‹ La régence et Louis QuinzeChapitre 4 sur 72 · L.\ RÉGENCE · texte numérisé non relu

L.\ RÉGENCE

cosse, mais, chose singulière, quoiqu'il fût jeune et beau, l'affreux laideron ne voulut pas de lui. Le pauvre marquis fut un temps énorme à se consoler de cet échec, et il n'épousa la princesse de Ilolstein que contraint et forcé par ses parents, et lorsqu'il eut perdu tout espoir d'épouser la princesse Palatine.

Ce ne fut pas le tout. On voulut encore la marier avec Frédéric-Casimir, duc de Courlandc. Celui-là était amoureux d'une autre femme, cette autre femme était la princesse Marianne, fille du duc Ulrich de Wurtemberg; mais les parents du duc de Courlande avaient jeté les yeux sur la princesse Palatine, et refusant leur consentement au mariage désiré, ils exigeaient que leur fils fit une visite à Heidelberg, espérant que les attraits de la princesse Charlotte militeraient victorieusement en sa faveur ; mais à peine eût-il jeté les yeux sur elle, qu'il se sauva, demanda à partir pour l'armée, aimant mieux se faire tuer que d'épouser un pareil monstre.

Le prince Casimir courait toujours, et la princesse Palatine riait encore de l'effet qu'elle avait produit sur sou prétendant, lorsque les messagers du roi Louis XIV arrivèrent, la demandant en mariage pour Monsieur.

Quel motif avait déterminé le grand roi à cette alliance, c'est chose facile à expliquer. Par son mariage avec la fille de Philippe IV, il avait mis un pied en Espagne ; par le mariage de madame Henriette avec Monsieur, il avait mis un pied en Angleterre ; par son alliance avec l'avant-dernier électeur de la branche Palatine, il mettait un pied en Allemagne.

C'était chose triste pour la princesse que ce mariage ; elle succédait à une princesse morte de mort violente ; elle épousait un prince dont les goûts étranges étaient connus; enfin, elle allait paraître au milieu d'une cour où , comme elle le dit elle-même, la fausseté passait pour de l'esprit, et la franchise pour de la simplicité.

Aussi fit-elle toutes les difficultés possibles, mais la raison d'Etat était là, il fallut obéir.

Aussi, arrivée à Saint-Germain, lui sembla-t-il être tombée des nues. Elle fit son effet sur Monsieur, c'est-à-dire qu'elle lui parut hideuse. Monsieur s'enfuit en l'apercevant, comme avait fait le duc de Courlande.

Le roi Louis XIV, qui n'épousait pas, fut au contraire charmant

OQ LV RIÎGENCE

pour I\lAD.vMK. 11 la vint clinTlior, la conduisit chez la voiuc eu lui (lisant : Soyez trau((uilie, elle aura i)lus peur de vous ([ue vous d\A\i\ el pendant tontes les cérémonies, il s'assit prés d'elle, lui indicpiant lorscpril fallait se lever, lorsqu'il fallait s'asseoir.

Monsieur n'avait pas eu de garçon de sa première femme, mais Louis XIY voulait qu'il en eût un de la seconde, force fut donc à Monsieur de se mettre à l'œuvre.

Après trois ans de répugnance, Philippe d'Orléans naquit en 1674, et Elisaheth-Charîotte d'Orléans en 1676.

Aussitôt ce devoir accompli. Monsieur demanda à Madame la permission de faire lit à part, ce que lui accorda de grand cœur la princesse, qui n'avait jamais aimé le métier de faire des enfanls.

Au milieu de tout cela, Madame avait inspiré une seconde passion, c'était à la princesse de Monaco, Catherine-Charlotte de Grammont; on comprend comment, avec son rigorisme allemand, Madame reçut la déclaration de cet étrange amour. La pauvre madame de Monaco fut aussi désolée, aussi inconsolable que le marquis de Bade-Dourlach,et, dans son désespoir, elle s'en allait disant : — Mon Dieu, de quoi etes-vous donc faite, madame, que vous n'aimiez ni les hommes ni les femmes?

