‹ La régence et Louis QuinzeChapitre 70 sur 72 · RELATION · texte numérisé non relu

RELATION

DF. L.\ NVTSSANCE ET DE L'ÉDUCATION DU PRINCE INFORTUNÉ SOUSTRAIT PAR LUS CARDINAUX RICHELIEU ET MAZARTN A LA SOCIÉTÉ, ET REN- FERMÉ PAR l'ordre de LOUIS XIV.

Composé par le gouverneur de ce prince an lit de sa mort.

« Le prince inforluné que j'ay élevé et gardé jusque vers la fin »de mes jours, nasquit le 5 septembre 1638, à 8 heures et demie »du soir, pendant le souper du roy. Son frère, à présent régnant, «estait né le matin à midi pendant le dîner de son père. Mais au- »tant la naissance du roy fut splendide et brillante, autant celle de »son frère fut triste et cachée avec soin. Car le roy, adverti par la «sage-femme que la reyne devait faire un second enfant, avait fait «rester dans sa chambre le chancelier de France, la sage-femme, «le premier aumônier, le confesseur de la reyne et moy pour estre «témoins de ce qu'il en arriverait cl de ce qu'il voulait faire, s'il «naissait un second enfanl.

«Déjà depuis longtemps le roy estait adverti par prophéties que «sa femme ferait deux fils, car il estait veneu depuis plusieurs «jours des pastres à Paris qui disaient en avoir eu une inspiration » divine, si bien qu'il se disait dans Paris que si la reyne accouchait «de deux dauphins, comme on l'avait prédit, ce serait le comble «du malheur de l' Estât. L'archevêque de Paris, qui fit venir ces «devins, les fit enfermer tous deux à Saint-Lazare parce que le «peuple en estait émeu, ce qui donna beaucoup à penser au roy, «à cause du trouble qu'il avait lieu de craindre dans son Estât.

«Arriva ce qui avait été prédit par les devins , soit que les cons- «tellations en eussent adverti les pastres, soit que la Providence

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«voiilùl atlvertir Sa Majesté des malheurs qui pouvaient advenir à »Ia France. Le cardinal à qui le roy, par un messager, avait fait «sçavoir celle prédiction, avait respondu qu'il fallait en adviser, ')quc la naissance de deux dauphins n'était pas une chose inipos- »siblc, cl que dans ce cas il fallait soigneusement cacher le second, » parce qu'il pourrait à l'avenir vouloir cslrc roi , combattre sou "frère pour soutenir une seconde ligue dans l' Estai cl régner.

))Le roi était souffrant dans son incertitude, et la reync qui «poussa des cris nous fit craindre un second accouchement.

«Nous envoyâmes quérir le roy qui pensa tomber à la renverse, » pressentant qu'il allait être père de deux dauphins. Il avait dit à » monseigneur l'évesque de Meaux , qu'il avait prié de secourir la » reyne : — Ne quittés pas mon épouse jusqu'à ce qu'elle soit déliy>vrée;j"en ay une inquiétude mortelle. Incontinent après il nous «assembla; l'évesque de Meaux, le chancelier, le sieur Monorat, la » dame Peronnetle, sage-femme, et moy, et il nous dit en présence ))de la reyne, afin qu'elle peut entendre : Que nous en répondrions «sur notre teste si nous publiions la naissance d'un second dau- «pliin, et qu'il voulait que sa naissance fut un secret de l' Estât pour « prévenir les malheurs qu'il en pourrait survenir, la loi salique ne «déclarant rien sur l'héritage en cas de naissance de deux fils aî- » nés du roy.

» Ce qui avait été prédit arriva, et la reyne accoucha pendant le «souper du roy d'un second dauphin, plus mignon et plus beau «que le premier, qui ne cessa de se plaindre et de crier comme s'il «eût déjà esprouvé du regret d'entrer dans la vie où il aurait en- « suite tant de souffrance à endurer. Le chancelier dressa le procès- » verbal de cette merveilleuse naissance, unique dans notre Iiis- » toire. Ensuite Sa Majesté ne trouva pas bien fait le premier procès- » verbal, ce qui fit qu'elle le brûla en notre présence et ordonna de »le refaire plusieurs fois, jusqu'à ce que Sa Majesté le trouvât de » son gré , quoique pût remontrer Monsieur raumônier, qui pré- « tendait que Sa Majesté ne pouvait cacher la naissance d'un prince, «à quoi le roy repondit qu'il y avait en cela une raison d'Eslal.

