ANGLETERRE
Georges III règne à Londres depuis quatorze ans. Né en 1738, il vient d'atteindre sa trentième année. La Providence lui garde dans les plis de l'avenir une longue vie , c'est-à-dire une longue douleur. Il réunira définitivement l'Irlande à sa couronne, il soumettra l'Inde tout entière ; mais l'Amérique lui échappera ; mais atteint de folie en 1787, en 1811, il sera déclaré incapable de régner, et traînera une vie malheureuse jusqu'en 1820.
A l'époque oii nous sommes, il commence à s'inquiéter de l'opposition du duc de Cumberland, du duc de New-Castle et de M. Pitt, qu'il a créé lord Chatam , tandis que, l'oreille tendue du côté de l'Amérique , il tressaille de temps en temps aux grondements sourds qui traversent l'Océan.
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Au nord, c'est Catherine 11 qui se lève, étoile polaire du monde, née en 1720, mariée en 17/|5 à Charles-Pierre Ulrich, duc de Ilolslein-Gotlorp, neveu de l'impératrice Elisabeth, et (pie Timpératrice a désigné pour son successeur. Son époux esl devenu empereur en 17C'2, et elle est devenue veuve la même année. Son époux est mort étranglé en prison , après sept jours de captivité , tant la future czarine était impatiente du trône.
Par qui a-t-il été étranglé? Par Grégoire Orloff, dit-on. Au reste, c'était le droit du lavori. N'était-il pas le fils d'un de ces Strélitz rebelles que Pierre P" exécutait de sa propre main? 11 n'a fait que rendre au mari de Catherine II ce que le mari de Catherine P^ avait liiit à son grand-père à lui. Seulement, comme le service est immense, la récompense sera infinie. Orloff sera grand-maître de l'artillerie , l'impératrice lui bâtira un palais de marbre, sur lequel, pour faire mentir le proverbe , ingrat comme un roi^ elle écrira : Offert par l'amitié reconnaissante. Ce n'est pas tout ; elle lui proposera un mariage secret qu'il refusera, l'ambitieux , sans songer que ce refus c'est sa perte. Aussi, tandis qu'elle l'envoie à Moscou pour calmer la révolte et arrêter les effets de la peste , tandis qu'elle lui fait frapper une médaille et ériger un arc de triomphe avec cette inscription : Moscow délivrée de la contagion par Orloff, elle donne place dans son cœur et dans son lit à un nouvel amant, Wassiltschikoff; c'est lui qui, successeur de Poniatowski et de Grégoire OrlolT, continuera cette série de Césars, comme on les appelle, qui, au nombre de douze, doivent, sans compter les usurpateurs inconnus, régner sur la Russie et sur Catherine, ce qui n'empêche pas le roi de Prusse de la placer dans ses lettres, entre Lycurgue et Selon, et Voltaire, de l'appeler la Sémiramis du nord. Sans doute parce que Sémiramis, elle aussi, avait un peu étranglé Ninus, son époux. Au reste, il y a une tête puissante sur les épaules de cette femme, une âme ambitieuse près de ce cœur corrompu. A l'heure où nous sommes , elle est en train de conduire la Faissic au rang des premières puissances, après avoir soumis la Pologne et avoir laissé tomber sur le trône Jagellons , un roi qu'elle a repoussé de son lit ; elle a marché contre les Turcs à qui elle a pris Azof , Tan-
snnrog et Kinburn. Par la Crimée indépoiulanie, ses nollcs relieront dans la mer Noire et se joindront à ces anciennes flollcs, nui par le délroil de (.ii)rallar, envahissent la Méditerranée et visitent ponr la première Ibis l'archipel de la Grèce. A l'heure qu'il est elle recule les frontières de son immense empu^e par delà le Caucase, qu'elle aura conquis sans le soumettre. A l'heure qu'il est, elle voyage avec un monde de courtisans sur le ^olga cl sur le Borysthène,dont elle raille les tempêtes comme César radiait celles de l'Aunis; distribue aux seigneurs les plus policés de sa cour les différents chapitres de Bélisaire, de Marmonlel, les invitant à les traduire en russe, et s'en réservant un (pfelle traduit elle-même. Tuis, apprenant que l'archevêque de Paris a lance un mandement contre l'ouvrage original , elle dédie la traduction à l'archevêque de Saint-Pétersbourg. A l'heure qu'il est, sur une route de mille lieues, Potemkin, le favori du jour, le petit lieutenant aux gardes , qui , le 9 juillet 17G2 , a fait connaissance avec sa souveraine en lui donnant la dragonne de son sabre, sur la place de Saint-Pétersbourg, Potemkin, lieutenani de Pomatowski, d'Orloff de Wassilitschikof , et de tant d'autres , dont il n'a pas même demandé les noms, insouciant qu'il est des caprices de cette Messaline, Potemkin lui improvise sur une route de imlle lieues, tout un monde qui n'existe pas. Décorations, prestiges, illuminations, villes qui vivront un jour, palais qui danseront une nuit, villages poussés en vingt-quatre heures dans des steppes, où la veille les Tartares conduisaient leurs troupeaux , paysans qui . pendant que dormira l'impératrice, partiront en poste pour lui faire demain une population aussi factice que celle qu'elle aura vue aujourd'hui, et qui la conduiront au terme de ce voyage miraculeux, féerique, inoui, à un arc de triomphe portant cette inscription :
— Cest ici le chemin de Bysance.
Car ce doux rêve de la conquête de Constantinople, Catherine II le caresse comme l'a caressé Pierre I", son prédécesseur, comme le caresseront ses successeurs Alexandre et Nicolas.
Et pendant ce temps, Diderot la Qatte , d'Alembert la flatte , Voltaire la flatte. Que leur importe à ces philosophes haineux , cette antique politique de la France, qui a chargé la Turqme, son alliée, d'arrêter le mouvement russe en Orient, que leur importe le commerce de la Méditerranée perdu. Catherine les venge des
TxSS LOLUS XV
dédains de Louis XV ; c osl tout ce que demande régoïsnie orgueilleux des ouvriers de celte autre Babel qu'on nomme l'Encyclopédie.