Il va sans dire que la bonne princesse fut en haine avec madame de Main tenon qui lui aliéna la dauphine. Lorsque Madame

vil quo la (laiii)liinc la recevait mal, elle alla droit à madame de Mainteiioii.

— Madame, lui dit-elle, madame la daupliine me reçoit mal, cela va bien tant qu'elle gardera des formes vis-à-vis de moi, et ce n'est jamais avec elle que je me querellerai; mais si elle devient trop grossière, j'irai demander au roi si c'est lui qui le veut ainsi.

Cette menace ramena à Madame, non pas le cœur, mais le visage de madame de Maintenon et de madame de Bourgogne.

Madame de Fiennes, femme de l'ccuycr ordinaire de Madame, avait beaucoup d'esprit; mais elle était railleuse, et sa langue n'épargnait personne, pas même le roi, pas même Monsieur, à plus forte raison Madame, mais Madame la prit un jour par la main, et la conduisant dans un coin, elle lui dit :

— Madame, vous avez beaucoup d'esprit, vous êtes aimable, seulement vous avez une manière de parler dont le roi et Monsieur s'accommodent parce qu'ils y sont accoutumés ; pour moi qui arrive d'Allemagne, je n'y suis point faite, et comme il est probable que je ne m'y ferai pas, comme je me fâche tout rouge quand on se moque de moi, je veux bien vous donner un petit avis. Si vous m'épargnez, nous serons très bien ensemble; mais si vous me traitez comme les autres, je ne vous dirai rien, mais je me plaindrai à votre mari , et si votre mari ne vous corrige pas, je le ferai chasser.

Madame de Fiennes comprit parfaitement le danger qu'il y avait à plaisanter sur une pareille femme, et retint sa langue, moyennant quoi elle demeura au mieux avec la princesse, au grand étonnoment de la cour et du roi lui-même qui se demandait comment madame de Fiennes, qui disait du mal de tout le monde, même de lui, pouvait se taire aussi absolument à l'égard de Madame.

Ce mutisme l'étonna tellement qu'un jour il s'informa près de sa belle-sœur, laquelle lui dit tout naïvement son secret.

La princesse passait sa vie à écrire, racontant les affaires les plus secrètes de l'Etat à toutes les amies qu'elle pouvait avoir de par le monde, et surtout à ses amis d'outre-Rhin.

On comprend qu'avec cette rigidité, madame de Berry devait être pour elle ce que Julie était pour Auguste, son ulcère.

Madame de Berry était la fille aînée du duc d'Orléans ; à l'âge de sept ans, elle avait été prise d'une maladie que tous les médecins jugèrent mortelle; aussi l'abandonnèrent-ils. Alors M. le duc d'Orléans fit porter chez lui le berceau de la pauvre petite , la

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soigna ;\ sa nianiôre cl la guérit. Aussi Marie-Louise (VOrléans ciali-elle la lille bien-aimOe de Piiilippe II; trop aimée, disent (•(Mlains historiens.

Ce fut surtout lorsqu'il fut question de marier mademoiselle d'Orléans avec M. le duc de Berry, que les bruits auxquels nous ^enons de faire allusion se répandirent, mais ils n'eurent point de prise sur Louis XIV, et le mariage eut lieu. Aussitôt le mariage fait, le duc d'Orléans gagna l'amitié de son gendre qui le laissa aussi libre avec sa femme (pie lorsque la princesse était au Palais- Royal. Us mangeaient souvent tous deux ensemble, servis par mademoiselle de Vienne confidente de la duchesse et espèce de dévergondée bonne à toute chose, apte à toute commission.

A peine mariée, madame de Berry entra en galanterie avec La Haye qui, de page du roi, était devenu écuyer de son mari.

C'était, dit Saint-Simon, un grand homme sec, à la taille contrainte, ayant le visage écorché, l'air sot et fat, de peu d'esprit, mais bonhomme. Elle lui proposa de fuir avec lui et de l'emmener en Hollande; mais la proposition épouvanta La Haye, qui alla tout dire au duc d'Orléans.

