trouvèrent le neveu du marquis de Monti, ambassadem- de France, ils montèrent dans sa voiture où, pour tromper les espions, le roi ne prit que la quatrième place. Enfin, le 8 septembre, le roi entrait dans Varsovie.

L'élection qui devait avoir lieu le 25 août, avait été remise au 11 septembre. Stanislas arrivait donc à temps pour se montrer au peuple et lutter de sa personne.

Le 10, il monta à cheval, parcourut Varsovie dans tous les sens, au bruit des acclamalions universelles.

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Le 11, on recueillit les suffrages, tous furent pour Stanislas.

Le prince Wieznowiski, chancelier de Lithuanie , protesta seul contre cette unanimité en se retirant de l'assemblée et entraînant avec lui quelques mécontents. Le même jour le primat eût pu proclamer Stanislas roi, mais il avait espéré ramener le chancelier de Lithuanie qui persista dans sa retraite, ce qui fut cause que Stanislas ne fut proclamé que le surlendemain.

Mais ce qu'avait prévu Stanislas arriva.

Une armée russe marchait contre Varsovie pour annuler l'élection. Les cent mille Polonais qui s'étaient réunis pour faire Stanislas roi, s'étaient retirés dans leurs provinces respectives. L'armée polonaise était faible et désorganisée. Le secours promis par

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Louis \V ifarrivail pas. Les partisans de Slaiiislas ne riiuilaicMil pas moins à tenir bon , lui disant ([uMl n'était besoin que d'une chose pour réussir, c'est-à-dire de gagner du temps. Ou jeta les yeu\ sur les diflV'renles |)la('es Corles ((ui pouvaient ollVir un asile au roi et le choix s'arrèla sur la ville de DanlzicU, cité libre,se gouvernant elle-même, sous la proleclion du roi de Pologne.

Le 2 octobre, le roi Stanislas fit en conséquence son entrée à Danlzick. accompagné du primat, de l'ambassadeur de France et du comte Poniatowski, ((ue suivaient quelques seigneurs polonais.

Pendant ce temps les Paisses entraient en Pologne, et dans le faubourg de Praga même , à la suite de la déclaration du général de Lacy, commandant les troupes russes, et réclamant au nom de la czarine l'élection du prince Auguste, le prince Auguste fut élu. La nouvelle de cette élection n'étonna pas Stanislas.

— Je l'avais bien dit, murmura-t-il en levant les épaules, lui aussi éprouvera bientôt la fidélité de ceux qui l'ont nommé.

Et il proposa aux habitants de Dantzick de quitter leur ville et de leur rendre leur parole. Mais ceux-ci s'opposèrent au départ du roi.

L'armée russe marcha donc sur Dantzick, et le 20 février 1754 le siège commença.

Une grande question européenne se débattait en dehors de la (jucstion privée. Le roi Stanislas représentait la nationalité polonaise. Le prince Auguste représentait rinfluence russe et allemande. La nomination du prince Auguste, c'était le futur démembrement de la Pologne.

La France n'avait pas pris à l'aventure et sans réflexion le parti .du roi Stanislas. 11 lui fallait, dans ses intérêts communs avec l'Espagne, ruiner la puissance de l'Autriche en Italie. Il lui fallait opposer une digue à l'empire russe menaçant dès cette époque de déborder sur l'Europe. Cette digue c'était la Suède, la Pologne et la Prusse. La Suède et la Prusse promirent la neutralité. Stanislas, roi de Pologne, continuait la politique de Charles ÏX et de Louis XIV. De Charles IX, soutenant l'élection de Henri III ; de Louis XIV, soutenant l'élection du prince de Conti. Stanislas à Varsovie surveillait à la fois Pétersbourg et Vienne. %

Voilà quelles considérations avaient entraîné la France dans cette guerre, bien entreprise, mal soutenue.

Mal sonteniie surtout par celui qui atait le principal inlérèt à la soutenir, c'est-à-dire par Stanislas.

En se mettant à la tète de l'année, toute désorganisée qu'elle était, en appelant les Polonais aux armes au nom de la nationalité polonaise, le roi Stanislas pouvait réunir cinquante mille hommes. Avec ses cinquante mille liommes, il pouvait tenir tête aux Russes, garder sa capitale, attendre le secours de la l'rance, et s'il tombait, tomber du moins en combattant.

Mais Stanislas avait plus de cinquante ans; Stanislas n'avait jamais été un homme énergique. Il couvrit sa faiblesse du manteau de la philanthropie, et déclara : qu'il ne voulait ni s'assurer une couronne aux dépens de la vie de ses sujets, ni se mettre dans le cas d'avoir marqué son avènement au trône par l'elTusion de leur sang. C'était répondre en prêtre et non en soldat.

Stanislas s'était donc retiré, comme nous l'avons dit, àDanlzick, pour y attendre les secours de la Franco.

Le comte de Munich était venu joindre M. de Lacy avec un renfort de dix mille hommes ; il prit le commandement du siège.

Dantzick fut complètement investi, et le bombardement commença. La famine se fit bientôt sentir.

Mais la France avait promis un secours ; la France n'avait pas encore pris l'habitude de manquer à sa parole. Les assiégés attendirent ce secours avec confiance.

Enfin, le drapeau blanc parut à l'horizon ; mais toutes les batteries de la côte étaient au pouvoir des Russes. M. de La Motte, qui commandait la flotte, n'osa s'exposer à une destruction à peu près certaine. Le cas qui se présentait était d'ailleurs prévu ; dans ce cas, la flotte devait s'arrêter à Copenhague et s'entendre sur ce qn'il y avait à faire avec M. de Plelo , ambassadeur de France en Danemarck.

Louis- Robert -Hippoly te de Brèhan, comte de Plelo, était de cette belle et noble race bretonne qui ne marchande jamais avec l'honneur. C'était un jeune homme de trente-quatre ans, poète, savant et diplomate à la fois, qui avait fait imprimer des recherches astronomiques dans le Recueil de L'Académie royale des Sciences, et des poésies légères dans le Portefeuille d'un Homme de (joût.

Il se fit communiquer par M. de La Motte, commandant de l'escadre, les instructions qu'il avait reçues de MM. de l-leury et de Maurepas. 11 y vit que s'il y avait moyen de garder Dantzick, il

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lallail loul l'aire pour y imrodnirc un promior secours (jui serait l)ienlùl suivi d'un second; (pie si Danlziciv élail pris, il ne lallail plus s'occuper (pie d'une chose, c'esl-à-dirc de sauver le roi Slanislas. Danlzick n'élait pas pris, donc il lallait y introduire le secours envoy(''. Ce secours se composait de quinze cents honunes. Avec ces (piinze cents hommes il s'agissait d'en atla(pier (]uarante mille et de passer.

Si on lit attentivement l'histoire de nos guerres, on verra que l'impossible est ce qui germe le plus facilement dans une tête Iranc'aise.

A l'aspect de la situation , M. de La Motte recula. Mais M. de Plelo prit tout sur lui, d(3clarant qu'il se chargeait, lui personnellement, de conduire les troupes françaises et de diriger le d()bar- ([uemenl. M. de La Motte rejeta toute responsal)ilit(3 sur l'ambassadeur et fit diriger la Hotte sur Dantzick. La flotte passa à travers un feu crois(3 et arriva à la rade de Dantzick.M. de Plelo débarqua, attaqua l'armée russe et tomba percé de coups. 11 avait prévu ce dénoùment, mais au nom de l'honneur français, il avait cru devoir tenter ce qui ne pouvait être accompli. M. de Plelo mort, la retraite se fit en bon ordre et la flotte revint à Copenhague.

Comme dans tous ses échecs militaires, la France avait eu dans celui-ci le côté brillant qui immortalise une défaite à l'égal d'une victoire.

Au moment même oii la flotte rentrait dans le port de Copenhague, le second secours d'hommes arrivait, grâce à ce second secours, on pouvait réunir deux mille hommes des régiments de Flandre et d'Artois. La situation de Dantzick ne fut point cachée aux officiers réunis en conseil de guerre pour qu'ils eussent à décider par eux-mêmes. Tous déclarèrent que partout oii les Français étaient deux mille, ils ne pouvaient reculer devant l'ennemi si nombreux qu'il fût ; si la flotte ne pouvait passer, on s'emparerait des forts à coups de mousquets. D'ailleurs on avait une mission sacrée à remplir, il fallait sauver la tête du roi Stanislas.

La flotte française reparut donc à l'embouchure de la Vistule ; mais celte fois, chose incroyable, elle passa à travers le feu croisé des batteries, et aux acclamations de la ville, elle entra voiles déployées dans le port de Dantzick.

Seulement il ne s'agissait plus de tenir contre les Puisses, mais de sauver le roi Stanislas, dont la tête était mise à prix.

Le roi était résolu de demeurer à Danlzick et de partager le sort

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de ses défenseurs, lorsque l'on apprit loul-à-coup que le forl de Weshcelmund venait de capituler. Cette capitulation obligea la ville de songer à la sienne , et le roi fut le preniier à rendre aux Dantziquois la parole qu'ils lui avaient donnée de s'ensevelir sous leurs murailles.

11 ne s'agissait plus pour le roi que de savoir coniniont il quitterait la ville, cernée de tous côtés par l'arniée Moscovite, etconiplétement inondée jusqu'à trois lieues aux environs.

Chacun alors forma pour le roi un projet de retraite , madame la comtesse Czapska, palatine de Poméranie, qui parlait l'allemand comme sa langue maternelle, se fiant à un homme qu'elle avait éprouvé et qui connaissait parfaitement le pays, lui ofl'rit de partager les risques de son voyage, de se travestir en paysanne et de le faire passer pour son mari.

Uu autre expédient avait encore été proposé, c'était de se mettre à la tête de cent hommes résolus et de laire une trouée à travers l'ennemi. La dilTiculté n'était pas de trouver les cent hommes, il s'en serait présenté mille; mais le moyen de tenter une pareille action dans un pays inondé et avec des lignes de circonvallation bouchant tous les passages. Ce projet fut donc abandonné comme l'autre.

Un troisième était proposé par le marquis de Monti , ambassadeur de France, et ce troisième paraissait le plus praticable : c'était de quitter Dantzick avec deux ou trois hommes sûrs et déguisés en paysans.

Dans le but d'adopter ce moyen , Stanislas se rendit chez l'ambassadeur, le dimanche 27 juin, sous le prétexte d'y passer une nuit tranquille en s'écartant des bombes qui commençaient à gagner le quartier qu'il habitait ; mais arrivé là , un de ces infimes accidents, qui se suspendent presque toujours au-dessus des grands projets et qui menacent de les faire manquer, se rencontra et faillit faire échouer celui du roi de Pologne.

