CHAPITRE VI
AXDis que le jeune roi , revenu de Viiicennesaux Tuileries, grandit sous la surveillance de madame la duchesse de Ventadour, tandis que les exécutions se poursuivent contre les traitans , tandis que Law pose les fondements de son système, tandis que Dubois poursuit à Londres la signature du traité de la triple alliance , tandis enfin que Jacques III , échappé au guet-apeus de Nonancourt essaie de reconquérir le triple trône de ses pères, Paris se remet de la secousse éprouvée ; le duc d'Orléans, sauf un travail extraordinaire, reprend sa vie habituelle, et madame la duchesse de Berry, sa fdle aînée , se jette dans cette folle existence qui, au milieu de cette époque de vertigineuse dissolution , lui a valu de la part des historiens et des annalistes une mention toute particulière.
Madame de Berry, à la suite de ses discussions avec madame la duchesse d'Orléans sa mère, et pour être plus libre de ses actions sans cesse contrôlées au Palais-Royal par la princesse Palatine sa grand'mère , avait demandé au régent la permission d'habiter le Luxembourg, permission qu'en bon père le régent s'était hûté de lui accorder.
A peine madame la duchesse de Berry fut-elle au Luxembourg, que tons ces terribles instincts physiques qu'il y avait en elle se développèrent.
Son premier caprice fut d'avoir une compagnie de gardes. Le duc d'Orléans, qui ne savait rien refuser à sa fille bien-aimée, la lui accorda, mais en même temps il voulut que sa mère la princesse Palatine en eut une aussi.
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(Vélail une clioso séiiciiso pour ni.'ulanio la (liiclicsso de Bcrry, ({lie le choix des i;onlilsljonnnes qui dcvaioiit IbniKM- rollo compagnie et qui, attacliés à sa personne, seraient conlinuellement à ses ordres, le jour comme la nuit.
C'était surtout luie chose importante que le choix de leur capitaine, de leur lieutenant et de leur cornette.
La place de capitaine fut donnée au chevalier de Royc, marquis de La Rochefoucault.
l'A la place de cornette au chevalier de Courtaumcr.
Restait la lieutcnance.
In matin que madame de Pons , dame d'atours de madame la iluchesse de Berry. présidait à la toilette de la princesse, elle lui demanda cette lieutenance pour M. de Riom.
— Qu'est-ce que M. de Riom? demanda la princesse en cherchant dans ses souvenirs à quel visage pouvait se rattacher ce nom.
— Mais . madame la duchesse , c'est un fort bon gentilhomme , cadet de la maison d'Aydie, fils d'une sœur de madame de Biron et par conséquent neveu de M. de Lauzun.
— Je ne vous demande point cela , ma chère ; vous savez que j'aime les figures agréables , les gens bien faits : comment est-il bâti ?
— Mais comme il convient à un militaire. Madame, c'est un homme de cinq pieds quatre pouces, a la poitrine effacée, à la jambe bien faite.
— Le visage ?
— Je suis obligée d'avouer à son Altesse que M. de Riom n'est
pas précisément ce qu'on appelle un beau garçon : ce que je puis dire c'est que c'est un homme sûr.
— C'est bien, Pons, faites venir le comte à Paris, je le verrai. ]\Iadame de Pons, comme on pense bien, se hâta d'écrire à son
cousin, qui de son côté se hâta d'arriver.
Madame de Pons avait bien fait de ne pas vanter par trop le visage de M. de Riom.
— C'était, dit Saint-Simon, un gros garçon court, joufïlu, pâle, qui avec force bourgeons ne ressemblait pas mal à un abcès.
Seulement le comte de Riom avait de belles dents, il était doux, respectueux , poli et honnête garçon , il n'avait jamais imaginé pouvoir causer une passion quelconque, aussi quand il s'aperçut
(lue la princesse avait du goût pour lui, ful-il tout ébouriffé de sou bonheur et courut-il trouver son oncle M. de Lauzun. Le duc réllécliit un instant, puis se voyant revivre dans le fils
de sa sœur :
— Tu me demandes conseil? dit-il.
— Oui, mon oncle.
— Eh bien ! il faut faire ce que j'ai fait.
— Que faut-il faire?