H fallut l'influence du père sur la fdle pour que celle-ci comprît ce qu'il y avait de différence à être princesse du sang en Fjance, ou maîtresse d'un petit gentilhomme en Hollande.

Enfin, la duchesse de Berry se rendit, et cette petite fantaisie fut oubliée.

Madame de Berry était bien faite avant que les excès gâtassent sa taille , belle avant que sa peau fut marquée de taches rouges , elle manquait de grâce et avait le regard effronté. Comme son père et sa mère, elle possédait une grande facilité de parler, disant tout ce qu'elle voulait, et comme elle le voulait dire, avec une netteté, une précision, une justesse, un choix de termes et une singularité de tour qui surprenaient sans cesse. Timide d'un côté, mais seulement pour les bagatelles, hardie de l'autre à effrayer, hautaine jusqu'à la folie, libre jusqu'au cynisme ; elle était, sauf l'avarice , dit Saint-Simon , un modèle de tous les vices , modèle d'autant plus dangereux, qu'il n'en pouvait exister un seul au monde, ayant plus d'art et plus d'esprit.

La sœur de madame la duchesse de Berry, la deuxième fille de M. le duc d'Orléans, mademoiselle Louise-Adélaïde de Chartres, était bien faite et la plus belle de toutes ses sœurs. Elle avait un teint superbe, une belle peau, une belle taille, de beaux yeux, des

mains délicates, des dents comme un collier de perles, des gencives non moins belles, des joues oii le blanc et le rouge se mêlaient sans aucun art. Elle dansait bien, chantait mieux, avait une belle voix, lisait sa musique à livre ouvert, seulement elle bégayait un peu en parlant.

D'ailleurs, ayant tous les goûts d'un homme, aimant les épées, les fusils, les pistolets, les chiens et les chevaux, maniant la poudre comme un artilleur, laisant des feux d'artifices qu'elle lirait elle-même, n'ayant peur de rien au monde, dédaigneuse de la toilette, des bijoux, des fleurs, détestant enfin tout ce qui d'ordinaire plaît aux femmes.

C'était l'aidc-chimiste, l'aide-mécanicien, l'aide-chirurgien de son père.

Sa sœur, mademoiselle de Valois, était moins jolie qu'elle, cependant elle avait ce que les femmes appellent des jours ; car elle avait de beaux cheveux dorés, les dents blanches, le teint, la peau et les yeux agréables ; mais tout cela était gâté par un grand nez et par une dent saillante qui semblait sortir de sa bouche, chaque fois qu'elle riait. Sa taille était ramassée, sa tête dans ses épaules; elle marchait comme une vieille, quoiqu'elle eût quinze ans à peine. Madame la duchesse d'Orléans avait l'habitude de dire :

« Je serais la plus paresseuse personne de la terre, si je n'avais ma fille Charlotte-Aglaé, qui est encore plus paresseuse que moi. »

M. de Richelieu était appelé à guérir la princesse de ce dernier défaut.

Les autres enfants du prince n'existaient point encore au point de vue de Timportance.

Louis d'Orléans, duc de Chartres, né le 2 septembre 1705, n'avait que treize ans, et promettait d'être le prince froid, dévot et insignifiant qu'il fut, comme si ses trois sœurs avaient pris pour elles tout le sang des d'Orléans et des Mortemart.

Les deux autres filles, Louise-Elisabeth, mademoiselle de Montpensier, qui devait épouser le prince des Asturies, étant née seulement le 11 décembre 1709, et mademoiselle de Beaujolais, le 18 décembre \lïlx.

Quant à la dernière fille de M. le duc d'Orléans, elle n'était pas encore née.

