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Au reste, vraie ou non, celle accusalion eut un rclenlissenicnl terrible. De cette accusation, la haine de Mesdames, de cette accusation, lahaineduducde Berry contre M. de Clioiseul. Louis XVI, cœur fiiible et sans rancune, tut toujours obstiné sur un seul point, et les tressaillements qu'il éprouvait malgré lui, à la vue deM.de Clioiseul , indiquaient sans qu'il se donnai la peine de le cacher, (ju'il voyait en lui rempoisonneur de son père. Le vieux roi, plus libertin et plus dévot, à mesure qu'il avançait dans la vieillesse, parut un instant revenir à Dieu seul. Son testoment date de la mort de son fils. En voyant son fils aller à Dieu, il pensa qu'il n'y avait pas de temps à perdre, et qu'il pouvait, d'un jour à l'autre, être appelé à faire le même voyage.
A partir de ce moment, la cour se divisa plus profondément encore en deux partis. A la tête de l'un se trouvait M. le duc d'Aiguillon, qui accusait haulcmenl iM. de Clioiseul de trahison cl d'empoisonnement. M. d'Aiguillon avait pour lui le dauphin, les seigneurs que nous avons nommés tout à l'heure, l'archevêque de Paris, le clergé de France et les jésuites. M. de Choiseul avait pour lui l'impératrice Marie-Thérèse, les parlements, les jansénistes, les poêles, les économistes elles philosophes. Nous verrons plus tard quel grain de sable jeté dans la balance, la fit pencher en faveur du duc d'Aiguillon.
CIlAriTHE XXI
OIS avons laissé en arrière un événcnicnl qui produisit grand bruit dans Paris, une mort qui ne fit point en France une sensation moindre que la plus illustre des morts que nous venons de raconter. Depuis longtenipsl'écliafaudétaitrcsté inac- ^. tif , théâtre désert oii la noblesse ne vc- M^ naît plus jouer son dernier rôle. Les derniers condamnés politiques avaient été ces malheureux jeunes gens de Bretagne, dont nous avons raconté 'exécution : MM. de Mont-Louis, de Pontcalec, Ducoued.c et de Talhouet. Le ministère du cardinal de Fleury avait été tout paofinue Louis XV, d'ailleurs, n'était pas cruel.ll était emporte seulement; plus d'une fois, dans les querelles parlementaires il eut des velléités sanglantes. Madame de Pompadour disait : Je metldie à tempérer la colère du roi ; car, si «ne fois . commence a répandre le sang, je le connais, la cour en sera inondée.
Celui qui devait relever cet échafaud de la noblesse mact.f d puis tren e-sept ans, c'était le comte Thomas Arthur de Lally-Tolendal beau uom,nom sonore qui avait retenti à la cour des SUiarts avec un égal dévouement, soitque les Stuarls furent rois so, que es Stuarts fussent prisonniers, soit qu'ils habitassent Windsor 0 t qu'ils habitassent Saint-Germain. Depuis que les Stuarts eta.en en l'rance, le comte de Lally était devenu Français. A huit ans, i e tra au s rvice. et fut conduit par son père, second colonel du ."giment irlandais de Dillon , au camp de Girone, ou .1 reçut le b^rtèmedufeu. Quatre ans après, c'est-à-dire, à douze ans e Ïemi il était de garde à la tranchée devant Barcelone. Bientôt Lally fut colonel du régiment qui portait son nom. Puis en IMO, à rage de trente-huit ans, il fut nommé lieutenant gênerai; eu ilho,
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il se disliiiguail à Foiilcnoy ; enfin, en 1750, le roi le nommait "^onverneur de nos possessions clans l'Inde. Lally était brave etinstrnit : il arrivait dans ce vieux monde avec la haine des Anglais, cl l'ambition d'une renommée. Son début fut une victoire. Trentejuiil jours après son arrivée, il ne restait plus un uniforme rouge sur toute la côte de Goromandel. La prise de Gondelour et de Saint-David l'enivrèrent, il voulut pousser plus avant malgré la saison, malgré le manque de ressources, malgré l'opinion de ses généraux. La témérité était sa force, il se fia en elle, marcha sur le Taujaour. Les Anglais le laissèrent avancer, revinrent sur leurs pas, gagnèrent sur un de ses lieutenants la bataille d'Orixa, et s'emparèrent de la ville de Masulipalnam. Pendant ce temps Lally investissait Madras et l'emportait d'assaut.
