‹ La régence et Louis QuinzeChapitre 56 sur 72 · I.OllS \v · texte numérisé non relu

I.OllS \v

Au milieu de tout cela, la rameuse guerre musicale, entre les Gluckisles et les Piccinistes, est déclarée, la cour se sépare en deux partis.

La reine, jeune, poétique, organisée musicalement, élève de Gluck, ne trouvait dans nos opéras qu'un recueil d'arietles plus ou moins gracieuses. En voyant représenter les tragédies de Racine, elle eut l'idée d'envoyer Iphigénie en Aulide à son maître, et de l'inviter à verser les flots de sa musique sur les vers harmonieux de Racine. Au bout de six mois, la musique fut faite, et Gluck apporta lui-même sa partition à Paris.

Une fois arrivé, Gluck devint le favori de la Dauphine, et eut ses entrées à toute heure, dans les petits appartements.

11 faut s'habituer à tout et surtout au grandiose. La musique de Gluck ne fit pas à son apparition tout l'effet qu'elle devait laire. Aux cœurs vides, aux âmes fatiguées, il ne faut pas la pensée , le bruit suffit : le bruit est une distraction.

La vieille société préféra la musique italienne. Le grelot sonore à l'orgue mélodieux.

Madame Du Barry, par esprit d'opposition et parce que la Dauphine avait mis en avant la musique allemande, madame Du Barry prit parti pour la musique italienne. On envoya des librettos à Piccini. Piccini renvoya des partitions, et la jeune et la vieille société se partagèrent en deux camps.

C'est que des idées tout à fait nouvelles se faisaient jour au milieu de cette antique société française, comme des fleurs inconnues qui poussent entre les pavés disjoints des cours sombres , entre les pierres lézardées d'un ancien château.

A la vue de toute cette société nouvelle marchant à l'inconnu, Louis XV inclinait de plus en plus la tête. En vain la folle comtesse tournait-elle autour de lui, bourdonnante comme une abeille, légère comme un papillon, resplendissante comme un colibri. A peine de temps en temps le roi relevait-il son front appesanti, sur lequel on eût dit qu'à chaque instant s'étendait plus visible le sceau de la mort.

C'est que le temps s'écoulait; c'est qu'on était entré dans le sixième mois depuis la mort du marquis de Chauvelin ; c'est qu'on était au 5 mai, et que le 23 du mois il y avait six mois, jour pour jour, que le favori du roi était mort.

Puis, comme si tout conspirait pour se joindre au lugubre présage, l'abbé de Beauvais avait prêché à la cour, et, dans son ser-

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mon sur le besoin de se préparer à la mort, sur le danger derimpénitence finale, il s'était écrié :

— Encore quarante jours, Sire, et Ninivc sera détruite.

De sorte que, lorsqu'il avait pensé à ^1. de Cliauvelin, le roi pensait à l'abbé de Bcauvais; de sorte qu'il avait dit au duc d'Agen :

— 11 y aura le 23 mai deux mois que Cliauvelin est mort; il se retournait vers le duc de Pûclielieu et murmurait :

— C'est quarante jours, n'est-ce pas, qu'il a dit ce diable d'abbé de Beauvais.

— Oui, Sire, pourquoi cela ?

Et, sans répondre à Richelieu, Louis XV ajoutait :

— Je voudrais que ces quarante jours fussent passés.

Ce n'était pas le tout, ralmanach de Liège avait dit, à propos du mois d'avril :

— Dans ce mois d'avril , une dame des plus favorites jouera son dernier rôle.

De sorte que madame Du Barry faisait chorus aux lamentations du roi , et disait du mois d'avril ce qu'il disait de ces quarante jours, c'est-à-dire :

— Je voudrais bien que ce maudit mois d'avril fût passé. Dans ce maudit mois d'avril qui effrayait tant madame Du Barry,

et pendant ces quarante jours qui étaient la passion du roi, les présages se multiplièrent; l'ambassadeur de Gênes, Sorba, que le roi voyait fréquemment, fut frappé de mort subite. L'abbé de Laville venant à son lever pour le remercier de la place de directeur des affaires étrangères qu'il venait de lui donner, roula ù ses pieds frappé d'apoplexie en sa présence. Enfin, le roi étant à la chasse, la foudre tomba près de lui.

Tout cela le rendait de plus en plus sombre.