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ils de goiiverncLir de roi, gouverneur de roi lui-même, le maréclial de Villeroy était un grand homme, bien lait, de visage agréable, (lui semblait biili exprès pour présider à un bal , ou èlre juge dans un carrousel, ou pour chanter à l'Opéra les rôles de rois et de héros. Au reste, fort et vigoureux, faisant de son grand corps tout ce qu'il voulait sans l'incommoder, ne comptant pas avec les veilles ni avec les fatigues, passant les jours et les nuits à cheval, magnifique en tout, noble dans ses moindres manières, grand et beau joueur, sans se soucier ni de la perte ni du gain, ayant le langage et les laçons d'un grand seigneur longtemps pétri à la cour, glorieux à l'excès, mais aussi humble et bas quand il croyait avoir besoin de se courber à genoux devant le roi et devant madame de Maintenon.

D'ailleurs, pauvre et mauvais général, incapable dans l'action. Feuquières disait de lui et du prince de Yaudemont, à propos du siège de Namur : « Il semblait que messieurs de Yilleroy et Yaudemont disputassent entr'eux à qui ferait le plus de fautes, en quoi, pourtant M. de Yilleroy l'emporta sur jM. de Yaudemont. Spectateur impassible de la belle défense de M. de Boufllers, il resta l'é. pée au fourreau pendant un mois, tandis qu'il n'avait qu'un mouvement à faire pour le dégager. » C'est alors , comme dit madame de Coulanges, que Yilleroy fut chamarré de vaudevilles, en voici un des plus piquants :

Quand Charles VII contre l'Anglais N'avait plus d'espérance.

De Jeanne d'Arc, Dieu lit le choix, Pour délivrer la France.

Ne l'embarrasse pas grand roi, Cent fuis plus sûre qu'elle; Dans le fourreau de Villeroy, 11 est une pucelle.

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PcndaiU loiilo la campagne sîiivanlo, il trouva moyen de resler parrailcmenl inaperçu, quoitpi'il eût le commandement en cliel" de l'armée des Pays-Bas.

La paix de Riswick avait rendu Villcroy au repos, la guerre de la succession le remit malheureusement en campagne; il entra en Italie, et ce fut pour forcer le prince de Savoie et Catinat à attaquer le prince Eugène cà Chiari; la bataille fut perdue et Catinat blessé. Trois mois après, il laissait prendre Crémone, se laissait prendre avec elle.

Le prince Eugène rendit Villcroy à la Finance sans rançon, pensant qu'il faisait assez de mal à la France en le lui renvoyant. En effet, Louis XIV, qui s'entêtait à soutenir celui qu'il ap])elait son favori, parce que tout le monde l'attaquait, lui rendit le commandement de l'armée d'Italie. Ramillies fut le résultat de cette faiblesse, vingt mille hommes tués ou pris, toute l'artillerie, tous les drapeaux restés sur le champ de bataille, douze places fortes du Brabant et de la France abandonnées par nous et prises par l'ennemi, donnèrent le mot de cette générosité du général ennemi, que personne n'avait comprise.

Louis XIV, en apprenant la défaite de Piamillies, avait, comme Auguste, redemandé ses légions à Varus.

Madame de Maintenon qui soutenait Villcroy, lui dit : — Sire, il faut offrir vos peines à Dieu.

— Ah ! Madame! trente bataillons prisonniers de guerre, quel sacrifice !

Cependant, madame de Maintenon l'emporta sur la colère du roi, et Louis XIV n'en fut que plus tendre pour Villcroy, il alla audevant de lui jusqu'à la porte de sa chambre, et comme ou s'attendait à un éclat terrible.

— Monsieur le maréchal, dit-il, on n'est plus heureux à notre

Le roi s'entêta jusqu'à la fin, et mourut nommant M. de Villerov gouverneur du jeune roi Louis XV.