Depuis longtemps les troupes n'étaient pas payées et manquaient de tout ; force fut donc'au général de laisser ses soldats se ruer sur les pagodes et les roupies indiennes. Les maisons particulières, les édifices publics, les temples furent pillés. D'horribles excès furent commis ; mais le soldat gorgé de débauches et de butin, mais l'oflicier parti pauvre et devenu riche, se turent, momentanément du moins.
^lalheurensement, la ville de Madras seule était tombée au pouvoir des Français. Les forts appartenaient toujours aux Anglais, Lally fit ouvrir la tranchée , poussa vigoureusement l'attaque du fort Saint-Georges. Les moyens d'attaque manquaient. Lally qui croyait que tout devait céder devant l'angle de fer d'une volonté énergique, employait à tout moment la violence au lieu de la persuasion.
Peu à peu les Français se lassèrent d'être commandés par cet Irlandais hautain. Les mercenaires , et leur nombre comptaient pour moitié dans l'armée, écoutèrent les propositions des Anglais et passèrent au service de l'ennemi. 11 en résulta qu'au bout d'un mois d'occupation de la ville de Madras, Lally, furieux, vit qu'il était impossible de la garder, leva le siège du fort Saint-Georges et se mit en retraite sur Pondichéry qu'il trouva dénué de toutes ces ressources qui, en ce moment, lui devenaient de la plus grande importance, c'est-à-dire de vivres, d'hommes et d'argent. Notre escadre elle-même qui, avait sauvegardé la place depuis le commencement de la guerre, avait été attaquée par la flotte anglaise, bien supérieure en nombre et après un combat glorieux, mais inutile, avait fait voile pour Bourbon, de sorte qu'en entrant à Pon-
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(licliéry, le gouverneur se Irouva réduit à ses propres ressources, l'jicorc ses propres ressources lureul-elles l)ieutot réduites ellesmêmes à néant par la révolte des soldats qui, n'ayant eu pour toute solde que le pillage de Madras, réclamèrent leur arriéré. 11 leur était dû si\ mois. Lally lut en lace de la révolte ce qu'il était toujours, violent et liaulain. Partout oii il marchait sur elle et l'attaquait de lace il la comprimait; mais derrière lui la Ilammc éteinte llambait de nouveau plus ardente que jamais.
C'est au milieu de ces divisions intérieures que les Anglais blo- (pièrent Pondicliéry, refusèrent à un général Irlandais une capitulation qu'ils eussent accordée peut-être à un général Français, entrèrent de vive force dans Pondicliéry, et maîtres de la ville, vengèrent par de terribles représailles le sac de Madras. Lally fait prisonnier avec son état-major fut envoyé à Londres.
On comprend le bruit que fit à Paris une défaite aussi complète. La capitale des possessions françaises prise, le gouverneur et son état-major prisonniers, il était impossible d'apprendre à la fois et tout d'un coup , après la série des victoires dont on s'entretenait encore, défaite plus complète et plus désastreuse. Lally avait bon nombre d'ennemis à la cour de Versailles, le malheur du général irlandais leur donnait raison. Ils attaquèrent non-seulement la capacité du gouverneur, non-seulement son courage, mais encore sa probité. Selon eux, le malheur de l'expéditiou venait de la dilapidation des deniers de l'État qui avait empêché de payer les troupes.