On avait espéré quelque chose du retour du printemps. Cette nature qui, au mois de mai secoue son linceul, cette terre qui reverdit, ces arbres qui revêtent leurs robes printanières , cet air qui se peuple d'atomes vivants; ces soufllcs de feu qui passent avec les brises et qui semblent des âmes cherchant des corps, tout cela pouvait rendre quelque existence à cette matière inerte , quelque mouvement à cette machine usée.

Vers le milieu d'avril, Lebel vit chez son père la fille d'un meunier, dont la beauté singulière le frappa. U pensa que c'était une friandise qui pouvait réveiller l'appétit du roi, il lui en parla avec

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cntlioiisiasniG , et Louis XV conscnlit négligemment à ce nouvel essai de dislracljon.

En général, avant d'arriver au roi, les jeunes filles que Louis XV devait honorer de ses bontés royales, passaient à la visite des médecins, puis par les mains de Lebcl, puis enfin, elles arrivaient au roi.

Celte fois la jeune fille était si fraîche et si jolie, que toutes précautions fm'cnt négligées, et eussent-elles été prises, il eût certes été difficile au plus habile médecin de reconnaître que depuis quelques heures elle avait la petite vérole.

Le roi avait déjà eu cette maladie dans sa jeunesse; mais deux jours aigres elle se manifesta une seconde fois.

Une autre maladie mal guérie reparut eniiième temps; ce qui fit dire aux Parisiens quand on leur annonça que Louis était mort de la petite vérole :

« Chez les grands il n'y a rien de petit. »

Enfin, une fièvre maligne brocha sur le tout et vint compliquer la situation.

Le 29 avril, la première éruption se manifesta, et l'archevêque de Paris, Christophe de Beaumont, accourut à Versailles.

Cette fois la situation était étrange ; l'administration des sacrements si la nécessité s'en faisait sentir, ne pouvait avoir lieu qiCaprès l'expulsion de la concubine, et cette concubine qui appartenait an parti jésuitique dont Christophe de Beaumont était le chef, cette concubine, au dire même de l'archevêque, avait rendu, par le renversement du ministère Choiseul, et par le renversement du Parlement, de si grands services à la religion, qu'il était impossible de la déshonorer canoniquement.

Les chefs de ce parti étaient, avec M. de Beaumont et madame Du Barry, le duc d'Aiguillon, le duc de Richelieu, le duc de Fronsac, Maupcou et Terray.

Tous étaient renversés du même coup qui renversait madame Du Barry; ils n'avaient donc aucun motif de se déclarer contre elle.

Le parti de M. de Choiseul, au contraire, qui était partout, jusque dans la ruelle du roi , demandait l'expulsion de la favorite et une confession prompte ; ce qui était curieux à voir, puisque c'était le parti des philosophes, des jansénistes et des athées qui poussait le roi à la confession; tandis que c'était l'archevêque de Paris, les religieux et les dévols qui désiraient que le roi refusât de se confesser.

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Telle était la singulière sitiialion des esprits, lorsque, le l"niai, à onze heures et demie du matin , rarclievèque se présenta pour voir le roi malade.

A tout hasard, en apprenant que rarchcvêque était arrivé, la pauvre madame Du Barry se sauva.

Ce fut le duc de Richelieu qui vint à la rencontre du prélat, dont il ignorait encore les intentions.

— Monseigneur, dit le duc, je vous conjure de ne pas effrayer le roi, par cette proposition théologique qui a fait mourir tant de malades ; mais si vous êtes curieux d'entendre des péchés jolis et mignons, mettez-vous là, je me confesserai à la place du roi, et je vous en dirai de tels que vous n'en avez pas entendu de pareils depuis que vous êtes' archevêque de Paris ; maintenant, si ma proposition ne vous agrée point, si vous voulez absolument confesser le roi et renouveler à Versailles les scènes de M. l'évèque de Soissons à Metz, si vous voulez congédier madame Du Barry avec éclat, réfléchissez sur les suites et sur vos propres intérêts; vous opérez le triomphe du duc de Choiseul, votre plus cruel ennemi, dont madame Du Barry a tant contribué à vous délivrer, et vous persécutez votre amie au profit de votre ennemi. Oui, Monseigneur, votre amie, et si bien votre amie, qu'hier, elle me disait encore : ^ Que M. l'archevêque nous laisse tranquille, et il aura sa calotte de cardinal ; c'est moi qui m'en charge et qui vous en répond.

