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duc d'Aiguillon, cl son oncle lo duc de Riclielieu , reconnurent l'urgence qu'il y avait pour eu\ de se créer un a|)|)ui près de Louis XV, et produisirent ujadanie Du lîarry.
On voit que l'intrigue avait réussi ii merveille. Par madame Du Barry, M. d'Aiguillon obtint du roi un ordre qui supprimait la procédure; de son côté, le parlement, anticipant sur le jugement qu'il eût du rendre , promulgua un décret qui déclarait le duc d'Aiguillon prévenu d'un fait qui entachait son honneur et le suspendait des fonctions de la pairie jusqu'à son jugement. Pour toute réponse à cet édit , le roi tint à Versailles un lit de justice
où M. d'Aiguillon siégea ])armi les pairs. Voilà où en étaient les choses au moment où nous sommes arrivés.
C'était à cette époque que Maupeou fils dirigeait le parlement de Paris , dont il était premier président ; mais Maupeou visait plus haut. Il voulait être chancelier de France. Afin que les sceaux ne lui échappassent point, il promit à M. de Choiseul son appui contre le duc d'Aiguillon , au duc d'Aiguillon son appui contre M. de Choiseul, et appuyé par les deux partis contraires, il obtint les sceaux sur la démission de son père qui les tenait.
C'était un homme de cinquante-six ans, d'une taille moyenne, que ses ennemis trouvaient affreux malgré de l)caux yeux vifs , pleins de feu et d'esprit. Il avait quelque chose de sévère dans la physionomie, était d'un tempérament bilieux qui lui faisait le teint jaune et vert , en vertu de quoi le maréchal de Brissac l'ap-
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pelait lo prôsidoiU la Bigarrade, Ce surnom, qui cul grand succès, délorniina le président à l'aire ce que l'ont les acteurs le soir au théâtre , c'est-à-dire à se couvrir le visage de blanc et de rouge. Ainsi son extérieur était moins sombre , et sa langue dorée se chargeait de ramener à lui ceu\ que cet extérieur amélioré n'avait pu lui conquérir. 11 était insinuant, souple, jaloux des sulTrages, de quelque part qu'ils vinssent. Nommé premier président, il avait demandé à un homme de confiance ce qu'on pensait de lui au palais ; celui-ci s'était d'abord excusé de lui répondre ; mais, forcé de s'expliquer, il lui avait avoué que chacun le trouvait d'un hautain inabordable.
— N'est-ce que cela? avait répondu le premier président ; eh bien ! ils changeront bientôt à mon égard. Et en effet, à partir de cette heure, il devint doux, affable, prévenant; le moindre clerc qu'il rencontrait lui trouvait l'air bénin et la physionomie riante : homme de pénétration, il avait jeté les yeux sur l'avenir et avait calculé qu'un vieux ministre ne pouvait l'emporter sur une jeune maîtresse. Du moment où il eut les sceaux , il tourna donc visiblement à madame Du Barry. Pour ne pas effaroucher la favorite, il avait quitté la longue simarre et le carrosse d'ébène des chanceliers. Enfin, il jouait comme un simple mortel avec le nègre et le singe de la comtesse : avec Zamore et misligri , avec Zamore qui lui mangeait ses bonbons et mistigri qui lui enlevait sa grosse perruque.
Enfin, il appelait madame Du Barry, ma cousine, alliance moins disproportionnée, au moins, que ne l'était celle de Marie-Thérèse avec madame de Pompadour.
Pendant ce temps, on faisait tout au monde pour désaffectionner Louis XV de M. de Ghoiseul; l'abbé de Broglie, chargé de la correspondance des affaires étrangères, entretenue par des agents secrets qui épiaient à la fois les cours alliées et les ambassadeurs accrédités près d'elles, démontra au roi que M. de Ghoiseul était plus dévoué à l'Autriche qu'à la France. Madame Du Barry s'était procuré le beau portrait de Van-Dick , représentant Charles 1", qui aujourd'hui est un des principaux ornements de notre Musée, et elle l'avait mis en face du canapé où avait l'habitude de s'asseoir le roi. — Qu'est-ce que ce portrait? avait demandé Louis XV. — Celui de Charles V\ Sire. — Pourquoi est-il là ? — Pour vous rappeler le sort de ce malheureux roi ! — Et à quel propos voulez-
Clioifccul.
LOUIS XV ÔÔO
VOUS nie rappeler ce sort? — Parce que ce sort sera le vôtre, Sire, si vous ne dclruiscz pas volro parlement.
Un jour, le roi trouva meilleure cuisine chez madame Du Barry.
— Pourquoi cet heureux changement? demande Louis XV. — Parce que j'ai renvoyé mon Choiseul; quand ren verrez-vous le vôtre ?
