‹ La régence et Louis QuinzeChapitre 48 sur 72 · I.OLIS XV · texte numérisé non relu

I.OLIS XV

bons juges en malièro de coiirap^e el (rhonneiir, que le parlenieni, lui, avait refusé d'enleiidre. Tout lui inutile. Le roi, ou plutôt le ministre, fut inflexible. Plus tard, Louis XV se repentit de celte rigueur qui louchait à la cruauté. L'enHint fut rendu à madenioisclle de Dillon, avec des lettres patentes qui justifiaient de son extraction. Puis enfin, après les doutes vinrent les remords, et un jour on entendit Louis XV dire à M. de Choiseul :

— Heureusement, ce n'est pas moi qui répondrai du sang répandu, car vous m'avez trompe.

Le comte de Lally-Tollendal, dernier du nom, mourut en 1830.

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CHAPITHE XXII

A OAl.C F, R. .

ENDANT que ces événements s'accomplissaient à Paris et à Versailles, il se faisait dans une ile de la Méditerranée, un change ment de domination qui devait dans l'avenir avoir une étrange influence sur la France et sur l'Europe.

Le 7 août 176/i, la république de Gênes, fatiguée de la lutte que depuis deux cents ans elle soutient contre la Corse, s'adresse à la France pour lui demander son secours et signe avec nous le traité de Compiègne, traité par lequel le roi s'engage à tenir garnison pendant quatre ans dans les places d'Ajaccio, de Calvi, d'Algajola et de Saint-Florent. Le commandement de cette expédition fut confié au comte de Marbeuf , et les troupes françaises débarquèrent en Corse au mois de décembre ilQli.

Pascal Paoli était le héros de la Corse ; depuis dix ans, il combattait contre Gênes, pour la liberté de sa patrie. En voyant arriver les Français, il comprend que de la France lui arrivent les véritables meurtriers de l'indépendance corse ; aussitôt il écrit à M. de Choiseul, et tandis qu'une correspondance qui laisse quelque espoir au général Paoli, s'établit entre lui et le premier ministre, Louis XV signe avec Gênes le traité du 15 janvier 1768, qui établit le principe de réunion de la Corse à la France. A peine le traité est-il connu en Corse, que Paoli réclame contre un pacte qui, sans la consulter, donne une nation à une autre nation, puis, voyant que ses réclamations sont vaines , il se prépare à continuer contre la France la lutte que lui et son père ont si glorieusement soutenue contre Gènes.

Et d'abord la fortune sembla sourire à l'obstiné défenseur de la liberté de son pays. Louis XV envoie en Corse son vieil ami Chau-

vclin, courtisan habile, mais p,('néral inexpérimenté, qui présentant à son ennemi des lignes trop étendues, se fait battre en détail, par des forces d'un tiers moins nombreuses que les siennes. Le camp français de San-Nicolao est forcé. Borgo est enlevé sous les yeux mêmes du général en chef; enfin, la terreur est portée à un tel point chez les Français, que cinquante Corses battent huit compagnies de grenadiers.

Il n'y avait pas de temps à perdre , Louis XV rappelle M. de Chauvelin , et le remplace par le comte de Vaux, qui, à la tête de vingt-deux mille hommes, prend les Corses entre deux feux, et le 9 mai 1709, les écrase à la bataille de Ponte-Nuovo.

Cette bataille fit évanouir toutes les espérances de Paoli ; il s'embarqua précipitamment pour Livourne , et de là passa en Angleterre avec son frère et ses neveux. De ce moment l'île fut véritablement à nous. Trois mois après la fuite de Paoli, c'est-à-dire le 15 août 17G9, naissait à Ajaccio un enfant nommé Napoléon Bona-

parte, qui devait au traité du 15 janvier 1768 la qualité de Français.