L'archevêque de Paris avait laissé dire M. de Piichelieu ; car, quoique du même avis que lui au fond, il fallait qu'il eût l'air d'être persuadé. Heureusement, le duc d'Aumont, madame Adélaïde et l'évèque de Senlis vinrent se joindre au maréchal et lui donner des armes contre lui-même ; il eut l'air de céder, promit de ne rien dire, entra chez le roi, auquel il ne parla nullement de confession, ce qui satisfit si fort l'auguste malade, qu'il fit rappeler aussitôt madame Du Barry, dont il baisa les belles mains, en pleurant de joie.

Le lendemain, 2 mai, le roi se trouvait un peu mieux ; au lieu de Lamartinière , son médecin habituel , madame Du Barry lui avait donné ses deux médecins, Lorry et Bordeu. Les doux docteurs avaient reçu pour recommandation première , de cacher au roi la nature de sa maladie , de lui taire la situation dans laquelle il se trouvait, et surtout d'éloigner de lui l'idée qu'il fut assez malade pour avoir besoin de recourir aux prêtres.

Cette amélioration dans la santé du roi, permit à la comtesse de

reprendre un instant ses airs libres, ses propos liabiluels, ses gentillesses accoutumées; mais au moment même on, à force de verve et d'esprit, elle parvenait à faire sourii'o le malade, Lamartinière à qui l'on n'avait pas ôlé ses entrées, parut sur le seuil de la porte, et, offensé de la préférence que l'on donnait sur lui à Lorry et à Bordeu, marcha droit au roi, lui prit le pouls et secoua la tète.

Le roi l'avait laissé faire en le regardant avec terreur ; cette terreur augmenta encore, lorsqu'il vit le signe décourageant que faisait Lamartinière.

— Eh bien î Lamartinière, demanda le roi.

— Eh bien ! Sire , si mes confrères ne vous ont pas dit que le cas était des plus graves , ce sont des ânes ou des menteurs.

— Que penses-tu que j'aie, Lamartinière, demanda le roi.

— Pardieu, Sire, ce n'est pas difficile à voir, Votre Majesté a la petite vérole.

— Et tu dis que tu n'as pas d'espoir, mon ami.

— Je ne dis pas cela , Sire , un médecin ne désespère jamais. Je dis seulement, qne si Votre Majesté n'est pas roi très-chrétien de nom seulement, il doit aviser.

— C'est bien, dit le roi.

Puis appelant madame Du Carry.

— Ma mie, lui dit-il, vous entendez, j'ai la petite vérole, et mon mal est des plus dangereux, d'abord à cause de mon âge , et

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ensuite (le mes antres maladies. Lamartinièrc vient de me rappeler que je suis le roi très-clirélien, et le liis aîné de TÉ^lise, ma mie, peut-être va-t-il falloir nous séparer; je veux prévenir une scène semblable à celle de Metz, avertissez le duc d'Aiguillon de ce que je vous dis, afin qu'il s'arrange avec vous, si ma maladie empire, pour nous séparer sans éclat.

Au moment où le roi disait cela, tout le parti du duc de Choiseul commençait déjà à murmurer, accusant tout haut l'arclievêque de complaisance, et disant que, pour ne pas déranger madame Du Barry, il laisserait mourir le roi sans sacrements.

Ces accusations arrivèrent aux oreilles de M. de Bcaumont, qui pour les faire cesser prit le i)arli d'aller s'établir à Versailles, dans la maison des Lazaristes, pour en imposer au public, et profiter du moment favorable où placer ses cérémonies religieuses, afin de ne sacrifier madame Du Barry, que lorsque le roi serait dans un état tout à fait désespéré.

Ce fut le 3 mai que l'archevêque arriva à Versailles. Arrivé là, il attendit.

Pendant ce temps, des scènes scandaleuses se passaient autour du roi.

Le cardinal de la Roclie-Aymon était de l'avis de l'arclievèque de Paris, et désirait que tout se passât sans bruit; mais il n'eu était pas ainsi de l'évêque de Carcassonne qui faisait le zélé, renouvelant les scènes de Metz, et criant tout haut : — QiC il fallait que le roi fût administré, que la concubine fût expulsée, que les canons de l'Église fussent exécutés j et que le roi donnât un exemple de repentir à l'Europe et à la France chrétiennes qu'il avait scandalisées.