Une noie avait été remise au roi, qui prouvait, autant que pareilles choses peuvent être prouvées, que M. de Choiseul avait, de Marie-Thérèse, promesse d'une petite souveraineté, avec toute garantie d'hérédité, s'il parvenait à dédommager la maison d'Autriche de la perte de la Silésie. Le duc de Piichclieu, le duc d'Aiguillon et la favorite n'appelaient plus M. de Choiseul que le roi ClioiseiU ou le petit roi. Enfin, la duchesse de Grammont, qui parcourait la province et soulevait les parlements, laissa surprendre une lettre qui fut remise à madame Du Barry.
Le roi trouva un matin la favorite jonglant avec deux oranges.
— Saute, Choiseul; saute, Praslin, disait-elle.
Le roi lui demanda ce que c'était que ce nouveau jeu.
— Jeu de bascule, dit-elle, et elle lui remit la lettre de madame de Grammont ; c'était le llx décembre 1770.
Fatigué depuis longtemps de toutes ces plaintes qui s'élevaient autour de lui, le roi ne demandait qu'une occasion et profita de celle qui lui était offerte. Il prit une plume et écrivit : . « Mon cousin ,
» Le mécontentement que me causent vos services me force à » vous exiler à Chanteloup , où vous vous rendrez dans \ingt- » quatre heures ; je vous aurais envoyé beaucoup plus loin si ce ') n'était l'estime particulière que j'ai pour madame de Choiseul , » dont la santé m'est fort intéressante. Prenez garde que votre » conduite ne me fasse prendre un autre parti ; sur ce , je prie » Dieu, mon cousin, qu'il vous ait en sa sainte garde.
» Louis. »
Puis, sur un autre papier, il écrivit pour M. de Praslin ces deux seules lignes :
« Je n'ai plus besoin de vos services ; je vous envoie à Praslin, ') où vous vous rendrez dans vingt- quatre heures. »
Ce fut dans ce temps orageux que M. de Choiseul compta le plus grand nombre d'amis.
Il y eut plus, pour M. de Choiseul, la fidélité au malheur, qui n'était rien autre chose que de l'opposition contre madame Du Barry, devint une mode. M. de Choiseul, la veille de sa chute,
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n'était qu'un ministre ; le lendemain de sa chute, il se trouva chef de parti et acquit la puissance d'un homme qui représente une idée. Les parlements sentirent rébranlemonl de sa disgrâce, et comprirent que pour eu\ la persécution allait devenir sérieuse ; d'ailleurs, le renversement de M. de Choiseul c'était l'élévation de M. d'Aiguillon, et l'élévation de M. d'Aiguillon c'était la ruine des parlements.
Toutes ces démonstrations n'effrayèrent point le duc d'Aiguillon ; il ramassa courageusement , et sans hésiter, le fardeau qui venait de glisser des épaules d'Atlas, et prenant pour lui le ministère des affaires étrangères, il résolut avec le chancelier Maupeou de former un triumvirat, dont l'abbé Terray serait le troisième membre.
Nous avons dit ce qu'était M. le duc d'Aiguillon, nous avons dit ce qu'était M. le chancelier Maupeou ; disons maintenant ce que c'était que l'abbé Terray.
L'abbé Terray était un grand homme dégingandé , sans contenance , hideux de figure , avec les yeux en dessous , sans aucun charme dans le langage, s'énonçant difficilement, mais doué par la nature d'une santé robuste, d'un tempérament vigoureux, d'une conception vive, d'une intelligence déliée, d'une judiciaire excellente, surtout en affaires ; c'était en outre un homme d'esprit, impudent et vif à la riposte.
— Comment trouvez-vous les fêtes de Versailles? demanda Louis à l'abbé Terray. — Impayables, Sire, répondit celui-ci.
Elles avaient coûté vingt millions.
— Mais en vérité, l'abbé, lui disait l'archevêque de Narbonne, vous prenez l'argent dans la poche. — Où diable voulez-vous que je le prenne ? répondit naïvement l'abbé.
Aussi criait-on contre lui ; mais il avait l'habitude de dire :
— Il faut laisser crier ceux que l'on écorche.
Les Parisiens usaient et abusaient de la permission.
— L'abbé Terray est sans foi , disaient-ils, il nous ôte V espérance et nous réduit à la charité.
Un matin, il se trouva que la rue Vide-Gousset avait changé de nom ; un plaisant avait effacé l'inscription pendant la nuit et avait écrit : Rue Terray.
Ce n'était pas le tout que d'avoir renversé M. de Choiseul, restaient les parlements. Le duc de Choiseul avait soulevé la magistrature contre l'autorité absolue du roi : l'abolition de cette ma-
gistraturc lïit résolue, i.c contre-pied dô la politiciuc suivie par M. de Choiscul à l'endroit de l'Europe, l'ut pris à l'instant même. Le roi d'Espagne était poussé par M. de Clioiseul à rompre avec l'Angleterre ; mais aussitôt la disgiàce de M. de Choiscul connue à Madrid, le roi d'Espagne donne au\ Anglais salisfaclion entière sur les îles Falkland et le port d'Egmont, qui étaient des prétextes de querelle, et ne veut plus même examiner la nature de ses droits.