Le marquis de Monti s'était procuré un costume de paysan tel qu'il convenait à la situation ; habit usé , chemise de grosse toile , bonnet des plus simples, bàlon d'une épine rude et polie , enfilée d'un cordon de cuir, mais restaient les bottes.

Donner au roi des bottes neuves c'était le dénoncer au premier œil observateur qui se fixerait sur lui. L'ambassadeur avait examiné avec attention tous les pieds qui passaient devant lui depuis deux jours,afin de faire un choix intelligent entre la botte neuve,

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<|iii poiivail (lônoiicor le roi. cl la hollo Iroj) nsôo (jiii poiivaîl le laisser dans rembarras, et il avait cru (|iriiii des olliciers de l;i garnison possédait une paire de boites tout à lait convenables à la situation.

Seulemoiit, comment et sous quel prétexte l'ambassadeur pouvait-il demander à roHicier de lui céder cette paire de bottes.

C'était une négociation devant laquelle la di|)lomalie du marquis de Monti, si babile qu'elle fût recula; il préféra corrompre le domesticpie de l'oflicier, lequel vola les boites de son maître et les apporta à l'ambassadeur.

Si étrange que fût le caprice d'un ambassadeur pour une vieille paire de bottes, le vol au moins répondait du secret.

Mais si ^1. de IMonti avait bien jugé du degré d'usure des bottes, il avait mal mesuré le j)ied de l'oflicier, roffîcier avait le pied petit, le roi avait le pied grand, de sorte que lorsque Stanislas voulut mettre les bottes de l'ofiTicier il lui fut impossible d'entrer dedans. M. de Monti fit alors apporter tontes les vieilles bottes de sa maison, une paire appartenant à son valet de chambre fit l'affaire. Ainsi, il était allé chercher bien loin ce qu'il avait sous sa main; ainsi, il avait été obligé de négocier un vol quand il n'avait qu'à réclamer son propre bien.

Le roi, complètement déguisé, ayant deux cents ducasenorsur lui, quitta la maison de l'ambassadeur, et à l'angle de la rue trouva le général Steinflicht qui l'attendait, déguisé comme lui ; tous deux allèrent alors prendre le major de la place. Ce major, qui était Suédois de naissance, s'était engagé à favoriser la retraite du roi et devait se trouver à certain endroit du rempart. Le major était à l'endroit désigné et attendait. An bas du rempart deux nacelles étaient amarrées , et dans ces nacelles se tenaient trois hommes , qui connaissant, à ce qu'ils prétendaient, le voisinage, s'étaient engagés à conduire le fugitif jusqu'à Marienwerder , qui était au roi de Prusse.

Au lieu de trois hommes , il y en avait quatre , mais ce n'était pas le moment de faire des questions , le roi accepta ce surcroît d'escorte.

A dix pas du fossé était un poste occupé par un sergent et quelques hommes. Ce sergent avait sans doute une consigne sévère, car Stanislas le vit deux ou trois fois coucher en joue le major qui voulait passer et faire passer les fugitifs sans donner d'explication. Deux ou trois fois môme le major poussé à bout mit , de son côté,

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la inain sur la gachcUe d'un j)islolel (ju'il tenait caché dans la poclie de sa veste, mais il rédéchit au bruit (jue ferait l'arme, au tumulte qui suivrait la moiM. du sergent, et il préléra lui tout avouer. Alors celui-ci exigea que le roi vînt lui parler à lui-même et se faire reconnaître. Le roi y consentit, le sergent s'inclina et ordonna à ses hommes de laisser passer Stanislas et sa suite.

Le major n'avait pas besoin d'aller plus avant, Stanislas le renvoya donc et monta dans la nacelle avec le général Slenllicht ; il commença de voguer ou plutôt de ramer à travers la campagne inondée , dans l'espoir de gagner la Vistule et de se trouver à la pointe du jour de l'autre cô(é du fleuve et par conséquent presque hors d'atteinte de l'ennemi.

Mais , après un quart de lieue à peine , les conducteurs du roi ayant rencontré une cabane située au milieu des marais, déclarèrent que, pour ce jour-là, il y avait assez de chemin de fait, qu'il était trop tard pour tenter le passage de la rivière , et qu'il fallait se décider à demeurer là le reste de la nuit et le jour suivant. Le roi eut beau faire des représentations, c'était un parti pris, il fallut céder. 11 descendit de sa nacelle et entra dans la maison.

Ce fut alors, qu'à la suite de cette première lutte qu'il venait d'avoir avec son escorte, Stanislas jeta un regard investigateur sur les hommes qui la composaient.

Le chef était un homme de trente à trente-cinq ans , affectant sur ses compagnons un air d'autorité qu'il prenait en toute occasion pour présenter les projets les plus extravagants, c'était à la fois le type de l'ignorance , de la sottise et de l'entêtement. Les deux autres appartenaient à cette classe vagabonde, moitié soldat, moitié bohème , qu'on appelle sznapans et dont nous donnerons une idée plus exacte en rappelant que de ce mot sznapan , nous avons fait chenapan ; eux connaissaient assez bien le pays, mais ils olfraient , à part cet instinct des animaux qui consiste à retrouver son chemin par la vue, l'ouie et l'odorat, le type le plus complet y, de la brutalité.

Le quatrième, celui que le roi ne s'attendait pas à trouver, n'appartenait point en effet à l'honorable compagnie. C'était un ban- ([uerouticr qui, fuyant les recors, s'était arrangé pour gagner la Prusse à l'aide des dispositions prises en faveur du roi.

Tout cela ne rassurait pas le fugitif, aussi fut-ce le cœur profondément serré qu'il entra dans la cabane et que , couché sur un

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banc, la tôtc appuyée au banqueroutier qui, en vertu de l'égalité dans le malheur, partageait ce hane avec lui, il atleudit le jour.

Le jour venu, le roi sortit de la eabane, il était à une demi-lieue de Dantziek que Ton eontinuait de bombarder, et il ne perdait aucun détail du bombardement. Le roi passa toute la journée dans riinpalienee de la voir finir. Heureusement la eabane dans laquelle il se trouvait était si misérable et si isolée que personne n'y vint.

On se remit en chemin avec la nuit , seulement , au fur cl à mesure que Ton avançait, le chemin devenait plus pénible; on était arrivé au milieu d'une lorét de roseaux dans laquelle il fallait se frayer un passage, non-seulement en les écartant, mais encore en les écrasant sous le fond de la barque, il en résultait que cette courbure non- seulement faisait , dans le silence de la nuit , un bruit qui pouvait être entendu , mais encore laissait une trace qui donnait toute facilité à poursuivre les fugitifs.

De temps en temps, en outre, il fallait descendre du bateau enfoncé dans la vase et le tirer à force de bras dans les endroits oit il y avait plus d'eau.

. Vers minuit , on arrivait à la chaussée d'une rivière que Ton crut être la Vistule, aussitôt les conducteurs se mirent à tenir conseil entr'eux; ni le roi, ni le général Steinilicht ne furent admis à ce conseil ; le roi profila de ce moment pour prier le général Steinflicht de se charger de l'or qu'il portait sur lui et dont le ballotte-

ment le blessait ; mais le général lui fil observer qu'ils pouvaicnl, par un accident quelconque rire séparés et qu'alors la perle de cet or deviendrait on ne peut plus préjudiciable au roi. Le roi insista, mais tout ce à quoi consentit le général fui de partager la somme. 11 prit donc cent ducats et laissa les cent autres au roi.

Le résultat du conseil tenu par Tescorle du roi avait été que, dans le doute oii l'on se trouvait des localités , le cliet, Steintlichl el le banqueroutier remonteraient à pied la chaussée, tandis que le roi et les deux sznapans côtoieraient cette même cliaussée par le marais.

Ainsi, ce qu'avait prévu Steintlichl ne tardait pas à se réaliser, le roi et le général allaient être séparés, il est vrai que ce n'était que momentanément.

11 y avait erreur dans les calculs, on ne se trouvait pas au bord de la Vistule, mais au bord du Néring.

Cependant , au bout de cent pas, les deux petites troupes s'étaient perdues de vue; à chaque instant le roi s'informait de Steinflicht, et à chaque information ses compagnons répondaient :

— Soyez tranquille, il est là.

Le jour vint, on était perdu ou à peu près , il fallait sans gaspiller le temps chercher un endroit où passer la journée el attendre la nuit. Alors les deux hommes en s'orientant reconnurent qu'il devait y avoir dans les environs une cabane appartenant à un paysan de leur connaissance ; on aborda chez lui en lui demandant :

— Avez-vous des Moscovites chez vous? — Je n'en ai pas dans ce moment-ci , dit le paysan , mais si vous avez affaire à eux , il m'en vient toute la journée.

Le parti du roi était pris, mieux valait encore rester caché dans celte cabane que dans les marais, les deux sznapans conduisirent le roi dans un petit grenier situé au-dessus de la salle commune, lui offrirent la disposition d'une botte de paille qui se trouvait là par hasard, et l'invitèrent à se reposer tandis que l'un monterait la garde en bas et que l'autre se mettrait à la recherche du général que le roi ne cessait de demander.

11 y avait deux nuits que le roi n'avait fermé l'œil , il essaya de dormir, mais ses bottes pleines d'eau et de fange, cette séparation, ce dessein marqué par ses conducteurs de s'éloigner de la route qu'on était convenu de suivre, les dangers qu'il courait dans cette cabane oii, au dire des paysans, les ^loscovites venaient vingt fois

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h' jour ; (Milin loulos les idées rmioslos qui passent à travers l'esprit d'un iiomme en pareille situation, écartèrent de lui le sommeil. Ne pouvant dormir, le roi se leva donc , et , mettant la tète à la lucarne de son grenier , il vit un odicier russe (|ui se j)romenail dans la prairie à cent pas de la cabane, et deux soldats russes qui faisaient pailrc leurs chevaux.

Ces trois hommes éloignés du camp parurent au roi trois sentinelles placées là pour l'épier, en attendant sans doute qu'on lût allé chercher du rcnTort, et cette idée fut confirmée dans l'esprit du pauvre prince, lorsqu'il vit une douzaine de cosaques courant bride abattue à travers champs et venant droit à la cabane; ce changement dans le paysage, assez tranquille jusque-là, fit que le roi se retira de la fenêtre et se rejeta sur sa botte de paille, attendant les événements.

Au bout de cinq minutes la bande de cosaques occupait la salle basse de la cabane.