— Il faut être souple, complaisant, respectueux, tant que tune seras pas l'amant de la princesse, mais dès que tu léseras , il faut changer de ton et de manières, avoir des volontés comme un maitre, des caprices comme une femme.
— Riom s'inclina devant cette vieille expérience , et se retira. Pendant la première année de la régence , c'est-à-dire pendant
l'époque dont nous nous occupons en ce moment, le duc d'Orléans, ardent au travail comme tous les hommes d'imagination et d'énergie, avait, pour chaque sorte de besogne, une heure fixe. 11 commençait le travail seul dans son lit, avant de s'habiller ; voyait du monde à son lever, qui était court et toujours suivi et précédé d'audiences qui lui faisaient perdre beaucoup de temps; les chefs des conseils le tenaient alors successivement jusqu'à deux heures ; à deux heures au lieu du dîner auquel il avait complètement renoncé, il prenait le chocolat ; puis M. de La Vrillière s'emparait de lui ; puis le Blanc, dont il se servait pour ses espionnages ; puis ceux qui venaient lui parler de la Bulle , dont nous parlerons nousmêmes bientôt, et que l'on appelait la Constitution; puis M. de Torcy, avec lequel il décachetait les lettres, et auquel il donna plus tard la direction des postes ; puis M. de Yilleroy, pour rien, pour piaffer, comme dit Saint-Simon ; puis une fois la semaine les ministres étrangers, et quelquefois les conseils. On gagnait ainsi sept ou huit heures du soir.
Les dimanches et fêtes, le duc d'Orléansentendait la messe dans sa chapelle en particulier.
Après le chocolat , une demi-heure était donnée à madame la duchesse d'Orléans, sa femme, et une demi-heure à la princesse Palatine, quand celle-ci habitait le Palais-Royal, c'est-à-dire l'hiver : la princesse Palatine passant l'été à Saint-Cloud.
Quelquefois le matin avant le travail , et quelquefois le soir, quand le travail était fini, le duc d'Orléans allait chez le roi. Alors c'élait fête pour Louis XV, car presque toujours le régent lui ap-
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LA i\i':c;ence
portail (|iiol(iiio cliarmant joujou, ou lui racontait quelque histoire ainusaule (jui laisail attendre une nouvelle visite avec grande impatience. Jamais le prince, d'ailleurs, ne quittait le roi qu'avec nombre de révérences cl les marques du plus profond respect.
Le jour où il n'y avait pas conseil , la journée était finie à cinq heures du soir, et, à partir de ce moment, il n'était plus question d'affaires, mais d'aller à l'Opéra ou à la campagne,. et de souper soit au Luxembourg soit au Palais-Royal.
Ce sont ces fameux soupers dont on a tant parlé avant nous, et dont, à notre tour, nous allons dire quelques mots , après avoir parlé des convives ordinaires qui y assistaient.
C'étaient d'abord la maîtresse ou les maîtresses du régent , puis ses compagnons habituels, auxquels il donna le nom de Roués, nom qui fut accueilli par la chronique scandaleuse du temps, et transmis à la postérité comme faisant honneur à la sagacité de l'illustre parrain.
C'était aussi quelquefois l'abbé Dubois , quand sa santé le lui permettait.
— Mon fils, disait la princesse Palatine, a beaucoup du roi David : il a du cœur et de l'esprit ; il est musicien, petit, courageux, et aime beaucoup les femmes.
Au moment où nous sommes arrivés, sa maîtresse en titre était madame de Parabère.
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Ce qui n'cnipcchail pas le duc d'Orléaiis d'avoir oiniiènio temps qu'elle, mais moins assidûment, madame d'Averne, madame de Sabran et la duchesse de Phalaris.
Madame d'Avcrnc était femme d'un lieutenant aux gardes. Les amours du régent et de madame d'Avernc dataient d'une fête donnée par madame la maréchale d'Estrécs, c'était une charmante jeune femme, toute faite de grâces, ayant des cheveux blonds, fins et légers, en somme les plus jolis cheveux du monde , une peau d'une blancheur éblouissante , une taille qu'on eut enfermée dans une jarretière , une voix douce et tendre , à laquelle un léger défaut de prononciation provençale donnait une grâce de plus : sa physionomie , jeune et mobile , devenait charmante quand elle s'animait et quand, dans une douce et tendre rêverie, ses yeux bleus se voilaient d'une vapeur humide, quand sa bouche froide et rougissante tout à la fois laissait entrevoir entre la légère séparation de ses lèvres un fil de perles, ce n'était plus une femme, c'était le génie de la volupté.