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" Knsiiilo lo l'oi nous <lil de vsigiior ludir soiiiuMil : le chancelier " le signa d'abord, puis monsieur raumônier, puis le confesseur de "la rcyne, cl je signai après. Le seniienl fui signé aussi par le •chirurgien et la sage-femme qui délivra la reync, cl le roy attacha celte pièce au procès-verbal qu'il emporta et dont je n'ai jamais oui parler. Je me souviens que Sa Majesté s'entrelint avec uionseigneur le chancelier sur la formule de ce sermenl, et qu'il parla longtemps fort bas avec monseigneur le cardinal. Après quoi « la sage-i'emnie lui chargée de Tenfant dernier né, et comme on a » craint qu'elle ne parlât toujours trop sur sa naissance , elle m'a )' dit qu'on l'avait souvent menacée de la faire mourir si elle ve- « nait à parler; on nous défendit même de parler jamais de cet » enfant entre nous qui étions témoins de sa naissance.

«Pas un de nous n'a encore violé son serment; car Sa Majesté 1' ne craignait rien tant après elle, que la guerre civile que ces deux ') enliints, nés ensemble, pouvaient susciter, et le cardinal l'entre- > tint toujours dans cette crainte quand il s'empara ensuite de la « surintendance de l'éducation de cet enfant. Le roy nous ordonna « aussi de bien examiner ce malheureux prince qui avait une verrue «au-dessus du coude gauche, une tasche janufitre à son col, du » côté droit, et une plus petite verrue au gras de sa cuisse droite, •parce que Sa Majesté entendait, en cas de décès du premier né, » entendait et avec raison mettre en sa place l'enfant royal qu'il «allait nous donner en garde; pourquoi il requit notre seing du

• procès-verbal, qu'il fit sceller d'un petit sceau royal, et que nous ') signâmes selon l'ordre de Sa Majesté et après elle. Et pour ce

• qu'il en fût des bergers qui avaient prophétisé sa naissance, ja- '• mais je n'en ai pu entendre parler, mais aussi je m'en suis en- " quis. Monsieur le cardinal, qui a pris soin de cet enfant mysté- " rieux , aura pu les dépayser.

» Pour ce qui est de l'enfance du second prince, la dame Peron- » nette en fil comme d'un enfant sien d'abord, mais qui passa pour oie fils baslard d'un grand seigneur du temps, parce qu'on recon- »nut. aux soins qu'elle en prenait et aux dépenses qu'elle faisait,

» que c'était un fils riclic et chéri , encore qu il fût désavoué.

«Quand le prince fui un peu grand, monsieur le cardinal de «Mazarin, qui l'ut chargé de son éducation après monseigneur le «cardinal de Richelieu, me le fil bailler pour l'instruire et l'élever «comme l'enliint d'un roy, mais en secret. Dame Peronnettc lui " continua ses olfices jusqu'à la mort avec attachement d'elle à Iny ■et de luy à elle encore davantage. Le prince a été instruit en ma » maison en Bourgogne, avec tout le soin qui est deu à un fils de » roy et frère de roy.

0 J'ai eu de fréquentes conversations avec la reyne-mère pendant »les troubles de la France, et Sa Majesté me parut craindre que «si jamais la naissance de cet enfant était connue du vivant de son » frère le jeune roy, quelques mécontents n'en prissent raison de «se révolter, parce que plusieurs médecins pensent que de deux « enfants jumeaux, le dernier né est le premier conçu, et par con- "Séquent qu'il est roy de droit, tandis que ce sentiment n'est pas » reconnu par d'autres de cet Estât.

» Cette crainte néanmoins ne put jamais engager la reyne à dé- ) truire les preuves par écrit de sa naissance, parce qu'en cas d'é- » vénement et de mort du jeune roy, elle entendait faire reconnaître »son frère, quoiqu'elle eût un autre enfant. Elle m'a souvent dit «qu'elle conservait avec soin ces preuves, par écrit, dans une » cassette.