Un instant après, le roi entendit craquer l'escalier qui conduisait à son grenier, il s'attendait à voir paraître quelques figures barbues et menaçantes, lorsqu'au contraire, dans la personne qui venait le visiter, il reconnut son hôtesse, laquelle lui était expédiée par les deux sziupans pour lui dire de se garder de descendre. Le roi n'en avait pas la moindre intention.

Les cosaques ne couraient aucunement après lui, ils venaient déjeuner, voilà tout.

Leur séjour dans la cabane dura une heure , mais débarrassé des cosaques, le roi ne l'était pas de son hôtesse : la curiosité de celte femme avait été éveillée par le soin avec lequel le voyageur se cachait et par la commission qu'elle venait de remplir près de lui, et eUe voulait savoir quel était le grand personnage qui craignait si fort les cosaques et qu'elle avait l'honneur de recevoir chez elle. Stanislas eut grand peine à se tirer de cette épreuve , il inventa un roman que son hôtesse crut ou lit semblant de croire.

Sur la fin du jour, ennuyé de la réclusion qu'il subissait, le roi descendit pour prendre langue avec ses conducteurs, ceux-ci lui répondirent que le général Steinflicht n'était quà un quart de lieue et (ju'il se proposait de rejoindre le roi pendant la nuit, à un endroit de la Yistule dont ils étaient convenus et oii il se trouverait un bateau tout prêt pour les passer, mais ils doutaient que l'on put,

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lant le vent soufllait avec violence , traverser un si s»'and fleuve dans un si pelil bateau.

Le roi ne pouvait plus se dcfier de l'honneur do ces hommes qui, ayant passé la journée au milieu des Russes, auraient pu le livrer si telle eût été leur intention, mais il craignait leur ignorance. Le soir venu, il se remit donc en route, rassuré sur le premier point, mais fort inquiet sur le second.

A un quart de lieue de la cabane où l'on avait passé la journée, il lalhit laisser le bateau, attendu que l'inondation finissait-là. On commença donc de marcher à pied dans un sol fangeux où à chaque instant l'un des trois voyageurs entrait jusqu'aux cuisses et avait besoin de l'aide de ses deux compagnons pour ne pas entrer jusqu'au cou.

Enfin, au bout de quatre ou cinq heures on reconnut qu'on avait atteint la chaussée de la Yistule. In des sznapans pria alors le roi de demeurer avec son camarade tandis qu'il irait voir si le bateau était à sa place.

Un quart d'heure après il revint disant que le bateau n'y était plus, et sans doute avait été enlevé par les Moscovites.

11 fallut rentrer dans le marais et chercher un asile où passer la journée ; on aperçut une maison et l'on s'achemina vers elle.

Mais à peine la petite troupe avait-elle mis le pied sur le seuil , que le maître de la maison se retournant s'écria en montrant le roi :

— Oh ! mon Dieu ! quel est cet homme ?

— Pardieu ! dit un des sznapans, cet homme, c'est notre camarade.

— Cet homme, dit le paysan en ôtant son bonnet et en s'inclinant, c'est le roi Stanislas.

Il n'y avait pas à hésiter.

— Oui, mon ami, dit le roi en lui tendant la main ; oui , le roi Stanislas fugitif qui se confie à vous et qui vient vous demander un asile dans votre maison, et le moyeu de gagner l'autre bord de la Vistule.

Cet aveu obtint le plus heureux succès; fier de cette confiance , le paysan n'eut plus qu'un désir, celui de la mériter, il promit au roi de lui faire passer la Yistule, et à l'instant même se mit en mesure de tenir sa promesse.

Pendant que le brave homme était occupé de chercher un bateau et un passage, le roi aperçut le chef de ses conducteurs dont

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il était srpaiv depuis tronlo-si\ heures , et qui reveuail tout couraiU vers la maison. Il le recul sur le seuil, et sou premier mot lui pour lui demander des nouvelles du général Stciniliclit.

Le chef raconta alors que la veille, taudis qu'il attendait avec le î;énéral et le banciueroulier, le roi, à Teudroil convenu, ilsavaicnt vu accourir vers eux une troupe de cosaiiues, alors chacun aurait lui de son cùlé, lorsqu'il avait retourné la tète, il n'avait plus revu ni le général ni le banqueroutier, cl il ignorait ce qu'ils élaienl devenus.

Tous les reproches n'y pouvaient rien , le roi prit patience et attendit.

Vers cinq heures du soir il vit revenir son hôte, lequel lui annonça qu'il avait trouvé un bateau chez un pêcheur, où logeaient deux Moscovites, maisque son avis était d'attendre plusieursjours avant de tenter le passage , et cela à cause du grand nombre de cosaques répandus dans les environs , les uns pour faire pâturer leurs chevaux, les autres pour suivre la trace du roi dont la fuite commençait à être connue.

Le roi tint conseil avec ses hommes et le paysan , et il fut décidé qu'il passerait dans la maison où il était la nuit et lajournée suivantes.

Ce furent une longue nuit et une longue journée.

Le lendemain vers cinq heures les hésitations commencèrent. Le roi comprit alors qu'il fallait appeler à son aide un puissant auxiliaire ; il fit monter une bouteille d'eau-de-vie et il invita les sznapans et le paysan à boire à sa santé. A la fin de la bouteille l'effet était produit et ces hommes étaient prêts à passer pour lui dans l'eau et le feu.

Le roi profita de ces dispositions qui furent encore augmentées par cette bonne nouvelle que les deux soldats russes n'étaient plus chez le batelier, et qu'une barque attendait le voyageur au bord du fleuve.

Le roi et son hôte montèrent à cheval; le paysan marchait à cinquante pas en avant, les trois autres hommes suivaient à pied par derrière, à chaque pas on traversait de profonds bourbiers où le cheval du roi s'abattait ou s'enfonçait jusqu'au poitrail. De tous côtés brillaient les feux de divers camps volants semés dans la plaine, mais la clarté de ces feux, circonscrite dans un certain cercle, avait le double avaulagc de montrer au roi les ennemis et de

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lui indiquer la ligne de ténèbres qu'il devait suivre pour ne pas être vu.

Tout à coup, l'hôte du roi qui marchait en éclaireur s'arrêta, et revint dire au roi qu'il craignait que le passage qu'il croyait libre ne fût gardé, qu'il etit donc à se tenir oii il était et à attendre.

Le roi s'arrêta : le paysan piqua en avant, et au bout d'un (juartd'heure revint dire que le passage était en ciret gardé, qu'il avait perdu les chevaux dans le pâturage, et qu'il les cherchait sans pouvoir les trouver.

La consternation se mit dans la petite troupe qui décida incontinent qu'il fallait revenir sur ses pas; mais le roi s'opposa de toute sa force à cette retraite, et le paysan voyant combieji il répugnait à son illustre compagnon de retourner en arrière offrit de faire une nouvelle tentative et d'essayer s'il trouverait un autre passage, mais le chef et les deux sznapans chez lesquels les fumées de l'eaude-vie s'étaient dissipées ne voulaient entendre à rien. Le roi fut obligé de leur rendre la liberté de se retirer seuls si cela leur convenait. Alors, ils se couchèrent à terre, gémissant comme des femmes en disant qu'on les faisait marclier à une mort certaine.

Sur ces entrefaites le paysan revint ; il avait trouvé un passage.

Le roi se remit en route, et, en effet, au bout d'une demi-heure atteignit la chaussée sans avoir fait de mauvaise rencontre. Sur cette chaussée on vit, ou plutôt on entendit venir un chariot moscovite. Le roi se rangea de côté avec sa troupe et le conducteur du chariot passa sans voir personne. A cent pas de là , on laissa les chevaux pour faire un quart de lieue à pied ; ce quart de lieue fait, on se cacha dans les broussailles, tandis que le paysan allait de nouveau à la décoiiverte. Au bout d'un instant , on entendit le bruit des rames. Le batelier venait chercher le roi au bord du fleuve et les fugitifs s'embarquèrent.

Prêt d'aborder à l'autre rive, le roi tira son hôte à part, et prenant dans sa poche une poignée de ces ducats qui l'incommodaient si fort et dont par bonheur Steinflicht n'avait pas voulu se charger entièrement , il la mit dans la main du brave homme, lequel, secouant la tête, commença par refuser toute rétribution, et finit enfin , sur les instantes prières du roi , par prendre respectueusement deux ducats dans l'auguste main qui s'étendait vers lui. Ce fut tout ce qu'il consentit à recevoir.

Une fois sur l'autre bord de la Vislule, le roi n'avait plus besoin de lui. Aussi, après avoir déposé le roi sur la rive, après avoir rcs-

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peelucusemcnl baisé le pan do son liabil grossier, il repassa le llcuvc avec le batelier.

A cent pas de la Yislnle, on apercevait un gros village. Le roi y arriva an point dn jour. T.à, croyant n'avoir plus rien à craindre, le clielet les deux sznapans se jelèrenl sur un lit, où ils disparurent dans la plume dont aucune instance ne put les tirer.

Le roi vit alors qu'il ne devait s'en rapporter qu'à lui-même, du soin de trouver un. nouveau moyen de transport. 11 éveilla un paysan, et lit tant que cet homme consentit à aller chercher une voiture quelle qu'elle fût et à quelque prix que ce put être. Seulement, le roi lit la faute de payer d'avance son messager, de sorte que son messager revint ivre-mort.

Cependant il avait eu, tout ivre qu'il était, l'intelligence défaire ou à peu près la commission. Il ramenait un homme qui voulait bien louer un chariot plein de marchandises , mais à la condition qu'on en consignerait le prix. Le roi offrit de les acheter. Le marche fut passé moyennant vingt-cinq ducats, et le roi se trouva à la tête d'un assortiment de toile de Saxe.

Cependant le marché fait à la hâte dans la rue, en face des passants» avait ameuté quelques personnes. Il s'agissait donc de partir sans perdre de temps, lorsque l'un des sznapans voyant sans doute la facilité avec laquelle le roi se défaisait de son argent , sortit de la maison où il venait de reposer une heure ou deux et commença à vanter tout haut les services que lui et ses compagnons avaient rendus au roi et à en demander le prix, et ce prix, à son avis, devait être d'autant plus élevé et d'autant moins marchandé par le roi qu'il avait risqué sa liberté et sa vie ; en conséquence, il prétendait donc et sur l'heure recevoir le prix de tout cela.

La situation devenait embarrassante : la foule comme toujours paraissait prête à prendre parti pour le réclamant; quand, au grand étonnement du roi, le chef sortit de la maison , reprocha à l'homme son ivrognerie, et, se retournant vers le peuple :

— Ne croyez pas un mot de ce que dit ce drôle-là , ajoutait-il , c'est son habitude quand il est ivre de prendre ses compagnons pour des grands seigneurs et de leur demander le prix de services qu'il ne leur a pas rendus.