Le maréchal de Villars, qui venait immédiatement après le maréchal de Villcroy, était petit-fils d'un grelTierdcCondricux : son père était l'honmîe le mieux ûiit et de meilleure mine qu'il y eût en France, fort brave et fort adroit aux armes; or, comme on se battait fort de ce temps , il s'était fait, dans les duels, une réputation à laquelle l'honneur qu'il eut de servir de second à M. de Nemours, dans son combat avec M. de Beaufort, vint mettre le sceau. La ré-

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pulation i\o M. de Yillars, après cette rcnconlro, lut (rautant plus grande (pie, tandis que M. de Nemours était tné, il renversait, lui, son adversaire. L'éclat (piMl prit de son aventure, fit que M. le prinee de (iOnli se l'atlaeiia. De sorte que, lorsque le cardinal de Mazarin songea à lui donner sa nièce, il se servit de Villars comme de son représentant, situation qui le mit tout-à-fait dans un monde fort au-dessus de lui, parmi lequel il ne se méconnut jamais, restant galant et discret, en même temps que sa jolie figure et sa belle taille lui donnaient entrée chez les dames. A une époque oii la veuve Scarron était pauvre, il lui fut utile. Madame de Maintenon , qui n'ouMiail pas ses amis, se souvint de Villars, et sa position faitcauprès de Louis XIV, ménagea la position de son fils.

Le second maréchal de Villars, celui dont nous nous occupons, tout au contraire de Villeroy, avait eu la chance de sauver, à Denain, la France que Villeroy avait perdue à Ramillies. On disait bien que ce n'était pas à son génie militaire, mais au hasard que cette victoire mémorable était due. Mais Villars n'en croyait rien, il avait assez d'esprit pour 'en imposer aux sots, par la confiance qu'il avait en lui-même, et il était aidé, en cela, par une facilité d'élocution, par une abondance et une continuité de paroles, d'autant plus rebutantes pour les hommes supérieurs, que c'était toujours avec l'art de revenir à soi, de se vanter, de se louer d'avoir tout prévu et d'avoir tout consulté.

Il avait été fait duc après la bataille d'Hochstett, et pair après celle de Malplaquet. Ce qui étonna tout le monde, ces deux batailles étant deux défaites.

C'était un grand homme brun, bien fait, devenu gros en vieillissant, sans être appesanti autrement par l'âge, avec une physionomie vive, ouverte, un peu folle, physionomie à laquelle sa contenance et ses gestes répondaient.

Il était d'une ambition démesurée qui ne s'arrêtait pas aux moyens, d'une grande opinion de lui, qu'il était parvenu à communiquer au roi, d'une valeur brillante avec une grande activité, d'une audace sans pareille, d'une effronterie qui soutenait tout et ne s'arrêtait à rien. Joint à une fanfaronnade et à une avarice poussées aux dernières limites, et qui ne le quittaient jamais.

Les lauriers de Denain n'avaient point, au reste, préservé M. de Villars, d'un malheur assez commun en tout temps, mais moins rare que jamais à cette époque. La maréchale, pour s'excuser, quand elle s'excusait, rejetait la faute sur certaines habitudes que

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le maréchal avait prises au camp, pour se rapprocher sans doiilc en tous points du grand Condé.

Elle raconlait tout en courant après le régent, après le comte de Toulouse, après M. de Richelieu, que le jeune prince d'Eisnach, avait voulu un jour faire donner des coups de bâton au maréchal, pour une déclaration qu'il lui avait faite.

Tout le monde acceptait cette excuse, cl le maréchal comme les autres.

Le maréchal d'Uxelles, dont le nom était de Blé, dut toute sa fortune à son alliance avec ce Béringhen qui était écuyer de la reinemère, et dont nous avons parlé longuement dans notre histoire de Louis XIV. Béringhen et sa femme étaient fort aimés de mademoiselle Choin, qui s'était fait épouser parle grand Dauphin, comme madame de ]\Iain tenon par le roi ; elle consentit sur leur demande à le recevoir.

On arrivait à Monseigneur par mademoiselle Choin, on arrivait à mademoiselle Choin par sa chienne. Cette chienne était un méchant petit animal fort hargneux et toujours irrité, qu'on n'amadouait qu'avec des têtes de lapin, friandise qu'elle estimait pardessus tout.

M. d'Uxelles qui n'était pas encore maréchal, mais qui voulait le devenir, entreprit de séduire Monseigneur par ricochets.

