‹ La régence et Louis QuinzeChapitre 38 sur 72 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

L y a jiisLo cent ans aujourd'hui, à l'époque où nous écrivons ces lignes , que ^ ,,^ l'Angieterre et la France, ces vieilles ïfe^"^^^ ennemies de Créci, de Poitiers et d'Azin- * '^^ court , s'apprêtaient à poursuivre sur l'Océan la lutte continentale qu'elles soutenaient depuis cinq siècles , et que nous avons vue se clore par la bataille de Fontenoy. Jetons les yeux sur la carte du monde en 1750, et disons quelle était leur puissance respective. L'Angleterre , il y a cent ans , ne possédait que cinq comptoirs dans rinde : Bombay, Béjapour, Madras, Calcuta et Cliandernagor. Elle n'avait dans l'Amérique du nord que Terre-Neuve , et cette bande du littoral qui s'étend , comme une frange , de l'Acadie aux Florides. Sa seule possession , au banc de Baliama , était les îles de Lucayes, aux Petites-Antilles, Barboude; dans le golfe américain, la Jamaïque. Enfin, l'Angleterre n'avait pour toute station dans l'Océan équinoxial que Sainte-Hélène, de meurtrière mémoire.

La France, au contraire, avait la double suprématie continentale et coloniale. Elle possédait toute cette ligne de forteresses bâties par Vauban , qui sont les clés des Pays-Bas , et qui s'étendent de Philipsbourg à Dunkerque. Ses armées occupaient la Corse , et, par le traité de llliS , elle venait d'acquérir une influence protectrice sur Gênes, Modène, Parme, Plaisance et Guastalla. Comme puissance coloniale, elle tenait presque toutes les Antilles. Ses colonies d'Acadie, du Canada et de la Louisiane prenaient de jour en jour plus d'étendue. Elle avait Québec, Montréal, Mobile et la Nouvelle-Orléans; les forts de Fontenai, de Saint-Charles, de Pierre et de Maurepas s'élevaient à l'envi sur les lacs du Canada. Le fort la Beine dominait la rivière des Aneniboins. Elle tenait sur les lacs Onipeg, les forts Dauphin et Bourbon. En Afrique, le Sénégal et Corée lui appartenaient. Elle colonisait Madagascar, et elle avait pour relais l'Inde, où sa puissance domine l'île de France, Quand nous en serons à l'année

18Û8, nous ferons un tableau coniparalif de ce qu'elle a gagné el (le ce que nous avons perdu.

Revenons aux causes de noire nouvelle ruplure avec l'Anglelerrc. L'Angleterre, par le traité d'L'lrechl , avait reçu une portion de l'Acadie. Les limites des terres cédées à l'Angleterre el des terres retenues par nous étaient mal fixées cl laissaient en litige une espèce de terrain vague. Sur ce terrain , dont la propriété était plus que contestable, les Anglais avaient bàli le fort de la Nécessité , y avaient mis une garnison assez forte , cl en avaient confié le commandement au major Washington. Le commandant des troupes françaises sur l'Oliio, M. de Contrecœur, ordonna alors à M. de Jumonville, un de ses officiers, de se rendre au fort de la Nécessité, porteur d'une lettre, dans laquelle le commandant français priait le major Washington de ne pas troubler, par une possession illégale, la paix qui régnait entre les deux puissances , et à se retirer sur la portion des terres anglaises qui n'était susceptible d'aucune discussion. M. de Jumonville prit trente hommes et se mit en chemin ; mais à une petite distance du fort, tout à coup une fusillade éclate, et M. de Jumonville s'aperçoit qu'il est complètement entouré. Alors il s'avance seul entre ceux qui l'attaquent et sa petite troupe, à laquelle il ordonne de s'arrêter, fait un signe de la main, et, reconnu pour parlementaire , commence la lecture de sa lettre ; mais aux premiers mots, une seconde fusillade recommence et le renverse mort avec huit de ses soldats, et les autres sont faits prisonniers ; un seul Canadien se sauve et va porter au commandant la nouvelle de celte violation du droit des gens.

Pendant que le Canadien portait cette nouvelle au commandant Contrecœur, le major Washington donnait les mômes ordres qu'il eut donnés en temps de guerre déclarée , et, se mettant à la tête de quatre cents hommes, marchait contre les avant-postes français ; mais à peine avait-il fait quelques lieues , qu'il fut averti par les sauvages qu'une troupe nombreuse marchait à sa rencontre , dans le but de venger l'assassinat de Jumonville. En effet, c'était M. de Villiers, frère de la victime, qui avait reçu du commandant mission de punir les meurtriers de son frère et de faire rendre les prisonniers. Le major Washington se retira dans le fort et y attendit les Français.