De Londres où il était, Lally-Tollendal entendit ces accusations. Son orgueil ne put les supporter, il demanda à venir en France sur parole, sa demande lui fut accordée. Il arriva , croyant que haines et calomnies tout s'évanouirait devant sa face de lion; mais en général d'armée, il s'aperçut bien vite qu'il avait laissé prendre à l'ennemi une trop bonne position pour qu'il pût l'en débusquer. Alors, Lally voulut en appeler à la justice du roi de la justice des courtisans. Il demanda à Louis XV la faveur de se rendre à la Bastille; et celle faveur accordée immédiatement, il fut écroué le 1" novembre 1762.
Dès le 3 août delà même année, une requête avait été présentée au roi par le gouverneur et le conseil supérieur de Pondichéry, lesquels disaient : « Qu'ayant été offensés jusqu'à l'excès dans leur honneur et dans leur réputation par les imputations du sieur de
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J.ally, ils domaiulaienl juslicc à Sa Majesté, et un lril)iinal pour la leur faire rendre. »
Celle requête était appuyée d'un mémoire, tendant à prouver que le conseil et la niallieurcusc colonie de l'Inde avaient été écrasés depuis le commencement jusqu'à la fin sous l'autorité d'un maître despoliiiue, qui n'avait jamais connu les rèt,des de l'iionneur, de la prudence et nu^ne de Ihumanité. Que le comte de Lally était comptable de toute la régie et de l'administration tant à l'intérieur qu'à l'extérieur de la Compagnie , ainsi que de tous les revenus des terres et dépendances qu'elle possédait ; qu'il était coupable de la perte de Pondichéry, puisque la ville n'avait été rendue que faute de vivres, et que lui seul ^vait en mains les moyens qui pouvaient en procurer ; savoir l'argent pour les acheter, les fruits des terres, le produit des récoltes et les troupes pour les protéger.
Si l'instruction de l'alTaire avait été portée devant un conseil de guerre, Lally eut bien certainement été acquitté , mais on voulait la mort de Lally, et l'instruction de l'affaire fut déférée aux chambres du Parlement , réunies en cour de justice.
Nous avons dit qu'on voulait la mort de M. de Lally. Voici pourquoi on la voulait; nous donnerons trois raisons pour une.
On la voulait : 1" pour faire croire à l'étranger que l'Irlandais nous avait trahi. — Une trahison sauvait l'honneur du drapeau. 2" Pour venger une vieille haine qui existait entre M. de Choiseul et M. de Lally-Tollendal , nommé malgré le ministre au gouvernement de l'Inde, o" Pour perdre en même temps que M. de Lally, M. de Saint-Priest, son parent, intendant du Languedoc et désigné par la camarilla du dauphin pour faire partie du ministère qui devait un jour ou l'autre remplacer le ministère Choiseul. D'ailleurs, il y avait un antécédent. Les Anglais nous avaient montré la route en tranchant la tête à l'amiral Bing. Le rapport de cette grande afliiire fut confié à M. Pasquier, conseiller à la grand'chambre, qui avait été chargé de l'affaire de Damiens.
D'abord , il fut facile à Lally de se tromper sur le sort qui lui était réservé. La Bastille adoucit pour lui ses rigueurs et les borna à la simple réclusion. M. de Lally jouissait de la promenade, M. de Lally pouvait recevoir ses amis ; M. de Lally obtint môme la permission d'avoir près de lui un secrétaire. Malheureusement, la captivité n'avait pas adouci le caractère violent et irascible du prisonnier : toutes ses facultés, au contraire, avaient pris
une irascibilité nouvelle. Le maliicureux secrétaire, que son dévouement pour son maître avait porté à cette bonne action de s'enfermer avec lui, lut mal récompensé de ce dévouement. Les emportements du prisonnier commencèrent à lui lioubler resi)rit. Il devint triste, silencieux et inquiet ; et un soir qu'un valet de chambre avait jeté dans la cour du puits une cuvette de sang caille provenant de saignées faites ])ar le cliirurgien de la i)rison, le malheureureux jeune homme, d(\jà frappé de marasme, s'épouvanta à la vue de ce sang qu'il crut le résultai d'un supplice secret; aussitôt ce marasme devint folie, il tomba dans une attaque de nerfs, en s' écriant :
— Mais je n'ai rien fait, moi ! Je ne suis pas coupable ! On ne peut pas me trancher la tête pour des crimes que je n'ai pas commis. Ma liberté ! je veux ma liberté !