Puis, le prenant par le bras, il le fit rentrer dans la maison au milieu des huées des assistants.

11 n'y avait pas de temps à perdre, le roi renvoya à l'ambassadeur celui de ses deux sznapans qui n'était pas ivre, il fit monter

i.OLis xv 195

dans la voilure celui qui l'était, se plaça près de lui el confia au chef la conduite du cheval et de la voiture. On sortit du village sans demander aucun chemin ; car on ne voulait pas en cas de poursuite laisser trace du passage royal. Le roi s'orienta conjecturalement, et comme il s'agissait maintenant de passer le Nogat, le roi essayait de gagner la pointe où il se sépare de la Vistule , laissant sur la gauche Marienbourg, où il y avait garnison ennemie.

La petite caravane traversa plusieurs villages habités par des Saxons ou des Moscovites, sans que ni les uns ni les autres s'opposassent à son passage , et sur les huit heures du soir on arriva au bord d'une rivière. Un cabaret était près de cette rivière, et à quelques pas du cabaret une vieille nacelle ouverte de toutes parts; les gens du roi s'écrièrent alors qu'ils étaient au bord du Nogat et que la Providence elle-même leur envoyait ce bateau pour le traverser. Déjà ils s'occupaient de pousser le batelet à l'eau, lorsque le roi s'informa à un paysan quelle était cette rivière près de laquelle il était arrêté. Cette rivière, c'était la Vistule ; le Nogat était à une lieue et demie plus loin. Si le roi ne s'était pas informé, il allait se retrouver sur cet autre bord du fleuve qu'il avait eu tant de peine à quitter.

Il était diffieile de gagner le pays avec la voiture , les chevaux étaient éreintés de la marche forcée qu'ils avaient faite. Le roi entra dans le cabaret, se donna pour un boucher de Marienbourg qui désirait passer le Nogat pour aller au delà faire des achats de bétail et demanda s'il était possible de se procurer un bateau. L'hôte secoua la tête, selon lui tous les bateaux , même les plus petits , avaient été enlevés par les Russes et conduits à Marienbourg , à cause des partis polonais qui battaient la campagne de l'autre côté. Encore un obstacle qui se présentait au moment où l'on touchait au salut.

Le roi passa la nuit dans une grange , nuit d'insomnie comme toutes celles qui s'étaient écoulées depuis qu'il avait quitté Dantzick; une seule nuit il avait reposé, c'était la nuit qu'il avait passée chez le brave paysan qui l'avait reconnu.

Au point du jour, le roi remonta dans son chariot et se mit en route suivant la chaussée, par des chemins affreux. Au bout de deux heures de marche on rencontra un village. Le roi descendit de son chariot, entra dans une maison, et comme la veille se donna pour un marchand boucher de Marienbourg qui allait acheter du bétail de l'autre côté du Nogat.

KMIIS \V

— Cohi loiiibo a moiNoillo. lui dit riiôlosso. ot \mis na\oz pas besoin de tiavei^er la rivière. J'ai du bétail à vondre, cl comme je suis de bonne conii)osition nous nt>us arrangerons, jen suis sûiv.— Cela est impossible, répondit le roi. attendu que je diHS l'aire mes achats avec de l'argent (pii m'est dil de l'antre côté de la rivière : l'argent une fois touché, je ne dis pas (pie nous ne ferons pas atïaire,mais Timportant pour moi dans ee nioinent c'est comme vous voyez de toucher mon argent. — Mais conuuent fercz-\ous. puisqu'il n'y a pas un seul bateau. —Bah! lit le roi.quel(]ue chose me dit que \ous m'en trouverez un. nous. — Tenez, dit-elle, je vois bien que nous ète> un brave homme et que nous avez besoin de passer Teau. — r.h bien je Nais vous donner mon lils. 11 y a sur l'autre bord un pèclieur de ses amis qui a un bateau amarré à sa maison. A un signal il viendra vous prendre. Allez, et que Dieu vous conduise hors de l'embarras oii je vous vois.

Le roi remercia cette remme. Elle aussi l'avait-elle reconnu ? 11 n'en sut jamais rien, mais montant, avec son (ils dans le chariot, le roi se rendit au bord du ^"\i:at. Là. le jeune homme donna le signal. A Tinstant uiènie le pêcheur sortit de la maison et travei'^i la rivière. Le roi entra dans le bateau aNce un de ses hommes, laissant l'autre au chariot et lui promettant de lui renvoyer son compagnon.

Arrivé sur l'autre bord, le roi leva les mains et les yeux au

ciel : il était sauvé. Alors il congédia son sznapan. lui donna une

LOLIS XV 197

lettre pour l'ambassadeur, larfucllo invitait M. do ^Moîiti à donner aux. trois hommes la récompense promise, attendu que le roi était arrivé sain et sauf de l'autre côté du Nogat. Puis, s'avançant vers un village nommé Bialagora, le roi y acheta un autre chariot, avec deux chevaux. Le soir même, dans cet équipage, Stanislas désormais hors de tout danger faisait son entrée à Marlcnwender.

Quant aux Français restés à Dantzick, au jour où la yille se rendit, leur courage leur fut compté. Des ordres arrivèrent des cours de Vienne et de Russie pour qu'ils ne fussent pas traités en prisonniers de guerre mais en étrangers libres et auxiliaires. Soit véritable admiration pour celle splendide folie, soit que la czarineet l'empereur ne voulussent pas se fâcher avec le cabinet de Versailles, ces deux princes firent une foule de galanteries aux olTiciers; la czarine particulièrement envoya à chacun d'eux un habit complet de drap russe, manufacturé, brodé, et taillé en Russie.

Ainsi finit l'expédition si fatale au roi Stanislas Leczinski. Elle tira le plus pur de ce noble sang polonais, qui semble depuis un siècle ne demander qu'à couler sur tous les champs de bataille de l'Europe.

Stanislas Poniatowski lui porta le dernier coup en se faisant le complice de Catherine, et en montant sur le trône à son tour trente ans après.

Le canon de Dantzick avait mis le feu à l'Europe.

Un affront venait d'être fait aux armes françaises par les Russes et les impériaux : On ne pouvait atteindre les Russes retranchés derrière le Volga et le Niémen, mais on pouvait joindre l'Autriche en Allemagne et en Italie. L'Espagne notre sœur nous donnait la main.

Toute trace de dissentiment avait disparu entre Philippe V et Louis XV. La naissance de deux princes avait mis la maison d'Orléans hors de cause, et ôté au petit-fils de Louis XIV toute possibilité de rêver plus , la réunion des deux royaumes. D'ailleurs , comme la France, l'Espagne était intéressée à l'abaissement de la maison d'Autriche. N'avait-elle pas Naples et Parme à réclamer en Italie.

Voici le plan de la campagne arrêtée :

Une armée traverserait la Lorraine , les trois évêchés , et irait mettre le siège devant Philipsbourg, cette clé de l'Allemagne. Philipsbourg pris, on pénétrerait au cœur de la Souabe , et l'on irait à travers l'Allemagne donner la main à la Pologne. Une autre ar-

iiiée IVaiu'Iiirait les \lpes avec Vaidc des Piémontais nos alliés, cl niairlierail sur Milan ; tandis (iiriin corps de troupes espagnoles prenant la Péninsule par l'autre extrémité, débarquerait à Naples et marcherait de l'Est à l'Ouest ; tandis que nous marcherions , nous, de T Ouest à TEst.

Les deux généraux en chef de ces deux armées, étaient pour l'armée d'Allemagne, le duc de Berwick. Pour l'armée d'Italie, le maréchal de Villars. •

Le duc de Berwick, Jacques Fi tz- James, était fds naturel de Jacques II, et d'Arabella Churchill, sœur du duc de Marlboroug. Il était né le 21 août 1G70. 11 avait été envoyé en France à l'âge de sept ans, élevé à Juilly-au-Plessis et à la Flèche ; il avait fait ses premières armes en Hongrie. Il s'était fait naturaliser Français en 1703. Il avait commandé en Espagne en 170/t; il avait été fait maréchal de France en 1706 ; il s'était donc battu successivement en Espagne , en Flandre et sur le Rhin. La paix l'avait laissé en 1719, la guerre le venait reprendre en 173/i. Il avait plus de soixante-quatre ans. C'était un homme infatigable , intrépide et froid. Nous connaissons le maréchal de Villars , plus qu'octogénaire à l'époque où nous sommes arrivés, c'était toujours le même homme malgré son grand âge , et le poids de ses quatre-vingt-un ans n'avait rien enlevé à l'exaltation de son orgueil et à la légèreté de son caractère.

Les généraux qui devaient servir sous le duc de Berwick étaient :

Charles-Louis-Auguste Fouquet, comte de Belle-Isle, petit-fds du fameux surintendant des finances, dont nous avons, dans l'histoire de Louis XIV, raconté la haute fortune et la profonde disgrâce. Lui aussi, avait subi ces caprices du sort familier à sa race. Nommé maréchal de camp sous la régence, il avait fait en Espagne la guerre de famille. Enveloppé dans la disgrâce de Leblanc il avait été mis à la Bastille avec lui sous le ministère de M. le duc, et n'en était sorti que pour subir un exil dans ses terres. Enfin, en 1732, il avait été fait lieutenant général et promu au commandement d'un des quatre camps de plaisance formés la même année.

Adrien-Maurice de Noailles, né en 1G78. Nous l'avons plus d'une fois rencontré déjà sous le nom du duc d'Agen qu'il portait dans sa jeunesse. Il avait été cornette du régiment de cavalerie du maréchal de Noailles, avait obtenu une compagnie en 1693, commandant en second une brigade de cavalerie en 1695, il avait été créé

brigadier des armées du roi en 1702, enfin, maréchal de camp en 170/i et bientôt après lieutenant général.

Claude-François Bidal , chevalier d'Asfeld. D'abord mcstre de camp d'un régiment de dragons, puis brigadier des armées du roi en 1694, puis maréchal de camp en 1702, puis lieutenant général en 1704.

Enfin, Maurice, comte de Saxe, jeune homme de trente-huit ans, héros de race bâtarde comme Dubois et Berwick ; fils d'Auguste II, électeur de Saxe. et roi de Pologne qui venait de mourir, et d'Aurore de Kœnismark, Maurice de Saxe, qui à douze ans avait eu un cheval tué sous lui et son chapeau traversé d'une balle à Tournay; qui à la bataille de Malplaquet, c'est-à-dire à l'âge de treizeans, avait conservé le sang-froid d'un homme au milieu du plus effroyable carnage dont les annales du siècle fassent mention; qui, à seize ans enfin, surpris à l'improvistc dans le village de Traknilz, y avait fait à la tète d'une poignée de soldais une défense si vigoureuse que tous les historiens la comparait à celle de Charles XII, à Bender.