M. de Villiers y mit le siège ; mais,après une énergique défense,

presse plus cnergiquement encore, Wasliinglon fut forcé de se rendre. La capitulation , plus favorable aux Anglais que ceux-ci ne devaient s'y attendre, portait que la garnison se retirerait sur son territoire sans être inquiétée, et avec armes et bagages. Mais la mort de Jumonville était qualifiée d'assassinat; de son côté, le major Washington s'engageait à renvoyer les Français prisonniers et qui avaient été transférés à Boston. Mais, chose étrange, ces vingt-deux hommes se trouvèrent réduits à sept, et l'on ne put savoir ce que les quinze autres étaient devenus. Le major Wasiiington était le même auquel la France, toujours oublieuse, devait plus tard offrir son aide dans la guerre de l'indépendance.

L'assassinat eut lieu le 2/i mai 175/i, et la prise du fort le 3 juillet de la même année. La France fit ses réclamations au cabinet de Londres; mais, comme toujours, le cabinet de Londres fit une réponse évasive; puis tout à coup, sans déclaration de guerre aucune, précipitant le dénoiiment d'une situation douteuse, et faisant sur mer ce que Frédéric allait faire sur le continent, on apprend à Paris que des navires marchands et môme des vaisseaux de guerre ont été capturés par les escadres britanniques sans avertissement aucun.

Les hostilités commencèrent au banc de Terre-Neuve, c'est-àdire, dans les mêmes régions où venait de se passer l'événement que nous avons raconté.

Le 3 juin 1755, un an après l'aventure de Jumonville, l'amiral Boscavven , à la tête d'une escadre anglaise de treize vaisseaux de guerre , rencontre les vaisseaux du roi VAlcide et le l.ys , s'approche d'eux sous des apparences amies , et tout à coup les enveloppe et les attaque. VAlcide était commandé par M. Mocquart , le ï.ys par M. de Lorgeril. Ces deux bâtiments faisaient partie de l'escadre de M. Dubois de la Motte. Le prétexte de l'attaque fut la prétention émise par l'amiral Boscawen, et à laquelle les deux capitaines se refusaient, de faire saluer aux Français le pavillon d'Angleterre. Après une défense héroïque, les deux vaisseaux furent pris. Quelques jours après, le vaisseau V Espérance, naviguant sous pavillon blanc, fut surpris à son tour. M. de Douville, qui le commandait, se battit comme un lion, et, conduit à Londres, déclara qu'il ne se regardait pas comme prisonnier d'une nation civilisée, mais esclave d'une bande de pirates.

Ces trois événements pouvaient être un accident comme celui que les Anglais avaient appelé la surprise de Jumonville, mais que

la capilulalion du lort de la Nécessité reconnaissait être un assassinat.

Cependant on espérait encore avoir justiccpar la voie des négociations, de celte double violation du droit des gens, lors(iu'on apprend à Versailles que, pendant le mois qui vient de s'écouler, soi\.ante-quatorzc bâtiments venant de nos îles; cinq négi'iers chargés de 2,000 nègres ; vingt-six bâtiments portant des marchandises et des provisions à nos îles ; un bâtiment allant en Crimée ; deux navires de la compagnie des Indes, un allant au Sénégal et l'autre en revenant; soixante-six Icrrc-neuviens ; deux bâtiments revenant de la pèche de la baleine ; vingt-deux bâtiments portant des provisions au Canada ou revenant d'en porter; vingt-sept bâtiments liiisant le grand cabotage tant sur les côtes de France que dans les colonies; en tout, trois cents navires ont été pris. Nous nous trouvions donc , par suite de ce coup de filet maritime , avoir près de dix mille prisonniers en Angleterre.

Le secrétaire d'État des affaires étrangères à Londres était alors Henry Fox, qui fut plus tard créé lord IloUand, ennemi personnel de la France, qui devait nous léguer dans son fils, Charles Fox, un ennemi plus acharné et surtout plus terrible encore.