Malheureusement encore pour le secrétaire , tout serviteur entré à la Bastille n'en sortait que lorsque son maître était mis en liberté ou mort. La liberté qu'il demandait ne lui fut donc pas rendue. La folie empira ; il avait sans cesse l'échafaud devant les yeux : on décida qu'il serait transféré à Charenton ; la décision fut accomplie ; le secrétaire de Lally fut transféré, et Lally resta seul.
Cependant, le procès du gouverneur s'instruisait, mais s'instruisait lentement ; les témoins les plus urgents étaient à Madras et à Pondichéry, c'est-à-dire à quatre mille lieues de la France ; l'instruction ne put être ouverte que le G juillet 17Go. Lally, pendant une année de prison, n'avait rien perdu de sa tranquillité : il connaissait la haine des Choiseul ; il ne doutait pas de la sévérité du parlement; mais aux inquiétudes exprimées par ses amis, il répondait imperturbablement : — Le roi fera grâce.
Les débats s'engagèrent, et dès le commencement avec une partialité révoltante. D'ailleurs, l'accusé lui-môme envenimait toutes les haines, doublait toutes les inimitiés par la vigueur de toutes ses réponses et la puissance de ses accusations ; car, sur beaucoup de points , d'accusé qu'il était , Lally se faisait accusateur. Les séances étaient terribles , et chaque jour en rentrant à sa prison , Lally pouvait s'apercevoir que la surveillance devenait plus active autour de lui. De temps en temps, de sombres pressentiments passaient dans son esprit. Un jour que le perruquier lui faisait la barbe, et cela comme d'habitude devant le geôlier, Lally s'amusa à soustraire au barbier un de ses rasoirs. L'opéra-
lion finie, le barbier réclama le second instrnment qui manquait à sa Irousse. Lally avoua alors l'avoir pris dans rinlenlion de se raser loul seul la première lois. Alors le geôlier se fàclia et réclama le rasoir que Lally refusa de rendre. Les ordres élalenl sévères, sans doute, car, sans en référer au gouverneur, le geôlier appela main-forte, sonna le tocsin, appela la garde; en un instant, le corridor fut plein de soldats et la prison de Lally pleine de menaces. Alors, en riant, le général rendit le rasoir, cause de toute cette révolution. Mais il était si confiant dans la clémence du roi, que tout ce tumulte occasionné pour un rasoir ne put lui ouvrir les yeux.
Un jour, cependant, un mot du major fit pénétrer une lueur cruelle dans cet esprit si mal éclairé. La voiture qui conduisait Lally aux séances du parlement ne marchait jamais sans une nombreuse escorte ; en outre, le major se tenait près de lui dans l'intérieur. Un matin, le peuple s'ameuta autour de cette voiture.
Lally voulut se pencher au dehors pour voir ce qui causait cette rumeur ; mais le major, dont Lally avait toujours pu remarquer la bienveillance, lui dit :
— Prenez garde, mon général, j'ai ordre de vous tuer au moindre signe que vous feriez au peuple, ou à la moindre marque d'intérêt qu'il vous donnera.
Lally se rejeta pensif au fond de la voiture. Ce n'est pas tout.