» J'ai donné au prince infortuné toute l'éducation que je vou- >. drais qu'on me donnât à moi-même , et les fils des princes avoués " n'en ontpaseuune meilleure. Toutce que j'ai à me reprocher, c'est » d'avoir fait le malheur de ce prince, quoique sans le vouloir. Car "Comme il avait à dix-neuf ans une envie estrange de scavoir qui > il estait, et comme il voyait en moi la résolution de le lui taire , » me montrant à lui plus ferme quand il m'accablait de prières, il » résolut alors de me cacher sa curiosité et de me faire accroire «qu'il pensait qu'il était mon fils, né d'amour illégitime.

»Je lui dis souvent là-dessus, quand il m'appelait son père, «quand nous étions seuls, qu'il se trompait; mais jo ne lui corn-

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«battais plus ce sentiment quil allectait peut-être pour me faire «parler, le laissant accroire moi, qu'il était mon fils, sans com- » battre en lui ce sentiment, et lui se reposant là-dessus; mais » chercliant des moyens de reconnaître qui il était. Deux ans s'é- )« talent écoulés quand une malheureuse imprudence de ma part , «de quoy j'ai bien à me reprocher, lui fit connaître qui il était. » Il savait que le roi m'envoyait souvent des messagers, et j'eus le '• malheur de laisser ma cassette dans laquelle étaient des lettres )'de la reuie et des cardinaux ; il lut une partie et devina l'autre » par sa pénétration ordinaire, et il m'a avoué dans la suite qu'il «avait enlevé la lettre la plus expressive et la plus marquante sur « sa naissance.

» Je me ressouviens qu'une habitude hargneuse et brutale suc- » céda à son amitié et à son respect pour moi dans lequel je l'avais )) eslevé, mais je ne pus d'abord reconnaître la source de ce chan- «gement, car je ne me suis advisé jamais comment il avait «fouillé dans ma cassette, et jamais il n'a voulu m'en advouerles « moyens , soit qu'il y ait été aydé par quelques ouvriers qu'il n'a » pas voulu faire connaître ou qu'il ait eu d'autres moyens.

» Il commit un jour, cependant, l'imprudence de me demander '. les portraits du feu roy Louis XIII et du roi régnant. Je lui ré- « pondis qu'on en avait de si mauvais que j'attendais qu'un ouvrier ï en eût fait de meilleurs pour les avoir chez moi.

«Cette réponse ne le satisfit pas et fut suivie de la demande «d'aller à Dijon. —J'ai sçu dans la suite que c'était pour aller «voir un portrait du roy et partir pour la cour qui était à Saint- )> Jean-de-Luz, à cause du mariage avec l'infante, et pour s'y mettre » en parallèle avec son frère et voir s'il eu avait la ressemblance ; «j'eus connaissance d'un projet de voyage de sa part, et je ne le « quittai plus.

« Le jeune prince était alors beau comme l'Amour, et l'Amour » l'avait aussi très bien servi pour avoir un portrait de son frère ; «car, depuis quelques mois, une jeune gouvernante de la maison «estait de son goût, et il la caressa si bien et contenta de même,

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»que, malgré la délcMiso à loiis les domoF.liqiios de rien lui doniior ))sans ma permission, elle lui donna nn poilrail du roy. l.e mallieu- » veux prince se reconniU, et il le pouvait bien, puisqu'un portrait » pouvait servir à l'un et à l'autre, et cette vue le mit dans une telle «fureur, qu'il vint à moi en me disant : Foilà mon frère, et voilà y>qxdje suis, en me montrant une lettre du cardinal Mazarin, qu'il «m'avait volée.

