L\ RÉGENCE
— Ce sont, répoiulil celui qui portail la parole, les pîaees dont vous pouvez disposer.
— Ah ! ça, dit Rouillé, si je partage avec vous, comment pourrai-je vous faire pendre au cas que vous soyez des fripons?
Derrière le conseil de régence, derrière les cinq autres conseils que nous avons dit, il y avait un homme qui seul avait plus d'inlluence sur le roi que tous ses conseillers.
Cet homme, c'était Guillaume Dubois.
Le duc d'Orléans avait eu successivement quatre gouverneurs, le maréchal de Navailles,le maréchal d'Estrades, le duc de la Vicuville et le marquis d'Arcy ; tous quatre étaient morts avant que l'éducation du prince fût achevée. Ce qui faisait dire à Benserade : qu'on ne pouvait pas élever de gouverneur à cet enfant là.
Saint-Laurent, officier de Monsieur et homme du plus grand mérite, leur succéda ; mais la place portait malheur, car ayant été pris d'une violente colique, il mourut en quelques heures.
Saint-Laurent avait pris pour copier les thèmes du jeune prince, une espèce d'abbé, moitié scribe, moitié valet du curé de Saint- Eustache, nommé l'abbé Dubois, fils d'un apothicaire de Brives-la- Gaillarde ; on prétendait que sa mère avait oublié de le faire baptiser, et son père de lui faire faire sa première communion. En échange, il avait été mis chez les Jésuites où il avait acquis les défauts qui lui manquaient et appris un peu de latin. Un enfant, fait à la femme de chambre deM"'"deGourgues, amena un mariage que détermina une dot de mille écusque donna leprésidGnt,et qui décida du voyage des nouveaux mariés à Paris. Au bout de trois mois, ils se séparèrent , le mari pour faire des éducations , la femme pour continuer la sienne. Afin de donner plus de confiance, Dubois revêtit alors le petit collet et prit le titre d'abbé; c'est sous ce titre qu'il était, comme nous l'avons dit, moitié scribe, moitié valet du curé de Saint-Eustache , lorsqu'il fut présenté à Saint-Laurent qui l'employa comme nous l'avons dit. Saint-Laurent mort, le prince était assez grand pour avoir un précepteur en titre, on lui laissa Dubois qui, par ses bonnes façons et sa piété, avait séduit tout le monde, même Madame.
Souple et insinuant, il s'empara bientôt et complètement de l'esprit de son élève, de sorte que, quand le roi eut l'idée de faire épouser mademoiselle de Blois au duc de Chartres, on ne vit pas
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(l'anliTs (1110 l)uI)ois qui pût négocier celle alTaire cl la mener à l)i(M).
O lui le père La Chaise qui se chargea de niellre Dubois en conuiuuiicalion avec Versailles, deux ou trois enirevues avec madame de ÎMainlenon lui acquirent le précei)leur qui, ainsi qu'il s'y l'iait enii;agé, décida le pi'ince à ce mariage, moilié i)ar crainle de la colère du roi, moilié par l'espoir qu'il lui donna de voir son crédit doubler à la cour.
Le mariage fait, le roi demanda à l'abbé ce qu'il désirait pour sa récompense.
Sire, répondit hardiment Dubois, dans les occasions impor-
'anles on ne doit demander, à un aussi grand roi que Yolre ]\la- "eslé, autre chose que des grâces proportionnées à la grandeur du maître, je prie donc Votre Majesté de me faire cardinal.
Le roi crut avoir mal entendu, il fit répéter à Dubois ce qu'il venait de dire, lui tourna le dos et ne lui reparla jamais.
On comprend qu'après cet entrcmettage, Madame prit Dubois en horreur.
Aussi, comme au sortir du Parlement le régent se rendait chez Madame , pour lui rendre compte de l'heureux résultat obtenu , Madame, après l'avoir écouté avec une grande joie, lui dit :
— Mon fils, je ne désire rien au monde que le bien de l'État et ' votre gloire; je n'ai qu'unechoseà vous demander pour votre honneur; mais j'en exige votre parole.
Le duc la donna.
— Eh bien! dit la princesse un peu tranquillisée, ce que je désire de vous, c'est que vous n'employiez jamais ce fripon d'abbé Dubois, le plus grand coquin qu'il y ait au monde, et qui sacrifierait l'État et vous au plus léger intérêt.
En rentrant dans son cabinet, la première personne que le régent y trouva fut l'abbé Dubois.