Au nionicnt où l'on put soupçonner que, sous quelques jours, l'arrêt serait rendu, le premier président remarquant rafTectatioii que mettait le général à paraître en uniforme avec les insignes de son grade et les ordres du roi dont il était décoré, le premier i)résident ordonna au major de la Bastille de lui enlever ses épauleltes, son cordon bleu et ses plaques. Prié de les ôler par le major, qui déjà l'avait prévciui des ordres hostiles (ni'il avait reçus contre lui, Lally répondit qu'on pouvait les lui arracher, mais qu'il ne les ôterait pas. L'ordre était donné, le major devait obéir; il appela main-forte; la lutte s'engagea, et ce ne fut qu'en terrassant le prisonnier qu'on put lui arracher en lambeaux ses épaulettes et ses cordons. Toutes ces sévérités étaient des persécutions inutiles qui devaient ouvrir les yeux de Lally, et cependant il ne pouvait croire à une condamnation à mort.
Le G mai 1766, Lally fut désabusé cruellement : l'arrêt du parlement fut rendu, et le comte condamné à mort comme atteint et convaincu d'avoir trahi les intérêts du roi, de l'État et de la compagnie des Indes, ainsi que d'abus d'autorité et d'exactions vis-à-vis les sujets du roi et étrangers. Le supplice était celui de la décollation et devait avoir lieu en place de Grève. A ce jugement , d'autant plus terrible que Lally n'avait absolument pas voulu le prévoir, Lally apostropha ses juges, les traitant de bourreaux et d'assassins. Alors le curé de la Sainte-Chapelle s'approcha de lui, l'exhortant à se cahiier, mais Lally le repoussa avec impatience.
— Ehî Monsieur, dit-il, laissez-moi un seul instant. Puis il alla s'asseoir dans un coin.
Pendant dix minutes à peu près, on l'abandonna à sa cruelle méditation; puis le major, fort ému, vint le prendre pour le ramener à la Bastille.
Lally se rappela alors combien de fois il avait été impatient et brutal envers cet homme, toujours bon et toujours respectueux pour lui.
— Monsieur, lui dit-il, pardonnez-moi toutes mes duretés; je suis un vieux soldat, mal habitué à obéir à tout autre qu'au roi, et presque toujours mon malheureux caractère m'emporte plus loin que je ne veux aller. — Devant un malheur pareil au vôtre , Monsieur, dit le major, je ne me souviens et ne me souviendrai jamais que du respect que je vous dois. — Alors, embrassez-moi.
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(lil Lally ; je roi^rcUo le leinps ((ne j'ai ])assé à vous haïr; je vois bien inaiiilenaiil (jne vous Taisiez Notre ciiarge.
Ils revinrent ensenil)le à la lîaslille.
A peine le condamné fnt-il rentré dans la prison, qu'on lui demanda s'il voulait recevoir un confesseur.
— Oh ! oh ! déjà, dit-il ; on est donc bien pressé de me tuer. — Monsieur, répoiidit le messager, je crois pouvoir vous assurer que la visite du prêtre est toute oITicieuse. — VA\ bien ! répondit Lally, ayez la bonté de lui dire que je le recevrai plus lard ; en ce moment, je suis fatigué cl je désirerais prendre un peu de repos.
On laissa M. de Lally seul, et en effet il s'endormit.
A partir de ce moment, aucun des amis, aucune des connaissances du condamné ne pénétra plus jusqu'à lui. Alors ses parents, sachant qu'il ne lui serait point fait grâce, et voulant lui sauver la honte de l'échafaud, vinrent sur la place de la Bastille dans l'espérance qu'il monterait sur la terrasse ou se mettrait à la fenêtre, et qu'alors on pourrait lui faire signe de se couper la gorge. Mais Lally dormait. On le réveilla pour lui dire que le président Pasquier, qui avait rapporté l'affaire contre lui , demandait à lui parler. Lally sauta en bas de son lit.
Oh ! oui, dit-il, faites-le entrer, qu'il vienne, qu'il vienne.