Forcé dans ses derniers retranchements par le cabinet de Versailles, qui demandait comment en pleine paix des actes pareils à ceux que nous venons de citer avaient pu s'accomplir. Henry Fox répondit :

— Que l'état de guerre ne résultait pas toujours entre nations de combats réels , mais de certaines mesures qui annonçaient les hostilités ; que les armements de la France étaient publics; qu'elle préparait dte grandes escadres et transportait incessamment des troupes au Canada; que, dans ces circonstances, le gouvernement britannique n'avait dû prendre conseil que de ses intérêts et agir vigoureusement, afin de garder la dignité de la nation.

Cette réponse insolente était suivie d'une note plus insolente encore , dans laquelle M. Fox demandait qu'on désarmât immédiatement la flotte française , que les fortifications de Dunkerque fussent rasées , après quoi on donnerait des explications sur les affaires du Canada et en général sur celles de l'Amérique du nord.

M. de Rouillé répondit au nom du roi : — Que ce qui venait de se passer n'était qu'un système de grande piraterie, indigne d'un peuple civilisé; que l'Angleterre avait non-seulement saisi les bâtiments du roi de France , mais encore des navires marchands

pour une somme de plus de trente millions, et que le cabinet de Versailles demandait immédiatement réparation de cet acte hostile. —

Sur le refus du gouvernement anglais, M. de Mircpoix, notre ambassadeur, demanda ses passe-ports, et la guerre fut déclarée.

Au reste , les dispositions de l'Angleterre ne tardèrent point à être mises au jour. Un mois après le combat naval où succombèrent sous le nombre VAlcide et le Lys, une rencontre eut lieu sur rOhio, près le fort Duquesne, entre les Français et les Anglais commandés par le général Bradock. Les Anglais, complètement battus, leurs officiers tués, leurs magasins et leurs provisions enlevés, on trouva les instructions données au général par le cabinet de Londres : ces instructions prouvaient par leur date, qu'au milieu de la paix la plus parfaite , le gouvernement anglais faisait tous ses préparatifs pour franchir les limites de l'Acadie et envahir la plus grande partie de nos établissements en Amérique. Le plan général était d'envoyer de fortes escadres anglaises , qui fermeraient aux Français l'entrée du fleuve Saint-Laurent, pendant que quatre armées fondraient sur les derrières de nos colonies. La mission particulière du général Bradock , au milieu de ce plan , était de prendre le fort Duquesne , de remonter l'Ohio pour joindre, par le lac Érié, M. Shirleq, qui l'attendait à Choagen avec cinq mille hommes, des barques et du canon. Une fois réunis, ils devaient agir de concert, prendre INiagara et Frontenac. Pendant ce temps , le colonel Johnson s'emparerait du fort Frédéric , du lac Champlain , de la rivière de Bichelieu , et se mettrait en état de prendre au printemps la ville de Montréal, tandis qu'une autre armée anglaise pénétrerait jusqu'à Québec par la rivière Saint- Jean. Heureusement, l'immense plan avortait en tombant entre nos mains. L'escadre de M. Dubois de la Motte , auquel on avait enlevé le Lys et YJtcide, comptait encore sept vaisseaux. Elle avait mis à terre M. de Dieskau avec des troupes de débarquement. On était en état de défense ; et les sauvages , qui haïssaient les Anglais , nous promettaient d'être pour nous de puissants auxiliaires.

Malheureusement , à peine arrivés , Dieskau , après avoir battu un corps de 1,500 Anglais, près du lac Georges, après les avoir poursuivis jusque sous les retranchements du général Jackson, est blessé et pris. Mais , maintenus et surveillés , les Anglais sont obligés non-seulement de renoncer au vaste plan que nous avons

exposé, mais encore de se tenir sur la défensive. D'ailleurs, pour prendre le eonnnandenienl de nos troupes, on attend un nouveau chef. Ce nouveau chef, c'est Louis- Joseph de Sainl-Yéran, marquis de Montcalm, c'est-à-dire un des plus braves généraux de l'armée française. Le sang des Gozon n'a pas dégénéré dans ses veines. C'est encore à lui ces grands bois de la Dragonnière', où son aïeul exerçait ses chiens à l'attaque du serpent. Sa carrière sera courte, mais rayonnante, glorieuse et rapide comme celle de la bombe qui doit lui creuser sa tombe.

D'ailleurs, pendant ce lemi)s, on va rendre aux Anglais, en Europe , ce coup de main qu'ils voulaient tenter en Amérique. Les Anglais ont dans la Méditerranée une station qu'ils alTectionnent à l'égal de Gibraltar, qu'ils lui préfèrent peut-être. Philippe V, au temps de ses malheurs , a laissé rouler cette perle de ses mains. Les Anglais l'ont ramassée et en ont fait un des joyaux de leur couronne. Cette station, c'est l'île de Minorque.