Depuis ce temps , le comte de Saxe s'était trouvé partout où l'occasion lui avait été donnée de tirer l'épée : à Shalsund , à Belgrade, à Mittau. Enfin la guerre avait éclaté contre l'Autriche, et le comte de Saxe avait été envoyé à l'armée du Rhin comme maréchal de camp.

Cinq princes du sang y portaient les armes avec lui.

Le comte de Charolais, le prince de Conti, le prince de Dombes, le comte d'Eu et le comte de Clermont.

Les généraux qui devaient servir sous M. de Villars étaient :

Le roi Charles-Emmanuel, né a Turin, le 27 avril 1701, reconnu roi de Sardaigne et duc de savoie après l'abdication de son père Viclor-Amédée II.

François, duc de Broglie , né le 11 janvier 1771 , cornette au régiment des cuirassiers en 1G87, capitaine en 1690, mestre de camp en 1693, brigadier en 1702, maréchal de camp en 1704, inspecteur général de cavalerie en 1707, enfin lieutenant général en 1710.

Enfin, François de Franquetot, duc de Coigny, qui, né le 16 mars 1670, avait conquis ses grades un à un, depuis celui de cornette jusqu'à celui de lieutenant général.

Les deux généraux impériaux étaient :

200 i.OLis XV

Le prince Eugène, général en (iief de l'armée (rAllemngne.

El le général de Mercy, général en chelde l'arniée d'italk'.

Nous connaissons le l'anieux prince Eugène, c'est toujours le vainqueur de Zcnta, d'Iloseliledl, d'Audonarde. do Malpla(iuol,dc Peterwaradin, le lils du comte de Soissons el d'Olympe IMancini.

Quant à Eerdinand-Charles de IMercy, né en 1GG(3, volontaire à la défense de Vienne assiégée par les Turcs, lieutenant dans un régiment de cuirassiers, puis major, puis l'eld-major-général , et (Milin, en 1719 nommé commandant général de la Sicile, c'était, malgré ses soixante-huit ans, un général de surprise, d'apparition subite, de marches et de contre-marches.

Nous ne suivrons pas cette double invasion dans ses détails, nous en signalerons seulement les principaux faits, etnousen consignerons les résultats.

Au- nord, la Lorraine est envahie sans coup-férir; le duché de Bar reçoit garnison; le siège est mis devant Philipsbourg; le maréchal de Berwick est tué d'un boulet qui lui traverse la poitrine ; le siège est continué par d'Asfeld, de Noailles et surtout par M. de Belle-Isle; après trente-deux jours de tranchée ouverte, la ville est prise à la vue du prince Eugène.

Au midi, l'armée franco-piémontaise traverse le Pô , manœuvre hardiment sans rencontrer d'autres entraves que l'orgueil etla mauvaise humeur de Yillars, constamment en opposition avec la hardiesse de mouvement el la fermeté de décision du roi Charles-Emmanuel; heureusement la fièvre prend le maréchal, il s'alite et meurt.

Ainsi, les deux armées françaises perdent au début de la campagne et presque en même temps, leurs deux généraux en chef, "énéraux que vingt ans de paix ont plus vieilli que quarante ans de ♦^uerre, qui ne sont plus en harmonie avec les éléments guerriers qu'ils sont appelés à faire mouvoir, et qui disparaissent pour faire place aux tactiques nouvelles qui vont succéder aux vieilles théories.

La mort de Berwick et de Villars , c'est l'avènement du chevalier de Follard et du comte de Saxe.

Le commandement de l'armée d'Italie tombe donc aux mains de Brof^lie et de Coigny, comme celui de l'armée du nord est tombé aux mains d'Asfeld et de Noailles.

En somme, les impériaux ont battu précipitamment en retraite

jusqu'à Parme, là seulement ils trouvent la position qui convient à leur général en chef pour attendre rennemi.

Non-seulement les impériau\ nous attendent à Parme, mais de la retraite ils passent à rofiensivc, se dé|)loient avec un ordre admirable, nous attaquent par colonnes serrées et par grandes masses, mettent en retraite les régiments de Bcrry et d'Auvergne, qui de la retraite passent à la déroute, lorsque tout à coup le comte de Mercy, atteint d'une balle, tombe mort.

A l'immense clameur qui porte cette nouvelle dans leurs rangs. les impériaux s'arrêtent. M. de Coigny saisit avec une admirable sagacité ce mouvement d'hésitation, ordonne une charge par régiments serrés en colonnes, selon la méthode du chevalier de Follard. Lesimt)ériaux, qui attaquaient, sont attaqués à leur tour. Les régiments français font une immense trouée dans leur centre. Ils s'écartent, se dispersent et fuient, laissant huit mille hommes sur le champ de bataille.

Louis XV apprend , à dix-neuf jours d'intervalle , la prise de Philipsbourg et la bataille de Parme : d'Asfeld, de ÎVoailles, de Broglie et de Coigny sont nommés maréchaux de France.

Nous avons vu ce qui se passe à Philipsbourg et ce qui se passe à Parme, voyons ce qui se passe à Naples.

L'infant don Carlos a débarqué le 29 mars ; Naples lui a ouvert ses «portes sans résistance ; le 10 mai , il fait son entrée dans la capitale, et, cessionnaire de tous les droits du roi sou père sur le

•202 ions XV

royaume des Deux-Sicilos, il reroil en son propre nom riiommage

de lous les ordres de l'Élat.

Le 25 du même mois, les impériaux, commandés par le général Visconti, sont forcés dans leurs retranchements de Bitonlo. Le J5 juin, une escadre de seize galères, moitié française, moitié espagnole, amène au nouveau roi un renfort de dix-huit bataillons et de deux mille cinq cents chevaux, avec lesquels don Carlos met le siège devant (iaëte , qui se rend le G août.

Dix-huit mille hommes passent alors le détroit pour soumettre la Sicile à don Carlos. Les impériaux abandonnent toutes les places. Sur la terre ferme Capoue; en Sicile, Messine et Syracuse tiennent seules pour l'empire.

En cinq mois , tout le territoire des Deux-Siciles est aux mains des Espagnols, et l'empereur perd le royaume de Naples pour avoir voulu faire un roi de Pologne. En même temps, les impériaux reprennent un petit avantage, dans une surprise de nuit, où le maréchal de Broglie, paresseux et dormeur, est obligé de se sauver la culotte à la main. Mais , le 19 septembre , le maréchal de Broglie reprend sa revanche à Guaslalla ; c'est une seconde bataille de Parme.

A la fin de juin 1735, les Espagnols ont fait leur jonction avec les Français et les Piémontais. Les impériaux sont presque entièrement chassés de la Lombardie , et nous tenons tout le bas et tout le haut Mantouan. Mantoue reste à l'empereur.

En Allemagne, nous sommes à la porte de Mayence, et quoique le prince Eugène soit campé entre Ileidelberg et Brucksall , nous faisons des fourrages dans tout le Palatinat. Les avantages des deux campagnes 175/t-1755 sont entièrement à nous.

Seulement l'Angleterre voyait nos victoires avec sa jalousie habituelle. Le comte de Walpole fut interpellé au parlement. La maison d'Espagne tenant Naples et la Sicile, les armées françaises sur le Pô et sur le Rhin, inquiétaient les whigs.

La Hollande faisait tout bas ses observations au ministre anglais. Les Français, maîtres de Philipsbourg, dominaient la Belgique et n'avaient qu'à étendre la main pour toucher la Hollande ; or, les Hollandais n'avaient point oublié les guerres de Louis XIV.

De son côté , la Prusse menaçait de se mêler au jeu , elle, gardienne des libertés germaniques, si la guerre prenait un caractère trop allemand.

Walpole, attaqué de trois côtés, lira de sa poche une conve'ntion

LOUIS XV 20o

secrète avec le cardinal de Fleury, clans huiueile le cardinal consentait à tenir sa marine dans rabaissement, et à laisser aux Anglais l'empire de la mer et l'univcrsalilô du commerce; c'était un frein mis à la bouche de la France et qu'on lui lerait sentir dès qu'elle songerait à s'agrandir.

Les trois puissances intéressées à la paix, offrirent alors leur médiation. Rien n'était plus facile que d'arriver à un résultat. Le cardinal de Fleury n'était pas d'un naturel belli(iueux , et l'empereur sentait que le prince Eugène , taisant la guerre malgré l'opinion émise par lui dans le cabinet de Vienne, avait perdu la moitié de cette force qu'il avait déployée autrefois.

Les négociations furent donc nouées , et le 3 octobre, les conditions préliminaires furent arrêtées. Les voici :

1° Le roi Stanislas abdiquera la couronne de Pologne, dont il sera cependant reconnu roi , et dont il conservera tous les honneurs et tous les titres. Il sera à l'instant même mis en possession du duché de Bar, et aussitôt que le grand-duché de Toscane sera échu à la maison de Lorraine, le duché de Lorraine, lui sera abandonné par cette maison, puisles deux duchés de Lorraine et de Bar seront réunis à la couronne de France après la mort du roi Stanislas. A ces conditions, le roi Auguste est reconnu roi de Pologne et grand-duc de Lithuanie.

2° Le grand-duché de Toscane appartiendra à la maison de Lorraine après la mort du présent possesseur. Toutes les puissances lui en garantiront la succession éventuelle, et en attendajil cet événement, la France lui tiendra compte des revenus de la Lorraine.

o" Les i-oyaumes de Naples et de Sicile appartiendront à don Carlos, qui en sera reconnu roi.

4'»' Tous les autres États détachés que l'empereur possédait lui seront restitués. Les duchés de Parme et de Plaisance lui seront cédés. Les conquêtes faites en Allemagne par les armes de la France lui seront rendues.

G" Le roi garantira à l'empereur la pragmatique sanction de

T Enfin il sera nommé des commissaires de part et d'autre pour régler les limites de l'Alsace et des Pays-Bas.

Le 5 novembre 1735, la cessation des hostilités est publiée eu Allemagne , et le 15 du même mois en Italie. Ce traité reçut le nom de traité de Vienne.

Il y a ceci de renuiniiiahhî pour nous, (juc le lenumieniciil européen qu'il amène est encore en vi^MUMir de nos jours, malgré les secousses que l'I-urope a éprouvées depuis cent ans.