» La crainte de voir le prince s'échapper et accourir au mariage » du roy, me fit craindre un pareil événement. Je despôcliai un «messager au roy pour l'informer de l'ouverture de ma cassette et «du besoin de nouvelles instructions. Le roy fit envoyer ses ordres «par le cardinal, qui furent de nous enfermer tous les deux jusqu'à «des ordres nouveaux, et lui faire entendre que sa prétention était » notre malheur commun. J'ai souffert avec lui dans notre prison «jusqu'au moment que je crois que l'arrêt de partir de ce monde « est prononcé par mon juge d'en haut , et je ne puis refuser à la « tranquillité de mon âme ni à mon eslève une espèce de déclara- » tion qui lui indiquerait les moyens de sortir de Testât ignomi- «nieux oii il est si le roy venait à mourir sans enfants. Un serment » forcé peut-il obliger au secret sur des anecdotes incroyables qu'il » est nécessaire de laisser à la postérité ? »

On demandera quel était ce gouverneur du prince. — Était-il Bourguignon , ou simplement propriétaire d'un château ou d'une maison en Bourgogne? — A quelle distance de Dijon était sa possession ? — C'était, sans contredit, un homme remarquable, puisqu'il était à la cour de Louis XIII, jouissant de l'intime confiance par charges ou en qualité de favori du roi , de la reine et du cardinal de Richelieu. — Le nobiliaire de Bourgogne pourrail-il nous dire quel personnage de cette province disparut de la société, après le mariage de Louis XIV, avec un jeune élève d'environ vingt ans, inconnu, et dont il avait soin dans sa maison ou dans son château? — Pourquoi ce mémoire , qui paraît avoir près d'un siècle de vétusté, est-il anonyme? A-t-il été dicté par le moribond, sans pouvoir être signé par lui? Comment ce mémoire est-il sorti de

prison? — Voilà les idôes que ce mémoire suggérera. Il ne nous cerlifie pas que ce jeune prince soit le même prisonnier que celui connu sous le nom iXc prisonnier an masrjue. — Mi\h tous ces fails conviennent si bien ii ce personnage mystérieux dont nous savons quolcpies anecdotes, qu'ils semblent remplir la grande lacune de ses mémoires et nous en faire connaître le commencement. Je vais V joindre ici les anecdotes au Ihen tiques que nous avons depuis (pi'il fut livré ù Saint-Alars, comme le complément ou la continualion de son histoire, sans parler des débats littéraires qu'il excita.

En effet , les Mémoires de la cour de Perse avaient été à peine publiés, qu'une foule de gens de lettres se disputèrent sur le fond du secret. — Voltaire, qui rapporta des fails et qui ne les dévoila pas, quoiqu'il fût plus instruit que personne; Sainte-Foix, le Père Griffet, Larivière, Linguet, Lagrange, Chanut, l'abbé Papon, Palteau, M. Delaborde, plusieurs auteurs dans divers journaux, et notamment dans le Jonnial de Paris^onl publié diverses anecdotes. Je vais rapporter celles qui paraissent authentiques, me contentant d'écrire en lettres italiques les expressions qui m'ont paru caractériser dans ce prisonnier un très grand personnage et indiquer davantage ce qu'il était.

Le premier auteur qui ait parlé du personnage est l'anonyme des Mémoins secrets de la cour de Perse. Il cite quelques faits certains qu'on a toujours pris pour tels, mais il se trompe sur le fond du secret , croyant que ce prisonnier masqué était le comte de Vermandois.

« Ce prisonnier, dit-il, fut remis au commandant des îles Sainte- Marguerite, qui avait reçu d'avance l'ordre de Louis XIV de ne le laisser voir à personne. Le commandant traitait son prisonnier avec le plus grand respect. 11 le servait lui-môme et i^renait les plats, à la porte de l'appartement, de la main des cuisiniers, dont aucun n'a jamais vu le visage du prisonnier. — Ce prince s'avisa un jour de graver son nom sur le dos d'une assiette avec la pointe d'un couteau; un esclave, entre les mains de qui elle tomba, crut faire sa cour en la portant au commandant , et se flatta d'être ré-

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compensé; mais ce malheureux lut Irompé : on s'en défit sur-lechamp, afin d'ensevelir avec cet homme un secret delà plus grande importance. Le Masque de Fer resta plusieurs années dans le château do l'île Sainte-Marguerite. On ne l'en ôta que pour le transférer à la Bastille , lorsque Louis XIV, en reconnaissance de la

fidélité de ce commandant, lui en donna le gouvernement. Il était, en effet, de sa prudence de faire suivre au Masque le sort de celui auquel on l'avait confié, et c'eût été agir contre toutes les règles que de se donner un nouveau confident qui aurait pu être moins fidèle et moins exact. On prenait la précaution , aux îles Sainte- Marguerite et à la Bastille , de faire mettre un masque au prince , lorsque, pour cause de maladie ou pour quelque au Ire sujet, on était obligé de l'exposer à la vue de quelqu'un. Plusieurs personnes dignes de foi ont affirmé avoir vu ce prisonnier masqué , et ont rapporté qiCit tutoyait le gouverneur j qui, au contraire, lui rendait des respects infinis. »