En conséquence, deux ou trois fois par semaines, il apportait lui-même, dans un mouchoir brodé, des têtes de lapin à la chienne

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(lo niademoisellc Clioiii, et les jours où il lîc lesapporlail pas, il les envoyait par un laquais à sa livrée.

Monseigneur mort, M. d'ivelles, non seulement ne reparut plus, mais encore, il fit semblant de n'avoir jamais vu ni mademoiselle Clioin ni sa cliienne. Quand on lui parlait de Tune ou de Taulre, il répondait qu'il ne savait pas ce qu'on lui voulait dire, qu'il n'avait jamais connu ces espèces-là.

C'était un grand et gros homme tout d'une venue, qui marcliait lentement et comme en se traînant, un grand visage tout couperosé et cependant assez agréable, quoique renfrogné par de gros sourcils sous lesquels deux petits yeux vifs défendaient à leurs regards de rien laisser échapper. Son premier aspect était celui d'un marchand de bœufs en foire : avec cela, voluptueux à l'excès, gourmand de chère exquise rehaussée de débauches antiques, et tout cela impudemment, sans voiles, entouré sans cesse de jeunes ofTiciers, qn'W adomcstiquait, comme dit Saint-Simon, bas, souple et flatteur auprès des gens dont il croyait avoir à craindre ou à espérer, dominant sur tout le reste sans nul ménagement.

Quant à M. de Tallard, c'était un tout autre homme. Le comte d'IIarcourt et lui pouvaient seuls se disputer d'esprit, de finesse, d'industrie, de manège, d'intrigues, de désir d'être et de charmer dans le commerce de la vie et dans le commandement. Tous deux avaient une grande application, une grande suite, une grande aisance dans le travail. Jamais ni l'un ni l'autre, ne fit sans un but réel et positif, le pas le plus indifférent. Chez eux, ambition pareille ; chez eux, même désir de réussir, n'importe par quel moyen. Tous deux doux, polis, affables, accessibles en tout temps, tous deux adorés de leurs généraux, tous deux arrivés par un service continuel sur les champs de bataille ou dans les ambassades. D'Harcourt, portant plus haut, car il sentait qu'il avait madame de Maintenon en croupe ; Tallard, plus souple, car il avançait n'ayant pour toute aide avec son mérite, que sa mère, sœur du premier maréchal de Villeroy, qui était fort du grand monde, et qui dès sa jeunesse y poussa son fils.

Au physique, Tallard était un homme de taille médiocre, au regard jaloux, plein de feu et de finesse, mais qui exprimait toutes ces choses, sans y voir goutte ; maigre et hâve de corps, ayant beaucoup d'esprit et de grâce dans l'esprit ; mais comme dit Saint-Simon, sans cesse battu du diable à cause de son ambition.

i.v ri'x;encf. 29

Quant au comte iVITarcourl, pour achever son portrait, c'était un beau et vaste génie, un esprit charmant; mais comme Tallard, une ambition sans bornes, une hauteur, un mépris des autres, une domination insupportable, tous les dehors de la vertu dans son langage, sans qu'au fond rien lui coûtât pour arriver à ses fins. Au reste, plus honnêtement corrompu que d'Uxelles et même que Tallard, mêlant avec grâce un air de guerre et un air de cour. Gros, point grand, d'une laideur particulière qui surprenait au premier abord; mais avec des yeux si vifs, avec un regard si perçant, si haut et pourtant si doux ; toute une physionomie si pétillante d'esprit, qu'à peine le trouvait-on laid; en outre il boitait fort bas, s'etant démis la hanche dans une chute qu'il avait faite en tombant du haut du rempart de Luxembourg, dans le fossé. Il prenait prcsqu'autant de tabac que le maréchal d'Uxelles ; mais quoique ce fut moins salement, s'étant aperçu un jour de la répugnance qu'avait inspirée au roi la vue de ce tabac répandu sur toute sa personne, il le cessa tout à coup ; cessation à laquelle on attribue les apoplexies qu'il eut dans la suite et qui lui firent une si terrible mort. Le duc de Noailles était fait pour la plus grande fortune, quand même il ne l'eût pas trouvée toute faite chez lui. Sa taille était grande, mais épaisse, sa démarche lourde et forte, son vêtement uni, simple costume d'officier tout au plus.