Ainsi la France est encore aujourd'hui , avec l'Alsace conquisq |)ar Louis \IV, et la Lorraine ajoutée par Louis XV, la France de la maison de Bourbon, et non celle de la République et de INapoléon.

Ainsi le royaume piémontais, qui doit s'agrandir plus tard de Gènes, s'agrandit de deux provinces.

Ainsi le royaume de Naples et de Sicile, conquis par. la branche cadette des Bourbons d'I'.spagne, est encore aux mains du roi l^'erdinand, héritier de cette branche cadette.

Ainsi, malgré la révolution démocratique de Florence, le grandduc de Toscane, représentant de, la maison de Lorraine, vient de rentrer dans ses États,

Enfin les duchés de Parme et de Plaisance ne sont sortis de la maison de l'empereur que par la mort de la grande -duchesse Alarie-Louise.

Il est vrai que nous verrons avant dix ans la fin de toutes ces puissances péninsulaires dont nous n'avons pas vu le commencement.

Tout l'honneur de ces deux campagnes fut à la France ; aussi, ficndant les années il oh, 1735 et 1736 , tous les regards furentils tournés vers nos armées , qui accomplirent tout ce qui se fit d'important.

A l'intérieur, M. de Richelieu épouse la princesse Elisabeth- Sophie de Lorraine, fille du prince de Guise, laquelle, neuf mois après le mariage, lui donne un héritier, qui prend le nom de duc de Fronsac. Le comte de Belle-Isle est nommé chevalier de l'ordre du Saint-Esprit. Le roi fait maréchaux de France M. le duc de Rivas , M. le marquis de Puységur et le prince de Tingry. Notre ancienne connaissance, la princesse Charlotte-Aglaée de Valois, princesse héritière de Modène , revient à Paris. Le Dauphin passe entre les mains des hommes à l'âge de six ans et demi, M. le duc du Maine meurt, âgé de soixante-six ans, en son château de Sceaux. Enfin, la reine accouche d'une nouvelle princesse.

Pendant ces trois années, le théâtre est entièrement tenu pai- Voltaire et Marivaux.

Voltaire fait représenter Alzire et l'Enfant prodigue \ et Marivaux , le Legs et les Fans'-es Confidences.

LOLIS W

ciiAPirni: vu

i:s années qui suivent la signature rie la paix sont employées, par les différentes puissances qui y sont intéressées, à l'exécution des articles de cette paix.

Ainsi, le 16 avril, le comte de Trawn prend possession, au nom de l'empereur, des duchés de Parme et de Plaisance. Ainsi, les 18 janvier et 31 mars, M. de La Galaizière , maître des requêtes , prend possession du duché de Bar et du duché de Lorraine. Le 9 juillet, le grand duc de Toscane, Gaston, qui semble pressé de rendre son duché à l'empire, meurt dans sa soixante-sixième année ; c'est le dernier des Médicis, dont la race a régné 237 ans. Aussitôt celte mort signifiée , le prince de Craon fait prêter serment aux sénateurs, pour le duc de Lorraine. Le 3 février 1739, le roi de Sardaigne, et le 21 avril de la même année, les rois d'Espagne et des Deux-Siciles , accèdent aux traités de Vienne. Enfin , le premier juin, la paix est proclamée à Paris : pendant ce temps le reste de la société de Louis XIV disparaît , et la société de Louis XV se constitue.

Le duc de Berwick meurt à l'ûge de 68 ans, le maréchal de Villars meurt à l'âge de 81 ans, M. le duc de Maine meurt à l'âge de 66 ans, le cardinal de Biny meurt h l'âge de 81 ans, le comte de Toulouse meurt à l'âge de 6/t ans, M. le maréchal d'Estrées meurt à l'âge de 76 ans, le duc de Mazarin meurt à l'âge de 79 ans, le maréchal de Roquelaure meurt à l'âge de 82 ans, la princesse de Conli meurt à l'tàge de 72 ans ; enfin , Samuel Bernard meurt à l'âge de 86 ans.

Il ne reste d'un autre temps ([ue le cardinal de Eleuiy, qui à son tour va bientôt mourir.

Autour du jeune roi, âgéde 27 ou 28 ans, la jeune génération se presse. Le duc de Piichciieu en est l'aîné-, mais le duc de Richelieu

'206 ions XV

n'a jamais en d'âge, Richelieu est tout, auprès du roi, diplomate, ambassadeur, convive à table, compagnon à la chasse, professeur d'amour, professeur de guerre ; c'est lui qui donne le ton à toute cette folle jeunesse, (pii a Marivaux pourpoëte, Watteau pour peintre; Crébillon fils pour romancier.

Après le duc de Richelieu, vient le beau La Trémouille, dont l'intimité a été si tendre avec le roi, qu'on en a brûlé Duchauflbur. La Trémouille, qui pendant la dernière guerre, est tombé de cheval, à la tète de son escadron, et qui ne s'est préoccupé que d'une chose, de cacher son visage entre ses mains, pour ne pas être défiguré , le comte d'Agcn qui est de cette ambitieuse famille des Noailles,qui,par madame de Maintenon, a eu une presqu'alliance avec Louis XIV, comme les Mortemart , par madame de Montespan; le marquis de Souvré élevé près du roi, dans l'intimité du roi, et qui lors de sa maladie l'a soigné en excellent cœur, en ami dévoué; le marquis de Gesvres, le marquis de Coigny, le duc de Nivernois, le marquis d'Antin. Tous ces jeunes seigneurs, enfin, qui viennent de faire le siège de Philipsbourg , de gagner les batailles de Parme et de Guastalla, sur les impériaux, et qui s'apprêtent, le chapeau à la main, la manchette plissée, le nœud à l'épaule, à gagner sans rien chiflfonner de tout cela, la bataille de Fontenoy, sur les Anglais.

Pour tout ce monde spirituel, railleur, débauché, Versailles avec ses grands appartements, ses longues galeries, son parc aux allées droites, n'est plus ce qu'il faut aux petits soupers ; ses petits appartements, les salons sans étiquettes oii l'on puisse se rouler sur le satin , se voir dans les glaces , s'entendre sans avoir besoin de crier.

Louis XV achète Choisy à M. de La Vallière ; Choisy, ce sera le Marly de Louis XV.

Alors, Lemoine, Croyseveaux, Pigalle, Boucher se mettent à l'ouvrage, les uns taillent le marbre, les autres couvrent la toile.

Toute cette cour jeune, ardente au plaisir, amoureuse delà guerre, avide encore plus d'amour que d'honneur, était comme on le comprend bien , l'ennemie du vieux cardinal. On voulut renouveler une tentative du genre de celle qui avait échoué du temps de madame de Prie, sous M. le duc de Bourbon ; les conspirateurs furent madame de Mailly, sultane toujours régnante, La Trémouille et Gesvres ; il s'agissait de substituer M. de Chauvelin au cardinal. Le cardinal sut tout par la société du comte de Toulouse, qui

lui était toute dévouée. ^lallieureus(Miient pour les conspirateurs, M. (le Cliauveliu était ministre des aflaires élrangères pendant la dernière guerre, et à tort ou à raison, le bruit avait couru qu'il avait reçu de Vienne des sommes considérables pour que la Savoie fût maltraitée ; en elTet , on se le rappelle, pour priv de son alliance active, Charles-Emmanuel n'avait reçu que deux petites provinces. Le cardinal rassembla tous ces bruits vagues, les coordonna pour en faire un acte d'accusation, présenta cet acte d'accusation au conseil du roi , et fit décréter la disgrâce de M. de Cliauvelin.

Le 20 février, M. de Maurepas entra chez M. de Chauvelin , et lui remit cette lettre du cardinal de Fleury.

« L'amitié que j'ai toujours eue pour vous. Monsieur, m'a rete- « nu jusqu'à présent de vous porter le coup que l'honneur, la cons- «cience, la probité et le bien de l'État, m'obligent à vous porter « aujourd'hui.

<^ Signé, le cardinal de Flelry. »

En même temps, M. de Jumilhac attendait à la porte, avec ordre de conduire M. de Chauvelin à Gros-Bois.

M. de Chauvelin, abattu, le cardinal se retourna contre La Trémouille et de Gesvres, le roi voulut soutenir ses deux amis; mais il lui fallut céder. Le cardinal exigea l'exil, et l'exil fut accordé. Le vieux chancelier d'Aguesseau reprit les sceaux, M. Anielot, intendant desfinances, futnommé secrétaire d'État des affaires étrangères, et M. de Maurepas, ministre d'État.

Madame de Mailly était la seule dont le cardinal ne se fût pas vengé ; c'est que le cardinal, les yeux fixés sur le roi, comprenait que Louis XV allait bientôt le venger du reste.

Eu effet, Louis XV, âgé de trente ans à peine , a déjà usé une portion des plaisirs de la vie. Louis XV est blasé sur la table , Louis XV est blasé sur le jeu, Louis XV s'ennuie au milieu de cette cour spirituelle, élégante , sensuelle, parfumée, Louis XV est triste, il plaisante sur la mort qu'il craint, une seule chose peut raviver Louis XV, qui a usé de tous les changements, excepté d'un seul, le changement en amours. Celui-là, nous allons le voir l'épuiser comme les autres.

Parmi les quatre sœurs de madame de Mailly, il y en avait une qui rêvait une singulière renommée; c'était de partager les bonnes grâces du roi avec sa sœur, de s'emparer du cœur de Louis XV, puis de SOIT esprit, d'arriver à renverser le premier ministre et à

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îîouvornor la l'ranco. Cv[W sd'iir, qui n'ôlail pas encore niariûe, était iiKulemoisellc de \esle, elle venait d'entrer dans sa vingt- Iroisiènic année, elle habitait l'abbaye de Port-Royal. Et cependant elle n'était pas jolie; elle ne s'abusait pas sur sa figure, et savait (pic le roi ne pouvait souHVir les loniines laides; mais elle avait de Timaginalion, un caractère avenlureuv et hardi, et à force de désirer elle en était arrivée à croire. Aussi écrivait-elle à une chanoinesse de ses amies nommée madame de Dray.

« .renverrai lettre sur lettre à ma sœur de Mailly, elle est bonne, elle m'appellera près d'elle. Je me ferai aimer du roi, je chasserai Flcury et je gouvernerai la France. »

Toutes ces choses réussirent d'abord selon les vœux de mademoiselle de Nesle. ^ladame de Mailly se laissa toucher par ses lettres qui lui peignaient tout l'ennui du couvent; elle fit venir près d'elle la pauvre recluse. Mademoiselle de Nesle dressa toutes ses batteries. Louis XV qui s'ennuyait à 30 ans comme Louis XIV s'était ennuyé à 70, trouva une distraction dans l'esprit de la nouvelle venue, et quand madame de Mailly s'aperçut des projets de sa sœur, il était dc\jà trop tard pour qu'elle pût s'y opposer.