« Quelques mois après la mort du cardinal de Mazarin, dit Voltaire dans son Siècle de Louis XI F (qui est le second ouvrage où il ait été parlé du prisonnier) , il arriva un événement qui n'a point d'exemple ; et ce qui est non moins étrange , c'est que tous les historiens l'ont ignoré. —- On envoya dans le i)lus grand secret au

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cliàtoau de Sainlc-Alargucrile, dans la mer de Provence, un prisonnier inconnu, d'une taille au-dessus de la médiocre, jeune, el de la ligure la plus belle et la plus noble. Ce prisonnier, dans la route, portait un masque dont la mentonnière avait des ressorts d'acier qui lui laissaient la liberté de manger avec le masque sur le visage. On avait ordre de le tuer s'il se découvrait. 11 resta dans l'île jusqu'à ce qu'un ollicier de confiance, nommé Saint-Mars, gouverneur de Pignerol , ayant été Aût gouverneur de la Bastille en 1690, l'alla prendre à Sainte-Marguerite et le conduisit à la Bastille, toujours masqué. Le marquis de Loiwois alla le voir en cette île avant sa translation , el lui parla debout et avec une considération qui tenait du respect. Cet inconnu fut mené à la Bastille et logé aussi bien qu'on peut l'être dans ce château. On ne lui refusait rien de tout ce qu'il demandait. Son plus grand goût était pour le linge d'une finesse extraordinaire et pour les dentelles. )) 11 jouait de la guitare, on lui faisait la plus grande chère, et le gouverneur s'asseyait rarement devant lui. Un vieux médecin de la Bastille , qui avait souvent traité cet homme singulier dans ses maladies, a dit qu'^Y n'avait jamais vu son visage, quoiqu'il eût souvent examiné sa langue et le restant de son corps. 11 était admirablement bien fait, disait ce médecin; sa peau était un peu brune ; il intéressait par les seuls sons de sa voix et ne se plaignait jamais de son état , et ne laissait point entrevoir ce qu'il pouvait être. Un fameux chirurgien, gendre du médecin dont je parle, et qui a appartenu au maréchal de Richelieu , est témoin de ce que j'avance , et M. de Bernaville , successeur de Saint-Mars , me l'a souvent confirmé. Cet inconnu mourut en 170/t, et fut enterré la nuit à la paroisse de Saint-Paul. Ce qui redouble l'étonnement , c'est que , quand on l'envoya aux îles Sainte-Marguerite , il ne disparut dans l'Europe aucun homme considérable. M. de Ckamillard fut le dernier ministre qui sut cet étrange secret.

» Le second maréchal de La Feuillade, son gendre, m'a dit qu'à la mort de son beau-père, il le conjura à genoux de lui apprendre ce que c'était que cet inconnu qu'on ne connut jamais que sous

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le nom (le riTonimo an niasqnc de fer. Chamillard lui répondit que c'était le secret de l'État, cl qu'il avait fait serment de ne le révéler jamais,

» Le gouverneur niellait lui-même les ])lats sur la table du Masque quand il était aux îles, et se relirait après l'avoir enfermé. Un jour le prisonnier écrivit son nom avec un couteau sur une assiette d'argent, et jeta l'assiette par la fenêtre, vers un bateau qui était au pied de la tour. Un pêcheur à qui le bateau appartenait ramassa l'assiette et la porta au gouverneur. Celui-ci, étonné, demanda au pêcheur : Avez-voiis lu ce qui est écrit sur cette assiette, et quelqu'un Ca-t-il vue entre vos mains? — Je ne sais pas lire, répondit le pêcheur;/^ viens de la trouver, personne ne l'a vue