Il y avait une telle puissance dans le regard de cet homme, que le président , rencontrant son regard , s'arrêta sur le seuil de la porte.
— Monsieur, lui dit-il en rompant le premier le silence , le roi est si bon , que si vous témoignez la moindre soumission , il est décidé à vous pardonner : avouez donc vos crimes et dites vos complices. — Mes crimes ! s'écria Lally, vous ne les avez donc pas découverts, puisque vous venez m'en demander l'aveu. Quant à mes complices, n'étant pas coupable, je n'en ai pas. Maintenant, écoutez ceci : Votre démarche m'insulte, et vous êtes le dernier de ceux à qui je permets de me parler de grâce ; retirez-vous donc, misérable, et que je ne vous revoie plus. — Mais, Monsieur, dit Pasquier, réfléchissez ; la passion vous emporte. — Oh ! tu le sais bien que la passion m'emporte , loi qui as spéculé sur cette passion pour me faire condamner; mais le sang tache qui le verse, et mon sang versé te fera une tache éternelle.
Et comme Lally faisait un pas vers lui :
— A l'aide ! cria Pasquier.
Les geôliers entrèrent.
— Qu'on le bâillonne, dit Pasqnicr, il a oulragé le roi.
A ces mois : qu'on le bâillonne, la rage s'empara du prisonnier; il s'élança sur le président ; mais les geôliers l'arrèlèieiil, et, ayanl. appelé deux soldats à leur aide, ils terrassèrent le vieillard, el, obéissant à l'ordre de Pasquier, lui mirent le bâillon. Le peiij)le apprit celte inlamie, cl le peuple n'appela plus Pasquier que i*asquier-bàillon.
Derrière le rapporteur, le confesseur fut introduit. Aux saintes exhortations du prêtre, Lally parut se calmer, mais ce calme élaii factice; le prisonnier s'était procuré une pointe de compas, el au milieu de son discours, l'aumônier le vit pâlir. Lally venait de s'enfoncer cette pointe de compas à quelques lignes du cœur.
L'aumônier appela au secours ; on s'empara du condamné, que l'on garrotta.
— J'ai manqué mon coup, dit Lally; maintenant, c'est le tour du bourreau.
Le condamné n'eut pas longtemps à attendre. Le premier président averti par Pasquier de la résistance du général , et par les geôliers de sa tentative de suicide , le premier président ordonna que l'exécution serait avancée. On annonça celte nouvelle à Lally.
— Tant mieux , dit-il ; ah ! ils m'ont bâillonné en prison , mais peut-être n'oseront- ils pas le faire quand ils me conduiront à l'échafaud, et alors, oh! alors, je parlerai.
Ces mots furent encore répétés aux juges. Le peuple avait manifesté sa sympathie pour Lally ; Lally en parlant pouvait soulever le peuple ; le parlement n'était pas populaire : alors , sous prétexte que, pour se dérober au supplice, le condamné, selon les habitudes orientales , pourrait avaler sa langue, on se jeta sur le général , on le bâillonna de nouveau , et lié , garrotté , bâillonné , on le porta, écumant de rage, mais muet, dans un tombereau, entouré d'archers , qui suivit la charrette de Samson.
A l'aspect de ce patient bâillonné, de ce vieillard dont le visage portail les traces des violences de ses bourreaux, le peuple murmura hautement ; mais toutes les précautions étaient prises , des forces imposantes étaient disposées tout le long du chemin que le condamné devait parcourir ; il n'y avait donc pas moyen pour les spectateurs de manifester leur sympathie autrement que par des murmures. Presque toute la noblesse était là dans des voitures , non point amenée par une curiosité cruelle, mais pour faire honneur au condamné.