Alors madame de Mailly prit le parti d'aider aux amours du roi au lieu de les combattre ; d'ailleurs elle aimait tant le roi, qu'elle aimait mieux le posséder à moitié que de le perdre tout à fait. Madame de Mailly espérait d'ailleurs que cette complaisance resterait ignorée, mais ce n'était point là le but de mademoiselle de Nesle; elle fit si bien, que le roi s'ouvrit de son bonheur à quelques courtisans, si bien qu'au bout de trois mois, le secret delà pauvre madame de Mailly fut celui de toute la cour. Seulement , la chose connue, il s'agissait de marier mademoiselle de Nesle; le roi était grand faiseur d'enfants et un accident pouvait arriver qui mettrait tout le monde dans l'embarras, on chercha donc un mari à la nouvelle favorite.

On jeta les yeux sur M. de Vintimille, petit neveu de l'archevêque de Paris. ^L de Tencin venait d'être nommé et n'avait guères d'autres droits au chapeau que ceux que M. de Vintimille était près d'acquérir. On promit deux cent mille livres de dot et la place de dame du palais pour la future, six mille livres de pension et un logement à Versailles pour le mari. On ne dit ni oui ni non à propos du cardinalat, et non-seulement l'archevêque se laissa faire, mais encore bénit lui-même le mariage de son neveu.

Mais ce n'était pas le tout que de donner à mademoiselle de

Ncslc un faux mari, il fallait, le soir niùine des noces, se donner le plaisir de le remplacer. Or, voici comment les choses se réglèrent : Mademoiselle, princesse de facile accommodement, prêta son palais de Madrid aux jeunes époux; de son côté le roi alla souper à la Muette avec mademoiselle de Clermont et mesdames de Ghalais et de Talleyrand. Puis quand on présuma que le souper des noces était fini, le roi proposa une visite à Madrid ; on monta en voiture et l'on arriva à Madrid ; tout s'y passait à merveille et semblait devoir s'y passer dans les conditions nuptiales les plus complètes. Le roi se mit au jeu et joua jusqu'à minuit à la cavagnole ; à minuit on parla de laisser les mariés se mettre au lit, mais le roi déclara vouloir être bon prince jusqu'au bout; en conséquence, il accompagna les époux dans la chambre à coucher et donna la chemise à Vintimille, ce qui était un des plus grands honneurs que le roi pût faire ; à partir de ce moment , rien n'est plus bien clair. Un homme revient coucher au château de la Muette, mais madame la maréchale d'Estréesqui s'enfuit le même soir de Madrid et s'en va coucher à Bagatelle ; mais madame de Ruffée qui en fait autant et se sauve à Paris, prétendent que ce n'est point le roi qui s'en va et Vintimille qui reste, mais bien au contraire le roi qui reste et Vintimille qui s'en va. Quoiqu'il en soit, le roi assiste le lendemain à la toilette de madame de Vintimille, et l'après-dînée, Mademoiselle présente au roi toute la famille des Vintimille.

A partir de ce moment toute la famille jouit de la faveur la plus grande ; les trois autres sœurs de madame de IMailly et de mademoiselle de Nesle , madame de Lauraguais , madame de la Tournelle et madame de Flavacourt sont présentées. Le vieux marquis de Luc profite de la faveur de sa bru pour monter dans les carrosses du roi, honneur, au reste, auquel il a grandement droit. Enfin, Vintimille est de toutes les parties , de tous les soupers et de tous les Choisy, comme autrefois, sous Louis XIV, on était de Marly. Alors madame de Vintimille poursuit son but par sa sœur, madame de Mailly, qui la sert et qui la complète, elle s'empare du roi par l'esprit et par les sens, lui fait oublier son long cou, sa grosse taille, sa démarche rude et cavalière ; le roi est à elle, bien à elle , et comme elle l'a écrit à son amie la chanoinesse , la religieuse de Port-Pioyal est en mesure déjà de lutter contre le cardinal et commence à gouverner la France. Sur ces entrefaites un événement arriva qui donna à chacun la mesure de son pouvoir.

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Le bviui duc de J.a Trémouillc inoiinil do la \)v[\[c vérole. Le beau due était fort revenu de ses erreurs de jeunesse si tant est, toutefois, que sa jeunesse eût eu les erreurs qu'on lui prête, il s'était admirablement conduit dans sa disgrâce, etsacrifiéparJ.ouis XV au vieux cardinal, il avait pris congé du roi en lui disant en l'ace : Sire, vous n'êtes plus digne d'être mon ami. Sa charge de gentilhonmie de la chambre était la seule qu'il eût conservée. Il était marié et adorait sa femme, ils s'étaient mutuellement promis de se séparer momentanément si l'un ou l'autre était atteint de la petite vérole, que ni l'un ni l'autre n'avait eue. Madame de La Trémouillc en fut atteinte, mais comme elle ignorait elle-même la maladie dont elle souffrait, elle n'en prévint pas son mari, qui, quoiqu'avisé par le médecin du danger qu'il courait, voulut rester près d'elle et continuer de la servir. La duchesse guérit, mais à son tour le duc tomba malade et mourut. Ce fut un deuil parmi toutes les femmes de Paris; le duc fut pleuré comme le modèle des maris, et presque canonisé comme un martyr de dévouement conjugal. 11 fut question de lui élever un temple par souscription. La Trémouille, en mourant, laissait une fdle et un fils de d ans.

Les ducs d'Aumont, de Gesvres et de Mortemart, dont La Trémouille était collègue comme genlilîiomme de la chambre, demandèrent pour cet enfant la survivance de la charge de son père. Mesdames de Mailly et de Vintimille sollicitaient pour le duc de Luxembourg. Le cardinal de Fleury désirait faire nommer son neveu. En conséquence, le vieux ministre avait employé un de ces moyens détournés qui lui étaient habituels. 11 était venu trouver le roi, et lui avait dit :

— Sire, tous mes amis me pressent de demander à Votre Majesté la charge pour mon neveu, mais il est déjà si comblé de biens, qu'au lieu de vous recommander quelqu'un de ma famille, comme on m'y pousse, je viens vous demander la survivance du duc de La Trémouille pour son fils.— Et vous avez raison, monsieur le cardinal, avait répondu le roi; moi-même j'avais songé à votre neveu, mais j'ai réiléchi qu'une pareille faveur, lui fiiisant trop d'ennemis, lui serait plus préjudiciable qu'utile.

Le cardinal demeura stu])éfait, il ne s'attendait pas à la réponse. Vlors il comprit la lutte qui allait s'engager ; il avait contre lui les deux maîtresses du roi ; non pas deux femmes qu'il pouvait désunir par la jalousie, mais au contraire deux sœurs qui, du moment oii elles avaient passé par-dessus la jalousie, n'avaient plus qu'un

intérêt pareil, garder à elles deux ramant royal que chacune, depuis radjonction de l'autre, devait désespérer de garder à elle seule.

Le cardinal , n'osant plus demander pour son neveu, s'entêta donc au petit La Trémouille, déclarant au roi qu'il avait engagé sa parole à la mère, et que si Sa ]\Lijesté le forçait de manquer à sa parole, il n'avait plus qu'à demander son congé au roi , voyant bien qu'il lui devenait inutile. Au reste, ajoula-t-il, son grand Age demandait des ménagements et sa santé du repos. Sur quoi , le cardinal , selon son habitude , se retira à Issy. Le cardinal savait que sa principale lorce à lui, c'était son absence. Lui retiré, les intérêts agirent à l'aise.

Mesdames de Mailly et de Vintimillc continuèrent de présenter M. de Luxembourg-. Madame de La Trémouille, secondée par les trois gentilshommes de la chambre, jetait les hauts cris en faveur de son fils. Le neveu du cardinal n'avait personne pour lui que son oncle absent.

Le premier mouvement de Louis XV fut un mouvement de réaction contre le cardinal. Dans ce premier mouvement , il prit la plume et lui écrivit qu'il serait désespéré d'exiger de lui un travail qui pourrait porter quelque préjudice à son repos ; ajoutant que si sa santé demandait absolument qu'il se retirât, il lui en donnait la permission. Puis la lettre écrite , le roi la mit dans sa poche, en se promettant de l'envoyer à son heure.

Cependant le cardinal avait fait faire une ouverture à madame de Vintimille. Comme l'ambassadeur romain , l'envoyé de M. de Fleury avait apporté la paix ou la guerre. Madame de Vintimille avait réfléchi un instant ; puis calculant la faiblesse du roi , se rappelant qu'elle avait, elle, i2/t ans,et le cardinal 90, elle s'était convaincue que mieux valait temporiser et prendre pour alliée la mort qui ne pouvait tarder à venir. Or, comme depuis quelque temps le roi alternait, qu'il passait la soirée chez madame de Mailly, elle alla trouver sa sœur.

— Chère sœur, lui dit-elle, nous n'avons pas un instant à perdre pour nous rallier à M. de Fleury ; peut-être l'emporteronsnous cette fois sur le cardinal , mais tôt ou tard il reviendra au pouvoir et nous fera chasser. Arrange-toi donc de façon à co que demain matin le neveu du cardinal soit nommé.

Malheureusement madame de Mailly n'était pas la femme qu'il fallait pour ces sortes d'intrigues; aimant le roi pour lui-même ,

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coinuie La \allièio avait aimé Louis \1V, cilo no (icMiiaiidail ((iriinc clioso, c'est que, ne se mêlant point de politique, la politicpie de son côté ne vînt pas la trouver. Aussi , après avoir tout promis à sa sœur, n'accom|)lil-olle, le soir venu, aucune de ses promesses. Elle s'était laite plus belle encore que d'habitude; elle avait mêlé des fleurs et des diamants à ses cheveux ; mais Louis XV avait vu dans ces fleurs et dans ces diamants un travail de coquetterie au profit de l'amour, et non au profit de la politique. Madame de Mailly s'endormit sans avoir ouvert la bouche au roi ni du jeune La Trémouille, ni de M. de Luxembourg, ni du neveu du cardinal. Mais le roi, tourmenté, ne dormait pas, lui ; il sentait sa vie troublée par les grondements de son ancien professeur ; il voyait ce travail de correspondance européenne, dont il ne s'était jamais préoccupé, retomber sur lui ; il devinait les ambitions princières contre lesquelles il allait falloir lutter lorsque le vieux ministre ne serait plus là pour dire à l'intrigue comme Dieu à la mer : Tu n'iras pas plus loin. 11 était donc purement et simplement appuyé sur le lit à demi couché , et regardant cette tête où les roses aux tons harmonieux se mêlaient avec la poudre , et au milieu de la poudre et des fleurs, les diamants tremblaient comme des gouttes de rosée. La respiration s'échappait de la bouche de la belle dormeuse eu haleines régulières et alternées. Le roi la réveilla.