Il est assez étrange que cette expédition de Corse nous amène à mettre sous les yeux de nos lecteurs une femme encore bien inconnue au commencement de janvier 1769, et qui devait cependant jouer dans les cinq années suivantes un si grand rôle à la cour de France. Nous voulons parler de la comtesse DuBarry, qui, à cette époque , ne s'appelait pas encore la comtesse Du Barry, mais ne

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s'appelait déjà plus Jeanne Vaubernicr; elle s'ajjpelail mademoiselle Laiijije. Comment le souvenir de mademoiselle Lange se ratlaclic-t-il à rexpédilion de Corse ? M. de Lauzun va nous le dire :

Lauzun avait vingt-ct-un ans alors; il était aide de camp de M. de Chauvelin et amant de cette fameuse prjncesse Czarloriska qui fit avec lui, sous des habits d'homme, la campagne de Corse. 11 avait fait au bal de l'Opéra connaissance avec un charmant domino, qui.lui avait donné son nom et son adresse , c'est-à-dire le nom et l'adresse de son amant, le comte Jean Du Darry. Cette adresse donnée à de jeunes et beaux seigneurs, par sa maîtresse, était une des spéculations de M. le comte Jean Du Barry. Le comte Jean Du Barry réunissait société folle de jeunes gens et de jeunes femmes, et donnait à jouer. Trop peu scrupuleux pour s'occuper de ce que faisaient les autres femmes, trop peu jaloux pour s'inquiéter de ce que faisait sa maîtresse, il apportait toute son attention au jeu, et sans doute ce fut lui qui donna naissance au contreproverbe : malheureux en amour, heureux au jeu.

A peine Lauzun fut-il chez le comte Jean, qu'il s'aperçut qu'il était dans un affreux tripot ; mais la mauvaise compagnie n'effrayait pas les jeunes seigneurs de la cour de Louis XV, et tandis que son ami Fitz-James répondait aux agaceries de mademoiselle Lange , il tenait, lui, les cartes à la main, tête au comte Du Barry, lequel, raconte Lauzun , faisait la partie en robe de chambre et le chapeau sur la tête , attendu que son chapeau , tant soit peu inconvenant en face de gens de la naissance de Lauzun et de Fitz-James, avait pour but de maintenir deux pommes cuites appliquées sur les yeux du comte, par mesure sanitaire.

Fut-ce la vue de ces deux pommes cuites, fut-ce le souvenir de sa princesse polonaise qui amena Lauzun à ne pas disputer à son ami la possession de la belle Lange , c'est ce que Lauzun ne nous dit pas; mais ce qu'il nous dit, c'est que quelques jours avant son départ, il apprit que celle qu'il avait dédaignée avait été présentée au roi et avait produit une profonde impression sur Sa Majesté. Sans doute, par une intuition de l'avenir, Lauzun ne voulut point quitter Paris, sans faire ses adieux à la maîtresse du comte qui l'avait si gracieusement reçu, qu'il était visible qu'elle ne s'était donnée à Fitz-James , qu'en désespoir de cause. 11 la trouva plus gracieuse et plus souriante que jamais, et comme celle-ci lui disait que malgré son absence elle ne l'oublierait pas :

Comtesse Dubarry

— Eh bien! dit Laiizun, souvenez-vous donc que si vous êtes la maîtresse du roi, je veux commander une armée. — Kl moi! dil-eile, je ne vous trouve point assez amlnlieux ; si je suis maitresse du roi, je vous fais ministre. — Bali 1 cl M. de Clioiseul ? dit Lauzun. — M. de Clioiseul, je le déteste, répondit Lange. — Ah! voyons, à quel propos? dites-moi cela, demanda Lauzun.

Lange était bonne tille et ne se fit pas prier ; c'élaient encore les malheureuses pommes cuites de Jean Du Barry qui avaient produit leur eUet.