A cetlo vue, \c vieux général ivpril le calme et la sérénité du cliaiiip tic bataille. C'était un dernier combat à livrer; seulement, celui-là, il était sur de ne point y survivre, puisque la lutte était avec la mort même. 11 l'aborda la tète liaule. Arrivé sui- la j)la(elorme de réciial'aud dont il avait courageusement monté les degrés, il étendit sur la loule un long et traïupiillc regard, sa bouche était muette, mais il y avait dans ce dernier appel des yeux plus d'éloquence (pi'il n'eût pu en mettre dans le plus éloquent discours.
C'était Samson le père qui devait exécuter M. de Lally, mais il avait abandonné cet honneur à son fils, malgré un étrange engagement pris trente-cinq ans auparavant avec le patient lui-même. Un soir, M. de Lally, revenait avec quelques jeunes Tous d'une petite maison qu'il avait dans le faubourg Saint-Antoine, les jeunes gens étaient gais et même à demi-ivres comme il convenait à des seigneurs qui avaient ftiit leur éducation sous la régence ; ils aperçurent une maison isolée au milieu d'un charmant jardin, et ardemment éclairée. En elVet, la maison était en joie, et derrière les vitres on voyait passer, comme de folles ombres, danseurs et danseuses; une idée germa dans la tête des écervelés, c'était de prendre part à la fête ; Lally frappa à la grille, mais on était si bien et si agréablement occupé dans la maison, que ce ne fut que lorsque nos fâcheux eurent fait rage, qu'un domestique vint leur ouvrir et leur demanda ce qu'ils voulaient.
— Ce que nous voulons , dirent les jeunes gens , c'est que tu ailles informer ton maître que quatre jeunes seigneurs qui passent et qui ne savent que foire du reste de leur nuit, lui font demander s'il veut permettre qu'ils prennent part à son bal.
Le domestique hésite , on lui met un louis dans la main , on le pousse, il rentre dans la maison, et nos quatre jeunes gens, convenables jusque dans leur inconvenance, attendent sur le seuil que permission leur soit donnée d'entrer. Cinq minutes après le domestique revint accompagné de son maître. C'était un homme de trente ans, au regard triste, au visage sévère.
— Messieurs, dit-il, mon domestique vient de m'exprimer en votre nom un désir qui ne peut que m'honorer, c'est celui de prendre part à notre bal qui est celui de mon mariage. — Ah ! dirent les jeunes gens, vous vous mariez , bon ! rien n'est gai comme les bals de noces ; ainsi c'est dit , nous voilà admis au nombre de vos danseurs. — Je vous ai déjà dit , Messieurs , que c'était avec le plus grand plaisir, mais encore faut-il que vous sachiez quel est
riiommc qui va avoir l'honnour d'Olrc votre hôlc. — C'est un homme qui se marie, voilà tout ce que nous avons besoin de savoir. — Si fait, messieurs, vous avez besoin de savoir autre chose, car cet homme qui se marie c'est.... Et l'homme hésila un instant. — C'est , répétèrent en chœur les jeunes gens. — C'est le bourreau !
La réponse refroidit un peu les jeunes gens, cependant M. de Lally, le plus échauffé des quatre, ne voulut point avoir le dernier.
— Ah! ah 1 dit-il, en regardant le marié avec curiosité, ah! c'est donc vous, mon cher ami, qui décajutcz, qui pendez, qui brûlez, qui rouez, qui écartelez! enchanté d'avoir fait votre connaissance.
Le bourreau salua.
— Monsieur, dit-il, pour le commun des martyrs, pour les voleurs, pour les blasphémateurs, pour les sorciers, pour les empoisonneurs, je laisse la besogne à mes aides ; des valets sont assez bons pour de pareils drôles , mais quand par hasard j'ai alTaire à des jeunes gens de famille comme était M. le comte de Horn , à des jeunes seigneurs comme vous êtes , je ne laisse Thonneur de leur trancher la tète ou de leur rompre les os à personne , et je me charge moi-môme de la besogne; ainsi, si jamais les jours de messieurs de Montmorency, de Cinq-Mars, ou de Rohan reviennent, messieurs, vous pouvez compter sur moi. — C'est parole donnée, messieurs, maintenant entrez-vous toujours? — Pourquoi pas ? — Alors, venez.