En prenant Minorque , nous coupons les communications des Anglais avec le roi de Sardaigne , leur allié ; nous troublons leur navigation au levant et en Italie. Le port de Mahon, l'un des plus beaux de l'Europe, donne un asile à leurs flottes égarées dans la Méditerranée , ce grand lac dont ils gardent l'entrée , mais dont nous sommes les véritables maîtres. En cas de guerre malheureuse, la reddition de Mahon lèvera bien des difficultés pour le rétablissement de la paix ; dans le cas contraire , Mahon devenu notre propriété, on en traitera avec l'Espagne, qui nous donnera en échange tout ce que nous voudrons dans le golfe du Mexique. Il est vrai que le fort Saint-Philippe passe pour imprenable ; eh bien ! on y enverra Richelieu ; c'est le général des brusques attaques et des coups de mains insensés. La colonne de Fontenoy, elle aussi, n'était-elle pas inébranlable? Piichelieu l'a brisée!

Fvichelieu aura un commandement absolu sur mer et sur terre ; on lui fourre cinquante mille louis dans ses coffres , on lui donne la flotte d'IIyères, sous les ordres de M. de la Galissonnière, douze vaisseaux de ligne ; on y joint dix-huit bâtiments de transport. Cette magnifique escadre met à la voile. Oii va-t-elle? On le saura quand le fort Saint-Philippe sera pris.

La mer est l'alliée des Anglais. Le lendemain du départ , une tempête s'élève qui rompt l'ordre de marche de la flotte ; trois jours , les vaisseaux errent dispersés ; le 19 avril , ils se rallient en vue de Minorque. Le 25 avril , le maréchal va reconnaître la

place de son camp, cl il jcltc en mùme tenii)s un coup d'œil sur le fort Philippe. C'est parlout un roc uni, des fossés de trente pieds de profondeur, taillés dans le granit. Impossible d'ouvrir la tranchée; le roc est impénétrable, même au canon. C'est une citadelle à prendre par escalade ; le tout sera de trouver des échelles assez hautes.

En attendant, Richelieu fait ses compliments aux dames niinorcaines, leur fait porter des fruits, leur envoie des bonbons , et s'informe s'il y a dans les productions de la France quelque objet qui leur fasse plaisir. Puis , comme il craint pour ses soldats le bon vin d'Espagne qui encombre les caves de la ville :

— Enfants, dit le maréchal à ses soldats, celui de vous qui se grisera n'aura pas l'honneur de paraître à la tranchée.

On signale une flotte : c'est celle de l'amiral Byng, qui vient en aide à Minorque. Le maréchal cède un millier d'hommes à La Galissonnière , pour renforcer ses soldats de marine. On donnera l'assaut, et l'on se battra sur mer à la fois. Les Minorcains auront double spectacle.

L'amiral anglais est battu à plate couture, et, le même jour, Piichelicu s'empare des ouvrages avancés. Enfin , dans la nuit du 27 au 28 juin, trois forts sont pris sur cinq, et le 28, à midi, trois députés apportent un projet de capitulation, qui, discuté pendant le reste de la journée, est signé le même soir. Le 29, tous les forts étaient rendus , et M. de Fronsac , fils du duc de Richelieu , en allait porter la nouvelle à Compiègne.

28G Loiis XV

M. do Ridiclicu n'avait plus rien à faire à IMiiiorqiic ; mais il lui lallait l'agrémenl du roi pour (piillor sa t{)ii(|uùlo. iMalhcurcusenient, il avait à la cour moins d'amis que d'ennemis, cl madame de Pompadour était au nombre de ces derniers. Madame do Pompadour avait eu l'Iieurouse idée de marier sa fdle Aloxandrino au duc de Fronsac; elle en avait dit deux mois à M. de rxicholiou, lequel avait répondu qu'il serait on ne peut plus honoré de l'alliance , mais que comme M. de Fronsac avait l'honneur, par sa mère, d'appartenir à la maison impériale de Lorraine, il ne pouvait prendre d'engagement que du consentement de l'impéralrice. Madame de Pompadour avait compris la réponse et s'en était tenue là ; mais , de cette réponse et du peu d'eflet qu'elle avait produit sur le duc à la première vue, elle avait gardé rancune au vainqueur de Mahon.