Pour arriver au roi, on avait indiqué à Lange la voie de M. de Choiscul. M. de Choiseul avait trouvé la jeune lemme charmante, mais avait vu les fiitales pommes cuites, et les inquiétudes qu'elles lui avaient fait éprouver avaient été causes pour Lange d'une humiliation qu'elle pardonnait à Lauzun, mais qu'elle ne pardonnait point à M. de Choiseul. Lauzun partit donc, emportant le double engagement de mademoiselle Lange, que si elle était jamais la maîtresse du roi, elle serait son amie à lui et l'ennemie de M. de Choiseul.

Maintenant, comment, malgré les scrupules égoïstes de M. de Choiseul, mademoiselle Lange avait-elle vu le roi? Nous allons le dire. C'est qu'on avait pris la véritable voie dont d'abord on s'était écarté. On s'était adressé à Lebel. Lebel, que nous avons déjà eu l'occasion de nommer en circonstances pareilles , était le valet de chambre du roi et l'inventeur de la fameuse institution du Parc-aux-Cerfs , tolérée si philosophiquement par madame de Pompadour. L'étiquette voulait qu'aucun roi ne mangeât d'aucuns plats qu'après que l'essai en avait été fait ; longtemps M. de Piichelieu avait rempli , à l'endroit des amours du roi , cet emploi d'essayeur de plats ; puis enfin arrivé à un âge où une sinécure lui paraissait préférable à une place si active, il avait chargé Lebel de remplir les fonctions auxquelles il était forcé de renoncer.

Lebel vit mademoiselle Lange , fut charmé de sa beauté , ne s'effraya aucunement des deux pommes du comte Jean, et rendit au duc de Richelieu un compte si détaillé du trésor qu'il venait de rencontrer, que le duc voulut juger, par les yeux du moins , qu'il n'y avait rien d'exagéré dans le récit de Lebel. Le duc jugea et fut satisliùt. Alors on s'adjoignit le duc d'Aiguillon et l'on rédigea, en cas de réussite, les conditions d'un traité avec la nouvelle favorite. Seulement on lui demanda un aveu complet du passé, pour être prêt à faire face aux médisances comme aux calomnies.

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La bello ^ladoloinc no cacha aucun de ses pcclics , et voici ce qu'elle raconta.

Elle était n(»e à Vaucouleurs, patrie de Jeanne d'Arc, en 17/|/i, elle avait donc vingt-quatre ans ; elle était lillc d'une cuisinière et d'un moine; elle s'était appelée d'abord .Icanne Vaubernier, et sous ce nom avait commencé son éducation chez une marchande de modes ; de la marchande de modes elle était passée dans une autre maison , beaucoup moins honnête encore , mais beaucoup plus connue, chez madame Gourdan. Là, elle avait quitté son nom pour prendre celui do Lançon. Un soir, le comte Jean Du Barry, à moitié ivre, la rencontra au coin d'une rue, monta chez elle, et le lendemain, l'emmena chez lui ; puis, dans un moment de gêne, il la vendit à Radi\ de Sainle-Foix , chef de bureau aux atTaires étrangères, qui la rendit plus lard au comte Du Barry, lequel la mit cette fois, sous le nom de Lange, à la tête du tripot où l'avait vue Lauzun , et où la connut Lebel. Une pareille confession donnait à penser ; aussi Lebel et le duc d'Aiguillon s'effrayèrent-ils d'abord de pareils antécédents ; Richelieu seul tint ferme, et déclara que les talents qu'avait, dans une vie aventureuse et agitée, dû acquérir Jeanne Vaubernier, seraient les bien venus du roi, dont la débilité allait croissante. Richelieu conseilla donc à Jeanne de procéder tout au contraire des autres femmes qui , jusque-là , avaient joui des faveurs royales ; c'est-à-dire , au lieu de faire la novice comme elles, de ne lui rien cacher du talent qu'elle possédait.