Il était difficile d'avoir plus d'esprit que le maréchal de Noailles, plus d'art et de souplesse à accommoder cet esprit k celui tles autres, et à leur persuader, quand cela pouvait lui être bon, qu'il était pressé des mêmes désirs et affections qu'ils l'étaient eux-mêmes. Doux, gracieux, affable, ne paraissant jamais importuné, même quand il l'était le plus; gaillard, amusant, plaisant, plein de cette bonne et fine plaisanterie qui n'offense jamais, fécond en saillies charmantes, bon convive, musicien; bon à revêtir comme siens tous les goûts des autres; sans jamais la moindre humeur, ayant le talent de dire tout ce qu'il voulait ; la faculté de parler toute une journée sans qu'on puisse recueillir rien d'important dans les paroles qu'il avait laissé tomber; aisé, accueillant, sachant un peu de tout, causant de tout, mais à la superficie, montrant le tuf aussitôt que l'on creusait. Voilà pour celui qui voyait M. de Noailles un instant, une heure, un jour.

IMais pour celui qui, devant lutter contre lui, avait à l'étudier à fond, c'était autre chose. Tout cet art, tout cet esprit, tout ce

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,,,o,ulo loi.l (T conimcrce de pièges, (ramilié, (IVslime, de coni\.,ncc Vaeliaienl une profondeur d"al)îiiie à donner le verlige;une lausscic à toule épreuve, une perlidie aisée et nalurclle accoului„ée à se jouer de tout, une noirceur d'àmc à faire douter qu û en eût une, un mépris complet de toute vertu, la constante fatigue de r hypocrisie la plus ouverte et la plus suivie (lui, prise sur le lait, ne'rougit point, pousse plus vivement sa pointe, qui se trouvant a découunt et dans l'impuissance, se replie comme un serpent dont clic conserve le venin, et tout cela sans humeur, sans haine, sans colère à des amis dont il avoue n'avoir jamais eu à se plaindre et envers' lesquels il a même contracté les plus grandes obligations. M. de Torcy venait après. Son beau-père. M. de Pomponne, lui lacilitait souvent l'entrée du conseil en lui donnant des dépèches à y porter ; il espérait que le feu roi s'habituerait aussi à sa figure ; il s'y habitua en effet, et, à force de le voir entrer et sortir, il lui dit un jour de s'y asseoir et d'y rester.

A l'époque où nous sommes, U. de Torcy avait quarante ans à peu près, il avait voyagé utilement dans toutes les cours de l'Europe. C'était un homme sage, instruit, extrêmement mesuré, aimé de tout le monde et particulièrement du régent.

Auprès de tous ces hommes, le conseiller Rouillé du Coudray tenait une bien petite place, ce qui ne l'empêchait pas de lutter avec eux de volonté et même de réparties. C'était un des hommes de confiance du duc de Noailles qui l'avait recommandé au régent, ce qui n'empêchait pas Rouillé du Coudray d'être aussi ferme avec le duc que s'il ne lui devait absolument rien. Notre conseiller, parfaitement honnête homme, avait beaucoup d'esprit et de littérature ; mais il aimait le vin jusqu'à l'ivresse, était débauché jusqu'au scandale, et ne se retenait sur rien. Un jour, en plein conseil, Rouille du Coudray s'exprimait avec sa liberté ordinaire, M. de Noailles lui dit : Monsieur Rouillé, il y a ici de la bouteille.

— C'est possible , monsieur le Duc , répondit Rouillé , mais jamais de pot de vin.

M. de Noailles rougit et se tut : tout duc et maréchal qu'il était , il n'aurait pu en dire autant.

Au reste, en toutes choses. Rouillé avait les mains si nettes qu'une compagnie de traitants, qui avait besoin de sa signature, lui ayant présenté une liste de leurs associés, et ayant trouvé des noms en blancs, il leur demanda la raison de ces lacunes.

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