11 tenait à la main des provisions de conseiller d'État, qu'il mit sous les yeux de Son Altesse.
— Qu'est-ce que cela ? demanda le régent.
— Vous le voyez bien, monseigneur, répondit Dubois.
— Oui, ce sont des provisions de conseiller d'État; mais qui veux-tu que je nomme ?
L'abbé Dubois.
— Moi, Monseigneur.
— Comment, loi?
— Oui, Monseigneur; quand j'ai marié votre Altesse avec la fille du roi, j'ai demandé à Sa Majesté de me faire cardinal, elle m'a refusé, et elle a bien fait, je n'étais pas fait pour être homme d'église, je suis fait pour être ministre ; signez , Monseigneur.
Le Régent prit la plume et signa , puis , jetant les provisions à Dubois:
— Tiens, maraud ! sauve-toi ! ou je t'assomme. Dubois prit les provisions et se sauva.
Voilà comment Dubois était conseiller d'Etat.
Ou plutôt, voilà les causes apparentes, les causes réelles furent — la réflexion — le mot est étrange, et cependant juste.
Le régent avait réfléchi,que Dubois, ce compagnon de débauches qui n'avait pas reçu de nom sur les fonts de baptême , et auquel parfois il en donnait un , des plus énergiques et des plus mérités , ce méchant donneur de conseils pour la vie privée , lui avait toujours donné d'excellents conseils pour la vie publique, que cet athée qui ne croyait en rien, croyait dans la gloire des d'Orléans; il avait réfléchi enfin qu'aucun prélat ne lui avait demandé , ni ne lui demanderait cette place, ne voulant pas être précédé au conseil par l'abbé Bignon, simple ecclésiastique ; il avait réfléchi enfin que le choix qu'il ferait de l'abbé Dubois, était un desmeilleurs choix qu'on pouvait faire.
Au physique, l'abbé Dubois était un homme maigre efiilé , chafouin, à perruque blonde, à mine de fouine, à physionomie spirituelle. « Tous les vices, dit Saint-Simon, combattaient en lui à qui demeurerait le maître de la place. Ils y faisaient entre eux un bruit et un combat continuels. L'avarice, l'ambition etla débauche étaient ses dieux. — La perfidie, la flatterie, le servage, ses moyens. — L'impiété parfaite, l'opinion que la probité et l'honnêteté sont des chimères; — ses qualités : — Il excellait en de basses intrigues et en vivait, mais toujours avec son but, où toutes ses démarches tendaient avec une patience qui n'avait de terme que le succès, ou la démonstration réitérée et positive de n'y pouvoir arriver, à moins que cheminant aussi dans la profondeur et les ténèbres, il ne vit jour à mieux, en ouvrant un autre boyau. Il passait ainsi dans les sappes les trois quarts de sa vie. Le mensonge le plus hardi était tourné chez lui en nature, avec un air droit, sincère, souvent hon-
tciix. Il cùl parlé avec grâce et facilité, si, dans le dessein de pénétrer les autres en parlant, et dans la crainte de s'avancer plus qu'il ne voulait, il ne s'était accoutumé à un bégaiement lacticc qui le déparait, et qui redoublé, quand il fut arrivé à se mêler des alRiires importantes, devint insupportable et parfois inintelligible. Sans ses détours et le peu de naturel qui y perçait malgré ses soins, sa conversation eût été aimable. 11 avait de l'esprit, assez de lettres, d'histoire et de lecture ; beaucoup d'habitude du monde, force envie de plaire et de s'insinuer. Mais tout cela était gâté par une fausseté qui sortait de tous ses pores, et môme de sa gaité qui attristait par là. Méchant d'ailleurs avec réflexion ; par nature et par raisonnement, traître et ingrat, maître expert aux compositions des plus grandes noirceurs ; effronté à faire peur, étant pris sur le fait; enviant tout , voulant toutes les dépouilles ; d'ailleurs débauché , inconséquent, ignorant clans toute affaire, passionné, toujours emporté ; blasphémateur et fou jusqu'à mépriser publiquement son maître, prenant les affaires, enfin, pour les sacrifier à son crédit, à sa puissance, à sou autorité absolue, à sa grandeur, à son avarice, à sa tyrannie, à ses vengeances. » *
Voilà le jugement des contemporains. Seulement la postérité, en le ratifiant eu partie, y ajouta une seule ligne :
— C'était un homme de génie.