— Et de quel droit me donnez-vous des avis , s'écria M. de la Roche-Aymon, impatienté.

L'évêque détacha la croix pastorale de son cou, et la mit presque sous le nez du prélat.

— Du droit que me dor'^e cette croix , dit-il ; apprenez , Monseigneur, à respecter ce droii, et ne laissez pas mourir votre roi sans les sacrements de l'Eglise, dont il est le fils aîné.

Tout cela se passait devant M. d'Aiguillon. Il comprit tout le scandale qui allait résulter d'une pareille désunion, si elle devenait publique. Il rentra chez le roi.

— Eh bien ! duc, lui dit le roi, avez-vous exécuté mes ordres ? — A l'égard de madame Du Barry, Sire ? — Oui. — J'ai voulu

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allcndrc qu'ils nio fussent renouvelés par Voire Majeslé ; je ne mettrai jamais crempressemeiit à séparer le roi des |)ersonnes qui raimcnl. — Merci, duc; mais il le faut. Prenez la pauvre comtesse et menez-la sans bruit dans votre campagne de Rueil , je saurai gré à madame d'Aiguillon des soins qu'elle prendra d'elle.

La comtesse partit tout en larmes, la pauvre femme qui était bonne, légère, aimable, facile, aimait Louis XV comme on aime un père.

Madame d'Aiguillon la mit dans un carrosse avec mademoiselle DuBarry, l'aînée, et l'emmena à Rueil, pour attendre l'événement.

Les journées du 5 au 0 s'écoulèrent sans que l'on parlât de confession, de viatique ou d'extrèmc-onction. Le curé de Versailles se présenta dans le but de préparer le roi à cette pieuse cérémonie ; mais il rencontra le duc de Fronsac , qui lui donna sa foi de gentilhomme , qu'il le jetterait par la fenêtre au premier mot qu'il en dirait.

-— Si je ne me tue pas en tombant, répondit le curé, je rentrerai par la porte, car c'est mon droit.

Mais le 7, à trois heures du matin, ce fut le roi qui demanda impérieusement l'abbé Maudoux, pauvre prêtre sans intrigue, bonhomme d'ecclésiastique qu'on lui avait donné pour confesseur, et qui était aveugle. La confession dura dix-sept minutes.

La confession terminée , les ducs de La Vrillière et d'Aiguillon voulurent retarder le viatique ; mais Lamartinière, ennemi particulier de madame Du Barry, qui avait glissé près du roi Lorry et Bordeu , s'approchant du roi :

— Sire, dit-il, j'ai vu Votre Majesté dans des circonstances bien difficiles, mais jamais je ne l'ai admirée comme aujourd'hui ; si elle me croit, elle achèvera de suite ce qu'elle a si bien commencé.

Le roi, alors, fit rappeler Maudoux, et Maudoux lui donna l'absolution.

Quant à cette réparation éclatante qui devait anéantir solennellement madame Du Barry, il n'en fut pas question. Le grandaumônier et l'archevêque avaient rédigé de concert cette formule, qui fut proclamée en présence du viatique :

— Quoique le roi ne doive compte de sa conduite qu'à Bien seul , il déclare qu'il se repent d'avoir causé du scandale ù ses sujets , et qu'il ne désire vivre encore que pour le soutien de la religion et le bonheur de sea peuples.

La famille royale, augmentée de madame Louise, qui était sortie de son couvent pour soitifuer son père, alla recevoir le saint sacrement au bas de l'escalier. Le roi reçut le viatique.

Alors, s' adressant à l'évêquc de Sentis :

— Voyez si par malheur, dit-il , l'hostie ne se mêle pas au pus de mes boutons.

Il ouvrit la bouche, et l'éveque le rassura en lui disant qu'il avait tout avalé.

Pendant que le roi recevait les sacrements, le Dauphin que l'on contenait éloigné du roi , parce qu'il n'avait pas eu la petite vérole , le Dauphin écrivait à l'abbé Terray :

« Monsieur le contrôleur général , je vous prie de faire distri- « buer aux pauvres des paroisses de Paris, deux cent mille livres, « pour prier pour le roi. Si vous trouvez que c'est trop cher, retc- « ncz-les sur nos pensions à madame la Dauphine et à moi.