Richelieu était un grand prophète; les choses tournèrent comme il l'avait prévu et mieux encore. Dans les bras de mademoiselle Lange, Louis XV rêva les plus beaux jours de sa jeunesse, et l'on put voir bientôt tout l'empire qu'allait prendre sur lui sa nouvelle maîtresse. Seulement il lui fallait une espèce de nom ; trop de personnes l'avaient connue sous celui de Jeanne Vaubernier, sous celui de mademoiselle Lançon , ou sous celui de mademoiselle Lange, pour qu'elle le gardât. Jean avait un frère nommé Guillaume Du Barry ; on le fit venir, on le maria à Jeanne Vaubernier, on lui donna une centaine de mille livres en échange de son nom, on le renvoya en province, et la comtesse Du Barry fut présentée à la cour comme l'avait été madame d'Étiolés, marquise de Pompadour.

Ce fut alors que ^L de Choiseul comprit la faute qu'il avait faite en attachant trop d'importance aux pommes cuites du comte Jean.

Ce fut alors aussi qiio parut la fauioiisc chanson de la Belle Bourbonnaise, qui n'cul, loul oulrageaule qu'elle élail, d'autre résultat que de réjouir Louis XV et madame Du Barry, (|ui la Iredonnèrent eux-mêmes aux oreilles de M. de Choiseul, afin que le ministre n'ignorât point qu'ils la connussent.

Sur ces enlrelaites, on annonça l'arrivée à Paris du roi de Danemark, Christian YII. C'était un jeune et beau prince ; aussi cette annonce mit-elle en émoi la cour, la ville et surtout les théâtres. Lorsqu'on sut dans quel hôtel il devait loger, les maisons environnantes furent encombrées des plus jolies femmes de Paris; quelques-unes s'entendirent avec le tapissier, qui mit leurs portraits dans sa chambre à coucher et dans son cabinet de toilette. Mademoiselle Grandi , de l'Opéra , prit les devants et lui envoya le sien dans le costume de Venus sollicitant la pomme du beau Paris.

Le roi de Danemark vint à Paris, où il ne vit guère que les encyclopédistes , et où l'on prétend que toutes les avances féminines furent perdues.

Cependant, M. de Choiseul négociait une affaire qui devait neutraliser l'influence de madame Du Barry ; c'était le mariage du dauphin avec une archiduchesse d'Autriche. La lignée impériale était riche en princesses; dès longtemps le projet était fait d'allier par les nœuds du sang les Bourbons aux Césars ; on avait parlé de remarier le roi, mais le roi se sentait trop vieux pour un mariage ; on résolut de marier le dauphin à la place du roi , et M. de Breteuil fut chargé d'étudier, parmi les jeunes archiduchesses, celle qui paraîtrait le mieux convenir à la couronne de France. Au palais de Versailles, on peut voir encore aujourd'hui le tableau qui fut fidt à cette occasion ; il représente Marie-Thérèse à Schœnbrunn : l'illustre impératrice-reine y est épanouie, fraîche encore au milieu d'un groupe de jeunes filles en boutons ; au milieu de ces jeunes filles , à ses cheveux blonds cendrés , à ses yeux bleus et doux, à sa peau si mate et si éclatante à la fois, enfin à celte lèvre autrichienne , mélange du sang de Lorraine et de Castille , on reconnaît Marie-Antoinette à l'âge de treize ans.

Maric-Antoinette-Joséphine-Jeanne d'Autriche était née à Vienne le 2 novembre 1755. Deux ans avant qu'elle ne quittât Schœnbrunn, Marie-Antoinette savait déjà qu'elle était destinée au trône de France. M. de Choiseul lui avait choisi un précepteur de sa main, l'abbé de Vermond , de sorte qu'elle parlait parfaitement

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notre langue, et avec la même facilité l'anglais, l'italien et le latin. C'était par reconnaissance qne Marie-Thérèse avait l'ait aj]prendre le latin à sa fille : n'est-ce pas dans cette langne qu'elle avait harangué ses fidèles Hongrois, et (pie ses fidèles Hongrois avaient lait le serment de mourir pour elle?

