I.(JLIS \V
Le 2?) noNcnibrc 177o, le roi uvail soupe clans les pclils ai)parlemenls chez la conilcssc Du Barry, et, de la part de la comlcsse, avail invité M. de Chauvclin à partager le souper. M. de Cliauvclin avait accepté, mais tout en priant le roi de ne point exiger cpfil mangeât, attendu qu'il se sentait légèrement indisposé. En cflet, au souper, M. de Cliauvelin , qui avait commencé un whist avec Sa Majesté , ne mangea que deux pommes cuites ; puis , après le souper, il reprit son jeu. La partie terminée , M. de Cliauvelin se leva et alla s'adosser à la chaise de madame de Mirepoi\ qui jouait à une autre table. Au moment où il plaisantait avec cette dame, le roi, qui était en face du marquis, remarqua l'altération de son
visage.
— Ou'avez-Yous donc, Cliauvelin? demanda le roi.
Et comme le roi achevait, M. de Cliauvelin ouvrit la bouche pour répondre sans doute, mais il ne put articuler un son et tomba à la renverse.
On appela les médecins ; mais lorsqu'ils arrivèrent, le marquis
était mort.
Depuis cette mort, on vit rarement sourire le roi. Dans tous les pas qu'il faisait, on eût dit que le spectre du marquis marchait à ses côtés. La voiture seule le distrayait un peu ; on multiplia les voyages; le roi allait de Rambouillet à Compiègne, de Compiègne à Fontainebleau, de Fontainebleau à Versailles. Paris, jamais.
Mais toutes ces belles résidences , au lieu de le distraire , le
oCC) LOIIS \v
ramenèrent au passé, le passé aux souvenirs, les souvenirs à la rédexion. Ces réflexions tristes, anièrcs, profondes, madame Du Barry seule pouvait l'en tirer, et c'était vraiment pitié à voir la peine que prenait celle jeune et jolie créature à récliauiïer non plus le corps, mais le cœur du vieillard.
Pendant ce temps, la société se décomposait comme la monarcliie. Aux infiltrations philosophiques de Voltaire, de d'Alembert et de Diderot, succédaient les averses scandaleuses de Beaumarchais. Beaumarchais publiait son fameux mémoire contre le conseiller Goezman ; et ce magistrat, membre du tribunal Maupeou, n'osait plus reparaître sur son siège. Beaumarchais faisait répéter le Barbier de Séville, et l'on parlait déjà des hardiesses qu'allait débiter sur la scène le philosophe Figaro.
Une aventure de M. le duc de Fronsac avait fait scandale.
Deux aventures de M. le marquis de Sade avaient fait horreur.
M. de Fronsac qui n'avait ni la séduction qui fait aimer, ni l'esprit qui enchaîne l'amour, M. de Fronsac, libertin, brutal et pressé, avait avantageusement succédé à ce comte de Charolais, à l'assassin duquel Louis XV, jeune , avait d'avance promis sa grâce. Des laquais recrutaient pour lui, enlevaient les jolies filles, les jetaient dans la couche de leur maître, et de cette couche, M. de Fronsac les faisait passer à l'Opéra.
C'est que l'Opéra émancipait, et que les parents n'avaient plus le droit de réclamer leurs filles, une fois qu'elles justifiaient d'un engagement à l'Académie de musique.
Une résista; elle était de naissance obscure ; peut-être aimaitelle, et de là lui venait sa force. Devenu furieux par cette résistance , le duc de Fronsac commit la même nuit trois crimes pour la posséder, trois crimes dont chacun à cette époque était puni de mort : l'incendie, le rapt et le viol.
Une nuit, 11 fit mettre le feu à la maison de la jeune fille. La Gourdan était prévenue : une femme envoyée par elle, recueille la victime évanouie, l'emporte sous prétexte de lui porter des secours, et l'amène dans la maison infâme. Arrivée là, Fronsac paraît ; la jeune fille appelle, crie, se défend, se débat ; Fronsac la pousse dans un fauteuil à ressort, où ses membres sont comprimés, où toute défense devient impossible, et où le crime s'accomplit.
LOUIS XV o()7
Une inlbrmalion fut coiiiniencce, mais assoupie. Tout se lut.
Disons un mot du marquis do Sade, une des personnificalions les plus eurieuses de la fin du siècle de Louis XV. C'était un beau seigneui', déjà ûgé à cette époque de trente-cinq ans, qui était né dans l'hôtel de madame la princesse de Coudé, dont sa mère était dame d'honneur. 11 descendait de la belle Laure , disait-il ; rien de plus possible : malgré son amour platoni(iue pour Pétrarque, la belle Laure avait eu douze enfants. Élevé au collège Louis-le- Grand, il était, à l'âge de treize ans, entré aux chevau-légers. 11 avait fait la guerre de sept ans , puis il avait malgré lui épousé mademoiselle de Mon treuil.