« Signé : Louis-Auguste. »

Dans les journées du 7 et du 8, la maladie empira, le roi sentit sou corps s'en aller littéralement en lambeaux ; délaissé de ses courtisans, qui n'osaient plus rester près de ce cadavre vivant, il n'avait plus d'autre garde que ses trois filles, qui ne le quittaient pas un instant.

Le roi était épouvanté : dans cette terrible gangrène qui envahissait tout le corps, il voyait une punition directe du ciel ; pour lui, cette main invisible qui le marquait de taches noires, c'était la main de Dieu. Dans un délire d'autant plus terrible que ce n'était pas celui de la fièvre, mais celui de la pensée, il voyait des flammes, il voyait l'abîme ardent, et il appelait son confesseur, le pauvre prêtre aveugle , son refuge , pour qu'il étendît le crucifix entre lui et le lac de feu ; alors lui-même prenait l'eau bénite , lui-même levait draps et couvertures, lui-même faisait ruisseler avec des gémissements de terreur l'eau sainte sur tout son corps, puis il demandait le crucifix, le pressait à pleines mains, le baisait à pleine bouche, criant: Seigneur! Seigneur! intercédez pour moi , pour moi le plus grand pécheur qui ait jamais existé.

Ce fut dans ces angoisses terribles et désespérées qu'il passa la journée du 9. Pendant cette journée qui ne fut qu'une longue confession , ni le prêtre, ni ses filles ne le quittèrent ; son corps était en proie à la gangrène la plus hideuse , et vivant , le roi ca-

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davre exhalait une telle odeur, que deux valets tombèrent asphyxiés, et que l'un des deux mourut.

Le 10 au matin, on voyait, à travers la chair crevassée, les os de SCS cuisses. Trois autres valets s'évanouirent ; la terreur se mit à Versailles, toute la maison s'enfuit. 11 n'y avait plus d'êtres vivants au palais, que les trois nobles filles et le digne prêtre.

Toute la journée du 10 ne fut qu'une agonie ; le roi déjà mort ne voulait pas mourir : on eût dit qu'il voulait se jeter hors du lit, tombe anticipée ; enfin , à trois heures moins cinq minutes, il se souleva, étendit les mains , fixa les yeux sur un point de la salle, s'écria :

— Chauvelin ! Chauvelin ! il n'y a pourtant pas encore deux mois... Puis il retomba et mourut.

Quelque vertu que Dieu eût mise dans le cœur des trois princesses et du prêtre, le roi mort, elles crurent, ainsi que lui, leur tâche achevée ; d'ailleurs, toutes trois étaient atteintes de la maladie qui venait de tuer le roi. Le soin des funérailles fut laissé au grand-maître, qui fît toutes les dispositions sans entrer dans le palais.

On ne trouva que les vidangeurs de Versailles qui osassent mettre le roi dans la bière de plomb qui lui était préparée. Il fut couché dans cette dernière demeure, sans baume, sans aromates, roulé dans les draps du lit sur lequel il était mort; puis cette bière de plomb fut mise dans une caisse de bois, et le tout fut porté dans la chapelle.

Le 12, celui qui avait été Louis XV fut conduit à Saint-Denis. Le cercueil était dans une grande voiture de chasse , un second carrosse était occupé par le duc d'Agen et le duc d'Aumont,puis, dans le troisième , venaient le grand-aumônier et le curé de Versailles. Une vingtaine de pages et une cinquantaine de palefreniers à cheval et portant des flambeaux , fermaient le cortège.

Le convoi , parti de Versailles à huit heures du soir, arriva à Saint-Denis à onze. Le corps fut descendu dans le caveau royal , d'où il ne devait sortir qu'au jour de la profanation de Saint-Denis, et l'entrée du souterrain fut aussitôt non-seulement murée , mais calfeutrée, pour qu'aucune émanation de ce fumier humain ne filtrât de la demeure des morts au séjour des vivants.

Nous avons raconté la joie dos Parisiens à la mort de Louis XIV;

cette joie ne fut pas moins grande lorsqu'ils se virent débarrasses de celui qu'ils avaient, trente ans auparavant, surnommé le Bien- Àimé. On railla le curé de Sainte-Geneviève sur l'efficacité de sa

chasse.

— De quoi vous plaignez-vous, dit-il, n'est-il pas mort? Le lendemain, madame Du Barry reçut une lettre d'exil.

— Un beau commencement de règne , dit madame Du Barry en recevant la lettre de cachet que lui remit le duc de La Vrillière.

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