L'éducation de la jeune archiduchesse n'avait pas clé moins soignée sous le rapport des arts d'agrément que sous celui de la philologie : Gardel avait été son maître de danse ; Gluck lui avait donné les leçons de musique qui firent d'elle une enthousiaste dans cet art ; enfin elle dessinait d'une façon charmante. Quant au coté politique de l'éducation, Marie-Thérèse ne l'avait confié à personne, et elle avait pris soin que devenant Française par la forme et les manières, Marie-Antoinette demeurât Autrichienne par le cœur.

Le mariage, comme nous l'avons dit, était déjà arrêté depuis deux ans dans la politique des deux royaumes, quand le prince de Lorraine fut désigné pour aller à Vienne demander oflTicielle- ' ment la main de Marie-Antoinette. La main fut accordée. L'Europe tout entière tressaillit à cette nouvelle, qui semblait pour longtemps consolider l'alliance austro-française, et qui par conséquent changeait toute la politique du nord. Quant à la France , elle se prépara à ces fêtes magnifiques qui accompagnaient d'ordinaire les mariages de ses rois.

Marie-x\ntoinette partit de Vienne munie des instructions de sa mère ;

Toute joyeuse de venir en France, pleine d'espoir dans l'avenir, pleine de confiance dans le présent.

Cependant un présage l'eiTraya. Dans la première maison où elle s'arrêta, sur le sol delà France, la chambre qu'on lui donna était couverte d'une tapisserie représentant le Massacre des Innocents ; il y avait tant de sang répandu , tant de cadavres épars , tant de vérité et d'expression dans les physionomies, que la jeune princesse demanda une autre chambi'e n'osant coucher dans celle-là. C'est à Compiègne que se fit l'entrevue, cérémonial renouvelé plus tard, pour Marie-Louise, et qui, dans l'un ni l'autre cas, n'a pas porté bonheur à la France.

^larie-Antoinette, conformément aux règles de l'étiquette, se précipita aux pieds de Louis XV, qui lu releva, la baisa sur les deux joues, puis, en attendant la bénédiction conjugale, la conduisit à la Muette, où la comtesse Du Barry lui fût présentée.

LOUIS XV o'i /

Maric-Antoinollo, an grand désespoir des Choiseul, In», pailaile pour madame Dn liarry.

Versailles avait SCS habits de brocard et d'or, et cependant, nii nouvol augure poursuivit la jeune danphine jusque dans la cour de marbre. Au moment oîi elle mettait le pied sur le seuil du palais, un violent orage éclata sur le château, et uncoupde tonnerre long et prolongé, sembla envelopper tout l'horizon d'un cercle menaçant. Elle regarda avec Inquiétude le maréchal de Richelieu, qui se trouvait près d'elle.

— Triste présage! dit celui-ci en secouant la lèle.

En effet, le maréchal n'était point pour l'alliance autrichienne.

Le lendemain la dauphine vint à Paris, et le spectacle qui l'y attendait la rassura sur les pressentiments de la veille. Tout Paris était debout pour la recevoir, elle traversa la capitale au milieu des cris : Five le Dauphin et vive la Dauphine ! Cette joie était si vive, que Marie-Antoinette en éprouva une espèce d'ivresse.

— ■ Vous voyez autour de vous, Madame, dit M. de Brissac, deux cent mille amoureux de votre personne. Mais à chaque joie le destin venait mêler son avertissement , sur chaque fête la mort prenait sa dîme. On sait combien fut nombreuse celle qu'elle préleva sur la place Louis XV, où un feu d'artifice, dont le bouquet seul coûtait soixante mille livres, devait élre tiré; on bâtissait alors la rue Royale-Saint-IIonoré et le faubourg. Des fdous organisèrent une poussée, oii s'effraya de cette houle inconnue qui tout à coup

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agitait cet océan {rhoniincs, cliacuii voulut lïiir, on se précipita dans les fossés, on s'étouiVa dans la presse, on s'écrasa contre les murailles. La police avoua deux cents cadavres. Les Parisiens dirent tout bas qu'on en avait jeté douze cents dans la Seine. C'était le troisième présage en moins d'un mois, et, comme on le voit, ce n'était i)as le moins terrible.