» Ce paysan fut retenu jusqu'à ce que le gouverneur fût bien informé qu'il n'avait jamais lu et que l'assiette n'avait été vue de personne. Jltez, lui dit-il, vous êtes bien heureux de ne savoir pas lire. Parmi les témoins de ce fait, il y en a un digne de foi qui vit encore. »

L'auteur du Siècle de Louis XIF est le premier qui ait parlé de l'Homme au masque de fer dans une histoire avérée : c'est qu'// était très instruit de cette anecdote, qui étonne le siècle présent, qui étonnera la postérité , et qui n'est que trop véritable. On l'avait trompé sur la date de la mort de cet inconnu si singulièrement infortuné. 11 fut enterré à Saint-Paul le o mars 1703, et non en 170/i.

« Il avait été d'abord enfermé à Pignerol avant de l'être aux îles Sainte-]\larguerite et ensuite à la Bastille, toujours sous la garde de ce même homme, de ce Saint-ÎMars qui le vit mourir. Le Père Griffet, jésuite, qui a communiqué au public le Journal de la Bastille, fait foi des dates. 11 a eu facilement ce journal, puisqu'il a eu l'emploi délicat de confesser les prisonniers de la Bastille.

V L'Homme au masque de fer est une énigme dont chacun peut deviner le mot. Les uns ont dit que c'était le duc de Beaufort ; mais le duc de Beaufort a été tué par les Turcs à la défense de

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Candie cii 1000, cl l'IIoniine au masque de fer était à IMgnerol en \(\&2. D'ailleurs, comment aurail-on attaqué le duc de Bcaulort au milieu de son armée? Comment l'aurait-on transféré en France sans que personne en sût rien? Et pourquoi reùl-on mis en prison? et pourquoi ce masque?

» Les autres ont rêvé le comte de Vermandois, fds naturel de Louis XIV, mort publiquement de la petite-vérole en 1(383, hVarmée, et enterré dans la petite ville d'Aire, non d'Arras, en quoi le Père Griflet s'est trompé, et en quoi il n'y a pas grand mal.

» On a ensuite imaginé le duc de Monlmoulli, à qui le roi Jacques fit couper la tète publiquement en 1675, On disait que c'était lui l'Homme au masque de fer. Il aurait fallu qu'il eut ressuscité, et qu'ensuite il eût changé l'ordre du temps , et qu'il eût mis Tannée 1662 à la place de l'année 1685 ; que le roi Jacques, qui ne pardonna jamais à personne, et qui par-là mérita tous ses malheurs, eût pardonné au duc de Montmouth, et eût fait mourir à sa place un homme qui lui ressemblât parfaitement. Il aurait fallu trouver ce Sosie qui aurait eu la bonté de se faire couper le cou en public pour sauver le duc de Montmouth. Il aurait fallu que toute l'Angleterre s'y fût méprise, et qu'ensuite le roi Jacques eût prié instamment Louis XIV de lui servir de sergent et de geôlier. Ensuite Louis XIV, ayant fait ce petit plaisir au roi Jacques, n'aurait pas manqué d'avoir les mêmes égards pour le roi Guillaume et pour la reine Anne , avec lesquels il fut en guerre , et il aurait soigneusement conservé auprès de ces deux monarques sa dignité de geôlier, dont le roi Jacques l'avait honoré.

» Toutes ces illusions étant dissipées, il reste à savoir qui était ce prisonnier toujours masqué, à quel âge il mourut et sous quel nom il fut enterré.

» // est clair que si on ne le laissait passer dans la cour de la Bastille que toujours couvert d'un masque ; si en présence du médecin il conservait ce même déguisement^ c'était de peur qu'on ne reconnût clans ses traits quelque ressemblance trop frappante. Il pouvait montrer sa langue et jamais son visage. Pour son âge, il

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(lit lui-mômc à son apothicaire, pcMi do jours avant sa morl, qu'iL CROYAIT avoir soixante ans; et le sieur Morsoban, cliirurgien du maréchal de Richelieu , et ensuite du duc d'Orléans , régent , gendre de cet apothicaire, me l'a redit plusieurs fois. Fnfin, pourquoi lui donner un nom italien ? On le nomma toujours Marchiali. Celui qui écrit cet article en sait peut-être plus que le père GrilTel ; il n'en dira pas davantage. »

Lagrange-Chanccl est le troisième historien qui ait parlé du prisonnier enferme aux îles Sainte-Marguerite, quelque temps après la translation du Masque à la Bastille , et il a pu s'instruire de quelques faits.