Pendant ce temps, on minait M. de Piichclieu près du roi. Enfin, le duc fut obligé de feindre une maladie pour obtenir un congé que , grâce aux certificats de ses médecins et à la menace qu'il faisait de le prendre si on ne le lui donnait pas, on n'osa plus lui refuser. La rentrée du maréchal à Paris fut un véritable triomphe; mais Louis XV le reçut froidement.

— Ah ! vous voilà. Monsieur le duc, dit-il. Eh bien ! comment avez-vous trouvé les figues de Minorque ? on les dit fort bonnes.

— Excellentes, Sire, répondit Richelieu; seulement, il faut de longues échelles pour les aller chercher.

Et, le premier, il tourna le dos au roi.

Au moment du départ de M. de Richelieu, on flottait encore pour une alliance conlinenlale entre Frédéric et Marie-Thérèse. Au retour de Richelieu, on était à peu près décidé pour l'Autriche. Quoique son fils eût l'honneur, comme il le disait, d'appartenir à la maison impériale de Lorraine , M. de Richelieu n'était point pour l'alliance autrichienne. Toutes les traditions des grands hommes du dernier siècle avaient été pour l'abaissement de la puissance impériale. Henri IV, Richelieu et Louis XIV avaient poursuivi cet abaissement. Au moment où le couteau de Ravaillac fit manquer l'expédition de Juliers, Henri IV venait d'arrêter avec Sully un immense projet , dont cette expédition de Juliers n'était que le prologue. Ce projet changeait la face de l'Europe, qui devenait, sous le nom de république chrétienne , une confédération universelle. Messieurs les jacobins de 1793 et messieurs les mon-

lagnards de I8/18, écoutez ceci : c'est un projet de IleJiri IV ; puis vous nous direz si, depuis que vous faites des théories, vous avez trouvé qucUpie cliose de i)lus libéral, comme ou disait sous Charles X, de plus radical, comme on disait sous Louis-Philippe, de plus démocratique, comme on dit aujourd'hui.

Il s'emparait de l'Autriche, qui lui avait fait tant de mal, et qui, depuis cent ans, ne fût-ce que par sa devise a, e, i, 0, u, Ausiria est imperanda orbi iinivcrso, tend à l'empire universel. Une fois à Vienne , il prêchait une croisade et chassait les Tiu'cs de l'Europe. Puis il fondait une confédération chrétienne , formée de quinze États : six monarchies héréditaires, cinq monarchies électives, quatre républiques.

Les six monarchies héréditaires étaient le Danemarck, la Suède, l'Angleterre, la France, l'Espagne et la Lombardie.

Cette dernière, érigée en royaume en faveur du duc de Savoie, se composait de la Savoie, du Monlferrat, du Milanais et du Mantouan.

Les cinq monarchies électives étaient : Piome, 'augmentée de Naples et de la Calabre ; l'empire Germanique ; la Bohême, à laquelle 11 ajoutait la Lusace , la Silésie et la Moravie ; la Pologne , augmentée des conquêtes à faire sur les Puisses ; la Hongrie, augmentée d'une portion de l'Autriche, du Tyrol, de la Carinthie, et des conquêtes à faire sur les Turcs.

Les quatre républiques étaient : la république Italienne, composée de tout le nord de l'Italie entre le royaume de Lombardie, le pape et Venise ; la république de Venise, augmentée de la Sicile; la république Helvétique, augmentée de la Franche-Comté; enfin la république Belge.

Tous ces États devaient avoir un conseil suprême, chargé de maintenir la paix universelle, de prévenir les querelles, de prononcer sur les différends , de défendre les frontières , de diriger les attaques contre celui qui serait déclaré ennemi commun; enfin de veiller à la sûreté du bien-être et à la prospérité de cette harmonie générale.

Ravaillac savait-il ce qu'il y avait de profond amour pour l'humanité , dans ce cœur qu'il perçait au coin de la rue de la Ferronnerie, le \!x mai IGIO?

Eh bien ! ce rêve de l'abaissement de PAutriche, fait par Henri IV, et devenu projet, parfois même réalité entre les mains de Richelieu

288 LOUIS \v

cl de Louis XIV, allait être abaïKlomié par Louis XV,grîlce à l'in-

lluencc fatale de madame de Pompadoiir.