La première chose qui frappa madame de Mailly en ouvrant les yeux fut l'aspect mélancolique de Louis XV.

— Oh ! mon Dieu ! s'écria-t-elle , mais qu'a donc Votre ]\Iajesté ?

Le roi poussa un soupir.

— J'ai , ma chère , dit-il , que je suis fort tourmenté. — Et à quel propos, Sire ? — A propos de tout ce qui se passe.

Madame de Mailly se souvint de l'engagement pris le malin même avec sa sœur; l'ouverture que lui faisait le roi était belle, elle s'y hasarda.

— Que se passe-t-il donc de si grave, Sire? demanda madame de ^lailly en souriant de son plus charmant sourire. — Mais vous le savez, bien, méchante, dit le roi, puisque vous êtes une des personnes qui me toiu'uientent. — ^loi , Sire ! s'écila madame de Mailly. — Oui, vous ; en tout cas , coutinua le roi en soupirant, nous voilà débarrassés de notre censeur. — De quel censeur ? — Du cardinal. — Débarrassé du cardinal, vous, Sire, oh! mon Dieu!

Et comme eifravée , madame de Maillv se souleva sur le lit.

— Oli ! mon Dieu oui, la lettre est écrite. — Quelle lettre, Sire?

— La lettre dans laquelle je lui donne son congé. — Oui, mais elle n'est point partie , n'est-ce pas , Sire ? demanda madame de Mailly.

— Ma foi, c'est tout un, puisque. . . — Puisque ? — ruisqu'ellc est là sur votre cheminée.

Et en disant ces mots , le roi regardait d'un air presque suppliant madame de Mailly ; puis, il se leva.

— Sire, dit celle-ci, tout le monde sait que Votre Majesté est le maître ; tout le monde sait que ce qu'elle veut, elle a le droit de le vouloir; par conséquent Votre Majesté n'a de compte à rendre à personne. Madame de Mailly mit un de ses petits pieds sur le parquet. — Où allez-vous? demanda le roi. — M. de Fleury est un bon et excellent ministre à qui Dieu accorde de longs jours , parce que Dieu croit que ces jours peuvent être utiles au roi et à la France.

— C'est votre avis, n'est-ce pas, ma chère? dit le roi. — C'est si bien mon avis, dit madame de Mailly, que....

—Ah ! mon Dieu ! s'écria le roi, vous brûlez ma lettre au cardinal. — Oui, Sire; mais voilà une plume, de l'encre et du papier, et vous allez lui écrire. — Quoi ! que voulez- vous que je lui écrive?^ Que vous nommez son neveu à la charge de premier gentilhomme.

Le visage du roi rayonna.

— Mais que va dire madame de La Trémouille ? que vont dire les autres gentilshommes ? — Je ne sais ce quMls diront ; mais à ce qu'ils diront , vous répondrez que ma sœur et moi étions pour

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M. de Luxonibourg, et que la preuve que vous èles le maître, que la preuve que vous êtes le roi, c'est que vous nous avez repoussées connue les autres , ma sœur et moi ; et nous , pour donner tout

poids ù vos paroles ' — \Lh bien ! — Nous vous bouderons. —

Vous me bouderez? — Oh! le jour, bien entendu. Voici des plumes, de l'encre et du papier ; écrivez, Sire. — Oh ! s'écria le roi en se jetant aux pieds de madame de Mailly, vous êtes une femme adorable.

Et il écrivit une lettre, non pas au cardinal, mais à son neveu, lettre dans laquelle il lui annonçait qu'il était nonnné gentilhomme de la chambre, avec un brevet de retenue de quatre cent mille livres.

Le matin, en recevant cette lettre, M. de Flcury, qui ne s'attendait à rien moins, courut trouver son oncle à Issy, lui montrant la lettre du roi, et le suppliant d'aller remercier Sa Majesté; mais le cardinal qui voulait toujours , quand une faveur tombait sur sa fomille , avoir l'air d'avoir la main forcée , le cardinal se contenta de répondre à son neveu : Je vous défends de rien dire que je n'aie vu le roi et fait révoquer l'ordre.

— Mais , répondit le duc de Fleury, j'ai déjà répondu personnellement au roi pour le remercier. — Et pour accepter? s'écria le cardinal avec un accent de désespoir dont son neveu lui-même fut dupe. — Sans doute pour accepter, fit le duc ; j'aurais été bien ingrat de refuser une faveur ambitionnée par tant de personnes. — Allons î dit le cardinal avec un profond soupir, me voilà compromis avec messieurs les princes. Et il leva les yeux et les mains au ciel, tout en demandant son carrosse pour revenir à Paris.

Louis XV, en revoyant M. de Fleury, lui raconta tout, et comme il ne voulait pas, faible qu'il était, avoir eu l'air de céder à l'exil dont l'avait menacé le cardinal, il lui dit que c'était aux instances de madame de Mailly et de madame de Vintimille qu'il devait la nomination de son neveu. Le cardinal en parut on ne peut plus reconnaissant aux deux sœurs, mais il n'en fut pas moins blessé au fond à l'idée que son crédit personnel baissait au point qu'il avait besoin du concours des deux maîtresses du roi poiu' faire obtenir une charge à son neveu.

Maintenant, racontons les faits sans commentaire :

Cette nomination avait eu lieu dans le courant de juin 17/tl. Le 8 août suivant, madame de Vintimille fut prise de la fièvre. Elle était enceinte de huit mois. Forcé de revenir à Paris , le roi

laissa madame de Viiilimille à Choisy avec sa sœur, madame de Mailly, et les dames de leur com|)agiîie habituelle. 11 y avait iine habitude, ou plutôt une loi qui défendait aux maris d'accompagner leurs femmes quand le roi les emmenait à Choisy. C'est étrange , mais c'était ainsi. 11 est vrai qu'à défaut de M. de Vintimille, M. de Grammont, M. deCoigny, d'Agen et les deux frères Meuse, qui étaient de la petite intimité du roi, étaient là pour faire compagnie à ces dames. On saigna madame de YinlimiJle deux fois. Cette maladie sembla rendre le roi plus amoureux de madame de Vintimille qu'il ne l'avait jamais été: la veille des couches, il s'établit dans sa chambre et y resta jusqu'à deux heures du matin. A neuf heures du matin, madame de Vintimille accoucha d'un beau et gros garçon qu'il prit dans ses bras et posa ensuite sur un coussin de velours cramoisi. Puis, après l'avoir embrassé et admiré, il le fit ondoyer sous le nom de Louis; nom que, plus tard, ses camarades changèrent en celui de demi Louis.

Le roi était si heureux qu'il voulut dîner avec madame de Vintimille ; furent invités au dîner, les ducs d'Agen , de Villeroy, et celui des deux Meuse , qui était son confident le plus intime. Le soir, il reçut chez madame de Vintimille , non-seulement l'archevêque de Paris , mais encore M. de Vintimille et son père. M. de Vintimille était censé venir voir sa femme et son enfant. IMadame de Vintimille était accouchée si heureusement, qu'une heure après sa délivrance, elle sembla guérie ; mais'.le 9 septembre suivant, sans que rien pût faire présager ce terrible événement , elle fut tout à coup prise de si violentes douleurs d'entrailles, qu'elle appela à grands cris , non pas un médecin , mais un confesseur. De son côté, le roi envoyait chercher à Paris ses deux médecins Silva et Sénac. Mais ni l'un ni l'autre n'arrivèrent à temps ; elle mourut entre les bras du confesseur, sans sacrement ; à peine le prêtre avait-il eu le temps de l'absoudre.

Dans cette conversation d'une demi-heure qu'elle avait eue avec lui , madame de Vintimille avait chargé le saint homme de transmettre ses dernières volontés à madame de Mailly ; il se hâtait donc de remplir cette dernière recommandation de sa pénitente, lorsque lui-même, en entrant chez madame de Mailly, tomba mort sans avoir le temps de prononcer un seul mot.

Cette nouvelle frappa Louis XV d'un coup si terrible , qu'il se mit au lit, en faisant défendre sa porte à tout le monde. La reine fit demander à entrer, mais la consigne , maintenue même pour

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elle, ne lui lovée (lu'ou lavoiir du conUc tic iNoiiilIcs. OiiaiU h niadaiiu' (le Alailly, elle quilla sa chambre tout éplorée et à (Icml nue, et alla se jeter dans le lit de madame d'Estrées.

Le roi n'avait donné qn'nn seul ordre en se renfermant chez lui, c'était qu'on lil le portrait de madame de Yinlimille morte.

Des bruits d'empoisonnement s'étaient répandus à l'instant même et avaient pris une telle consistance , que le roi voulut que le corps fut ouvert. Mais il ne transpira rien du procès-verbal d'autopsie; seulement, comme le corps, quoique mort depuis quatre heures à peine, répandait une grande fétidité, on le déposa dans une remise, oii il resta, pendant plus de trois heures, exposé à la curiosité des passants. Singulière destinée que la mort, que l'ouverture, que l'exi^sition du corps de cette femme, qui, la veille, couverte de Heurs, de dentelles, de diamants, était la jalousie de toute la cour î

Le roi était anéanti, madame de Mailly, qui était bonne et qui aimait sa sœur de toute son àme, la redemandait à Dieu à grands cris ; une de ses sœurs accourut pour la consoler, c'était la plus jeune de toutes , madame de Lauraguais. Madame de Mailly, qui croyait ne plus tenir au roi que par madame de Vintimille , avait craint que cette mort n'éloignât le roi d'elle ; mais il n'en fut rien : le roi, au contraire, concentra toutes ses aiTections sur elle, donna à Meuse un appartement au-dessus du sien , mais à condition que Meuse ne disposerait que de l'antichambre et de la salle à manger, tandis qu'en réalité madame de Mailly disposerait du reste. Au bout de huit jours, madame de Mailly était installée dans cet appartement avec sa sœur, madame de Lauraguais , et il ne tenait qu'au roi de ne pas s'apercevoir que la pauvre madame de Vintimille était morte. Mais le roi, distrait un instant, ne pouvait parvenir à éloigner de son esprit le souvenir de cette effroyable catastrophe.

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