Quelques têtes de Greuse, peuvent donner une idée de ce qu'était madame d'Averne.
Madame de Sabran , qui toute jeune avait déjà les dispositions qui firent plus tard sa réputation galante, madame de Sabran s'était échappée des mains de sa mère pour épouser un homme d'un grand nom mais qui n'avait rien; ce mariage l'avait mise en liberté et c'était tout ce que voulait madame de Sabran.
C'était une charmante femme, belle d'une parfaite beauté, beauté à la fois régulière, agréable et touchante, ayant l'air naturel, les manières simples ; insinuante, spirituelle, un peu débauchée, telle enfin qu'il fallait être pour plaire au régent. Le régent fit M. de Sabran son maître-d'hôtel avec deux mille écus de rente que madame de Sabran trouvait bon de toucher elle-même.
Ce fut elle qui à l'un des soupers du régent hasarda, à la grande joie des convives, cet aphorisme devenu célèbre depuis :
« Dieu, après avoir formé l'homme, prit un reste de bouc dont il pétrit l'àme des princes et des laquais. »
Madame de Phalaris était une grande femme sérieuse , toujours couverte de mouches, empanachée de plumes, fière de son crédit à la cour, prude et affectant tout haut des principes auxquels personne ne croyait, auxquels elle seule avait l'air de croire.
Quart à madame de Parabère, la favorite que le prince appelait son petit corbeau noir, elle était petite, comme l'indiquait son
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suriioiu, s^racloiiso, svelle, liardioot proniplo à lar(''parli(\ cllo hn- \ail cl luaiigoail à luorveillc, el par toiilcs ces qualitôsol (|ii('l(|n('s aiilrcs que nous ne niciUionncrous pas iei, elle s'était à peu \)\vs emparée de l'esprit du régent.
Au reste, toutes ces femmes avaient peu d'influence sur IMiilippe qui ne se ruinait pas pour elles, et ne leur laissait prendre aucune part aux affaires de l'état.
Un jour madame de Parabèrc insista pour que le duc d'Orléans lui fît part de je ne sais (piel projet politique, mais le duc d'Orléans la prit par la main et la conduisant devant une glace :
— IMadame, lui dit-il, regardez-vous dans le miroir et dites-moi si c'est à un pareil minois que l'on peut parler d'affaires.
Les Roués de monseigneur étaient surtout le duc de Brancas, le marquis de Canillac, le comte de Broglie et le comte de Noce.
Le duc de Brancas était un charmant voluptueux , un épicurien parfait , qui effleurait la vie sans accepter d'elle aucun des devoirs qui pouvaient déranger son égoïsme , ou des ennuis qui pouvaient le distraire de sa paresse.
Le régent ouvrait-il la bouche pour lui faire une confidence :
— Chut, Monseigneur, disait-il, je n'ai jamais su garder mes propres secrets, ce n'est point pour garder ceux des autres.
Youlait-on lui parler des affaires de l'état :
— Tout beau , disait-il , les affaires m'ennuient et la vie n'est faite que pour se divertir.
Ses amis le priaient-ils de demander quelque chose au prince.
— C'est inutile , faisait Brancas, j'ai beaucoup de faveur, mais aucun crédit.
Au reste , au bout de deux ou trois ans de cette vie qu'il menait , il prit à Brancas un remords, il se fit dévot, se retira à l'abbaye du Bec, et écrivit au duc d'Orléans pour l'inviter à se retirer du monde, comme lui, et à faire pénitence avec lui. Le duc d'Orléans se contenta de lui répondre par le refrain d'une chanson à la mode à cette époque.
Reviens, Philis, en faveur de tes charmes Je ferai grâce à ta légèreté.
Brancas était un des plus beaux hommes de la cour.
Après Brancas venait Canillac.
Canillac était capitaine d'une compagnie de mousquetaires du Roi, il avait la figure douce, l'esprit agréable, la conversation courtoise ; il contait avec une facilité particulièrement gracieuse :