Cette maison d'Aiilrielie, en clTel, obscure el presque inconnue il y avait trois siècles et demi, ne s'était élevée à la monarchie de Charles-Quinl qu'en combattant perpétuellement contre tout principe de liberté. Dans ce combat elle avait perdu la Suisse, la Hollande, l'Espagne et Naples ; mais il lui restait encore les Hongrois, les Bohèmes , les Brabançons , les Toscans et les Autrichiens, ^a domination s'étendait encore de la Turquie à Philipsbourg, et de l'Océan à la Méditerranée. C'était loin de ce qu'elle était il y avait deux cents ans, mais c'était encore plus qu'elle ne devait être. Un instant, en l7o8, tout cet empire avait été réduit à la seule Hongrie, et l'Allemagne avait respiré. Marie-Thérèse avait vu l'abîme, elle l'avait mesuré, et, redevenue puissante, elle avait compris qu'elle ne pouvait conserver celle puissance qu'avec l'aide de la France. Mais quelle probabilité de vaincre cette répugnance instinctive, et de donner tort à la politique de trois hommes de la taille de Henri IV, de Richelieu et de Louis XIV! N'avait-elle pas d'ailleurs contre elle le roi, le dauphin, les ministres, la nation entière ? Quelle serait son alliée dans une pareille lutte? Madame de Pompadour.

Madame de Pompadour, la fille de M. Poisson , ce commis à moitié pendu, cette grisetle trop heureuse d'épouser en premières noces un maltôtier, l'alliée de Marie-Thérèse, la fdle, l'héritière des Césars ! L'admirable chose que la politique , et comme son égoïsme nivelle les conditions !

Quoique madame de Pompadour fût montée presque jusqu'à Louis XV, combien fallait-il encore que Marie-Thérèse descendît de degrés pour arriver à madame de Pompadour ? Marie-Thérèse lui écrivait cependant à cette femme , et l'appelait ma cousine !

Cette alliance de la France avec l'Autriche était si étrange , si inouïe , si peu probable, que lorsque M. de Caiinitz, ministre autrichien à Aix-la-Chapelle, en parla pour la première fois à M. de Saint-Severin, que madame de Pompadour avait envoyé, en 1747, dans cette ville, pour conclure la paix à quelque prix que ce fût , M. de Saint-Severin refusa de s'occuper de ce projet. Mais, à la première ouverture que Marie-Thérèse avait fait à sa cousine de ce projet d'alliance , madame de Pompadour, moins forte en politique que Henri IV, Richelieu el Louis XIV, madame de Pompa-

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doiir avait été séduite d'être appelée cousine par Marie-Thérèse , elle qui n'était appelée que Cotillon II par J'rédéiic.

Or, pour arriver à cette alliance de la iMance et de l'Autriclie, que fallait-il ?

Une misère pour la favorite : renvoyer les vieilles têtes ministérielles qui avaient encore sur l' Autriche les })réjugés de Louis XIV, de Richelieu et de Henri IV, placer à la tète des aflaires étrangères des ministres nuls, ou à sa dévotion.

Toute celte alliance avec Marie-Thérèse se nouait donc doucement dans l'ombre. Les trois complices étaient M. de Naremberg, ministre de la reine de Hongrie, l'abbé de Bernis et madame de Pompadour. Voilà ce que proposait Marie-Thérèse.

Uimpératrice donnait les Pays-Bas au duc de Parme, et séparait ainsi j par un prince de la maison de Bourbon, les Anglais de la Hollande^ Luxembourg , le Gibraltar de l'Autriclie, rasé, Nous prenions Mons; la Pologne était déclaire libre et la couronne héréditaire; la Suéde gagnait la Poméranie, et le Danemarck était invité à l'union. La Russie était partie contractante, et comme la France était en guerre avec l'Angleterre, quoique cette guerre ne fût point de fait encore déclarée, cette ligue des grandes puissances du continent abaissait la puissance maritime de f Angleterre à l'union de laquelle l'Autriche déclarait renoncer à jamais.

Ce plan était , selon l'esprit de Marie-Thérèse , vaste et hardi. Louis XV ne voyait ni si loin , ni si haut ; aussi le repoussa- t-il. Marie-Thérèse pria Louis XV de présenter le sien. Louis XV recourut à M. de Bernis, lequel proposa un projet en deux lignes.

Garantie respective des États des deux maisons, la Prusse comprise, l'Angleterre exceptée.

Ce fut alors qu'on apprit qu'au commencement de 1750, il y avait eu traité entre l'Angleterre et la Prusse.

La Prusse fut exclue du plan, qui se trouva encore simplifié, et se borna dès lors à cette seule ligne.

Garanties respectives des Étals des deux maisons.

Le traité fut signé le 9 mai 1756, entre la France et l'Autriche.

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