Le marquis de Sade était riche , il était jeune , il était beau , il portait un nom honorable ; pourquoi cet esprit fasciné, pourquoi ce cœur pervers, pourquoi ces désirs immondes, pourquoi cette rage de sang ?
Un soir, un samedi saint , il passe sur la place des Victoires , il y est arrêté par une femme qui lui demande l'aumône ; il s'arrête, il la regarde ; elle est jeune et jolie ; il s'informe à elle pour savoir si elle ne fait pas un autre métier plus agréable et plus lucratif. Elle est houfiête ; cette honnêteté semble le toucher ; il l)laint sa misère, il lui propose de la prendre comme gouvernante, de la mettre à la tête de sa maison ; elle y consent ; il lui met une bourse dans la main, et lui donne rendez- vous pour le lendemain à sa maison d'Arcueil. La malheureuse ne se défie de rien, elle y vient à l'heure indiquée ; le marquis l'attend, va fermer les portes derrière elle, renouvelle ses instances, et comme elle continue de refuser, il s'en empare, l'épée à la main, la force à se déshabiller, puis, quand elle est nue, il l'attache à la colonne d'un lit, la flagelle, lui incise le corps avec un canif, et, dans les incisions , fait couler de la cire brûlante, puis il se retire, la laissant sanglante à moitié brûlée ; alors, à force d'efforts, elle rompt ses liens, court à la fenêtre, appelle, puis, comme elle entend du bruit dans l'escalier, et qu'elle préfère la mort au renouvellement de ses souITranccs , elle se jette par la fenêtre.
Le marquis était revenu tranquillement à Paris ; tout était bien fermé , il la croyait bien garrottée ; il espérait sans doute qu'elle mourrait de faim.
Cette fois, l'affaire est évoquée et suit son cours, et le marquis de Sade fait six semaines de prison au château de Pierre-Encise.
368 Loi'is w
Au bout de siv semaines, il en sort, oublie la nialheurcusc fille Kellcr, qui, outre les blessures qu'il lui a faites, s'est cassée, en sautant par la fenêtre, la cuisse et le bras. Il se retire dans son beau château de Lacoste , près Marseille , vient dans la ville au mois de juin 177i2, y donne un bal où il réunit les plus charmantes femmes de la ville ; puis, pendant le bal, leur fait manger des pastilles aux cantharides.
Au bout d'une heure, le bal est changé en orgie romaine. Trois femmes en meurent, cinq ou six en deviennent folles. M. de Sade s'enfuit en enlevant sa belle-sœur, et le parlement d'Aix le condamne à mort, comme empoisonneur.
Mais l'arrêt du parlement d'Aix est cassé, et le marquis rachète sa tête pour cinquante francs. Il revient et publie Justine.
Ce n'est plus au gouffre que marche la société, c'est à l'égout.
Pour Aiire pendant à cette ordure , le chevalier de Nerciat publie, en 1770, Félicia ou mes Fredaines.
Un jeune prêtre écrit une lettre sur les dangers de la continence.
Toutes ces anecdotes sont bien honteuses,»bien immondes ; mais ce sont les seules qui amusent le roi. M. de Sartines lui en fait un journal; c'est encore une idée de l'ingénieuse madame Du Barry, un journal qu'il lit le malin dans son lit, et qui parfois à force de turpitude, finit par éveiller ses désirs. Ce journal se rédige dans tous les lupanars de Paris, et particulièrement chez cette fameuse Gourdan, dont nous prononçons pour la troisième fois le nom.
Un jour, le roi apprend par ce journal que M. de Lorry, évèque de Tarbes, a eu la veille l'impudence de rentrer à Paris , ramenant en calèche découverte madame Gourdan et deux de ses pensionnaires. C'est trop fort, le roi fait prévenir le grand aumônier, qui appelle près de lui l'évêque.
Cette fois tout s'explique, par hasard à la plus grande gloire de la pudeur et de la charité du prélat. En revenant de Versailles l'évêque de Tarbes a vu à pied, sur la grande route, trois femmes près d'un carrosse brisé ; pris de pitié pour leur embarras, il leur a offert une place dans sa voiture. La Gourdan a trouvé la proposition plaisante et a accepté.
Et chacun de ne pas vouloir ajouter foi à cette naïveté du prélat. Chacun de lui dire : Comment, vous ne connaissez pas la Gourdan, en vérité c'est incroyable î