L'événement lit une grande impression surledauphin.il venait de recevoir deux mille écus que \e roi lui donnait tous les mois; il les envoya à M. de Sarlines avec celte lettre :

« J'ai appris le malheur arrivé à mon occasion, j'en suis péné- » tré , on m'a apporté ce que le roi m'envoie tous les mois pour » mes menus plaisirs; je ne puis disposer que de cela, je vous l'en- » voie, secourez les plus malheureux. J'ai, Monsieur, beaucoup » d'estime pour vous.

« Louis-Auguste.

« A Versailles, le 1" juin d770, »

Au milieu de tout cela, la dauphine avait produit un grand effet. Voici le portrait que donnent d'elle les Nouvelles à la main.

« Madame la dauphine, d'une taille grande pour son âge, et maigre sans être décharnée, est telle qu'une jeune personne non encore formée : Elle est très-bien faite, bien proportionnée dans tous ses membres. Ses cheveux sont d'un beau blond , on juge qu'ils seront dans la suite d'un châtain-cendré; la forme de son visage est d'un bel ovale, mais un peu allongé; elle a ses sourcils aussi bien fournis qu'une blonde peut les avoir ; ses yeux sont bleus sans être fades, et jouent avec une vivacité pleine d'esprit. Sou nez est aquilin, un peu effilé du bout. Madame la dauphine a la bouche petite, quoique ayant les lèvres épaisses, surtout l'inférieure , qu'on sait être la lèvre autrichienne ; l'éclat de son teint est éblouissant et elle a des couleurs qui pourraient la dispenser de recourir au rouge; son port est celui d'une archiduchesse, mais sa dignité est tempérée par la douceur, et il est difficile, en contemplant cette princesse, de lui refuser un respect mêlé de tendresse. »

11 ne fallait rien moins que cette beauté pour rassurer Louis XV. Il n'était rien moins que convaincu de la virilité de son petit-fils, le duc de Berry, lequel n'avait jamais montré le moindre désir de se rapprocher d'une femme; aussi la veille des noces fit-il venir M. de La Vauguyon, précepteur du dauphin, et s'informa-t-il de

lui, si réducalioii do Louis-Auguslc élait aussi complète que devait rôtre celle d'un lioninie qui se mariait le lendemain. M. de La Vauguyon , qui n'avait pas cru que les devoirs de sa charge allassent jusque-là, regarda le roi avec étonnement, balbutia et finit par avouer qu'il n'avait pas dit un mot au dauphin des choses que le roi désirait qu'il sût. Alors Louis XV voyant qu'en tout cas M. de La Vauguyon serait un mauvais précepteur en leçons conjugales, inventa un ingénieux moyen de parler aux yeux de l'adepte ; il fit coller le long des murs du corridor qui conduisait de sa chambre chez la dauphine, les gravures de l'Arétin moderne, que l'abbé Dulaurans venait de publier en 17Go, et qui ne laissaient rien à désirer sur les points les plus obscurs de la science, pour laquelle le comte de Lavauguyon avouait lui-même être un si pauvre professeur ; et il chargea le valet de chambre du dauphin de recommander à son maître, au moment où il lui remettrait le bougeoir, de regarder avec attention , à la lueur de ce bougeoir, les gravures collées sur la muraille.

La chose fut faite comme elle avait été recommandée , mais malgré cette précaution, un bruit étrange se répandit le lendemain qui fit dire à Louis XV :

— En vérité , si ma bru n'avait pas été si honnête femme , je dirais que le pauvre garçon n'est pas mon petit-fils.

LOLIS \V

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