« Le séjour que j'ai fait, dit Lagrange-Chancel, aux îles Sainte- Marguerite, où la détention du Masque de Fer n'était plus un secret d'État dans le temps que j'y arrivai, m'en a appris des particularités qu'un historien plus exact que M. de Voltaire, dans ses Recherches, aurait pu savoir comme moi. Cet événement extraordinaire, qu'il place en 1661, quelque, temps après la mort du cardinal Mazarin, n'est arrivé qu'en 1669, huit ans après la mort Ce cette éminence. M. de la Mothe-Guérin, qui commandait dans ces îles du temps que j'y étais détenu, m'assura que ce prisonnier était le duc de Beaufort, qu'on disait tué au siège de Candie, mais dont on ne put trouver le corps, suivant toutes les relations de ce temps-là. Il me dit aussi que le sieur de Saint-Mars, qui obtint le commandement de ces îles après celui de Pignerol, avait de grands égards pour ce prisonnier, qu'il le servait toujours luimême en vaisselle d'argent, et lui fournissait souvent des habits aussi chers qu'il paraissait le désirer ; que dans les maladies oii il avait besoin de médecin ou de chirurgien , il était obligé , sous peine de la vie, de ne paraître en leur présence qu'avec son masque de fer, et que, lorsqu'il était seul, il pouvait s'amuser à s'arracher le poil de la barbe avec des pincettes d'acier très luisant et très joli. J'en vis une de celles qui lui servaient à cet usage dans les mains du sieur de Beaumanoir, neveu de Saint-Mars et lieu-

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lenanl d'une compagnie franche, préposi^e pour la garde des prisonniers.

« Plusieurs personnes m'ont raconlé que lorsque Saint-Mars alla prendre possession de la Bastille, où il conduisit son prisonnier, on entendit ce dernier, qui portait son masque de fer, dire à son conducteur : Est-ce que le roi en veut a ma vie? — Non, MONTRiNCE, l'époudit Saiut-Mai's , votre vie est en sûreté; vous Il 'avez qiCà vous laisser conduire. »

« J'ai su, de plus, qu'un homme nommé Aubuisson , caissier du I\uiieux Samuel Bernard, qui, après avoir clé quelques années à la Bastille, fut conduit aux îles Sainte-Marguerite, qu'il était dans une chambre , avec d'autres prisonniers , précisément audessus de celle qui était occupée par cet inconnu ; que , par le tuyau de la cheminée , ils pouvaient s'entretenir et se communiquer leurs pensées. Mais que ceux-ci lui ayant demandé pourquoi il s'obstinait à leur taire son nom et ses aventures, il leur avait répondu que cet aveu lli coûterait la vie , aussi bien qu'à ceux auxquels il aurait révélé ce secret. »

« f)uoi qu'il en soit, aujourd'hui que le nom et la qualité de cette victime politique ne sont plus des secrets oii l'État soit intéressé, j'ai cru qu'en instruisant le public de ce qui est venu à ma connaissance , je devais arrêter le cours des idées que chacun s'est forgées à sa fantaisie, sur la foi d'un auteur qui s'est fait une grande réputation par le merveilleux, joint à l'air de vérité qu'où admire dans ses écrits, même dans la vie de Charles XII. »

L'abbé Papon , en allant parcourir la Provence , parle aussi du Masque de Fer dont il visita la prison.

« C'est à l'île Sainte-Marguerite que fut transféré, vers la fin du dernier siècle, le fameux prisonnier au masque de fer, dont on ne saura jamais peut-être le nom. Il n'y avait que peu de personnes attachées à son service, qui eussent la liberté de lui parler. tin jour que M. de Saint-Mars s'entretenait avec lui, en se tenant hors de la chambre , dans une espèce de corridor, pour voir de loin ceux qui viendraient, le fils d'un de ses amis arrive et s'avance

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