LTS XV i
Ce fut alors, et pour donner suite à cet interrogatoire extra-judiciaire, que les gardes, afin d'obtenir de l'assassin une révélaiion plus coniplcle, commencèrent à lui donner la lorlure.
On approcha Damions du icu et on lui tenailla les chevilles des pieds avec des pinces rouges, mais quelle que fût la douleur qu'il ressentît , à peine jeta-t-il quelques cris, d'ailleurs il était tombé entre les mains des soldats-gentilsliommes qui se lassèrent bientôt de cette besogne de bourreaux. Le prévôt de l'hôtel, qui était compétent à instruire les procès concernant les crimes de lèze-majesté, arriva sur ces entrefaites , s'empara de Damions et le fit conduire à la geôle.
Quant au roi, qui avait montré d'abord un si grand sang-froid et dont les premières paroles avaient été pour rcconuuander de ne faire aucun mal à l'assassin, il rentra dans son appartement et on le coucha. Tout à coup une crainte lui prit , c'est que le couteau ne fût empoisonné. Cette crainte fut si grande, que le roi délégua ses pouvoirs au dauphin et demanda de se confesser.
Un cri général courut de Versailles à Paris : « Le roi est assassiné. » Aussitôt, comme d'elles-mêmes, les cloches de toutes les églises sonnèrent de toutes volées , et l'archevêque de Paris ordonna des prières de quarante heures.
Quoique le chirurgien du roi, Lamartinière, annonçât hautement que la blessure était sans gravité, on ne fut réellement rassuré que lorsqu'il leva l'appareil et qu'on vit la plaie non-seulement légère mais saine. Alors les craintes se calmèrent et le champ des conjectures s'ouvrit. Quelles étaient les causes de l'assassinat? L'assassin avait-il des complices? Enfin quelle juridiction connaîtrait de lui ?
Le 15 janvier Louis XV, déjà remis de sa blessure, trancha cette dernière question , en donnant commission d'instruire le procès à la grond' chambre du parlement de Paris.
Le procès de Damiens , comme celui de Piavaillac , fut sombre et mystérieux. C'étaient deux hommes de la même trempe. Dur de corps, dur d'âme; non plus que Ravaillac, Damiens ne fit pas de révélation, ou s'il en fit, elles compromettaient de si hauts personnages, que, comme celles de Ravaillac, elles restèrent secrètes. Comme Ravaillac, Damiens fut condamné au supplice des régicides.
Le 28 mars 1757 on vint prendre , à trois heures de i'après-
•290 i-oi is \v
midi, Damions à sa prison pour vive conduit à lu place do (iicvo. Toutes les précautions avaient été prises pour empêcher le tumulte, et pour laisser au supplice tout le terrible développement (piMl devait avoir. Vers cinci heures du soir, Damiens lut placé sur l'échalaud où le bourreau le déshabilla; pendant un instant il put regarder ses membres que la torture avait meurtris et (pie l'écartellement allait déchirer, on s'étonna du calme avec lequel il fil cet examen et de la fermeté de son regard lorsqu'il se reporta de lui-même sur la loule qui l'entourait.
L'échafaud était élevé de cinq pieds au-dessus de la terre, il était large de huit à ueuf pieds. Le condamné y fut assujetti d'abord par des cordes, ensuite par des chaînes de fer qui le retenaient au-dessous des bras et au-dessous des cuisses. La main qui avait frappé devait être punie la première, on la lui brûla avec un feu de soufre; au moment où ce feu s'alluma il jeta un cri terrible, mais ce fut tout, cette première douleur passée, il releva la tête et regarda brûler sa main sans emportement, sans imprécations et même sans plaintes. La main brûlée, le tenaillement commença : avec sa mâchoire de fer l'horrible instrument lui arracha les chairs des bras , des mamelles , des cuisses , puis partout où béait une plaie sanglante ou versa du plomb fondu, de l'huile bouillante et de la poix résine. A chaque blessure nouvelle, à chaque nouvelle brûlure on entendait un cri et puis c'était tout. Ce n'était là que les préliminaires du supplice. Ces préliminaires accomplis , Damiens fut couché sur une petite charpente à la hauteur de traits des chevaux et assez étroite pour que l'extrémité des pieds et des mains le dépassât.
Alors la foule put jouir d'un spectacle odieux et inattendu ; si fort que fussent ces chevaux , les muscles et les nerfs de la machine humaine luttèrent une heure contre eux, trois fois emportés sous le fouet, Damiens les ramena trois fois. Enfin le bourreau coupa à coups de hache les muscles principaux, une jambe fut emportée, puis l'autre, puis un bras, le patient vivait toujours, ce ne fut qu'au démembrement du dernier bras que ce tronc informe consentit enfin à mourir. Et il mourut emportant son secret dans sa tombe comme l'avait emporté Ravaillac, comme devait l'emporter Louvel; aussi chacun fut-il accusé de complicité avec l'assassinat, les jansénistes, les jésuites, les parlements, l'archevêque de Paris, le dauphin lui-même.
LOLIS XV
A la suite (le celte exécution, le roi envoya une lettre de cachet à M. d'Argenson, ministre de la guerre, et une autre à M. de Macliault, ministre de la marine.
Une troisième démission fut , vers le même temps, demandée par le roi à M. de Rouillé; mais cette chute du ministère des affaires étrangères eut un autre motif. Le marfjuis de Paulmy, neveu de M. d'Argenson, eut la place de son oncle. M. de Moras eut celle de M. de Machault. Et l'abbé comte de Bernis , celle de M. de Rouillé.
N'oublions pas, au milieu de tout cela, de consigner la mort de Fontenelle, le doyen des hommes de lettres de l'époque et le type des égoïstes de tous les temps. Il était âgé de cent ans moins un mois.