M. de Clioiseul , selon le système aulricliien , traitait les puissances secondaires avec un mépris qui jurait singulièrement avec la protection que la France avait constamment accordée à ces puissances ; mais aussitôt M. de Clioiseul tombé, Ibraliim-Enèndi, envoyé du bey de Tunis, est admis à l'audience du roi ; Gustave, prince héréditaire de Suède, reçoit un accueil digne de l'ancienne alliance qui a toujours uni la Suède à la France. Enfin, une alliance toute particulière est conclue avec le roi de Sardaigne par le mariage de Monsieur, frère cadet du dauphin, avec une princesse de la maison de Savoie.
Nous avons dit que l'abolition de la magistrature avait été résolue ; c'était chose plus facile à résoudre qu'à exécuter.
La magistrature était toute-puissante, et le roi, que par dérision on appelait Louis-le-Débonuaire, était faible.
Les parlements avaient pour eux la majorité des pairs , que le duc de Choiscul leur avait attachés ; ils avaient l'appui de la maison d'Autriche, qui répandait obscurément quelques centaines de mille livres parmi les conseillers. Ils avaient pour eux, enfin, les jansénistes , qui les avaient en tout temps et en toute occasion soutenus contre la cour de France et contre la cour de Rome.
Le duc d'Aiguillon, chef du parti anti-parlementaire, était soutenu : par madame Du Barry, dont il partageait les faveurs avec le roi ; par le chancelier Maupeou , qui représentait sans cesse à Louis XV les parlements comme capables de renouveler la tragédie de Charles I" ; par l'abbé Terray, fatigué des cris et des plaintes que ces parlements poussaient sans cesse contre lui ; par l'archevêque de Paris, M. de Beaumont, qui depuis dix ans appelait de leurs arrêts ; enfin, par les jésuites, qui pleuraient sur les ruines de leurs établissements détruits.
Les partis étaient en présence, les dispositions prises pour l'attaque etpour la défense, la bataille ne pouvait tarder à être livrée.
Seize jours avant l'exil de M. de Clioiseul, le parlement de Paris avait cessé ses fonctions , et tous les parlements des provinces in-
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siirgcs contre le roi, avaicnl mulliplic des remontrances à cliacune desquelles madame Du Barry disait :
— Encore un pas de l'ait pour vous détrôner, Sire.
Le cliancelier Maupcou donna l'ordre au ])ar]ement de reprendre ses fonctions , s'il ne voulait encourir la colère du roi. Le parlement répondit qu'il attendait avec soumission , mais sans fonctionner, les événements dont il était menacé.
Le gant était jeté à l'autorité royale ; M. le duc d'Aiguillon le ramassa.
La nuit du 19 au 20 janvier fut fixée pour l'exécution du projet arrêté. A minuit , tous les magistrats furent réveillés au nom du roi. Des mousquetaires entrent dans leurs chambres , leur présentent l'ordre de reprendre leurs fondions, et réclament cette seule réponse sans périphrase aucune : oui ou non.
Quelques-uns obéissent; mais, réunis le lendemain, ils se rassurent, se raflermissent et refusent à l'unanimité. Ce refus est immédiatement suivi de la notification de l'arrêt du conseil , qui déclare leurs charges confisquées ; les mousquetaires qui s'étaient déjà présentés chez eux, s'y présentent de nouveau, avec des ordres d'exil auxquels il faut obéir sans relard. A la place du parlement, on installe le grand conseil qui doit les remplacer.
L'archevêque de Paris , dans l'exaltation du triomphe , célèbre ce que l'on appelait la messe rouge , et le nouveau parlement est baptisé séance tenante, du nom de parlement Maupeou.
Mais alors une grande division s'opéra jusque dans les princes de la famille royale ; le comte de La Marche , fds du prince de Conti, et le comte d'Artois, à qui M. de Maupeou avait promis la main de Mademoiselle, reconnurent le nouveau parlement. M. le duc d'Orléans, pressé par madame de Montesson , céda momentanément ; mais M. de Conti ne voulut entendre parler d'aucun accommodement avec la nouvelle magistrature. M. de Clermont, suivant l'exemple de M. de Conti , protesta contre ce qui venait de se faire, et malade d'une maladie mortelle, mourut sans que le roi, qui lui gardait rancune pour son opposition, envoyât demander une seule fois de ses nouvelles. Quant à la pairie, elle protesta aussi contre la ruine de l'ancienne magistrature, mais pour la forme seulement. Quant aux parlements de province , ils furent cassés sans aucune opposition. C'est ainsi que s'opéra ce grand événement, dont madame Du Barry fut le principal levier, et dont le duc d'x4iguillon recueillit tous les fruits.