Les quatre jeunes gens entrèrent, on les présenta à la mariée, ils dansèrent toute la nuit, et le lendemain racontèrent leur avanture à Versailles, où elle eut le plus grand succès.
Au bout de trente-cinq ans, le général Lally, les cheveux blanchis, bâillonné, condamné à moii, se retrouvait face à face avec le sombre marié dont il avait été l'hôte la première nuit de ses noces. Seulement, c'était le fds du bourreau, le premier né de ce mariage, qui devait exécuter le vieillard.
Lally s'agenouilla, Sanson fds, celui-là même qui vingt-sept ans plus tard devait faire tomber une tête bien autrement illustre , Sanson fds leva l'épée de justice , mais comme la main lui tremblait, il ne frappa qu'un coup mal assuré qui ouvrit le crâne de la victime. Lally tomba la face contre terre, mais presque aussitôt se releva. Aussitôt un effroyable cri, malédiction! poussé par cent mille bouches, s'éleva de la foule. Sanson père ne fit qu'un bond,
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arracha rariiic cnsanglanloo dos mains du jciino homme , prêt à loiubor liii-môme, cl avec la rapidité do réclair, lit sauter hi tète de Lally de dessus ses épaules.
Au milieu de tous ces cris d'effroi, on avait pu distinguer un cri de douleur. Ce cri était pousse par un enfant de quatorze à quinze ans. Voici ce que c'était que cet enfant. La veille, après la confession faite et avant l'absolution reçue, M. de Lally avaitavoué au prêtre que la seule chose qui lui fît regretter la vie , c'était de laisser seul et perdu dans ce monde , un fils qui ignorait sa naissance, et qu'il faisait secrètement élever au collège d'IIarcourt sous le nom de Trophime. 11 désirait avant de mourir voir cet enfant, le serrer sur sou cœur, l'appeler — mon fils. Le confesseur accomplit le vœu du général; mais c'était jour de fête; l'enfant, qui était fort aimé d'un des professeurs, était sorti avec lui et ne revenait que le lendemain matin. Le confesseur attendit l'enfant, et, à son retour, lui apprit à la fois sa naissance et son malheur.Lc vœu du général pouvait être encore accompli; sur le chemin de la Grève, l'enfant pouvait voir le général une dernière fois. Le confesseur et le jeune homme s'élancèrent : la foule était nombreuse et courait empressée; cette grande alïluencc retardait les pas de l'aumônier; l'enfant le quitta et se hasarda seul. Mais quelque hâte qu'il y mît, il n'arriva sur la place de Grève que pour voir tomber, se relever et retomber son père. Ce fut à la oain du bourreau, seulement, qu'il trouva cette tête, dont les derniers regards l'avaient peut-être cherché dans la foule et cherché inutilement.
Cet enfant, ce fut le comte de Lally-Tollendal , que quelques hommes de notre génération ont pu voir encore, et que j'ai connu, moi. Ce que je viens de raconter, il me l'a raconté lui-même. On sait que, fils pieux, son premier et unique soin fut de poursuivre la réhabilitation de son père, qu'il obtint enfin en 1778. En 1786, il fut député aux états généraux, et s'y distingua parmi les orateurs du côté droit. Dès 1790, il éniigra, revint en 1792, fut arrête, parvint à s'échapper, rentra en France en 1801, entra à la Chambre des Pairs en 1815, et à l'Académie en 1816.
Les amis du malheureux Lally, avaient fait tout au monde près de Louis XV, pour obtenir une commutation de peine. Madame de Heuze se jeta aux pieds du roi, mademoiselle de Dillon, sa parente, ne put parvenir jusqu'à Louis XV, mais lui écrivit en le suppliant d'écouter les dépositions de MM. de Montmorency et de Grillon,